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Introduction

' L'histoire est un roman qui a été ' Goncourt.

      Carte de la Haute Savoie : voir version papier

      La mémoire est la 'fonction par laquelle sont opérées, dans l'esprit, la conservation et le retour d'une connaissance acquise'. La mémoire psychologique est une fonction d'acquisition qui permet à l'homme de s'adapter au milieu biologique et social dans lequel il vit. Pour qu'il y ait mémoire, le souvenir doit être fixé, évoqué, rappelé et retenu : la reconnaissance implique souvent un véritable effort de reconstruction du souvenir.

      De même, la mémoire de l'histoire, procède de la reconstruction du passé, parce que toute mémoire sélectionne et interprète des événements. En ce qui concerne la mémoire historique, les images mettent en scène ce que la postérité retiendra, parce que seule l'histoire est à même d'instaurer la mémoire, pour lui conférer à la fois un ancrage solide et un champ spécifique 2 .

      Arno J. Mayer 3  dénonce cette 'vogue de la mémoire' qui serait selon lui devenue un produit de consommation, que l'on 'utilise à des fins politiques' : la 'mémoire privilégie l'orthodoxie et le consensus au détriment de la liberté de pensée et de la critique. Elle tend à couper court à la discussion plutôt qu'à l'ouvrir et à l'encourager'. L'auteur nuance cependant son propos, admettant qu'il est impossible 'de connaître 'le passé simplement en tant que passé', sans intervention intellectuelle donc subjective' 4  En effet, l'histoire, nous explique Paul Ricoeur 5 , est l'héritière d'un problème qui se pose en dessous d'elle, au plan de la mémoire et de l'oubli. Il ne faut pas tomber dans le piège du devoir de mémoire, car le devoir 'prétend introduire un impératif, où il n'y a à l'origine, qu'une exhortation dans le cadre de la filiation'. Pour Ricoeur, il y a donc un travail de mémoire, et non un devoir de mémoire. Il dit aussi que : 'c'est au juge qu'il revient de condamner et de punir, et au citoyen de militer contre l'oubli et pour l'équité de la mémoire. A l'historien, reste la tache de comprendre, sans inculper ni disculper'. L'histoire a, dès lors, le pouvoir d'élargir le regard dans l'espace et dans le temps et prendre ainsi le recul nécessaire pour critiquer les témoignages.

      La représentation est une image fournie à la conscience par la mémoire. Le problème de la représentation du passé ne commence pas avec l'histoire mais avec la mémoire. Michelle Perrot 6  pense qu'il faut se méfier de la commémoration d'un événement qui ne serait qu'émotive. Le travail de mémoire n'est pas un devoir, c'est 'une nécessité, pour que le monde futur chasse de son imaginaire les traces encore si ancrées de l'inégalité entre les hommes'. De fait, la mémoire s'oppose à l'oubli. Cependant, toute mémoire 7 , qu'elle exprime le point de vue d'un individu ou celui du groupe dans lequel il s'insère, sélectionne et interprète les événements, les faits et les attitudes qui, consciemment ou non, lui semblent mériter d'être conservés, retenus et transmis. La mémoire collective est le fruit de reconstructions plus ou moins identitaires, souvent sélectives, et de fait, créatrices d'oubli.

      Les champs de la mémoire et de l'histoire sont différents nous dit François Bédarida 8 . La mémoire recherche la fidélité, quand l'histoire est en quête de la vérité : 'alors que l'histoire se situe à l'extérieur de l'événement et génère une approche critique conduite du dehors, la mémoire se place dans l'événement, le remonte en quelque sorte, cheminant à l'intérieur du sujet'.

      L'historien doit faire de l'histoire un objet de savoir et de vérité. Pour ce faire, il doit analyser les situations, faire appel à la mémoire, aux témoins 9 , tout en prenant suffisamment de distance pour critiquer les événements. L'histoire ne se contente pas de reprendre les icônes dessinées par la mémoire collective : l'histoire ne doit pas réécrire la mémoire, non plus que la mémoire ne doit se substituer à l'histoire.

      Une seconde difficulté se pose à l'historien. Paul Ricoeur 10  se demande comment 'l'attente d'un récit historique vrai' peut-être honorée par l'écriture de l'histoire. Pour l'auteur, la mémoire se dédouble, ce qui permet d'établir une différence entre la 'statique du souvenir' (comme 'image présente d'une chose absente advenue auparavant') et la dynamique de la mémoire qui se manifeste dans le 'rappel'. L'histoire aurait donc le pouvoir d'élargir le 'regard dans l'espace et dans le temps', et de développer la force de la critique dans l'ordre du témoignage. L'histoire doit donc être un instrument de la mémoire. Mais elle demeure avant tout comptable de la vérité, et ne saurait être enrôlée.

      Cette interrogation de Paul Ricoeur sur les liens entre mémoire et histoire est particulièrement pertinente et intéressante non seulement pour analyser mais aussi pour comprendre la façon dont la Commémoration du Centenaire de la Savoie française a été traitée dans la presse de l'époque. La mémoire est, d'une certaine manière, la reconnaissance de ceux qui nous ont précédé, de ce qu'ils ont vécu, mais c'est aussi une reconstruction du passé. De ce point de vue, la lecture des journaux de 1960 nous aide à appréhender, pour mieux le comprendre le problème de la représentation historique 11 . Cet anniversaire a été l'occasion de refonder une mémoire collective savoyarde, en rapportant et en rappelant d'une certaine manière, les faits historiques qui ont conduit la Savoie vers la France en 1860.

      Il est intéressant de replacer la commémoration du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France dans son contexte historique : 1960 est en effet une année riche pour l'histoire française.

      Ce que l'on appelle, en 1960, 'la question algérienne', est à l'origine du retour du Général de Gaulle sur le devant de la scène politique. Elle lui a permis d'imposer ses conceptions de l'Etat, à travers la nouvelle Constitution adoptée par référendum le 28 septembre 1958.

      Lors de son retour au pouvoir, en 1958, de Gaulle se préoccupe de conforter l'indépendance de la France. Il applique, pour y parvenir, les principes d'une gestion rigoureuse. A la période qui nous intéresse 12 , les problèmes économiques dus à l'inflation sont en passe d'être réglés, avec l'instauration du nouveau franc : le plan de stabilisation de 1958 et la dévaluation qui en a résulté semblent avoir fonctionné. De plus, bien que les nouvelles institutions ne soient pas encore rodées, elles permettent d'ores et déjà à certaines colonies d'accéder à l'indépendance, bien que la Ve République soit encore jeune et fragile.

      Les Français d'Algérie ont vu en de Gaulle un fervent partisan de leur cause. Cependant, le Président de la République eut tôt fait de constater l'unité des indépendantistes algériens, qui s'est exprimée notamment par la constitution d'un Gouvernement Provisoire de la République algérienne en octobre 1958. La lutte contre la volonté d'indépendance des Algériens s'annonce longue et douloureuse. Pour de Gaulle, il faut négocier.

      Après l'échec de la 'paix des braves', qu'il avait proposée, de Gaulle affirme le 'principe d'autodétermination' le 19 septembre 1959. Alors que les combats s'intensifient, les négociations s'enlisent. Les Français d'Algérie s'opposent au gouvernement central à l'occasion de la ' semaine des barricades ' en janvier 1960 à Alger. L'année 1960 est rythmée par ce que l'on commence alors à appeler la 'guerre d'Algérie'.

      Il est évident que sur le plan national, la commémoration du Centenaire de la Savoie française n'entre pas dans le champ des préoccupations premières. Le contexte de la décolonisation, la question de l'Algérie, et les discours gaullistes sur l'autodétermination contribuent à modeler la forme que revêt la Commémoration du Centenaire.

      D'un point de vue culturel, France et Savoie sont très proches : les périodes où elles ont été réunies sont relativement nombreuses, et ce, avant même le rattachement définitif de 1860 13 .

      Peuplée par les Celtes Allobroges, soumise par les Romains de 122 à 188 av. J.C., la région voit ensuite l'installation des Burgondes (443), dont le Royaume est annexé par le fils de Clovis (534). Elle est alors attribuée à Lothaire (843), puis intégrée au Royaume de Bourgogne (888), avant de se fondre dans le Saint-Empire (1032-1038).

      A partir du XIe siècle, l'un des ses seigneurs, Humbert Ier Blanches-Mains, puis ses successeurs l'unifient à leur profit : ils étendent leurs possessions vers le Nord (Sion, Belley) et vers l'Est (Marquisat de Turin, Val d'Aoste), contrôlant de la sorte le principal col alpin. Du XIIe au XIVe siècle, la Savoie poursuit son expansion territoriale en direction du Pays de Vaud, du Piémont, du Pays de Gex, du Valais, du Faucigny, du Beaufortin, de la Bresse, et de Nice. De Comté, elle est érigée en Duché en 1416. Dès la fin XVe siècle, les Ducs de Savoie se tournent vers la péninsule italienne : Chambéry perd son rôle de capitale, au profit de Turin, moins sujette aux invasions françaises. Il s'agit d'un grand tournant qui s'accompagne en Savoie d'une imprégnation profonde de la culture et de la langue françaises. En 1600 - 1601, un conflit oppose le Duc de Savoie à Henri IV, dont les troupes occupent la Savoie. La France annexe, lors du Traité de Lyon (1601), la Bresse, le Bugey, le Valromey, ainsi que le pays de Gex, et tente d'asseoir son influence politique et économique sur les Etats savoyards (occupation française en 1630-1631). Mais après une nouvelle occupation française entre 1690 et 1696, cette tutelle est rejetée par Victor-Amédée II (1675-1730), qui reçoit la couronne de Sicile, grâce au Traité d'Utrecht (1713), avant de l'échanger contre celle de Sardaigne en 1718-1729.

      Dès lors, la Savoie joue un rôle secondaire dans l'histoire des Etats sardes. Occupée en 1792 par la France, qui l'abandonne en partie en 1814, puis rendue au Piémont en 1815, la Savoie est, avec Nice, définitivement cédée à la France, en 1860, après une confirmation par plébiscite 14  de la volonté de ses habitants. L'idée d'une Savoie indépendante n'a pratiquement jamais effleuré l'esprit d'aucun de ceux qui, partisans ou adversaires de l'Annexion, ont eut à intervenir comme acteurs ou à influencer l'opinion 15 .

      Ces proximités historiques, mais aussi culturelles, dont la langue est un élément déterminant, avec la France ont facilité la naissance du sentiment français chez les Savoyards. Si cette réunion résulte bien d'un choix délibéré et sans équivoque, il n'en est pas moins vrai que ce tournant capital pour la Savoie est l'aboutissement à la fois d'une histoire et de procédures d'une complexité peu ordinaires.

      Cependant, l'intégration, pour pacifiée qu'elle ait été - puisque ne résultant pas d'une guerre, mais d'un accord entre Cavour et Napoléon III- ne s'est pas déroulée sans heurts. Ce transfert de cette province, de la Sardaigne vers la France, est envisagé dès 1858, lorsque Cavour propose à la France de lui céder Nice et la Savoie en échange de son aide dans la lutte qui oppose le Royaume de Piémont Sardaigne et les Etats italiens à l'occupant Autrichien. Après des incertitudes et d'autres négociations, les populations de la Savoie et de Nice deviennent françaises par le Traité de Turin, du 24 mars 1860. L'aval des populations n'était pourtant pas encore acquis. Les habitants du Chablais 16  ont d'abord demandé à être rattachés à la Suisse voisine, avec laquelle ils entretenaient des relations commerciales étroites. Le plébiscite d'avril 1860 a permis de réconcilier les Chablaisiens avec l'idée d'une Savoie française plutôt que suisse. En effet, le pouvoir napoléonien s'était engagé à créer une zone franche qui devait permettre aux Chablaisiens de commercer librement avec la Suisse. Le jour du vote, les citoyens avaient donc le « choix » 17  entre des bulletins de vote imprimés 'oui', 'non' ou 'oui et zone'. Munis de cette assurance, les Savoyards, lassés par le gouvernement de la maison de Savoie, pouvaient donner leur accord pour la réunion de la Savoie à la France. C'est ainsi que 'la Savoie devint française' 18  par 130 533 'oui', contre 235 'non'.

      Ce plébiscite a parfois été analysé comme étant la première autorisation, pour un peuple, d'accéder à l'autodétermination de manière pacifique 19 . Le principe de l'autodétermination édicte qu'un peuple doit pouvoir participer à l'élaboration de la politique du pays auquel il appartient. Né à la fin du XVIIIe siècle, -puisque découlant du principe de souveraineté nationale proclamé par la Révolution française- le droit des peuples à disposer d'eux même est largement invoqué au moment de la montée des nationalismes en Europe de la seconde moitié du XIXe siècle. C'est plus tard, dans la seconde moitié du XXe siècle, que le principe d'autodétermination recevra une nouvelle acception avec l'indépendance des peuples colonisés et l'éclatement de l'U.R.S.S..

      A la fin des années cinquante, et au début des suivantes, les colonies, bénéficiant de ce principe d'autodétermination, quittent peu à peu l'Union française. Celle-ci est remplacée en 1958, par la Communauté française. A cette époque, les Etats deviennent souverains et autonomes. La Communauté conserve néanmoins le contrôle de la politique économique, des affaires étrangères, de la défense, de la monnaie et d'autres 'domaines d'intérêt commun'. Bien qu'approuvée par référendum, la Communauté perd sa raison d'être avec l'accession à l'indépendance des territoires africains. L'année 1960 est déterminante pour la décolonisation de l'Empire français : le Dahomey 20 , le Burkina, la Cote d'Ivoire et le Mali s'érigent en Etats indépendants.

      Dans ces années de la Ve République, de Gaulle 21  est, selon Alain Peyrefitte, essentiellement non interventionniste, respectueux de l'indépendance de la presse. Il n'a, par exemple, pas de presse propre. De Gaulle estime en effet qu'il n'a pas à se mêler de la presse : il fait son devoir, elle doit accomplir le sien. Ce qu'elle ne fait pas, ou mal, d'après lui. Pour le Président de la République, la sphère politique, dont la presse fait partie, n'a de sens que sur l'orbite de l'intérêt général, national. Il a le sentiment que la presse a manqué à la France. Pendant la guerre d'Algérie, la presse a évolué avec de Gaulle.

      A cette époque, la Savoie est française depuis cent ans, et il convient, à l'heure où beaucoup souhaitent quitter la France, de commémorer cet événement. On constate que le Centenaire de 1960 fut fêté dans un incontestable esprit d'événement national et de patriotisme français.

      Lacordaire écrit que 'l'homme a besoin de fêtes', parce qu'il a besoin de sortir par 'des secousses de l'ombre monotone de sa vie'. La fête constitue un événement où se retrouvent l'insolite (la rupture avec le quotidien), la convivialité (l'appartenance à une communauté), et un certain élan. La fête permet de transmettre des coutumes et des connaissances. Chaque société contemporaine a sa fête, qui est l'expression d'une culture commune.

      Si la fête est aujourd'hui banalisée, il est plus rare de la voir organisée à l'échelle d'une région, par un pouvoir central. Les fêtes qui ont été organisées à l'occasion du Centenaire de la Savoie française ont perdu toute spontanéité. Tout y était minuté : leur caractère artificiel se traduit par un phénomène de récupération. Ces fêtes ont été récupérées politiquement, notamment par les partisans de l'autodétermination en Algérie, qui ont fait des Savoyards, le premier peuple à choisir librement de leur destin.

      Lors des fêtes populaires organisées pendant l'été 1960, la commémoration n'est qu'un prétexte. L'objectif n'est plus, semble-t-il, de commémorer l'anniversaire du rattachement, mais de faire oeuvre de promotion pour le tourisme en Savoie.

      Pourtant, à l'époque, il n'est pas question de demander une quelconque indépendance de la Savoie. Les Savoyards sont fiers d'être français, et n'envisagent pas de quitter leur pays 22 . Cette interprétation était dans la ligne de la Savoie française dont l'image s'est développée sous la Troisième République, du reste c'est déjà de cette manière que le Cinquantenaire de l'Annexion avait été commémoré, en 1910.

      Le Centenaire a été l'occasion pour la Savoie d'organiser des fêtes, des manifestations culturelles permettant de se souvenir des traditions savoyardes. Le Centenaire a également permis, par le biais d'articles, de refonder une mémoire collective qui allie, à la fierté d'être Français, le bonheur d'être Savoyard. Dès lors, quel est le contenu de la mémoire collective qui a été dessinée pour la Savoie ? A la différence de Nice, où les festivités gardèrent un caractère plus local et plus folklorique, c'est à Paris, par l'accueil des élus savoyards à la Sorbonne et sur les Champs Elysées, que le Centenaire vint chercher sa consécration.

      Nous verrons dans un premier temps, les conditions du rattachement de la Savoie à la France, avant de nous pencher sur la façon dont la mémoire collective a retenu et interprété ces événements cent ans après, puis d'étudier concrètement les fêtes organisées pour le Centenaire.


Première partie : Histoire et Mémoire de la Savoie


I. Rappels historiques sur la Savoie

      Les événements parisiens de février 1848 qui renversent Louis-Philippe font éclater dans toute l'Europe des révolutions en chaîne qui libèrent un tumultueux « printemps des peuples » 23 . Le royaume de Piémont Sardaigne n'est pas épargné. Le 4 mars est proclamé à Turin le « Statut fondamental », une constitution copiée sur la Charte française de 1830, que les Français viennent d'abolir. Il crée une monarchie parlementaire qui donne au peuple les libertés de croyances, d'association, de presse et d'expression.

      Dans le même temps, Charles Albert se met en tête de libérer la péninsule italienne du joug autrichien. Après quelques succès initiaux, l'armée coalisée des Etats italiens sous le commandement de Charles Albert essuie des revers : les Autrichiens ne veulent pas céder.

      Après l'échec d'une nouvelle tentative, le 23 avril 1849, jour du désastre de Novare, il abdique en faveur de Victor Emmanuel II. Le jeune roi (il a 23 ans lorsqu'il monte sur le trône) a l'ambition de faire l'unité italienne autour du Piémont. Mais pour lui, le Piémont manque de puissance pour la mener à bien dans l'immédiat. Pour donner de la puissance à son royaume, il nomme le Comte de Cavour à la tête de son gouvernement, qui sera Président du Conseil de 1852 à 1859, et en 1860 -1861.

      Ce dernier estime que, pour faire l'Italie, il faut réunir deux conditions. D'abord, il faut faire du Piémont un pays fort, en l'industrialisant et en modernisant son économie. Ensuite, il faut gagner la France à la cause italienne, pour en faire un allié militaire. Cette vision est tout à fait en accord avec la philosophie de l'Empereur Français, qui pense avoir pour mission celle d'aider les peuples à faire leur unité.

      Durant la décennie 1849-1859, Victor Emmanuel se consacre donc à la modernisation de son Royaume, pour préparer une nouvelle lutte contre l'Autriche, pour l'indépendance et l'unification de la péninsule italienne. La Savoie est un peu oubliée du Royaume, et ne participe que de loin à l'essor économique piémontais. Un sentiment de lassitude se fait jour, devant l'indifférence et l'ingratitude 24  du gouvernement : la perspective d'une intégration à la France gagne du terrain.

      A partir de 1855, le climat politique s'alourdit en Piémont. Une crise économique cyclique s'abat sur l'Europe, que l'économie piémontaise, endettée par sa modernisation a du mal à surmonter.

      Cavour cherche à relancer la question italienne, et trouve en Napoléon III un allié, disposer à briser avec lui le pôle conservateur -Prusse, Russie, Autriche- qui paralyse l'Europe depuis le Congrès de Vienne en 1815. De son passage parmi les Carbonari, Napoléon III a conservé une solidarité avec les peuples opprimés, et est très sensible à la question des nationalités.

      La solution vient d'Orient, où la France et l'Angleterre interviennent dans un conflit qui oppose la Russie et l'Empire Ottoman sur la protection des « lieux saints » de Jérusalem. Le siège de Sébastopol s'enlise, les alliés franco-britanniques cherchent des soutiens : la guerre de Crimée permet à Cavour d'entrer dans le « concert des nations ». En échange de sa participation à la guerre, il est prévu que le Royaume de Piémont-Sardaigne participe au Congrès de Paris et pose la question de l'unité italienne.

      Lors du Congrès de Paris, Cavour met en scène un atout inattendu : la Comtesse de Castiglione. Cette jeune femme italienne, très titrée, est d'une grande beauté. Cavour décide d'utiliser ses charmes : Napoléon III succombe. Cette liaison a, dit-on, beaucoup influencé la politique italienne de l'Empereur français.

      Le Congrès de Paris s'achève sans que la question italienne n'ait été abordée, en dépit des manoeuvres de Cavour. L'Europe est de nouveau en paix. Pour rouvrir la question italienne, il faut maintenant justifier d'un motif de rupture avec l'Autriche. Le Piémont ne peut seul mener à bien cette entreprise : l'aide de la France est nécessaire. L'attentat d'Orsini contre Napoléon III met d'abord en danger l'entente franco-piémontaise : l'Empereur accuse le Royaume libéral d'être l'instigateur de cet attentat. Orsini saura pourtant retourner la situation en écrivant à Napoléon que « les sentiments de sympathie de [Sa] Majesté ne sont pas pour [lui ] un mince réconfort, au moment de mourir ». Cavour, ayant connaissance de cette lettre, la fait publier dans la Gazette Piémontaise. L'Empereur touché, veut gracier Orsini, mais n'y parvient pas du fait de l'opposition du Conseil privé.

      Pour s'amender, il manifeste une volonté de dialogue, et invite secrètement Cavour à Plombières, « pour causer de l'état de l'Italie ». Le 21 juillet 1858, Napoléon III et Cavour se rencontrent à Plombières, où ils établissent un traité secret. Cet accord prévoit qu'en l'échange de l'appui militaire français au Piémont dans une guerre contre l'Autriche, la France sera indemnisée par l'annexion de la Savoie et de Nice. Cavour respecte le principe des nationalités, professé par Napoléon III. Dès lors, sur le principe de céder la Savoie à la France, il ne voit pas d'objection, mais il reste plus hésitant quant à la cession de Nice, car il estime que 'les Niçards tenaient par leur origine, leur langue et leurs habitudes plus au Piémont qu'à la France'.

      Toujours selon cet accord, une victoire italienne ferait de l'Italie du Nord un royaume de Haute-Italie, composé de la Lombardie, de la Vénétie, et des Romagnes, donné à la Maison de Savoie. On ne laisserait au Pape que Rome et ses environs, tandis que le reste de l'Italie formerait un royaume central. La confédération d'Italie ainsi formée serait présidée par Pie IX, lequel est placé sous l'aile de la France. Pour sceller cet engagement, le cousin de l'Empereur, Jérôme-Napoléon doit épouser Clothilde, la fille du roi de Piémont-Sardaigne, Victor-Emmanuel II.

      Le traité signé, Cavour cherche à entrer en guerre avec l'Autriche. La guerre contre l'Autriche est entamée en janvier 1859, après un ultimatum autrichien. Fidèle au traité, la France intervient, bien que n'étant pas préparée.

