Nous allons tout d'abord nous livrer à quelques remarques d'ordre général concernant la problématique de l'écrit, car celle-ci, telle que nous allons la développer se comprend dans la société qui est la notre, soit une société de l'écrit. L'écrit peut se définir en opposition avec une autre notion, celle de l'oralité, écriture et oralité utilisant un même matériau, le langage. Il faut donc penser l'écrit dans sa confrontation avec l'oralité (sans oublier pour autant que l'on peut lire des textes écrits ou écrire des textes lus), dans leurs caractéristiques propres, pour situer nos sociétés comme des sociétés de l'écrit, dans une période où l'on évoque souvent la menace que représenteraient les nouveaux médias pour celui-ci. Claude Hagège 1 montre ainsi la distinction que l'on peut établir entre les civilisations de l'écriture et les civilisation de l'oralité, qui, si elles utilisent l'écrit, l'utilisent pour des usages différents de ce qui domine dans les civilisations de l'écrit, notamment pour un usage purement pragmatique, le style par exemple étant l'apanage de l'oral. Dans nos sociétés au contraire, l'usage de l'écrit pénètre toute la société, il relève d'un usage diffus et différencié ainsi que le note le sociologue Bernard Lahire « aujourd'hui [par opposition aux sociétés à alphabétisation restreinte] les pratiques de lecture et d'écriture sont coextensives à l'ensemble des pratiques sociales. Entre lire un roman et lire un horaire de bus il y a une telle différence que l'on peut considérer [...] qu'il y a comme un abus de langage à employer un même terme pour désigner des pratiques si différentes » 2 . Cette domination de l'écrit s'étend au-delà des sociétés occidentales, ce qui est manifeste par exemple lorsque des civilisations de tradition orale se servent de la transcription écrite, imposée de l'extérieur, comme une condition de survie paradoxale d'une culture qui est fondamentalement orale. Ainsi récemment les Inuits du Canada, du Groenland et de Sibérie réfléchissaient à une forme d'unification de leurs systèmes d'écriture pour mieux assurer, dans les conditions contemporaines, la permanence de leur civilisation. L'écrit peut également avoir un statut ambigu, si l'on considère qu'il peut détruire des constructions orales élaborées. L'apparition de l'écriture remonte au quatrième millénaire avant notre ère, en Mésopotamie, d'abord sous la forme d'idéogrammes, puis sous la forme phonétique, que l'on a qualifié d'écriture cunéiforme. On considère généralement que c'est d'abord pour une utilisation purement pragmatique que l'on a inventé un tel système « la naissance de l'écriture paraît liée au développement d'une comptabilité de plus en plus envahissante, que rendait nécessaire la gestion des richesses accumulées [...] l'écriture, au Proche Orient, est une invention de marchands 3 ». Ce n'est que postérieurement que l'écrit aurait été utilisé à des fins littéraires. Le fait que l'écriture soit apparue ne signifie pas pour autant que l'on soit dans une société de l'écrit telle que nous pouvons aujourd'hui la connaître. S'interrogeant sur les conditions de l'émergence d'une civilisation de l'écrit dans la Grèce antique et de son rapport avec une culture de l'oralité, Havelock nous rappelle qu'en Grèce Antique l'existence de textes écrits n'a pas empêché pendant longtemps la permanence d'une culture orale dominante 4 .
L'écrit a donc emprunté à travers les âges une importance inégale et des fonctions multiples, des formes multiples, tant du point de vue des signes qui le composent, de leur agencement matériel que du point de vue de l'apparence matérielle des textes écrits. Le livre, dans son apparence physique a connu nombre de bouleversements, le plus important étant lié tout d'abord à l'invention du codex, qui remplace les rouleaux, puis sans doute à la diffusion de d'une technique, l'imprimerie. Si l'écrit est protéiforme, étant le support d'usages multiples, il a connu un prestige certain au cours de l'histoire de la société occidentale, son usage ayant longtemps été réservé à une minorité. Alberto Manguel décrit ainsi le statut privilégié dont pouvaient jouir les scribes dans la société mésopotamienne, au sein de laquelle peu disposaient du savoir lire- écrire « avec un tel pouvoir entre les mains, les scribes mésopotamiens constituaient une élite aristocratique. A Babylone, seuls certains citoyens qui avaient reçu une formation spéciale pouvaient devenir scribes, et leur fonction leur donnait la préséance sur d'autres membres de la société » 5 . Les sociétés occidentales, sociétés de l'écrit, ont longtemps été des sociétés à alphabétisation restreinte (on voit aujourd'hui ressurgir la question de l'illettrisme, qui fait scandale dans les sociétés industrialisées), en même temps que l'écrit jouissait d'un prestige certain. Ce qui a notamment été un des traits distinctifs du livre et qui explique pour partie son prestige est qu'il est le support du savoir. C'est pourquoi des bibliothèques ont été constituées depuis fort longtemps et par diverses civilisations afin de pouvoir rassembler un savoir précieux, l'écrit ayant la faculté de porter à la connaissance les pensées d'auteurs disparus ou absents. Alberto Manguel écrit ainsi à propos d'une bibliothèque, qui, bien que disparue, a vu sa renommée perdurer jusqu'à nos jours, la bibliothèque d'Alexandrie « les volumes devaient être rassemblés en grand nombre, puisque le dessein grandiose des fondateurs de la bibliothèque était d'y engranger la totalité du savoir humain » 6 . A ce propos, on peut simplement faire remarquer que le projet de la Très Grande Bibliothèque, tel qu'il a été réalisé, apparaît comme l'incarnation d'un nouveau temple du savoir, institutions prestigieuse entre toutes (et les moyens que l'on a affecté à ce projet le montre), à l'architecture monumentale, symbole du caractère grandiose de ce savoir .Lié au savoir, le livre et le savoir lire- écrire ont été ainsi été l'objet de lutte et de pouvoir. L'alphabétisation a souvent été présentée comme un moyen de conquête de la liberté pour les opprimés, et à l'inverse des catégories de population (par exemple les femmes, les esclaves dans les Etats esclavagistes d'Amérique du Nord) ont pu être tenues à l'écart d'un tel savoir. Au-delà de l'alphabétisation, le pouvoir du livre et sa capacité subversive sont attestés par la mise à l'écart de certaines lectures. C'est le rôle qu'a joué la liste de livres mis à l'index par l'Eglise Catholique, qui par exemple au Québec a eu une influence formidable sur la société. L'histoire de la première bibliothèque municipale de Montréal est faite d'une lutte contre l'église catholique qui redoutait que l'on mette à disposition de ses fidèles des livres subversifs. Le développement de l'instruction publique a conduit à la progression de l'alphabétisation, et l'écrit est devenu une capacité incontournable de nos sociétés. A la fin du 19° siècle apparaît, en même temps que l'on prônait le développement de l'instruction, la question du développement de la lecture publique, selon un idéal républicain. On peut ici évoquer un éloquent discours de Victor Hugo, prononcé le 10 novembre 1848 devant l'assemblée constituante, lors de la discussion du budget, intitulé « question des encouragements aux lettres et aux arts », à travers lequel il s'indigne des réductions budgétaires envisagées « outre l'enseignement religieux [...] il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies. Il faudrait multiplier les maisons d'études pour les enfants, les maisons de lecture pour les hommes, tous les établissements, tous les asiles où l'on s'instruit, où l'on se recueille, où l'on apprend quelque chose, où l'on devient meilleur ; en un mot, il faudrait faire pénétrer de toute part la lumière dans l'esprit du peuple ; car c'est par les ténèbres qu'on le perd ». 7 Il qualifie cette réduction envisagée du budget des arts et des lettres de « faute politique ». On pourrait ainsi évoquer rapidement l'histoire du développement de la lecture publique au 19 ° siècle. 8 C'est en effet à partir de la fin du 19° siècle qu'émerge la question de la lecture publique, qui prendra corps à travers la constitution de bibliothèques communales, structurée par l'intervention de l'Etat et des élites locales. Les bibliothèques municipales créées au moment de la Révolution, réglementées par un décret consulaire de 1803, ont surtout eu une fonction de conservation, « les livres que la Révolution avait réquisitionnés et qu'on n'avait ni détruit ni vendu à l'étranger furent finalement répartis entre les bibliothèques publiques de préférence, mais rares étaient les lecteurs qui en faisaient usage. Pendant toute la première moitié du XIX° siècle les heures d'accès à ces bibliothèques restèrent limitées, une tenue vestimentaire très stricte y était exigée, et les précieux volumes recommencèrent à se couvrir de poussière sur les étagères, oubliés et privés de lecteurs. » 9 . Cependant, Marieangela Rosselli montre qu'avec l'institutionnalisation des bibliothèques populaires, apparues dans les années 1860, c'est toute une conception de la lecture publique qui se met en oeuvre. On assisterait en effet à une institutionnalisation des bibliothèques populaires dans les départements étudiés par l'auteure, c'est-à-dire la Drôme et l'Ardèche, entre 1880 et 1885. En 1873, une circulaire du Ministère de l'Instruction Publique adressée au préfet est une ébauche de réglementation de ces bibliothèques et crée une ligne budgétaire spécifique. L'année suivante, une circulaire pose le principe de la distinction entre les bibliothèques populaires municipales et les bibliothèques populaires libres. Il est intéressant de constater ici l'émergence d'une politique municipale de lecture publique « c'est le moment où sont définis les premiers critères de distinction entre les initiatives de bienfaisance liées aux actions sociales menées par les notables locaux et quelques philanthropes, et un territoire d'action municipale en voie d'autonomisation. La définition de ce territoire passe par une séparation de plus en plus claire entre les actions et les associations à caractère philanthropique et celles qui sont dues à l'initiative municipale » 10 . Rappelons que jusqu'en 1832, les bibliothèques municipales dépendent du ministère de l'Intérieur, avant d'être rattachées au ministère de l'Education Nationale, ce qui montre le lien entre le développement de la lecture de la lecture publique et celui de l'instruction, grand idéal républicain. En 1945 est crée la Direction des bibliothèques et de la lecture publique, en 1975 le service des bibliothèques est transféré au ministère de la Culture. La politique de lecture publique s'étoffera progressivement, la France ayant connu un retard certain dans le développement d'un réseau de lecture publique.
Le livre est un objet ambivalent, objet commercial et objet sacralisé, passe-temps et instrument de la pensée humaine la plus élaborée. Le livre est un support pour des contenus divers, sa spécificité étant d'être un agencement particulier de feuillets que la tradition a progressivement fixé sous sa forme actuelle, mais peut être surtout le support d'un mode de communication qui a ses spécificités, l'écrit. Le livre, étant donné son statut et sa fonction dans nos sociétés, n'est pas un simple objet de commerce soumis aux règles de l'offre et de la demande, comme le montre par exemple la Loi sur le prix unique du livre, les diverses politiques menées par le Centre National du Livre en matière de soutien aux écrivains, à l'édition, aux librairies, aux bibliothèques. Il s'agit, de préserver, tout au long de la chaîne du livre, la qualité et la diversité des textes écrits et commercialisés. L'Etat intervient ainsi par son pouvoir de réglementation ainsi que par des politiques de subventionnement.
Lorsqu'elle lance en 1989 le concept de « villes lectures », l'Association Française pour la Lecture affirmait « la lecture n'est en crise que de croissance : le développement économique, social et technique rend aujourd'hui possible la généralisation à l'ensemble des citoyens de la maîtrise de l'écrit. L'exigence démocratique et les défis économiques et politiques de cet fin de siècle confrontent les sociétés à une ambition nouvelle qui ouvre, après celle de l'alphabétisation, une ère de « lecturisation » » 11 . Alors que d'une manière générale le réseau des bibliothèques publiques se développe et que l'on met en oeuvre de nouvelles stratégies pour toucher les publics, certaines communes ont développé, en affirmant la responsabilité des communes dans le développement des pratiques de lecture et autour du réseau des bibliothèques, des politiques particulièrement volontaristes en matière de livre et de lecture. En écho à ces initiatives et en affirmant le rôle central de la maîtrise de l'écrit et du développement de la lecture dans nos sociétés comme « moyens privilégiés d'appropriation du savoir, de lutte contre l'échec scolaire, d'exercice plein et entier de la citoyenneté, de démocratisation culturelle », le ministère de la Culture et de la Communication, sous l'égide de Madame Trautmann, a lancé la procédure des « contrats villes lecture », par une circulaire du 17 juillet 1998. Il s'agit d'une nouvelle procédure de contractualisation sectorielle, c'est-à-dire portant sur une discipline particulière conclue avec les communes ou les structures intercommunales.
L'angle d'approche choisi sera de mettre l'accent, au travers de ces politiques de développement de la lecture, sur la problématique de l'action envers les publics les plus éloignés des pratiques de lecture, soit des publics que l'on pourrait qualifier de publics exclus (des pratiques sociales, des pratiques culturelles), désignés dans le contrat ville lecture sous le vocable de « publics marginalisés », car elle permet de mettre en lumière les enjeux du développement de la lecture. Comment, pourquoi mettre en oeuvre des politiques auprès des publics éloignés, et particulièrement des publics que l'on qualifie d'exclus ? Il semble que les communes soit un territoire privilégié pour la mise en oeuvre d'actions innovantes en matière de développement de la lecture, en mettant en place des conditions favorables à l'élaboration de partenariats entre les différents acteurs. Nous nous appuierons principalement sur l'expérience de la ville de Grenoble, qui est particulièrement intéressante car il y a là un investissement important d'un certain nombre d'acteurs dans une politique du livre et de la lecture, que la procédure de contractualisation avec le ministère de la Culture est venue formaliser et conforter. Mon stage s'est en effet déroulé auprès du contrat ville lecture de la Ville de Grenoble, la mission effectuée étant un soutien à l'organisation d'une journée professionnelle, qui avait pour thème « Quelles pratiques autour du livre et de la lecture auprès de publics en situation d'exclusion ? ». Cette rencontre a eu lieu le 4 juillet 2002, et a réuni des structures travaillant dans le champ de l'exclusion, la Bibliothèque Pour Les Collectivités de la Ville de Grenoble, le centre ressource Isère Relais Illettrisme ainsi qu'un intervenant extérieur de l'Espace Formateur de Lyon. L'objectif d'une telle rencontre, née de volontés communes, était d'une manière générale de pouvoir s'offrir un temps de réflexion sur les pratiques, un temps d'analyse, de confrontation, mais également de connaissance mutuelle.
