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INTRODUCTION

      Depuis 1944, le souvenir de l'Occupation n'en finit pas d'agiter la mémoire collective. Quelques décennies après la fin de ce régime, Vichy est toujours présent dans le champ de conscience des historiens comme de l'ensemble des Français. Comme le faisait remarquer René Rémond en 1970, « ces quatre années comptent à tous égards comme dix ou vingt : de l'été de 1940 à l'été de 1944, tout a changé 1   ». Faut-il expliquer pareille focalisation par le fait que, pour reprendre le titre choisi par Henri Rousso et Eric Conan, Vichy est « un passé qui ne passe pas 2  » ? Probablement.

      On s'intéresse aujourd'hui beaucoup à Vichy vu d'en haut, aux allées du pouvoir. Et l'attention se concentre particulièrement sur le corps préfectoral en place sous Vichy. Le sujet est complexe et cette complexité réside dans deux phénomènes : d'une part la distinction entre discours et réalité ; d'autre part l'individualisation inévitable de l'action préfectorale dans les conditions de l'époque qui rend difficile toute généralisation.

      Il n'est nullement exagéré de soutenir qu'entre 1940 et 1944 le corps préfectoral vécut la période la plus dure de son histoire. De multiples facteurs contribuèrent à cette situation. Pendant cette période agitée, les bases mêmes de l'action préfectorale sont déstabilisées : le préfet gère une population traumatisée et disloquée ; il administre un territoire morcelé en plusieurs zones et il représente dans les départements un gouvernement qui sombre dans la dictature et qui perd vite l'audience de la population.

      Dans cet univers politico-administratif instable et turbulent, individualisé voire atomisé, une question de fond était constamment posée : vers quoi devait se focaliser le devoir du préfet ? Comment réagir ? Il n'y eut pas une réaction de corps mais une multiplicité de réactions individuelles. Alors que pour Pierre-Henry, son historiographe quasi-officiel, le corps préfectoral « fit preuve dans son ensemble d'un admirable courage civique 3  » les historiens sont aujourd'hui plus nuancés. Marc-Olivier Baruch montre dans son ouvrage Servir l'Etat français 4  , comment les fonctionnaires, parmi lesquels les préfets, ont éprouvé des difficultés à discerner où était leur devoir et comment nombre d'entre eux ont servi un Etat autoritaire qui foulait aux pieds les principes de la démocratie libérale et se sont accommodés de la présence de l'occupant, finissant par se montrer complices de la politique répressive menée par ce dernier. Pour n'avoir pas su, ou pas voulu, dépasser l'obligation d'obéissance formelle et réfléchir à la portée de ses actes, la plus grande part de la fonction publique française se trouva engagée, parfois à corps défendant, dans la collaboration avec l'occupant nazi, jusque dans ses aspects les plus sombres quand vint le temps de la répression et des rafles. Il apparaît ainsi aujourd'hui malheureusement que pour nombre de préfets, servir l'Etat français a trop souvent signifié servir l'Ennemi. L'image d'une France restée innocente sous l'Occupation et le régime de Vichy, qui prévalait dans la mémoire collective, cède le pas à celle inverse d'une France coupable. « Oui, la folie criminelle de l'Occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français », déclarait, le 16 juillet 1995, Jacques Chirac, président de la République, à l'occasion du cinquante-troisième anniversaire de la rafle du Vélodrome d'Hiver. Oui, de nombreux membres du corps préfectoral, en poste sous Vichy, ont sombré dans la collaboration pure et simple. Mais pas tous. Certains sauvèrent l'honneur en s'engageant dans une action résistante, parfois au prix de leur vie. Et même si de nombreux préfets se laissèrent aller à des compromissions inadmissibles avec l'Ennemi, on ne doit pas pour autant oublier que le corps préfectoral, en place sous l'Occupation, dénombrait d'authentiques résistants et des hommes particulièrement courageux. Selon Marc-Olivier Baruch, « leur action, leur sacrifice parfois, contribua à ramener le débat à ses enjeux éthiques, qui se résument à quelques questions simples : jusqu'où obéir, qu'est-ce servir, et pour qui le faire ?  ». Hontbeyrie, préfet régional de Montpellier, Bonnefoy, préfet régional de Lyon, Dupiech, préfet de l'Aveyron, Faugère, préfet de la Manche, Daudonnet, préfet des Vosges, Bussière, préfet régional de Marseille, Chaigneau, préfet des Alpes-Maritimes, Demange, préfet de Seine-et-Marne, Gaudard, préfet de la Loire-Inférieure, Mumber, préfet régional de Saint-Quentin : tels sont les hauts fonctionnaires répertoriés en mai 1944 par les nazis comme membres ou proches de l'organisation Super-Nap (Noyautage au sommet des Administrations Publiques) 5  . Douze préfets seront arrêtés, internés au camp de Compiègne puis déportés en Allemagne. Cinq de ces hauts fonctionnaires patriotes mourront en déportation : Edouard Bonnefoy, Jacques-Félix Bussières, Louis Dupiech, Georges Fourneret et Paul Théry.