      Les alliés enchaînent les victoires, dont celle de Magenta le 4 juin, puis celle de Solférino, le 24. Ces deux batailles sanglantes gagnées plus par chance que par mérite militaire conduisent Napoléon III, qui en a conscience, à suspendre les opérations militaires le 6 juillet. En trois jours, la paix est conclue : le souverain autrichien signe une suspension d'armes, puis le 11 juillet, les deux souverains se rencontrent à Villafranca et s'accordent sur les grandes lignes de la paix. Le Piémont annexe alors la Lombardie, mais la Vénétie reste dans le giron autrichien. Voyant que les termes de Plombières ne sont pas respectés, Cavour déçu décide de démissionner.

      Après l'armistice de Villafranca, entre Napoléon III et François Joseph le 11 juillet 1859, l'Italie centrale est en état d'insurrection : la Toscane, Bologne, Modène et les Romagnes (territoire du Pape), réclament leur rattachement au Piémont, et envoient, pour défendre leur choix, une délégation à l'Empereur. Napoléon III commence par s'y refuser car une telle extension du royaume de Turin pourrait remettre en question la survie des Etats du Pape, dont il s'est érigé en protecteur. Si l'Angleterre est favorable à l'unité italienne, la Prusse est réservée, et l'Autriche, qui occupe des terres italiennes s'y refuse. Napoléon III hésite sur la conduite à tenir.

      C'est l'apparition en Italie centrale, de mouvements révolutionnaires qui donne une nouvelle impulsion à l'unification italienne. Ces soulèvements, soutenus par Victor-Emmanuel II débouchent sur des plébiscites en faveur d'un rattachement au Piémont. Napoléon III - bien que traditionnellement protecteur du Pape, et de ses intérêts, et malgré les protestations des catholiques français- se saisit de l'occasion pour réactiver les accords de Plombières : en échange de l'annexion par le Piémont des territoires de l'Italie centrale, il obtient la cession de la Savoie et de Nice à la France.

      Cavour revient alors au pouvoir et signe, avec la France, le Traité de Turin le 24 mars 1860. Les termes de ce traité sont relativement proches de ceux du Traité de Plombières, et prévoient que le Piémont aura l'Italie centrale, la Toscane et les Romagnes. Des plébiscites sont alors organisés qui permettent le rattachement de Naples, de la Lombardie et de l'Emilie-Romagne au Piémont, tandis que Nice et la Savoie reviennent à la France. Grâce à l'expédition de Garibaldi et des Mille, l'unité est faite par une jonction avec Victor-Emmanuel II, le 26 octobre 1860. Pour compenser le risque militaire que représente la création en Italie d'un Etat unifié, et en vertu du « principe des nationalités », la France annexera les provinces de Nice et de la Savoie, après une consultation populaire approuvant ces nouvelles dispositions.

      Dès lors, le rattachement de la Savoie à la France ne fait plus de doute. La préparation du plébiscite s'accélère, et les négociations vont leur train avec le Nord de la Savoie, pour que le plébiscite soit un succès total. Cependant, il faut également négocier avec la Suisse, qui compte sur cette cession pour agrandir ses possessions territoriales. Par chance, la volonté de Napoléon III rejoint les aspirations savoyardes, qui attendent beaucoup de la France, et qui lui assurent un succès total, bien que les conditions de la démocratie, nous le verrons, n'aient pas vraiment été respectées.


A. Les conditions de l'Annexion


1. Les termes du traité

      Cavour, sous l'impulsion du roi, entreprend une politique de laïcisation de l'Etat et de suppression des congrégations religieuses. L'épiscopat savoyard est à la tête de la résistance catholique. Sous la conduite de Pantaléon Costa de Beauregard 25 , les députés catholiques, qui sont élus par un corps électoral représentant 2,5% environ de la population, prennent ce débat à coeur, en affirmant leur identité savoyarde, dans un Parlement majoritairement tourné vers l'unité italienne. Savoie et Piémont n'ont plus grand chose en commun. La politique de laïcisation, doublée du divorce entre Italiens et Savoyards, conduit le clergé et les notables catholiques à se prononcer en faveur d'un rattachement à la France, plus conservatrice, et plus respectueuse des prérogatives de l'Eglise.

      Les journaux locaux sont des organes politiquement très engagés. Le Courrier des Alpes 26 , estime dans son édition du 03 janvier 1860, que, pour la Savoie, la situation née de la construction italienne est fausse, car cette dernière ne fait pas partie d'un royaume italien en gestation auquel elle est pourtant rivée : 'La phase actuelle du journal conservateur de la Savoie est de réclamer l'annexion de la Savoie à la France. Ce sont les circonstances qui l'ont déterminé à suivre cette polémique, dont il ne dissimule pas le caractère critique et la gravité exceptionnelle. '

      Selon Claude Melchior Raymond 27  la question savoyarde pose un double problème. Pour les Italiens, d'abord, dont elle entrave la marche à l'unité, et pour les Savoyards eux-mêmes, qui sont amenés à être citoyens d'un pays dont ils ne comprennent pas la langue, ni les moeurs : la Savoie se sent abandonnée car la Monarchie Sarde se désintéresse de son berceau, qui n'a que peu de représentants à la Cour. Le journal se fait donc le porte-voix d'une Savoie qui se réclame française et qui 'demande grâce et fait tous les efforts pour que l'on brise des amarres qui la retiennent dans des eaux qui ne sont pas les siennes.' Se livrant à une critique en règle du Piémont, beaucoup moins généreux que la France, notamment sur le plan universitaire, le numéro du 25 janvier 1860 du Courrier des Alpes est saisi. Le rédacteur dénonce alors une atteinte aux intérêts de la Savoie, et se pose en 'interprète dévoué de l'expression de [son] pays ', et accuse le gouvernement de Cavour de ne pas vouloir 'rendre l'annexion de la Savoie trop facile à la France'. Pourtant, l'annexion de la Savoie à la France est perçue comme étant 'l'unique condition de sa prospérité ' 28 . Le 10 mars 1860, le cabinet Sarde, par la voix du gouverneur Orso Serra 29 , consent à se séparer de la Savoie : les Savoyards pourront alors avoir la nationalité française, le Courrier des Alpes estime que 'le Piémont rend les armes '.

      Le Traité du Turin, signé le 24 mars 1860 établit les conditions de cession de la Savoie et de Nice à la France. La seule réserve concerne la clause de neutralisation de la Savoie du Nord, dont le statut est renvoyé à une négociation ultérieure entre la France, la Suisse, et les signataires du Congrès de Vienne de 1815 30 . La 'Zone franche' n'est pas mentionnée à ce moment-là : elle ne saurait donc être désignée comme étant une condition préalable de la cession. Le Roi de Piémont-Sardaigne y consent en effet, à la condition que cette réunion soit effectuée 'sans nulle contrainte de la volonté des populations '.


2. Les aménagements au Traité du 24 mars

      En Savoie, deux tendances s'affichent, pour ou contre la réunion à la France. Le partie méridionale du Duché est très liée à Lyon et au Dauphiné, de par la position géographique de ses villes principales, telles que Chambéry ou Albertville. Les populations sont donc attirées par un rattachement à la France. Au nord, au contraire, Chablais, Faucigny et Genevois sont sous l'influence directe de Genève. Les traités de 1815 et 1816 ont placé ces régions en dehors des douanes sardes. Les populations de ces régions redoutent de voir leur commerce avec la Suisse et leur économie locale remis en question par un changement de nationalité.

      En Savoie du Nord on s'inquiète d'une éventuelle annexion à la France dès 1859. Au début du mois de Février 1860, les communes de Saxel et de Boëge 31  envoient au Journal de Genève des adresses dans lesquelles elles se déclarent favorables à leur rattachement à la Confédération Helvétique, plutôt qu'à la France. Ce mouvement que Paul Guichonnet 32  qualifie de 'prise de position massive, comme une parade pour que la Savoie du Nord conserve ses relations commerciales avec Genève', s'amplifie à vingt trois communes 33 .

      Une campagne de signature réclamant le rattachement d'une partie de la Savoie du Nord à la Suisse s'organise. A Sciez, par exemple, la liste 34  propre à la commune comprend 124 partisans d'un rattachement à l'Hélvetie, dont le tiers, ne sachant écrire, se contente de signer d'une croix en face de leur nom. Ces 124 signatures représentent environ 23% du corps électoral en 1860.

      Cette campagne de pétitions est orchestrée par le gouvernement de Berne 35 , qui se sent menacé par l'avènement d'un grand Etat à ses

      frontières. La Confédération Helvétique proteste contre l'annexion par la France de la Savoie du Nord, se fondant sur la neutralisation des districts de la Savoie, stipulée dans les Traités de 1815. Pour le ministre français des Affaires Etrangères, M. Thouvenel la renonciation consentie par le gouvernement sarde à la possession de la Savoie est un droit essentiel de la prérogative souveraine du roi Victor-Emmanuel II. La Suisse ne saurait être concernée. Quant à la neutralité qui semble à la Suisse une garantie de sécurité pour elle -puisqu'elle veut tenir la France à distance de Genève-, M. Thouvenel estime qu'il y a lieu d'examiner, avec les puissances signataires des Traités de Vienne, si la lettre de ces traités souffre quelque violence de la convention passée avec le Piémont-Sardaigne, et annonce que, sur ce point, l'Empereur est disposé à adopter les dispositions que voudront lui soumettre les puissances consultées.

      

Pétition de 124 habitants de Sciez, demandant le rattachement à la Suisse, en février 1860

      Napoléon III va jusqu'à envisager, pendant un temps, de céder le Chablais et le Faucigny à la Suisse. Le 15 mai, une proposition de l'Empereur prévoit de céder la partie occidentale du Bas-Chablais, à l'ouest du Foron 36 . Dans cette dernière proposition, le Salève et les Voirons ne font plus partie du projet de cession à la Suisse. Les Suisses entendent obtenir plus et demandent une conférence internationale. Mais à cette époque, les puissances du Congrès de Vienne se sentent plus concernés par le tracé de la nouvelle Italie que pour des querelles de frontières entre la France et la Suisse. La conférence n'aura jamais lieu. La Suisse perd donc la partie et la France ne cède rien, pas même le Bas-Chablais.

Le 18 février 1860, le Courrier des Alpes, dénonce ces 'manoeuvres pétionnaires', qui seraient destinées à 'détacher de la vieille famille savoisienne les provinces du Chablais, le Faucigny, et même d'une partie de celle d'Annecy [...] diviser la Savoie, ce serait déchirer son histoire'.

      Quelques jours plus tard 37 , le journal propose 'une combinaison qui concilie tout admirablement, et qui pour le Chablais et le Faucigny se résume par ces mots : France et zone'. Les élus de la Savoie envoient tant à Napoléon III qu'à Victor-Emmanuel II, une missive qui reprend ce projet. L'Empereur abandonne alors toute idée de cession de tout ou partie de la Savoie à la Suisse tout en ménageant les habitants de la Savoie du Nord et propose d'étendre au Chablais, au Genevois et au Faucigny la zone franche créée en 1815 pour le Pays de Gex. Cette proposition a en plus l'avantage de permettre à la Savoie catholique de voir ses traditions culturelles respectées : la Savoie se sent française par sa langue, ses moeurs, sa situation géographique, et sa religion.

      En cas de cession, non seulement l'unité savoyarde serait remise en question par une séparation entre une Savoie du Nord - qui serait suisse- et le reste de la Province - intégrée à la France- mais en plus il faudrait cohabiter avec une communauté genevoise à dominante protestante. Le Patriote Savoisien 38  daté du 19 février 1870 explique, rétrospectivement, ce qu'est la zone :

' Pour rallier à la France une majorité hésitante, on chercha à donner satisfaction aux intérêts du pays et l'on proposa de lui accorder les franchises douanières concédées jadis au Pays de Gex ; les arrondissements de Thonon et Bonneville, l'arrondissement de Saint-Julien et jusqu'aux Usses devaient être laissés en dehors des lignes de douane. La Savoie du Nord vota unanimement 'Oui et Zone', et un décret du 12 janvier 1860 fixa les limites et les immunités de la zone. La zone fut donc une des conditions de l'annexion à la France ; la suppression ou l'amoindrissement de la zone annulerait le pacte d'union.' 39 

      Avec cette proposition, la campagne pro-Suisse perd de ses motivations, puisque les intérêts économiques de la région sont assurés : la pétition engendrée par les 'agents de la propagande suisse' est anéantie, et l'annexion de la Savoie à la France, est envisagée comme étant un fait certain 40 .

      Le 6 mars 1860, commencent alors à paraître dans le Courrier des Alpes des déclarations spéciales des habitants du Chablais contre le démembrement de la Savoie. Partager la Savoie, en effet, équivaudrait à lui dénier son histoire et à remettre en question ses spécificités culturelles et historiques. Le rédacteur du journal estime alors que

' [tous les signataires de ces déclarations] représentent mieux les intérêts moraux et matériels d'un pays que les noms inconnus ou apocryphes publiés dans les colonnes du Journal de Genève [...] [ces] citoyens récemment honorés des suffrages des électeurs seront d'un poids plus grand que les quarante et un Détraz de la Commune d'Orcier'.

      En effet, les signataires de ces déclarations sont majoritairement des notables, des membres du clergé ou des propriétaires, c'est-à-dire, des personnalités, qui sont, de par leur condition sociale, attirées par le régime conservateur de l'Empire.


3. Plébiscite et résultats

      Conformément au voeu de Cavour, pour lequel une annulation serait une violation du Statut 41 , et malgré la signature du Traité de Turin le 24 mars 1860, les élections législatives sardes sont organisées. En Savoie, on compte dix-huit collèges électoraux, dont seize relèveront, à l'issue des scrutins des 25 et le 29 mars 1860, du parti français.

      Le 29 mars, il y a ballottage au collège électoral de Thonon, entre J. Beaurain, syndic de la Ville, et candidat du parti français, soutenu par le Courrier des Alpes, et Henri Faurax, membre du comité sardo-suisse, établi à Genève. Une campagne active est menée en faveur de la Suisse, soupçonnée de vouloir faire du Lac Léman, son lac. En effet, John Perrier, un orfèvre de 39 ans venu de Suisse tente de soulever, en vain, la population thononaise : quatre Genevois hissent des emblèmes suisses sur les arbres de la place du Château, mais dans la matinée, ceux-ci sont enlevés. Il semble surtout que cette équipée soit celle d'ivrognes, plus que celle de citoyens suisses motivés à entretenir l'agitation en faveur de leur pays. A Thonon, malgré tout, c'est le parti français, en la personne de J. Beaurain qui l'emporte.

      La campagne pour le plébiscite fait rage. Les élections doivent avoir lieu les 22 et 23 avril 1860. En prévision du plébiscite, les grands moyens sont employés. Sous l'impulsion bonapartiste, on remanie le personnel administratif pour ne garder que les éléments « sûrs » : les syndics non favorables à l'annexion sont démis de leurs fonctions. Des journaux, tel le Bon Sens, soutiennent cette sélection administrative :

'Il faut avoir à la tête de chaque commune un syndic franchement dévoué à l'annexion française, car c'est lui qui doit donner l'impulsion et présider aux opérations électorales. Un syndic dévoué au ' piémontisme ' ou faisant des voeux pour la Suisse serait tout à fait déplacé dans une pareille circonstance' 42 .

      Un certain nombre de syndics démissionnent avant d'être destitués. Pour les plus récalcitrants, on a même rédigé un formulaire permettant de révoquer les syndics qui ne 'paraissent pas avoir accepté favorablement les conséquences du Traité de Turin'.

      Le Courrier des Alpes du 17 avril 1860 explique le déroulement du vote, arrêté le 7 avril par une circulaire des gouverneurs-régents Bertier et Lachenal. Les opérations électorales doivent avoir lieu par commune, au scrutin secret, et après appel nominal. Doivent donc voter, tous les Savoisiens de plus de 21 ans et bénéficiant de leurs droits civils, régulièrement inscrits, et domiciliés dans la même commune depuis six mois au moins. En effet, tous les citoyens doivent voter : 'aucune excuse ne peut dispenser de l'obligation de voter '. Enfin, l'administration doit se charger d'envoyer à chacun un bulletin de vote, mais des bulletins seront également disponibles dans chaque salle de votation, soit qu'ils seront imprimés, soit qu'ils seront restés blancs, et accompagnés du nécessaire pour écrire. En réponse à la question : 'La Savoie veut-elle être réunie à la France ?', on ne peut inscrire que 'oui' ou 'non', et les bulletins 'oui et Zone'-qui sont issus de la proposition de créer, en Savoie du Nord, une zone franche, permettant aux habitants de la région de concilier les avantages d'un rattachement à la France, et de ceux qui auraient résulté d'un rattachement à la Suisse- seront comptabilisés dans les 'oui'.

      Le 18 avril 1860, paraissent les résultats de plébiscite organisé à Nice quelques jours plus tôt : sur 6 821 votants, dix seulement ont voté contre le rattachement de Nice à la France. La proclamation de ces résultats doit infléchir le vote des citoyens en faveur de la France. Dans cette même optique, quatre jours avant le scrutin, annonce est fait à la population de la future visite de l'Empereur : il semble que la victoire du parti français lors du plébiscite soit acquise. Les citoyens doivent être sensibles à ce voyage, car les rois sardes ne se sont pas déplacés dans la Province depuis 1849. Il s'agit là de montrer que l'Empereur se soucie plus de la Savoie que le roi de cette province lui-même.

      A la mi-avril, Victor-Emmanuel II rappelle ses fonctionnaires non savoyards afin de ne pas influencer le vote. Les électeurs sont appelés aux urnes au son du tambour. La chasse est faite aux abstentionnistes, qui s'ils ne se sont pas déplacés pour voter le premier jour, reçoivent la visite du garde-champêtre, et sont invités à s'exprimer le lendemain. A Thonon, des observateurs étrangers dénoncent des menaces, et des intimidations faites par les autorités à l'encontre des électeurs 43 . Même si L.E. Piccard, dans Thonon, Evian et le Chablais Moderne 44 , déclare que le 'peuple a été plus libre que jamais d'exercer ses droits', puisque les soldats piémontais ou les troupes françaises étaient absents, et que seule la milice nationale était présente, non pour exercer une quelconque pression, mais pour assurer le maintien de l'ordre. D'une manière générale, le vote s'est déroulé dans le calme, au sein de manifestations d'enthousiasme.

      Les conditions du vote n'ont pas été très démocratiques, nous l'avons vu : les partisans notoires de la Suisse n'ont pas reçu de carte pour le vote, et souvent le dépouillement a eu lieu au soir du premier jour, ce qui n'a pas manqué d'influencer les retardataires. Cependant, le Courrier des Alpes prend, le 25 avril 1860, l'exemple d'un électeur ayant voté ' non ' pour démontrer que la liberté de voter était complète... Force est pourtant de constater que cette liberté n'est pas toujours avérée : à Sciez, par exemple, il n'est pas prouvé que des bulletins 'non' aient été proposés aux votants, puisque seuls ont été retrouvés des bulletins portant mention 'oui et zone'.

      Dans le Courrier des Alpes, paraît le 28 avril 1860. une lettre d'un observateur concernant les élections qui ont eu lieu dans la commune de Sciez :

Cette commune, étant la plus considérable du bas Chablais après les deux villes 45 , avait été travaillée d'une manière incroyable par Genève. De hautes nominations avaient été faites par la Suisse. Cependant, le 22 avril est arrivé, et 450 ' oui ' ont écrasé le seul ' non ', qui ait osé se cacher dans les plis d'un papier indiscret. Quelques malades n'ont pu voter, et de plus, la Suisse nous a enlevé les voix de quelques hommes qui étaient allés travailler les vignes dans le canton de Genève.
On a aujourd'hui suspendu, en guise de drapeau, un vieux chiffon. Un conseiller communal l'a arraché et jeté dans le Foron. Pauvre Suisse ! Comme elle se fait mépriser depuis quelque temps parmi nous!

      Les résultats sont publiés pour la région de Chambéry le 24 avril 1860, et pour le reste de la Savoie, dans les jours suivants. Ils sont salués comme étant l'avènement d'une 'ère nouvelle pour la Savoie ' 46 , et la réalisation d'un adage très répandu en Savoie à l'époque : 'Nos coeurs vont où coulent nos rivières'. Pourtant, ces résultats n' étaient pas déterminants pour le rattachement de la Savoie à la France : le plébiscite n'en était que l'approbation a posteriori.

      Le 1 mai 1860, la Chambre d'appel proclame officiellement les résultats obtenus en réponse à la question : ' La Savoie veut-elle être réunie à la France ?' Les chiffres officiels sont les suivants :

      Inscrits : 135 449

      Votants : 130 839

      Oui : 130 533

      Non : 235

      Abstentions : 4 610

      Les résultats sont un triomphe pour les partisans du 'oui'. Depuis le 24 mars 1860, la Savoie n'est plus, au regard du droit international, sarde, pourtant, elle n'est pas encore française. En effet, le Parlement de Turin doit auparavant ratifier le traité du 24 mars 1860, et Cavour tarde à le soumettre au vote. Enfin, le 12 juin 1860, le Sénat approuve le traité du 24 mars 1860 par 92 voix contre 10 47 . Et, le roi, Victor-Emmanuel II sanctionne ce même jour la loi réunissant la Savoie à la France : l'annexion est consommée, et la France peut prendre officiellement possession du territoire le 14 juin 1860.

      Durant une période de transition, il y a cohabitation des administrations sarde et française : ainsi, c'est l'Intendance Royale qui organise les proclamations du futur plébiscite, puis l'administration napoléonienne prend le relais pour son organisation. Cette dernière semble, dès lors, se comporter comme en terrain conquis, ce qui ne sera, par la suite, pas sans conséquences dans les relations entre les administrés et leur administration. Ainsi, le 18 juin 1860 48 , le cabinet du Préfet, 'en mission pour l'Empereur', s'adresse en ces termes au Trésorier provincial :

'Vous avez dû recevoir du gouvernement sarde l'ordre de tenir à disposition du gouvernement français la totalité des fonds composant votre encaisse [...]. S'il en était autrement, vous n'en devriez pas moins suspendre tout envoi à Turin. Je vous ai invité à ouvrir à partir du 14 juin, une comptabilité nouvelle au nom du gouvernement français, en suivant vos formules ordinaires'.

      Le 1 septembre 1860, ainsi que le prévoyait le traité de Turin du 24 mars 1860, le gouvernement français cessera tout paiement pour le compte du gouvernement sarde, cependant, beaucoup de fonctionnaires sardes restent en place, même s'ils sont forcés de changer progressivement leurs habitudes.


B. L'intégration à la France

      La Savoie a eu du mal à s'habituer à la nouvelle administration, certes efficace, mais sévère, et qui n'était pas tempérée, comme sous le régime sarde, par la possibilité de se plaindre publiquement des fonctionnaires. Le clergé, très pro-français lors du plébiscite évolue rapidement, pour se retrouver dans l'opposition à la fin de l'Empire.


1. Les aspirations savoyardes

'Maintenant que l'annexion est accomplie, il apparaît que la Savoie avait toutes les raisons pour désirer sa réunion à la France. Province d'un Etat italien, la Savoie était séparée de l'Italie non seulement par les Alpes, mais par ses moeurs, ses traditions, ses habitudes et la langue. Au parlement de Turin, les députés de Chambéry et d'Annecy parlaient français. Ils étaient étrangers au sein même de la représentation nationale, car la plupart des députés italiens ne les comprenaient pas'  49 .