Nous avons tenté de comprendre, sur les fondements de cette initiative, dans quelles problématiques pouvaient s'inscrire une telle démarche, en élargissant, ou en tentant d'élargir, le champ de la réflexion, en nous demandant quel était le contexte dans lequel cette démarche s'inscrivait, quels en étaient les présupposés, les modalités de mise en oeuvre, les perspectives. Ceci amène aux questionnements suivant : dans quelle mesure le livre et la lecture sont ils un enjeu pour notre société, comment comprendre une démarche volontariste qui vise à ce que les pratiques de lecture et d'écriture soit partagées par tous, quels en sont les présupposés, les enjeux, quels sont les moyens mis en oeuvre ? Cette démarche s'inscrit dans une problématique de démocratisation culturelle qui apparaît récente d'un point de vue historique, celle-ci prend acte du fait que les pratiques culturelles sont un enjeu social et qu'il y a là un enjeu à appréhender, celui de la place de la culture dans notre société et de son rapport avec les publics, appelant une politique volontariste de développement culturel. Une démarche de démocratisation culturelle nécessite une prise de conscience quant aux enjeux que représente la culture pour notre société, une connaissance des problématiques des publics auxquels ont prétend s'adresser. L'action envers les publics en difficulté est une problématique qui semble connaître une faveur croissante. Il n'est pas étonnant de voir se développer une telle politique de développement du livre et de la lecture à l'échelle de la commune, étant donné, on l'a vu, l'implication historique de celle-ci dans le développement de la lecture publique. Le territoire communal semble un territoire privilégié pour une démarche de développement de la lecture, ce que les contrats ville lecture tentent de formaliser. Cette procédure contractuelle repose sur le principe de l'appel d'offre fait aux communes ou aux structures intercommunales. Ceci suppose une analyse de la situation de la lecture publique sur le territoire communal ou intercommunal ainsi qu'une vision prospective de développement de la lecture, ceci dépassant éventuellement la problématique du réseau de lecture publique, afin de parvenir à une vision globale des problématiques de l'écrit sur un territoire. Il s'agit en effet avant tout de développer une politique globale de lecture publique, ce que l'on pense être plus aisément permis par une politique contractuelle, celle-ci reposant par définition sur des objectifs concertés et sur une base pluriannuelle. Comment le contrat ville lecture permet-il de formaliser ces enjeux à l'échelle du territoire communal ? Quels sont la philosophie, les objectifs, les moyens ainsi mis en oeuvre ? Nous examinerons ensuite comment, si le partenariat semble être une des notions clés du contrat ville-lecture, partenariat qui veut prendre en compte les différents acteurs du livre et de la lecture sur un territoire, celui-ci apparaît développé de façon significative dans la problématique de l'action envers les publics éloignés, et notamment lorsqu'il s'agit de construire une action avec les acteurs du champ social. En effet la reconnaissance de la capacité de l'action culturelle dans le domaine du développement social se heurte à de nombreuses résistances : face aux problématiques de logement, d'emploi, de santé, la culture n'est elle pas du côté du superflu ? En quoi l'action culturelle pourrait aider à la résolution de difficultés qui ne sont a priori pas de son ressort ? Ceci met en oeuvre une politique de médiation vers l'offre culturelle mais également de nouvelles formes d'actions culturelles, autres que l'offre culturelle classique. Ces actions, pour être opératoires, doivent se construire sur un véritable partenariat entre le secteur social, qui doit intégrer une dimension culturelle dans les politiques d'insertion, et le champ culturel. Comment se construit ce partenariat ? Quels en sont les enjeux ?
Nous allons nous intéresser ici à des problématiques générales permettant de situer l'action des pouvoirs publics en terme de développement culturel. Il semble que pour poser ces problématiques il soit intéressant de s'interroger sur l'enjeu culturel et pas seulement du point de vue du développement de la lecture, même si un certain nombre de références seront issues de ce champ. Si la pratique culturelle est bien en enjeu privé, il semble important de situer en premier lieu les problématiques qui traversent le champ de la démocratisation culturelle qui peuvent être éclairantes quand aux objectifs poursuivis par le contrat ville lecture. On se contentera ici de poser quelques repères théoriques qui apparaissent incontournables pour tenter de mieux cerner ce qu'on entend par développement culturel et démocratisation culturelle. Si un consensus est établi en faveur de l'existence d'un droit à la culture (en ce sens que si la culture est une pratique privée, elle est également un enjeu de politique publique), on constate qu'une politique de démocratisation culturelle est complexe tant dans la détermination de ses objectifs que dans les modalités de sa mise en oeuvre.
La démocratisation culturelle apparaît comme étant la mise en oeuvre du droit à la culture, dans une démarche qui rende ce droit, proclamé, véritablement effectif. Le droit à la culture apparaît pour la première fois (ce qui ne signifie pas qu'il n'ait pas été pensé auparavant) dans le préambule de la constitution du 27 octobre 1946, en ces termes « la Nation garantit l'égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». Ce droit à la culture fait partie des droits économiques et sociaux, qui ont connus une consécration avec le préambule de la Constitution de 1946. Il s'analyse comme un droit créance, c'est-à-dire, contrairement à une conception libérale du rôle de l'Etat, comme un droit qui pour pouvoir avoir une effectivité, requiert une action positive de l'Etat, ou plutôt ici de la Nation, en ce sens. La culture entre ainsi dans le champ des droits de l'homme et la responsabilité de la nation est sollicitée à son égard. La problématique de l'accès à la culture sort ainsi de la sphère privée pour entrer dans la sphère publique. Le droit à la culture est également réaffirmé par les articles 1 et 140 de la loi d'orientation relative à la lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998. Comment garantir cet égal accès à la culture ? Il semble que ce soit là tout l'enjeu de la démocratisation culturelle. Pontier, Ricci et Bourdon, dans leur ouvrage Droit de la culture posent que le droit à la culture a une valeur constitutionnelle (de part la reconnaissance de la valeur constitutionnelle du préambule de la constitution par le Conseil Constitutionnel dans sa décision du 16 juillet 1971 relative à la liberté d'association). Ils notent cependant que « s'il est relativement simple de dire sa signification, quelle est sa valeur [à propos de la notion de droit à la culture], l'embarras est nettement plus grand dès qu'il s'agit de savoir ce que recouvre cet égal accès à la culture [...] la question du « comment » [favoriser l'accès à la culture] est évidemment fondamentale et les gouvernants buttent généralement sur la définition des moyens à mettre en oeuvre pour rendre effectif ce droit à la culture » 12 . L'exploration de cette notion sur le plan strictement juridique ne nous donne pas, malgré l'importance de la reconnaissance d'un droit à la culture, un éclairage suffisant pour déterminer ce que l'on peut entendre par droit à la culture. En effet, la complexité ne porte pas seulement sur la façon dont on va mettre en oeuvre le droit à la culture, mais également sur ce que cela peut bien signifier l'expression droit à la culture. Est-ce un droit à la « consommation » de biens culturels, un droit aux pratiques culturelles et artistiques ? De quelle culture s'agit il ? Pourquoi veut on faciliter l'accès à la culture ? Littéralement démocratiser la culture signifie rendre la celle-ci plus démocratique. Le terme indique tout à la fois : un processus (qui est un processus de transformation sociale), un objectif. Le terme de démocratisation lui-même implique qu'une activité qui est le privilège d'un petit nombre (d'une « aristocratie ») devienne partagée par tous. Si l'on veut rendre la culture plus démocratique, c'est donc qu'elle ne l'est pas ? La démarche de démocratisation culturelle, adoptée par les personnes publiques, et notamment par l'Etat avec le tournant que représente l'action de Malraux en matière de politique culturelle ne peut pas faire l'économie de la complexité qui régit les rapports entre la culture et la société ...
Face au constat des inégalités d'accès à la culture, Il a été tout d'abord recherché une politique d'aménagement culturel du territoire dans le but d'équilibrer les rapports entre Paris et la province, le milieu urbain et le milieu rural, les villes centres et la périphérie. Il s'est agit d'une politique d'équipements de proximité et d'une politique d'équipements prestigieux, au rayonnement plus large que le lieu où ils sont implantés. Une des premières politiques menées en ce sens a été la décentralisation théâtrale, ceci dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le réseau des bibliothèques publiques s'est développé d'une manière conséquente à partir du début des années 1980 (en terme de nombre d'équipement, de personnel, d'enrichissement des collections), il connaissait en effet un retard important par rapport à un certain nombre de pays européens. On sait que cette politique a été un succès du point de vue de l'aménagement culturel du territoire, mais qu'elle a eu des effets tout relatif en terme d'élargissement des publics, selon les conclusions établies notamment par la sociologie de la culture et à l'aide de diverses études. Dans son rapport pour la Direction du Livre et de la Lecture, Pingaud B. fait ainsi remarquer que « l'offre de lecture, sous ses formes classiques, profite essentiellement à ceux qui lisent déjà, comme l'offre de théâtre ou de musique à ceux qui sont déjà familiers des salles de spectacles ou de concert » 13 . Pour prendre un exemple concret, la ville de Saint Fons, dans la banlieue Est de Lyon, s'est dotée d'un équipement culturel prestigieux, dans le but d'amener les habitants à un contact avec l'art contemporain, ce qui est relativement inhabituel, les équipements culturels prestigieux étant généralement situés dans le centre des villes. Il a été ainsi fait le choix d'un équipement à haute valeur artistique, et dans un domaine, l'art contemporain, des plus difficilement accessibles, ce projet étant conçu en liaison avec un projet éducatif fort. Or, le constat est que cet équipement n'est pas fréquenté par les habitants de la ville, mais majoritairement par des personnes venues d'ailleurs et déjà familières de l'art contemporain. Ceci signifie simplement qu'il ne suffit pas d'implanter un équipement culturel pour que les personnes en franchissent les portes. C'est là toute la problématique de l'élargissement des publics des institutions culturelles, ce qui est à entendre dans le sens d'un élargissement en terme de base sociale. La politique de démocratisation culturelle se développe dans deux directions : c'est une politique de développement de l'offre et une politique de médiation vers cette offre. Les institutions culturelles (on pensera plus particulièrement ici aux musées et aux bibliothèques) ont évolué (dans le sens d'une démocratisation de leur action) : de leur fonction première de conservation d'un patrimoine on passe à une plus grande ouverture sur le public. Les bibliothèques ont ainsi considérablement évoluées, si on en croit ce que l'on pouvait lire à leur sujet au début des années 1980 « généralement logées dans de vieux hôtels, dotées d'ouvrages anciens et précieux, les bibliothèques française sont des institutions vénérables mais vétustes. Le spectacle de la salle poussiéreuse et mal éclairée, tapissée de rayonnages -généralement inaccessibles- pleins de livres reliés, où quelques érudits consultent de vieux documents sous la garde d'un employé maussade, n'est pas une image exceptionnelle ou périmée » 14 . Certes, on l'a vu, ces problématiques d'ouverture au public ne sont pas vraiment nouvelles, mais elles n'ont connu un développement conséquent seulement il y a deux décennies environ. De « temple » de la culture réservé aux plus érudits, nombre d'institutions évoluent afin que chacun puisse en franchir les portes. De quelle manière ? On a développé des animations afin de rendre les lieux plus attractifs, en ce qui concerne les musées en développant des techniques muséographiques qui rendent le contenu à la fois plus attrayant mais aussi plus compréhensible, en ce qui concerne les bibliothèques par exemple par la disposition des livres, la mise en place d'un libre accès...La politique d'ouverture passe ainsi par un réaménagement de l'espace. Il s'agit de politiques d'ouverture de ces lieux pour un public qui n'a pas forcément le « capital culturel » requis pour lui permettre de s'approprier les lieux. Pour certaines personnes par exemple, la disposition des livres en rayonnage est un obstacle à leur utilisation de la bibliothèque. Outre cela, les institutions culturelles développent des fonctions nouvelles de relation avec le public : certains théâtres mettent en place des postes de relation avec le public qui ont notamment pour mission de contribuer à l'élargissement du public, tandis que la Loi relative aux musées de France du 4 janvier 2002 dispose dans son article 7 que « chaque musée de France dispose d'un service ayant en charge les actions d'accueil des publics, de diffusion, d'animation et de médiation culturelle », ceci en relation avec les missions qui leur sont confiées au terme de l'article 2, dans lequel il est question d'élargissement des publics et d'égal accès à la culture . Les politiques tarifaires sont encore un autre élément de cette politique d'ouverture, leur modulation reposant sur le principe de l'égalité d'accès au service public de la culture. Bref, il s'agit pour toutes les institutions culturelles et leurs organismes de tutelle pour le moins d'afficher des objectifs de démocratisation culturelle et d'élargissement des publics qui sont plus ou moins assumés.
Outre ces problématiques généralistes d'ouverture au public des institutions culturelles, ces problématiques ont conduit à poser une typologie des publics, et à les analyser en terme d'éloignement, que le service public de la culture, s'adressant à tous, devait être amené à réduire. Les raisons de l'éloignement peuvent être multiples, elles sont d'ordre géographique, physique, social .On a ainsi développé des actions qui visent des publics cibles en fonction de leur éloignement des pratiques culturelles. Les publics ainsi désignés ont pu être les résidents d'établissements fermés comme les prisons ou les hôpitaux, les populations immigrés, les jeunes, le monde du travail et particulièrement les personnes travaillant dans l'industrie des années 60 aux années 80...Dans son rapport sur le développement de la lecture, Pingaud analyse les différents types de lecteurs selon qu'ils sont « exclus » , c'est-à-dire ceux qui sont considérés comme illettrés, « nantis » c'est-à-dire ceux qui ont la maîtrise complète de la lecture, et les « autres » , soit les faibles et les moyens lecteurs qui « professent à l'égard de la lecture en tant que telle un scepticisme qui peut aller jusqu'au discrédit ». Ceci invite, toujours selon l'auteur du rapport, à développer des stratégies diversifiées à l'égard de ces publics, les premiers étant un peu à part dans la mesure où il s'agit de la question de la maîtrise de la lecture- écriture. Concernant ceux qu'ils nomment (ce qui peut être révélateur, les autres constituant avant tout un groupe protéiforme) les « autres », il préconise de réfléchir à « de nouvelles formes d'offre ». On peut supposer que ces analyses sont schématiques en regard de la réalité des comportements, mais qu'elles sont nécessaires à la compréhension. De fait, on a donc pensé qu'il fallait développer des stratégies, notamment d'accompagnement, à l'égard des publics a priori éloignés, notamment pour des raisons sociales, des pratiques culturelles, en développant une médiation vers l'offre culturelle classique mais également en développant des formes innovantes d'action culturelle. Dans le cadre de ces politiques, mais nous y reviendrons plus amplement par la suite, ont été développées et d'une manière croissante des actions envers les publics en situation d'exclusion. On constate que les politiques culturelles se trouvent interpellées et remises en cause. Malgré les divergences et les contradictions qui règnent lorsque l'on aborde le thème de la démocratisation culturelle, il semble que ce qui est visé c'est une transformation des rapports entre l'art et la société qui puisse conduire à nuancer la « fracture culturelle » de nos sociétés, dans une compréhension tant de la culture légitime que des cultures savantes, et éventuellement une reconnaissance mutuelle et une possibilité de passage. Des actions se sont mises en place en se sont tournées vers les publics en insertion, dans le cadre de la politique de la ville et / ou dans le champ de l'insertion. Pour résumer, une politique de démocratisation culturelle semble se composer ainsi
On pourrait partir de la conception qu'avait Malraux de la démocratisation culturelle, il est ainsi affirmé dans le décret du 24 juillet 1959, constitutif du Ministère des affaires culturelles, que celui-ci aura pour mission de « rendre accessible les oeuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre des français, assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et favoriser la création des oeuvres de l'art et de l'esprit qui l'enrichissent » 15 . En effet, quel est le constat que l'on a fait lorsque l'on s'est penché sur la question de la fréquentation des institutions culturelles ? Celui d'un clivage social des pratiques culturelles, clivage étudié notamment par les sociologues de la culture. L'idée de démocratisation culturelle trouve bien son fondement dans un constat d'une inégalité sociale face aux pratiques culturelles. Cependant, on peut aller au-delà de ce constat, et s'interroger sur la signification de ces clivages.
