[Précédent]

Introduction

      Le sujet de ce mémoire de fin d'études est La Révolution Culturelle chinoise à travers le journal Le Monde, de 1965 à 1969.

      Le choix de La Révolution culturelle chinoise comme objet d'étude vient d'un intérêt pour le phénomène communiste au XXe siècle. Menée de 1965 à 1969, après l'échec du « Grand bond en avant » (1958-1960), la Révolution culturelle consacre la victoire éclatante de Mao à la tête de la République Populaire de Chine, mais elle marque aussi la défaite du maoïsme comme volonté de rupture avec la bureaucratie, et son incapacité à remettre en cause le système étatico-bureaucratique qu'il a lui-même mis en place. La Révolution culturelle a porté l'isolement politique de la Chine à son sommet. Véritable offensive lancée par Mao au sein du Parti communiste chinois contre ses opposants ou « pseudo-opposants », et accompagnée d'un déferlement de violence, elle a laissé la Chine traumatisée. Au plan international, la Révolution culturelle s'est déroulée parallèlement au conflit vietnamien et à la rupture sino-soviétique. L'Occident et particulièrement la France, se sont alors intéressés aux événements chinois. Cette révolution a fasciné de nombreux intellectuels radicaux, et parmi eux, certaines élites occidentales. Analysée aujourd'hui par les sinologues comme l'un des épisodes les plus violents du phénomène communiste au XXe siècle, la Révolution culturelle n'a pas toujours été bien comprise au sein des démocraties occidentales.

      C'est pourquoi, nous nous proposons dans ce mémoire de nous interroger sur l'interprétation de la Révolution culturelle chinoise fournie par le journal Le Monde entre 1965 et 1969.

      Un tel choix s'est imposé à nous, tout d'abord parce que ces événements chinois se sont déroulés, il y a plus de trente ans. Ainsi nous pensons bénéficier d'une distanciation événementielle nécessaire à notre analyse. Ce recul nous permet en effet de disposer des interprétations historiques du phénomène auxquelles se sont livrés de grands sinologues tels que Jacques Guillermaz, Jean-Luc Domenach ou Marie-Claire Bergère ; et il nous permet également de nous distancier du discours produit par le journal Le Monde. Par ailleurs, l'étude de ce phénomène à travers un média français est une donnée constitutive du mode discursif de ce dernier. En effet, pendant la Révolution culturelle la France ne voit pas ses intérêts nationaux menacés, elle ne participe pas aux grands conflits qui opposent la Chine aux Etats-Unis et à l'URSS. Par conséquent, les rapports du Monde avec le discours du pouvoir français sur la révolution culturelle bénéficient d'un état de fait pacifié.

      Ces orientations nous imposent de définir précisément les objectifs de notre recherche, le cadre du sujet ainsi que les différentes étapes et niveaux d'analyse que nous souhaitons aborder.

      Nous avons tout d'abord défini le cadre chronologique de cette étude. Dans la version officielle chinoise, la Révolution culturelle s'étend de 1965 à 1976, du lancement de la révolution, à la mort de Mao Tse-toung, le 9 septembre 1976. Cependant, nous préférerons appréhender la Révolution culturelle comme un processus accomplissant un cycle : de la mise en oeuvre de la destruction du Parti lors de la réunion du VIIIe Comité Central à Pékin en septembre 1965 jusqu'à sa réhabilitation au IXe Congrès du Parti communiste chinois en avril 1969. Aborder La Révolution culturelle comme un cycle confèrera également une logique à notre travail, puisque nous analyserons le déroulement de ce cycle à travers le journal Le Monde.

      Choisir d'étudier un tel évènement à travers un ou plusieurs journaux de presse écrite revient à appliquer un prisme sur l'évènement. Ce prisme implique donc que ce mémoire ne sera pas un mémoire d'histoire mais bien de communication. C'est précisément ce prisme de la presse que nous allons tenter d'analyser. Plusieurs axes de recherche ont motivé la rédaction ce mémoire : quel a été le discours produit par Le Monde pendant la Révolution culturelle chinoise ? Quelles sont les représentations collectives qu'il produit et enfin, quel est le rôle du Monde dans la formation des représentations collectives ?

      Le corpus

      Les sources sont constituées par les archives du Monde, notre principale difficulté a été d'effectuer un choix parmi un corpus extrêmement important. Il peut être divisé en trois ensembles :

  1. Les dépêches. Nous nous efforcerons d'établir dans quelle mesure Le Monde a eu recours aux dépêches malgré la présence d'un correspondant en Chine à partir de l'été 1967.
  2. Les éditoriaux. Ils constituent un espace d'engagement au sein du journal puisqu'ils permettent l'expression d'une opinion personnelle et engagée. Il semble d'autant plus probant d'analyser les éditoriaux d'un journal comme Le Monde qui a bâti sa réputation sur son objectivité et sa neutralité politique.
  3. Les articles. Ils sont nombreux et nous les avons sélectionnés selon des critères précis : leur correspondance avec les principaux événements qui ont marqué la Révolution culturelle ; le repérage de quelques rédacteurs « spécialistes » des questions asiatique ; la présence d'intervenants extérieurs à la rédaction du Monde.

      Bibliographie

      Elle se constitue ainsi :

      Des ouvrages d'historiens traitant de cette période, aussi bien sur la République Populaire de Chine que sur la France. Ils sont indispensables comme point de départ pour une bonne connaissance des événements ; indispensables également comme unique source référentielle pour analyser la façon dont la presse rend compte de la période et des évènements.

      Des ouvrages sur la presse française et sur Le Monde.

      Des ouvrages de méthode d'analyse.

      Méthodologie

      Notre postulat, quant à notre objet d'étude peut se formuler ainsi : Les rédacteurs du Monde, comme la plupart des intellectuels français de droite comme de gauche, n'ont pas saisi la signification de la Révolution culturelle chinoise, pas plus en termes politiques, qu'en termes idéologiques, humains ou de respect des droits fondamentaux. Il est vraisemblable que certains se sont enthousiasmés à tort pour cette révolution.

      En effet, en Occident, on veut croire au maoïsme qui prône la suppression de la bureaucratie et du gouvernement d'un pays dirigé par les masses populaires. D'autre part, les Occidentaux et les Français éprouvent une certaine sympathie à l'égard des pays du tiers-monde qui essaient alors de faire décoller leurs économies et de prendre place à un niveau international entre les Etats-Unis et L'Union Soviétique. C'est bien le cas de la Chine qui en 1965 lance un plan économique nouveau, fait ses premiers essais nucléaires et rompt ses relations diplomatiques avec l'URSS.

      Dès lors, des interrogations émergent de ces constats :

      Il est aisé de constater une certaine complaisance et un relatif engagement pour la RC au sein de l'intelligentsia française. Ceci est à mettre en relation avec l'engagement politique des intellectuels en France, les événements de Mai 68 et l'émergence d'un courant maoïste lors de cette période.

      Ainsi, il nous faudra donner une vision chronologique de ce qu'a pu être l'attitude du Monde et établir de quoi a été constitué le discours du journal sur toute la période

      Enfin, nous avons choisi plusieurs méthodes propres à l'analyse du discours des médias. Nous nous référons à l'analyse des titres. Ils peuvent être classés en trois catégories : le titre de référence, le titre anaphorique et le titre informationnel  1 . Pour l'étude des articles et des éditoriaux, nous utiliserons l'analyse terminologique. Celle-ci peut consister en deux démarches différentes :

      Nous étudierons la Révolution Culturelle chinoise comme un épisode constituant un cycle, de 1965 à 1969, à travers le prisme du journal Le Monde. Nous n'essaierons pas de démontrer que Le Monde s'est enthousiasmé à tort pour l'idéologie maoïste, mais dans un premier temps, nous tenterons de comprendre quels ont été les facteurs (historiques, politiques, sociaux, culturels) qui ont conduit la rédaction du Monde à produire un discours parfois très contestable. Dans une démarche qui nous a conduit du « général au particulier », nous essaierons de retracer, à travers l'analyse du rubriquage et des dépêches, quel a été le discours dominant au sein du Monde pendant la Révolution culturelle. Enfin, nous tenterons de déterminer quel est le capital symbolique du Monde, puis de définir quelles sont les représentations collectives utilisées pour construire l'événement médiatique.


Première partie

      En débutant ce travail de recherche, il nous est apparu indispensable de donner à cette étude un cadre historique et théorique nécessaire pour essayer de comprendre quels étaient les enjeux sociologiques, politiques ou culturels présents dans les colonnes du Monde à travers la Révolution culturelle chinoise. En effet, l'analyse du discours journalistique produit durant cette période nécessite un éclairage historique. Cette dimension de vérité historique a tenu une place importante dans le choix de notre sujet ; et elle nous paraît aujourd'hui envisageable puisque plus de 35 ans nous séparent des évènements.

      Afin de présenter les évènements chinois nous ferons référence à plusieurs auteurs, spécialistes de la Chine parmi eux, Jacques Guillermaz  2 , Jean-Luc Domenach  3  et Marie-Claire Bergère  4 . Concernant la France, nous nous attacherons à décrire le paysage médiatique, politique et culturel français qui nous fournira un éclairage essentiel dans la poursuite de notre analyse.


I-La Révolution culturelle

      « La « Révolution culturelle » qui n'eut de révolutionnaire que le nom, et de culturel que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d'individus, derrière le rideau de fumée d'un fictif mouvement de masse (dans la suite de l'évènement, à la faveur du désordre engendré par cette lutte, un courant de masse authentiquement révolutionnaire se développa spontanément à la base, se traduisant par des mutineries militaires et par de vastes grèves ouvrières ; celles-ci qui n'avaient pas été prévues au programme, furent impitoyablement écrasées). »  5 

      Simon Leys, sinologue belge, a publié Les habits neufs du président Mao en 1971 aux éditions Champ Libre. Il est l'un des rares observateurs de la RC à avoir donné une analyse claire et précise des évènements (on y trouve une chronique de la RC de février 1967 à octobre 1969 dans laquelle l'auteur s'appuie entre autres sur la presse chinoise de l'époque). Le degré d'ignorance dans lequel se trouve l'Occident face aux réalités chinoises, à cette époque, pousse sans doute l'auteur à tenir des propos parfois véhéments. Cependant, toute la thèse qu'il défend et qu'il expose très clairement dans cette citation a été confortée depuis par de nombreux historiens tels que Guillermaz, Domenach ou Bergère.

      Les épisodes les plus saillants de cette période, concernant les rapports entre les, dirigeants demeurent assez mal connus. Cette question est en effet moins éclairée par les sources disponibles. Nous essaierons de comprendre ici ce qui a déclenché la RC et d'en expliquer les évènements successifs.


1) Genèse du mouvement 1960-1965

      Selon la version chinoise actuelle, la Révolution culturelle s'étend de 1966 à 1976, c'est-à-dire qu'elle s'achève avec la mort de Mao Tse-tung  6 , mettant ainsi en avant sa responsabilité personnelle dans cet épisode ; l'expression officielle étant : « Dix ans de calamités ». Marie-Claude Bergère et Jean-Luc Domenach s'en tiennent à une conception plus étroite de la Révolution culturelle considérée comme un événement : de la réunion du VIIIe Comité Central en septembre 1965 à la réunion du IXe Congrès national du Parti communiste chinois en avril 1969. D'une réunion à l'autre, on assiste à un cycle complet : de la condamnation et destruction du parti, jusqu'à son rétablissement et sa réhabilitation comme noyau dirigeant du régime.

      Il est assez complexe de retracer l'histoire de la RC car c'est un événement très divers dans sa géographie et discontinu. La difficulté est accrue par le fait que les jugements portés sur cet épisode n'ont cessé d'être eux-mêmes des enjeux politiques de première importance. Il s'agit donc d'un travail ardu pour les historiens puisque la révolution a été exaltée par les maoïstes comme source de légitimité puis vivement condamnée par leurs successeurs comme cause de tous les maux.

      La RC est une lutte pour le pouvoir, elle représente la continuation de la reconquête maoïste que le mouvement « d'éducation socialiste » n'a pas réussi à opérer. Mao veut éliminer toute opposition en particulier celle qui est au sein du parti, c'est pourquoi il choisit la méthode la plus radicale, la destruction du parti. Il renonce en même temps à convaincre les cadres dirigeants et préfère s'entourer de ses proches. Il compte sur son charisme pour mobiliser les masses contre le parti par la violence et la terreur. Pour Mao, la menace révisionniste vient du Parti et de ses cadres dirigeants qui constituent la bureaucratie de la nouvelle bourgeoisie d'Etat. Il leur reproche leur corruption et leur trahison. Mao renonce très vite à mettre en place des structures de pouvoir démocratique et populaire.

      La première interrogation que chacun est en droit de se poser est la suivante : Comment un parti communiste puissant qui venait de résister à l'échec du « Grand bond en avant » (1958- 1960) , a-t-il pu entreprendre une purge de cette ampleur ? Pourquoi Mao Tse-tung a-t-il organisé cette purge ?

      La réponse se trouve tout d'abord dans les évènements qui ont précédé le déclenchement par Mao de la RC, entre 1962 et 1965. Durant ces années, le régime tend à se stabiliser, Mais les dirigeants du Parti communiste chinois sont de plus en plus divisés.

      L'échec du « Grand bond en avant » a conduit le pays au bord de la catastrophe et la population chinoise souffre principalement de la faim. Dès 1958, l'appareil du Parti, fait peser la responsabilité de l'échec du « Grand bond en avant » sur Mao lui-même ; ce dernier doit alors laisser son poste de chef de l'Etat au profit de Liu Shao-chi  7  et se contenter du poste honorifique de président du Parti (ce qui réduit son pouvoir, mais ne l'accule pas à une retraite politique anticipée).

      Une politique « droitière » est mise en place dès l'hiver 1960-1961 afin de relancer la production agricole et l'industrie. Dès 1962, les résultats sont probants ; Mais sous la pression de Mao, les dirigeants chinois choisissent de relancer la mobilisation politique qui seule permettra la poursuite de l'effort révolutionnaire. Le Comité central déclenche alors un nouveau mouvement d'éducation socialiste destiné à lutter contre les révisionnistes. Jusqu'au printemps 1964 le mouvement d'éducation socialiste reste modéré, puis les épurations se durcissent frappant 1 million de cadres, soit 4% du total. C'est alors que Mao détourne le mouvement contre ses collègues de la direction centrale en plaidant l'indulgence (réunion de travail centrale tenue en décembre 1964 et janvier 1965).

      Quelles sont donc les motivations de Mao ?

      Mao montre une exaspération croissante à l'égard des intellectuels chinois ; il lui semble qu'ils ont abandonné le camp de la révolution. De plus, l'appareil central du Parti compte des hommes tels que Peng Chen  8 , Liu Shao-chi et Den Xiaoping  9  dont le pouvoir et l'influence n'ont cessé de se consolider. Par conséquent et selon Jean-Luc Domenach « la révolution culturelle a donc d'abord été l'effort désespéré d'un leader vieillissant pour reprendre un pouvoir absolu qui lui échappait ».  10  Malgré tout, la RC vise également des objectifs idéologiques. Mao estime que son oeuvre historique ne se limitera pas à la victoire du Parti, ce sera aussi la transition vers le communisme. Afin de mobiliser à nouveau les masses vers cet objectif, il faut d'abord éliminer les dirigeants du Parti. Ceci est l'objectif premier du mouvement de la RC, dans laquelle « purge et mouvement de masse sont liés »  11 


2) Insurrections

      Dès janvier 1965, Mao édicte « les vingt-trois articles ». Selon Alain Roux  12 , « au niveau du vocabulaire et, au-delà, au niveau de la définition des cibles, la Révolution culturelle est commencée ». Il s'agit là d'un document portant en son sein tous les germes de la RC. On y trouve en effet l'idée motrice que le Parti est gangrené jusqu'aux fonctions les plus hautes, il faudra donc l'épurer. Ensuite, on retrouve le principe dictant que la prise du pouvoir doit être menée par la violence s'il le faut, et effectuée au détriment des autorités du parti, par les masses. Tous les objectifs de la RC sont donc déjà clairement définis ; et de culture, il n'est point question. Le thème culturel ne sera en effet qu'un prétexte pour déclencher la RC après l'échec du mouvement « d'éducation socialiste » lancé dans les campagnes en 1964. Dans des discours antérieurs, Mao avait abordé le problème de la culture. Selon lui, la culture est monopolisée par des intellectuels révisionnistes, opposés à l'idéal socialiste et qui anesthésient l'opinion pour préparer une restauration capitaliste. C'est donc par ce biais que Mao entreprend, en septembre 1965 sa reconquête du pouvoir.

      Ainsi, durant un an entre l'automne 1965 et l'automne 1966, l'offensive est lancée contre les milieux littéraires de Pékin et contre les politiques qui les protègent, puis elle s'étend à des couches plus larges de la société et à des échelons de plus en plus nombreux du Parti.