      En juin 1860, le Courrier des Alpes énonce une série d'aspirations de la Savoie. Dans cette allégorie, le rédacteur a soin de rappeler tous les noms illustres que la Savoie a connus. Il souhaite ainsi démontrer que la Savoie est tout à fait sa place en France, et qu'elle n'a rien à envier aux autres régions, qui sont pourtant françaises depuis plus longtemps : ainsi, Joseph de Maistre 50  est-il salué pour ses écrits. On fait, de plus, référence à Rousseau, qui passa beaucoup de temps en Savoie, et à Alphonse de Lamartine, qui vécut une passion amoureuse avec Madame Charles, sur les rives du Lac du Bourget 51 . Avec un tel passé littéraire, le rédacteur ne manque pas de noter que la Savoie se doit d'avoir son Université à Chambéry...

      La Savoie était jusque là enfermée entre des barrières géographiques et douanières, carcan qui empêchait son développement. En effet, le débouché naturel de ses produits aurait dû être les Etats sardes, mais le coût du transport rendaient vaines de telles transactions. Se tourner vers la France était onéreux en droits de douanes. Le rattachement à la France doit donc permettre à la Savoie, dans l'esprit des Savoyards, de devenir une province plus riche, en lui fournissant des voies de communications et des débouchés.

      La ' Zone ' est un terme générique qui recoupe en fait, à l'époque, trois zones, crées à des époques différentes 52 . Celle qui est située aux environs de Saint Julien en Genevois est née en 1816, à la suite d'un traité entre la Suisse et la couronne piémontaise, et englobe un territoire de 151 Km². La zone sarde de Saint-Gingolph est issue d'une décision unilatérale du Piémont-Sardaigne en 1829. Enfin, la grande Zone, dite d'annexion, qui regroupe plus de 300 km² est née de la volonté de la France, pour ne pas risquer l'échec du plébiscite. Dès le 12 juin 1860, paraît un décret impérial qui organise la zone franche 53  et ordonne la liberté du commerce. Cette zone doit englober les deux zones préexistantes, les arrondissements de Thonon et Bonneville, ainsi qu'une 'très large portion de celui de Saint-Julien, et une parcelle de deux communes de l'arrondissement d'Annecy, Evires et Thorens'. Sur les 289 que compte le Chablais, le Faucigny et le Genevois, 203 communes relevaient de la Zone. Elle représente donc avec 109 717 habitants, 67,2 % de la population et 65,2 % du territoire 54 .

      Cette Zone franche constitue réellement l'une des préoccupations majeures des Savoyards du nord, car elle permettait d'avoir avec la Suisse une liberté des échanges : ainsi, une lettre adressée à un sénateur l'exprimait en ces termes :

' Confiants dans la parole de sa Majesté de sauvegarder leurs intérêts en reculant la ligne douanière de manière à ne pas entraver leurs relations avec Genève [...], ils savent aussi que le gouvernement impérial sait donner satisfaction à tous les besoins, et que [les provinces savoyardes] auront leur part dans les travaux publics qui doivent sortir la Savoie du marasme où elle se languit depuis plus de quarante-cinq ans.'

      Pourtant, tous ne l'acceptent pas, et en particulier les annéciens, qui voient leur région nettement affaiblie sur un plan économique, par une mise en concurrence directe avec Genève. La production agricole du bassin annécien ne bénéficie pas en effet de la franchise douanière. Ainsi, le Bon Sens 55 , bien qu'il ait soutenu la proposition 'Oui et Zone', entame au début mai 1860 une campagne dénonçant cette Zone franche :

'La Zone est une excellente chose pour les communes qui sont autour de Genève, à une certaine distance seulement, on pourrait même l'admettre pour le Chablais, mais est-elle nécessaire aux hautes vallées du Faucigny qui auront, par les chemins de fer projetés, une sortie naturelle vers la France'.

      Mais cette missive montre tout de même assez fidèlement les attentes des Savoyards du Nord, qui accusent les Sardes de leurs tous maux : quarante-cinq ans marquent en effet la date à laquelle la Savoie est revenue, suite au Congrès de Vienne de 1815, dans le giron du royaume de Piémont-Sardaigne. La demande de voies de communications et de routes n'est pas nouvelle en Savoie, mais le gouvernement sarde refusait de prendre en charge une part des dépenses occasionnées.

      Durant l'été 1860, l'Empereur et l'Impératrice viennent en Savoie. Le 31 août 1860, ils arrivent à Thonon, où les attendent des acclamations enthousiastes de la population, qui a édifié, pour l'occasion des arcs de triomphe. C'est là que Napoléon III décide, par un décret d'utilité publique, de l'aménagement du Port de Rives, à Thonon. Ce port doit assurer au Chablais une prospérité à laquelle il n'aurait jamais songé à prétendre, sous le gouvernement piémontais. Thonon doit devenir la capitale administrative du Chablais. Il apparaît donc nécessaire de mieux relier l'arrondissement et son arrière pays au reste du département. Les nouveaux Français attendent donc de l'Etat une politique de grands travaux. Le 29 décembre 1860, un décret impérial prévoit la construction d'un chemin de fer reliant Thonon à Collonges-sous-Salève (près d'Annemasse), qui doit permettre d'affranchir la région du monopole commercial qu'exercent Genève et la Suisse, en ouvrant la Savoie du Nord sur Lyon. Les Savoyards attendent de la France qu'elle les aide à se développer. Le Royaume de Piémont-Sardaigne, trop occupé à son ambition italienne, avait délaissé le berceau de ses origines. Ainsi, le Léman 56  écrit, dans ses colonnes du 14 septembre 1861 :

'On a trop souvent répété que la Savoie était pauvre : ce n'est cependant pas le mot : elle ne le cède en rien à beaucoup de départements français [...]. Mais nous sommes bien en arrière, si l'on considère nos moyens d'exploitation et d'écoulement, sans compter que le savoyard ou le savoisien est doué d'une apathie sans exemple. Mais vienne l'émulation et le concours de l'étranger, alors il n'y aura qu'à frapper du pied pour faire sortir de notre sol si fertile des sources de richesse qui amèneront l'aisance jusqu'au coeur de nos vallées'.

      A la fin de l'année 1861, Eugène Rouher, ministre de l'Industrie, du Commerce, et de l'Agriculture, se rend en Savoie, afin d'accélérer l'intégration matérielle de la Savoie. A cette époque, déjà plus de trois millions de francs ont été dépensés pour les routes, les écoles et les églises. En juin 1863, année des élections au Corps législatif, une loi attribue une subvention de 13 millions de francs à la construction de la ligne, qui doit être ouverte à la circulation en 1871. Cette ligne de chemin de fer est perçue comme étant un 'accessoire nécessaire de la zone pour l'affranchir du monopole de Genève et de la Suisse' 57 . Mais ce projet n'est pas sans provoquer le mécontentement de Genève, qui effectue des pressions sur le Conseil général de Haute-Savoie, pour obtenir l'ajournement du chemin de fer, qui est remplacé par une ligne Annecy-Thonon, assurant une correspondance avec Genève et Annemasse, entre 1866 et 1868. La population voit dans un premier temps ses conditions matérielles s'améliorer, notamment pour ce qui concerne les transports, et par là, les possibilités de débouchés nouveaux pour les productions locales. Ainsi, le 3 janvier 1863, un premier bilan est dressé par le Léman :

'Les routes s'améliorent, les chemins vicinaux rendent les communications plus faciles d'une commune à l'autre mais il y a encore beaucoup à faire[...] le progrès se fait jour, nous avons déjà plusieurs fois constaté les améliorations qui se produisent depuis l'annexion de la Savoie à la France. La transformation de nos petites villes sera bientôt complète'.

      Pourtant, il est utile de noter que les voies de communication ne se développent qu'avec lenteur, et il faudra attendre les années 1880, pour voir fonctionner la ligne Bellegarde-Thonon. Cependant, le développement des routes facilite l'arrivée d'étrangers, et active le commerce local. La Zone franche, si elle permet aux agriculteurs de commercer librement avec Genève, et constitue par là une attraction très forte, interdit pratiquement tout équipement industriel, qui reste en Chablais pratiquement inexistant jusqu'à la fin de la seconde Guerre Mondiale. Les Savoyards espéraient que le Second Empire leur apporterait la prospérité. Mais l'économie régionale est trop fragile pour résister à la concurrence française et européenne stimulée par la révolution des transports, l'essor du capitalisme et l'adoption du libre-échange, la Zone franche brise l'unité haut-savoyarde, en orientant vers Genève, le Chablais, le Faucigny et le nord du Genevois. Le développement du tourisme, la modernisation de l'économie rurale ne parviennent pas à arrêter l'hémorragie démographique qui épuise les deux départements.


2. Des heurts administratifs

      En 1860, la Savoie compte 543 098 habitants environ 58 , mais le nombre d'habitants ne constitue pas de problème pour l'intégration. En effet, la Savoie est assez rapidement intégrée administrativement à la France, grâce à l'application de la centralisation étatique, et au sénatus-consulte du 12 juin qui prévoit une période de transition jusqu'au 31 décembre de la même année. La Savoie est organisée en deux départements, ayant à leur tête un préfet. Les anciennes « provinces » prennent le nom « d'arrondissement », les « sous-préfets » remplacent les « intendants », et les « maires », les « syndics ». Le droit français est appliqué aux deux départements, et les registres d'état- civil sont désormais confiés aux communes. Cependant, on laisse quelques prérogatives à l'Eglise, principal artisan de la réussite du plébiscite en remerciement de son action en faveur de la France. Ainsi, contrairement au reste de la France, où il n'y a qu'un évêque par département, quatre diocèses sont maintenus, de même que les salaires des prêtres. Les Finances, les Eaux et Forêts, les Ponts et Chaussées permettent un apport d'argent et une prospérité nouvelle.

      Le choix des hommes chargés de mener à bien cette mission exige un habile dosage entre les Savoyards qui sont maintenus à des postes subalternes, au contact direct de la population et les Français de ' souche ', qui occupent les postes à responsabilité. Pour la Haute-Savoie, c'est Lainville qui est nommé, avant d'être remplacé par Anselme Pétetin, Savoyard d'origine mais vivant à Paris 59 . La transition est menée avec souplesse, afin de ne pas donner de statut particulier à la Savoie, tout en respectant les termes du Traité de Turin de 1860.

      Des heurts, cependant ne tardent pas à être mis à jour. Ils ont plusieurs origines. D'abord, l'entrée de la Savoie dans la communauté française n'est pas pour plaire à tous, et en dépit des précautions prises, les fonctionnaires commettent souvent des erreurs. Ensuite, les préfets ne parviennent pas toujours à exécuter les ordres de leur hiérarchie, comme nous le verrons dans un premier temps.

      La maladresse de nombreux fonctionnaires parisiens, qui, se comportant comme en pays conquis, accentue le malaise, en heurtant les sensibilités. Ignorants des réalités, certains sont mêmes surpris d'entendre les Savoyards parler français et non italien. La question des fonctionnaires est importante à cette époque, car elle reflète une discrimination entre la Savoie et la France. En effet, la promotion des militaires et des fonctionnaires savoyards est lente, et les meilleurs postes sont appropriés par les Français d'origine. De plus, tous les fonctionnaires savoisiens ne peuvent être maintenus à leur poste, tels les procureurs, dont l'équivalent en droit français était inexistants. Paul Guichonnet cite le chiffre de «deux ou trois centaines de personnes », qui restent, en Savoie, fidèles à la monarchie sarde, et qui préfèrent partir. Le refus de la nationalité française est inexistant dans la grande masse de la population, qui est traditionnellement très attachée à son sol, et qui attend de la France une amélioration de sa condition matérielle. Dans l'aristocratie, au contraire, les familles se sont partagées entre France et Piémont, et certaines ont choisi la fidélité à la couronne piémontaise. C'est le cas, entre autres, de la famille de Sonnaz, famille thononaise de militaires qui, refusant l'Annexion, est allée s'installer de l'autre côté des Alpes.

      Les larges promesses d'aide financière qui ont suivi l'annexion n'ont pas toutes été respectées, et la situation de l'industrie savoyarde n'a pas suivi la même évolution bénéfique que celle du reste de la France. Rapidement, les dons se raréfient : le climat n'est plus aussi euphorique.

      Un autre sujet de discorde en Haute-Savoie, entre les communes et l'administration centrale, est le nom qui a été choisi pour le département. La Haute-Savoie possède un avant-pays très étendu, en bordure du Lac Léman et du Rhône. Elle n'a donc que peu de massifs alpins, contrairement à la Savoie qui possède de grands massifs, tels que la Vanoise, la Maurienne, ou la Tarentaise : l'altitude moyenne de la Savoie est de 1 600 mètres, quand celle de la Haute-Savoie est de 1 160 mètres environ. La Haute-Savoie ne doit donc le qualificatif de 'Haute', qu'à la présence en son sein du Mont-Blanc. En conséquence de quoi, les habitants du département souhaitent que la 'Haute-Savoie' reprenne le nom de 'Mont-blanc', que le gouvernement révolutionnaire lui avait donné entre 1792 et 1815. En effet, ce nom gène les Savoyards car il donne une connotation négative à la Savoie (basse), département voisin, et conduit à des erreurs administratives, puisque l'adjectif 'Haute' est à la source de méprises regrettables, le nom des deux départements étant proche, et des voyageurs voulant se rendre en Savoie se retrouvent en Haute-Savoie, et inversement.

      Bien que de réputation autoritaire, l'Empire devient pourtant plus libéral, à partir de 1860. L'attentat manqué d'Orsini en janvier 1858 avait conduit l'Empereur à mener une politique de répression à l'égard notamment des républicains, qui seront néanmoins amnistiés en août 1859. Dès lors, la libéralisation du régime est entamée. En effet, Napoléon III est moins intransigeant : à partir de novembre 1860, le Corps législatif est autorisé à faire usage du droit d'adresses, puis il peut, en 1867, interpeller l'Empereur sur un sujet qui le préoccupe. Enfin, en 1869, il acquiert des droits qui sont le fondement d'un régime législatif, puisqu'il obtient l'initiative des lois, avant de pouvoir élire son bureau. Cette libéralisation est le fruit conjugué de la volonté impériale, Napoléon III se préoccupe en effet beaucoup de sa popularité, et des contingences politiques. En effet, la construction italienne rejette dans l'opposition les catholiques ultramontains qui ne supportent pas que le Piémont envisage de prendre possession (avec l'assentiment populaire) des Etats du Pape. Napoléon III, par cette libéralisation entend donc rallier les républicains, mais aussi les ouvriers, auxquels il accorde le droit de coalition en 1864.

      Pourtant, ce ralliement escompté ne se fait pas, et le régime doit lutter contre les oppositions de droite, comme de gauche. En Savoie, on s'adapte progressivement au nouveau régime, mais la pratique des candidatures officielles n'est pas systématique. Les élites conservatrices qui avaient soutenu le parti français acceptent mal cette inflexion libérale. C'est d'ailleurs ce rejet qui coûte, en 1861, son poste de Préfet à Anselme Pétetin.

      Sur un plan économique, la croissance, en France, commence à s'essouffler dès 1860, alors que les Savoyards attendent beaucoup de la France. Cet essoufflement, couplé à une politique extérieure discutable menée dans le dernière décennie de l'Empire conduit les Savoyards à dresser un bilan nuancé des dix premières années de cohabitation. L'expédition du Mexique, notamment, entre 1862 et 1867 est un échec. Pourtant, quand la France fera appel à la Savoie, lors de la Guerre de 1870, les rancoeurs seront vite oubliées, pour faire place à un sentiment patriotique solide. Les Savoyards n'ont, en matière de patriotisme, rien à envier aux autres Français.

      C'est à cette époque que des voix commencent à s'élever contre les conditions de l'Annexion de la Savoie à la France. Cependant, pour critiquables qu'elles fussent, elles ne suffiraient pas à remettre en cause cette annexion. Le plébiscite, nous l'avons vu, n'était pas une condition du rattachement : il n'en était qu'une formalité.

      Bien qu'elle ait été houleuse et parfois maladroite, l'assimilation juridique et administrative de la Savoie à la France ne posa pas de problèmes graves. Le rattachement de la province à la France n'impliquait pas de reniements majeurs : les Savoyards conservaient leur langue, et leur culture. L'intégration à la France n'a pas été trop douloureuse. A l'issue de la guerre de 1870, les Savoyards estiment que la France est leur patrie. Ils se détachent rapidement de Napoléon III, mais restent attachés à leur nouvelle Nation. Par la suite, la région s'est rapidement appropriée les idées républicaines, qui promettait une plus grande indépendance dans la gestion des affaires publiques. Le 8 février 1871, la Savoie a élu neuf députés républicains, pour un conservateur. Il s'agit d'un choix profondément politique. En effet, il aurait été plus simple de voter monarchistes, qui voulaient cesser la guerre. Très vite donc la Savoie s'est engagée, avec la France, sur le chemin de la conquête des libertés publiques.


II. Le débat mémoriel : la construction de la mémoire collective

'La mémoire ne cherche à sauver le passé que pour servir au présent et à l'avenir. Faisons en sorte que la mémoire collective serve à la libération et non à l'asservissement des hommes.'
Jacques le Goff 60 

      'L'exigence de recouvrer la mémoire ne nous dit pas encore quel sera l'usage qu'on en fera ; chacune de ces opérations a ses propres caractéristiques et paradoxes'  61 . La mémoire est sélection, il faut donc choisir de s'arrêter sur certains aspects de l'histoire, plutôt que sur d'autres. Des 'critères de sélection' nous permettent d'orienter l'utilisation qui sera faite de ce passé reconstruit, puisque fabriqué à partir d'éléments sélectionnés. Croire que la mémoire puisse être exhaustive et d'une précision scientifique serait vain. Todorov  62  explique que la culture -et donc l'histoire- est 'essentiellement une affaire de mémoire : c'est la connaissance d'un certain nombre de codes comportementaux, et la capacité de s'en servir.' Il est important de remarquer que la mémoire collective est une question de génération, à savoir que les souvenirs ne restent pas vivaces et douloureux très longtemps après la disparition de ceux qui en furent les témoins directs, de leurs descendants directs ou de leurs héritiers 63 . Partant, la mémoire collective ne peut prendre forme ni se conserver sans orchestration. La mémoire collective requiert une organisation transmise par des discours, des images, des reliques, des musiques 64 . De cette façon, même inconsciemment, l'histoire et la mémoire sont détournées de la connaissance. Le plus souvent cependant, c'est volontairement qu'on les détourne de leur objet. L'histoire, comme la mémoire servent alors à 'générer des légendes fondatrices, à promouvoir des identités nationales voire à soutenir des systèmes de croyance' 65 . La mémoire collective, dit encore Mayer, est ranimée intentionnellement, 'tout particulièrement dans les moments de tension aiguë'.

      Il est évident que ces analyses de la mémoire collective s'appliquent à notre espèce. En 1960, la France, en pleine décolonisation, perd ses repères et, au moins symboliquement, sa puissance. La population a grand besoin de se rassurer. Et dans ces temps où chacun veut reprendre son indépendance, il est bon de rappeler que la Savoie est sortie de la misère par le truchement de son rattachement à la France.

      La commémoration du Centenaire apparaît cependant ambiguë. Dans certains articles on vante les bienfaits multiples de la France, à tel point que l'histoire propre de la Savoie est parfois occultée : tout se passe comme si avant son rattachement, la Savoie n'existait pas. Dans le même temps, tous les journaux rappellent, à un moment ou à un autre, la grandeur passée de la Savoie 66 .


A. La polémique sur les mots

      Le vocabulaire employé pour décrire une situation est primordial. Choisir un mot, plutôt qu'un autre se justifie toujours. On le voit avec la vogue du 'politiquement correct'. De plus en plus, on a tendance à utiliser les euphémismes et les périphrases pour décrire une réalité, le plus souvent édulcorée. Les fêtes organisées à l'occasion du 'Centenaire de la Savoie française' n'échappent pas à cette remarque. Deux 'débats' en témoignent. D'abord, celui sur la commémoration. Ensuite, sur le choix du terme 'rattachement', au détriment du mot ''annexion', qui avait pourtant fait l'unanimité jusqu'en 1960.


1. Célébration ou Commémoration ?

      La mémoire de l'histoire est, fondamentalement, une reconstruction du passé. La commémoration doit permettre de se remettre en mémoire un fait historique, un épisode marquant. Les chroniqueurs de 1960 confondent souvent 'commémoration 'et célébration'. Il y a pourtant une différence de taille entre ces deux vocables. La commémoration est une cérémonie organisée à la mémoire d'une personne ou en mémoire d'un événement. Quand la célébration invite à fêter un événement avec éclat et solennité. La différence est ténue. Pourtant, la célébration ne fait pas référence à l'histoire, au passé, ni surtout, à la mémoire.

      Fondée étymologiquement sur la mémoire, la commémoration est fatalement une reconstruction, une interprétation. D'où le risque d'une trahison consciente ou non de la vérité historique. On l'a vu notamment en Russie soviétique. Pour la commémoration qui nous intéresse, en 1960, il semble que les distances ou les inexactitudes prises avec l'histoire soient relativement bénignes. Elles existent, cependant, et ont généré, avec le renouveau des nationalismes régionaux, des certitudes qui, pourtant, n'ont pas lieu d'être. On peut citer, par exemple, le cas du plébiscite d'avril 1860, qui contrairement à l'opinion commune n'était pas une condition de la cession, par le Piémont, de la Savoie à la France.Les mots jouent également un rôle important dans la commémoration du Centenaire. C'est en effet en 1960 que 'l'Annexion' de la Savoie devient, le 'rattachement'.


2. Le jeu sur les mots : annexion et rattachement

      On assiste au début de l'année 1960 à une polémique, dans les journaux régionaux. Quelle doit être la terminologie officielle des fêtes du Centenaire ? Les chroniqueurs tâtonnent. Faut-il dire : rattachement, attachement, annexion, parachèvement de l'unité française ?

      D'une manière générale, le terme d'annexion n'est plus utilisé. Ce terme, qui est pourtant celui qui a été le plus couramment utilisé en 1860 ne fait plus recette. On lui reproche de ne pas refléter 'la' vérité. Pour les Savoyards de 1960, on ne se pose même pas la question : leurs ancêtres voulaient devenir français, c'était un choix. Ils n'ont donc pas été annexés, mais, rattachés. De grandes figures littéraires des années soixante ont popularisé cette analyse. Henri Bordeaux et Daniel Rops 67  penchent pour le 'rattachement', de même que le journal le Dauphiné Libéré, qui organise une sorte de campagne contre le terme 'annexion'. Le terme d'annexion qui avait toujours été utilisé jusque-là et vulgarisé par ceux qui avaient vécu la période de 1860, apparut avec une coloration trop peu sentimentale 68 . L'Académicien Daniel Rops prit sa plume pour tancer les historiens qui l'employaient et défendit le mot de 'rattachement ', qui passa dans le vocabulaire officiel pour évoquer l'adhésion volontaire et l'attachement inconditionnel des Savoyards à leur nouvelle patrie.