      Edouard Bonnefoy était de ces hommes qui surent lutter contre leur propre Gouvernement. « Très peu nombreux sont ceux qui ne servirent d'abord pas l'Etat sous le régime de Vichy et n'eurent pas à entendre ses édits », constatent François Bloch-Lainé et Claude Gruson dans leur ouvrage Hauts fonctionnaires sous l'Occupation 6  . Le préfet Bonnefoy était de ceux-là, de ceux qui se rallièrent à la Résistance dès les début de Vichy. Il entra en effet en liaison avec celle-ci dès 1941.

      Aussi ai-je choisi de focaliser mon étude sur ce préfet résistant qui, le 23 décembre 1943, présenté au Commandant du réseau de Résistance Koenig, « Nunninger », confiait : « il me serait beaucoup plus facile de combattre l'arme à la main, néanmoins je reste parmi vous : vaincre ou mourir  7  ». Rester à son poste pour apporter une aide utile à la Résistance : tel était le dessein de Bonnefoy. Pour l'historien Jacques Delarue, ancien policier et ancien résistant, « il n'est pas de patriotisme sans humanisme, ce qui implique qu'il existe un devoir non écrit mais impérieux de désobéissance et aussi un devoir moral de se souvenir 8  ». Mais le souvenir commence par la connaissance. C'est précisément à la recherche de la connaissance de la résistance civile d'un membre de la Préfectorale que j'ai voulu consacrer ces pages.

      L'étude débute en juin 1940 alors que se mettent en place, sous la direction du maréchal Pétain, le dernier gouvernement de la Troisième République puis le premier gouvernement de l'Etat français et s'achève le 3 mai 1945, date de la mort en déportation du préfet Bonnefoy. Dès l'été 1940, Edouard Bonnefoy, alors directeur de cabinet du préfet de la Seine, dut s'adapter à un ordre nouveau, Paris ayant cessé d'être une ville libre pour devenir une ville occupée. Dans le désordre généralisé, devant un avenir particulièrement sombre, Edouard Bonnefoy dut se mettre rapidement et courageusement au travail : il lui fallait faire face aux astreintes de l'occupation et de la défaite qui s'étaient très vite fait sentir. Puis en novembre 1941, il franchit le cap délicat qui sépare l'échelon subalterne de l'accès au poste de commandement. La Mayenne fut alors le premier département où il exerça ses fonctions de préfet dans la plénitude de sa responsabilité et de son indépendance. Dès son arrivée à Laval, le préfet Bonnefoy se rallia à la Résistance. Par la suite, dans ses deux autres postes (à Nantes et à Lyon), il continua sa lutte contre le régime, de l'intérieur même de l'appareil de l'Etat, lutte responsable de sa déportation et de sa mort.