      En juin 1966, on assiste à de nombreuses scènes de violence dans les collèges et universités contre les professeurs, symbole de science bourgeoise et d'ordre répressif.

      Quelques seMaines plus tard des millions de gardes rouges prennent possession des villes. Pendant ces mois agités, Mao prend le dessus sur ses adversaires. Le Parti recule, par la critique, la purge, l'effacement de ses principaux dirigeants. Mais quelles sont les forces qui accomplissent cela ? Quelle est soudain cette efficacité du charisme de Mao ? Même s'il s'exerce désormais sur les masses, on s'étonne du peu de combativité des dirigeants alors que l'heure semble cruciale.

      La stratégie de Mao repose sur trois forces politiques :

  1. La première, c'est l'armée de Lin Piao  13 , l'Armée Populaire de Libération (APL), c'est-à-dire « l'armée rouge ». Elle soutient Mao, Mais « selon les sources officielles » n'intervient pas directement.
  2. La seconde force est l'appareil de sécurité que dominent Kang Sheng et Xie Fuzhi.
  3. La troisième force est constituée par Chen Boda  14  et l'entourage de la femme de Mao, Jiang Qing.

      Prodromes littéraires et culturels 1965-1966 : premières éliminations

      En Septembre 1965, à la conférence de travail tenue par le VIIIe Comité central à Pékin, Mao redemande la purification des milieux littéraires. Le 10 novembre, il utilise comme prétexte la pièce de Wu Han « la destitution de Hai Rui » et publie dans le journal local de Shanghai un article dénonçant la pièce en termes politiques.

      Peng Chen, maire de Pékin, est la véritable cible et essaie de neutraliser cette offensive. Il reprend à son compte le programme de rectification des milieux littéraires. Il devient chef d'un groupe chargé de la RC (groupe des cinq). Avec l'accord du Parti, il diffuse les « thèses de février » dans lesquelles il souligne le caractère limité de la RC. En offensive, Mao publie avec l'accord du Comité central, une circulaire le 16 mai 1966, annulant les thèses. La circulaire sort du cadre culturel, elle dénonce « la bande de révisionniste contre-révolutionnaires infiltrés dans le Parti, le gouvernement et l'armée ». Mao va donc très loin en ce début 1966. Cette agitation verbale recouvre une lutte pour le pouvoir. Peng Chen est destitué, le groupe des cinq dissout et remplacé par un groupe de la RC sous autorité du comité permanent du bureau politique animé par Chen Boda et Jiang Qing  15 .

      La révolution à l'université et dans les écoles va ensuite permettre à Mao de viser ses deux cibles suivantes : Liu Shao-chi et Den Xiaoping.

      Les premiers à entendre et rejoindre Mao, sont les étudiants de Pékin. S'ensuit alors une mobilisation générale des universités soutenue par la presse avec des violences contre tous ceux qui ont l'autorité. En juin et juillet 1966, Mao envoie des équipes de travail dans les campus et les écoles ajoutant à la confusion et à la violence. Les équipes de travail appartiennent à l'arsenal de tout mouvement de rectification, ici leur mission est de favoriser la rébellion. Tout en diffusant la RC, elles effectuent les premières purges et sont retirées le 24 juillet 1966. Dès lors, Mao peut passer à l'offensive. Il la concentre d'abord sur le président, Liu Shao-chi. Le 18 Juillet 1966, il rentre à Pékin après des mois d'absence et, devant le Comité central, il accuse violemment ceux qui « ont envoyé les équipes de travail pour opprimer les masses au lieu de les encourager à se mobiliser ».

      Du 1er au 12 août 1966, pendant le 11e plénum du Comité central, Mao triomphe et donne une charte à la RC., « la décision en 16 points » (8 août 1966). Les objectifs sont clairs : éradiquer ses opposants. Ceci en éliminant les obstacles dans le Parti et dans la société « ceux qui détiennent l'autorité et ont pris la voie capitaliste ».

      À partir de l'automne 1966, une nouvelle période de révolution débute. La lutte s'étend à l'ensemble du territoire et à des couches plus larges de la population, donc la lutte est plus violente et plus confuse.

      À la réunion du Comité central en octobre 1966 : Mao accuse de nouveau Den Xiaoping et Liu Shao-chi. Il s'ensuit une campagne qui multiplie les appels au meurtre : Lin Piao remplace Liu Shao-chi à la présidence de la Chine. À Pékin, le Comité central cesse presque d'exister, c'est Mao et le groupe de la RC qui prennent les directives.

      Les gardes rouges

      Les gardes rouges sont des groupes radicaux formés dans les établissements scolaires et les universités. Mao les mandate pour lutter contre le Parti, « feu sur le quartier général ». Il entend arrimer cette jeunesse à l'idéologie communiste, mais il s'en sert surtout pour faire basculer l'appareil du Parti. Du 18 août au 25 novembre 1966 de nombreux rassemblements réglés par un cérémonial quasi-religieux ont lieu sur la place Tiananmen. La mise en scène de ces rassemblements vise le culte de la personnalité de Mao. Celui-ci apparaît le 18 août avec les rayons du soleil levant, il est le chef suprême.

      Il n'hésite pas en août, à lancer les gardes rouges à l'assaut du Parti et de la vieille société ; cependant il n'avait pas prévu tant de ferveur ni tant de désordre.

      La plupart des gardes sont étudiants et collégiens même si la mobilisation a dépassé ces simples cadres. Les critères de recrutement diffèrent : bonne conduite politique, appartenance aux « cinq espèces rouges » (ouvriers, paysans, martyrs, cadres et soldats révolutionnaires).

      Les exclus se regroupent aussi. La multiplicité des organisations conduit à la confusion et à l'absence de contrôle dès la naissance du mouvement.

      Les hauts dirigeants créent leurs propres organisations tel le « comité d'action allié ». Les querelles idéologiques liées aux intérêts personnels des différents groupes entraînent des scissions. La confusion est accrue, car tous se réclament de la pensée de Mao et du « petit livre rouge », donc de nombreux affrontements se produisent.

      Enfin, Mao s'efforce de contrôler les gardes rouges. L'armée et la sécurité les accueillent, les entretiennent et encadrent leurs manifestations. « L'échange des expériences » entre les gardes rouges est mis en place, il y a des déplacements massifs et ces jeunes découvrent leur pays.

      Fin 1966, on peut considérer que les gardes rouges ont bien rempli leur tâche : renverser l'ordre établi. Mais trop emporté, déchiré par des luttes internes, manipulé par les autorités locales le mouvement a perdu de son utilité politique pour Mao. À partir de 1967, diverses mesures sont prises pour freiner et contrôler leurs activités. Dans les provinces, les autorités résistent ; à Pékin, Chou Enlai  16  plaide contre la violence pour respecter la production.

      À l'automne 1966 Mao accélère la RC afin de prendre le pouvoir et éliminer ce qui reste de l'appareil dirigeant du Parti. Il fait alors appelle à d'autres forces, la classe ouvrière et l'armée.


3) Les prises de pouvoir, 1967

      Après avoir éliminé ses adversaires au sein du Parti, Mao entend épurer rapidement les échelons provinciaux. À la fin de 1966, le groupe maoïste achève la destruction des appareils centraux secondaires : la Ligue des jeunesses communistes, les syndicats, la Fédération des femmes. Il étend la critique à un grand nombre de dirigeants provinciaux et encourage les groupes de gardes rouges à se saisir des différents échelons du pouvoir. Tant qu'elle se réduisait à une purge au sommet soutenue par une agitation de masse, la RC pouvait être contrôlée. Dès lors qu'elle se diffuse dans les localités, elle se heurte à des réalités très différentes, à des résistances et elle se répand en une infinité de conflits compliqués. En province demeurent des fragments de l'ancien appareil, comités et gouvernements provinciaux, municipaux et locaux.

      Les troubles s'aggravent dans les grandes villes, durant le mois de décembre 1966 la ville de Shanghai est totalement paralysée.

      La Commune de Shanghai

      Shanghai est le berceau du Parti communiste et du syndicalisme révolutionnaire dès 1920. Dans la RC, Shanghai occupe une place particulière. Mao appelle à une prise de pouvoir plus ou moins symbolique qui n'élimine pas l'influence des responsables politiques locaux. Or à Shanghai, la prise de pouvoir est bien réelle et la « Commune de Shanghai » (nom provisoire du nouveau modèle d'organisation politique) est fondée au début de février 1967.

      À l'automne 1966 l'hostilité avait augmenté entre les factions des gardes rouges : les gardes rouges radicaux attaquent l'appareil local et les autres, protègent le Maire de Shanghai Chao Diqiu. Tous cherchent à s'octroyer le soutien des ouvriers. Chez les étudiants, les regroupements en fonction des critères sociaux et économiques ne sont pas flagrants ; en revanche chez les ouvriers c'est le contraire. L'élite ouvrière privilégiée par le régime (le titulaire d'un emploi dans une usine d'Etat a un bon salaire et des avantages sociaux) s'allie avec ce qui reste de l'appareil étatique. Le sous-prolétariat (ouvriers temporaires, manoeuvres payés au rabais, sans protection sociale) se gonfle et s'allie avec les gardes rouges radicaux.

      C'est le chaos à Shanghai, les banques n'ont plus de fond, la fourniture d'eau et d'électricité n'est pas assurée, c'est une grève générale. Il n'y a plus d'autorité régulière et donc les radicaux comblent le vide.

      Le 5 janvier 1967, un appel aux citoyens à s'unir et à reprendre le travail est lancé. Le 6, Zhang Chunqiao (Journaliste de l'agence Chine Nouvelle depuis 1950, appelé à Pékin en mai 1966 pour rentrer dans le groupe de la RC), mandaté par Mao, arrive à Shanghai pour en prendre la direction. Pour les gardes rouges radicaux c'est un intellectuel doctrinaire, ils ne se reconnaissent pas en lui et il est contraint de s'appuyer sur la garnison pour remettre la ville en marche. Le 5 février, la Commune de Shanghai et un comité provisoire de gouvernement sont créés, en attendant les élections.

      Le choix de la Commune de Paris comme modèle idéologique :

      La première référence à la Commune de Paris apparaît pour la première fois en août 1966 dans « la décision en 16 points ». Elle est utilisée par Mao comme instrument de légitimation marxiste léniniste. Mao rejette le schéma de l'URSS et cherche donc à légitimer son initiative dans la continuité des bases posées par Marx et Lénine. La Commune de Paris correspond à la tradition révolutionnaire héroïque. Mao place donc la RC sous le signe de la Commune pour faire jaillir l'héroïsme révolutionnaire sur la Chine et sur lui-même.

      L'offensive contre les organes du gouvernement et du PCC (la doctrine maoïste les assimilant à la bourgeoisie) correspond à l'appel de la destruction de l'appareil d'Etat lancé par les communards français. La dictature prolétarienne de la RC est une dictature directe des masses identique à celle que la Commune de Paris avait essayé d'établir. La Commune est donc une arme idéologique mais pas un modèle d'action.

      Devant la précipitation des événements et la situation chaotique, Mao tente une rationalisation du mouvement en faisant intervenir l'APL. Le 19 février, le Comité central exige que les prises de pouvoir reposent désormais sur « une triple alliance », entre les masses, l'armée et le Parti (c'est-à-dire les cadres révolutionnaires). L'intervention d l'armée doit permettre de récupérer une partie de l'appareil étatique. Mao brise donc l'élan de la Commune en réintégrant dans leur fonction dirigeante de nombreux membres de l'ancien appareil. Il risque là de briser l'élan révolutionnaire. La Commune de Shanghai qui se présentait comme une émanation directe des masses révolutionnaires est remplacée le 24 février 1967, par un « comité révolutionnaire ».

      L'appel à l'armée

      L'instruction du 28 janvier 1967, officialise l'intervention de l'armée dans la RC.

      L'armée a été façonnée par le mouvement « d'éducation socialiste », c'est un réceptacle de la pensée maoïste, modèle et tutrice des gardes rouges.

      Dès la fin de 1966, dans les régions frontalières, elle a pour fonction, le maintien de l'ordre et s'oppose aux gardes rouges. L'APL est obligée de mener des actions de plus en plus nombreuses et répressives (Shanghai, Canton, Nankin)

      C'est pourquoi Mao généralise et légitime l'action de l'armée. L'APL a une triple mission. Tout d'abord, Mao compte sur elle pour accélérer l'établissement de nouvelles structures de pouvoir : les comités révolutionnaires. Elle doit également assurer les services vitaux : contrôle des bâtiments publics, unité stratégique administrative et productive (gares, usines, radio etc).

      Enfin, elle doit identifier les vrais révolutionnaires pour qu'ils prennent le pouvoir et éliminer les autres. Cette mission pose problème car l'APL utilise son droit d'identification pour soutenir des groupes rebelles conservateurs. Les radicaux en déclin dénoncent la dictature militaire et les rebelles conservateurs veulent prendre leur revanche

      Il n'y a pas d'unité, seuls environ 6 comités révolutionnaires sont créés au cours du printemps 1967.

      Pourquoi cet échec ?

      Demander à l'armée de faire le tri parmi les révolutionnaires a été une erreur. Mao croit disposer d'une armée monolithique, mais à son entrée dans la RC, et surtout à partir du printemps 1967, son engagement met en évidence et avive ses différences internes.

      Des différences de deux natures : des officiers professionnels qui veulent renforcer le rôle spécifiquement militaire de l'armée ; et des officiers idéologues qui veulent le maintien et le développement du rôle politique de l'armée. De plus, malgré son autorité, Lin Piao ne parvient pas à faire l'unanimité sur la conception politique qu'il a du rôle de l'armée.

      Nature des institutions militaires chinoises :

      Les corps d'armée de défense nationale sont dans les zones stratégiques, le long des côtes et au nord-est. Les forces régionales sont, réparties dans 13 régions elles-mêmes subdivisées en 23 districts provinciaux. Leur mission est d'épauler les appareils civils et d'organiser des milices populaires. Or, les forces régionales dépendent des régions donc de l'appareil civil. C'est donc à elles que Mao demande d'intervenir le 28 janvier 1967. De plus, le premier secrétaire du comité provincial du Parti est aussi le commissaire politique du district militaire. Donc les responsables militaires locaux se sentent proches des anciens cadres politiques et non pas des rebelles révolutionnaires. L'APL dispose donc de peu d'autonomie. Son intervention conduit à l'arrêt de la RC, c'est « le contre courant de février 1967 ».

      De mars à juin 1967, les troupes nationales vont assister et surveiller les forces régionales. Fin mars, des mesures limitant le pouvoir de l'armée face aux rebelles révolutionnaires sont prises. Elle n'a plus le droit d'user des armes. Donc l'opposition entre rebelles et conservateurs s'accentue et « le centre » envoie alors des commissions d'enquête pour trancher les conflits les plus graves.

      L'incident de Wuhan et la flambée gauchiste de l'été 1967

      Alors que la situation politique du pays est des plus chaotiques, « le centre » donnent une directive importante pour reprendre en main la situation :

  • Le Comité central, soutenu par Mao, rappelle fortement le devoir de l'APL de « soutenir la gauche », et donc d'abandonner ses prises de position conservatrices. La propagande maoïste dénonce les résistances locales et de nombreux chefs militaires sont déplacés.

      Le 19 juillet 1967, une commission se heurte à une émeute à Wuhan. Wuhan est alors le théâtre d'affrontements entre faction rebelle révolutionnaire (QG des travailleurs) et faction rebelle conservatrice. Chou Enlai tranche le 14 juillet pour les révolutionnaires. Les conservateurs enlèvent le 19 juillet, deux envoyés de Pékin. Enlai déploie des forces armées contrôlées par le « Centre » et étouffe un foyer de guerre civile. Cette alerte effraie Pékin et les radicaux demandent la purge de l'armée et la distribution d'armes, ils obtiennent satisfaction.

      Le 22 juillet, le mot d'ordre est lancé « extirper la poignée de militaires contre révolutionnaires au sein de l'APL ». La purge militaire vise les forces régionales et Pékin s'appuie plus sur les corps d'armée représentant le fondement ultime du pouvoir. Les corps doivent remplacer les unités régionales.

      Notons que la flambée gauchiste de l'été 1967 est plus spontanée que celle de l'hiver. Les gardes rouges sont armés. On assiste à de nombreuses tentatives de prises de pouvoir contre les autorités militaires et les comités révolutionnaires (qui ramènent les anciens cadres au pouvoir).