      La Savoie s'est autodéterminée, estime Daniel Rops, de l'Académie française, ce qui légitime l'abandon du terme 'annexion', pour celui de 'rattachement'. Il écrit, dans Le Messager, au début du mois de juin :

«La Savoie a commencé à solenniser les fêtes qui en 1960, commémorent le Centenaire de son rattachement à la France. C'est à dessein que ce mot de rattachement est ici souligné : les Savoyards y attachent une importance énorme, et c'est le seul qu'ils aient résolu d'employer dans la terminologie officielle du Centenaire. En quoi ils ont infiniment raison.
Hier encore, c'est un autre terme qui était d'usage : annexion. A y regarder de plus près, comme il est faux ! Peut-on parler d'annexion quand il s'agit d'une décision qui fut approuvée par 130889 votants sur 135449 ? [ ....] La Savoie ne fut nullement annexée (...) mais bel et bien librement rattachée par la volonté de ses habitants. 69 

      P. Taponnier, ancien député, parle de l'annexion :

Fin mars 1860, cérémonie des fiançailles de la Savoie à la France aux Tuileries (...) cérémonie où fut scellé un pacte d'amour et de fidélité (...) c'est par un libre consentement qu'elle s'est donnée à la France par un solennel plébiscite dont nos gouvernants ne peuvent méconnaître ni les termes, ni les engagements. Il n'y a qu'une Savoie (...), la Savoie ne veut pas que ses enfants se divisent 70 . Que toutes les cloches de nos villes (...) de Savoie vibrent à l'unisson pour glorifier, en ce magnifique Centenaire, l'indéfectible attachement de la Savoie à la France.' 71 

'Les Savoyards ne se sentaient pas du tout italiens. Du reste, ils parlaient français. Ce qui explique que lorsqu'en 1858-1859 le bruit couru des accords secrets de Plombières, où Napoléon III et Cavour avaient décidé du sort de la Savoie, les Savoyards eux-mêmes prirent l'initiative de demander le rattachement. (...) Rattachement et non annexion (...) le rattachement s'est opéré par un acte de volonté libre, dans l'ordre logique de la géographie et de l'histoire, dans l'élan et la confiance.

      D'autres rédacteurs biaisent, et ne parlent que du 'Centenaire'. Cette attitude permet de s'épargner les débats sur le terme à adopter : annexion, rattachement... La terminologie officielle a cependant tranché. On ne parlera désormais que de 'rattachement'.


B. Les rappels des faits dans les journaux

      Les journaux savoyards publient des articles relatant l'histoire du Duché de Savoie, et insistent plus particulièrement sur les épisodes qui conduisent la Savoie vers 'sa nouvelle patrie'. Pourtant, de véritables analyses historiques font souvent défaut. Le plus souvent, on se contente d'un simple rappel de faits 72 . Plus que des rappels historiques habités d'une analyse, les journaux ont tendance à se conter d'une chronologie, émaillée d'images d'Epinal.

      Pourtant, on incite les Savoyards à s'intéresser à l'histoire de leur région, en publiant des articles, mais aussi en faisant la promotion d'ouvrages sur la question : 'Demandez la Savoie française. Numéro spécial publié par l'association des presses savoyardes', le document est présenté comme étant 'l'anthologie populaire de la Savoie' 73 .

      Henri Bordeaux 74 , met également sa pierre dans l'édifice historique de la Savoie, en racontant dans des articles de qualité, les 'origines de la Savoie' : avant le XIe siècle, la province n'avait d'unité ni ethnique ni géographique. En faits, la Savoie est une oeuvre, une construction humaine, édifiée par une famille à travers les siècles. Dans un article daté du 22 avril le Dauphiné rappelle la façon dont s'étaient opérés les précédents rattachements, que l'on devrait plutôt appeler 'occupations', de la Savoie à la France, comme pour montrer que celui de 1860 était, contrairement aux précédents, tout à fait démocratique, l'expression de la volonté nationale, en somme.

      On apprend ainsi, que de 1536 à 1559, la France avait, à la suite d'une invasion militaire, annexé purement et simplement la région. Un siècle et demi plus tard environ (de 1690 à 1696), la Savoie eut à subir une autre occupation militaire et rattachement administratif au Dauphiné voisin. Enfin, de 1792 à 1815 l'occupation militaire de la Savoie par la Révolution française avait été ratifiée par une consultation des municipalités. Mais les articles permettent aussi d'ouvrir une véritable interrogation historique. Ainsi, on se demande si le régiment de Carignan appartient-il à l'Histoire savoyarde ? 75  On en profite également pour dresser le portrait de quelques hommes, qui ont marqué l'histoire de l'annexion : Amédée Greyfié de Bellecombe  76  fut l'un des chefs du parti français, apprend-on.


1. La marche à l'annexion : la décennie 1850-1860

      Les grands journaux savoyards, tels que l'Essor Savoyard ou le Dauphiné Libéré font oeuvre éducatrice en publiant des articles sur l'histoire savoyarde. L'Essor savoyard, par exemple, découpe le XIXe siècle en épisodes, celui qui allait mener la Savoie vers la France. Il relate entre autres, la période 1854-1858 77 , où l'influence française s'accentue ; mais aussi la guerre d'Italie, à l'issue de laquelle, le Piémont va abandonner sa domination sur la Savoie 78 .

A partir du XIXe siècle, l'idée de l'annexion gagna de plus en plus tous les milieux. Il fallait attendre le moment favorable. Mais entre 1855 et 1859, les événements extérieurs (poursuite de l'unité italienne) se chargent de mettre d'accord les partis opposés et en 1860, les Savoyards sont unanimes dans leur acceptation réfléchie de la réunion à la France. 79 

      Pourtant des épisodes aussi décisifs que l'attentat manqué contre Napoléon III sont à peine mentionnés ou seulement suggérés. Henri Bordeaux 80  écrit sur la période de l'annexion, et plutôt que de faire un rappel sur ces événements, il fait appel à la mémoire collective, en énumérant une succession de mots ou d'épisodes qui doivent évoquer quelque chose pour tous, sans plus de précisions : 'Congrès de Paris de 1856' 81 , 'Campagne de charme de la comtesse Castiglione', 'Ultimatum autrichien d'avril 1858' 82 ... Le 14 janvier 1858, Orsini a voulu punir le maître de la France de ne rien faire pour l'Italie malheureuse.

      Après la victoire de Solférino, nous apprend le Dauphiné Libéré 83 , la guerre s'interrompt brusquement. En juillet, Napoléon III signe avec l'Empereur d'Autriche François-Joseph la paix de Villafranca. Le processus de libération de l'Italie du joug autrichien est interrompu. Cavour, déçu, démissionne et se rapproche des gouvernements révolutionnaires qui ont pris le pourvoir à Parme, Modène et Florence au printemps 1859. Les populations italiennes refusent toute idée d'un retour des Autrichiens dans la région.

      Durant 'l'hiver inquiet' 84  Napoléon III semble avoir renoncé à ses prétentions sur la Savoie et Nice, dont la cession lui avait pourtant été promise 85 , en compensation de l'aide française au Piémont. L'opinion française manifeste son amertume d'avoir fait des sacrifices sans contrepartie.

      Le 10 novembre, le traité de Zurich est signé : il se contente d'entériner des faits et reste vague sur l'avenir de la péninsule. La Lombardie, conquise par les armées franco-sardes, est donnée au Piémont tandis que la Vénétie reste sous domination autrichienne.

      C'était sans compter la persévérance du centre de l'Italie 86  qui réclame l'annexion au Piémont. Les gouvernements révolutionnaires nomment pour régent de l'Italie centrale, le prince Eugène de Savoie-Carignan, oncle du roi Victor-Emmanuel II. Le traité de Zurich, qui prévoyait le retour des Autrichiens dans la place, ne peut être exécuté. La situation semble inextricable.

      Une double initiative franco-sarde va pourtant permettre une remise en marche du processus d'unification italienne. En Piémont, le ministère Ratazzi est débordé par les événements et Cavour est rappelé au pouvoir le 21 janvier 1860. Après la parution de la brochure de Napoléon III proposant que le Pape ne conserve qu'une souveraineté symbolique sur l'Italie qui pourrait alors se réorganiser dans un sens national, et que Thouvenel soit rappelé aux Affaires Etrangères, les négociations sont renouées.

Les événements vont alors se précipiter. Cavour comprend que l'appui de la France lui est nécessaire pour réaliser le rêve de l'unité italienne. Cet appui, il faudra le payer par la cession de Nice et de la Savoie. (...) Le roi finit par céder (...) après de savantes négociations, le Traité de Turin (du 24 mars ) prévoit que Nice et la Savoie sont cédés à la France après consultation préalable 87  de ses habitants (...). 88 

      La base du Traité du 24 mars est donc celle d'un échange de territoires : l'accord de la France à la réunion des Duchés au Piémont est payé par l'acquisition de la Savoie et du Comté de Nice. L'Angleterre voit d'un mauvais oeil ces remaniement : la France est agrandie et le Piémont est sous son influence. Le diplomate anglais en Piémont harcèle Cavour de réclamations. Les Suisses ne sont pas en reste :

En Savoie, (...) un problème d'importance est mis en avant par la Suisse : Genève revendique des terres qui appartiennent géographiquement au genevois. (...) En face de cette menace de démembrement, les notables Savoyards surent réagir, une délégation se présenta à) l'Empereur. (...). La Suisse demande une modification de frontière. Un avocat de Bonneville, Jacquier-Chatrier, trouva la solution idéale -union politique de toute la Savoie et formation d'une grande zone franche- permettant au commerce genevois de s'épanouir. 89 

      Dans cette reconstitution de l'histoire de l'annexion, il n'est pas fait mention des accords de Plombières du 21 juillet 1858. Il s'agit pourtant d'un épisode central de l'unification italienne, et par là, de la cession de la Savoie à la France. De même, les chroniqueurs s'attardent peu, d'une manière générale, sur les conditions de l'unification italienne, qui est pourtant le point de départ de la Savoie française.

      Le retour de Cavour au pouvoir en janvier 1860 apporte un nouvel élan à la question italienne, d'autant qu'aux Affaires Etrangères françaises, c'est Thouvenel, un italophile qui est nommé. La négociation sur la Savoie et Nice peut donc être rouverte. Le 1er mars, Napoléon III, dans un discours devant le Corps Législatif, explique qu'en « présence de cette transformation de l'Italie du Nord qui donne à un Etat puissant les passages des Alpes, [il est nécessaire] de réclamer les versants français des montagnes» 90 . La Suisse émet alors des prétentions sur la Savoie du Nord, neutralisée en 1815 et, en février 1860, l'Empereur s'engage à céder la les provinces du Chablais et du Faucigny à la Suisse en cas d'annexion de la Savoie. Des pétitions en faveur de l'union à la Suisse recueillent 10 000 signatures en Savoie. Les notables, Amédée Grayfié de Bellecombe en tête craignent de voir la Savoie démembrée et sont reçus par l'Empereur le 21 mars 1860. Ce sont quarante et un notables qui sont reçus aux Tuileries.

« Le 24 mars 91 , des plébiscites permettent à Modène, Parme et aux Légations de rejoindre le Piémont » 92 . Le même jour, le « traité cédant, moyennant consultation des populations 93 , la Savoie et Nice à la France » 94 .

      La 'consultation des populations' est certes prévue par le Traité du 24 mars, mais elle n'est pas déterminante pour entériner l'annexion. Dans un article du Messager 95 , Paul Tapponier estime que la Savoie et Nice sont 'vraiment françaises par le traité de Turin'. Il rappelle que 'la France s'est montrée généreuse en défendant toute intervention étrangère dans l'Italie centrale qui, avec sa sagesse et sa persévérance a su atteindre son but.' En échange de cette assistance, donc, la Savoie et Nice doivent devenir françaises. 'On ne peut pas affirmer que, par ce traité de Turin, le principe de la nationalité soit lésé.'

      Paul Guichonnet 96  rejoint Paul Tapponnier 97 .

Le traité de Turin qui nous fit français -car, bien plus que le plébiscite, c'est ce document de quelques paragraphes qui constitue l'acte fondamental- est souvent invoqué par les Savoyards qui en font une interprétation inexacte ou encore qui lui attribuent des clauses qu'il ne contient nullement'.

      Ce traité est un texte bref de huit articles. L'article I stipule que le roi 'consent à la réunion de la Savoie et de Nice à la France'. Cette réunion sera effectuée 'sans nulle contrainte des populations'. L'article de Paul Guichonnet est très intéressant, car il met le doigt sur un problème épineux du rattachement. Contrairement à l'opinion répandue, et à la majorité des articles parus à l'époque sur cet épisode historique, le plébiscite, pas plus que le recours au suffrage universel, ne sont expressément prévus par le traité, il est simplement dit que les deux gouvernements 'se concerteront le plus tôt possible sur les meilleurs moyens d'apprécier et de constater les manifestations de cette volonté'. Le plébiscite n'était donc pas une condition de l'annexion. Le traité ne parle en outre 'ni des zones franches, ni du maintien des évêchés ni de privilèges d'aucune sorte dont les Savoyards devraient jouir dans leur future patrie' 98 . Les dés en étaient jetés. C'est d'ailleurs l'avis de Cavour qui écrit à Nigra, dans une lettre du 27 mars 99  :

Le traité de cession de la Savoie et de Nice à la France est signé. Un mémorandum pour en régler l'exécution a été arrêté, enfin, de nombreuses notes et explications ont été échangées entre M. Benedetti et moi. Maintenant, il reste deux choses à faire. Assurer le succès du vote, et régler les points que le traité a laissé en suspens.

      Henri Bordeaux ne partage pas cette analyse 100 . Il estime que, par le premier article du Traité, la Savoie et Nice demeuraient libres de leur choix : « elles choisiraient elles-mêmes leur destinée.(....) Elles s'en allèrent à la France par le vote quasi unanime du 22 avril ».

      En 1960, donc, on a donné plus d'importance au plébiscite, qu'il n'en avait eu réellement. En témoignent les nombreux articles de presse qui en rappellent les grandes lignes.


2. Le plébiscite

      Les lecteurs de l'époque semblent friands de rappels historiques. Le Dauphiné publie une série d'articles, sous le titre 'La saison 1860 à Annecy' 101 . C'est l'occasion de remettre -ou de mettre ?- en mémoire des épisodes fondateurs du rattachement de la Savoie à la France.

      En 1960, deux idées prédominent dans l'interprétation du rattachement de la Savoie à la France. D'abord, les Savoyards, dans leur ensemble, étaient acquis à l'idée française. C'est effectivement le cas, le plus souvent. Il faut cependant rappeler que les syndics défavorables à l'annexion ont été démis de leurs fonctions... 102 

      Ensuite, les journaux reprennent et développent l'idée que la Savoie n'avait pas sa place dans l'Italie en formation 103 , et son corollaire, la pauvreté de la Savoie dans le giron sarde : la Savoie des années 1860 était rurale, 10 à 15000 travailleurs saisonniers allaient s'embaucher en France chaque année, pour échapper à la pauvreté.


a. La préparation de la consultation

      Dans ces conditions, pour l'Almanach du Vieux Savoyard 104 , le choix était simple :

Ils avaient eu à choisir : d'un côté la France dont ils connaissaient bien la langue et la culture, de l'autre, la jeune nation italienne toute remplie d'énigmes et d'inconnues.
Un observateur lucide eût cependant mesuré au-delà de ces témoignages officiels, l'étendue de la désaffection populaire à l'égard du régime sarde et de ses institutions. Les élections politiques montraient bien que le vent avait tourné 105 . Aux municipales de janvier, les libéraux étaient élus en bloc. Le parlementarisme d'outre-monts avait finalement moins d'attrait que la tradition républicaine française 106 .

      Dans un article, intitulé 'Il y a cent ans aujourd'hui' 107 , la presse rappelle que, le 24 mars 1860, le traité de Turin cédait à la France, la Savoie et Nice. Dès lors, les Savoyards sont invités à se montrer pro-français.

Les premières grandes émotions annexionnistes sont de la fin mars, lorsque les voitures publiques entrent dans la ville, parées du drapeau français. En ville, deux grands banquets annexionnistes se tiennent à 2 jours d'intervalles.
Lorsque arrive avril, les avenues françaises sont largement ouvertes aux espoirs. Les événements vont se précipiter. 108 

      Selon le même article 109 , la Savoie a accepté son destin, « d'emblée plus proche du reste de la France que la Bretagne ou l'Alsace , où les circonstances d'un rattachement purement féodal dans le premier cas, et diplomatique dans l'autre n'ont amené qu'une lente pénétration des influences françaises ». Pourtant, lors d'un compte rendu d'une conférence de Paul Guichonnet, intitulée « le retour de Cavour et le traité de Cession, juillet 1859-avril1860 », on apprend que les élites étaient plutôt en faveur de la Sardaigne, pour la génération de 1860, ce fut un véritable déchirement que de choisir entre les deux pays.

      Malgré un enthousiasme quasi général, les autorités craignent que le plébiscite n'ait pas les résultats escomptés. Il s'agit donc de préparer le plébiscite, et de sensibiliser l'opinion en faveur de la France.

Il fallait préparer la consultation populaire. Seul un dernier carré de libéraux luttera jusqu'au bout contre l'annexion, par fidélité à leur idéal démocratique qu'ils ne voulaient pas sacrifier à la monarchie fastueuse mais autoritaire de Napoléon III. Mais Cavour tint bon car le traité de Turin devait être ratifié par les représentants de toute la Nation. Cavour impose le plébiscite. 110 

      Cette analyse du Dauphiné Libéré doit être nuancée. Certes, Napoléon III, tout comme Cavour souhaitent qu'il y ait un plébiscite. Cependant, nous l'avons vu, son résultat ne détermine pas l'annexion : c'est le Traité de Turin, et lui seul, qui est décisif. D'ailleurs, le plébiscite ne ratifie pas ce traité. Ce sont les députés sardes puis français qui le ratifieront le 12 juin 1860.

      La victoire du 'oui' au plébiscite était compromise dans les régions frontalières avec la Suisse. Les populations craignaient en effet que l'annexion à la France ne remettent en cause les arrangements douaniers sardo-suisses, qui permettaient aux agriculteurs savoyards, d'écouler leurs marchandises à Genève. Guichonnet 111  explique bien le problème que pose la Savoie du Nord aux Etats-majors plébiscitaires. La région est moins favorable au rattachement, car elle vit de ses relations avec Genève. L'appartenance à la France risque de provoquer une catastrophe économique pour '173 000 personnes dont tout le commerce se faisait avec Genève et qui n'avaient presque aucun commerce avec le reste du Duché'. Une coupure économique avec la cité de Calvin eut été pour ces Savoyards qui au demeurant voulaient bien devenir français une catastrophe économique. Napoléon III envisage de céder la Savoie du Nord à la Suisse. Des projets de cession sont mêmes élaborés entre les deux pays 112 . En effet, 'la Suisse convoitait les provinces septentrionales du Duché où se déployait une intense propagande helvétique' 113 . Les habitants du Chablais et du Faucigny sont plutôt favorables à l'option suisse et signent, dans 23 communes, des pétitions en faveur de leur rattachement à la Suisse 114 .

      Cependant, les notables savoyards s'opposent à un démembrement de la province 115 . Cette peur du démembrement motive le voyage à Paris des notables savoyards, qui demandent à l'Empereur, lors d'une audience aux Tuileries, de ne pas céder aux pressions suisses.

      D'une manière générale, on estime que les masses rurales désiraient leur union à la France, mais que les paysans ne comprenaient guère les subtilités de la politique internationale. Le Dauphiné rapporte que les comités annexionnistes mettaient en relief, dans des affiches et des feuilles volantes, les avantages matériels de l'union au grand empire voisin. On annonçait ainsi la suppression de la barrière douanière entre la France et la Savoie qui aurait pour conséquence une baisse du coût de la vie, et la suppression du passeport. On insistait sur le temps, du service militaire, plus court en France que dans les Etats-Sardes : de 12 ans de service, on passerait à 7. Les 'Comités pour l'Annexion' envoyaient des hommes dans toutes les parties de la Savoie, afin de 'chauffer les enthousiasmes' 116 . Enfin, l'annonce de la visite de Napoléon III et d'Eugénie dans la province devait achever de persuader les Savoyards du bien fondé d'un vote affirmatif au jour du plébiscite.

      Dans la Savoie du Nord, pour s'assurer de la victoire du Oui, le journal explique enfin que les votants ont subi quelques pressions. En effet, s'il arrivait qu'une commune fit une mauvaise votation, elle serait mal notée dans l'esprit du gouvernement, et « si (...) le résultat n'était pas bon, ce serait des embarras terribles et probablement la guerre que nous attirerions sur notre pays » 117 .

      L'adhésion des Savoyards du Nord tient à la promesse de création d'une zone franche entre Suisse et Savoie. La France doit étendre à tout le Nord de la Savoie les franchises douanières du pays de Gex et de la Zone sarde de 1816 ; ainsi les habitants, tout en étant français continueront à commercer librement avec la Suisse. Cependant, les paysans du Chablais, méfiants, redoutent que la zone ne soit jamais effective ou qu'elle leur soit enlevée dès le plébiscite passé... Pour les rassurer, Napoléon III envoie alors le sénateur Laity (du 4 au 28 avril 1860) qui doit faire de la propagande en faveur de la France : les autorités italiennes et françaises veulent obtenir une adhésion sans faille 118 . Cet émissaire doit vanter les mérites de la France, et préparer le vote.

Le missionnaire impérial fait son entrée à Annecy dans l'après-midi de la veille de Pâques le 7 avril, l'allégresse était extrême toutefois, il a été blessé de la relative froideur de la réception officielle et de la décision du gouverneur régent de ne laisser apparaître les drapeaux français que mêlés aux couleurs italiennes. A l'invite de la presse locale, toute la ville multiplie les démonstrations d'affection et le 12/13 avril le sénateur Laity est gratifié du plus chaleureux accueil. Un banquet fut organisé en l'honneur du sénateur le 17 avril. Il accepte l'invitation n'ignorant pas en diplomate circonspect que son retour à Annecy un jour de marché donnerait lieu à une démonstration très capable d'exercer sur les idées des habitants des campagnes et sur le scrutin du 22 la plus heureuse influence. 119 

      Le sénateur Armand Laity parcourt toute la Savoie au cours du mois d'avril. Il promet des améliorations matérielles et 'montre aux foules le visage fastueux de l'Empire'. Avec Pissard, il met au point et annonce formellement la Grande zone, étendant les avantages concédés en 1815 à la petite zone et au pays de Gex. Lors du plébiscite, la Savoie du Nord avait la faculté de voter 'oui et Zone'. Sur le déroulement du plébiscite, les archives communales sont pauvres en documents 120 . Cela s'explique, nous apprend le journal, « par le fait que les opérations se sont déroulées pour la plus grande part en dehors des municipalités du temps sarde, sous l'impulsion des équipes de notables et patriotes pro-français. » La création de la zone franche fait perdre beaucoup de son attrait à la cause suisse. D'autant que les Savoyards, catholiques, répugnent à se trouver sous une administration protestante 121 . Pour le Dauphiné, la cause suisse fut « irrémédiablement compromise par l'équipée ridicule de 'Perrier le Rouge ' en Chablais » 122 . Il semble qu'avant même cette tentative de soulever la ville de Thonon en faveur de la Suisse, les Chablaisiens avaient déjà choisi de devenir français 123 .