La culture sous le regard de la sociologie de la culture : les travaux de Pierre Bourdieu
Les travaux de Pierre Bourdieu apparaissent comme fondateurs dans le domaine de la sociologie de la culture. Il a montré dans L'amour de l'art : les musées et leur public qu' « il y a une corrélation étroite entre la fréquentation du musée, le milieu familial et le milieu social d'origine » 16 . Ainsi croire qu'en développant l'offre culturelle on aboutira à un élargissement des publics est une pure illusion. Pourquoi ? Parce que le rapport, individuel, privé, à la culture est pour une part lié au milieu social dans lequel on vit, le jugement esthétique n'est pas uniquement du domaine du libre arbitre, c'est une construction sociale. Dans la Distinction 17 notamment, Bourdieu montre que la culture participe des rapports de pouvoir qui traversent la société. La culture est un enjeu symbolique, qui permet de se positionner socialement par rapport à ceux qui n'ont pas de goût, qui ne sont pas cultivés. Elle apparaît donc comme une forme de violence symbolique. Il démontre notamment que l'opposition construite entre les pratiques culturelles considérées comme des pratiques culturelles nobles et la culture telle qu'elle apparaît dans les pratiques quotidiennes arbitraire. Il oppose différentes attitudes face à cette culture légitime : la quête de légitimité, le renoncement, soit la réaction du « ce n'est pas pour moi » et le rejet, c'est-à-dire le rejet de tout ce qui est intellectuel.
Si l'on s'interroge maintenant sur les positionnements que cela peut engendrer (et qui fonderont notamment la politique de démocratisation culturelle) : il semble que se dessine deux attitudes contraires, l'ethnocentrisme et le relativisme, entre lesquelles il faudrait pouvoir se situer. Le sociologue Bernard Lahire met ainsi en garde contre une attitude d'ethnocentrisme culturel, c'est-à-dire une attitude qui vise à juger les autres d'après ses propres critères de valeur, rejetant hors de la sphère de l'acceptable ceux qui ne répondent pas à ces critères. Il s'agit par exemple de l'attitude de personnes qui se définissent elles-mêmes comme cultivées et qui associent culture et pleine humanité, culture et vertu, jugeant ainsi le degré d'accomplissement des personnes en fonction de critères de valeur qui leur sont propres. Il analyse ainsi le discours de quelques personnalités « les discours sur la culture ou le manque de culture livrent ainsi de multiples manifestations de la vision logocentrique des lettrés, c'est-à-dire de ce que l'on appelle aussi racisme ou ethnocentrisme culturel [...] les propos sur l'excellence, le plein accomplissement des potentialités humaines, sur l'existence accomplie [ ...] sont toujours des moyens de mettre à distance,discrètement ou rageusement, ceux qui sont les plus éloignés de la définition de soi [...] d'où peut bien venir cette certitude, sociologiquement infondée, selon laquelle la culture apporterait nécessairement largeur d'esprit et capacité de compréhension ?» 18 . Bernard Lahire nous met en garde contre un discours simplificateur sur les vertus de la culture car il révèle, dans sa bonne volonté de faire accéder l'humanité à la culture, un jugement exclusif de la culture des autres. C'est dans une perspective un peu semblable, soit une réflexion sur l'ethnocentrisme culturel à l'oeuvre dans les discours sur l'écrit, qu' Yvonne Johannot explore la place de l'écrit dans la société occidentale à travers son ouvrage Illettrisme et rapport à l'écrit 19 . Il nous paraît intéressant de rendre compte ici de sa thèse. Elle porte un regard critique sur les discours qui font l'apologie de la culture écrite sans s'interroger sur ce que représente cette culture écrite dans nos société, où plutôt sur ce qu'elle a représenté et justement, ce qu'elle ne représente plus tout à fait. C'est-à-dire que l'auteur fait glisser la conception de la culture écrite d'une absolutisation de ses caractéristiques, de son rôle à une relativisation de ceux-ci. La culture écrite, telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui, telle qu'elle est (partiellement) remise en cause aujourd'hui, est une construction historique, contingente, d'une société particulière, due à une conjonction de facteurs. Pour nuancer ce propos, l'auteure entend montrer par ailleurs que ce n'est cependant pas tout à fait le fruit du hasard si l'écrit a acquis cette importance dans la société occidentale, ce qui lui permet de dégager quelques caractéristiques propres à l'écrit, donc non contingentes, par exemple l'écrit comme apprentissage de la faculté d'abstraction. On pourrait également ajouter à cela que la faculté de lecture et d'écriture est une faculté humaine universelle, même lorsqu'elle n'est pas réalisée. Il ne s'agit pas de dénier à l'écrit son importance, mais de ne pas lui donner des fondements absolus. Ainsi Yvonne Johannot montre que la civilisation occidentale s'est construite à travers un rapport au texte qui a fait de celui-ci, dans sa linéarité, le miroir de l'explication raisonnée du monde que l'on a mis en oeuvre. Le texte est avant tout ce qui a permis d'ordonner le monde, selon une conception qui est propre à la manifestation de la raison occidentale, qui a cherché à organiser le réel selon les principes de la raison. Ceci explique l'importance du livre et de l'écrit, qui a acquis un caractère sacré car il correspond à un idéal qui trouve sa manifestation dans le livre qui « en tant qu'objet délimité dans l'espace, s'affirme comme un système fermé, qu'on peut tenir entre ses mains, rassurant par là sur le discours qu'il contient, sur sa monosémie et sa pérennité, dominant lui aussi, dans un discours redondant, grâce à sa matérialité, tous les aléas du vivant, du douteux, du fugace » 20 . L'écrit est devenu ainsi la culture légitime au sein des sociétés occidentales et a joué un rôle important dans la détermination des hiérarchies sociales. Pourquoi cette recherche sur la place symbolique de l'écrit dans nos sociétés ? On serait selon l'auteure dans une période de crise culturelle, ou une « période de recherche de critères de valeur » 21 visant notamment la place de l'écrit. Or, face à cette remise en cause on tient un discours valorisant sur l'écrit pour échapper à l'angoisse de voir les fondements d'une culture se trouver contestés. Si cette construction du rapport à l'écrit n'est pas un absolu, mais une construction contingente, il serait par conséquent absurde de ne pouvoir la remettre en cause, alors que l'évolution de la société a fait que l'écrit n'est plus ce mode d'expression unique et sacré qu'il a pu être des siècles durant. Une conception par trop ethnocentrique comporte le risque d'approfondir la distance à l'oeuvre dans les pratiques culturelles, distance contre laquelle on tente justement d'agir par l'action culturelle. Ceci conduit à s'interroger ce qui sépare culture légitime (ce qui est considérée comme une véritable pratique culturelle, par exemple en opposant le cinéma comme produit culturel de masse et le cinéma d'auteur, ou encore la bonne et la mauvaise littérature ...) et culture populaire, celle-ci se trouvant traduite en terme de manque (éloignement de la culture). Bernard Lahire montre par exemple que les pratiques de lecture en milieu populaire ne correspondent pas nécessairement aux critères établis par les tenants d'une pratique « cultivée » de la lecture. Ainsi il écrit à propos des pratiques de lecture en milieu populaire « on lit des textes mais non pas à partir d'un rapport esthétique au texte, mais à l'aide d'un rapport plus pragmatique au texte [...] Il faut que le texte puisse dire quelque chose sans difficulté syntaxique ou lexicale. Il y a même un rejet du fictif qui se veut tel et se présente comme tel. On aime les histoires « terre à terre », « vraies », « vécues » » 22 . On fait parfois également appel au temps comme juge plus certain de la qualité de telle ou telle expression culturelle que les contemporains de celle-ci, inapte au jugement. La culture, dans sa prétention à l'universalité, a ainsi un rapport difficile au temps, la prudence et l'incertitude sont de mise lorsque l'on considère les formes contemporaines de la culture, l'ethnocentrisme pouvant ainsi être celui d'une société dont les valeurs se trouveront rejetés par ses successeurs. On peut considérer ainsi qu'il y aurait un risque de deux dérives : soit un légitimisme culturel qui aboutit à la méconnaissance de la culture de l'autre, donc à une forme d'exclusion et de violence sociale, soit à un relativisme culturel, voire un populisme qui condamne finalement toute possibilité de transformation du monde, en enfermant les personnes dans les pratiques culturelles qui leur seraient propres . C'est notamment ce que constatait Pingaud B « il ne faudrait pas que, sous prétexte de respecter toutes les lectures, on aboutisse à consolider les inégalités culturelles et à réserver la pratique de lectures enrichissantes à ceux qui la possèdent déjà, les autres, les plus démunis, devant se contenter des pratiques les plus pauvres, les moins mobilisatrices » 23 . Il tente de donner un fondement rationnel à la distinction que l'on peut établir entre différentes pratiques de lecture, et il prend pour critère un critère de complexité de l'acte de lecture pour distinguer entre les « bonnes » et les « mauvaises » lectures, ceci en opposition avec les querelles traditionnelles sur les « bonnes » et les « mauvaises lectures ». On a là un effort qui tend à mettre en oeuvre des critères plus probables, plus universels, moins moraux, dans la distinction entre les pratiques culturelles. Il faudrait établir, selon son expression, des passerelles, des passages entre les différentes formes de lecture, lecture populaire et lecture lettrée, pour ne pas tomber dans un relativisme absolu. A travers cette réflexion sur le développement de la lecture, transparaît clairement un malaise, une quête du juste milieu (ni ethnocentrisme, ni relativisme) qui est une position difficile à tenir et qui montre l' étendue des questionnements auxquels sont soumis les politiques publiques de la culture, la question pourrait aussi être ainsi posée : où se situe l'inégalité : dans l'inégalité d'accès, constatée, à l'offre culturelle, ou dans la non reconnaissance de la culture dite populaire face à la culture légitime ?
Ces problématiques conduisent à des interrogations tout à fait prégnantes, par exemple lorsqu'il s'agit d'une politique de lecture publique, cela conduit à s'interroger sur le type de lecture que l'on entend favoriser : est ce que toutes les lectures sont également valables ? Doit on se poser en promoteur des lectures que l'on considère comme meilleures ? Est-ce que tous les types d'ouvrages sont aptes à entrer dans une bibliothèque ? Que s'agit il de défendre et de promouvoir? Ces questions, qui mettent en scène la problématique du relativisme et de l'ethnocentrisme culturel sont l'objet de controverses et semble parfois conduire à un certain malaise, dans le cadre d'une certaine responsabilité de l'ensemble des acteurs culturels dans la diffusion de modèles culturels. On a parfois opposé dans cette perspective la démocratisation culturelle et la démocratie culturelle, ce dont Jean-Pierre Saez s'est fait l'écho, il exprime ainsi l'opposition entre démocratisation et démocratie culturelle « la démocratisation de la culture a été principalement conçue comme une prescription émancipatrice et selon une relation descendante de la culture au peuple, tandis que la démocratie culturelle voudrait signifier une relation plus active, plus autonome et constructive du rapport à la culture » 24 . Dans la démocratie culturelle, la culture devient ce qui est approprié par l'ensemble de la société Selon lui, on serait dans une période de crise des valeurs des politiques culturelles, travaillées par cet antagonisme. La culture populaire, c'est ainsi soit une version dégradée de la culture légitime, soit une forme singulière d'expression. L'élargissement des champs de la culture légitime (la Bande dessinée, le roman policier, les arts de la rue, le Hip Hop) est une manière de démocratiser la culture, c'est une reconnaissance du pluralisme de la culture, tout en tentant de forger des critères, qui permettent de maintenir cette distinction. Ces confrontations tendent également à vouloir contester la distinction établie entre la culture, en tant que culture « cultivée » et la culture au sens anthropologique. On oppose alors culture savante et culture vivante, mais pour créer une confrontation susceptible d'abolir leur distinction. Ainsi soit on considère que la culture ne saurait être perçue comme autre chose que ce qui est porté par un artiste, un auteur, qui est un langage universel (et pas la culture de tel ou tel groupe social), soit on considère que la culture, c'est le quotidien et l'extraordinaire, l'art et les coutumes, et qu'il est légitime de porter un même regard sur ces activités humaines. Les auteurs de Droit de la culture montrent la quasi impossibilité de parvenir aujourd'hui à une définition de la culture, et ils se contentent de faire remarquer qu'il est trop réducteur d'entendre dans le terme de culture la seule création artistique, mais l'inconvénient d'une approche extrêmement large (en incluant par exemple la cuisine ou le bricolage) est qu'elle « fait perdre alors toute valeur opératoire à la notion de culture ». 25 Jean Michel Montfort, qui mène des actions culturelles dans le cadre de la politique de la ville, plaide pour une remise en cause des frontières entre les différentes formes de culture. Il considère qu'il y a trois sortes de cultures (qui seraient, d'une certaine manière, à réconcilier) : les cultures vivantes, les cultures scientifiques et techniques, les cultures artistiques, « lorsque l'on parle de culture, on parle plutôt art ou culture savante. Alors que pour moi cultures ça se dit au pluriel, curieusement ce sont les cultures vivantes qui sont les grandes oubliées des définitions culturelles », il poursuit plus loin « il faudrait effectivement réfléchir à ce qui fait culture(s) dans le quotidien de la vie des gens et qui pourrait être problématisé, être objet de questionnement, être objet d'expérience » 26 . L'action culturelle ne se réduit ainsi pas à l'accès à l'art. Pour d'autres, il ne faut justement pas abolir cette distinction qui remettrait en cause la pertinence du travail proprement artistique. Il semble que le livre, et l'écrit d'une manière générale, soient justement bien au coeur de cette problématique, dans la mesure où il est dans le même temps un objet artistique et un objet quotidien, pragmatique
Nous avons tenté ainsi de montrer quels pouvaient être les ressorts d'une politique de démocratisation culturelle, qui pose un principe important concernant les rapports entre la culture et la structure sociale : le jugement esthétique n'est pas un jugement spontané, mais un jugement construit, de la même manières que les pratiques culturelles sont également dans une certaines mesure le fruit d'une construction sociale. Cette problématique appelle une action des pouvoirs publics qui doivent viser à l'égalité d'accès aux pratiques culturelles, et la marque notamment de cette construction du rapport à l'art et à la culture est l'importance que l'on accorde, et ce de plus en plus, comme en témoigné la politique amorcée de jack Lang en la matière, à l'éducation artistique (si le rapport à la culture s'éduque, c'est qu'il n'est pas inné) comme garantie possible d'une véritable démocratisation culturelle.
La démocratisation culturelle repose ainsi sur
Cette problématique met donc en oeuvre des objectifs complexes et ambivalents et montre en tout cas que la culture est bien un enjeu de société, qui met en oeuvre une responsabilité des pouvoirs publics. Elle nécessite donc un questionnement sur les différentes représentations de la culture ainsi qu'une analyse des pratiques, afin de pouvoir agir sur celles-ci. Les politiques publiques de développement de la lecture s'inscrivent ainsi dans ces problématiques, et on va voir comment la commune semble être un territoire privilégié de développement du livre et de la lecture, ce à travers les différents acteurs en cause.