      À l'été 1967, donc, le « Centre » sait que l'armée est visée directement à travers les comités révolutionnaires. En laissant les rebelles s'attaquer à l'armée le « Centre » permet la propagation RC, mais il n'a alors, plus les moyens de la contrôler

      En août 1967 la Chine plonge dans la guerre civile. Le flux de la RC atteint son apogée : les forces sociales et leurs opposants échappent à leurs manipulateurs. Il reste alors deux solutions : abandonner le pays aux soulèvements ; ou maintenir des gardes fous, l'armée et l'appareil d'Etat. La seconde solution est adoptée, mais Mao signe la fin de la RC


4) Le retour à l'ordre, septembre 1967 - avril 1969

      L'urgence est de ne pas laisser l'unité nationale se défaire. L'URSS se trouve alors aux frontières nord-est du pays, il y a la crise tchécoslovaque. L'urgence pour Mao est de redonner une légitimité politique et idéologique à l'armée car l'APL est un instrument de contrôle pour conserver le pouvoir et l'unité du pays.

      Dénonciation du gauchisme et mise en place accélérée des comités révolutionnaires

      La réhabilitation de l'armée débute dès la fin août 1967 par la dénonciation des plus radicaux comme « ultra gauchistes ». Victime célèbre du groupe de la RC, Wang Li, est accusé d'avoir tenté d'enlever la direction de l'armée à Lin Piao et celle de l'état à Chou Enlai. La politique radicale est répudiée et discréditée par la propagande car les radicaux sont devenus les ennemis de Mao. Donc l'armée est présentée comme la victime de ces radicaux et elle retrouve alors sa légitimité. Les comités révolutionnaires (symbole de la prise de pouvoir arrachée aux anciens cadres) sont relancés. Ils consacrent, en théorie, l'aboutissement du processus de déconstruction-reconstruction confié aux masses, par Mao

      De janvier 1967 à septembre 1968, c'est donc l'installation et la création des comités révolutionnaires. Les nouveaux comités diffèrent de ceux du printemps 1967 quant à leur composition. Dans les premiers, il y avait 50% de rebelles révolutionnaires, 25% de forces militaires régionales, 25% d'anciens cadres ; dans les nouveaux il y a 53% de militaires, 25% de cadres et 21% de rebelles révolutionnaires. On assiste donc à un retour à l'ordre militaire qui ne se fait pas sans résistances.

      Derniers feux de la RC

      Pour les jeunes rebelles révolutionnaires, la formation des nouveaux comités révolutionnaires correspond à l'établissement d'une nouvelle dictature bourgeoise. Afin d'affaiblir les gardes rouges rebelles, la circulaire du 8 octobre 1967 déclare que les jeunes doivent aller à la campagne parfaire leur formation politique auprès des paysans.

      Cette mise au pas des gardes rouges ne s'effectuent pas sans heurts. On assiste à des combats très violents en Chine du sud à Wuzhou (Guangxi). Pour mater les rebelles, l'armée utilise l'artillerie lourde, des bombes au napalm. Il y a des milliers de victimes, des exécutions, des corps mutilés et jetés dans le fleuve.

      Le « Centre » et Mao désavouent les gardes rouges et donc débute une politique de répression sans limites. Dépourvue du soutien du « centre », l'organisation s'affaiblit puis disparaît. Ceux qui échappent aux arrestations et massacres sont enrôlés dans l'APL ou envoyés à la campagne (hiver 68-69 20 million de jeunes).

      La fin des gardes rouges sonne le glas de l'intervention des masses dans la RC. Grâce à la tutelle militaire, Mao va pouvoir achever l'établissement des comités révolutionnaires et, réunir le IXe Congrès chargé de reconstruire le parti communiste. On compte environ 500 000 victimes de la RC.

      Le IXe Congrès du Parti, un premier bilan de la RC

      Le IXe congrès se déroule du 1er au 24 avril 1969 à Pékin. Il est composé de 1512 délégués désignés et non pas élus par les comités révolutionnaires. Ils appartiennent par conséquent pour la plupart à l'APL. Le congrès entreprend la reconstruction du Parti sous le contrôle de l'armée.

      Le rôle du Parti comme noyau dirigeant du peuple chinois et la pensée de Mao comme fondement théorique du Parti sont réaffirmés.

      L'appareil s'alourdit, les membres titulaires et suppléants du Comité central passent de 190 à 279. De plus 60 % des anciens membres du comité sont exclus et 50 % des sièges du comité sont tenus par des représentants de l'APL.

      Lin Piao est président, il symbolise la « victoire de la Révolution culturelle », la gauche maoïste joue un rôle prédominant.

      Cependant la RC n'a pas accompli les buts fondamentaux qu'elle s'était fixés ; cela a même été l'évolution contraire :

  • Il n'y a aucune nouvelle structure de pouvoir démocratique et les gardes rouges sont déchus
  • L'ancien appareil du Parti a été détruit puis ressuscité en changeant les cadres civils contre des cadres militaires.

      Enfin on constate l'altération de l'équilibre entre le pouvoir central et local, et celle de l'équilibre entre autorité civile et force armée.

      Pour Jean-Luc Domenach, « Dans le long terme, l'expérience de la Révolution culturelle a compromis la légitimité de l'utopie communiste en Chine. La catastrophe du « grand bond » avait frappé le régime au corps. Celle de la Révolution culturelle l'a atteint à la tête. Son avenir sera caractérisé par une érosion politique de plus en plus affirmée. »  17 

      En fait, la victoire éclatante de Mao marque surtout la défaite du maoïsme comme volonté de rupture avec la sclérose bureaucratique, et son incapacité à remettre en cause le système étatico-bureaucratique qu'il a mis en place.

      Enfin, la RC a porté l'isolement de la Chine à son paroxysme. Les Etats-Unis ne reconnaissent la Chine qu'en 1972, après le célèbre voyage de Nixon. Néanmoins, la Chine fait figure de grande puissance, de nation prestigieuse ; elle fascine de nombreux intellectuels radicaux dans Le Monde, et parmi certaines élites occidentales.


II-La France


1) Quel impact du maoïsme en France ?

      Afin de mieux appréhender le discours du journal Le Monde pendant cette période, il est nécessaire de comprendre quel a été l'accueil réservé à la RC en France. Les milieux intellectuels et étudiants ont sans conteste constitué le réceptacle privilégié des idées maoïstes entre 1965 et 1969.

      L'idéal révolutionnaire que l'URSS et les pays de l'Est ont abandonné depuis longtemps renaît à Cuba, à travers les luttes de libération nationale au Vietnam et dans les pays du tiers-monde. La Chine de Mao qui a rompu avec l'URSS en 1963, lance en 1965, la RC.

      Au sein de l'Europe, la France prend des positions internationales qui la démarque de ses partenaires. Elle dénonce l'hégémonie du dollar dans l'économie mondiale, se retire des organismes militaires intégrés de l'OTAN en 1966.

      Le général de Gaulle interprète la rupture sino-soviétique comme un conflit entre grandes puissances et non comme un conflit idéologique, qui sert de masque aux ambitions. En janvier 1964, la France reconnaît la République Populaire de Chine (conférence de presse du général de Gaulle le 31 janvier 1964). Selon Jean Touchard  18  deux, motifs ont provoqué cette reconnaissance. Tout d'abord, le régime communiste est installé depuis 15 ans en Chine, la raison exige donc qu'on le reconnaisse. Puis une raison qui demeure tue, le général considère que tout ce qui favorise la dissociation des deux blocs doit être encouragé.

      De plus, ces prises de position contre l'hégémonisme américain, le rejet de la « politique des blocs », la politique envers les pays arabes valent à la France gaulliste un fort courant de sympathie dans les pays du tiers-monde : dans les pays arabes, en Indochine, en Amérique Latine... Là où précisément des jeunes peuvent reporter leurs espoirs révolutionnaires.

      Le Parti communiste français, quant à lui, se veut toujours un parti révolutionnaire, mais il prône maintenant « un passage pacifique » au socialisme. Il a entamé une mutation qui le conduit à envisager une « démocratie avancée ouvrant la voie au socialisme ».

      Dans le domaine de la philosophie et des sciences humaines, c'est toute la période de l'après-guerre, marquée par la prédominance de l'existentialisme qui s'achève. Les sciences gagnent leurs lettres de noblesse. Le structuralisme apparaît non seulement comme une méthode dont la rigueur peut sembler salutaire, mais aussi comme un courant de pensée. Les écrits de Lacan, Lévi-Strauss ou Foucault sont salués.

      Qui sont les étudiants maoïstes ?

      En dix ans, les effectifs étudiants ont plus que doublé. Au nombre de 200 000 en 1958 ; ils sont environ 570 000 en 1967.

      En 1967, le paysage politique et syndical à l'université n'est plus le même qu'au moment de la guerre d'Algérie ; les deux acteurs principaux, l'Union des étudiants communistes (UEC) et l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), connaissent une crise sans précédent. L'UNEF a vécu ses heures de gloire au moment de la lutte contre la guerre d'Algérie. Depuis, ses effectifs sont en chute libre. En 1960 elle compte 100 000 membres, soit un étudiant sur deux ; en 1967, les effectifs sont tombés à 30 000 alors que le nombre d'étudiants a considérablement augmenté. En 1968 elle rassemble à peine un étudiant sur dix.

      Quant à l'UEC, elle a perdu ses militants les plus dynamiques par une série de scissions. Ainsi en 1966, naissent la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) d'Alain Krivine, d'inspiration trotskiste, et l'Union de la jeunesse communiste marxiste-léniniste (UJCML) qui revendique la pensée maoïste.

      Les étudiants qui vont faire Mai 68 sont plus « intellectuels » et moins « politisés » que leurs aînés ayant traversé la guerre d'Algérie. Le tiers-mondisme remplace peu à peu l'Union Soviétique dans les coeurs de l'intelligentsia française pour laquelle, les jeunes nations décolonisées incarnent désormais l'espoir révolutionnaire longtemps identifié à la classe ouvrière des nations industrialisées. Cet espoir conserve le même soubassement idéologique : le tiers-monde est révolutionnaire car il est composé de nations « prolétaires ». Le tiers-monde pourrait bien reprendre le flambeau de la révolution délaissée par les démocraties populaires : « l'Europe est foutue » écrit Jean-Paul Sartre, mais l'Algérie indépendante doit être socialiste. Les textes de Régis Debray sur le continent sud-américain confirment également le transfert géographique et affectif des intellectuels français. C'est la Chine qui surtout va cristalliser une partie de leurs aspirations. Elle incarne un modèle de décollage économique pour des pays comme elle, essentiellement agricoles, et devant lutter contre le déficit alimentaire en préservant leur indépendance politique et économique. Mais elle est aussi un type de construction socialiste adaptable aux réalités occidentales. En 1967, le film La Chinoise, de Jean-Luc Godard décrit cet attrait du modèle chinois au sein de l'extrême gauche française.

      À l'Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm, certains disciples du philosophe Louis Althusser deviennent maoïstes. Ce glissement politique s'opère sans que ces étudiants abandonnent pour autant le marxisme-léninisme. Ainsi les deux partis « prochinois » qui existent en 1968 sont : l'UJCML, créée le 11 décembre 1966 et le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF) crée au printemps 1967 et reconnu par le Parti communiste chinois.

      Les maoïstes de l'UJCML ne sont guère présents dans les universités, le plus fervent d'entre eux, est Robert Linhart. Ces militants veulent se lier directement à la classe ouvrière et s'établissent dans les usines en essayant de développer une « CGT de lutte de classes ».

      Au total, selon les estimations, les effectifs des groupes révolutionnaires oscillent à la veille de 1968 entre 5000 et 16 000. Pour ces jeunes révolutionnaires, la période offre surtout des perspectives de mobilisation anti-impérialiste (Vietnam, Che Guevara).

      L'UJCML se démarque pendant le « Mouvement du 22 mars » né à Nanterre. Le 25 avril, Pierre Juquin, membre du Comité central du PCF, est congédié, manu militari de l'université où il était venu faire une conférence, par les militants de l'UJCML. La violence provocatrice du « Mouvement du 22 mars » qui manifestait un besoin vital d'agir bousculait les scléroses bureaucratiques et voulait montrer l'absurdité qui se cache derrière l'apparente rationalité. Le journal La Cause du peuple est crée le 1er mai 1968.Les « mao » de l'UJCML ont reçu pour consigne de ne pas participer aux manifestations du quartier latin. La direction avance la thèse d'un « complot social-démocrate » auquel participent les trotskistes et l'UNEF. « Ce complot vise à déposséder la classe ouvrière de son rôle d'avant-garde, en la mettant à la remorque du mouvement étudiant petit-bourgeois. » Toutes les organisations néo-léninistes qu'elles soient trotskistes ou maoïstes développent un thème commun : la perspective de la révolution passant par la prise du pouvoir d'Etat et par l'instauration d'une société nouvelle dirigée par la classe ouvrière et ses alliés. Les militants ne cessent de dénoncer l'attitude des syndicats et des partis de gauche traditionnels. Les « maos » ont pour référence centrale la RC qui fascine alors beaucoup de jeunes étudiants et d'intellectuels. Celle-ci apparaît en effet remettre en cause les pouvoirs en place, et en appelle à la lutte contre l'égoïsme et la conception bourgeoise du monde. Totalement ignorants de la face noire de la mobilisation instrumentalisée par Mao à partir de 1966, les étudiants contestataires français se sentent proches des jeunes gardes rouges chinois. Comme eux, ils s'attaquent à l'université, aux pouvoirs « mandarins » et entendent mener une révolution culturelle débouchant sur un monde nouveau. Pour nombre de jeunes idéalistes, cette révolution est la solution enfin trouvée.

      Après Mai 68, les organisations néo-léninistes se divisent. L'UJCML est dissoute à l'automne 1968, certains s'engagent dans un courant qu'on appellera « mao-sponntanéiste » qui se structurera dans la « Gauche Prolétarienne ». Deux « anciens » du Mouvement du 22 mars, Serge July et Alain Geismar rejoignent la GP. Roland Castro fonde le groupe Vive la révolution (1969-1971) qui s'implante à Nanterre et aux Beaux Arts.

      Une partie des ex-UJCML rejoint le PCMLF qui se maintient dans la clandestinité et publie légalement L'Humanité rouge.

      Dans Génération, deux ex-maoïstes témoignent :

Jean-Paul Ribes : « Je n'ai aucun repentir, car nous avons échappé au danger principal. Nous ne sommes pas devenus des assassins. Notre génération était généreuse, porteuse de valeurs morales très fortes qui ont été perverties par la politique, Mais cette générosité tripale demeure. ». 19 

Jacques Broyelle journaliste à Valeurs actuelles : « L'UJCML était une microsociété totalitaire, avec cette gigantesque différence que nous n'avions pas le pouvoir de manipuler les paramètres matériels qui, dans un pays socialiste, conditionnent la vie des gens. Cela restait une servitude librement consentie »  20 

      La mouvance gauchiste va perdurer au-delà de 1969, mais la référence à la « Grande Révolution culturelle » s'estompe lorsque Mao reconstitue le PCC.


2) Caractéristiques du Monde

      Création et idées fondatrices

      Le Monde a été fondé à la Libération par Hubert Beuve-Méry, le 19 décembre 1944. II tentait de redonner à la France le grand organe de référence que Le Temps avait été sous la IIIe République. Beuve-Méry dirige Le Monde Jusqu'en décembre 1969 et Jacques Fauvet, rédacteur en chef depuis 1963, lui succède.

      La fondation du Monde repose sur trois piliers :

  • Tout d'abord, dès sa création, Le Monde entend jouer la carte de la modernité, tout en défendant des valeurs morales. Le journal l'a présentée, l'a jouée chaque fois que le besoin s'en faisait sentir. Ainsi Jacques Thibau écrit : « Le Monde d'Hubert Beuve-Méry a accompagné la modernisation de la société française pendant un quart de siècle et aidé à faire ses choix intérieurs et internationaux impliqués par cette modernisation. Celui de Jacques Fauvet a partagé l'espoir dans le changement qui prévalait dans les années 70. Celui d'André Fontaine a maintenu la place et le rang du journal dans la situation menaçante que connaissaient les entreprises françaises dans leur ensemble. »
  • Hubert Beuve-Méry veut que Le Monde soit le journal des élites, bien qu'il n'emploie pas lui-même ce terme : « Est lecteur du Monde tout ce qui a été ou sera cadre. » Et lorsqu'on lui demande en 1958 si la presse a un pouvoir, il répond : « la possibilité d'agir grâce à la presse ? À long terme peut-être, les jeunes surtout qui nous lisent seront-ils influencés dans leurs comportements. ». Il est d'ailleurs incontestable que dès 1945 l'intelligentsia parisienne lit Le Monde mais ne le fait pas. C'est une des raisons et non la moindre de l'hégémonie du journal de la rue des Italiens. « S'il est un organe « intellectuel » de la société française c'est au sens où Antonio Gramsci  21  emploie le mot intellectuel : parce qu'il contribue à en assurer la cohérence idéologique, culturelle et éthique, et non parce qu'il serait le journal des intellectuels critiques de cette société. »  22 

      Tenter de mesurer la différence ou la concordance entre les opinions du journal et celles de l'intelligentsia permet d'évoquer le troisième pilier du Monde, l'indépendance.