      Ce travail est construit essentiellement à partir d'archives. Les archives départementales de la Mayenne, de la Loire-Inférieure et du Rhône étant pauvres en références au préfet Bonnefoy, l'étude s'appuie presque entièrement sur les archives privées très variées (circulaires, lettres, photographies, discours, agendas) de Madame Solange Bonnefoy, belle-fille d'Edouard Bonnefoy, mais également sur les dossiers individuels du préfet Bonnefoy détenus aux archives nationales. Ce travail recourt largement aussi à la citation. On trouvera en annexes des documents variés qui permettent d'éclairer l'itinéraire du préfet Bonnefoy placé dans un contexte dont il convient de ne jamais sous-estimer ce qu'il pouvait avoir de dur et d'éprouvant.

      Edouard Bonnefoy était de ces Français rebelles qui, par leur courage, ont permis que l'espérance restât possible. Il était parvenu à dépasser l'obligation d'obéissance formelle et pour lui, servir l'Etat français ne signifia pas servir l'Ennemi. Il s'agira ainsi de montrer comment, dès l'été 1940, Edouard Bonnefoy dut s'adapter à un ordre nouveau, exceptionnel à double titre - exceptionnel parce que comme dans les autres pays de l'Europe continentale écrasés par la Wehrmacht, le territoire était occupé et les actes de gestion contrôlés par l'Ennemi, mais exceptionnel aussi parce que la forme politique du gouvernement constituait une rupture brutale avec soixante-dix ans de politique républicaine - mais aussi comment il sut le combattre. Nous verrons qu'il sut gérer l'immédiat tout en essayant de préparer l'avenir, qu'il sut assurer, autant que pouvait se faire, la survie des populations civiles, en attendant la libération du territoire et en la favorisant. Ce travail essaiera ainsi, à travers l'histoire d'Edouard Bonnefoy, d'apporter des éléments de réponse à « l'interrogation cruciale sur ce qui, dans une époque troublée, sépare le travail technique minimal d'une docilité servile et coupable à l'endroit d'un régime liberticide » (F. Bloch-Lainé et C. Gruson) 9  .

      Pour cela, la première partie montrera comment de juin 1940 à novembre 1941, Edouard Bonnefoy, alors directeur de cabinet du préfet de la Seine parvint à s'adapter à un ordre nouveau. Deux volets seront ouverts : l'attitude de Bonnefoy face à la mainmise allemande, puis sa capacité d'adaptation à de nouvelles préoccupations. La deuxième partie, elle, étudiera comment de novembre 1941 à janvier 1944, à Laval puis à Nantes, Edouard Bonnefoy sut être à la fois un préfet et un résistant. Ainsi nous attacherons-nous d'une part aux obligations incombant à Bonnefoy du fait de sa fonction et, d'autre part, à l'exercice du devoir de désobéissance. La troisième et dernière partie mettra en lumière comment Edouard Bonnefoy, devenu préfet régional de Lyon, paya de sa vie son dévouement à la cause de la Libération. Le préfet Bonnefoy servit jusqu'au bout face à l'Ennemi ; mais dénoncé puis déporté, il devait s'éteindre dans la tragédie de Lübeck.


EDOUARD BONNEFOY Un directeur de cabinet face à l'ordre nouveau(juin 1940 - novembre 1941)

      S'adapter, agir, obéir.

      Edouard Louis Marie Joseph Bonnefoy naquît le 13 octobre 1899 à Saint-Christophe-en-Brionnais dans le département de la Saône-et-Loire, de Joseph, trente ans, tailleur d'habits et de Marie, Joséphine Bajard, vingt-trois ans, sans profession. Le 9 novembre 1920, il se maria à Marcelle Dubois, née à Mâcon. Le 28 avril 1929, ils eurent un enfant, Jean-Louis, né à Lyon.