      Geneviève Dardel 124  estime pourtant que cette propagande tait inutile, 'les Savoyards, dit-elle, savaient ce qu'ils voulaient.' L'union à la France fut le dénominateur commun qui railla tous les gens qui voyaient dans l'acceptation massive du Traité la seule solution raisonnable.


b. L'analyse contemporaine du plébiscite

      Quelques jours plus tard, la commémoration du plébiscite est à l'honneur. Comme nous l'avons vu dans la première partie, il a eu lieu le 22 avril 1860.

      Les chroniqueurs en font une nouveauté, une innovation du droit international. Il faut cependant rappeler que ce procédé avait été utilisé précédemment, au début du mois de mars, par les Etats d'Italie du Nord pour demander leur rattachement au Piémont.

Le plébiscite envisagé était une extraordinaire nouveauté. Pour la première fois en droit international, le suffrage universel allait ratifier une cession territoriale. En Savoie, plus de 80% des hommes adultes étaient privé du droit de vote. Ce 'vox populi' effarouchait les bons conservateurs savoyards habitués à traiter les affaires en petit comité.
Les délégués parisiens réclamaient la prise de possession immédiate du territoire par les troupes françaises. Greyflé de Bellecombe écrivait : ' Pas de votation populaire qui vienne bouleverser le pays et, peut- être l'ensanglanter, mais seulement l'adhésion des conseils municipaux et encore mieux des conseils provinciaux '. C'est Cavour et le Piémont libéral qui, pour donner à la cession, non pas le caractère d'un troc voulu par le 'fait du prince ' mais un fondement juridique inattaquable, imposèrent le suffrage universel qu'ils venaient quelques semaines auparavant d'appliquer dans l'Italie centrale réunie aux Etats sardes.' 125  'Le plébiscite de 1860 est la première utilisation d'une formule neuve qui sera largement employée après la première guerre mondiale, notamment en Haute-Silésie, dans le Slvesig-Holstein et dans la Sarre. 126 

      Les chroniqueurs de 1960 ont tendance à l'analyser de manière allégorique : « le 22 avril, sous la volée de cloches, la Savoie avait voté dans l'enthousiasme » 127  ou « il y a 100 ans, les 22 et 23 avril 1860 : Un plébiscite triomphal consacre le rattachement de la Savoie à la France » 128 . Pour preuve de ce triomphe, les journaux rappellent les résultats du plébiscite de 1860 en Chablais 129 , notamment. A l'époque, les résultats ont été regroupés à Chambéry parce qu'Annecy n'était alors que chef lieu de province. Le succès du plébiscite est vu comme étant le fruit de « l'action résolue d'une élite locale, la détermination d'une poignée de notables qui, au moment décisif, sentent que le sort du pays se joue', mais aussi comme étant l'expression 'première d'une autodétermination qui consacra les clauses du traité de Turin signé par Napoléon III et Cavour. »  130 

      D'après le Dauphiné Libéré, et, par suite, pour la population savoyarde, le suffrage universel ratifie une cession territoriale 131  et donne une base juridique à l'annexion, en vertu du principe des nationalités 132 . Cette position est illustrée par la réédition d'un livre relié 133 , qui avait été, en 1860, offert à Napoléon III et dont l'exergue mettait en valeur l'attachement sans faille des Savoyards à leur nouvelle patrie : « la Savoie prend enfin parmi les peuples la situation normale que lui fait sa position géographique, ses moeurs, sa langue et les sympathies de ses habitants »  134 .


c. Vote et résultats

      Le Dauphiné Libéré rapporte les conditions du vote 135 , qui eut lieu au suffrage universel secret, au moyen d'un bulletin imprimé ou manuscrit, répondant 'oui', 'non' ou 'oui et Zone' (en Savoie du Nord) à la question : 'La Savoie veut elle être réunie à la France ?' Pour être électeur, il fallait, en avril 1860, citoyen âgé de 21 ans, né en Savoie, de parents savoyards, domicilié dans la commune depuis au moins 6 mois. On apprend en outre que les 80 000 Savoyards résidant en France ne votèrent pas pour éviter les fraudes électorales dans les consulats sardes. Le Dauphiné Libéré prenant soin de mentionner que ce chiffre avait largement été diffusé par la presse anglaise et suisse.

      Les journaux expliquent que le scrutin s'est déroulé sur deux jours. Mises en condition de la sorte, les populations voteraient avec un ensemble merveilleux :

 pas un savoisien n'oserait dire non... Tous comme un seul homme, nous répondront par un OUI qui retentira jusqu'au sommet de nos montagnes».
Le vote eut lieu partout dans l'enthousiasme. (...) Il n'y avait plus que des Savoyards qui voulaient devenir Français (...). 136 

      Au jour du vote, à Annecy, le Dauphiné Libéré nous explique que deux messes sont organisées simultanément (une pour les médaillés de Saint Hélène et l'autre pour les pompiers).Elles sont suivies de processions : « après les vieux soldats décorés, après les pompiers portant tous un 'OUI' à leur coiffure, viennent les ouvriers des fabriques, puis les électeurs des différents quartiers de la ville et de la banlieue en bon ordre, répartis en neuf sections ». On apprend également que les commissaires de quartiers portent de grands drapeaux où se lisent 'Annexion!' 'Vive la France !', 'Vive l'empereur!'. On se rend compte alors que les conditions du vote n'ont pas été respectées : « dans la salle de scrutin personne ne songe à user du scrutin légal, chaque électeur tient à honneur de remettre tout déployé son bulletin affirmatif ». Dès lors, un opposant au rattachement ne pouvait se manifester, du fait de la pression exercée sur lui. Lors des résultats, il y aura moins de un pour cent de non. Les journaux publient tous les résultats du 'mémorable plébiscite' 137 . 'Grandiose cérémonial à la Cour d'appel de Chambéry' 138 . Les résultats du plébiscite de 1860 en Chablais sont à nouveau publiés 139 . A l'époque, ils ont été regroupés à Chambéry, car Annecy n'était qu'un chef lieu de province. Le 29 avril 1860 140  les résultats du plébiscite furent proclamés en audience solennelle par la Cour d'Appel de Chambéry.

      Savoie

  • 135 449 inscrits
  • 130 938 votants
  • 130 533 oui
  • 235 non
  • 71 nuls
  • 4610 abstentions

      Les Soldats savoyards son ceux qui opposent une plus grande réticence au rattachement : sur 6350 votants, il y eut 283 non. On peut noter que ces non-là, ne sont pas comptabilisés dans les totaux publiés en 1960, alors qu'ils multiplient le nombre de non par deux.

      Nice

  • 25 933 votants
  • 25 743 oui
  • 160 non
  • 30 nuls

      Les journalistes expliquent aux lecteurs que ce sont ces résultats qui permettent d'intégrer la Savoie à la France, ce qui est, nous l'avons vu, plus que discutable. « [Par ces élections, on put alors] saluer dans toute la France, le retour de 600 000 Français au sein de la mère patrie. Elle fut célébrée partout avec le même enthousiasme. » 141  « Les totaux étaient triomphaux'. 'La Savoie était définitivement française » 142 .

      Geneviève Dardel, historienne, explique :

Le vote à 999 sur 1000 du 22 avril 1860 qui ratifiait le traité du 24 mars, vote si voisin de l'unanimité absolue qu'aucun régime totalitaire n'a pu en imposer de semblable par la suite en usant des moyens devenus classiques, de pressions, d'intimidations et de manipulations à l'esbroufe. Tout a été clair, honnête et pour tout de bon naturel dans l'accession de la Savoie à la nationalité française. 143 

      Les suffrages négatifs contre la France avaient été réduits à un chiffre insignifiant 144 , ayant vraiment déjoué toutes les prévisions. Les journaux insistent sur l'absence de contrainte de la volonté populaire : les opposants au rattachement avaient bien compris la situation et les véritables intérêts du pays, en se résignant finalement à sacrifier leurs sympathies personnelles, ce qui explique les rares votes négatifs, et la faiblesse de l'abstention.... Paul Tapponier explique dans cet article que la 'France recueillit en sa faveur l'unanimité morale', et que, 'après cent ans, cette affection et cette confiance ne se sont point démenties.'

      Pour Paul Tapponier 145  dans le Messager, les motifs de l'adhésion de la Savoie à la France sont clairs : le succès du plébiscite est le fruit de l'action « résolue d'une élite locale, la détermination d'une poignée de notables qui, au moment décisif sentent que le sort du pays se joue ». En effet, « la Savoie n'a pas sa place dans l'Italie en formation ». Paul Tapponier écrit encore:

Ces élans spontanés de nos pères avaient enfin réalisé les voeux, tant de fois exprimés dans les chalets (...), témoignant de nos ardentes sympathies (... pour) la France. (...) L'union des coeurs était réalisée depuis longtemps. Ce qui constitue probablement la nationalité d'un peuple, c'est la langue, la position géographique, les souvenirs historiques... Tout cela nous l'avions en commun avec la France. (...) Il s'agissait de déjouer les intrigues et les manoeuvres des artisans de la discorde et du démembrement de la Savoie du Nord. Ce sera l'oeuvre bienfaisante (...) de notables savoyards (...) qui prirent énergiquement position (...) à la veille même de la signature du mémorable traité de mars 1860. 146 

      Il s'agirait donc d'un « événement considérable [qui] a été le plébiscite enthousiaste des Savoyards pour revenir à la véritable patrie »  147 , une « consécration de l'unité nationale ».


d. La fête nationale

      Contrairement aux affirmations des journaux, après le plébiscite, la Savoie n'est pas encore française. Il faut, pour entériner le Traité de Turin du 24 mars, une ratification par les chambres française et piémontaise. Les institutions sardes tardent à se soumettre à cette procédure, car il existe une forte réticence à cèder Nice et la Savoie à l'Empire français. Ce sera pourtant chose faite le 29 mai par la Chambre 148  et le Sénat 149  piémontais. En France, le décret impérial de l'Empereur Napoléon III, portant promulgation du traité relatif à la réunion du Duché de Savoie et de l'arrondissement de Nice à la France fut signé le 11 juin 150 . Le Sénat impérial ratifie le Traité à l'unanimité dès le lendemain. Le 14 juin 1860 a lieu la proclamation du décret d'annexion. Le dimanche 17, la fête nationale de l'annexion consacre l'union irrévocable à la France. La presse locale a rapporté dans le détail ce que fut cet événement majeur.

      Le Dauphiné explique que, les 12 et 13 juin 1860, '700 hommes du 12 bataillon de Chasseurs arrivent. Pendant la fête les verres se choquent au cri de 'Vive la Savoie ' auquel répondent ceux de 'Vive la France ! Vive l'Empereur! '

      « Comme il y a 100 ans, cette année, le 12 juin 151  sera fête nationale » 152 . Cette fête nationale commémorative a été organisée sur demande des préfets et des parlementaires des deux Savoie. Geneviève Dardel 153 , historienne et écrivain, apporte, elle aussi, sa contribution à la reconstruction de l'histoire, ou à sa remémoration. Elle explique que :

Le dimanche 12 juin [1960] est décrété fête nationale sur tout le territoire 154 . Nos éminents collaborateurs ont sans doute écrit tout ce qu'il convient de savoir sur les négociations amorcées par le comte Cavour et l'empereur pour aboutir au mariage d'amour qui tout naturellement porta la Savoie au sein du pays vers lequel coulaient alors ses rivières. Il en sortit un mariage et un divorce heureux pour le Piémont.

      A Chambéry, le 30 juin, Laity 155  reçut officiellement la Savoie du représentant sarde. Dès lors, la vie française s'installe insensiblement, et imprime, peu à peu, sa marque dans les habitudes quotidiennes, elle transforme sans bruit les institutions. Ce qui n'empêchera pas que 'Juin [soit] un mois épique, une fête ininterrompue, [durant lequel] la population attend l'arrivée de ses nouveaux frères (les troupes françaises).' Durant six mois, les réjouissances patriotiques ne cesseront plus.


e. L'intégration à la vie française

On put alors attendre, avec confiance, les résultats du plébiscite, fixé aux 22 et 23 avril. En janvier, les élections municipales avaient donné des conseillers municipaux annexionnistes. (...) La politique du roi est approuvée par 229 voix contre 33. A Paris, le traité est ratifié à l'unanimité du Corps législatif français. La parole était désormais à la Savoie.

      Dans son édition du 12 février, le Dauphiné fait un rappel du passé savoyard. L'émigration massive, du XIXe siècle rappelle les heures de pauvreté dont la Savoie a pâti. Depuis que la Savoie appartient en France, elle a bénéficié d'un essor prodigieux. Elle a vécu une véritable révolution économique grâce, notamment, à la houille blanche et au tourisme.

      Les journalistes, et les Savoyards en général, dessinent une dichotomie entre une 'Savoie Sarde' et donc pauvre, et une Savoie qui une fois française serait devenue riche, presque comme par enchantement. De terre d'exil, la Savoie est en effet devenue terre d'accueil. La Savoie est une province qui aujourd'hui peut garder auprès d'elle ses nouvelles générations, ce qui diffère du XIXe siècle : l'explosion démographique conduit à l'époque, nombre de Savoyards à partir en masse. Cette vision des choses est notamment illustrée par un article 156 , où l'on insiste sur le fait que la Savoie des années 1860 était rurale, pauvre mais digne 157  et vivait en vase clos : '10 à 15000 travailleurs saisonniers allaient s'employer en France chaque année'. Depuis que la Savoie est devenue française, elle a eu un essor prodigieux. Louis Martel, président du comité du Centenaire, explique dans le Messager 158  'l'influence déterminante du rattachement'. Pour la mesurer, il suffit de se reporter à l'histoire et de comparer les conditions d'existence des Savoyards avant et après cet événement. « (...) Les années de 1815 à 1860 furent des années de médiocrité : (...) notre province, pratiquement abandonnée n'était plus qu'une annexe [ pour ses souverains dont elle était pourtant le berceau]'. Heureusement, depuis que la France s'en occupe, « la Savoie n'est plus un pays pauvre, et elle a su tirer de ses beautés naturelles et dans l'industrie sa prospérité ».

      Pour le général Lestien, qui fait un bilan militaire, le rattachement a été l'occasion de mettre en valeur le patriotisme savoyard : 'Cent ans de guerres, cent ans de sacrifices et d'actions glorieuses 159 , parce que l'abnégation est l'une des principales vertus savoyardes'.

Aujourd'hui, 'être français est devenu pour les habitants de la Savoie une qualité qui ne pose plus de question...' Le compte rendu est donc simple : 'chacun prit à coeur de célébrer cet anniversaire pour confirmer, s'il en était besoin, le vote émis, il y a cent ans, par nos grands-parents.' 160 

      Pour Le Dauphiné, la riche histoire de la province savoyarde aurait pu 'se traduire en rancoeur au lendemain de ce vote'. Pourtant, il n'en sera rien : 'Les bagarres de presse, les manoeuvres, les hésitations impériales, les prétentions des Genevois, l'émotion des chancelleries n'auront pas plus d'influence sur la 'testa dura' des Savoyards que n'en pourraient avoir les atermoiements que sollicite Cavour'. Et de conclure, 'Et la Savoie devint française... il y a cent ans. En réalité, elle n'avait jamais cessé de l'être' 161 .

      Dans les journaux, à la fin août 1960, on commémore le Centenaire de la visite impériale en Savoie. La venue du Général de Gaulle, en octobre sera également l'occasion de rappeler les visites présidentielles antérieures 162 . Le Dauphiné Libéré publie, à partir du début du mois d'octobre 1960 163  une série d'articles intitulée 'Les voyages illustres en Haute-Savoie'. Il s'agit de rappeler les différents séjours des chefs d'Etat à Annecy depuis l'annexion. Tandis que se mettait rapidement en place les administrations françaises, dans la première semaine de septembre 1860, le couple impérial visitait la Savoie, divisée depuis peu en deux départements tout en gardant ses quatre évêchés. Le périple des souverains fut un triomphe. La Savoie était définitivement française.

      Le premier article traite des 'coulisses de la visite impériale'. La visite de la Savoie par Napoléon III revêt une importance particulière, car elle contraste avec l'attitude du gouvernement sarde qui n'avait plus fait de visite officielle à la Savoie depuis une cinquantaine d'années. Cette visite de l'Empereur doit être le 'couronnement de cette mémorable année [1860]' 164 .

      La visite impériale bénéficie en Savoie d'effets d'annonce. En avril déjà, elle était annoncée, puis le 28 juillet, la presse annecienne reprend l'information Napoléon III et l'Impératrice Eugénie viendront en Savoie à la fin du mois d'août. Le Dauphiné publie les instructions reçues à l'époque par les autorités municipales d'Annecy : « Ils arriveront à Annecy le 29 août pour y séjourner le 30. L'administration municipale pour répondre aux sentiments de la population de cette ville devra faire tous ses efforts pour fêter dignement ces Augustes voyageurs et leur manifester l'allégresse publique ». On indique également aux autorités quelles sont les « meilleures dispositions à prendre pour rendre aussi solennelle et éclatante que possible la venue de Leurs Majestés ». Le Dauphiné rappelle qu'un crédit de 20 000 F a été accordé en règlement pour l'embellissement de cette ville. On apprend que la ville eût des difficultés pour surmonter de réelles difficultés et pour remplir dignement ses obligations : « il a fallu louer un important matériel de service de table. Une fête vénitienne fut organisée, la ville fut décorée en conséquence. »

      Dans la même édition, on apprend qu'à l'instar de la ville d'Annecy, toutes les communes et les autorités du Chablais avaient reçu des instructions précises quant à l'organisation de la visite impériale 165 . C'est ainsi que la police avait évité, pour le cortège impérial, le parcours proche de la frontière genevoise : Genève était le lieu de refuge des proscrits politiques.

      La lecture d'une lettre 166  adressée le 25 août 1860 par le sous préfet de Saint Julien en Genevois au maire de la commune de Machilly est très instructive. Elle montre avec quelle minutie le représentant du gouvernement français avait préparé les 'manifestations spontanées' qui éclatèrent sur le passage de leurs Majestés impériales :

Vous aurez l'honneur de saluer à leur passage Leurs Majestés Impériales sur le territoire de votre commune. Je fais construire un arc de triomphe sur le territoire de votre commune. Machilly supportera sa quote part par le travail volontaire de ses habitants. J'espère que les maisons particulières qui se trouvent en vue de la route seront décorées d'une manière digne de flatter les yeux de vos illustres hôtes.
Vous ferez placer en haie la population de votre commune des deux côtés de la route. Je tiens essentiellement à ce que vous fassiez occuper et déborder par de forts détachements des députations des communes l'entrée de tous les chemins qui aboutissent sur la route parcourue par leurs majestés. Il importera d'assurer l'entière sécurité des illustres voyageurs. Les cloches doivent sonner à toutes volée. [Il convient enfin d'occuper] en force de tous les chemins transversaux afin d'assurer la sécurité.

      Le commentaire du Dauphiné pour justifier de telles dispositions est très différent de celui auquel on pourrait s'attendre : « Il faut avoir à l'esprit que les populations de Savoie n'étaient pas en fait françaises depuis peu de mois. On pouvait craindre de la part de la masse une certaine tiédeur et peut être une certaine résurgence de l'esprit républicain de 1792... » Cette assertion du Dauphiné s'oppose en tout point son discours sur la liesse populaire qui fut si dense, selon lui, dans les jours qui suivirent le plébiscite...

      Les préparatifs minutieux de cette visite auront porté leurs fruits. Ces efforts furent cependant récompensés : « l'impératrice, fascinée par le spectacle de cette soirée, s'attarda à raconter cette soirée annecienne comme faisant partie de ses heures les plus radieuses ». Eugénie quarante ans plus tard reconnaîtrait que cette soirée au lac d'Annecy avait laissé le souvenir d'une illusion prestigieuse et demeurait avec le baptême de son fils un grand moment de sa vie.

      L'Essor Savoyard apporte sa contribution à la commémoration de cette visite : « en été 1860, Napoléon III et Eugènie rendaient visite à notre province » 167 . Quand leurs Majestés apparaissent, l'enthousiasme est indescriptible 168 . Une explosion de vivats salue cette parade fastueuse. Napoléon III garant d'un bonheur peut-être sans précédent 169  : l'empereur s'informe des besoins du pays 170 . Sur tout le parcours, la foule attend malgré le soleil torride, la faveur de « contempler et d'acclamer ces deux être chéris que l'on voudrait garder à jamais »'. Les sympathies populaires continuaient à entourer les souverains. Ce voyage a permis à l'Empereur de s'assurer du « profond attachement de la Savoie à la nouvelle patrie ». « Cet empressement, cet enthousiasme étaient visiblement spontanés et sincères » 171 . Le 5 septembre, ils quittaient la province à destination du sud de la France et d'Alger.

      En plus des promesses impériales de développer des infrastructures en Savoie, la visite eut de grandes répercussions économiques, car elle a impliqué de nombreux travaux. Dans un article intitulé « Thonon en 1860 » 172 , on apprend que lors de la visite de l'Empereur et de l'Impératrice dans la ville ceux-ci représentaient « non seulement la grande et riche nation française mais la liberté avec le nouveau régime de la zone franche ».On attend beaucoup des autorités françaises, qui doivent pallier les carences du régime sarde en matière d'aménagement du territoire... 

 Les barrières douanières, le manque de routes, d'un port convenable et autres inconvénients provenant du régime sarde avaient empêché l'extension de la ville. (...) A son retour du voyage fait à Evian en bateau, Napoléon III décréta séance tenante la création du port. (...) L'année 1860 fut ainsi le départ d'une ère de progrès matériel extraordinaire pour le Chablais et pour sa capitale. 173 

      Le voyage était un triomphe du premier au dernier jour. Pourtant, les festivités de l'annexion terminée, la vie quotidienne reprend. La présence de l'Empereur n'a pas été suffisante pour gommer les difficultés.

La fête finie, il faut réapprendre la vie terne de tous les jours. Tout ne va pas mieux dans le meilleur des mondes. L'optimisme officiel dissimule mal les premières désillusions. Il faut se faire au moule français. L'enchérissement des prix, qui se manifeste surtout sur les vivres et les loyers aggrave le malaise latent. Il faut regarder son destin en face et découvrir une à une les justes raisons d'appartenir à la France et de s'y intégrer' 174 .

      Mais la mémoire collective a oublié ces difficultés, pour ne garder que la joie et la liesse qui ont présidé la période de l'annexion.

Cent ans ont passé depuis l'annexion, la Savoie, depuis cette date mémorable s'est intégrée à la grande patrie qu'elle avait librement choisie. Son histoire se fond avec celle de la Nation française. Disons seulement qu'elle l'a servie avec toute la fidélité et tout le dévouement des plus vieilles provinces. (...) Est-il nécessaire de rappeler que ce patriotisme (...) qui nous vient des Allobroges ne s'est jamais démentis? (...) La Savoie française n'a jamais regardé derrière elle, lorsqu'il fallait se jeter au-devant du danger. 175 

      La commémoration du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France dans la presse emprunte deux axes : les rappels de faits et les reportages sur les manifestations locales organisées pour cette commémoration. Nous l'avons vu, l'histoire savoyarde a fait l'objet d'une réécriture à l'occasion de la Commémoration du Centenaire. Désormais, cette histoire officielle, écrite en 1960, est perçue par les Savoyards comme étant 'vraie'. Les travaux de Paul Guichonnet nous montrent clairement que ce n'est pas toujours le cas, notamment sur la question de la valeur juridique du plébiscite.