Une politique de développement du livre et de la lecture postule ainsi que l'écrit est un enjeu de société, un enjeu certes complexe mais envers lequel les personnes publiques ont une responsabilité certaine. Elle repose sur une certaine conception du rôle de l'écrit, et sur une analyse des situations existantes. La commune apparaît comme un territoire privilégié pour la mise en oeuvre d'une politique du livre et de la lecture. Historiquement on l'a vu, les communes ont été l'échelon du développement des bibliothèques publiques, et à travers les bibliothèques populaires, elles ont amorcé une politique de développement de la lecture. Plus récemment, soit à la fin des années 1980, l'Association Française pour la Lecture a lancé l'idée des villes lecture, concept qui depuis a fait son chemin. Ce concept reposait notamment sur l'affirmation suivante « la commune apparaît comme le lieu privilégié où sont réunies les conditions d'une évolution rapide vers le statut de lecteur : l'individu y est impliqué dans les réseaux croisés de la famille, du quartier, de la gestion locale, de l'éducation, de la santé, du loisir, de l'information, de la consommation, de la vie associative, du travail et de l'activité militante, de tout ce qui s'interconnecte pour produire la citoyenneté » 27 , ainsi la « commune est assurément l'unité politique, géographique, et démographique la plus propice à la mise en oeuvre d'une politique de lecture susceptible de lutter contre l'ensemble des facteurs de la non lecture » 28 Le ministère de la Culture et de la Communication a fait sien ce concept de ville lecture en lançant par une circulaire en date du 17 juillet 1998 la procédure des contrats villes lecture, qui fait état de l'extension des procédures contractuelles visant à réguler les relations entre l'Etat et les collectivités territoriales.
Le concept de ville lecture a été élaboré en 1989 par l'Association Française pour la Lecture et son président Jean Foucambert. Les communes peuvent s'engager à devenir villes lectures par une délibération de leur conseil municipal, sur la base des propositions énoncées dans la charte des villes lectures, élaborée en mars 1989. Cette charte est un document qui se propose comme une piste pour la réflexion et l'action, elle met en avant des convictions et des moyens pour les mettre en oeuvre, que les communes pourront ainsi s'approprier. C'est une conception militante de la politique de lecture publique qui est affirmée. La maîtrise de l'écrit apparaît dans nos sociétés comme indispensable, notamment sur le plan de l'insertion économique, l'illettrisme pouvant être une source d'exclusion, mais elle apparaît plus généralement comme un outil possible de développement, ce sur quoi nous reviendrons par la suite.
Quand aux moyens mis en oeuvre, c'est la commune, échelon de proximité, qui est considérée comme la collectivité la plus à même de promouvoir le développement de la lecture. Ce développement de la lecture doit passer par l'élaboration d'une politique globale du livre et de la lecture comme instrument susceptible de produire un changement significatif de l'état de la lecture publique sur un territoire. C'est-à-dire qu'il s'agit de parvenir à une analyse approfondie des enjeux du livre et de la lecture sur un territoire afin d'avoir de meilleurs leviers d'actions sur une situation donnée, analyse partagée par tous les acteurs utilisant le livre et l'écrit sur le territoire. Ainsi s'exprime l'initiateur des villes lectures près de dix ans après l'élaboration de la charte «qui oserait prétendre que la juxtaposition indéfinie de réponses conjoncturelles à des questions partielles abordées dans l'urgence de leurs conséquences et non dans la compréhension de leurs causes constituera une politique ? » 29 . On considère que la politique de développement de la lecture est freinée par l'absence de prise en considération des actions menées dans une politique globale et cohérente. Les moyens proposés sont notamment la constitution d'une commission extra municipale sur la question de la lecture, et la création d'un poste de coordinateur. Les villes lectures reposent donc sur un double niveau d'intervention : la promotion d'une politique globale à l'échelle de la commune et la participation au réseau des villes lectures. La charte des villes lectures se présente ainsi comme un soutien et une incitation pour les communes qui désirent s'engager dans une politique de développement de la lecture.
La région PACA a institutionnalisé ces expériences en reprenant à son compte le concept élaboré par l'Association Française pour la Lecture. L'origine en est une réflexion sur l'illettrisme engagée dans cette région. C'est en effet suite aux assises régionales sur l'illettrisme en région PACA en 1990 (intitulées Illettrisme, parlons en .Un enjeu pour la ville : la lecture), organisées à l'issue d'une enquête régionale sur la lecture, qu'est lancée la procédure des villes lectures en région PACA. Cette réflexion sur l'illettrisme avait été menée conjointement par plusieurs administrations déconcentrées de l'Etat en région : ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, de la Justice, des Affaires Sociales, des Droits de la femme, de la Formation professionnelle, du Fonds d'action sociale et de l'Education Nationale. L'opération était pilotée par le Secrétaire Général pour les Affaires Régionales. Un comité de pilotage était constitué des services déconcentrés de l'Etat. Cet aspect apparaît novateur en regard du concept initial de ville lecture. Une commission nationale décidait de l'attribution du label ville- lecture. Un appel à projet a été lancé par une lettre incitative du préfet adressée à 140 communes, successivement en 1991, 1992 et 1993, à laquelle ont répondu soixante communes, six communes ayant été sélectionnées par la suite par la commission nationale. Ces différentes administrations ont élaboré un travail en commun à travers le comité régional d'examen, de suivi et d'évaluation des villes- lecture, un chargé de mission faisant le lien entre les communes signataires et ces administrations. La procédure s'est traduite par un conventionnement, les six villes sélectionnées ont signé avec l'Etat une convention d'objectifs d'une durée de trois ans. Les villes d'Aubagne, d'Avignon, Ville nouvelle de Fos (qui en réalité comporte trois communes), Port de Bouc, Gardanne, Berre l'étang ont signé de telles conventions. L'Etat s'engageait par la signature de la convention à financer les dépenses occasionnées à hauteur de 50 % par l'intermédiaire du FSU. Cette initiative a notamment été soutenue par l'Association Française pour la Lecture, ATD Quart monde et l'Association des Bibliothécaires Français.
Quelles ont été les réalisations de ces villes lectures ? Au niveau communal, il y a eu la rédaction d'une charte des villes lectures sur le modèle de la charte élaborée par l'Association Française pour la Lecture, celle-ci affirme notamment « dans notre société du III ° millénaire, où encore un Français sur quatre ne lit aucun livre, un sur cinq n'en possède pas, ces inégalités doivent être combattues » 30 . Il y a eu la mise en place, dans huit des neuf villes sélectionnées, d'un poste de coordinateur ainsi qu'une commission extra municipale ou d'un comité de pilotage. La fonction de coordinateur pouvait être cumulée avec d'autres fonctions. La spécificité de ce dispositif a été, au niveau du fonctionnement en réseau des villes lectures, l'existence d'un comité de suivi interministériel ainsi que le poste de chargé de mission, cependant, ce dispositif n'a pu être reconduit et ce sont les DRAC qui ont été chargé de l'élaboration et du suivi des contrats ville lecture.
Nous retiendrons de ces expériences plusieurs points : le choix de l'échelon communal pour développer une politique du livre et de la lecture, la double nécessité des villes lectures de l'action sur le territoire communal (création d'une coordination) et de la coopération entre communes, ce dernier point semblant plus difficile à mettre en oeuvre.
Le ministère de la Culture et de la Communication a repris à son compte ces initiatives, en en faisant l'objet d'une procédure contractuelle nationale. A la différence des expériences que nous venons de décrire, la procédure n'est pas interministérielle. Cette politique globale du livre et de la lecture a donc été intégrée à l'ensemble des dispositifs contractuels du Ministère de la Culture, initiant ainsi un nouveau mode de relation entre l'Etat et les communes en matière de politique du livre et de la lecture. Il faut rappeler ici que le domaine culturel a été un des premiers domaines d'expérimentation des politiques contractuelles de l'Etat. Ainsi, alors que les collectivités territoriales, et notamment les communes, commencent à partir surtout de la fin des années 1970 à mettre en oeuvre des véritables politiques culturelles, on constate un développement important des politiques contractuelles du ministère de la Culture : «au monopole du ministère sur l'élaboration des politiques culturelles s'est substitué le système de la convention entre partenaires, destinée à promouvoir l'action sur un territoire ou sur un domaine artistique et culturel ». 31 Le développement de cette politique contractuelle est lui-même allée de pair avec un développement des services déconcentrés du ministère de la Culture. Une politique contractuelle implique donc un certain mode de relation entre l'Etat et les collectivités territoriales, il donne à l'Etat la possibilité de moduler son action tant du point de vue de l'action sur le territoire qu'en matière de discipline artistique. Il permet la formulation d'objectifs communs tout en permettant à l'Etat d'exercer un rôle d'impulsion et de régulation vis-à-vis des collectivités territoriales. L'aspect temporel (les conventionnements sont en général pluriannuelles), permet également la construction d'une politique qui dépasse le cadre de la simple annualité budgétaire. Il s'agit de relations fondées sur la négociation et un principe de financement conjoint. La politique de contractualisation du Ministère de la Culture (à travers des procédures qui lui sont propres ou bien dans le cadre de l'inter ministérialité) s'est essentiellement développée dans le champ de la démocratisation et de l'expérimentation culturelle, notions sur lesquelles nous nous sommes interrogées. Ces démarches se sont inscrites dans une réflexion amorcée par le ministère de la Culture sur la nécessité de transformer ses modes d'actions. Ces réflexions portaient sur la nécessité de la décentralisation ainsi que sur la nécessité de promouvoir de nouvelles formes d'actions culturelles en direction de nouveaux publics. Les collectivités locales devenaient ainsi le terrain de l'expérimentation culturelle. En effet, la première expérience de politique contractuelle du Ministère de la culture a été la création d'un Fond d'Intervention Culturelle en 1971. Ce Fonds d'Intervention Culturel a pris la forme d'un organisme interministériel, il est issu des réflexions de la commission des affaires culturelles du VI plan, qui préconise, face au constat d'un échec relatif de la politique de démocratisation culturelle, une voie d'action expérimentale qui doit permettre un meilleur enracinement de la culture dans la vie sociale. Ainsi
« le FIC doit rechercher de nouveaux types d'actions culturelles, impliquant la plus large participation des individus, tester de d'autres méthodes ou renouveler celles qui existent ; élargir le champ traditionnel de la culture [...] inventer de nouvelles formes de collaboration entre les partenaires naturels de l'action culturelle au sein de l'Etat et les collectivités locales, en s'efforçant d'étendre son action au bénéfices d'administrations ou de groupes sociaux encore peu associés à ces expériences » 32
En 1978, l'existence du FIC est consacrée par un décret du 20 février, qui crée le comité interministériel pour l'action culturelle et qui précise que le FIC doit permettre « le lancement d'opérations novatrices ou expérimentales dont la conception, la mise en oeuvre et le financement soit assurés en commun par plusieurs départements ministériels ou par l'Etat et les collectivités locales ». 33 Le FIC était issu d'un financement interministériel et était géré par le Ministère de la Culture. Son intervention reposait sur le principe d'une aide à des opérations innovantes, sous la condition de financement commun, notamment par les collectivités territoriales. Le FIC fonctionnera jusqu'en 1984, puis il disparaîtra au profit de l'action de la Délégation au développement culturel (qui deviendra la Délégation au développement et à l'action territoriale après plusieurs changements d'appellation), créée dès 1982 et elle-même issue d'une Mission de développement culturel créée en 1979. Cette délégation, à la différence du comité interministériel pour l'action culturelle, relève du seul ministère de la Culture, elle est notamment responsable des relations du ministère de la Culture avec les collectivités territoriales. Cependant, on peut noter le rôle croissant des DRAC notamment dans la négociation des procédures contractuelles avec les collectivités territoriales. Outre cette expérience, dès 1975 avaient été mises en place les chartes culturelles, à l'initiative de Michel Guy, qui ont fonctionné de 1975 (la première ayant été signée avec la ville de Grenoble) à 1979, cette procédure n'avait pu se développer, faute de moyens adéquats. Il y eut néanmoins trente chartes signées. Elles ont été relayées par les conventions de développement culturel, qui sont gérées par la Délégation au Développement Culturel. Celles-ci, reposant sur le principe de l'appel d'offre et de la négociation ont permis de mettre en place un modèle pour les politiques contractuelles du ministère de la Culture. Elles sont signées pour une période de trois ans entre l'Etat et le département, la commune, ou une structure intercommunale, elles sont négociées par les DRAC et signées par le préfet. A la différence du FIC, qui avait pour vocation de financer des actions, les chartes culturelles et les conventions de développement culturel ont eu pour ambition de mettre en place une politique partenariale ayant pour objet la définition de la politique culturelle d'une collectivité territoriale. Pierre Moulinier dans son ouvrage Politique culturelle et décentralisation analyse les vertus de ces politiques sur le plan externe et interne, nous nous intéresserons aux premières. Ces conventions apparaissent notamment comme un moyen de lutter contre les inégalités culturelles géographiques et sociales. Le développement de ces conventions est ainsi généralement analysé comme un moyen de contribuer à l'aménagement du territoire et à la démocratisation culturelle. Inspirées de ces conventions pluridisciplinaire, sont apparues les conventions thématiques qui relèvent des politiques sectorielles du ministère de la Culture dans lesquelles s'inscrivent les contrats ville lecture, ce sont les conventions ville et pays d'art et d'histoire, les conventions villes arts plastiques, les contrats locaux pour l'éducation artistique ou encore les conventions initiées par le Centre National de la Cinématographie. La politique de contractualisation apparaît encore dans les volets culturels des contrats de plan Etat- région. Par ailleurs, s'il avait été mis fin avec la disparition du FIC (sous cette forme du moins) à une structure de financement culturel interministérielle, le ministère de la Culture a renouvelé cette expérience plus récemment, et surtout à partir du début des années quatre vingt dix, à travers sa participation à la politique de la ville, fondée sur une action culturelle non traditionnelle, et notamment (comme dans le cadre du FIC ou des conventions de développement culturel) sur le rapprochement de l'action artistique et du quotidien. « A partir de 1994, la mise en place des contrats de ville et l'instauration, en 1995, du Fonds d'Intervention Ville, changent le contexte politico administratif : le ministère de la Culture inscrit dans le cadre des contrats de ville du XI plan. Il participe, sous l'autorité des préfets, à la négociation, à l'instruction et au suivi des volets ou projets culturels » 34 .Dans ce cadre, le ministère participe au fonctionnement de bibliothèques, à la mise en place de bibliobus, à des résidences d'artistes, à la création d'ateliers d'écriture.... Les orientations majeures de ces actions sont : le développement de l'offre culturel dans les quartiers, un meilleur accès à l'offre culturelle de la ville, le développement de l'éducation artistique, le développement culturel et la participation des habitants. Une circulaire de juin 2000 intitulé « Culture pour la ville - culture de la ville » a permis de préciser les objectifs des volets culturels de la politique de la ville. Les contrats ville lecture, qui s'intègrent dans ces politiques de contractualisation étudiées, ont été instaurés par une circulaire du 28 juillet 1998, ils sont ainsi justifiés « face à l'urgence des problèmes posés par la progression de l'illettrisme et des situations d'exclusion, j'ai décidé d'engager le ministère de la Culture et de la Communication dans une politique volontariste ».Cette proposition a été présentée dans le cadre des réformes de Madame Trautmann pour démocratiser la culture. Ces contrats permettent un engagement des communes signataires et de l'Etat sur des objectifs concertés. Ainsi, par opposition aux modes d'action classiques du ministère, et en accord avec la progression de la décentralisation, les politiques contractuelles permettent à l'Etat d'expérimenter de nouvelles formes de relations avec les collectivités locales, avec des éléments de souplesse puisqu'il s'agit d'une action sur un territoire et limité dans le temps. Il est révélateur de ce point de vue que le procédure d'attribution du label ville-lecture ai été décidé, ainsi qu'il l'est affirmé dans le texte de la circulaires mettant en place les contrats villes- lectures « pour permettre la mise en valeur de cette opération et faire connaître son caractère exemplaire ». Ce caractère d'exemplarité (que l'on peut rapprocher de la notion d'innovation) est caractéristique des démarches de contractualisation du ministère de la Culture. On a pu considérer que « ces multiples conventionnements [à propos des conventions thématiques] s'ajoutant à d'autres dispositifs - programmes nationaux, plans locaux, sites pilotes- nuisent à la lisibilité de l'action de l'Etat » 35 . Cependant, ces politiques contractuelles apparaissent comme un moyen de régulation dans un domaine où le flou l'emporte dans la répartition des compétences et des fonctions. Ces politiques contractuelles nous conduisent donc à nous interroger sur la question de la répartition des compétences.