      Edouard Bonnefoy n'avait que dix-huit ans lorsqu'il débuta dans l'Administration, en novembre 1917, comme rédacteur à la préfecture de Saône-et-Loire 10  . Il commença en effet sa carrière dans son département natal, tout en poursuivant ses études de droit. Il entra, le 16 février 1925, dans les cadres préfectoraux, à Mâcon, en qualité de chef de cabinet du préfet de Saône-et-Loire. Le 9 août 1929, il fut nommé secrétaire général de l'Ain, tout en étant maintenu à la disposition du préfet de Saône-et-Loire. Il devint ensuite en 1932, directeur de cabinet du préfet du Rhône, Achille Villey-Desmeserets 11  , dont il sera le collaborateur pendant près de huit années. Le 14 avril 1933, il était nommé sous-préfet de Thonon, tout en étant maintenu à la disposition du préfet du Rhône. Le 28 février 1934, Edouard Bonnefoy suivit le préfet Villey à la préfecture de la Seine où il fut nommé directeur de cabinet. Il devint, le 15 novembre 1934, sous-préfet d'Aubusson puis fut, le 13 mars 1938, promu préfet de la Haute-Saône, tout en restant maintenu directeur de cabinet du préfet de la Seine. En cette qualité, il participa à l'administration de la grande agglomération parisienne jusqu'au 14 novembre 1941 12  .

      Le 14 juin 1940, lorsque les Allemands firent leur entrée à Paris par la porte de La Villette, Edouard Bonnefoy était toujours aux côtés du préfet de la Seine. Avec la défaite et l'occupation 13  se mit en place un ordre nouveau auquel le directeur de cabinet eut à s'adapter. Paris, ville ouverte, devint ville occupée 14  . En juin 1940, Paris demeurait intact, épargné par les combats ; mais dans la vie politique française, il n'était plus guère qu'une énorme préfecture de Province dont les administrateurs étaient pratiquement coupés de leurs ministres et livrés à eux-mêmes en face de l'occupant 15  . Paris n'était ainsi plus la capitale politique de la France mais il resta tout de même le centre de la vie administrative. Ayant cessé d'être le siège du gouvernement du pays, il resta aussi, comme le déclara le maréchal Pétain, « le véritable coeur de la Nation 16   ». Paris devint une autre capitale, la capitale allemande de la France ; dans les écrits du nouveau pouvoir, la ville perdit jusqu'à son nom, pour prendre celui de « Groß-Paris  17  ». Paris prit ainsi durant l'été 1940 une physionomie nouvelle qui dérouta non seulement ses habitants mais aussi ses administrateurs. En effet, Edouard Bonnefoy dut, comme ses collègues, s'adapter à un ordre nouveau mais plus précisément au désordre généralisé engendré par cet ordre nouveau. Appelé à de nobles tâches dans les discours du gouvernement et du régime, il se trouva subitement confronté à des missions moins nobles mais plus impératives. Vulnérable, fragilisé, visible - voire exposé 18  - il dut non seulement administrer l'urgent et l'impopulaire mais également gérer l'insoluble et colmater les brèches. Les rapports avec l'occupant constituèrent pour le directeur de cabinet le problème principal. La pression allemande, pesante et persistante, le plaça devant des choix incommodes. Confronté aux astreintes de l'occupation et de la défaite, il dut d'une part faire face à la mainmise allemande, d'autre part répondre à de nouvelles préoccupations. Il lui fallait s'adapter, agir mais aussi obéir.


FAIRE FACE A LA MAINMISE ALLEMANDE

      Dès juin 1940, Paris devint le centre de l'administration allemande en territoire occupé. L'article III de la convention d'armistice conforme aux règles du droit de la guerre stipulait :

Dans les régions occupées de la France, le Reich allemand exerce tous les droits de la puissance occupante. Le gouvernement français s'engage à faciliter par tous les moyens les réglementations relatives à l'exercice de ces droits, à leur mise en exécution avec le concours de l'administration française. Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités françaises et tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux règlements des autorités militaires allemandes, et à collaborer avec ces dernières d'une manière correcte 19  .