  • En aspirant à être le journal des élites, celui des cadres de la société, il n'est pas étonnant de constater que Le Monde est conforme à la réalité façonnée et interprétée par les groupes dirigeants. Mais « pour être une institution », pour devenir « l'organe de presse de référence », il a fallu qu'à un moment ou à un autre Le Monde soit en discordance avec les milieux dirigeants, c'était la meilleure façon de construire son indépendance. Dès les premiers jours de sa parution Le Monde exprime sa préférence pour le libéralisme économique, il est réticent aux nationalisations. Il prend position pour la décolonisation et demande plus de modernisation économique et sociale.

      Selon Thibau, « Le Monde a été fondé deux fois, en 1944 pour accomplir un service public national, en 1951 en défendant l'indépendance de l'Europe et en définitive la sienne »  23 

      Le journal obéit à son projet : refus de la dépendance, affirmation des valeurs morales.

      Positions politiques

      Trois hommes tiennent le secteur politique du Monde : Rémy Roure et Raymond Millet qui viennent du Temps et finiront au Figaro, et Jacques Fauvet, qui en décembre 1969, succèdera à Beuve-Méry. En 1945 les sympathies du Monde vont au MRP et au Parti socialiste. Son hostilité est violente à l'encontre du Parti communiste français, durant les grèves de 47-48. Cette position du Monde face au Parti communiste ne variera pas. Elle fait l'unanimité des dirigeants et des rédacteurs. Les responsables du journal ont plusieurs fois précisé qu'aucun journaliste n'était membre du PCF. Il existe toutefois deux tendances à l'intérieur du journal : La première anticommuniste, l'autre (Fauvet) laisse la porte ouverte à une éventuelle évolution du Parti communiste et entend tenir compte de la réalité politique et sociologique française qu'il représente.

  • Concernant l'URSS, Le Monde ne lui témoigne aucune considération particulière et ne lui accorde pas de circonstances atténuantes. André Pierre, sous-chef du service étranger de 1944 à 1959 fournit aux lecteurs les révélations sur le régime stalinien, suite au rapport Kroutchev de 1956. Il donne également une bonne information de la domination soviétique sur l'Europe de l'Est.

      Mai 68

      Avant que n'éclatent les événements de Mai 1968, il est important de souligner que Le Monde consacrait une attention croissante aux courants politiques nouveaux. Ainsi, Michel Legris, futur détracteur du quotidien dans son ouvrage paru en 1976, intitulé Le Monde tel qu'il est, signe-t-il trois articles consacrés aux « prochinois » (pas encore appelé les « mao ») en avril 1968. Il écrit : « Si l'on peut être sceptique sur les chances que les « prochinois » ont dans l'immédiat de libérer l'impulsion révolutionnaire au sein des masses françaises, on doit en revanche s'interroger sur ce que leur idéologie peut avoir de séduisant pour la fraction la plus généreuse de la jeunesse, chez qui, comme il est naturel, la révolte vibre à fleur de peau. ». Nous pouvons d'ores et déjà constater que Legris assimile le courant maoïste à la jeunesse, c'est l'image des milliers de gardes rouges chinois qui se dessine ici. L'article est également intéressant car un mois avant Mai 68, personne ne peut imaginer, et Legris l'exprime clairement une révolution. Ce qui se joue derrière cette opinion c'est qu'effectivement la Chine est très loin, le courant maoïste ne peut pas réellement toucher la France.

      Cependant, Mai 68 a ébranlé Le Monde;  entre le 3 et le 15 mai Hubert Beuve-Méry n'écrit pas. Il « a perdu le contrôle de son journal » estime Jacques Thibau. Le 25 et le 31 mai, il publie deux éditoriaux dans lesquels il approuve les mesures préconisées par le général de Gaulle. Pour Le Monde, Mai 68 a deux visages l'un positif à travers la modernisation des universités ; l'autre négatif symbolisé par les violences et le refus de la culture simplement parce qu'elle est « bourgeoise ». Ce qui sépare Le Monde des étudiants révolutionnaires de 1968 c'est le rejet par ceux-ci de la notion de cadre ; « Les étudiants ne veulent pas être les cadres de la société » s'écriait Daniel Cohn-Bendit.

      Pour Thibau, « En définitive le coup porté à Beuve-Méry est celui-là même qu'a reçu le général de Gaulle. La France « moderne » qu'ils avaient tant appelée de leurs voeux et qu'ils avaient faite (avec d'autres) leur signifiait leur congé par l'intermédiaire de ces jeunes générations dans lesquelles l'un comme l'autre plaçaient l'espoir de la France » Hubert Beuve-Méry part en décembre 1969, huit mois après le général de Gaulle. Il laisse à son successeur (Fauvet) une solide institution.

      La place du Monde au sein du paysage médiatique

      Le quotidien connaît trois phases de développement jusqu'au début des années soixante-dix. Entre 1945 et 1952, le succès du Monde auprès des cadres est certain. Il lui assure la stabilité financière nécessaire à une entreprise de presse sérieuse. Cependant, en même temps, et jusqu'en 1956, les positions de politique étrangère prises par le journal lui retirent le potentiel de clientèle conservatrice que possédait Le Temps. Le Monde est donc déjà un journal intellectuel, peut-être même le plus prisé de l'intelligentsia, mais il n'est pas encore devenu « l'expression sociale par excellence des classes moyennes éclairées ».

      De 1956 à 1964, il connaît une phase d'expansion encore lente, qui correspond notamment au conflit algérien. Le nombre d'étudiants augmente considérablement, nous l'avons évoqué et l'on constate que la vente du journal connaît une croissance sensible dans les milieux estudiantins où sont débattues souvent avec passion, les questions soulevées par les violences de la décolonisation.

      De 1964 à 1969, les ventes du Monde sont en constante progression, avec un pic de plus de
90 000 lecteurs en Mai 1968.

      

Tableau récapitulatif du tirage et de la diffusion du Monde entre 1958 et 1968

Source : Jacques Thibau, Le Monde, 1944-1996

      Il est intéressant de comparer la diffusion du Monde avec celles de deux autres organes de presse, Le Figaro et L'Humanité.

      Le Figaro est le plus ancien journal parisien, fondé en 1854. Il reparaît à la Libération sous contrôle de Pierre Brisson, dans un marché où les journaux de droite avaient disparu, il trouve rapidement un lectorat important :

      

      L'Humanité est fondé en 1904 par Jean Jaurès comme organe de la SFIO, il devient celui du PCF lors du congrès de Tours en 1920.

      

      Selon Pierre Albert  24 , la baisse constante des tirages de l'Humanité témoigne « ...de la difficulté des publications partisanes d'être à la fois l'organe de la famille des militants et celui du prosélytisme auprès des syndicats non engagés »

      Le Monde n'occupe donc pas une position hégémonique au sein des médias français et il entretient avec ses deux rivaux des relations quelques peu houleuses.

      Ainsi, la principale critique adressée au Monde par la droite des milieux modérés et conservateurs concerne sa complaisance supposée à l'égard du communisme et de l'Union Soviétique, à fortiori de la Chine populaire.

      Pour les communistes, Le Monde est un organe bourgeois, mais une bourgeoisie éclairée dès lors que le quotidien les soutient. Il y a donc une certaine ambivalence des rapports entre Le Monde et les communistes, qui tient à la position « politique » du Monde évoquée ci-dessus.

      Pour conclure cette première partie dont l'objectif était d'examiner la situation chinoise pendant la RC ; mais également l'impact du courant maoïste en France et la place occupée par Le Monde dans le paysage médiatique français ; il nous semble intéressant de mettre en relation ces trois éléments.

      Avant même de procéder à une analyse détaillée et concrète du corpus que nous avons réuni, la mise en parallèle des éléments réunis ci-dessus nous conduit à émettre une hypothèse.

      Tout d'abord nous pouvons présumer d'une sorte d'interaction entre Le Monde et les étudiants d'obédience maoïstes, dès les prémices de la RC et bien avant les événements de Mai 1968. En effet, si les étudiants de la rue d'Ulm appartiennent tous pour la plupart à l'UEC avant de fonder l'UJCML, nous pouvons préjuger qu'ils ne se contentent pas de la lecture de journaux partisans, mais qu'ils consacrent un oeil attentif à un journal tel que Le Monde. En réalité, c'est précisément en lisant les colonnes du Monde et bien sûr la presse orientale que les étudiants d'Ulm ont pris conscience que la « la Grande Révolution culturelle prolétarienne » déferlait. Dans Génération, ouvrage d'Hervé Hamon et Patrick Rotman qui se base sur des entretiens réalisés avec les acteurs de Mai 68, nous trouvons la confirmation de cette hypothèse : « Cette Révolution culturelle, voilà dix-huit mois que la presse bourgeoise y consacre quelques échos. Sous formes d'anecdotes éparses. (...) Rue d'Ulm, on a tendu l'oreille. »  25  Les futurs « maos » s'intéressent donc au quotidien en même temps que ce dernier essaie de les comprendre « ...on doit s'interroger sur ce que leur idéologie peut avoir de séduisant... ». Les raisons pour lesquelles Le Monde a largement traité de la RC dans ses colonnes sont multiples et nous allons les évoquer ; cependant, il nous semble juste de penser que la fascination chinoise qui s'est exercée dans les milieux étudiants et intellectuels d'extrême gauche a intrigué les journalistes de la rue des Italiens.


Deuxième Partie

      Dans cette seconde partie, nous cherchons à établir quel a été le mode discursif du journal sur toute la période de la Révolution culturelle, et à établir comment ce discours a été construit ? Les journalistes ont-ils été déconcertés par les événements ? À partir des conclusions que nous aurons dégagées, nous pourrons dans la troisième partie de ce mémoire, nous attacher à décrire comment les représentations collectives dont Le Monde est porteur ont rendu l'événement.


I-Chronologie et rubriquage

      Dans une démarche qui nous conduit du « général » au « particulier » nous commencerons notre analyse par celle des rubriques de notre corpus. Ce dernier, nous l'avons déjà précisé n'est pas exhaustif, cependant il nous autorise à dégager un plan général du journal, ainsi qu'une reconstitution du discours du Monde entre 1965 et 1969.

      Les rubriques permettent la construction de l'espace thématique du journal. Cette construction est la reproduction par les médias des principales catégories de pensée de l'opinion publique. Nous nous proposons ici d'effectuer une analyse de la répartition thématique selon des critères d'ordre quantitatifs et discursifs.

      Afin de faciliter la lecture de ce mémoire nous avons inséré une liste synthétique des éditions auxquelles nous ferons référence.

      Les couleurs utilisées permettront d'ores et déjà d'identifier quatre énonciateurs différents.

      --- dépêches ; articles sans signature

      --- articles de Robert Guillain, journaliste de la rédaction (rose)

      --- articles d'Alain Bouc, correspondant à Pékin (bleu - vert)

      --- articles d'intervenants extérieurs à la rédaction (bleu)

      rub = rubrique, article ss = article sans signature

      

      

      

      

      

      

      

      

      


1) Quels événements Le Monde choisit-il de mettre en valeur ?

      Notre objectif premier est de mettre en relation ces données avec notre connaissance historique des événements. Notre corpus nous montre tout d'abord que Le Monde a donné une large place à la Chine dans ses colonnes et principalement en pages 2 ou 3, qui sont les pages dévolues à l'International. La reconnaissance de « journal de qualité » à laquelle Le Monde est coutumier dès les années 1960, repose notamment sur la place importante qu'il accorde aux questions internationales. Le journal s'est en effet engagé pour la décolonisation dix ans auparavant et continue à privilégier les informations internationales. Concernant la Chine en particulier, nous pouvons supposer que la reconnaissance par la France de la République Populaire de Chine (créée en 1949) en 1964 est l'un des facteurs d'explication de cette importante représentation. Le Monde n'ignorait certes pas la Chine avant cet acte diplomatique, mais ce dernier lui confère une légitimité de facto au sein de l'espace public. En effet, en traitant des questions chinoises, Le Monde ne produit pas un discours en opposition aux positions diplomatiques françaises. Nous avons également déjà émis l'hypothèse d'une certaine attirance de l'Occident pour le « tiers-mondisme ». Le Monde puisqu'il est coutumier des événements internationaux n'a pas manqué dès 1955 (conférence de Bandoung) de s'intéresser au développement des pays du tiers-Monde. Outre son « devoir d'information », sa position vis-à-vis de l'hégémonie américaine, l'engage à porter une attention particulière à la Chine qui s'est élu chef de file des pays du tiers-monde.

      De plus, la mise en valeur des différents locuteurs du journal (c. f. couleurs) nous montre que le journaliste qui a le plus produit sur la Chine est Robert Guillain. Il est en effet l'un des spécialistes des questions asiatiques au sein de la rédaction à laquelle il appartient depuis 1945. Le second journaliste dont les articles sont assez fréquents pour que nous les considérions est Alain Bouc. Ce dernier est correspondant pour Le Monde à Pékin à partir de l'été 1967. La présence d'un spécialiste de l'Asie comme Robert Guillain explique également l'importance accordée à la Chine. Globalement la Révolution Culturelle chinoise est évoquée presque quotidiennement entre 1965 et 1969, avec ce que nous pourrons nommer « des pics de fréquence » correspondant aux mois de septembre 1966 et janvier 1967  26 .

      Le Monde est ici en parfaite adéquation avec les événements les plus virulents de la RC. En effet à partir de septembre 1966 la lutte pour la révolution s'intensifie, Mao a donné en août une charte à la Révolution culturelle et les gardes rouges sont entrés en action. Puis en janvier 1967, l'épuration vise désormais les localités, on assiste à la création de la « commune de Shanghai ». Les sinologues tels que Jean-luc Domenach ou Jacques Guillermaz déterminent ces périodes comme des « moments clés » de la Révolution culturelle. Ces événements sont pour nous des repères temporels permettant de vérifier la prégnance de l'information et son degré de vérité.

      Dans une première lecture des titres et rubriques nous pouvons noter que les titres du Monde se concentrent sur l'élimination du président Liu Shaoqui pendant l'été 1967 : « la campagne contre M. Liu Shao-Chi » (14 et 21 juillet 1967). Cet attachement à décrire l'élimination du président alors que des troubles très importants se déroulent dans les provinces marquent la stupéfaction des démocraties occidentales devant la capacité d'épuration des plus hautes instances dirigeantes dans certains régimes communistes.

      Notre troisième repère temporel marque la fin de la Révolution culturelle, il s'agit du IXe Congrès du comité central en avril 1969. Dès janvier 1969, cette réunion est mentionnée par Le Monde. Elle marque la reprise d'une vie politique réelle en Chine et symbolise la « résurrection » du Parti communiste chinois. Il est alors intéressant de constater que Le Monde s'est concentré uniquement sur la description des enjeux de cette réunion. À travers cet exemple et la description de l'élimination politique de Liu Shao-Chi en juillet 1967 le journal nous montre qu'il est plus enclin à traiter des événements politiques et institutionnels. En effet, lorsque les troubles sont les plus virulents, en septembre 1966 et janvier 1967, Le Monde se borne à décrire les faits sans risquer d'analyse politique. Il privilégie au contraire les événements ayant une teneur symbolique forte en termes de représentation du pouvoir politique et de représentation de l'autorité. Ces éléments révèlent l'un des dogmes mis en avant par la rédaction du Monde : le devoir d'information ne doit pas supplanter le devoir de compréhension.

      Cette analyse chronologique nous autorise à conclure que l'intérêt du Monde pour la Chine est lié à plusieurs facteurs. Tout d'abord, il est nécessaire de le rappeler, les événements sont assez violents et importants pour légitimer leur présence. Cependant, en termes de construction du discours nous ne pouvons nous satisfaire de l'argument « ces événements étaient importants donc il est logique que les médias en aient parlé ». La définition de l'importance d'un événement est précisément le point qui nous intéresse ici. L'intérêt du Monde est donc lié à des facteurs internes à la rédaction : l'attention particulière portée aux questions d'ordre international, la présence d'un journaliste spécialiste tel que Robert Guillain. Mais également à des facteurs externes liés à la reconnaissance de la République Populaire de Chine et à l'attention portée par les milieux intellectuels à l'évolution des nations du tiers-Monde émergentes (la polyphonie du discours). Nous développerons cette hypothèse dans la troisième partie de ce mémoire consacrée à la façon dont les représentations collectives données par Le Monde, formatent l'événement.