En matière culturelle, la répartition des compétences n'est pas définie de manière stricte et de ce point de vue les lois de décentralisation n'ont pas bouleversé le paysage des compétences culturelles. Si dans tous les domaines de l'action publique on constate l'impossibilité d'une répartition stricte des compétences selon le principe des blocs de compétences, le domaine culturel semble un domaine privilégié d'intervention partagée tant des collectivités territoriales que de l'Etat par ses administrations centrales et ses administrations déconcentrées, que ce soit dans le domaine de la création ou de la diffusion culturelle. L'étendue des compétences culturelles des collectivités territoriales n'est ainsi pas limitée par les compétences inscrites dans les lois de décentralisation mais relèvent plus généralement de la clause générale de compétence. Il faut noter qu'en matière de lecture publique, les compétences relatives aux équipements que sont les bibliothèques publiques se répartissent clairement entre l'Etat et les collectivités territoriales. Les bibliothèques municipales sont une institution assez ancienne. La première bibliothèque municipale de Grenoble date de 1772, mais considérant l'ensemble de la France les premières bibliothèques municipales sont fondées après la révolution. Sous le consulat, un arrêté du 28 janvier 1803 consacre la compétence des communes en ce domaine. De ce point de vue, les lois de décentralisation n'ont fait que confirmer cette compétence. Les transferts de compétences en matière culturelle sont inscrits dans la loi du 22 juillet 1983, et selon l'article 61 de la loi « les bibliothèques municipales sont organisées et financées par les communes. Leur activité est soumise au contrôle technique de l'Etat ». Les bibliothèques sont gérées sous le mode de la régie directe et le personnel est recruté par des concours spécifiques au sein de la fonction publique territoriale. L'Etat n'en continue pas moins de participer à la charge financière que représentent les bibliothèques publiques pour les communes, dans le cadre d'un concours particulier de la dotation générale de décentralisation. Le contrôle technique, qui exprime le souci d'un service public soumis, malgré les lois de décentralisation, à des normes nationales, a pour fins « la sécurité, la qualité et l'accessibilité des fonds et des collections dans leur composition, leur conservation, leur entretien et leur communication » 36 . On peut ainsi opposer ainsi les bibliothèques d'Etat et les bibliothèques des collectivités territoriales, bibliothèques départementales de prêt et bibliothèques municipales. Hormis ces responsabilités en matière d'équipement, les politiques du livre et de la lecture ne relèvent pas de compétences strictement définies, en matière de soutien à la création, politique de l'économie du livre (soutien au secteur de l'édition et de la librairie, la voie réglementaire, par exemple pour le prix unique du livre, étant du ressort de l'Etat), politique d'animations autour du livre et de la lecture. On trouve au niveau de l'Etat : la Direction du livre et de la lecture du ministère de la Culture qui a un rôle de nature incitative et réglementaire vis-à-vis des bibliothèques des collectivités territoriales, le Centre National du Livre qui est un Etablissement Public à caractère Administratif sous la tutelle de la Direction du Livre et de la Lecture, il a une politique fondée sur des concours divers, de l'aide à la création à la diffusion, les services déconcentrés du ministère de la Culture : les conseillers pour le livre et la lecture des Directions Régionales des Affaires Culturelles. Les actions en faveur du livre sont prise en compte au niveau régional par un office régional du livre et de la lecture, c'est le cas en région Rhône Alpes avec l'Agence Régionale pour le Livre et la Documentation (ARALD) . Les régions et les départements ont également des compétences en matière de culture. Les contrats ville-lecture sont donc un instrument d'incitation et de régulation de l'Etat vis-à-vis des communes ou des structures intercommunales.

Les contrats ville lecture du ministère de la Culture et de la Communication sont destinés à promouvoir une politique de la lecture à l'échelle de la ville, ils sont élaborés sous la direction des DRAC, et plus précisément des conseillers pour le livre et la lecture des DRAC, à la différence de l'initiative de la région PACA. Jean-Jacques Boin, conseiller pour le livre à la DRAC faisait remarquer que l'inter ministérialité choisit dans ce cadre n'était pas reproductible car « sauf à nommer un chargé de mission volontaire auprès de chaque préfet de région, l'opération telle qu'elle a été conçue en PACA n'est pas reproductible » 37 . La fonction de chargé de mission qui avait été inventée par la région PACA disparaît donc, il n' y a plus qu'une relation entre les DRAC et chacune des communes concernées. Les contrats sont signés pour une période de trois ans et financés par les crédits déconcentrés des DRAC. Ils sont signés avec les communes ou les structures intercommunales. Les communes devant préalablement procéder à un état des lieux de la lecture publique qui servira de base pour la négociation du contrat. Cette étape préalable est importante et peut être longue. Ainsi la ville de Grenoble a engagé une procédure en vue de la contractualisation en avril 1999, et le contrat a été signé en décembre 2000. Pour parvenir à des objectifs concertés, il a été mis en place un groupe de pilotage à la composition large, qui a validé les orientations proposés par les différents groupes de travail qui ont travaillé sur les thématiques suivantes : éducation/formation ; les moyens d'accès au livre et à l'information ; les publics adultes et leurs pratiques ; la valorisation de la création littéraire. De plus, une étude diagnostic a été confiée à un cabinet d'étude, Artesud. Pour mettre en oeuvre ces programmes définis de manière concertée, il est prévu des dispositifs dans le texte de la circulaire. Il s'agit d'abord, au niveau institutionnel, de la constitution d'un comité de pilotage ayant en charge la politique du livre et de la lecture au niveau local. Les dispositifs sont également financiers, les contrats mettent également en oeuvre des dispositions financières, qui se font sur la base de l'annualité. Conformément aux objectifs des politiques contractuelles, il s'agit donc d'un engagement de l'Etat qui va de pair avec un engagement des communes à dégager un financement supplémentaire. Outre cette procédure contractuelle, il a également été mis en place un label « ville lecture » dont l'attribution est décidée au niveau national Les contrats ville lecture ce sont des objectifs et des moyens pour les mettre en oeuvre. Ces objectifs sont mis en oeuvre par différentes actions possibles, les communes ou les structures intercommunales signataires pouvant utiliser les propositions énoncées dans le texte de la circulaire afin de les adapter à leur territoire. A la fin de l'année 2000, c'était ainsi une quarantaine de contrats qui avaient été signés. 38 En Rhône Alpes ce sont trois contrats qui ont été signés en milieu urbain : Pont de Claix le 18 novembre 2000, Grenoble le 21 décembre 2000 et Chambéry le 15 décembre 2000. Il existe également un pays lecture en Vivarais Lignon, qui a été élaboré avec le SIVOM du Vivarais Lignon qui rassemble les communes de Tence, le Chambon, Saint Agrève, Devesset, Chereneilles, le Mazet Saint Voix. On peut supposer, sans avoir les moyens de l'affirmer, que ce sont les villes les plus actives en matière de politique du livre et de la lecture qui ont postulé pour conclure de tels contrats.
Dans les textes des contrats de Grenoble, Pont de Claix et Chambéry, Les objectifs cités sont généralement de deux ordres, ce qui ne signifie pas qu'ils soit étanches l'un à l'autre
Les dispositifs institutionnels sont les suivants, à Pont de Claix, il a été constitué un comité de pilotage un groupe de travail, qui en émane et qui est plus restreint dans sa composition, ce comité de pilotage a pour objectif général de « renforcer les coopérations entre les différents secteurs éducatifs, culturels et sociaux afin de pérenniser ce partenariat et d'élaborer des programmes cohérents à l'échelle de la commune ». A Chambéry, il est institué un pôle de coordination ville lecture au sein d'une bibliothèque municipale, et un poste de coordination est crée au sein du réseau des bibliothèques municipales il s'agit d'un poste à temps complet). A Grenoble, un poste de coordination a été crée en dehors du réseau des bibliothèques municipales, et un lieu désigné comme le lieu du contrat ville lecture a été crée, tandis qu'il est envisagé la création d'un Pôle ressource ville-lecture. Du côté des engagements de nature financière, le contrat de Pont de Claix prévoit un engagement annuel de 510 000 francs, comprenant une contribution de l'Etat de 85 000 francs et de la ville de 310 000 francs. Pour la ville de Chambéry il s'agit, toujours sur une base annuelle, d'un engagement de 120 000 francs de l'Etat et de 240 000 francs pour la ville. Le contrat ville lecture de la ville de Grenoble dispose pour l'année 2001 d'un engagement de l'Etat de 200 000 francs, et de la ville de 200 000 francs également, il avait été prévu une augmentation de ces engagements au cours des trois années d'application du contrat.
Les contrats ville lecture sont donc issus tout d'abord d'une expérience régionale et d'une initiative de l'AFL, le Ministère de la Culture reprenant essentiellement à son compte les orientations de ces expériences pour en faire un programme national. Il s'agit donc essentiellement par ces politiques de contrat ville lecture de formaliser des initiatives existantes, ils permettent notamment de procéder à un Etat des lieux, de dégager des axes forts. Une procédure de contrat ville lecture ce sont donc :
Une des notions clés mise en oeuvre par le contrat ville lecture, aussi bien que pour les villes lectures semble être le partenariat mis en oeuvre à l'échelle locale, dans une perspective de décloisonnement et transversalité. Nous essayerons de voir si cette notion est pertinente pour expliquer la démarche des villes lectures. Il faut également préciser que les notions de partenariat, de réseau et des problématiques afférentes sont utilisées largement à l'heure actuelle. Il s'agit de représentation partagée, d'intelligence collective, de décloisonnement, de transversalité, de réseau, de partenariat et d'animation de ces réseaux. La recherche du partenariat apparaît comme un des objectifs principaux des villes lectures, que ce soit dans le texte de la circulaire, dans les contrats eux-mêmes ou bien encore dans les présentations et compte rendu d'expérience des villes lectures. Dans la charte des villes lectures, cette notion de partenariat, sans être nommé comme telle, apparaît dans ces termes «inciter chaque intervenant à participer à l'élaboration d'une politique globale de lecture au niveau de la commune et à inscrire son action en action en relation et en complémentarité avec les autres acteurs ». 39 La circulaire créant les contrats ville lecture en fait également un des objectifs principaux, il s'agit de « susciter la construction à l'échelle d'un territoire [...] d'un partenariat actif entre tous les acteurs de la lecture pour l'élaboration de programmes cohérents et partagés, en renforçant en particulier les coopérations entre les secteurs culturels, éducatifs et associatif » , il est question plus loin également d'une « communication entre les partenaires de l'action culturelle, sociale et éducative ».La création d'un comité de pilotage au niveau local doit participer de cette recherche. Dans le contrat de la ville de Grenoble, il est également question de « soutenir le développement d'une action transversal et interinstitutionnel ». Ceci se comprend dans le cadre de la politique du livre et de la lecture Nous allons maintenant nous attarder plus précisément sur les dispositifs mis en oeuvre à Grenoble. On peut comme préalable s'interroger sur les différents éléments qui composent le contrat ville lecture (ou peut-être plutôt de Grenoble ville lecture), afin de déterminer en quoi peut consister une politique de développement du livre et de la lecture. On pourrait peut être en distinguer deux grands aspects : la prise en charge d'équipements et d'évènements par la ville de Grenoble et la concertation avec d'autres partenaires (publiques ou privés) pour la promotion d'une politique globale du livre et de la lecture.

Le réseau ainsi entrevu du livre et de la lecture correspond à des utilisations diverses du livre et de la lecture et s'adressant à un public divers. Ainsi la politique des libraires n'est pas celle des bibliothécaires, ni celle de l'Education Nationale....Les objectifs de chacun de ces partenaires sont
Au coeur des actions du contrat ville lecture on trouve la thématique d'une action envers les publics éloignés des pratiques autour du livre et de la lecture, et plus particulièrement envers les publics en insertion, qui apparaît paradigmatique d'une action menée en partenariat. Nous nous appuierons ici de manière principale sur les actions menées dans le cadre de Grenoble ville lecture, mais également sur des expériences ou des contributions théoriques issues d'autres champs.