      Nous allons maintenant étudier la façon dont les journaux retracent les différentes manifestations populaires, organisées dans le cadre de la commémoration.


Seconde partie : Que nous apprennent les fêtes du Centenaire ?


I. Fêter le Centenaire

      Dès le début de l'année 1960, les journalistes annoncent la couleur : la commémoration du Centenaire de la Savoie française doit être la manifestation qui fera date en cette année 1960.

Les fêtes du Centenaire du parachèvement de l'unité française vont illustrer le calendrier de 1960. La nouvelle année portera les couleurs de la grande province alpine à la gerbe des manifestations prévues pour commémorer le parachèvement de l'unité française 176 .

      D'une manière générale, trois objectifs sont assignés à cette commémoration : montrer la fidélité de la Savoie à la France. En ces temps d'indépendance des différentes colonies, la province souhaite être citée en exemple de fidélité et de reconnaissance envers la mère patrie. Dans un second temps, la commémoration permet également de rappeler aux Savoyards quelle a été leur histoire. Enfin, il s'agit de promouvoir les intérêts touristiques de la France. Ainsi, Louis Martel, qui est le président du Comité National de Coordination des fêtes du Centenaire, se réjouit de voir que des fêtes commémoratives qui doivent se dérouler dans toute la France, prouvent la fidélité de la Savoie à la France. Et J. Fougerolle, président du Comité de Patronage Parisien du Centenaire insiste sur l'importance qu'il y a, à l'occasion du Centenaire, à servir utilement les intérêts touristiques de la France.


A. Le voyage à Paris

      Le voyage à Paris est une étape éminemment symbolique de la commémoration. D'abord, parce qu'elle ouvre les festivités officielles : « les fêtes du centenaire commenceront par une grande démonstration d'affection nationale à Paris » 177 . Ensuite, parce que ce voyage donne une dimension nationale à la commémoration du Centenaire de la Savoie française. Ce voyage donne une impression d'unanimité. Avec l'organisation de ce voyage, Paris devient le « prélude aux fêtes du Centenaire » 178 .

      La montée des officiels Savoyards, en ce printemps 1960 reproduit un autre voyage, qui s'est déroulé un siècle plus tôt. « La montée à Paris du 25 mars prochain renouvellera la réception historique des députés savoisiens aux Tuileries le 21 mars 1860 » 179 . Pour illustrer le voyage, le Dauphiné publie un cliché du Monde Illustré, qui représente, en 1860, la députation savoisienne accueillie par Napoléon III aux Tuileries 180 . En 1860, nous l'avons vu, lors des négociations de cession de la Savoie à la France, il est un temps envisagé de donner une compensation territoriale à la Suisse, en échange de son assentiment à ce projet. Napoléon III envisage de céder une partie septentrionale de la Savoie à la Suisse. Les notables savoyards, conservateurs, fervents partisans de l'annexion, se refusent à voir la Savoie catholique partagée, et surtout, sous administration protestante. Une délégation est alors reçue aux Tuileries, par l'Empereur, à l'issue de laquelle il est décidé de ne rien donner aux Suisses...


1. Préparatifs

      Le voyage des notables Savoyards à Paris est annoncé de longue date en Savoie. Celui-ci prévoit la « montée à Paris des maires, conseillers généraux, parlementaires et des hautes personnalités civiles, militaires et religieuses de Savoie et de Haute-Savoie.» 181 . Dès le 5 février 182 , le programme 183  des journées parisiennes des 26, 27 et 28 mars 1960 est annoncé. Il est prévu d'organiser « une séance en Sorbonne et une soirée folklorique 184  le 26 mars 1960, une messe à Notre-Dame et un banquet officiel le 27 mars, et une réception à l'Hôtel de Ville le 28 » 185 . A cette occasion, un train spécial, au départ de Chambéry et d'Annecy sera affrété. Il arrivera à 14 heures à Paris. Sera ensuite organisée, à 16 h00, une manifestation en Sorbonne, puis le soir, on se rendra à une soirée folklorique de Savoie et des provinces françaises. Le lendemain, nous dit le Messager, comme en 1860, une messe sera célébrée à Notre-Dame, puis une cérémonie sera organisée devant la flamme du soldat inconnu, avant le banquet. Le lundi 28 mars, le séjour parisien s'achèvera par une réception à l'Hôtel de ville, à 11h30.

      Mais les officiels ne sont pas les seuls conviés à Paris : le Dauphiné 186  invite les Savoyards à former le grand train du Centenaire en accompagnant leurs maires à Paris. Les participant prendront place dans des convois pavoisés, et peuvent s'inscrire jusqu'au 03 mars. Le tarif est raisonnable : 100 NF par personne, comprenant : le voyage en train, le repas froid, le banquet officiel, l'entrée en Sorbonne, la soirée folklorique, la messe, et la réception à l'Hôtel de Ville.

      Ce projet de voyage enthousiasme les maires, qui dès le 19 février, sont déjà 200 à s'être inscrits 187 , et leur nombre augmente rapidement : on annonce 600 inscriptions début mars 188 . Les programmes 189  et instructions pratiques 190  sont publiés régulièrement : ainsi apprend-on que les maires doivent amener dans leurs bagages, leur écharpe, et un costume sombre 191 .

      Quelques jours avant le départ, les inscriptions sont closes : il y aura environ 1000 personnes 192 .


2. Festivités

      Comme ils l'avaient fait pour les préparatifs, les journaux consacrent de longs articles aux journées parisiennes, nommées dans les colonnes du Dauphiné, les « Trois glorieuses » 193 . « Aujourd'hui, la Savoie monte à Paris » 194  : 800 élus des deux départements ont répondu à l'invitation parisienne. Lors de ce « ce beau voyage »  195 , ces personnalités des deux départements sont venues « commémorer le Centenaire et proclamer plus étroitement que jamais leur attachement à la France ». Le Messager publie un article très éloquent sur le sujet :

Dans la ferveur de son ardent patriotisme 196 , la Savoie renouvelle son acte de foi de 1860 et apporte à Paris, sa fière et chère capitale, le témoignage de son indéfectible attachement. L'imposante délégation de nos deux départements, préfets et 700 maires en tête, dans le train de la fidélité'. Encadré : 1860 : rattachement. 1960 : attachement.
Il y a cent ans, la Savoie changeait volontairement le cours de son destin. Libre adhésion mais aussi véritable élan de nos populations se donnant sans réserve au pays qui avait su exercer sur elle une irrésistible attirance.
Au cours d'un siècle de vie commune, les sentiments spontanés exprimés à l'heure du choix ont gagné en profondeur, aussi, pour célébrer solennellement le rattachement, les départements de Savoie et de Haute-Savoie ne pouvaient-ils mieux faire que de donner à leur mère-patrie la mesure de leur attachement.
Ce que cette élite savoyarde, chargée de mission pour tous les absents retenus au terroir, ira dire à la capitale et au gouvernement c'est l'amour de la Savoie pour la France, c'est son attachement indéfectible, fortifié dans les épreuves et tout particulièrement par le sang de ses enfants tombés au champ d'honneur
.
Puisse la signification de cette visite et de ce pèlerinage sur les hauts lieux de Paris se dégager avec éloquence les cérémonies patriotiques des 26, 27, et 28 mars! 

      Le dimanche 27 mars, le Dauphiné publie une page entière, consacrée au voyage : elle titre : « Paris à l'heure de la Savoie ». Ce titre est bien trouvé puisque « Paris est la première cité savoyarde par le nombre de nos concitoyens qui l'habitent » 197 .

      Les journalistes reviennent sur l'arrivée du train à Paris 198 , et sur les manifestations organisées tout au long du séjour 199 .

      La première fut la cérémonie organisée à la Sorbonne, à l'issue de laquelle M. Debré, dans son discours, devait insister sur le libre consentement des peuples à leur attachement à d'autres :

 (...) le passé et le souvenir des grandes choses faites ensemble doit orienter l'avenir. L'élément de cet avenir est l'Europe que nous nous devons de faire en associant les patries sans les supprimer, car elles sont le refuge suprême de la liberté. C'est en restant fidèles à cette civilisation qui a fait de nous des citoyens que nous maintiendrons par notre cohésion et notre union nationale notre présence sur la terre d'Afrique, en assurant notre sécurité en Méditerranée  200 .

      Les officiels se retrouvent à la salle Pleyel, avant d'assister le lendemain à une messe célébrée en la cathédrale Notre-Dame de Paris. Cette deuxième journée parisiennes est relatée avec force détails et commentaires dans la presse locale. Lors de la cérémonie, il y eu une « réelle émotion ». « La savoyarde 201  de Notre-Dame a sonné le Té Deum du Centenaire. Les liens tissés par les évènements entre la Savoie et la France sont aussi des liens du coeur » 202 . Monseigneur de Bazelaire, le célébrant d'origine savoyarde, insiste dans son sermon sur la fidélité des Savoyards à la nation française :

 Un siècle maintenant de fidélité à l'Eglise et à la France (...) Ce que la France nous a donné, nous ne l'oublions pas. (...) Le sang de nos sacrifices a scellé entre la France et la Savoie un attachement intangible. 203 

      Et le journaliste d'ajouter, dans son article la liste des bienfaits prodigués à la Savoie par la France depuis son annexion : « la France nous a donné les moyens de mettre en valeur nos richesses » 204 . Avant de rappeler que les rencontres entre les différents peuples se traduisent par des enrichissements mutuels : « Mais la Savoie a également donné des choses à la France, notamment les barrages, les eaux thermales, la production électrique et d'aluminium » 205 .

      La montée aux Champs Elysées qui eu lieu ensuite fut un véritable succès populaire, de nombreux parisiens assistant défilée. Le banquet officiel organisé le soir même regroupait plus de 100 convives.

      Le séjour s'achève rapidement, le lendemain 206 , par une réception donnée à l'Hôtel de ville au cours de laquelle, le Dr. Devraigne 207  expliqua : « La Savoie a toujours été française au fond de son coeur. Et les oui massifs de 1860 ne furent que des retrouvailles » 208 . Les personnalités savoyardes sont ensuite conviées à une soirée, organisée et offerte par le Dauphiné 209 , dans un éclatant point final aux « Trois glorieuses » 210 .


3. Amertumes

      Les journalistes savoyards, envoyés à Paris pour couvrir l 'événement que représente ce voyage de mille personnes éprouvent une sorte de malaise à conclure sur le voyage. Il en ressort en effet quelques amertumes. Les Savoyards déplorent avant tout le peu de cas qu'ont fait les journaux parisiens de leur déplacement dans la capitale : il se trouve en effet que M. Kroutchev est en visite officielle en France. La venue du secrétaire général du parti communiste russe est l'aboutissement d'une longue série d'atermoiements, le voyage étant plusieurs fois reporté pour ennuis de santé. Pour les Savoyards, il « tombe mal ». La présence de Kroutchev implique en effet non seulement un échos moins important dans les colonnes parisiennes, mais encore l'absence de représentation d'envergure nationale, lors des différentes cérémonies organisées à Paris. Le Général de Gaulle, en effet, n'a pu se rendre à aucune des manifestations auxquelles il avait été convié.

      Il faut encore noter la dichotomie qui existe entre l'importance donnée par les journaux locaux en général et le Dauphiné Libéré en particulier à cet événement et l'absence d'articles sur cette visite provinciale dans les grands quotidiens nationaux tels que le Monde 211 . M. Richerot, directeur général du Dauphiné Libéré, présent à la soirée de clôture du 28 mars, ne manqua pas de « faire allusion au silence presque total de la presse parisienne sur les fêtes du Centenaire, qui ne passèrent cependant pas inaperçues aux parisiens » 212 .

      Les derniers griefs de la province savoyarde quant à l'accueil reçu dans la capitale concerne les clichés persistants de la Savoie en dehors de ses frontières. D'abord, l'organisation parisienne des festivités est analysée comme étant « déplorable [et comme n'ayant rien ] de comparable à une organisation spécifiquement chambérienne ». La présence de « ramoneurs de salon tant à la messe solennelle qu'au défilé » a, de plus, été interprétée comme de un signe de condescendance par les Savoyards, qui n'aiment pas qu'on leur rappelle les heures difficiles de leur histoire économique. En 1960, la Savoie, avec ses centrales hydro-électriques, ses usines de décolletage prospères et son tourisme florissant estime que ces petits ramoneurs étaient déplacés. Enfin, les Savoyards présents à Paris ont été choqués d'être confondus avec des Suisses ou des Belges.

      Avant de refermer l'album parisien, les journalistes ont soin de rappeler quelques anecdotes du voyage. Intitulé « échos minuscules sur le grand voyage dans la capitale » 213 , l'article du Dauphiné rapporte les impressions des savoyards en visite dans la Capitale : ainsi, le vaste amphithéâtre de la Sorbonne impressionne beaucoup de participants.

      Dès l'entrée, l'un d'eux disait en plaisantant avec un collègue :

' Tu ne trouves pas qu'ils ont une belle salle des fêtes à Paris ? Et l'autre d'approuver : ' Je crois bien, chez nous on se contenterait du couloir '. »

      Malgré les quelques griefs dont nous avons parlé plus haut, les journalistes tirent un bilan très positif de ce voyage à Paris. Ils estiment que le « Centenaire célébré brillamment à Paris » 214 ., notamment grâce au nombre important des parisiens venus applaudir le cortège de la Savoie sur les Champs Elysées 215 . L'Almanach revient longuement sur les cérémonies :

Les nombreuses fêtes qui ont marqué cette année historique en Savoie ne peuvent laisser indifférent : mais il faut bien l'avouer, elles doivent passer après une cérémonie d'une rare réussite. Nous voulons ici rappeler ce que certains chroniqueurs 216  ont appelé les 'trois glorieuses', c'est-à-dire les trois journées que la Savoie est allée vivre en terre parisienne. Paris n'est pas seulement la ville lumière, elle est surtout l'âme de la France : être reçu par Paris est une consécration et un honneur que ne dédaignent pas les rois et les chefs d'Etat. En cette année 1960, c'est la Savoie tout entière qui mérite une telle grâce, et la réception fut si grandiose que son souvenir n'est pas prêt de s'effacer [pour ceux] qui la vécurent. (...) Renouvelant le geste de leurs ancêtres, les notables de 1860, les Savoyards avaient envoyé à Paris tous leurs élus, maires, conseillers généraux, députés et sénateurs et toutes les autorités civiles, religieuses et militaires (...) pour affirmer que, cent ans après le Traité de Turin et le plébiscite qui le suivit, non seulement ils ne regrettent rien de leur intégration à la mère Patrie mais que leur fusion n'a fait que grandir et s'affermir. (...) La Savoie, française depuis cent ans, a montré que l'Annexion, qu'elle avait tant désirée, l'avait intimement intégrée au grand peuple de France. (...) En un mot, ces trois jours de fête laisseront au coeur de tout participant un souvenir impérissable. 217 

      Dès la fin des festivités parisiennes, l'idée de la permanence du souvenir de ces manifestations est présente. Nous l'avons vu, elles sont perçues comme laissant « un souvenir impérissable ». Le Dauphiné 218  va plus loin, en imaginant que ce séjour aura une importante postérité historique. L'article intitulé « Paris à l'heure de la Savoie » commence en effet en ces termes : « Les historiens de l'avenir -ceux du second centenaire ?- auront plus d'anecdotes à conter sur ce voyage (un voyage sans précédent) que nous n'aurions la place d'en dire en occupant tout un numéro de ce journal... »


B. Savoie en fête

      Les journaux locaux accordent une grande place à la commémoration. Les rédacteurs éditent des encarts spécifiques, qui relatent les anecdotes, informations et articles historiques ayant trait à la commémoration. Dans le Dauphiné, cet encart s'appelle la « Chronique du Centenaire », et devient dans le Messager, « Journal du Rattachement » ou « journal du Centenaire » Dès le 30 janvier 219 , les dates des événements qui doivent être commémorés sont énumérées et accompagnées des justifications historiques à savoir : le 24 mars 1860, signature du traité de Turin, le 22 avril 1860, plébiscite et le 12 juin 1860, date de la ratification du traité. Le 24 mars, le 22 avril et le 12 juin seront donc les points d'orgue de la commémoration officielle du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France.

      Les fêtes du Centenaire du rattachement de la Savoie vont illustrer le calendrier de 1960 220 . Il est de bon ton d'insister sur le fait que la Savoie est heureuse d'être devenue française : 'Ces fêtes qu'il faudrait appeler plus exactement le don par la Savoie de son coeur au pays où vont ses rivières se dérouleront le 28 mars' 221 . Peu à peu, la province savoyarde s'est mise au rythme du Centenaire. En février, les journaux font état des différentes manifestations qui seront organisées, tout au long de l'année, à l'occasion du Centenaire. Les Savoyards, fiers de leurs racines, ont participé avec enthousiasme à ces commémorations, qui, le plus souvent, ont pris la forme de fêtes populaires. Dans de très nombreuses communes, on a célébré le Rattachement par des défilés de chars, représentant la vie du terroir. Et 'l'on reconstitua ainsi des défilés historiques d'une réelle valeur' 222 . Ces manifestations ont contribué à 'créer de nouveaux liens entre les populations, entre la Savoie et la France' 223 . Mais la commémoration n'eut pas seulement lieu en Savoie : dans de nombreuses régions, des Savoyards exilés ont organisé des manifestations, et toutes les amicales de Savoyards répandues en France 224  ou à l'étranger se sont associées à la célébration du Centenaire. Et, comme nous allons le voir, la commémoration du Centenaire a donné lieu à d'importantes festivités à Paris.


1. Le Centenaire de la Savoie s'exporte bien

      La commémoration du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France a servi de prétexte aux rapprochement des différentes amicales savoyardes disséminées en France et dans les colonies. Les Savoyards ont en effet fait de la commémoration un moyen de propagande pour faire connaître leurs origines, et les beautés de leur région natale. En lisant, dans le Messager, le programme des fêtes 225  qui doivent avoir lieu au long de l'année 1960, on prend conscience de la vitalité des « colonies » des Savoyards expatriés. L'union mondiale des Savoyards, réunie à l'occasion du Centenaire à Aix les bains démontre, s'il en était besoin, qu'elle est une réalité vivante 226 .

      Les colonies savoyardes expatriées organisent des manifestations dans leur région d'adoption, que ce soit dans d'autres provinces françaises ou à l'étranger. De par la proximité géographique, la Suisse a occupé une place privilégiée. De nombreuses manifestations y ont été programmées. On apprend ainsi, rapporte le Dauphiné Libéré du 1er mars 1960 227 , que 'la première fête commémorative du Centenaire, a eu lieu... en Suisse.' Le festival du cercle français de Genève était en effet placé sous le signe du Centenaire 228 . La fête a consisté en un banquet franco-suisse, où le toast prononcé a insisté sur le fait que : 'chaque Savoyard a deux patries : la Savoie et Genève'. Cette commémoration a été organisée par la Compagnie du Sarto qui s'est fixé pour objectif 'd'unir tous ceux qui aiment les Savoyards des deux Savoie et d'au-delà des frontières', et s'est achevée sur des danses traditionnelles exécutées par le groupe folklorique 'Sabaudia'. Au fil de l'année, d'autres commémorations sont organisées en Suisse, notamment à Lausanne 229  ou à Genève 230 .

      Le Centenaire est également fêté dans les colonies françaises, ce qui permet au Messager d'écrire que le Centenaire est fêté « sur les deux rives de la Méditerranée ». Au Maroc 231  et en Algérie, la commémoration du Centenaire prend une tournure politique et symbolique : à l'heure de la guerre pour l'indépendance, il se trouve des colons et des militaires Savoyards pour vanter les joies d'être rattaché à la France. Ainsi, les sociétés régionales d'Oran ont célébré avec ferveur le Centenaire du rattachement de la Savoie à la France 232 , et à Alger, « la Savoie commémore le Centenaire de son rattachement, auquel participe de nombreux soldats, mais aussi des colons ».

      Une autre manière de promouvoir le Centenaire de la Savoie est de faire connaître ses traditions et ses spécialités culinaires. C'est ainsi que les foires d'Oran 233 , Toulouse et Bordeaux offrent des stands à la Savoie.

      Les jumelages permettent également de faire connaître la Savoie et son parcours historique. Le Wurtemberg 234  fête le Centenaire de la Savoie française, au cours d'un voyage de savoyards dans la région.

      La Savoie souhaite rappeler son histoire à la France, et lui dire son attachement. A l'époque, les Savoyards sont fiers d'être français. Il n'existe pas de parti indépendantiste savoisien. Les Savoyards expriment leur attachement en envoyant un arbre de Noël à la ville de Paris, en décembre 1959. Ce sapin du Centenaire a été officiellement remis à la ville de Paris lors d'une réception officielle pendant laquelle la Savoie a transmis ses voeux à la capitale 235 . Exposé place de l'Hôtel de ville, il doit attirer l'attention de la capitale sur les fêtes du rattachement de la Savoie à la France, ainsi que l'exprime la légende, accrochée sur l'arbre : 'La Savoie à la France, 1860-1960' 236 . Les Savoyards manifestent leur présence à Paris en y installant la compagnie du Sarto 237 . Celle-ci a franchi une nouvelle étape dans la conquête de Paris en installant une vigilence dans la capitale, avant l'adoubement de nouveaux membres, puis la dégustation d'un menu du terroir.

      A l'instar des Savoyards de Paris, les expatriés organisent des commémorations dans leur région d'adoption. Les journaux relatent ces manifestations, qui sont, le plus souvent un prétexte pour se retrouver ensemble. L'Essor Savoyard, qui se veut l'organe de tous les Savoyards expatriés, est riche de ces informations. Il titre, par exemple 'Tous unis à Lyon pour l'année savoyarde' 238 , pour expliquer que différentes sociétés d'expatriés Savoyards se sont retrouvées autour d'un reblochon. Le même événement est repris par le Dauphiné 239  qui rapporte que 'Lyon a fêté le Centenaire du rattachement à la France de la tomme et du reblochon' avec un éclat particulier, du à une présence savoyarde nombreuse dans la capitale des Gaules. D'autres manifestations ont été organisées au cours de l'année commémorative par les Savoyards de Lyon, qui ont, notamment, choisi pour duchesse une chambérienne 240 , puis fêté le Centenaire 241  en compagnie du maire, M. Pradel.

      De même, l'Association des Savoyards de Lille ont organisé la commémoration du Centenaire, et en ont profité pour faire paraître, dans les journaux du Nord, une série de reportages sur la Savoie qui servent de base à 'une excellente propagande pour notre tourisme' 242 . Les Savoyards expatriés sont appelés à faire connaître leur région. L'Essor Savoyard sert de relais et encourage ses lecteurs à oeuvrer en faveur du tourisme en Savoie : « Compatriotes, participez à la propagande pour le Centenaire » 243 . 'Nota : l'affichage peut être effectué aux environs de Pâques, au moment où chacun songe à ses vacances d'été.'