2) Analyse des rubriques

      L'étude du rubriquage d'un journal permet d'approfondir l'analyse. La rubrique est toujours placée en haut de la page, elle en est la clé d'entrée, en ce sens qu'elle est la référence thématique de la page. Le lecteur retrouve la rubrique chaque jour. Elle fait clairement partie de l'identité du journal, elle est un point de repère dans la lecture. Ajoutons que la rubrique a une double caractéristique. Elle agit sur le plan discursif car elle est constituée d'un texte, mais elle influe également sur l'espace du journal car elle appartient aussi à la mise en page du journal. Ainsi, le lecteur sait qu'à la page 2 ou 3 (selon l'actualité) se trouve la rubrique regroupant les informations internationales. Par conséquent, la rubrique est bien un élément qui participe à fonder l'identité du journal. Aujourd'hui, les rubriques du Monde sont définies très précisément et elles ne varient jamais : on trouve la rubrique « international », « France-Société », « Horizon », « Entreprises ». Ce rubriquage immuable participe d'une volonté de clarification de l'espace du journal. Or, dans la période qui nous intéresse, le rubriquage prend des formes discursives différentes. En effet, la page international existe, mais elle ne se nomme pas ainsi. L'identification de la rubrique international demande un effort plus important au lecteur. Selon l'actualité, la clé d'entrée dans la page n'est pas la même. Ce changement quotidien est donc un élément discursif du Monde qui peut nourrir notre réflexion.

      

Le tableau ci-dessous recense les sept rubriques correspondant à notre corpus.:

      La description quantitative des rubriques nous permet de clarifier le type de discours tenu par Le Monde. La rubrique joue un rôle important puisqu'elle constitue, nous l'avons dit, la clé d'entrée de la page. Elle participe à la construction de l'espace rédactionnel et iconique du journal. Sa fonction principale est de hiérarchiser l'information, en ce sens qu'elle renseigne le lecteur sur l'information internationale la plus importante pour la rédaction. En réalité, l'énoncé de la rubrique contient toutes les caractéristiques d'un titre d'article référentiel. En effet, l'énoncé de la rubrique n'est pas un énoncé autonome car il ne contient pas d'information. Il renvoie donc à un savoir présupposé, c'est-à-dire à une référence commune à tous les lecteurs. Les informations auxquelles il renvoie se situent dans la page délimitée par ce titre de référence. Cette délimitation s'effectue par la présence de filets ou d'encadrés. Le lien entre l'énoncé de la rubrique et le(s) article(s) au(x)quel(s) il renvoie est le titre.

      Le tableau met en évidence la terminologie utilisée par la rédaction du Monde pour caractériser les événements de la Révolution culturelle. Ces termes peuvent se diviser en deux groupes. Tout d'abord les termes se référant à la situation géographique : « La situation dans les pays socialistes », « Evolution de la situation en Asie », « Chine Populaire ». Ensuite, les termes se référant à une situation, à un conflit ou à un événement : « La Révolution culturelle », « La rupture sino-soviétique », « La crise de l'université et ses répercussions à l'étranger ». Enfin nous trouvons un mélange des deux types : « Le conflit vietnamien et la situation en Asie ».

      Les énoncés dont les termes renvoient à des références géographiques sont utilisés dans des périodes où l'ordre public des pays concernés n'est pas ou peu menacé. Ainsi, l'énoncé « La situation dans les pays socialistes » fait référence à une situation qui semble être stable. L'énoncé « Chine Populaire » est la référence directe à un Etat reconnu en France ; il est donc porteur d'une symbolique plutôt rationnelle pour le lecteur. En 1965, ce sont les prémices de la Révolution culturelle et les trois énoncés dont nous disposons appartiennent au registre géographique.

      En revanche, la première occurrence des termes « Révolution culturelle » se situe le 31 août 1966, soit après la « décision en 16 points » et l'officialisation de la Révolution culturelle. Pendant le mois de septembre 1966 la rubrique « Révolution culturelle » apparaît 11 fois sur 16 éditions. Il s'agit d'une des périodes les plus virulentes de la RC. Cela nous renseigne donc sur la représentation donnée de l'événement : la RC est référencée dans la catégorie « trouble, conflit violent ». Cependant malgré les troubles tout aussi violents et importants qui surviennent en 1967 et 1968, la référence disparaît. En 1967, elle est remplacée en majorité par « Le conflit vietnamien et la situation en Asie » et par « La Chine Populaire ». Cela s'explique par l'attention nationale et internationale accordée à la guerre du Vietnam. Ce conflit engendre des prises de position fortes en France. De plus, en janvier 1967 (autre temps fort de la RC), ce sont les termes « Les événements de chine Populaire » qui sont employés. La Révolution culturelle cède la place au terme « événement » dont la signification référentielle est faible et qui sera renforcée par les titres des articles. En 1968, « Les événements de Chine Populaire » est remplacé par « La Chine » ou « La Chine Populaire ». La référence en termes de troubles et de conflits se situe ailleurs. Elle est en France, en mai. La Chine et la RC sont alors immédiatement mises en parallèle avec les événements nationaux. Enfin, en 1969, la Chine apparaît sous la « Asie » qui est la référence la plus neutre.

      L'ensemble de ces constats nous permet de conclure que le discours du Monde par rapport à la RC évolue durant toute la période. Cela traduit-il une difficulté à référencer précisément et définitivement la RC ? Nous le pensons, car la classification de cet événement comme source de trouble de l'ordre public et péril de la nation chinoise n'apparaît en définitive qu'au mois de septembre 1966 et une fois en janvier 1967. Nous décelons là les premiers signes réels des erreurs d'analyse du Monde quant à la signification et à la portée de la Révolution culturelle. Nous pouvons déjà retracer la présence d'un discours qui oscille entre sympathie et stupéfaction devant la teneur des événements chinois. L'analyse des dépêches et articles sans signature et de leurs titres nous permettra de détailler ces hypothèses et de formuler des conclusions plus fondées et plus approfondies.


II-Les dépêches ponctuent le récit de la Révolution culturelle

      Après l'étude attentive de notre corpus, nous avons repéré de façon évidente la présence massive de dépêches et d'articles sans signature (composés eux-mêmes à partir de dépêches), dans le traitement de la Révolution culturelle. De par leur définition, les dépêches d'agence devraient constituer au sein du Monde, le mode discursif le moins engagé.

      La quantité de dépêches et d'articles non signés dans notre corpus, nous a semblé être le fil conducteur nous permettant d'établir quel a été le discours du Monde pendant la Révolution culturelle chinoise.

      Jusqu'en juillet 1967, Le Monde n'a pas de correspondant particulier à Pékin. Cela explique le recours fréquent aux informations provenant des agences de presse entre janvier 1965 et décembre 1966 : l'Agence France Presse(françaises), l'agence Reuter (allemande) et Associated Press (anglaise). En revanche, à partir de janvier 1967 le journaliste Robert Guillain, puis le correspondant Alain Bouc produisent des articles signés.

      Les agences de presse sont des informateurs spécialisés, leur rôle est défini très précisément. Il consiste à rapporter un événement et non à le commenter. De plus, les agences de presse sont des acteurs externes au journal. L'écriture d'une dépêche obéit donc à des règles définies. Selon Patrick Charaudeau  27 , la dépêche d'agence est le discours médiatique qui s'approche le plus de la neutralité.

      Les articles non signés sont souvent des dépêches qui ont été réécrites par des rédacteurs. Concernant la Révolution culturelle, ces articles mêlent fréquemment dépêches et citation des sources chinoises. Ces sources chinoises sont identifiées par le journal. Il s'agit de la presse officielle de Chine Populaire : le Quotidien du peuple, le Drapeau rouge et le Journal de l'armée de libération.

      Dépêche de l'AFP datée du 3 janvier 1966 et parue dans l'édition du 4 janvier

      La dépêche est placée en bas de page sur les 2e et 3e colonnes. Elle occupe la moitié de la page en hauteur. Son placement nous apprend donc qu'elle n'est pas l'information principale mais la typographie du titre (majuscules en gras) attire l'oeil du lecteur.

      Le titre se compose d'une sous-rubrique « En Chine Populaire » dont l'énoncé est référentiel. Il permet au journal d'établir le lien entre la rubrique « Evolution de la situation en Asie » et la dépêche.

      Le véritable titre est « Vigilance politique renforcée pour le lancement du troisième plan ». C'est un titre informationnel nominalisé. Il ne contient pas de marque temporelle et il se rapporte à l'article car il en est une transformation.

      L'analyse terminologique consistant à compter les termes utilisés et à établir comment ils le sont, permet d'établir ici de quelle façon est caractérisée la « vigilance politique ». Dans le titre c'est cette vigilance qui fait l'action et qui va la faire dans un futur proche.

      Dépêche de 360 mots

      Auteurs de la vigilance politique destinataires

      Textes d'une grande importance les chinois = 2

      Mettre en garde contre les ouvriers

      La presse du parti les paysans

      Vice-présidente de la République les techniciens

      Les journaux les savants

      La presse chinoise

      Quotidien du peuple

      Les dirigeants chinois = 2

      La propagande chinoise

      Nous constatons que les acteurs sont très nombreux aussi bien du côté des destinataires que des donneurs d'ordre. La volonté discursive est ici de donner le sentiment au lecteur que c'est l'ensemble du peuple chinois qui est concerné. La date de la dépêche nous indique que la RC a commencé même si le groupe de la RC n'est pas encore constitué. Les instances du pouvoir représentées ici (le Parti, la vice-présidente) ne sont absolument pas menacées. Nous sommes dans le mode « classique » de représentation de la Chine communiste : un parti unique puissant, une propagande assurée par la presse, dévolue au Parti.

      Article non signé du 7 juin 1966

      Le titre souligné « Après la disgrâce du maire de Pékin » est anaphorique car il renvoie à un événement que le journal a mentionné dans une édition antérieure. La disgrâce du maire de Pékin n'est plus une information, elle est désormais classée dans un paradigme auquel le journal se réfère. L'information présentée dans cette édition doit être lue à partir de ce paradigme. L'événement est contenu dans le sous-titre qui est informationnel :

      « La propagande souligne la victoire du régime et de la pensée de mao Tse-toung ». Ce sous-titre possède toutes les caractéristiques du titre informationnel. En effet, il actualise l'événement en le plaçant dans une construction nom +verbe + complément.

      Le titre et le surtitre fonctionnent ensemble comme une même phrase. L'effet discursif vise à inciter le lecteur à poursuivre sa lecture vers le chapô et/ou l'article. Le journal a classé l'élimination du maire de Pékin dans un paradigme afin de susciter chez le lecteur un désir d'information. Le limogeage du maire constitue pour le journal un événement assez fort pour développer l'imaginaire du lecteur et faire naître chez lui le désir de connaître la suite des événements. C'est une sorte de rendez-vous qui est fixé entre Le Monde et ses lecteurs, l'adverbe « après » du titre accentuant l'impression que l'on suit un feuilleton.

      Le corps de l'article est une compilation entre une dépêche AFP et plusieurs sources chinoises ; il contient 480 mots. Il est placé en haut à droite de la page sur les 4e, 5e et 6e colonnes. Il se trouve face à un autre article consacré au Congrès du PC tchécoslovaque.

      

      Le vocabulaire employé pour définir la situation comporte des termes forts qui condamnent l'élimination des universitaires et intellectuels. Les auteurs quant à eux sont des civils, les instances dirigeantes du Parti ne sont pas mentionnées. Cette épuration est présentée comme venant de la base et non comme une impulsion du haut. Ici le journal cite le discours officiel de la propagande, la citation introduit la notion de polyphonie de discours. Nous sommes en présence d'une situation d'énonciation principale (n°1) qui est assumée par le journaliste. À l'intérieur de cette situation d'énonciation principale se trouve une situation d'énonciation (n°2). Cette dernière est constituée du discours que le journaliste rapporte. La question posée par ce mode énonciatif est de savoir comment le discours cité s'intègre dans le discours citant du journaliste. Dans la situation d'énonciation n°2 le journaliste utilise la forme du discours indirect libre. Il utilise le discours indirect et le discours direct mis entre guillemets.

      Discours indirect :.« la radio de Pékin annonce » (2 occurrences), « Selon Radio-Pékin », « Selon le Quotidien du peuple », « Le Quotidien du peuple affirmait ». Le discours indirect enlève toute autonomie au discours cité. Le discours citant prend en charge le discours cité, c'est pourquoi le choix des verbes introducteurs est primordial. Ils déterminent la manière dont le lecteur interprétera le discours cité. Ici, les verbes introducteurs tels que « annoncer » permettent de situer le discours cité dans une chronologie discursive. Le discours citant, soit le journaliste, ne porte pas de jugement, il se contente de constater. En revanche un verbe comme « affirmer » inscrit le discours cité dans une typologie.

      Discours direct : « semences empoisonnées », « la domination », « les carriéristes qui attaquent le parti de l'intérieur », « osent s'opposer à la pensée de Mao Tse-toung... ». Le discours direct est placé à l'intérieur du discours indirect ce qui est inhabituel et complique la situation d'énonciation. Ce discours direct mis entre guillemets prétend restituer littéralement les paroles citées. Il s'inscrit dans une volonté de fidélité au discours cité. En employant le discours direct le journaliste cherche tout d'abord à donner la preuve de l'authenticité des propos qu'il rapporte. De plus, le discours direct permet une mise à distance, il figure l'objectivité journalistique. Nous constatons que les champs sémantiques du discours cité peuvent être classés dans la typologie de la propagande. Le journaliste cherche donc à se désengager en employant le discours cité mis entre guillemets.

      Cependant le lecteur rencontre ici des difficultés. En effet il ne lui est présenté que d'infimes fragments des propos tenus. De plus les verbes introducteurs du discours direct sont les mêmes que ceux du discours indirect, puisque les deux types de discours sont entremêlés. Par conséquent l'intention du journaliste d'être objectif, fidèle au discours cité, s'estompe en raison d'une situation énonciative trop complexe. La lecture de cet article ajoute à la confusion de la situation décrite par le journaliste.

      Le titre signale « la victoire du régime et de la pensée de Mao Tsé-toung », mais il semble que l'analyse de la situation exacte en Chine Populaire soit confuse. Les significations politiques de la victoire de Mao n'apparaissent pas.

      Dépêche AFP datée du 27 août 1966 et parue dans l'édition des 28-29 août

      Cette dépêche placée en haut à droite de la page sur les 5e-6e colonnes a pour titre « L'expression « Maoïsme » est consacrée ». Outre la valeur purement informationnelle du titre nous nous sommes intéressés dans cette dépêche à la référence faite aux « observateurs étrangers ». Elle est formulée ainsi : « Les formes ...échappent encore aux observateurs étrangers », puis plus loin « Les observateurs ont maintenant la conviction que l'extraordinaire mouvement dont ils sont témoins n'est désordonné qu'en apparence ».

      Nous avons constaté que cette référence « aux observateurs étrangers » est récurrente dans tous les articles de notre corpus ; aussi bien dans ceux de Robert Guillain que dans les dépêches d'agence et les articles non signés. Ces observateurs étrangers symbolisent la communauté étrangère et principalement les journalistes étrangers qui se trouvent en Chine. Il ne peut s'agir en effet ni des gouvernements d'autres nations, ni d'organismes nationaux ou internationaux présents en Chine Populaire. En réalité, sans jamais les définir Le Monde se réfère à ses confrères et porte crédit à leurs interprétations. Il s'agit là d'une preuve flagrante et avouée de l'incompréhension des événements de la Révolution culturelle. Ces observateurs apparaissent également dans l'article non signé du 7 juin 1966 précédemment étudié « ...amène certains observateurs à se demander si... » ; puis dans la dépêche du 4 janvier 1966 « Ces indications sont trop vagues pour que les observateurs puissent tirer des conclusions... ».

      La typologie des termes et verbes utilisés est éloquente : échapper, croire, se demander, conviction. La classification de ces termes dans la typologie du questionnement et de l'hypothèse est claire. Tout en donnant des informations, en reproduisant le discours de ces observateurs, Le Monde avoue son impuissance à évaluer la portée des événements, mais surtout, Le Monde exprime son impuissance à trouver des informations fiables. L'édition du 13 septembre 1966 propose un article dans lequel on trouve : « Selon des témoins dignes de foi », ou encore « A Hong Kong des voyageurs revenant de Chine rapportent... ». L'édition du 15 septembre 1966 propose le même type d'article : « Les journaux de Hong Kong se fondant sur des récits de voyageurs et de réfugiés... », « C'est souvent par des tracts et des placards apparus dans les rues de Pékin que les correspondants ont connaissance des incidents survenus en province. ».

      La dépêche des 28-29 août 1966 nous fourni un élément essentiel dans notre analyse du discours du Monde : « On peut croire, par exemple, que la Chine va tenter non seulement de se développer en un temps record en intégrant ouvriers, paysans et soldats, mais encore de donner la preuve au « tiers-Monde » qu'il est possible d'accéder à la puissance sans passer par la longue route qu'ont suivie les vieux pays d'Europe. »

      L'énonciateur parle à la troisième personne du singulier, ce « on » le désigne personnellement (plus précisément l'AFP) ainsi que les observateurs étrangers. Ce « on » tout en restant impersonnel marque l'engagement discursif de l'énonciateur, fait très rare au sein d'une dépêche d'agence de presse. De plus nous trouvons dans cette phrase la confirmation de ce que nous supposions dans la première partie de ce mémoire. En Occident et précisément ici au Monde, « on croit » à l'idéal de la pensée maoïste, « on » est admiratif. La Chine symbolise un modèle de décollage économique basé sur sa seule force agricole, elle incarne un socialisme qui trouve la sympathie en Occident. Enfin elle porte les espoirs du tiers-Monde puisqu'elle va lui « donner la preuve qu'il est possible d'accéder à la puissance ». Loin de sous-entendre cette interprétation des conséquences de la RC, Le Monde l'écrit dans ses colonnes.