Nous nous pencherons ici sur ce qu'une action autour du livre (et d'une manière plus générale une action culturelle) peut apporter auprès de publics en insertion. Nous nous appuierons sur diverses contributions théoriques à la question, mais également sur ce qui avait pu être énoncé dans le cadre de la journée professionnelle ou parmi les acteurs du livre et de la lecture à Grenoble en diverses occasions. Il faudrait peut être tout d'abord préciser que ces questions sont difficiles à appréhender, il ne s'agit pas de tenter d'être exhaustif, mais simplement de donner quelques pistes de réflexion en la matière. Les analyses sur le sujet apparaissent difficiles à formaliser et sont parfois sources de controverses. Elles se heurtent également peut-être à la difficulté que peut représenter la diversité des actions menées ainsi que des publics auxquelles elles s'adressent. Malgré ces limites, ces analyses apparaissent cependant comme indispensables. En 1983, le Père Joseph Wresinsky, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, contribuait à ce que le rapport du Conseil Economique et Social inclut dans ses préconisations le recours à la culture dans le cadre de la lutte contre les exclusions. Le mouvement ATD quart monde, pour donner une assise à cette conviction que la culture a un rôle central à jouer dans les situations d'exclusion a créé un réseau Wresinsky avec une thématique culturelle et dans ce cadre des rencontres sont organisées avec des personnes venant de champs professionnels diversifiés. Ce sont par ailleurs des expériences diversifiées qui se sont mises en place, ainsi que des études, des comptes rendus d'expérience, des colloques qui ont tenté de formaliser cette question. Devant la diversité de ces initiatives, il semble que cette politique prenne une place croissante, sans oublier pour autant qu'il s'agit d'une place modeste et contestée, dans les dispositifs des politiques culturelles et les politiques d'insertion.. Comment l'action culturelle s'intègre elle dans les dispositifs d'insertion ? Cela peut éventuellement conduire à une interrogation sur les différentes dimensions de l'action sociale, ce qui pourrait constituer un autre angle d'approche que celui de l'approche « culturelle ». Il est peut être significatif par exemple que la Loi relative à la lutte contre les exclusions du 28 juillet 1998 consacre le principe de l'égalité d'accès à la culture, tandis que certains dispositifs d'insertion intègrent des actions proprement culturelle: Le champ social tend à intégrer ainsi des volets culturels dans son action, que ce soit dans des dispositifs d'insertion ou bien dans le cadre de la politique de la ville. Ces actions ne font pas l'unanimité, et elles sont souvent présentées comme des actions innovantes, bien que l'idée n'en soit pas précisément neuve, cependant elles ont connu un développement certain au cours de la dernière décennie. Ceci allant de pair avec les transformations de la société, il semble que l'on soit pour partie passé de la promotion des classes salariées à la lutte contre l'exclusion sociale. De ce point de vue, l'inclusion de la problématique culturelle dans la loi relative à la lutte contre les exclusions apparaît symptomatique. Pour l'action sociale, on parle de « droits nouveaux », ainsi Hardy inclut il dans la définition qu'il donne de l'action sociale « rendre concret les droits nouveaux seulement reconnus implicitement comme les droits aux loisirs, à la culture, aux sports, aux vacances » 40 . Il s'agit en quelque sorte de la mobilisation de tous les aspects de la personne dans le but de favoriser son insertion sociale et professionnelle. Quant à la question des objectifs que l'on assigne à ces initiatives, il pourrait être intéressant de s'appuyer sur une étude d'un chercheur de l'agence Comedia, qui a voulu analyser, notamment à partir d'expériences réalisées en Grande Bretagne, quels étaient les impacts d'une action culturelle dans des quartiers en difficulté, cette étude s'intitulant « Use or Ornament ? The social impact of participation in the arts » 41 . Quelles sont ses conclusions ? Nous allons ici reprendre les principaux axes de cette étude en intégrant d'autres analyses qui les confortent. On peut distinguer deux effets principaux (qui ne sont pas imperméables l'un à l'autre) : l'effet sur le développement personnel et l'effet sur le développement social. Du côté du développement personnel, les effets principaux seraient l'acquisition de compétences nouvelles, le gain en terme de confiance en soi, ceci par la valorisation de capacités d'expression et de création. En ce sens, l'action culturelle peut constituer un levier pour l'insertion pour des personnes en difficulté. Il est souvent mis en avant que l'action culturelle a ceci de positif qu'elle permet, en ne considérant pas les personnes uniquement sous l'angle d'un manque, d'un déficit de valoriser des personnes en difficulté. Un des acteurs du groupe Signes, qui est une compagnie théâtrale dont le projet est construit autour de personnes souffrant de handicaps sur divers plans s'exprime ainsi « cette ouverture des dispositifs d'insertion aux pratiques culturelles et artistiques témoigne du fait que pour lutter contre les exclusions on ne peut plus se cantonner dans des logiques d'intervention relevant de l'aide et de l'assistance ayant souvent pour effet de maintenir l'individu dans une position de dépendance, dans un statut d'assisté qui limite toute dynamique de changement » 42 . Il s'agit là de considérer les personnes en exclusion pas seulement comme des personnes auxquelles il faudrait seulement apporter une aide de nature matérielle, mais également prendre en compte des aspects qui sont de l'ordre du culturel. La confrontation avec des pratiques de lecture et d'écriture pourrait entraîner l'acquisition de compétences importantes comme celle du raisonnement, de l'abstraction, par la confrontation avec un code, le langage écrit étant fondé sur cette capacité d'abstraction. C'est notamment ce qui est postulé dans la charte des villes-lectures, où il est dit des lecteurs qu'ils sont « des gens capables d'éprouver, de partager, et de pratiquer un certain mode de rapport au monde, un comportement construit sur la distanciation et la théorisation de l'expérience en cours pour la transformer et la comprendre ». Le livre est également souvent mis en avant comme un moyen d'accès au savoir et Il a été affirmé dans le cadre des groupes de travail en préparation à la négociation du contrat ville-lecture que « la lecture s'entendait dans son sens le plus large possible, comme une clé d'accès à la compréhension de notre monde, de notre société ». Il a été également postulé dans le cadre de la journée professionnelle mentionnée qu'avec le livre, c'est une relation avec l'extérieur qui se construit. Le livre est un support qui permet en quelque sorte de faire entrer l'extérieur dans un lieu. Le livre permet également une certaine relation au savoir, et de ce fait support à la discussion, source d'enrichissement . Ces actions pourraient entraîner pour les personnes qui y participent un nouveau regard sur elles-mêmes ainsi que le développement de capacités susceptibles de les aider à mieux s'intégrer dans la société. Plus modestement, le temps d'une activité autour du livre peut-être l'occasion, pour des personnes qui sont confrontées à une certaine instabilité, de se « poser ». En lien avec ces effets sur le développement de la personne, l'analyse de ces actions culturelles conduit à en étudier les effets sur le développement social, ou peut être plutôt sur le lien social, et ceci à différents niveaux. Tout d'abord parce qu'à un premier niveau ces actions permettent de développer par exemple des relations de groupe crées par la participation collective à un travail artistique, relations qui ont elles-mêmes un impact positif sur le développement des personnes. C'est parfois également l'aspect festif des manifestations artistiques qui est mis en avant comme favorisant le lien social. D'un point de vue global également, on trouve des analyses qui postule que la culture a une certaine capacité de transformation sociale , c'est-à-dire qu'elle peut avoir, notamment à travers le regard des artistes , un impact en terme d'identité et du regard (collectif) porté sur les personnes en difficulté. Il s'agit là de « la capacité de l'action artistique d'offrir une voix légitime à des personnes qui sont autrement réduites à vivre à travers la parole des autres » 43 . Pour certains également, le rôle de l'artiste pourra être de remettre en cause les catégories établies, par un regard susceptible de remettre en cause les catégories d' « exclus » ou de « publics en difficulté ». L'analyse de Francesco Azzimonti, dans un article intitulé « écrire et citoyenneté » 44 apparaît particulièrement intéressante, ceci à propos des ateliers d'écriture. Il considère que ce qui est en jeu, c'est la possibilité de « permettre et encourager la prise de parole par des populations qui souffrent d'exclusion, et la reconnaître comme valable, licite », ainsi « le développement d'une stratégie d'émergence de paroles d'immigrés, paroles de femmes, paroles de jeunes, paroles populaires diverses [...] nous permettra de croire à la possibilité d'un « intégration critique » des personnes marginalisées » 45 . C'est le sens que l'on peut donner à l'intervention d'artistes qui aident à la construction d'un récit, de paroles....Ainsi dans une des structures d'accueil de jour de Grenoble, un projet a été mené à l'initiative du réseau des bibliothèques de Grenoble, sur le thème « Des nouvelles de la ville ». Un écrivain, de l'association Dédicaces, s'est ainsi rendu dans cette structure pendant une semaine afin de proposer aux personnes accueillies par l'association de les aider à écrire à partir de photos qui étaient proposés. Les textes ainsi produits ont donné lieu à une publication. On peut citer également dans ce cadre le travail d'un écrivain, Riccardo Montserrat, qui accompagne des groupes pour la rédaction de romans ou de scénarios de films. Il a par exemple écrit un livre « Ne crie pas », publié dans la collection « Série Noire », avec des salariés privés d'emploi. 46 Si le rôle que joue la culture dans la société n'est pas exempt d'interrogation (la culture peut être synonyme d'exclusion et on ne peut nier l'existence d'une sorte de « fracture culturelle » à l'oeuvre dans la société), une démarche culturelle peut constituer une chance (modeste) pour le lien social, dans un temps où il est souvent mis en avant que le travail ne joue plus le rôle d'intégrateur social qu'il pouvait jouer auparavant. On pourrait ici donner en exemple une expérience intéressante de ce point de vue, même si elle n'a pas été mise en place auprès de personnes en exclusion, mais qui donne un bon exemple de ce qu'une action culturelle originale peut avoir comme impact. Il s'agit d'un théâtre, qui tente de bâtir son action à partir d'un territoire « nous avons souhaité que ce théâtre soit un des éléments de la création de l'identité de cette ville en train de se faire » 47 , une des expériences menées a été d'interroger (en les filmant) des personnes du quartier sur leur relation avec la ville, et ensuite de faire travailler des metteurs en scène à partir de ces paroles. Il y avait ainsi un texte mis en scène et une vidéo qui étaient projetés les soirs de représentation, un travail qui semble particulièrement intéressant sur la question de la capacité de la fiction (de l'art) à interroger la réalité, sur les possibilités que peut apporter l'art dans la structuration et la transformation du vécu, ce qui peut peut-être se révéler une ouverture intéressante pour les personnes. On trouve également dans ce cadre un certain nombre d'expériences qui sont bâties autour d'un travail sur la mémoire des quartiers, d'une population, et qui parfois donne lieu à publication L'écrit apparaît ici comme un outil privilégié de l'expression des personnes, comme facteur d'identité, de valorisation. Une des structures ayant participé à la journée de rencontre évoquait une expérience intéressante de ce point de vue : les personnes hébergées étaient allées à la rencontre des habitants du quartier où était situé cette structure en les questionnant sur ce que cette structure évoquait pour eux, ce qui avait ainsi donné lieu à la production d'écrits. Ces expériences sont aussi un outil qui vient en appui à la relation avec les personnes, que ce soit dans le cadre d'un groupe ou bien dans la relation que des travailleurs sociaux et des publics avec lesquels ils travaillent. La responsable d'un hôtel social qui bénéficie, dans le cadre d'un partenariat avec la Bibliothèque Pour Les Collectivités, du passage du bibliobus, avait ainsi observé que le bibliobus était l'occasion pour les personnes résidant dans cet immeuble et qui par ailleurs étaient peu amenées à se côtoyer, de nouer des relations. Une responsable de l'association Point d'eau faisait ainsi remarquer que cela permettait de nouer avec le public accueilli des relations différentes de celles entretenues habituellement. De la même manière pour cette assistante sociale à Nîmes qui anime avec une professionnelle un atelier d'écriture pour des personnes en insertion, cet atelier ouvre la possibilité pour les travailleurs sociaux de bénéficier d'un support à la relation intéressant « cette participation [à l'atelier d'écriture] favorise d'une relation de confiance et l'émergence d'une demande d'aide » 48
Parfois également, ce qui touche à l'écriture est assimilé à une activité thérapeutique, les mots utilisés devant aider la personne à formuler ce dont elle souffre. Ce versant apparaît cependant comme le plus problématique dans ses objectifs et dans sa mise en oeuvre. Ces initiatives, qui postulent que l'action culturelle peut avoir un rôle à jouer quant à des problématiques de développement personnel et de développement social, se construisent dans le cadre d'un rapprochement entre le champ social et le champ culturel. Nous allons voir comment se construit une action en partenariat, en nous appuyant sur l'expérience de Grenoble.
Nous allons ici nous attarder sur l'action menée par la Bibliothèque pour Les collectivités de la ville de Grenoble, qu'il nous faudra d'abord présenter.Il s'agira ici de présenter le type d'actions menées ainsi que les supports utilisés. En effet, dans une perspective de démocratisation culturelle et d'accès de tous à la culture, il s'agit de mettre en oeuvre des actions spécifiques qui permettront de rejoindre les publics qui sont éloignés du livre et de la lecture.
La Bibliothèque Pour Les Collectivités de la ville de Grenoble (BPLC) a vocation, en complémentarité avec le réseau des bibliothèques municipales de Grenoble, à desservir différentes structures collectives de la ville. Sa création remonte à 1977, sous le nom de Prêt aux collectivités (PAC), ce qui était au moment de sa création une action fortement innovante, qui prendra le nom de BPLC en 1996. L'idée est de desservir les publics éloignés du livre qu'elle que soient les raisons de cet éloignement en allant vers les publics. Ceci s'inscrit dans le cadre d'une « politique hors les murs » des bibliothèques, telle qu'elle est décrite dans l'ouvrage de Claudie Tabet La bibliothèque hors les murs et conformément à une approche que cette auteure formule ainsi «des publics éloignés, des réponses rapprochées » 49 . Les publics desservis par la BPLC sont éloignés du livre pour des raisons diverses, qui peuvent être géographiques (lieux par exemple éloignés des bibliothèques publiques), physiques (personnes handicapées, personnes résidant dans des institutions fermées comme les prisons), sociales (personnes qui ne sont pas familières de la fréquentation du livre et de l'écrit). Les termes de public éloigné ou empêché recouvrent donc une réalité diversifiée, et les publics en situation d'exclusion apparaissent donc comme un des publics avec lequel la BPLC est amené à travailler. La BPLC n'a donc pas vocation à lutter contre les exclusions, mais bien d'offrir à tous la possibilité d'accéder à la lecture. La spécificité du service est ainsi qu'il s'agit d'un service qui ne dessert que les structures collectives, et dans ce cadre il a été développé des modes d'actions spécifiques. Il s'agit ainsi de travailler avec des relais, donc l'élaboration de partenariats est inhérente aux missions et aux objectifs de la BPLC, ainsi « aller au devant des publics c'est bien sortir de la bibliothèque (de ses murs) pour se rapprocher des partenaires locaux (tous secteurs, toutes professions) intermédiaires entre la bibliothèque et les publics » 50 . Ce qui est intéressant, c'est que les partenaires du champ social, et notamment les partenaires qui ont une mission d'accueil et ou d'hébergement sont en contact avec un public, ont la connaissance d'un public (ou plutôt de publics) du fait de leur action, il est donc plus facile de toucher ces publics par l'intermédiaire de ces structures, comme c'est le cas avec l'institution scolaire La BPLC dessert ainsi plusieurs structures collectives : les établissement scolaires, les entreprises, les administrations, les résidences et foyers de personnes âgées, les organismes de formation, les crèches, les centres de protection maternelle et infantile, les centres d'hébergement , les lieux d'accueil, les établissements hospitalier, la maison d'arrêt.
Une des modalités de ces actions est le prêt de lots de livres pour les structures collectives desservies, qui peuvent être des livres utilisés comme support pour des activités (par exemple dans le domaine des arts plastiques, sport, musique, photos, jardinage, bricolage, cuisine, voyage...) ou bien des livres utilisés uniquement par les personnes relais (par exemple, des ouvrages sur l'illettrisme, l'action sociale),ou bien encore les livres sont destinés à être consulté par les publics des institutions qui les empruntent . C'est ainsi que sont constitués des points lecture dans les structures collectives, qui appellent un travail en commun entre les bibliothécaires et les personnels en charge de ce point lecture, sur la question du choix des ouvrages et également pour la détermination des modalités de fonctionnement possible de ce point lecture. On peut faire remarquer ici qu'une des options choisies a été de ne pas introduire des critères quant au choix des livres qui seraient susceptibles de devenir un obstacle à leur utilisation par les publics. Ainsi le fonds d'ouvrage de la BPLC apparaît plus éclectique que celui d'une bibliothèque classique. Une autre modalité de cette action est la desserte de structures collectives par un bibliobus : il s'agit là d'une nouvelle forme d'offre, une action hors les murs puisqu'il s'agit de se déplacer sur les lieux de vie. Il est présumé que le rapport au bibliobus est plus facile pour les publics qui ne fréquentent habituellement pas les bibliothèques que le rapport à une bibliothèque classique, on a donc ici une double logique de rapprochement spatial et culturel. Il existe également un service de prêt à domicile, le PADO, pour les personnes à mobilité réduite, qui est né en 1987 d'une collaboration entre la bibliothèque municipale et le Centre Communale d'Action Sociale. La BPLC constitue également une ressource pour les relais qui veulent mettre en place des animations autour du livre comme par exemple des lectures à voix haute.