      Les objectifs de la commémoration étant clairement fixés, L'Essor Savoyard relate ensuite les différentes manifestations organisées en « l'honneur de la Savoie » 244 . On apprend ainsi que « les festivités montées par la colonie de Savoyards de Toulon revêtiront un éclat particulier en raison de la présence de la flotte ». Le calendrier des festivités suit celui de l'histoire : un Bal du Centenaire, est organisé le 23 avril, puis des grandes fêtes savoyardes et patriotiques 245  seront organisées les 5 et 6 juin à Toulon 246 . Ces « solennités toulonnaises du Centenaire » 247 , sont, bien entendu, organisées par la colonie savoyarde de Toulon, qui doit d'ailleurs se rendre en Haute-Savoie 248  durant l'été. Ces manifestations sont qualifiées de « réalisations positives des Savoyards de Toulon » 249  et s'achèvent sur l'inauguration d'un boulevard des Allobroges et d'un immeuble « Sabaudia » 250 .

      De même, de nombreuses manifestations sont organisées à Bordeaux 251 , Dijon 252 , sur la Cote basque 253 , au Havre 254 , à Toulouse 255 , à Besançon, à Paris 256 , etc.

      Ces nombreuses manifestations d'attachement des Savoyards à la Savoie fait dire à un chroniqueur, que la « France se tourne vers nous » 257 . En effet, dans toute la France 258 , la Fête Nationale du 12 juin a prouvé le succès de la Savoie.

      Les fêtes du Centenaire sont le prétexte d'échange, de visites mutuelles ; elles permettent de s'enrichir mutuellement. Ainsi, la Compagnie du Sarto se rend à Versailles 259  : il ne pouvait y avoir de Centenaire sans pèlerinage en ce haut lieu, point de départ de la grandeur française. Cette visite se revendique comme le « salut de la Nation Savoyarde à la vieille ville royale. Au bout de Cent ans de rattachement, elle venait, en bonne républicaine, fervente de liberté, saluer la grandeur passée. » En retour, l'harmonie savoisienne et allobrogique de Paris viendra en Haute-Savoie 260 .

      L'année 1960 et ses festivités s'achèvent autour d'un banquet : les Savoyards ont pleinement intégré les traditions culinaires de leurs ancêtres les Gaulois...Ainsi, l'Essor Savoyard 261  et le Messager 262  terminent l'année avec un article commun : « Les Savoyards de Paris vous convient au banquet de clôture du Centenaire ». Ces banquets et autres galas servent de point final aux festivités du Centenaire, tant en Savoie que dans le reste de la France. C'est l'occasion pour les journaux de faire le bilan de cette année de festivités. D'une manière générale, et sans faire de références à des propos douteux, il est généralement qualifié de « globalement positif ». Cependant, des zones d'ombre et des amertumes subsistent. Elles feront l'objet de notre conclusion.


2. Fêtes populaires en Savoie

      Durant l'année 1960, les manifestations populaires sont très nombreuses en Savoie, pour commémorer le Centenaire. Ces fêtes sont le plus souvent des fêtes au village, qui ont lieu chaque année, mais qui revêtent un éclat particulier à l'aune du Centenaire. D'autres festivités sont également organisées, notamment pour commémorer les dates-clés du rattachement : ainsi, « toutes les communes de Savoie doivent fêter avec éclat le 24 mars l'anniversaire du traité de Turin » 263 .

      Dès le début du mois de janvier, le calendrier définitif du Centenaire est établi par l'Association régionale des Comités des fêtes de Savoie, rapporte l'Essor Savoyard dans son édition du 1er janvier 1960. On apprend également que l'année du Centenaire a de plus, été ouverte « au son des Allobroges », l'hymne des Savoyards et des Dauphinois 264  :

« Allobroges vaillants, dans nos vertes campagnes,
Accordez-moi toujours asile et sûreté,
Car j'aime à respirer l'air pur de vos montagnes,
Je suis la Liberté, Liberté. »

      Et en mars, on communique un Tableau des « Manifestations sportives communiquées prévues dans le cadre du Centenaire » 265 . Ces calendriers doivent permettre d'éviter que les grands événements commémoratifs de l'été ne se chevauchent.


a. Commémoration aux dates anniversaire.

      Au mois d'avril 1960, le coup d'envoi de la commémoration est donné. « Le rideau est officiellement levé sur les fêtes du rattachement »  266 . Dans un premier temps, nous l'avons vu, on commémore aux dates anniversaires. Plus tard dans l'été, les fêtes au village prendront le prétexte du Centenaire qui leur donneront un éclat particulier.

      A Chambéry, les fêtes font « échos, cent ans après, à l'allégresse de 1860»  267 , à l'occasion du Centième anniversaire du traité de Turin. Dans un premier temps, les journalistes font état d'une « commémoration émouvante », d'une « cérémonie simple ». Pour fêter le Centenaire, toutes les communes savoyardes sont appelées à célébrer ensemble les 24 mars, 22 avril et 17 juin. Les journaux sont le relais naturel de ces décisions politiques, ôtant à ces manifestations tout caractère sincère et spontané.

      Ainsi, le 24 mars, une commémoration religieuse de la Savoie française 268  est prévue. Devant le peu d'enthousiasme de la population, on fait appel à une population plus nombreuse pour la messe du 25 mars.

      L'ouverture officielle des festivités du Centenaire a lieu à l'occasion du 24 mars 1960 269 , que 'toutes les communes de Savoie et de Haute-Savoie doivent fêter'. Cet impératif est diffusé par la presse; ainsi, le Dauphiné 270  reproduit un communiqué officiel:

      « Sans exception, toutes les communes savoyardes 271  doivent, avec éclat, fêter cet événement historique qui fut d'une influence décisive sur notre destin ». Suivent des suggestions de manifestations, dont le dépôt d'une gerbe aux monuments aux morts qui, 'par cet hommage seront associés à cette cérémonie du souvenir', mais aussi l'installation solennelle du Mémorial, ou la distribution de médailles commémoratives.

      Les maires sont invités à « faire revivre les conditions dans lesquelles fut signé cet accord international », à susciter « la joie populaire, la ferveur et l'enthousiasme qui s'imposent ». Cet encadré est intéressant. Il ne comporte pas de signature, mais permet néanmoins au chercheur de relativiser la prétendue spontanéité de l'organisation des festivités. Le soucis du détail est exacerbé. Ce système semble fonctionner puisque certains maires font appel aux mêmes procédés 272  pour que la population participe aux manifestations.

      Cette organisation minutieuse, et qui peut, dans certains aspects apparaître comme étant totalitaire, conditionne la réussite des manifestations. C'est ainsi que dans un bel ensemble, « dans toutes les paroisses, toutes les cloches doivent sonner à 12 heures le 24 mars »  273 . A cette occasion, de nombreuses manifestations sont organisées par les municipalités : le programme de certaines d'entre elles est publié.

      Dès le lendemain, les quotidiens relatent cette première journée commémorative : « le 24 mars, partout, dans toutes les villes de Savoie, les cloches ont sonné à toute volée à midi. A Chambéry, la première grande journée du Centenaire a célébré le Centenaire du Traité de Turin ».

      Le 22 avril était la date anniversaire du plébiscite 274 . De nouveau, les cloches de toutes les paroisses sont appelées à sonner. A Sallanches 275 , une fête populaire est organisée le 23 avril. Le Centenaire du plébiscite inaugure une longue série de fêtes, commémoratives ou non. Ainsi, à Chambéry, un « brillant spectacle son et lumière au Château des ducs de Savoie »  276  organisé à l'occasion des fêtes du Centenaire est inauguré au soir de l'anniversaire du « Oui » des Savoyards.

      Le 12 juin était la dernière des grandes journées officielles des festivités du Centenaire. « Comme il y a cent ans 277 , le 12 juin sera cette année fête nationale, suite à la demande des préfets et des parlementaires de deux Savoie » 278 . Le gouvernement a décidé que le dimanche 12 juin serait fête nationale, pour célébrer l'anniversaire du Sénatus-consulte et du Traité de Turin. Toutes les communes savoyardes se doivent d'y participer.

      C'est donc toute la nation qui commémorera et fêtera ce jour-là l'entrée de la Savoie dans la grande famille française. A cette occasion, les lieux publics ont été largement pavoisés, et les reconstitutions historiques ont été nombreuses. A Annecy 279 , dès le début du mois de juin, les rues sont décorées, en prévision de la fête nationale du 12 juin. Les journaux publient également les consignes de circulation , celle-ci étant restreinte à Annecy, le jour du défilé 280 .

      De même qu'au mois de mars, des cérémonies sont organisées dans toutes les communes de Savoie. Les cloches de toutes les églises doivent à nouveau sonner à 12 heures. 'Il importe que toute la population savoyarde contribue à ces manifestations et marque ainsi sa joie d'être devenue française'. Cet encart émane du comité du Centenaire, qui demande également aux Savoyards d'orner leurs façades.

      Dès le lendemain de la fête, les journaux, relatent l'événement. On apprend ainsi que M. Jacquinot 281  a présidé le Centième anniversaire du premier jour de vie française de la Savoie, et qu'Annecy a solennellement commémoré le Centième anniversaire du rattachement de la Savoie à la France en présence de M. Maurice Herzog et des ministres de la Communauté. Il apparaît que le Centenaire a été plus solennel que le Cinquantenaire de 1910, notamment de par les cérémonies de dépôts de gerbes aux monuments morts, en l'honneur des Savoyards morts pour leur patrie.

      Les manifestations de la liesse locale prennent un essor magnifique à l'entrée de la saison estivale, et donc touristique...La commémoration prend un aspect commercial, mais on se soucie également de mémoire historique. En effet, quelques villes mettent en place des reconstitutions historiques où elles interprètent, mettent en scène et font revivre les grandes heures de l'Annexion.


b. Hommage populaire au rattachement

      Après le printemps commémoratif, vient l'été festif. Les manifestations les plus nombreuses sont, évidemment, celles qui existent de longue date, accommodées à l'occasion à la sauce « Centenaire ».... La solennité des premières manifestations laisse place aux fêtes populaires. Chaque commune de Haute-Savoie organise sa fête au village, chaque année. Grâce au Centenaire, elles ont un large échos dans le presse locale. Certaines de ces manifestations, par leur originalité ou leur importance ont fait l'objet d'une meilleure couverture, nous ne parlerons que de celles-ci, un catalogue des manifestations risquerait d'être fastidieux.

      Le Centenaire prend ainsi une tournure particulière à Seyssel. Ce petit village, de part et d'autre du Rhône, a, jusqu'au rattachement, été souvent coupé en deux : le Rhône étant en effet une frontière naturelle, entre le département de l'Ain et la province piémontaise. Le rattachement a permis aux deux rives du village de vivre sous une même administration 282 , ce qui permet aux journalistes d'écrire « qu 'en présence des autorités du Haute-Savoie et de l'Ain 283 , les deux Seyssel en liesse ont fêté le rattachement la main dans la main ».

      C'est aux Gets, aujourd'hui renommés pour ses pistes enneigées, que commencent les manifestations populaires. Le village organise en effet une « journée du Centenaire, le 26 février 1960 » 284 , placée « sous le signe de la neige, des sports et du pittoresque »  285 .

      Les journaux relatent tous le « Carnaval du Centenaire », organisé à Saint-Gingolph 286 . Il s'agit là d'un carnaval traditionnel dont le thème a été recentré sur le Centenaire. Mais les journaux ne disent pas qu'ici, le Centenaire prend une tournure particulière. Saint-Gingolph, a défaut de pouvoir voter « non » en 1860, s'était largement abstenu de se rendre aux urnes, dans ce que les historiens nomment « la seule manifestation de masse s'opposant au rattachement ».

      Dans les villages, les galas du Centenaire succèdent aux conférences sur le sujet 287 . Les journaux publient le programme des festivités de telle ou telle commune 288 , on s'attarde sur les préparatifs de telle fête 289 . Les journalistes écrivent les comptes-rendus des manifestations organisées, rendant compte ici, de la présence d'un député ou d'un préfet 290 , la d'un orage qui a gâché les fêtes 291 .

      Toutes les communes célèbrent le rattachement, à leur tour 292 . Les fanfares, les vins d'honneur, les concerts se succèdent dans leur contribution à la « à la célébration d'un siècle de fidélité » 293 . Les discours patriotiques se succèdent : « Il y a 100 ans, ses habitants se sont sentis attirés par la France et ils ont voté dans l'enthousiasme pour elle (...). 100 ans après nos ancêtres, nous renouvelons donc notre attachement envers la mère-patrie. » M. Vuargnoz, maire d'Aize 294 .

      Le 22e Congrès et Fêtes du Rhône, organisés par la ville de Thonon-les-bains constituent un événement marquant de l'été de par leur « exceptionnelle ampleur ». Les 1, 2, et 3 juillet, elles accueilleront 22 groupes folkloriques et trois corps de musique 295 , ainsi qu'un congrès de l' Académie Littéraire Rhodanienne. De nombreux concerts sont programmés 296 , de même qu'un cortège 297 , et une distribution de prix littéraires 298 .

      Ces fêtes remportent un grand succès populaires, puisque plus de 40000 spectateurs 299 , ont assisté à la « journée d'apothéose des 22e fêtes rhodaniennes » 300 . Les visiteurs ont pu voir des évocations de l'histoire de la ville, une fresque historique rappelant son passé et une exposition de vieux outils rappelant, au travers de vieux métiers et de coutumes anciennes, ses activités agricoles et artisanales. Fête qui s'inscrit dans le cadre de la célébration du Centenaire.

      Le folklore est, une fois de plus à l'honneur, à Annemasse cette fois, qui organise un Festival folklorique 301 . La présence de nombreuses troupes venues de toutes la France permettra de donner un 'panorama' des provinces françaises. Le spectacle sera aussi un dépaysement pour ceux qui y assistent grâce aux participations internationales (USA, Italie, Afrique noire) justifient le prestige intercontinental du VIIe festival folklorique d'Annemasse, qui aura lieu les 9 et 10 juillet. La commémoration du Centenaire reste présente et se manifeste par la plantation de l'arbre du Centenaire, symbolisant l'union de la Savoie à la France 302 , suivie d'un discours du Maire de la ville, M. Montessuit pour qui « Ce siècle de vie française n'a été qu'une montée constante vers une prospérité et une expansion que chacun se plaît à reconnaître » 303 .

      Le Centenaire de la Savoie française met aussi en scène les comités de jumelage qui associent différentes régions de France et du monde à la commémoration. Ainsi, une délégation du Puy participera en Savoie à certaines manifestations du Centenaire 304 . Annecy organise également des fêtes franco-canadiennes les 3 et 4 juillet 305 , qui auront, elles aussi, un défilé historique en présence de Son Eminence l'Ambassadeur du Canada 306 . Annecy est également à l'honneur. Du 11 au 16 juillet, la préfecture deviendra la capitale des provinces françaises. En effet, à l'occasion des fêtes du Lac, la ville deviendra la capitale du folklore de France de par l'ampleur d'un spectacle folklorique unique qui y sera organisé.

      La ville sera à nouveau à l'honneur au début du mois d'Août, pour les fêtes du Lac. Très tôt des réclames faisant la promotion de ces fêtes, particulières du fait du Centenaire, paraissent dans les journaux 307 . Le programme prévoit un « magnifique défilé historique » 308 , prélude à la fête du Lac elle-même 309 . Le feu d'artifice du Centenaire fut « éblouissant ». La fête du Lac est de tradition ancienne, puisque la première eu lieu en l'honneur de l'Empereur et de l'Impératrice, le 29 août 1860 310 . Pour cette fête, l'enthousiasme est de rigueur : « à Annecy, en l'an du Centenaire, la fête du Lac a ajouté sa gloire aux gloires de l'histoire qu'elle a chantées » 311 , bien que la pluie ait, une fois de plus, été présente 312 ...

      D'une manière générale, toutes ces fêtes remportent un franc-succès. Nous l'avons vu, la pluie a perturbé quelques manifestations, mais il s'agit là des aléas du temps. Durant l'été 1960, les fêtes estivales semblent ouvrir une parenthèse : la commémoration du Centenaire a perdu de sa solennité, elle a gagné en popularité. Les manifestations culturelles qui découlent de cette même commémoration, quant à elles, conservent le sérieux et la désaffection du public qui les caractérisent.


C. Manifestations culturelles

      La commémoration du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France est l'occasion pour les chercheurs de publier leurs travaux. En effet, les manifestations du Centenaire incite les Savoyards à se tourner vers leur passé. En 1960, foisonnent les conférences, les publications, les objets commémoratifs 313 , et les reconstitutions historiques.


1. Reconstitutions historiques

      Durant l'été 1960, les fêtes populaires traditionnelles revêtent une solennité exceptionnelle, et utilisent la commémoration du Centenaire pour source d'inspiration. Trois grandes manifestations, particulièrement, marquent les esprits. Les journaux laisse,nt une grande place dans leurs colonnes à leur préparation et à leur déroulement.

      La première a une visée historique. Il s'agit d'une exposition sur les équipements militaires du siècle dernier. Ce qui permet au Dauphiné du titrer : « à l'occasion du Centenaire savoyard, Napoléon III et l'armée de Solférino débarquent à Rumilly »  314 ; il s'en suit, dans les colonnes du journal, une étude comparative entre les moeurs guerrières des armées napoléoniennes et celles du Royaume de Piémont Sardaigne. On apprend ainsi que le service militaire était plus court en France, mais que ses soldats ne portaient pas de bretelles... 315 . Les journalistes ne manquent cependant pas, à cette occasion de soulever les incongruités de la commémoration :  « Assez curieusement, cet anniversaire par lequel nous fêtons notre intégration à la France est l'occasion de faire valoir la Savoie, comme par un dernier sursaut d'individualisme, une véritable prise de conscience de la Savoie par elle même. »

      Scionzier, ville industrielle, de taille moyenne de la Vallée de l'Arve, organise ainsi une grande reconstitution historique sous le patronage du Messager le 10 juillet 316 , afin de commémorer le Centenaire. Les journaux relatent les préparatifs de l'événement. On apprend en première page du Messager 317  que c'est un acte historique de Napoléon III et de l'Impératrice qui a inspiré la reconstitution d'époque de Scionzier (le 10 juillet). En 1860, l'Empereur s'y est arrêté. Le programme des fêtes du Centenaire à Scionzier 318  rappellera le passage de Napoléon III en 1860. Il y aura deux défilés au cours desquels 100 participants seront en costume d'époque 319 . Les habitants de la ville joueront leur rôle avec enthousiasme. En plus de la reconstitution, des expositions doivent permettre aux jeunes générations de mieux connaître le passé savoyard.

      Et le journaliste de commenter les préparatifs : « Parallèle original, pittoresque auquel une ville apporte tous ses soins. Il faut s'attendre au déplacement massif des foules en cette circonstance. Le programme sort en effet renouvelé de la banalité des fêtes » 320 . Les journalistes insistent sur la qualité de la « reconstitution minutieuse de l'histoire de la ville », car « une reconstitution historique supporte mal l'à peu près » 321 . Et mettent en lumière le principal objectif de cette manifestation : « les touristes apprécieront « l'effort consenti en commun par les habitants de cette cité industrielle du Faucigny. » Le dimanche 10juillet, donc, « l'Arve débordera de liesse populaire sur les pas de Napoléon III et d'Eugénie. » 322 

      Après les préparatifs et la fête, vient l'heure du bilan : « à Scionzier, plus de 10000 personnes 323  ont accueilli et acclamé dans un cortège prestigieux Napoléon III et Eugénie ». Le Dauphiné dresse le résumé d'une journée qui est « une des plus belles fêtes de la commémoration du Centenaire », en rappelant les efforts faits en faveur de la décoration : arcs de triomphe, objets d'autrefois. Vient ensuite la description de la fête elle-même, dont le clou fut l'arrivée de l'Empereur et la reconstitution de la cérémonie officielle. Tous les journaux relatent cette commémoration qui a fait l'unanimité. On qualifie ainsi le succès du défilé de « triomphal » 324 , ou « d'étincelant cortège impérial »  325 . C'est P. Français qui est le plus allégorique, lorsqu'il écrit, à propos de la commémoration de Scionzier : « une évocation vraie, étudiée et réalisée avec une minutie d'érudits et des soins d'artistes, une fresque qui semblait sortir toute vivante de l'histoire » 326 , avant de se demander « si cette fête du Centenaire ne sera pas aussi un jour le sujet d'une commémoration » 327 .

      Le journaliste du Dauphiné nuance cependant ces propos dithyrambiques, et se demande si l'histoire a vraiment été respectée : « on ne sait plus très bien quelle est la part de la vérité », semble-t-il regretter. Il conclue néanmoins en affirmant que, si « la fête est finie, il en reste de beaux souvenirs ».

      Une autre reconstitution historique fit, durant l'été 1960, couler beaucoup d'encre : celle qui a retracé, à Annecy, la visite de l'Empereur et de l'Impératrice, à la fin du mois d'août 1860. Comme toute la Savoie 328 , Annecy fête l'anniversaire du plébiscite de 1860. Pour ce faire, elle utilise pour support ses fêtes annuelles du Lac. Très tôt dans la presse, on parle de cet « événement » 329 . Cette reconstitution doit permettre aux Savoyards de profiter d'un rappel de leur histoire : « notre ville sous le grand pavois du Centenaire offre une leçon d'histoire en image » 330 . Les journaux regorgent de détails concernant la préparation de la manifestation 331 , puis de son déroulement : « Trois coups de canon annonceront aujourd'hui à midi l'arrivée de l'Empereur Napoléon III à Aix (...). Ce soir, au Palais de Savoie, il assistera avec l'Impératrice Eugénie à la grande nuit d'Août, à l'occasion d'une magnifique soirée qui nous révélera les fastes oubliés ou inconnus d'une grande époque. »  332 

      Au lendemain de la fête, les mots semblent manquer aux journalistes pour décrire la « brillante fête du lac d'Annecy », qui, en « l'an du Centenaire (...) a ajouté sa gloire aux gloires de l'histoire qu'elle a chantées » 333 . Les développements sur la fête se poursuivent dans le Dauphiné du 09 août, où l'on reconnaît que cette fête a cependant un peu été gâchée par le mauvais temps.


2. Conférences, spectacles et littérature.

      En 1960, de nombreuses conférences sont organisées : le thème de la Savoie y est analysé sous tous ses aspects 334 . La Savoie est également le siège d'un « brillant Congrès national des sociétés savantes » 335  à Chambéry et Annecy 336  (du 8 au 12 avril). Pour le journaliste, la commémoration du Centenaire justifie le lieu du Congrès, bien que la Savoie n'ait pas, encore, à l'époque, d'Université.