      Une des hypothèses ayant nourri cette recherche se voit ici confirmée à travers les dépêches et les articles non signés. Nous supposions cependant également que le mode discursif des dépêches serait le moins engagé, nous constatons qu'il n'en est rien et que la responsabilité des erreurs d'analyses commises par Le Monde sur la RC n'est pas imputable au seul discours d'Alain Bouc. C'est bien l'ensemble du discours produit par le journal durant toute la période de la RC qui doit être remis en cause.

      Notre analyse des rubriques ainsi que celle des dépêches nous a permis de tracer le cadre rédactionnel du journal. La chronologie des événements est dans l'ensemble, conforme aux connaissances historiques que nous possédons. En revanche, l'étude du rubriquage et des dépêches nous montre que le discours du Monde sur la RC n'est pas stable. La confusion qui règne en Chine Populaire, la difficulté d'obtenir des informations fiables émanant d'une autre source que celle du Parti communiste chinois et de la propagande maoïste, sont les principaux facteurs explicatifs d'un discours qui oscille entre condamnation de la RC, sympathie à l'égard des gardes rouges et complaisance envers la pensée de Mao. Ce discours changeant marque une profonde incompréhension des luttes pour le pouvoir qui se jouent alors en Chine Populaire.


Troisième partie

      Notre propos, dans la troisième partie de ce mémoire, consiste tout d'abord à définir le capital symbolique du Monde à travers les événements de Chine Populaire ; puis à montrer, comment ce capital symbolique et les représentations qu'il véhicule, permettent au journal de placer l'événement dans des paradigmes conformes aux attentes de ses lecteurs.


I-Capital symbolique du Monde

      À travers les dépêches d'agences, nous l'avons vu, Le Monde informe. Mais au vu de la texture documentaire qui s'échappe du journal, on, est frappé par une autre fonction que s'est assignée Le Monde : il renseigne. Cette fonction du renseignement imprègne le rapport des nouvelles qui ont pour la plupart des liens entre elles. Le Monde a su ainsi développer un habile procédé de rubriquage. Le Monde est construit et les procédés de mise en page tels que le maniement des titres et surtitres, le rapprochement qui se veut significatif entre des nouvelles tout à fait indépendantes, les encadrés incisifs, les rappels historiques inattendus ; constituent un code particulier qui permet au lecteur de connaître et de reconnaître l'identité du journal.

      D'ordinaire quand il informe, Le Monde construit l'événement par l'assemblage synthétique des dépêches d'agence, par le rappel de données, l'introduction des connaissances tacites ou réflexives et par des commentaires de rédacteurs spécialistes. Dans les colonnes du Monde, la nouvelle s'insère le plus souvent dans un ensemble de circonstances ; l'information se moule dans un contexte documentaire et d'interprétation qui lui donne sens et valeur. Le Monde se veut « le journal de référence ». Il a clairement le souci de donner des informations d'une absolue correction et l'ambition d'éviter de mêler information et commentaire. Parce qu'il se veut « le journal de référence », Le Monde a construit son indépendance financière. Il est le premier journal à posséder une société des rédacteurs. Dès lors, selon Jean-G. Padioleau « l'indépendance devient reconnue par autrui et érige le journal en une institution. Cela forme l'identité du journal au-dedans mais aussi au-dehors. »  28 

      La notion d'institution nous paraît essentielle dans la construction du capital symbolique du Monde.


1) Le Monde journal des intellectuels : une institution, un style

      Dans la première partie de ce mémoire, nous avons évoqué Le Monde comme étant le journal des intellectuels. Son fondateur le veut journal des élites, en réalité Le Monde fait figure de véritable institution au sein du paysage médiatique français. Nous reprenons ici l'analyse de Jean-G Padioleau dont l'ouvrage, Le Monde et le Washington Post, propose l'examen de ces « deux institutions de presse ».

      Le Monde est une institution dans le sens d'une organisation. Une organisation regroupe des ressources humaines, matérielles et financières ; c'est le cas d'une institution de presse telle que Le Monde. On y trouve une importante division du travail, et une définition précise des relations d'autorité. Ainsi l'espace du journal se divise en services, politique, culturel, société, étranger. Selon Padioleau, une organisation comme Le Monde devient une institution parce qu'elle n'obéit pas seulement à une rationalité technico-économique mais aussi à des règles. Celles-ci sont définies à travers la mission, et la vocation auxquelles l'institution s'est assignée. Le Monde revêt les caractéristiques d'une institution attachée aux valeurs. Ainsi « la mise en scène, réussie ou ratée, sincère ou factice d'une panoplie de valeurs permet aux institutions, dès l'origine ou sous effet du temps, de cristalliser des identités et d'affermir des caractères. D'un mot, les institutions exhibent des « soi collectifs » dans lesquels elles se mirent pour le mieux et pour le pire. » 29  .

      Ce quotidien illustre donc le caractère particulier qui distingue les institutions des organisations. Les institutions se donnent des missions, accompagnées d'un sentiment de devoir ; plus exactement : l'institution de presse se préoccupe des rôles qu'elle se sent tenue de remplir dans la société globale, elle se réclame d'obligations de service envers des valeurs et des principes, enfin, l'institution brigue l'honneur de faire le bien. En d'autres termes, une institution, à la différence des organisations, « inscrit d'emblée ses fonctions de préférences dans un espace d'appréciation plus vaste ; tout spécialement, l'institution se montre sensible aux coûts sociaux, aux externalités négatives ou positives susceptibles d'être produits par son ouvrage. » Donc le contrôle social pénètre l'institution avec force.

      D'un côté, la nature d'institution exclut que les journaux de prestige puissent laisser libre cours à leurs préférences sans égards pour les milieux dans lesquels ils opèrent ; de l'autre, si ces quotidiens collent à l'excès aux pressions du dehors, leur caractère d'institution risque de se dévaluer. L'autonomie est donc une condition sine qua non de l'entreprise de presse-institution. Les lecteurs font confiance aux journaux de prestige, mais la confiance suppose au préalable l'accord sur des valeurs communes aux partenaires de l'interaction presse-publics ; l'institution journalistique s'engage aussi à accepter, puis à observer les règles qui, permettent aux lecteurs de formuler des hypothèses raisonnables sur la compétence ou sur la confiance à attendre des reporters.

      Padioleau conclue que « la quête sans cesse remise sur le tapis du journalisme de prestige est celle de la recherche d'un équilibre entre les contraintes de la dépendance et les exigences de l'autonomie. » Afin de confirmer cette hypothèse nous allons examiner les discours de trois journalistes du Monde pendant la Révolution culturelle. Selon leur degré d'attachement à cette institution qu'est Le Monde nous verrons dans quelle mesure ils peuvent produire des discours conforment aux exigences des valeurs du quotidien.

      Représentants pour le journal Le Monde

      Après l'étude des dépêches et du discours du quotidien sur toute la période des événements de la Révolution culturelle, nous avons mis en exergue les difficultés rencontrées par les journalistes sur place, ainsi que leur incapacité à produire un discours conforme aux réalités historiques connues aujourd'hui. Qu'en est-il des journalistes qui se trouvent à Paris pendant cette période ? Dans quelles proportions les contraintes de l'institution Monde pèsent-elles sur eux ? Nous comparerons leur position à celle d'Alain Bouc, correspondant du quotidien à Pékin.

      Le Monde fait figure de journal des intellectuels. « Intellectuel » au sens de Gramsci, il l'est par la difficulté de sa lecture, le refus systématique de l'anecdote insipide, par le niveau d'abstraction de nombreux articles. Si Le Monde a pu s'assurer très vite et conserver toujours la première place dans la presse française c'est bien, quoi qu'on en dise, par le volume et la qualité de ses informations. Avant même le brio de ses chroniqueurs ou la pénétration de ses commentateurs, ce que le public recherche c'est un instrument de référence. Conformément à son capital symbolique d'institution Le Monde s'est efforcé de « discipliner les aptitudes et les talents des rédacteurs par un apprentissage à domicile afin de leur imprimer une compétence standard assortie par exemple aux performances de rigueur dans le façonnage des nouvelles»  30 . Concernant les papiers d'opinion, Le Monde les réserve à des rédacteurs dont les principaux stigmates de garantie sont l'ancienneté et le conformisme au journal. Nous présupposons donc que les contraintes pesant sur les rédacteurs formatent leur discours.

      Robert Guillain

      Né en 1908, entré en 1947 au Monde, Robert Guillain est Docteur en droit, diplômé des sciences politiques. Il a été journaliste pour l'agence Havas et pour l'AFP. Au Monde, il a été correspondant à Tokyo pendant plusieurs années, il est l'un des spécialistes des problèmes d'Extrême-Orient. Il est, entre 1965 et 1971, « rédacteur » au service étranger. Le terme même de rédacteur est spécifique, car avant toute chose, les rédacteurs du Monde se reconnaissent dans l'image du spécialiste. Robert Guillain incarne le rédacteur type du service étranger puisqu'il y est présent depuis 18 ans en 1965. Ses écrits sur la Révolution culturelle jalonnent la période (cf. liste dans la deuxième partie). Ainsi, il produit des articles avec intensité en janvier et février 1965 ; en juin, septembre et novembre 1966 ; en janvier, février et décembre 1967 ; en juin et en décembre 1968 ; en janvier, mars et avril 1969

      Nous savons que Le Monde a donné une vision de la Révolution culturelle qui prêtait à contestation. C'est d'autant plus étonnant que, jusqu'en 1966-1967, le journal n'a jamais présenté la Chine communiste sous un aspect positif, en particulier sous la plume de Robert Guillain.

      Son grand reportage « Six cents millions de Chinois dans l'engrenage communiste » commence dans Le Monde du 17 janvier 1956, à la Une. Dans ce reportage, Il donne l'image d'une Chine soumise à une fantastique mécanique de conditionnement : « Plus d'une fois la nouvelle Chine donne l'impression...d'être fondée sur le régime de deux cents ou trois cents grands cerveaux, tandis que la multitude reçoit avec des oeillères juste assez de lumière pour suivre aveuglément ses chefs. » « Un disparu : le Chinois intelligent (...) Mort de la curiosité (...) Qu'est-il arrivé au Chinois moyen ? (...) Six cents millions en uniforme (...) La socialisation des cervelles (...) La fabrication des bien-pensants (...) Faut-il dénoncer votre époux ou votre frère ? (...) Le grand lessivage des intellectuels » tels sont quelques-uns des titres et des intertitres de l'enquête de Robert Guillain. Il publiera d'ailleurs en 1965, un ouvrage intitulé Dans 30 ans la Chine, qui est le fruit de plusieurs voyages effectués en Chine.

      En 1964, R. Guillain est tout aussi négatif dans les conclusions de sa grande enquête « Chine nouvelle An XV » : « La volonté de laminer l'individu sous les rouleaux du marxisme « maoïste » demeure d'autant plus fort qu'elle a dans l'ensemble réussi. Mais ce succès-là, j'avoue que je laisse à mes hôtes chinois le soin d'en chanter les louanges. » ( Le Monde du 18 septembre 1964).

      L'attention que Robert Guillain consacre à la Chine Populaire est justifiée dans son ouvrage : « Ce partenaire formidable qui surgit dans le jeu international est pour nous en grande partie un inconnu. Connaître la Chine, ce qu'elle fait, ce qu'elle pense et ce qu'elle prépare devrait être un des soucis de l'homme d'aujourd'hui qui veut comprendre le destin de son temps. »

      Nous trouvons là les propos d'un journaliste du Monde qui transmet au lecteur ce qui est utile ou indispensable de savoir ; il a pour dessein d'enrichir et de former l'esprit des lecteurs sous la forme de leçons. Les articles de Robert Guillain sur la Révolution culturelle sont conformes à notre définition du « rédacteur d'une institution de presse ».

      Nous avons sélectionné trois articles :

      Édition du 2 novembre 1966 en Une

      Le titre de cet article est « Les mystères des gardes rouges ». C'est un titre anaphorique qui rappelle que le phénomène des gardes rouges a été traité dans des éditions précédentes. Il s'agit d'un article destiné à répondre à la question du lecteur : « Qui sont les gardes rouges ? ». En lisant simplement le titre le lecteur sait qu'il se trouve face à un article qui a le statut de référence, parce que son auteur est porteur de cette capacité référentielle.

      Voici comment Robert Guillain caractérise les gardes rouges :

      « gardes rouges », « mouvement », « la nouvelle génération », « la jeunesse », « son extrême jeunesse lui donne toute la fougue et l'intolérance », « millions de jeunes », « jeunes révolutionnaires ardents, durs et imbus de la pensée de Mao », « héritiers de la révolution », « boy-scouts socialistes », « une force collective », « cette nouvelle troupe ». Deux champs sémantiques se dégagent avec force, la jeunesse et l'embrigadement de ces jeunes. L'idée principale jaillit de l'emploi terminologique : le rédacteur cherche à déculpabiliser ces jeunes chinois qui lui paraissent bien trop jeunes pour être considérés comme responsables des actes qu'ils commettent. Ces gardes rouges ne sont que des soldats de Mao. Cet article écrit en novembre 1966 prend un ton sympathique et amusé pour évoquer ces gardes rouges. Nous sommes en droit de nous demander si Robert Guillain a réellement conscience du mouvement déclenché par Mao.

      De plus, le caractère référentiel du discours est renforcé par des embrayeurs se rapportant à l'opinion personnelle du rédacteur : « il me semble » = 3, « je suis plutôt tenté de penser », « il me paraît » =2, « j'en avais pu entrevoir ». Ce type d'article émetteur d'une opinion, ou d'une conviction personnelle est réservé aux rédacteurs de confiance, aguerris aux contraintes stylistiques et rédactionnelles du quotidien. Notons qu'il est rare de trouver de telles marques d'opinion personnelle en dehors d'un espace du journal qui n'est pas réservé à ce type d'article (éditorial, la rubrique « Libres opinion », la rubrique « Bonnes Feuilles »).

      Édition du 5 décembre 1967

      L'article se trouve en Une puis en page 3, il contient plus de 10000 mots.

      Le titre est « La lutte contre le révisionnisme en Chine va être renforcée dans les campagnes ». Nous avons relevé ici la terminologie définissant ou caractérisant la Révolution culturelle :

      Révolution culturelle = 5

      phase de répression

      la tempête qui a fait rage

      travail d'assainissement

      une rébellion télécommandée des masses

      troubles des villes

      une remise en ordre

      un grand nettoyage

      Plus d'un an après le premier article cité, les termes employés pour définir la RC sont forts. Il s'agit véritablement d'une lutte virulente. Les adjectifs ou compléments de noms tels que grand, des masses, assainissement, marquent l'importance géographique du mouvement et son ampleur. Contrairement à ce que nous avions noté dans les dépêches la complaisance ou l'attirance pour la pensée maoïste ne sont pas présentes. Le ton s'est affermi ; sans condamner complètement la RC, un jugement négatif est émis. Malgré tout, l'opinion du rédacteur s'efface au profit du récit des événements puisque l'article produit essentiellement de l'information.

      Édition du 3 avril 1969 page spéciale consacrée à une rubrique très ponctuelle dans les colonnes du Monde : « Dossiers et documents ».

      Nous sommes au coeur de la période que nous avons défini dans notre sujet comme marquant la fin de la Révolution culturelle. Nous avons bien ici confirmation que la réunion du IXe Congrès du PCC marque un tournant dans les représentations produites sur la RC, puisque Le Monde lui consacre une rubrique qui se place purement dans l'analyse et la référence des événements.

      Nous analysons la terminologie du paragraphe constituant l'entrée en matière de la page et qui a pour fonction d'exposer la situation comme le lead d'un article.

      

      L'étude de la terminologie fait apparaître la RC ses instigateurs, ses victimes et ses conséquences. Un esprit de rigueur se dégage dans l'exposition de la situation. Les termes caractérisant la RC sont forts et se référent au champ lexical du combat. La notion de révolution des masses a disparu au profit d'une opposition entre auteurs et victimes institutionnels. Nulle part il n'est fait mention des milliers de gardes rouges ayant subi une terrible répression. L'objectif didactique est bien ici de préparer le lecteur au prochain événement : le IXe Congrès du PCC. Ces constats nous conduisent à mentionner le rôle normatif du Monde. Le rédacteur du Monde est un professionnel émérite de l'écriture de presse documentaire et didactique : la mission, le devoir du Monde est de contribuer au savoir de « l'honnête homme » ; ce dernier étant une construction symbolique du journal.