Dans le cadre de ses missions et selon les différents modes d'actions décrits plus haut, la BPLC a ainsi été amené à travailler avec des structures travaillant selon des modalités diverses auprès de personnes en situation d'exclusion. Ces structures peuvent ainsi être des Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale, des lieux d'accueil de jour, des résidences sociales. Un des partenariats les plus aboutis en la matière est celui qui s'est construit depuis 1994 avec, Point d'Eau, une boutique solidarité de la fondation Abbé Pierre. De manière plus ponctuelle on trouve des actions qui font appel à des intervenants extérieures dans le cadre par exemple d'un travail d'écriture organisé à l'occasion de la rencontre avec un écrivain. Il s'agit ainsi de constitution de lots de livres dans certaines de ces structures, de passage du bibliobus pour d'autres, ou encore de la mise en place d'ateliers et d'animation autour du livre. Il s'agit donc de s'appuyer sur des personnes relais pour la diffusion du livre et de l'écrit, de se déplacer sur les lieux de vie afin de réduire les multiples distances qui peuvent exister entre le livre et la lecture et les personnes. Cette action est ainsi fondée sur le principe que les bibliothécaires ne sont pas toujours les mieux placés pour promouvoir les actions autour du livre. Outre ces actions conduites en partenariat avec la BPLC on trouve sur le territoire de Grenoble des associations culturelles qui ont une action dans le champ social, comme Solexine par exemple qui est une association financée par les services culturels et les services sociaux et qui met en oeuvre divers ateliers artistiques, dont des ateliers d'écriture, qui sont ouvert à tous mais où l'accent est mis sur des publics en insertion. D'autres structures développent des actions par exemple comme la constitution de bibliothèques dans les lieux d'accueil, la mise à disposition de billets de spectacles, des lectures ... sans accompagnement par la BPLC. Parfois ces actions ont du mal à être mises en place, une personne du Secours Populaire faisait par exemple remarquer que la mise à disposition de billets de cinéma ou de théâtre était une démarche insuffisante, car il n'y avait là pas d'accompagnement et donc de ces fait ces opérations ne marchaient pas. C'est le cas également lorsque l'on constitue un point lecture sans qu'il soit géré, il est alors inutilisé. Ceci corrobore le fait qu'une démarche d'accompagnement et d'animation autour du livre est nécessaire pour améliorer réellement l'accès à cette offre. Des structures qui travaillent avec des publics en insertion on ainsi pu développer des actions autour du livre et plus généralement de la culture. Ces actions peuvent ainsi être distinguées à plusieurs titres : il s'agit d'une pratique individuelle ( par exemple consultation autonome d'ouvrages dans le cadre de la constitution d'un point lecture, emprunt d'ouvrages dans le cadre du bibliobus), d'une pratique collective ( lecture à voix haute, discussion), de pratiques qui sont en lien avec l'écriture ou bien la lecture, ce qui apparaît comme étant des pratiques aux problématiques bien différentes, d'actions qui sont conduites sur les lieux de vie ou bien d'accompagnement éventuel vers d'autres lieux, d'autres structures, ce qui pose le problème du cloisonnement éventuellement dommageable des actions en faveur des publics en insertion, par opposition à des actions plus ouverte sur l'extérieur. Il peut encore s'agir d'actions ponctuelles, exceptionnelles, ou bien d'actions au caractère permanent. On peut également encore faire appel aux partenaires habituels ou bien susciter l'intervention d'une personnalité extérieure. Les ouvrages utilisés sont également très diversifiés. On peut, à titre de comparaison, indiquer ici quelques actions qui s'inscrivent dans le cadre de l'action culturelle auprès de personnes en situation d'exclusion. En effet, un certain nombre d'expériences se sont mises en place dans le cadre des politiques d'insertion ou également dans le champ de la politique de la ville, qui mettent en oeuvre l'idée qu'il faut rejoindre les publics éloignés de la culture, et qui permettent de mettre en place des politiques innovantes en matière d'action culturelle. Les actions menées, en dehors ou avec la BPLC, sont de diverse nature, il peut s'agir d'un accompagnement à la lecture, collectif ou individuel, de lecture à voix haute, de discussion qui ont pour support le livre, du passage du bibliobus, d'ateliers d'écriture, ceci pouvant être un temps préétabli ou bien se produire selon les opportunités du moment. Certaines des structures présentes ont développé des points lectures constituées de dons... Le partenariat apparaît tout d'abord sous la forme d'objectifs qui se complètent. Ainsi dans le cadre des partenariats engagés par la BPLC les objectifs des uns et des autres apparaissent différenciés. Il s'agit pour la BPLC de faire en sorte par l'ensemble de ses ressources de construire un service public de la lecture qui puisse s'adresser à tous. Pour les structures travaillant avec des personnes en insertion il s'agit d'intégrer des actions autour du livre dans leur fonctionnement, en prenant en compte le fait que ce sont des structures dont l'objet principal n'est pas le livre, mais celui-ci apparaît comme un des outils possibles au sein d'un ensemble de fonctions et d'activités. Ainsi la BPLC ne travaille pas directement avec des publics, mais s'adresse aux structures qui , elles, travaillent avec ces publics et qui sont ainsi des relais. Dans ce cadre, certains facteurs qui peuvent faciliter ou être des obstacles à la constitution d'un partenariat sont à prendre en compte. On pourrait ainsi souligner la souplesse dans le fonctionnement de la BPLC, la gratuité du service, l'absence de pénalités de retard qui apparaissent des facteurs importants pour l'utilisation de ce service par des structures dont l'objet principal n'est pas de développer des actions autour du livre. Certains éléments peuvent être des facteurs importants dans le développement de ces partenariats. Il y a certains obstacles ou difficultés qui peuvent venir du fonctionnement même des structures qui développent des actions autour du livre, comme par exemple l'absence de lieu collectif, ou bien des lieux d'accueil et d'hébergement qui se trouvent éclatées. Il s'agit également de prendre en compte certaines spécificités relatives au public, selon sa plus ou moins grande volatilité, ou la difficulté qu'il peut y avoir à construire des actions dans le temps. Il s'agit également de prendre en compte la représentation qu'ont les relais du livre et de la lecture, de la bibliothèque comme institution....Ce type de démarche est souvent le fruit d'une volonté individuel ou d'opportunités (présence d'un stagiaire, présence d'une personne qui se sent plus particulièrement concernée par le livre et la lecture). Ainsi de telles actions avec des partenaires qui sont des relais s'appuie sur une offre adaptée faite à ces relais, mais repose également sur les volontés, la motivation de ces relais ainsi que les actions qu'ils peuvent mettre en place
Ces actions entrent parfaitement dans les préconisations des contrat ville lecture, le texte de la circulaire préconisant d'aller à la « rencontre des publics marginalisés » et mettant l'accent sur le développement , on l'a vu, d'un partenariat à l'échelle communale ou intercommunale. Ainsi le contrat ville lecture de Grenoble a pris en compte ces initiatives qui correspondent aux objectifs qu'il poursuit. Qu'est ce que le contrat ville lecture apporte à une action partenariale envers les publics en insertion ?
On peut tout d'abord faire l'hypothèse que mise en place du contrat ville lecture a permis de formaliser différents objectifs en associant les différents partenaires dans des instances de coordination et de concertation. Un des premiers apports du contrat ville lecture en la matière est peut être ainsi de donner l'opportunité de mener un état des lieux concerté conduisant à des préconisations. Ainsi il avait été constitué dans la perspective qui nous intéresse un groupe de travail intitulé « publics adultes et pratiques » , qui regroupait des représentant de Mediat, du centre ressource Isère Relais Illettrisme, d'association culturelles ayant une action dans le champ social ( Solexine, Dedicaces, les arts du récit, Anagramme) ; du réseau des bibliothèques de Grenoble, du service Développement Social Urbain de la ville de Grenoble, de la Direction des Affaires culturelles de la ville de Grenoble. Ce groupe de travail été notamment parvenu à la conclusion qu'il fallait promouvoir les actions partenariales de formation, ce dont nous reparlerons par la suite. On peut également faire l'hypothèse que le fonctionnement du contrat ville lecture avec la mise en place d'un comité de pilotage regroupant différents partenaires devrait permettre une meilleure concertation.
Parmi ces objectifs retenus on peut présenter ici la journée professionnelle du 4 juillet 2002 qui s'est mis en place dans le cadre du contrat ville lecture, sur la base de volontés qui s'étaient déjà exprimées en ce sens. On voit là comment le contrat ville- lecture se construit sur l'existant pour le formaliser et en apportant des moyens supplémentaires. Cet axe de formation des différents partenaires est présent dans le contrat de la ville de Grenoble, dans son article II. Cet axe, qui est également présent comme une des modalités possibles de l'action dans la circulaire créant les contrats ville lecture, est ainsi présenté dans le contrat ville lecture de la ville de Grenoble, « il s'agit de permettre aux différents acteurs ville lecture de se retrouver pour conforter leurs expériences, échanger leurs savoirs faire, partager une réflexion commune et retrouver « l'utopie », au-delà des contraintes du travail quotidien ». Ceci a été formalisé en prenant en compte les propositions des groupes de travail, ainsi que les préconisations du rapport du cabinet d'études concernant l'état des lieux de la lecture publique à Grenoble. Ainsi l'organisation d'une rencontre professionnelle sur le thème des pratiques autour du livre auprès de personnes en situation d'exclusion a été une des premières réalisations du contrat ville lecture, elle s'inscrit dans la perspective d'un développement de cet axe de formation dans le cadre de Grenoble ville lecture. Il faut également souligner que la BPLC avait participé à un programme européen intitulé « Leonardo Biblex », dont l'objectif était, dans une perspective semblable, de donner l'occasion d'une formation commune aux bibliothécaires et aux personnels travaillant auprès de personnes âgées. Cette journée est également issue de la volonté commune de la BPLC et des structures avec lesquelles elles travaillent, il s'agissait donc d'une initiative reposant sur un besoin qui avait déjà été exprimé. Ainsi les structures conviées à cette journée s'étaient pour une partie d'entre elles déjà regroupées au sein d'un collectif auquel la BPLC était associée, collectif qui s'était constitué selon un axe double : conduire des actions en commun et faire avancer la réflexion, ce deuxième axe, il faut le faire remarquer, ayant des difficultés à se structurer. Un projet est également en cours au sein de ce collectif pour créer un emploi mutualisé entre plusieurs structures pour prendre en charge les questions de la culture. La dynamique partenariale dans ce domaine avait donc déjà été engagée, mais la construction d'une réflexion commune apparaissait difficile à mettre en place.
Il nous faut maintenant préciser quels étaient les objectifs de cette journée. - Il s'est agit tout d'abord de pouvoir, le temps d'une journée, échanger sur les différentes pratiques des uns et des autres afin que cette mutualisation des expériences puisse conduire à une meilleure connaissance des différentes modalités d'action, des objectifs, des obstacles qui sont à l'oeuvre dans ces pratiques autour du livre. A cet effet, une trame avait été proposée aux intervenants en amont de la journée afin de donner un support aux interventions et aux présentations par les structures invitées de leurs actions. Ceci a notamment pu être réalisé grâce à la participation du centre ressource illettrisme IRIS, du fait de la compétence acquise par cette structure en matière d'organisation de journée professionnelle. En effet, la difficulté est de parvenir par de telles journées non à la simple présentation des actions menées, mais à une analyse qui puisse être un support au développement futur de ces actions par une meilleure prise en compte des différentes problématiques qu'elle soulève. Outre cela, la présence d'un intervenant extérieur avait également pour objectif d'enrichir cette connaissance des actions, son rôle étant de reprendre en les analysant les principaux points soulevés lors de l'intervention des structures ainsi que d'apporter sa réflexion personnelle. Dans cette perspective, il faut souligner que ces journées de rencontre seront reconduites, ceci dans la perspective d'une progression (avec un élément comparatif) dans la mutualisation des expériences.
Il s'est également agi à travers une telle journée de parvenir à une meilleure connaissance des différents acteurs. Il s'agissait tout d'abord de faire se rencontrer des structures dont seulement une partie d'entre elles avaient déjà eu l'occasion de travailler ensemble. Mais cela a également été l'occasion de présenter le contrat ville lecture, ses objectifs, son apport ainsi que les soutiens qui pouvaient éventuellement être apportés dans ce cadre aux actions menées par ces structures. En effet, celui-ci n'est pas encore connu de tous les acteurs. Cette journée a ainsi pu servir de point de départ à une proposition faite à ces structures de s'associer au projet de manifestation littéraire dont nous reparlerons. Dans une même démarche, il a également été donner au centre ressource Isère Relais Illettrisme de présenter son action et ses objectifs. Enfin, cette journée a été également de ce point de vue l'occasion d'élargir le partenariat pouvant être établi dans le cadre de mise en oeuvre d'actions autour du livre auprès de personnes en situation d'exclusion, car l'organisation de la journée a permis la prise de contact (et la venue) de structures qui n'avaient notamment jamais ou peu collaboré avec la BPLC. Ceci a donc représenté une occasion pour la BPLC de présenter les actions pouvant être ainsi élaborés, cette recherche de partenaires faisant partie de cette mission.
Outre ces objectifs qui sont dans une certaine mesure des objectifs internes, il était également question de donner une assise plus solide et une plus grande légitimité à ces partenariats. Cet objectif se comprend dans la mesure où la mise en place d'actions autour du livre dans des structures dont l'objet est de travailler auprès de publics en insertion ne s'impose pas comme une évidence. Une rencontre sur ce thème permet aux personnes qui portent ces actions de mieux en préciser les objectifs et les modalités et donc de leur donner une assise plus solide, notamment dans la perspective de l'intégration de ces actions dans une structure et dans une équipe. Il était ainsi visé une institutionnalisation des partenariats déjà établis entre la BPLC et les structures présentes. Ainsi Il a également été visé une meilleure compréhension de ces actions vis-à-vis d'acteurs institutionnels qui pouvaient être concernées que ce soit par les différentes institutions de tutelle de ces structures ou bien par les services municipaux qui pouvaient être concernés, notamment la politique de la ville, par les acteurs concernés au sein de la Communauté d'Agglomération, ces objectifs s'inscrivant dans les visées du contrat ville lecture. De ce point de vue, il avait été envisagé la présence de certains de ces acteurs lors de cette rencontre, cependant les contraintes liées notamment au lieu d'accueil de cette rencontre ne l'ont pas permis. Cependant, cette information devrait se faire par le biais de la réalisation d'un compte rendu de cette journée, afin de pouvoir donner une certaine publicité à ces échanges. Cela est également susceptible de concerner des structures potentiellement intéressées par la thématique mais qui n'étaient pas présente. La réalisation d'un tel document apparaît ainsi un point important.
Il faut souligner en guise de conclusion que les contacts pris en vue de l'organisation de cette journée ont montré que cette thématique suscitait un intérêt certain parmi les structures travaillant auprès de personnes en situation d'exclusion, et que la volonté de mutualiser ces expériences se trouvait également en accord avec les besoins de ces structures. On peut donc émettre l'hypothèse que l'organisation de telles journées de réflexion en commun correspond à un besoin et à une attente.