      Mais les conférences les plus médiatiques sont celles de Paul Guichonnet, qui remporte un grand succès. C'est à cette époque qu'il s'affirme comme étant le spécialiste incontournable de l'histoire savoyarde. Le cycle des conférences qu'il donne à Annecy sur le thème : « comment la Savoie a pu devenir française ?» est rapporté et résumé dans des journaux tels que le Dauphiné 337 . Ces reportages s'inscrivent dans une démarche pédagogique puisque pour le Dauphiné, « nous ne pouvons comprendre nos ancêtres qu'après un effort de réflexion et de reconstitution des faits » 338 . Ces conférence permettent de vulgariser une histoire savoyarde démystifiée, dégagée de ses fantasmes. Ainsi, les Savoyards découvrent que la Savoie de 1860 était un « un pays inquiet et menacé » 339 , ce qui justifie un rattachement à la France. Pour Guichonnet, avant d'être culturelles ou naturelles, les causes du rattachement sont surtout politiques. L'auteur revient sur les épisodes fondateurs de l'annexion 340 , puis sur « l'adaptation de la Savoie à la vie française »  341 . Il estime qu'il y a eu deux phases dans le processus d'intégration de la Savoie à la France. Entre 1860 et 1863, il y a une crise d'adaptation : il s'agit pour nos ancêtres d'une annexion. Les Savoyards s'intègrent cependant très vite à la France durant la décennie, et votent non au plébiscite de Napoléon III de 1870, puis contre le candidat officiel, avant d'adhérer en masse à la Troisième.

      La littérature régionale prend aussi de l'ampleur. La publication du Mémorial de Savoie 342 , à l'occasion du Centenaire a précisément pour objet « commémorer les événements historiques qui firent de la Savoie, il y a cent ans, une province française ». L'élaboration du Mémorial a été un moment fort de cette commémoration. Dans les journaux, la critique réserve un accueil chaleureux à cet ouvrage collectif, et soulignent la « collaboration désintéressée des membres les plus éminents des sociétés savantes des provinces de Savoie. [Il représente une] somme de savoir sur l'histoire de la Savoie, [en un ] monument durable de l'anniversaire du Centenaire. Son objet essentiel est de commémorer les événements historiques qui firent, voici cent ans, de la Savoie, une province officielle. Cette oeuvre collective évoque les liens à travers les âges de la Savoie et de la France » 343 . On souligne la diversité des thèmes abordés, ce qui en fait « un véritable résumé de la vie savoyarde, des origines à 1960 »  344 . Les études historiques permettent également de mettre en valeur le destin original de la Savoie, séparée de la France, et pourtant « d'emblée plus proche du reste de la France que la Bretagne ou l'Alsace, où les circonstances d'un rattachement purement féodal dans le premier cas et diplomatique dans l'autre n'ont amené qu'une lente pénétration des influences françaises » 345 .

      La parution du livre de Geneviève Dardel constitue un second événement éditorial en Savoie. Dans l'ouvrage Et la Savoie devint française, l'auteur fait « vivre cette terre et ce peuple de Savoie avec le même bonheur d'expression qu'elle apporte à suivre la dynastie de Savoie jusqu'aux plus hauts rameaux de son arbre généalogique »  346 . Allégorique, tout comme ses critiques, le livre ne possède pas la précision historique de ce qu'a pu écrire Paul Guichonnet, les journalistes rapportent d'ailleurs que « l'histoire (...) dépeint ce que fut l'adhésion totale 347  de notre province à la France et comment un mariage qui pouvait être de raison devint par la volonté des Savoyards, un mariage d'amour» 348 .

      Le Centenaire de l'annexion est aussi l'occasion, pour les universitires, de faire connaître un riche passé. Dans un « petit inventaire littéraire de la Savoie »  349   350 , Daniel Rops tend à montrer que les richesses culturelles de la Savoie. Cherchant à démonter les idées reçues, il rapporte que « aussi loin qu'on remonte dans le passé, la Savoie a toujours parlé français ». En 1581, quand Michel de Montaigne franchît la frontière entre l'Italie et la Savoie, il nota 'ici, on parle francès '. C'est donc en français que se forma la conscience nationale de la Savoie. Les souverains savoyards s'étaient faits protecteurs des arts et des lettres recevant dans leurs châteaux peintres et écrivains. De cette protection particulière, restent de grands auteurs. Saint-François de Salles, simple évêque, fonda la première Académie de Langue française 351 . Joseph de Maistre, Guillaume Fichet, humaniste et recteur de l'Université de Paris qui introduisit en France l'imprimerie, Vaugelas, grammairien, François de Sales, l'un des premiers à façonner ce qui deviendra le français classique sont autant d'illustres Savoyards qui ont contribué à façonner la littérature française.

      Le Centenaire est également l'occasion d'expositions. Celle qui, à Yvoire, a pour thème « peintres du Léman de 1860 à nos jours » 352  est à ce titre remarquable. Le commentaire des principaux tableaux de l'exposition donne lieu à une envolée presque lyrique de son auteur : « le Léman, lieu d'échange et de passage a, de tout temps, exercé un attrait certain sur les riverains suisses et français, mais aussi sur les voyageurs qui eurent le bonheur de séjourner sur ses rives. Bon nombre d'artistes , musiciens, poètes, peintres ont exalté les beautés de l'étendue d'eau parcourue par les voiliers et celles des agglomérations qui se mirent dans le vaste miroir ».

      Dans le cadre des festivités, des spectacles itinérants 353  sont organisés, sous le titre du « Festival de Savoie ». Pour que les petites communes puissent profiter du programme 354 , qui prévoit une représentation du « Malade imaginaire », un ballet interprété par la compagnie d'I Fosca, et des concerts interprétés par les orchestres de chambre de Chambéry et d'Annecy, une partie des frais de représentation peuvent être pris en charge 355 .

      Une pièce de théâtre est également mise en scène et interprétée par Michel Galabru 356  et l'Académie française. Les journaux publient de longs comptes-rendus sur la pièce, ainsi que des interviews de son auteur ; Henri Planche. « Ma pièce 'Le pays où vont nos rivières' créée en 1960 évoquer la grandeur et la permanence de la Savoie française » 357 . Prenant pour thème la Savoie du XVe siècle, l'auteur souhaite rappeler la passé d'une Savoie qui sut vivre son destin historique avant de se rapprocher de la France : « il est temps, dit-il, de rappeler (...) que nous ne sommes pas entrés dans l'unité nationale à l'état de sauvages ou de béotiens et que nous revendiquons les titres nombreux et glorieux qui ont été acquis par nos pères dans l'histoire de notre pays, dont le rôle est plus important dans la marche de la civilisation que ceux de nombreux Etats modernes» 358 . La pièce est considérée comme étant « l'un des fleurons du programme conçu par la Savoie pour célébrer le Centenaire de son rattachement à la France »  359 . La première représentation a lieu à Evian, le 30 mai 360 . Lors de la représentation annecienne, les critiques sont enthousiastes : les acteurs sont « excellents », et la pièce est considérée comme étant « une de celles qui marquent et enrichissent une année » 361 .

      Un film 'La Savoie' est également distribué dans toute la France 362 . Il s'agit, dans les villes où les colonies savoyardes sont importantes, de mieux faire connaître la région 363 . Ces projections sont, selon le journaliste P. Monvoz, « un excellent moyen de propagande » dont le but est de créer une curiosité sur la Savoie, pour que les gens aient envie de mieux la connaître, et donc de la visiter. L'écho de ces manifestations « doit se faire au profit du développement du tourisme en Savoie » 364 .

      Autre création du Centenaire, la ville d'Evian organise un concours : il s'agit de composer une Marche du Centenaire. La cantate du Centenaire met fin à 'une série de manifestations d'ordre culturel et sentimental marquant l'année 1960' 365 . Le lauréat n'est pas Savoyard, mais Corrézien, ce que semblent regretter les journalistes. Emile Lesieur a cependant à quelques interviews 366 . Pour clore l'année une autre cantate de Ernest Luguet 367 ,celle-ci, « Savoie 1960 » est jouée.

      Nous l'aurons donc vu, la commémoration du Centenaire de la Savoie française prend des formes multiples. La commémoration, au-delà des manifestations officielles du début de l'année et de la visite du chef de l'Etat, a servi de prétexte aux Savoyards pour faire connaître leur région et attirer les touristes. C'est d'ailleurs du début des années soixante que date le tourisme de masse en Savoie. La presse nationale a également participé à cette opération de séduction en publiant des éditions consacrées à la Savoie 368 .


II . La Savoie Pavoisée : la visite du Président de la République

      A l'automne 1960, le Président de la république, Charles de Gaulle se rend en Savoie. Cette visite très attendue a été présentée comme une compensation à l'absence du Général aux manifestations parisiennes du mois de mars. Comme l'écrit Maurice Messiez 369 , « ne cherchons pas à prétendre que de Gaulle pouvait avoir à l'égard de la Savoie une affection et des attentions privilégiées». Le général ne s'est rendu en Savoie que dans des circonstances historiques précises 370 . De Gaulle, pourtant passionné d'Histoire n'a pas eu de réflexions sur la Savoie, il faut dire que les circonstances de l'époque n'avaient pas la sérénité nécessaire à ce type de réflexion.


A. Préparatifs

      A peine le voyage des Savoyards à Paris est-il achevé, que l'on annonce une visite présidentielle en Savoie pour la fin du mois de septembre ou le début octobre 371 , qui doit compenser la déception de la délégation savoyarde de n'avoir pas été reçue à l'Elysée, du fait de la présence de M. Kroutchev, en visite officielle à Paris. Bien que n'ayant pas rencontré les Savoyards, de Gaulle a tout de même reçu un exemplaire du Mémorial de Savoie, de même qu'une Médaille du Centenaire 372 . Cette visite du Général de Gaulle, au début du mois d'octobre devrait clôturer les fêtes officielles du Centenaire 373 . Durant l'été, les journalistes suivent avec attention les préparatifs relatifs à la venue du Président 374  : la date se précise, le programme également. De Gaulle et son entourage feront étape en Haute-Savoie, avant de se rendre à Nice. De fait, cinq ministres accompagneront le Président de la république : M. Chateret, M. Joxe, M. Buron, M. Herzog, M. Sainteny 375 .

      L'arrivée du Général approchant, les préparatifs s'accélèrent : les journaux publient, entre autre, les règles de circulation spécifiques 376 , établies par le préfet Raymond Jacquet à Annecy, en prévision du cortège présidentiel. A Annecy, toujours, le député-maire, Ch. Bosson, appelle ses administrés à participer aux manifestations en l'honneur du Président et leur indique où se rendre pour l'acclamer 377 . Les différentes villes-étapes se préparent à la visite de leur Président : Annecy « met le grand pavois » 378 , de même que les autres villes, qui publient aussi une réglementation spécifique de la circulation pour faciliter les déplacements présidentiels, et un appel aux habitants des villes visitées à pavoiser leurs fenêtres 379 .


B. De Gaulle en Savoie : la prime à l'Algérie

      Du 6 au 9 octobre 1960, de Gaulle effectue un voyage présidentiel en Isère et en Savoie, afin de célébrer le Centenaire de la Savoie française. L'arrivée du Président suscite beaucoup d'attentes des Savoyards, qui espèrent voir leur choix et leur patriotisme reconnus : « à toutes les étapes, on évoquera le Centenaire du rattachement qui motive le déplacement présidentiel. Il y a cent ans, presque jour pour jour, Napoléon III était lui aussi, l'hôte de la Savoie qui, par plébiscite, venait de se donner à la France » 380 , mais aussi : « Combien de provinces sont entrées spontanément dans la famille française ? Quel plus bel exemple d'autodétermination ? » 381  Le Centenaire n'est pourtant pas le centre des préoccupations de l 'époque. Les propos du général l'illustrent, en insistant sur la guerre en Algérie : le Général de Gaulle demande à tous les Français de s'unir pour surmonter les difficultés dues à l'épreuve algérienne.

      De Gaulle quitte Paris le jeudi 6 octobre, pour rejoindre l'aéroport de Lyon-Bron. A son arrivée, il visite le château de Vizille où il passe la nuit. La journée du vendredi est consacrée à un hommage aux morts du Vercors, puis à des contacts avec les universités de Grenoble, et des visites d'usines du Dauphiné. Le soir, le général prend le train pour se rendre en Haute-Savoie. Le programme des visites est clairement établit, et l'on attend les prises de parole du général à Saint-Julien, Annemasse, Thonon-les-bains, Bonneville et Annecy 382 . Il arrive à Annecy à 20 heures, où une foule nombreuse et un feu d'artifice l'accueillent. Le général prend un bain de foule, depuis sa D.S. décapotable, et peut voir, lors du bouquet final du feu d'artifice un très allégorique « la France accueillant la Savoie, 1860-1960 » 383 . Le président se rend le lendemain à Saint-Julien après s'être recueilli sur le plateau des Glières et avoir reçu divers hommages. De Gaulle y prononce un discours, qui fait référence aux conditions de l'Annexion, en 1860. Il parle du pragmatisme de Napoléon III, de la lucidité de Cavour, et de « l'immense adhésion de vos ancêtres » à la construction de l'unité française. Cette unité, dit-il, il faut la préserver car le danger guette 384 . Le président aborde ensuite des thèmes aussi variés que la coopération européenne, le maintien de l'Alliance Atlantique, la nécessité d'une force propre de coopération, l'Algérie, enfin, « où la France achève de traverser un drame ».

      De Saint-Julien, le président se rend en train à Thonon. Sur le chemin, il prononce un discours à Annemasse. Ses prises de parole, à Annemasse, Thonon et Bonneville, sont d'une « spontanéité est réelle, quasi totale », d'après M. Messiez. Là encore, la question algérienne domine, à Thonon, il s'écrie devant les 6000 personnes venues l'accueillir :

« Nous avons à achever, je dis achever, la solution du problème algérien. Mais nous n'admettrons pas qu'actuellement je ne sais quelle agglomération d'Etats totalitaires, de dictatures professionnelles, de pays nouveaux venus plus ou moins consistants et plus ou moins responsables veuille dicter à la France ce qu'elle doit faire dans ce domaine.
(...) Si nous cédions aux forces centrifuges que quelques excités s'efforcent de créer pour diviser les français, l'abîme ne serait pas loin de nos pas, je vous le garantis. » 385 

      Une Croix de Lorraine gigantesque couvrait en grande partie la façade de la Mairie. Les journalistes notent le « curieux contraste : entendre parler de puissance atomique à quelques mètres des petits Savoyards du Sabaudia, en costumes » 386 . La sous-préfecture du Chablais s'est montrée à la hauteur des circonstances et de la place de plus en plus prépondérante qu'elle occupe dans le département. Il se rend ensuite à Bonneville, et insiste, sur le même thème :

« Nous devons persister dans nos efforts. Il faut que chacun sente que nous devons rester unis, au coude à coude. Il faut que nous restions tous ensemble pour assurer l'avenir de la France. En toute modestie, je vous dis que je suis là pour ça, pour ça et pour aucune autre raison. Ma responsabilité, surtout en ces heures, me paraît si grave, si lourde, que je vous demande, Messieurs les Maires, de me donner la main. » 387 

      Le Général se rend à Chamonix, où on lui explique l'avancement des travaux du tunnel du Mont-Blanc. Puis il revient à Annecy où il fait un nouveau discours. Le soir même, il part pour Aix-les-bains, où il prononce un nouveau un discours.

      A Chambéry, il est accueilli sous « d'immenses oriflammes ». Le dimanche 9 octobre, le général et son épouse assistent à une célébration en la cathédrale de Chambéry. La duchesse de Savoie lui remet une croix de Savoie, qu'elle lui demande d'accepter comme étant un témoignage « d'amour pour la Patrie librement choisie, il y a cent ans, et en respectueux attachement pour votre personne qui l'incarne aujourd'hui. » 388  Mgr de Bazelaire évoque un Té Deum à la gloire de Napoléon III. Le président reçoit ensuite les parlementaires et parle avec eux, notamment de l'Algérie. Puis il se rend Place de l'Hotel de Ville où l'attendent 10 000 personnes, prêtes à écouter un nouveau discours sur l'Algérie et la concorde nationale :

« Que les principales armes qui sont effrayantes, les armes atomiques, dès lors qu'un jour, par un immense malheur, il serait, ce qu'à Dieu ne plaise, nécessaire de les lancer à partir du monde libre, que cela ne se fasse pas sans que la France en soit d'accord, (...) et que ces moyens nucléaires de dissuasion, comme on dit, qui sont aujourd'hui la principale, sinon la seule protection des peuples qui veulent rester libres, nous en ayons aussi, faute de quoi nous ne serions plus une puissance souveraine, mais simplement un satellite intégré. » 389 

      Le président gagne ensuite Albertville. A une apostrophe d'un conseiller, le général dit « les Algériens font la guerre depuis six ans. Ils ne sont pas comme les Savoyards ni les Bretons. L'Algérie française est une illusion» 390 . Puis il prononce un discours :

« Nous avons tracé la route, c'est l'autodétermination par les algériens eux-mêmes. Là-dessus, nous ne truquons pas, nous ne lésinons pas. Nous entérinerons par avance la solution qu'ils choisirons, convaincus qu'ils voudront sans doute l'Algérie algérienne, mais liée à la France à toutes sortes d'égards » 391 .

      Après avoir relaté les dernières étapes du Président de la république dans le département de la Savoie 392 , les journalistes dressent le bilan de cette visite 393 . Pour eux, l'accueil chaleureux de la Savoie a réconforté le Président, qui a de lourdes responsabilités à assumer 394  : « le Président de la république a senti battre le coeur de la Haute-Savoie ». En effet, « les Savoyards ont tenu à recevoir dignement la première autorité de la république dans laquelle ils voient avant tout le sauveur de 1940, un symbole, et un sincère patriote. (...) La Savoie remercie ses populations pour la ferveur ou la courtoisie dont elles ont fait preuve»  395 .


Conclusion: Après les fêtes, 'le revers de la médaille'

      Le bilan de la commémoration du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France en 1960 amène la presse à dresser deux séries de conclusions. D'abord, la fin des commémorations permet aux journalistes de nuancer leurs propos sur la période de l'annexion, comme en témoigne une série d'articles, intitulée, « le revers de la médaille 1860 ». Ensuite, tous s'accordent à reconnaître la réussite des festivités, tant au plan de leur organisation que pour leurs retombées économiques.

      Des articles sont enfin publiés fin novembre, qui reconnaissent que le mouvement de 1860 n'a pas été si spontané que cela. La conférence de Paul Guichonnet du 21 novembre 1960, largement résumée dans les colonnes du Dauphiné, nous apprend que « les Savoyards du nord auraient voulu être suisses s'il n'y avait pas eu les bulletins 'oui et zone'. Ils étaient peu enclins à un rattachement à la France car cela risquait de compromettre leurs moyens d'existence. Napoléon III était disposé à céder le Chablais à la Suisse, mais une résistance des notables savoyards l'en dissuada » 396 .

      La publication de la série d'articles « le revers de la médaille » commence le 23 novembre 1960, dans le Dauphiné. Elle comprend 17 articles qui relatent les premiers pas des Savoyards dans leur nouvelle patrie, et les difficultés rencontrées à l'époque. C'est que « les derniers lampions éteints, les derniers vivats poussés (...) les Savoyards (...) se trouvèrent (...) devant les réalités qu'implique l'appartenance soudaine à un nouvel Etat » 397 . Les Savoyards attendent beaucoup de la France : « sa richesse matérielle était évidemment surestimée, donnait à première vue des assurances aux aspirations les plus légitimes comme aux espoirs les plus audacieux » 398 . Les désillusions sont à la mesure des espoirs suscités. Les Savoyards avaient déjà été surpris et choqués d'être séparés en deux départements. Le choix du nom du département de la « Haute-Savoie » est un second choc, les savoyards auraient voulu conserver le nom de « Mont-Blanc », mais Napoléon III s'y refusa. D'autres articles font état des heurts administratifs 399  dont nous avons parlé, ou des préjugés des français, qui considéraient la Savoie comme étant « un pays à civiliser » 400 . La Savoie s'est cependant intégrée à la France, et ces vexations présumées sont traitées sur un ton badin. En fait, la réussite commerciale de la commémoration du Centenaire de l'annexion compense largement les difficultés qu'ont eu à subir les « Savoyards du temps jadis » 401 .

      La spectaculaire propagande pour la Savoie, que la publicité du Centenaire a déclenché, provoque une réaction en chaîne dans le grande presse française et étrangère 402  qui consacre de nombreux article à la province. Le Figaro du 29 avril a ainsi consacré un double page à la région, que le journaliste G. Bauer, du Dauphiné, considère comme étant une « belle propagande pour notre région » 403 . Le Dauphiné vante les mérites des la Savoie : « Il y a Cent ans, la Savoie, jeune promise, apportait en dot, au pays de France, les plus somptueux joyaux dont notre tourisme tire orgueil et profits. Certies au milieu de nos montagnes, les perles étaient celles de ses lacs avec Aix, Annecy, Evian... Avec l'air salubre de ses vallées, les sources bénéfiques de ses stations thermales, les eaux vives de ses torrents où le pêcheur de truites devient un sportif, à l'instar du chasseur de chamois, la Savoie est également la patrie des petits vins clairs qui font chanter au coeur, comme à l'esprit, l'hymne des Allobroges et de leur incomparable terre d'asile et de félicité » 404 . Tout au long de l'année, l'entreprise commerciale, corollaire de la commémoration, est latente : « La Savoie en fête vous attend» 405 . La commémoration du Centenaire serait-elle une vaste entreprise commerciale ? Pas vraiment. Les journalistes pensent simplement que « l'échos de telles manifestations doit se faire au profit du développement du tourisme en Savoie » 406 . Autrement dit, il faut saisir l'opportunité historique du Centenaire pour assurer le développement économique et touristique de la Savoie.

      A la fin de l'année 1960, les journalistes esquissent un bilan des festivités en Savoie. Pour l'Essor savoyard, « le Centenaire a bien servi la cause de la Savoie » 407 . Louis Martel, auteur de l'article, et Président de l'Union mondiale des Savoyards rappelle que plus de trois cent manifestations ont été organisées pour le Centenaire 408 . Ces festivités ont engendré une dynamique, « un mouvement d'affaires important (...) un regain de vie culturelles, littéraire, artistique (...) ni de constituer pour notre région une publicité exceptionnelle dont les effets se feront longtemps et heureusement sentir ». La tribune offerte par le journal lui permet également de rendre hommage aux Savoyards expatriés, qui ont oeuvré à la commémoration. Les effets bénéfiques de la commémoration ne sont pas seulement économiques. Ainsi, la France est censée mieux connaître la Savoie. Et de rappeler que la première académie de langue française fut aussi savoyarde 409 . « Le Centenaire aura donc servi le prestige de notre province ».

      Nous l'aurons donc vu, au cours de ce siècle qui la sépare de 1860, la Savoie s'est intégrée à la France. Devenue française après la colonisation de l'Algérie, les destins de ces deux régions, mis en parallèles au cours de l'année 1960, sont très différents. Peut-être justement, parce que pour la Savoie, on ne peut pas, à proprement parler, d'une intégration. La Savoie est venue à la France sans guerre, ni heurts majeurs. Il y eut certes la manipulation d'une partie de l'opinion, notamment dans le Chablais, mais tout ceci fut somme toute pacifique.

      La commémoration de 1960 a été au début de l'année, une occasion pour les Savoyards de marquer leur patriotisme et leur reconnaissance, dans des temps où la politique extérieure de leur patrie était pour le moins délicate, elle a ensuite évolué très vite, au début de l'été, vers un simple prétexte à la fête, et à la promotion touristique de la région. Est-ce un dérapage ? Il me semble que ce ne soit pas le cas. De fait, ce glissement me paraît salutaire, dans le sens où il a, ensuite, permis de désacraliser l'histoire de 1860, et d'en esquisser des critiques, comme le démontre certains articles qui paraissent à la fin de l'année.


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