      Formellement l'administration française se trouva donc engagée dans la collaboration dès le 22 juin 1940. Elle tint, dès l'origine, à faire preuve de professionnalisme et de fair-play : le devoir des fonctionnaires français était de « respecter les droits de la puissance occupante qui s'exercent notamment par des ordonnances dont l'exécution ne doit, en aucune manière, être contrariée 20  ». Il leur fallait faire honneur aux engagements pris par le gouvernement. L'administration militaire allemande, elle, tira très vite, dans le sens le plus large et de la façon la plus abusive, la conclusion pratique de cette clause qui obligeait l'administration française à exécuter ses directives. Elle montra rapidement que les termes de la convention ne constituaient à ses yeux qu'une borne minimale des obligations imposées à la France. A Paris, comme dans le reste de la zone occupée, « les autorités allemandes exercèrent une forme de « régime d'exception » - le terme est de la direction des services de l'armistice - en intervenant de manière massive dans le fonctionnement des services publics, et en limitant fortement les prérogatives et les moyens reconnus aux représentants des pouvoirs publics français 21  ». En effet, dès l'été 1940, l'occupant se mit à considérer les membres de l'administration préfectorale comme des fonctionnaires n'ayant que des ordres à recevoir de lui et non comme des représentants, en zone occupée, du gouvernement français. Des « officiers de liaison » - il vaudrait mieux dire des « officiers de décision » - furent placés auprès de chacune des branches de l'administration préfectorale. Edouard Bonnefoy fut associé au Dr Greifeld. Ce dernier était chargé d'établir la liaison entre les services de la Chambre des députés 22  et ceux de la préfecture de la Seine 23  .  Il va de soi que dans ce contexte la marge de manoeuvre du directeur de cabinet Bonnefoy était très étroite. Edouard Bonnefoy était un « otage virtuel  24  » : il devait faire appliquer l'article III de la Convention d'armistice. Mais en même temps il devait s'efforcer de protéger ses administrés contre le bon plaisir de l'occupant, contre ses innombrables vexations. Il essaya d'agir de son mieux, avec compétence et célérité, pour pallier les graves conséquences de l'occupation. Notamment, il lui fallut traiter avec le plus grand soin le problème des réquisitions. Il reste cependant qu'il dut dans une large mesure se soumettre aux exigences allemandes.


Traiter le problème des réquisitions.

      Ce fut surtout en matière immobilière que l'occupant multiplia les réquisitions. En juin 1940, les Allemands prirent rapidement leurs aises, réquisitionnant casernes, édifices publics et hôtels. Paris était, en effet, à la fois le centre du dispositif militaire allemand en France occupée, une ville de garnison et un lieu de distraction pour les permissionnaires 25  . Les unités allemandes se répartirent dans Paris. L'administration militaire (Militärsbefehlshaber in Frankreich ou MBF 26  ) s'installa à l'hôtel Majestic, avenue Kléber. Les bureaux civils furent logés au Palais Bourbon. Le Palais du Luxembourg fut réquisitionné pour y établir le Quartier Général de la Luftwaffe. Le chef de la Komandantur de Paris, lui, fut logé à l'hôtel Meurice. Le général von Stütnitz, gouverneur militaire de Paris s'installa à l'hôtel Crillon où le service d'ordre fut assuré par des agents de police française. Le Grand Hôtel, place de l'Opéra, fut, lui, réquisitionné par la Luftwaffe 27  .