Il semble ainsi que l'élaboration d'actions en partenariat nécessite :
Une des questions posées par le contrat ville lecture, en ce qui concerne le champ que nous venons de voir mais également le contrat ville lecture dans son ensemble semble être celle de son évaluation. On peut en effet penser que des méthodes d'évaluation pourraient avoir un effet positif sur la connaissance des problématiques liées à la constitution d'un réseau par exemple. L'évaluation n'a fait son entrée que relativement récemment dans la problématique des politiques culturelles, et elle pose des problèmes particulièrement épineux. Cette absence de données évaluatives est souvent constatée dans les bilans faits à propos des villes lectures et ce particulièrement en ce qui concerne les pratiques innovantes, soit ce qui ne concerne pas l'offre culturelle classique. En effet, on trouve vite les limites de la « culture en volume » : les évaluations quantitatives (comme les statistiques de la bibliothèque) sont relativement faciles à obtenir, mais les chiffres sont limités car ils ne se prêtent qu'à une interprétation restrictive. L'évaluation a notamment ceci d'intéressant qu'elle doit permettre la comparaison dans le temps. L'évaluation de ce contrat soulève à la fois des problèmes méthodologiques (qu'est ce qu'on évalue, comment évaluer ?), mais également des questions de moyens pour mettre en oeuvre une évaluation (qui évalue ? avec quels moyens ?) ainsi qu'une question temporel (quand on évalue ?). Des procédures sont prévues dans le contrat ville lecture. Il est ainsi question d'une évaluation annuelle conduite conjointement par la Ville de Grenoble et la l'Etat (Drac) au terme de chaque exercice budgétaire, selon l'article V, titre II du contrat. On peut supposer que cette évaluation doive s'appuyer sur d'autres types d'évaluation faite au long de l'année, pour être effective. D'autre part, il est prévu que le coordinateur a pour mission « d'évaluer la politique ville- lecture » et que pour ce faire le « coordinateur s'entourera d'un comité scientifique composé notamment d'un représentant de MEDIAT, de l'IUP et du CRSPC ou de tout autre centre de recherche compétent », selon l'article I du titre II du contrat. Enfin, il est également assigné une mission d'évaluation au pôle ressource ville lecture selon l'article I du titre I du contrat, qui doit ainsi comporter un « service d'évaluation permanente », ce qui a une visée prospective. En effet, le contenu et les moyens de cette mission sont encore très largement à définir. On peut imaginer que l'évaluation du dispositif ville lecture pourrait avoir plusieurs objets, par exemple : la coordination du contrat ville lecture, étant donné qu'il s'agit d'une fonction nouvelle, la manière dont se définissent les fonctions rattachées à ce poste, son intégration aux dispositifs existant, son apport dans une politique de développement de la lecture ; le rôle du lieu défini comme lieu du livre et de la lecture, son intégration également dans les dispositifs existant. On pourrait également s'interroger par exemple sur l'impact du contrat ville lecture en terme de visibilité de la politique du livre et de la lecture. Il peut s'agir également de s'interroger sur l'impact des différentes actions conduites autour du livre, notamment dans le cadre du réseau des bibliothèques, également par exemple sur les effets de la transformation de la manifestation littéraire. Les outils peuvent être notamment les statistiques des bibliothèques, des bilans quantitatifs concernant les moyens mis en oeuvre, le public touché.... Le problème de l'outil statistique, s'il apparaît indispensable, est d'être un outil qui donne des résultats quantitatifs, dont on sait qu'il ne donne qu'une vision parcelle de la réalité des pratiques, montrant les limites de la « culture en volume ». Des outils de nature qualitative apparaissent ainsi indispensables. Il paraît possible notamment de s'appuyer sur le bilan réalisé en vue de la négociation du contrat ville lecture.
Si l'on considère que la maîtrise de la lecture et de l'écriture est un enjeu important pour nos sociétés, il a fallu trouver des moyens adéquats pour une politique de développement de la lecture, c'est-à-dire une politique qui tend à mettre en oeuvre des moyens visant à réduire les obstacles, culturels ou sociaux à l'effectivité d'un droit à la lecture. Si la lecture et l'écriture sont par essence des actes privés, faisant le plus souvent appel à une relation de l'ordre de l'intimité entre un écrit et un lecteur, cela ne signifie pas qu'il ne s'agisse pas là d'un enjeu politique et social. Une politique de développement de la lecture est donc autant une politique de développement de l'offre sous des formes variées, dont le fondement est le développement d'un réseau de bibliothèques publiques, qu'une politique visant à améliorer l'accès à cette offre pour tous les publics, ce qui suppose une certaine conception du rôle de l'écrit et de la lecture dans notre société, une prise de conscience des obstacles à la lecture, une connaissance des publics. La lecture et l'écriture a peut être un statut particulier vis-à-vis de ces problématiques de démocratisation culturelle, tout en étant confronté à des difficultés et en étant fondé sur des principes semblables que dans les autres actions culturelles, en tant qu'elle utilise le langage qui est le fondement de toute activité humaine et donc est un média particulier, également parce que l'écrit est dans nos sociétés d'un usage diffus, ou encore parce que le livre est un support pour des contenus extrêmement divers. Une des difficultés peut être dans la définition des politiques de développement de la lecture réside dans l'immense diversité de ce que l'on appelle lecture, terme qui est d'ailleurs utilisé de manière intransitive dans le texte du contrat ville lecture. Dans quelle mesure peut on parler de lecture en tant que telle au regard tant de la diversité des écrits qui sont soumis à un acte de lecture que de la diversité des manières de lire ? Dans quelle mesure est-il justifié de segmenter les écrits et les actes de lectures ? Dans quelle mesure l'écrit a-t-il des spécificités qui lui sont propres ? La commune, historiquement liée au développement de la lecture publique, en relation avec les idéaux qui ont marqués la société occidentales, est un échelon privilégié pour mettre en oeuvre une politique de développement du livre et de la lecture sur son territoire. De ce point de vue, les contrats villes lectures font jouer à l'Etat un rôle incitatif en la matière, et également d'une certaine manière normalisateur, par la définition à un niveau général de grands objectifs et de principes. On peut penser que la multiplication des expériences de ce type au niveau national pourra avoir un effet positif au niveau local, si ces expériences se trouvaient confrontées. On peut penser que la procédure des villes lectures n'est pas un moyen d'appliquer partout une « même recette », mais de susciter une réflexion à l'échelle nationale sur les politiques de développement de la lecture, ce que l'on peut voir à travers la fédération des villes lectures, Au niveau national, on note l'existence d'une fédération des villes lectures qui est née en février 2000, et également l'existence d'un label « ville lecture » attribué par une commission du ministère de la culture et de la communication. Les villes engagées dans la démarche de fédération des villes lectures sont : Nantes, Lorient, Roubaix, Villejuif, Dunkerque, Les Ullis, Blois, Rouen, Rennes, Grenoble, Saint Nazaire, Aubervilliers, Chartres de Bretagne, La Talaudière, Brest, Saint Hilaire de Riez, Pierrelaye, Margny les Compiègne et la région PACA. Il y a également comme une journée de rencontre qui a eu lieu le 25 avril 2002 à Lyon , à l'initiative de l'Association des Bibliothécaires Français sur les contrats villes lectures. Les actions en seront enrichies par une confrontation des expériences. Les contrats villes lectures ont constitué ainsi une opportunité pour les communes ayant une politique forte en matière de développement de la lecture et de l'écriture. Les objectifs et les moyens mis en oeuvre par de tels contrats s'appuient ainsi sur les politiques existant en la matière et s'y intègrent. Ce qui est mis en oeuvre à travers la formulation de tels contrats, ce sont des dispositifs institutionnels, des dispositifs financiers ainsi que des objectifs définis préalablement par un état des lieux. On peut remarquer que ces dispositifs ne sont pas en eux-mêmes une source de développement de la lecture, il faut pour cela qu'ils soient appropriés par les différents relais qui utilisent le livre et la lecture. Un des intérêts de ces procédures est ainsi de permettre un bilan concerté, comme cela a été le cas à Grenoble, de la situation de la lecture publique et la définition concertée des directions souhaitables. Une des notions clés qui apparaît dans la définition des contrats ville lecture est celle d'une recherche du partenariat, notamment en ce qui concerne les acteurs sociaux. Cette recherche, qui est inscrite dans la politique de la Bibliothèque Pour les Collectivités de la Ville de Grenoble a été formalisée et a pris de nouvelles directions dans le cadre de la mise en oeuvre du contrat ville lecture. Il s'est agit de développer des partenariats interinstitutionnels que ce soit avec les services municipaux potentiellement concernés, soit avec des structures oeuvrant dans le champ social et le champ culturel. Le partenariat apparaît comme un moyen efficace pour une politique de développement de la lecture, et notamment, mais pas uniquement, pour rejoindre les publics qui sont le plus éloignés du livre et de la lecture, car il s'agit de la mise en oeuvre d'une compétence partagée pour la diffusion de la lecture et de l'écriture. Une politique partenariale doit permettre une meilleure compréhension des objectifs de chacun, susceptible de produire un enrichissement mutuel bénéfique pour les destinataires de ces politiques: il s'agit donc d'élaborer des propositions susceptibles d'être appropriées par les différents partenaires auxquels on s'adresse. En ce sens le contrat ville lecture peut être intéressant car il permet éventuellement une visibilité plus grande à une politique du livre et de la lecture. Une politique de développement de la lecture doit ainsi prendre en compte les différents acteurs, que ce soit des personnes publiques ou privées, susceptibles d'être concernés par les enjeux liés au livre et à la lecture. Ceci conduit à développer des animations autour du livre qui sont des « action hors les murs », à développer la formation et la réflexion commune, à définir également des instances de coordination à différents niveaux. Ainsi le rôle d'une collectivité locale tel que nous avons pu le voir à travers une procédure de contrat ville lecture semble pouvoir être décisif dans le cadre de la mise en oeuvre d'un droit au livre et à la lecture, son rôle schématiquement être : animer un partenariat et des réseaux autour du livre, ce qui signifie également rechercher les partenaires potentiels ; être une force de proposition, conduire des actions ;accompagner des actions. Il s'agit donc autour d'un réseau de lecture publique d'aller sur les lieux de vie en développant des animations autour du livre, de créer des évènements festifs autour du livre en accompagnant éventuellement les publics, de créer des liens autour d'une relation active à la lecture, de permettre la rencontre, de l'ordre de l'exceptionnel, entre les auteurs et les publics. L'utilisation du livre peut ainsi être un support pour le lien social, un moyen pour des personnes, notamment en situation d'exclusion, de développement personnel, voire de découverte et de plaisir. En conclusion, nous poserons deux limites à la procédure des contrats villes lectures, une d'ordre temporel, une d'ordre géographique.
Une première limite ( et qui se pose de manière générale en ce qui concerne les politiques contractuelles impulsées par l'Etat, est liée à ce qu'il adviendra de ces dynamiques après la fin de la procédure contrat ville lecture. Les financements supplémentaires en provenance de l'Etat sont temporaires, il faudra soit ensuite que la ville trouve un moyen de les pérenniser, ou bien on considère que ces financements sont de nature incitative, et qu'ils ne sont pas destinés à assurer un financement continu d'actions. Ce problème s'était déjà posé pour les villes lectures de la région PACA, certaines villes ayant connu des problèmes de financement de leur action suite à l'arrêt du dispositif. Outre cette question, on peut s'interroger sur le fait que la procédure des contrats ville lecture ait eu elle-même une durée limitée : ce caractère précaire des actions de l'Etat (parfois liée à des changements de majorité gouvernementale) est en lui-même problématique, et peut éventuellement nuire à la cohérence d'une politique de développement culturel.
Une compétence communale : la circulaire relative aux contrats villes lectures spécifiait que les contrats ville lecture pouvait être négociés, soit avec la commune, soit avec une structure intercommunale. Les contrats signés en Rhône Alpes l'ont tous été avec une commune, sauf dans le cas du pays lecture Vivarais Lignon, mais ceci est un peu particulier étant donné que l'on se trouve là en milieu rural avec une intercommunalité faite de petites communes géographiquement dispersées. Le choix de l'échelon de la commune peut se justifier par le fait notamment de la compétence communale en ce qui concerne les bibliothèques municipales, l'école qui apparaît comme un des premiers partenaires des bibliothèques municipales, et certains équipements sociaux (le centre communal d'action sociale notamment). Cependant, cette limite géographique pose problème. Dans le travail au quotidien de la BPLC, des structures qu'il serait pertinent de desservir ne peuvent l'être du fait de leur non inscription sur le territoire communal. Au niveau de la manifestation littéraire également, Une Région Très Livre était fondé sur un travail au niveau de l'agglomération, ce qui n'est pas le cas, où seulement de manière marginale, avec la nouvelle manifestation, on peut considérer que cette perte est regrettable. Le problème également est que le contrat de ville de l'agglomération a également un programme d'action en matière culturelle, dont les objectifs et les actions sont proches de ce qui est développé dans le contrat ville lecture. Une des six conventions thématiques du contrat de ville de l'agglomération grenobloise s'intitule « développement des pratiques culturelles ». Dans ce cadre, trois axes d'actions avaient été retenus en 2001 (lettre de cadrage) : favoriser la reconnaissance, le dynamisme et la qualification des pratiques culturelles, promouvoir l'aménagement culturel de l'agglomération et l'émergence d'acteurs, en 2002 ont été retenus l'accompagnement des cultures émergentes et de l'accès à l'écrit et aux nouvelles technologies. Des actions sont conduites notamment dans le cadre du Grand Projet de Ville de l'agglomération Grenobloise, avec des bibliothèques, notamment un projet de résidence d'écrivain (en projet : des rencontres et ateliers avec le public scolaire et les habitants), entre le service développement de la lecture (bibliothèques municipales de Grenoble) et les bibliothèques municipales de Saint Martin d' Hères. On voit que ces projets permettent une collaboration pertinente du point de vue du territoire entre deux bibliothèques, une bibliothèque municipale de Grenoble et une bibliothèque de l'agglomération. L'inconvénient est de brouiller par ces superpositions la politique du livre et de la lecture de l'agglomération, alors que le contrat ville lecture vise justement à promouvoir une politique cohérente et partenariale. On peut se demander justement si les exigences d'une telle politique ne justifieraient pas qu'elle se développe au niveau intercommunal, en cohérence notamment avec le contrat de ville d'agglomération. On peut supposer que ces incohérences nuisent à l'efficacité globale du projet. Il est d'ailleurs précisé dans le rapport annuel de la DRAC 2000 que les prochains contrats ville lecture seront négociés au niveau intercommunal. Une réflexion est conduite au niveau de la Métro au sujet des compétences culturelles, et il est question à plusieurs reprises du contrat de ville de l'agglomération grenobloise dans le contrat ville lecture, ainsi « afin de soutenir une dynamique de développement territorialisé, une attention toute particulière sera porté à l'articulation des actions engagées au titre du contrat ville lecture et des grands objectifs reconnus au titre du Contrat de ville d'agglomération ». Il est également mentionné que le rôle de la coordination sera d'assurer l'interface avec le contrat de ville de l'agglomération. Ainsi, il est suffisamment question de l'articulation entre ces deux niveaux de contractualisation pour penser qu'une évolution devra avoir lieu. On pourrait imaginer soit un transfert de la compétence culturelle au niveau de l'agglomération, une structure intercommunale individualisée pour mener à bien certains projets. Ceci pose d'une manière plus globale le problème de l'avenir du partage des compétences culturelles entre le niveau communal et intercommunal.