      André Fontaine chef du service étranger

      Le second rédacteur que nous évoquons est André Fontaine, chef du service étranger depuis 1958. Nous constatons l'infinie rareté des articles produits par André Fontaine et concluons que ce grand rédacteur du Monde ne prend sa plume que pour « instruire une cause » car « Le Monde plaide des affaires dont il formule des jugements à la barre de l'histoire »  31 . Lorsque André Fontaine écrit, ce n'est jamais pour informer le lecteur mais plutôt pour le former. Il inscrit l'événement dans le temps long de l'histoire, c'est-à-dire dans le symbolique. Le processus de la médiation qui consiste à transformer le réel d'un événement en symbolique s'accompli. Nous soulignons ici le poids de la hiérarchie de cette institution de presse évoquée plus haut. La présence d'un article d'André Fontaine contient une dimension symbolique forte, liée à la position sociale du rédacteur à l'intérieur du journal, mais qui se répercute forcément à l'extérieur du journal.

      En 1967, se déclenche la Révolution culturelle. André Fontaine prévoit avec discernement ce qui va se passer. « Ainsi dix-sept ans après la proclamation de la République Populaire de Chine, l'homme qui affirmait à l'époque du « Grand bond en avant » et des « communes populaire » avoir trouvé un moyen de brûler les étapes vers le communisme en est-il maintenant à admettre que des rouages essentiels de l'Etat, de l'économie, du Parti et même de l'armée sont tombés aux mains des « ennemis du peuple » C'est le constat d'un certain échec. » Mais, en lançant les masses contre les structures, Mao prend un énorme risque et fait planer de fortes menaces sur l'économie chinoise. Sur ce plan, André Fontaine décrit assez bien ce qui va ce produire : « L'économie de la Chine qui est celle d'un pays très pauvre, où le développement rapide suppose des miracles d'ingéniosité et de volonté, peut-elle supporter impunément tout à la fois une relève massive de cadres, une lutte politique acharnée (...), la réduction de la durée des études, la priorité absolue donnée à l'orthodoxie idéologique sur tous les autres critères d'aptitude, la coupure des courants d'échanges avec l'étranger, la guerre à l'esprit critique, ne vouent-elles pas fatalement le pays à une diminution du potentiel intellectuel indispensable à sa modernisation ? »

      Dans l'édition du 9 février 1967, en Une, André Fontaine dessine assez bien l'avenir de la Révolution culturelle: « toute la question à long terme est de savoir s'il subsistera, à la tête, une volonté suffisamment forte et, dans le peuple, assez d'abnégation pour ce qui s'est passé en URSS ne s'y répète pas en fin de compte : autrement dit que la direction du parti après avoir vainement essayé de remodeler la réalité en fonction de la théorie, se décide à adapter, à réviser la théorie, en fonction de la réalité. »

      Le titre de l'article (plus de 1000 mots) est « La troisième révolution ». Il est référentiel. Par la voix d'André Fontaine, Le Monde produit une analyse qui veut s'inscrire dans le temps long de l'histoire.

      Ce faisant, il classe la Révolution culturelle dans un paradigme, celui de « la troisième révolution dans l'histoire du Monde ». Ce paradigme, Fontaine en donne les caractéristiques. Selon lui, « La révolution culturelle n'est culturelle que par un contresens de traducteur, mais c'est bien une révolution, c'est-à-dire une tentative pour « reprendre », suivant la terminologie un « pouvoir usurpé ». Il ajoute enfin que la RC est « La dernière en date des manifestations d'orgueil démesuré qui ont jalonné l'histoire du Monde ». Rétrospectivement il est manifeste qu'André Fontaine propose une analyse clairvoyante de la RC. Il est le représentant d'une partie du lectorat du Monde qui condamne la RC. Mais Le Monde publie également un autre discours à travers son correspondant à Pékin, Alain Bouc.

      Alain Bouc

      Le discours produit par Alain Bouc est empreint de toute la séduction que la prédiction de Mao exerce chez certains intellectuels d'Occident, écoeurés par l'avachissement général de la société d'abondance et par son indifférence à la misère du Monde.

      Cet envoyé spécial du Monde à Pékin, sera accusé d'être « un agent des Chinois », car il croit en la mise en question des structures bureaucratiques du Parti par les jeunes gardes rouges. Il ne dit pas, comme André Fontaine que Mao tire les ficelles de ces sombres événements des années 1965 à 1969. Il n'évoque pas non plus les répressions de l'été 1967 et de l'hiver 1968-1969.

      Édition du 8 sept 1968

      Le titre de cet article placé en Une, est « la création des comités du Tibet et du Sinkiang rend les maoïstes maîtres de tout le pays ». Alain Bouc dresse le bilan de la révolution culturelle avant la réunion du IXe Congrès. L'information principale est donnée dans le titre. L'événement est ici un prétexte pour faire état de la fin de la RC. L'étude terminologique de cet article de 138 mots met en valeur l'usage d'un vocabulaire désignant la victoire du camp maoïste.

      

      La terminologie relevée ici est très nettement différente de celle employée par Robert Guillain et André Fontaine. La tempête, la grande querelle, la lutte secrète sont ici victoire et triomphe. Les victimes de la RC sont les adversaires. Alain Bouc est persuadé que la RC va permettre l'avènement « d'un ordre nouveau », et « l'édification de la nouvelle société chinoise ». (article publié le 7 mai 1968). Le discours d'Alain Bouc correspond en réalité à celui de certains occidentaux qui interprètent la révolution culturelle comme une entreprise en quelque sorte pédagogique destinée à purifier la Chine de ses tentations révisionnistes.

      Il existe donc deux types de représentations de l'événement dans le discours du Monde qui correspondent à deux facettes de son capital symbolique. Ainsi, les cadres de la société sont lecteurs du Monde mais il y a également beaucoup d'étudiants et intellectuels, qui sans forcément s'engager dans les mouvements d'obédience maoïstes éprouvent de la sympathie face aux nations émergentes du tiers-monde. La RC leur apparaît comme un instrument utilisé par Mao pour retrouver la force idéologique de la révolution et cimenter la construction nationale de la Chine.

      Ajoutons que le détachement physique de Bouc par rapport à la rue des Italiens lui confère probablement une certaine liberté d'action. L'implication d'André Fontaine et de Robert Guillain dans « l'institution Monde » influence leur discours. Celui-ci sera plus conforme aux valeurs fondatrices du Monde, constituant son capital symbolique

      Par ailleurs, nous ne doutons pas que ses articles étaient relus avant leur publication. Cependant, le manque d'informations fiables déjà évoqué, n'a-t-il pas été favorable à Alain Bouc. De plus, la mention « De notre correspondant particulier » confère au discours une dimension de vérité supplémentaire, puisque le rédacteur est témoin de ce qu'il rapporte.

      L'étude du discours de ces trois rédacteurs sur la RC nous a permis de souligner que Le Monde est porteur d'un capital symbolique fort marqué par l'attachement à des principes journalistiques, à des valeurs morales. Nous avons également démontré que plus le rédacteur se trouve impliqué au sens physique et social plus son discours est conforme au capital symbolique dominant du Monde. C'est à travers les éditoriaux et la Une que nous souhaiterions à présent évoquer ce capital symbolique.


2) Identité du Monde

      Selon J.N. Jeanneney et J. Julliard il y a « l'existence, rue des Italiens, d'un pouvoir d'opinion qui s'est développé parallèlement au pouvoir d'information. Grâce à la qualité de cette information, il s'est opéré un transfert d'autorité, et Le Monde s'est progressivement vu investir un véritable magistère moral qui confère une autorité considérable à la moindre de ses opinions. »  32 

      Le Monde est une institution de presse. L'appartenance à ce quotidien confère à ses rédacteurs une légitimité. Cette légitimité se fonde dans le double procédé de reconnaissance entre le capital symbolique du journal et le capital symbolique de ses lecteurs. Ce capital symbolique est construit par l'identité du journal ; lorsqu'il achète Le Monde, le lecteur adhère à cette identité. L'espace du journal qui permet à cette identité de s'exprimer pleinement est l'éditorial placé sur la Une du journal.

      La Une du Monde s'organise autour de plages fixes : « le bulletin de l'étranger » ou « l'éditorial » sont placés à droite de la page sur une colonne. La partie gauche de la page est en général réservée aux questions d'économie ou de politique intérieure ; de plus deux ou trois colonnes sont consacrées aux informations de l'étranger.

      Selon une plaquette publiée par le quotidien au mois de décembre 1977, la Une est élaborée ainsi : « Chaque chef de service donne connaissance de son « menu ». Sont alors choisis les articles qui figureront en première page, la « Une ». Le sujet du « bulletin de l'étranger », ou de l'éditorial s'il y en a un, est déterminé. Il sera écrit par le spécialiste du pays ou du domaine dont il s'agit. Le chef du secrétariat de rédaction, qui tient en main la maquette du journal du jour, où figurent les emplacements réservés pour la publicité, détermine alors la place qui sera attribuée à chacun des services. L'arbitrage est parfois difficile, la matière étant généralement plus abondante que la place disponible. ».

      La Une est un espace privilégié dans lequel l'événement permet de tracer l'opinion et donc l'identité du journal. Sur 184 numéros du Monde traitant de la Chine, celle-ci est présente 72 fois en Une, soit dans 39 % des cas. Le journal lui accorde donc une place importante car il privilégie l'information internationale (nous le verrons dans la partie suivante). Cependant, la Chine ne fait l'objet que de 5 éditoriaux sur 184 numéros. Ceci est lié à la rareté des éditoriaux du Monde. Le journal s'il est investi « d'un magistère moral » dose savamment son utilisation. Mais c'est aussi cette rareté qui donne un poids important à l'opinion du journal lorsqu'il décide de l'exprimer clairement. Ainsi, lorsqu'il publie un éditorial, le journal prend position.

      Nous avons relevé les termes désignant la Révolution culturelle :

      Editorial des 28-29 août 1966

      le torrent géant de la révolution culturelle chinoise

      tumulte

      nouvelle phase de la révolution permanente

      percée puissant vers un Monde nouveau

      avance irréversible

      mobilisation générale des masses

      nouveau bond en avant

      faire bondir en avant la conscience et l'éducation politique du peuple

      la révolution culturelle = 2

      ce durcissement

      ce bond nouveau

      nouvelle explosion

      Dans ce premier éditorial la référence permettant de caractériser la RC est le « Grand bond en avant ». L'éditorial tente d'inscrire la RC dans une continuité historique. Le procédé se nomme la sémiotique de l'écho. En effet, le mode discursif de cet éditorial n'a de signification que s'il est raccroché à la connaissance d'événements précédents. Le Monde laisse entrevoir ici, qu'il lie clairement cette révolution au « bond en avant ». La pertinence de cette analogie trouve sa source dans la répétition. Le lecteur doit comprendre immédiatement l'analogie Révolution culturelle-« bond en avant », car le journal a largement traité du « bond en avant ». En produisant cette analogie, le journal défini la RC, la place dans un temps de référence long, celui de l'histoire. Pour le lecteur, cette analyse représente l'opinion du journal sur ce nouvel événement qu'et la RC. C'est donc bien l'identité du journal qui est donnée à voir dans cet éditorial.

      Editorial du 11 janvier 1967

      les troubles sérieux

      la révolution culturelle = 4

      une longue bataille

      le désordre prévu voulu organisé

      la lutte

      un combat antirévisionniste

      appel à la jeunesses

      appel aux masses

      graves secousses

      Éditorial du 15 août 1967

      lutte

      la révolution de janvier

      la révolution culturelle = 2

      la lutte contre les dirigeants

      les luttes

      la lutte subtile

      ce processus révolutionnaire

      le développement des luttes internes

      les secousses de la révolution culturelle

      Dans ces deux éditoriaux parus en 1967 la RC est une lutte, un combat, une bataille. La terminologie est conforme aux discours produits par Robert Guillain et André Fontaine. Nous pouvons d'ailleurs supposer qu'ils ont été écrits par l'un d'eux. L'événement n'est plus inscrit dans un processus historique, il existe désormais d'une façon autonome. L'éditorial tente de donner un sens aux événements. Ce faisant, il produit là encore une opinion.

      Éditorial du 3 avril 1969

      le deuxième communisme

      le nouveau communisme

      image d'une révolution victorieuse

      crise voulue

      la flamme de la révolution

      Ce dernier éditorial utilise, comme le premier, la sémiotique de l'écho. Il inscrit la fin de la RC dans l'avènement d'un « nouveau communisme ».

      Ces quatre éditoriaux permettent donc au journal de faire une mise au point de la situation en Chine, ils donnent du sens à l'événement tout en produisant une opinion. L'éditorial est bien le coeur de l'identité du journal ; c'est l'endroit où il la laisse s'exprimer, sans précaution, sans avertissement au lecteur.

      Le Monde possède un capital symbolique fort qui l'érige au rang d'institution. Ce capital symbolique est déterminé par un double processus entre le journal et ses lecteurs. Ce double processus s'inscrit dans un contrat de communication qui détermine les conditions de mise en scène de l'information et qui permet au journal de placer l'événement dans du symbolique par le processus de la médiation.

      

Schéma de Patrick Charaudeau

      Le contrat de communication, montre que le journal et ses lecteurs sont porteurs de représentations collectives. En achetant Le Monde, le lecteur entend retrouver ces représentations. Le journal a donc pour « mission » principale de véhiculer ces représentations, à la fois produites par lui et conformes aux attentes de son lectorat.

      C'est pourquoi, à travers la Révolution culturelle, nous allons mettre en avant trois modes de représentation de l'événement produits par Le Monde en accord avec le(s) groupe(s) sociaux qu'il symbolise.


II- Trois modes de représentation de l'événement

      Selon Patrick Charaudeau, « les représentations collectives ont essentiellement trois fonctions sociales intimement liées l'une à l'autre : celle d'organisation collective des systèmes de valeurs qui constituent des schèmes de pensée normés propre à un groupe ; celle d'exhibition face à sa propre collectivité des caractéristiques comportementales du groupe à des fins de visibilité , car les membres du groupe ont besoin de connaître ce qu'ils partagent ,qui les différencie des autres groupes et, ce faisant construit leur identité ; celle d'incarnation des valeurs dominantes du groupe à l'aide de formes de présentification dans un quelque chose qui joue le rôle de représentant de l'identité collective. » 33 

      Nous allons donc voir dans quels types de schèmes l'événement « Révolution culturelle » est-il classé et pourquoi ?


1) Le contexte international avant tout

      Après l'analyse de notre corpus, il est frappant de constater à quel point Le Monde essaie toujours de replacer la RC dans un contexte de relations et d'enjeux internationaux. En effet, pour Le Monde la RC n'est pas seulement un phénomène interne à la Chine. Le quotidien s'attache à prévoir les conséquences de ce « processus » au niveau international. Nous l'avons dit plus haut, un rédacteur comme André Fontaine inscrit la RC dans un processus historique lié au phénomène révolutionnaire. De plus la RC apparaît 72 fois en Une dans les colonnes réservées à l'étranger, dans les éditoriaux et dans les éditoriaux consacrés à l'étranger : le « Bulletin de l'étranger ». Ce dernier se trouvant invariablement en lieu et place de l'éditorial « traditionnel » ; il est donc un signal fort du journal quant à sa préoccupation des enjeux internationaux.

      Ce faisant Le Monde sert l'une des trois fonctions sociales décrites par Charaudeau « celle d'organisation collective des systèmes de valeurs qui constituent des schèmes de pensée normés propre à un groupe ». Une partie des lecteurs du Monde, les cadres de la société, intellectuels, hommes politiques, ,diplomates, ambassadeurs, de par leurs fonctions, constituent le groupe auquel correspond la mise en perspective d'un événement au niveau international.

      Ci-dessous nous reprenons quelques exemples tendant à prouver ce que nous avançons :

  • Tout d'abord, dans l'éditorial des 28-29 août 1966, se trouvent des interrogations sur les

      conséquences de la RC quant à l'engagement de la Chine dans le conflit du Vietnam. « Quel sera l'effet de cette évolution sur la guerre du Vietnam ? Il serait tentant de penser, avec beaucoup d'Américains, que voilà la Chine affaiblie et paralysée. Mais n'est-ce pas un optimisme dangereux ? (...) Les masses chinoises ne seront-elles pas enrégimentées et les dirigeants plus durement résolus pour interdire au Vietnam une victoire américaine, militaire ou diplomatique ? »

  • Beaucoup d'articles sont consacrés à la rupture sino-soviétique : « Le sommet communiste de Moscou et la révolution culturelle » (19 octobre 1966), « controverse sino-soviétique » (26 octobre 1966), « La priorité donnée à la lutte contre Moscou commanderait une politique réaliste avec Washington » (14 décembre 1968).
  • Enfin, des extraits d'ouvrages notamment sous la rubrique « Bonnes feuilles » et des opinions d'intervenants extérieurs au journal sous la rubrique « Libres opinions » :
    les 2-3 mars 1969, « La situation mondiale vue par M. McNamara ».
    Le 19 mars 1969 « La Chine et l'URSS » de Gilbert Mury  34 .