      Le 20 juin 1940, une ordonnance du commandement militaire constitua une véritable charte de l'occupation. L'armée allemande s'engagea à respecter les propriétés privées et les autorités locales, sous réserve qu'elles fussent « loyales » ; tous les ordres de l'autorité occupante devaient être exécutés « très strictement » 28  . Dans un tel contexte, Edouard Bonnefoy ne pouvait se soustraire à l'autorité allemande. Les annonces de nouvelles réquisitions se succédèrent, sans que le directeur de cabinet ne pût y changer quelque chose. Le 18 juillet 1940, le Dr. Greifeld l'avertissait qu'à l'occasion de la revue en l'honneur du Führer, certains hôtels seraient évacués. Bonnefoy reçut alors l'ordre de veiller à ce que la ville de Paris indemnisât les hôteliers concernés, pour les chambres inoccupées. En retour, le directeur de cabinet demanda que l'Hôtel Matignon, rue de Varenne, ne fût pas occupé par les autorités allemandes, afin de permettre à M. Noël 29  , délégué du gouvernement français dans les territoires occupés, d'y installer ses services 30  . Confronté dès juillet 1940 au problème des réquisitions, Edouard Bonnefoy prit rapidement conscience du poids des astreintes nées de l'occupation et de la défaite. Lui, comme les autres hauts fonctionnaires, aurait à assumer la lourde charge de l'administration d'un pays vaincu, sous la chape d'un occupant « vorace » et exigeant. Un voeu était notamment cher à Bonnefoy : que les écoles ne fussent pas réquisitionnées. Alors qu'il essayait d'empêcher la réquisition d'une école de filles 119 quai de Valmy à Paris - école indispensable à l'enseignement dans la mesure où il n'y avait pas dans le quartier d'autre école où l'on pût placer les élèves - le directeur de cabinet demanda à son interlocuteur allemand qu'aucune école ne fût réquisitionnée avant que l'autorité allemande ne s'en fût entretenue avec lui 31  . Les efforts de Bonnefoy furent rapidement récompensés. Le 16 juillet 1940, le Dr. Greifeld l'informait que les occupations d'écoles cesseraient très prochainement et que, si les nécessités militaires exigeaient de nouvelles occupations, l'autorité militaire allemande s'en entretiendrait avec lui avant de procéder à la réquisition. Mais ceci était une piètre victoire. Le 19 août, il se battait déjà pour que ne fût pas occupée une autre école, le Groupe scolaire Georges Clémenceau, à Nanterre. Le 3 septembre, il demandait la libération de l'Ecole Nationale Supérieure (E.N.S) occupée par deux cent hommes 32  . L'impuissance de Bonnefoy était manifeste. Il était contraint de répondre aux nombreuses demandes de locaux et logements formulées par l'autorité militaire allemande. Il faut rappeler que, dédaignant le plus souvent les casernes, les militaires allemands, les policiers également, préféraient s'installer chez des particuliers, dans des hôtels meublés ou appartements privés. La notion de « prestations accessoires au logement » fut entendue au sens large : on prenait et on ne rendait pas des meubles, des tapis, des lustres, des réfrigérateurs, des postes de radio... Encore en juin 1941, Edouard Bonnefoy dut établir plusieurs listes recensant les demeures vacantes. Conformément aux ordres de Greifeld, le 5 juin 1941, il lui en remettait trois : la première liste énumérait les demeures libres non meublées des huitième et seizième arrondissements ayant appartenu à des Juifs ; la seconde contenait les appartements meublés, occupés naguère par des Juifs ; enfin la troisième liste proposait d'autres appartements dans les mêmes arrondissements 33  . En matière de réquisitions de locaux, Bonnefoy dut même aller jusqu'à trouver des stades et des piscines pour que le personnel féminin, employé dans les bureaux allemands, puisse se livrer à des exercices physiques 34  .

      Le directeur de cabinet fut également tenu de mettre à la disposition du MBF le personnel nécessaire pour l'aménagement et l'entretien des bureaux, logements et locaux réquisitionnés. Le 4 septembre 1940, le Dr. Greifeld le chargea de la remise en service de l'ascenseur de la Tour Eiffel pour les besoins de l'armée allemande, celle-ci ayant établi un poste d'observation sur la troisième plate-forme. Le 7 septembre, Bonnefoy rapportait dans son agenda, qu'il avait reçu une communication du Major Albrecht au sujet des travaux à l'hôtel Majestic. Celui-ci le pressait d'exécuter les livraisons. Ces livraisons s'élevaient à huit cent mille francs et comportaient des fournitures en tapis et en rideaux à caractère somptueux. Paris étant dans une situation particulièrement préoccupante 35  , le directeur de cabinet estima que les dépenses devaient être réduites et proposa donc au Major Albrecht de s'entretenir avec lui de cette question. Bonnefoy occupait une position délicate : il devait être le garant de la bonne exécution des demandes allemandes en matière de réquisitions mais, simultanément, il lui fallait aussi penser au bien-être de ses administrés. Le 17 septembre 1940, deux officiers allemands exigèrent du directeur de cabinet que fussent entrepris des travaux d'installation du chauffage au garage Citroën, avenue Victor Hugo. Bonnefoy leur fit remarquer qu'il n'était pas d'usage à Paris de chauffer les garages. « Peu importe, lui répondirent-ils, nous avons les moyens pour vous forcer à exécuter ce que nous voulons » 36  . Cette réponse illustre bien la faible marge de manoeuvre dont disposait le directeur de cabinet. Il devait donner suite aux nombreuses demandes de travaux d'aménagement dans les locaux réquisitionnés et cela, toujours dans de brefs délais, en priorité, et alors que les matériaux indispensables manquaient pour l'entretien des immeubles. Lorsque les travaux commandés par l'occupant n'avançaient pas, Bonnefoy était prié d'intervenir auprès des entreprises. Le 13 novembre 1940, des travaux avaient été réclamés par l'unité ayant réquisitionné l'hôtel Ungaria, avenue des Champs-Elysées. Le 28, les travaux n'ayant pas encore commencé, le directeur de cabinet reçut l'ordre de surveiller l'affaire 37  .