      Ainsi Le Monde choisit, conformément aux intérêts de ses lecteurs, de représenter la RC à travers le prisme des relations internationales. C'est une intéressante ambivalence d'attitude à l'égard de l'événement. Les journalistes du Monde cherchent sans cesse à échapper à la « tyrannie de l'événement ». À défaut de pouvoir faire une histoire de l'instant ils en esquissent la philosophie. Non seulement comme la plupart de leurs confrères, ils contestent l'existence du fait à l'état brut, mais encore on les sent soucieux face à l'événement, de le mettre en perspective en le replaçant dans une longue série de causes et de conséquences. Ils préfèrent le temps long au temps court, la structure à la conjoncture, le sériel eu singulier.

      À travers ce premier mode de représentation, nous avons évoqué ce qui nous semble n'être que l'un des groupes des lecteurs du Monde. Les intérêts et les préoccupations d'autres groupes comme celui des étudiants ou des intellectuels est présent dans un autre mode de représentation de l'événement : la polyphonie du discours


2) La polyphonie du discours

      Ce que nous nommons ici polyphonie de discours concerne la publication d'articles commandés par Le Monde auprès d'intervenants extérieurs au journal. Ce sont des journalistes, des écrivains, des intellectuels engagés. Leur caractéristique commune étant qu'ils sont tous des gens de notoriété publique. Ils introduisent donc la polyphonie de discours en représentant une partie de l'opinion publique. Le journal marque une distance avec leurs discours. Cependant le choix des intervenants lui incombe et ce choix représente également le type de « discours extérieur » que le journal souhaite faire intervenir dans ses colonnes. Le soutien à l'énonciateur extérieur s'il n'est pas exprimé, est implicite. D'ailleurs si Le Monde publie un article avec lequel il est en désaccord, il le signale au lecteur. Nous avons sélectionné deux types d'informateurs extérieurs au journal :

  • L'informateur témoin comme Jean-Pierre Elkabach. De retour d'un voyage en Chine, Jean-Pierre Elkabach publie les 14-15 août 1966 un article intitulé « Un été brûlant en Chine ». Il intervient en tant que témoin, il joue le rôle de porteur de vérité. Son récit s'organise de façon chronologique et autour de trois thèmes faisant l'objet d'intertitres : « Manifestation géante à Shanghai », « Incidents sino-russes dans le Transsibérien », « L'épuration et le rôle de l'armée ».

      En choisissant de publier les « impressions d'un voyageur » le journal construit une figure qui ne peut-être suspectée de stratégie car sa parole n'a d'autre enjeu que celui de dire ce qu'il a vu et entendu. Sa parole a donc une valeur de vérité. Or, nous avons constaté que son discours est conforme à celui de Robert Guillain qui à la même période publie des articles sur la Révolution culturelle. Nous sommes en droit de nous demander si la parole de J.P. Elkabach n'a pas pour fonction principale de légitimer celle de Robert Guillain puisque toutes deux sont conformes ? « L'effet de vérité » n'est pas que d'ordre empirique. Il est même davantage du côté du « croire vrai » que de « l'être vrai ». Il surgit de la subjectivité du sujet dans son rapport au Monde, créant chez lui une adhésion à ce qui peut être jugé vrai du fait que cela est partageable avec d'autres que lui et s'inscrit dans des normes de reconnaissance du Monde. L'effet de vérité s'appuie sur de la « conviction », et participe d'un mouvement qui relève d'un savoir d'opinion, lequel ne peut être saisi qu'empiriquement à travers des textes porteurs de jugement. Ainsi ce que nous qualifions comme appartenant à la polyphonie du discours du Monde, joue le rôle d'assertion du discours produit par les rédacteurs. Ce témoignage de J.P. Elkabach est une façon moins formelle de classer l'événement dans une représentation conforme au jugement du journal.

  • Les informateurs engagés comme Jean Baby ou Claude Roy sont réellement vecteurs d'une polyphonie du discours qui est signalée comme telle par le quotidien. L'intervention de Claude Roy, parue le 8 septembre 1966, sous forme épistolaire, est placée sous la rubrique « Libres opinions ». L'article de Jean Baby paru le 1er novembre 1967, et intitulé « Défense et illustration de la Révolution culturelle » est introduit comme suit : « Les opinions que Jean Baby exprime sont, bien entendu les siennes. Nous les publions à titre documentaire, comme le témoignage personnel d'un communiste qui a été déçu par le communisme soviétique et qui a reporté ses espoirs sur Pékin ». Le Monde se distance du jugement de Jean Baby, mais nous pouvons nous demander pourquoi il le publie ? Dans notre perspective de représentation de l'événement nous posons l'hypothèse suivante : ce type de discours est publié car il coïncide avec le désir d'un discours plus engagé au sein du journal. Nous pensons évidemment aux étudiants qui vont faire Mai 68 et qui sans appartenir à un groupe « marxiste-léniniste » ou « maoïste » sont demandeurs d'une réelle polyphonie du discours.

      Le Monde est le journal des cadres mais aussi celui d'étudiants et d'intellectuels de gauche. Dès lors le quotidien est aussi est sous influence de ce groupe qu'il représente. Il est contraint de véhiculer leur opinion en même temps qu'il participe à la construire.


3) La Révolution culturelle à travers Mai 68

      Dans l'avant-propos de son ouvrage Les habits neufs du président Mao, Simon Leys écrit :

« Des esprits généreux mais faibles, qui, en Occident rêvent de révolution sans comprendre qu'elle reste à réinventer sur place par ceux qui veulent la faire et ne saurait se cueillir comme une pomme mûre dans un verger exotique, ont lancé le nom de Mao de la même manière que les philosophes des lumières brandissaient celui de Confucius (...) Nos philosophes d'aujourd'hui semblent également peu désireux d'enquêter sur la vérité historique du maoïsme, craignant sans doute qu'une confrontation avec la réalité ne soit dommageable à ce mythe qui les dispense si confortablement de penser par eux-mêmes.
Mais cette confrontation avec les évidences, si pénible et démoralisante soit-elle, est difficilement évitable pour quiconque a vécu la « Révolution culturelle » aux portes de la Chine, sans être protégé contre la vérité par une bienheureuse ignorance de la langue chinoise. » 35 

      Simon Leys met en cause, indirectement, l'aveuglement dont ont fait preuve certains intellectuels « gauchistes » et les étudiants maoïstes de Mai 68. Nous avons trouvé une analogie intéressante entre la révolution de Mai 68 et la Révolution culturelle chinoise produite par Robert Guillain, et parue le 25 mai 1968. Cet article se trouve en Une du journal et a pour titre « La Révolution culturelle chinoise a préfiguré sur certains points les événements français ». Plus de 30 ans après Mai 68 une telle analogie entre les deux événements est stupéfiante. Cependant, nous voyons dans cet article deux caractéristiques essentielles. Tout d'abord Mai 68 a surpris la rédaction du Monde, nous l'avons évoqué en première partie. Devant ce déchaînement d'une partie de la jeunesse française qui veut « changer la vie », qui renie toute forme d'autorité et veut faire la révolution à l'université un journaliste comme Robert Guillain qui suit les événements chinois depuis trois ans ne peut s'empêcher de trouver quelques similitudes. Il les exprime ainsi : « Pour traduire en français le cas chinois, il faut supposer que les gardes rouges de chez nous, nos étudiants révoltés... » ; « Où a commencé la révolution culturelle de Pékin ? Comme chez nous, à l'université... » ; « Comment cela se passe-t-il à l'université de Pékin ? Cela ressemble étonnamment à ce qui se passe à la Sorbonne. Un débat bruyant, interminable et confus se déclenche pour le défoulement universel des opinions et des idées de jeunes ».

      Est-il preuve plus flagrante que Le Monde ne comprend pas ce qui se passe en France. Cet article nous intéresse car il s'agit d'une interprétation et une représentation de la RC à travers les événements nationaux. La représentation est double : d'une part RG tente d'éclairer les événements français à la lueur des événements chinois ; d'autre part il s'appuie sur les événements français pour revenir sur le déroulement de la RC : « En tout cela, cette révolution culturelle prolétarienne de Pékin, qui nous paraissait si souvent une énigme, finit par apparaître, à la lumière des événements de France, beaucoup plus intelligible. » Il y a donc une double représentation de l'événement ici, ne nous y trompons pas il n'y a guère que de l'incompréhension et du scepticisme face aux événements de Mai. Dans cet article, Robert Guillain représente les intérêts des « cadres de la société ». Son discours est du côté du pouvoir. Il se sert d'ailleurs habilement de la RC pour démontrer que le problème de l'arrêt de la production dans les usines, en France, doit très vite être résolu. Pour la première fois, dans ses nombreux articles, la RC est connotée positivement : « Mais on ne peut pas dire que celle-ci se soit doublée d'une crise économique. On n'a assisté à aucun moment à un arrêt massif et durable du travail dans les ateliers et les bureaux. IL y a eu en ce domaine des désordres ; un désastre non. ». Cette représentation positive de la RC n'a d'autre objectif que de servir les intérêts du pouvoir en place. La panique ministérielle devant l'arrêt de la production est bien partagée par Le Monde.

      À travers cet article, nous nous trouvons face à une interrogation : quelle est l'autonomie discursive des médias face à l'Etat en cas de crise à l'intérieur du pays ? Il apparaît ici qu'en cas de trouble de l'ordre public dans un pays étranger comme la Chine ayant des intérêts économiques, diplomatiques, sociaux très éloignés de la France, l'autonomie discursive du journal face à l'Etat reste facile à construire. En revanche en cas de trouble de l'ordre public national la construction de cette autonomie discursive est plus difficile. Le Monde se trouve pris entre dépendance des schémas d'interprétation produits par l'Etat et autonomie du discours.


Conclusion

      Au terme de cette étude, nous voulons tout d'abord reformuler nos conclusions provisoires.

      Le discours du Monde n'est pas uniforme sur toute la période de la Révolution culturelle. Notre analyse des rubriques ainsi que celle des dépêches nous a permis de retracer le discours du journal entre 1965 et 1969. La chronologie des événements est conforme aux connaissances historiques que nous possédions. En revanche, la difficulté d'obtenir des informations fiables est souvent déplorée par les journalistes. Cette difficulté majeure nous renseigne sur le statut de l'information en Chine. Elle constitue l'un des principaux facteurs explicatifs d'un discours qui oscille entre condamnation de la Révolution culturelle, et complaisance envers la pensée de Mao. Ce discours instable marque une profonde incompréhension des luttes pour le pouvoir qui se jouent alors en Chine Populaire.

      De plus, nous avons mis en évidence que Le Monde préfère traiter des événements politiques et institutionnels. Il privilégie les événements ayant une teneur symbolique forte, en termes de représentation du pouvoir politique et de représentation de l'autorité. Ce constat nous a ensuite conduit à formuler l'un des dogmes mis en avant par la rédaction du quotidien : Le Monde enseigne plus qu'il ne renseigne, car il est « le journal de référence ».

      Cependant, si les lecteurs font confiance aux journaux de prestige, un accord tacite sur des valeurs communes doit être passé ; il s'agit du contrat de communication. Ce contrat sous-entend que le journal et ses lecteurs sont porteurs de représentations collectives communes, correspondant aux productions sociales émanant de l'Espace public. Le mode discursif du journal se construit en accord avec les groupes sociaux qu'il représente. L'institution journalistique s'engage à accepter, puis à observer les règles qui permettent aux lecteurs de formuler des hypothèses raisonnables sur la compétence ou sur la confiance à attendre des rédacteurs.

      Concernant la Révolution culturelle, nous avons repéré deux types de représentations de l'événement dans le discours du Monde qui correspondent à deux facettes de son capital symbolique. Tout d'abord, les intérêts des « cadres » de la société sont assurés par une large interprétation de l'événement à travers le prisme des relations internationales. Puis les préoccupations d'un autre lectorat, composé d'étudiants et d'intellectuels, sont présentes grâce à la polyphonie du discours.

      Enfin, nous avons souligné le rôle normatif du Monde. Les contraintes pesant sur « l'institution Monde » placent ses rédacteurs dans un schéma de construction du journaliste émérite de l'écriture de presse documentaire et didactique ; le devoir du Monde étant de contribuer avant tout au savoir de « l'honnête homme », lui-même construction symbolique du journal.

      Les méthodes répressives employées par Mao et ses partisans pour éliminer ses opposants politiques sont présentes dans les colonnes du Monde. En revanche, la violence utilisée pour « mettre au pas les gardes rouges » et rétablir l'ordre pour la reconstruction du Parti, est beaucoup moins visible. Un bilan des pertes humaines et des violences commises manque. La sympathie de certains rédacteurs pour la Révolution culturelle et l'article de Robert Guillain comparant gardes rouges et étudiants de Mai 68, prouvent au-delà d'un mode de représentation pré-établi, que Le Monde n'a pas saisi l'ampleur des épurations et des massacres commis par les dirigeants chinois. La violence qui fait partie de l'arsenal quotidien du communisme chinois est utilisée et même exaltée selon les besoins. Elle s'exerce contre les ennemis, qu'ils soient de l'extérieur ou de l'intérieur du Parti.

      Ainsi, dans la préface rédigée en 1989 de son ouvrage (c'est-à-dire après les massacres de juin à Pékin), Simon Leys écrit : « Ces massacres ont sidéré le monde entier, et pourtant ils n'auraient dû surprendre personne. Les bouchers de Pékin seraient parfaitement en droit d'éprouver de la perplexité devant l'indignation de l'opinion internationale. Pourquoi ce soudain revirement des étrangers à leur égard ? Qu'y a-t-il donc de nouveau dans ces atrocités de juin, dont les proportions sont d'ailleurs demeurées bien modestes, si on les compare à tant d'autres opérations similaires, effectuées précédemment par ce même régime ? (...) En fait, ce n'est pas la nature du régime communiste chinois qui a soudain empiré en juin ; c'est seulement l'Occident qui a commencé enfin à y voir un peu plus clair. (...) La télévision n'était pas là pour nous montrer les massacres de la « Révolution culturelle » qui firent plus de 500 000 victimes : en 1968, lorsque l'armée réprima le mouvement des Gardes rouges, des boucheries du type de celle qu'on vient de voir à Pékin se produisirent dans des dizaines de villes. Pour l'essentiel, tous ces faits étaient bien connus ; les informations que j'ai rapportées dans Les Habits neufs du président Mao étaient toutes dans le domaine public, aisément accessibles pour quiconque lit la presse chinoise. Dix ans après ces événements, leur réalité n'avait toujours pas pénétré dans la conscience collective ; tant et si bien qu'à la mort de Mao, la plupart des personnalités dirigeantes du Monde démocratique occidental pouvaient encore rendre un respectueux hommage au despote défunt, en qui elles croyaient voir « un phare de la pensée humaine » ».

      Ajoutons qu'à partir de 1975, Le Monde est vivement attaqué par ses adversaires sur son interprétation de la Révolution culturelle. Une observation préalable doit être faite ; le journal est attaqué parce qu'il est une institution. La violence des attaques est la preuve de la réussite du quotidien. Elle ne diminue pas sa diffusion qui atteint les moyennes les plus élevées de son histoire dans les années 1975-1977, celles-là justement où il est tellement mis en question. Notre propos n'est plus ici de débattre du bien fondé de ces accusations mais d'essayer de comprendre les enjeux d'un tel débat.

      Les critiques formulées par d'autres médias envers Le Monde dans les années 70, ne marquent-elles pas en effet, le début d'une « crise de confiance liée à un état du champ journalistique caractérisé par le poids grandissant de la logique économique et par une intensification de la concurrence entre médias » 36  ? En déplaçant le centre de gravité du champ journalistique vers le pôle intellectuel, Le Monde est resté pendant longtemps sans véritable concurrent, pour occuper une position qui n'existait pas avant lui et qu'il a construite. Or, si les contestations des années 70 marquent le début d'une crise du champ journalistique ne pouvons-nous pas supposer qu'elles appartiennent au long processus qui conduira, Le Monde, en 1994, à se doter d'un médiateur ?

      Patrick Champagne tend à formuler cette hypothèse en écrivant que le rôle du médiateur est « de veiller au respect des règles déontologiques de la profession. Il est donc amené à porter une sorte de regard extérieur, au moins en intention, sur les pratiques journalistiques. (...) L'institution du médiateur est ainsi, pour les journaux qui veulent prouver à leurs lecteurs leur « sérieux », une réponse possible à la crise de confiance que semblent traverser les médias ».


[Précédent] [Suivant]