      Les réquisitions ne concernèrent pas seulement les locaux et les logements, les automobiles et les camions furent à leur tour prélevés. Le directeur de cabinet eut également à gérer ces réquisitions. Le 17 septembre 1940, il établissait, par exemple, la liste des automobiles appartenant aux différents services de la préfecture ne pouvant être réquisitionnées, toutes ces voitures devant être présentées à la « Musterung » du Cours de Vincennes. Mais deux jours plus tard, il devait déjà essayer d'obtenir la « libération » de la voiture d'un architecte de la préfecture, qui avait été réquisitionnée malgré ses consignes 38  . Un autre exemple illustre le fait que Bonnefoy tentait de limiter au maximum ces réquisitions. Le 21 juin 1941, il attirait l'attention du Dr. Greifeld sur l'intérêt de ne pas réquisitionner les camions des marchands de charbon qui, grâce au contingent qui leur avait été régulièrement fourni, allaient pouvoir approvisionner dans une certaine mesure industriels et particuliers. L'intérêt de ne pas réquisitionner était d'autant plus grand que le nombre de camions en service avant la guerre était de 50 000 et que le nombre de ceux autorisés à circuler était dorénavant de 35700  39  .

      Le directeur de cabinet eut également à gérer un autre type de réquisitions. En effet, les oeuvres d'art et, en priorité, les tableaux attirèrent particulièrement les convoitises des pillards nazis, même lorsqu'il s'agissait d'oeuvres qui, selon leur idéologie, appartenait à un « art dégénéré ». Le 5 juillet 1940 fut créé l'Einsatzstab du Dr. Alfred Rosenberg, un service très particulier chargé des prélèvements en faveur de Hitler, Goering, la ville de Linz que le Führer tenait tout particulièrement à embellir, enfin de l'ensemble des musées allemands 40  . Le pillage des oeuvres d'art fut systématiquement organisé ; Bonnefoy, lui, restait sans véritable capacité d'action. L'autorité militaire préleva armes et trophées dans les musées de l'Armée. Les tableaux à prélever chez les particuliers pouvaient être inscrits sur des bons de réquisitions 41  . Certaines oeuvres d'art furent prélevées ; d'autres furent purement et simplement détruites. Le 21 septembre 1940, Bonnefoy fut chargé de prendre les mesures nécessaires afin que fussent nettoyées les places où s'élevaient des monuments supprimés par les Allemands, parce qu'exprimant la haine à l'égard de l'Allemagne 42  . En effet, le 25 juin 1940, afin de détruire un des symboles de leur défaite de 1918, les Allemands avaient notamment démoli la statue du général Mangin édifiée près des Invalides sur le terre-plein de la place Denys-Cochin. Le monument aux morts de la grande guerre de Vincennes avait lui aussi été détruit parce que portant une inscription jugée injurieuse pour l'Allemagne 43  .

      Un autre type de réquisitions préoccupait également Edouard Bonnefoy. Le 16 septembre 1940, il s'informait auprès de son interlocuteur allemand, de certains bruits selon lesquels l'Allemagne aurait l'intention de requérir les ouvriers manuels. Le Dr. Greifeld lui répondit ne rien savoir de précis à ce sujet. Il envisagea seulement l'éventualité :

Comme des grands travaux doivent être entrepris en Allemagne dès la signature du traité de paix, des clauses économiques du futur traité porteraient peut-être sur des échanges d'ouvriers comme cela a été le cas vis-à-vis de l'Italie 44  .

      Nombreuses furent ainsi les entorses apportées par l'occupant au plein exercice de l'autorité d'Edouard Bonnefoy. Dès le 17 juillet 1940, Marquet, ministre de l'Intérieur avait nettement indiqué aux préfets qu'ils devaient se considérer comme toujours pleinement responsables des affaires publiques du pays 45  . Il écrivait :

Sous les seules réserves imposées par les droits de la puissance occupante, les autorités administratives et judiciaires françaises conservent la liberté d'exercer leurs fonctions. Vous devez donc éviter de remettre aux autorités allemandes le soin de résoudre des difficultés dont le règlement vous incombe. De même, vous devez rappeler aux populations que toute demande de quelque nature qu'elle soit, doit être exclusivement présentée à l'autorité française normalement compétente à qui il appartient d'y donner suite elle-même 46  .

      Dans la pratique, tout allait dépendre des limites que le vainqueur entendait poser à la notion de « droits de la puissance occupante ». Finalement, on se résigna à un pouvoir d'appréciation de l'occupant fatalement très large. L'occupant procéda aux réquisitions les plus diverses dans des conditions qui épouvantèrent le préfet de la Seine. Le 13 septembre 1940, Achille Villey lançait un appel au secours à Vichy, dont il se doutait bien que s'il était entendu, il demeurerait sans suite 47  .

      Ainsi, gérer le problème des réquisitions revenait pour Bonnefoy, comme pour son préfet, à gérer l'insoluble. Le MBF chercha à aplanir les difficultés. Par exemple au début d'octobre 1940, la Wirtschaftsabteilung 48  décida-t-elle, sur demande des autorités françaises, de mettre un terme à l'anarchie régnant sur le terrain en matière de réquisitions. La DGTO 49  diffusa d'abord la traduction puis l'original de la réponse positive qu'elle avait reçu, en priant les préfets de « le présenter à la Kommandantur locale afin que [leurs] démarches relatives aux réquisitions abusives aient plus de poids » 50  . Les incursions allemandes, hors du champ que leur ouvrait la convention d'armistice, n'en continuèrent pas moins.


Répondre aux exigences allemandes

      Une forme minimale de collaboration, on l'a vu, était obligatoire pour les autorités administratives françaises. Collaboration « courtoise et loyale », qui n'excluait « ni dignité ni fermeté », comme l'avait recommandé aux préfets, le 2 septembre 1940, le délégué général du gouvernement dans les territoires occupés. Il en donnait la traduction concrète en précisant qu'il convenait de « transmettre les ordonnances et ordres qui s'imposent à la population aux termes de la convention d'armistice. Mais il faut veiller à leur exécution sans les prendre à notre compte pour que la population fasse bien une nette distinction 51   ». Le « travail en commun » avec l'occupant était devenu une obligation professionnelle du fonctionnaire. Edouard Bonnefoy était ainsi tenu de coopérer, de se soumettre aux exigences allemandes, exigences sans cesse croissantes. En effet, il n'était guère de jour où il ne fût pas convoqué par les responsables de l'administration civile du commandant militaire pour recevoir leurs instructions. De plus, le Dr. Greifeld, porte-parole du MBF, était en permanence auprès du directeur de cabinet pour lui soumettre les demandes allemandes. Bonnefoy devait veiller à la bonne mise en oeuvre des instructions de l'occupant, qu'elles concernent les réquisitions, comme nous l'avons vu auparavant, les règlements de la circulation 52  , le couvre-feu 53  , la défense passive ou bien encore les interdictions et obligations faites à la population parisienne. Le 18 octobre 1940, par exemple, Edouard Bonnefoy se voyait confier la charge du déroulement des cérémonies traditionnelles de la Toussaint, qui devaient être conformes aux voeux allemands : la pose de couronnes ornées du ruban tricolore et de petits drapeaux sur les tombes des Parisiens morts pendant la guerre était autorisée ; en revanche étaient interdits les cortèges et le déploiement de drapeaux ; aucun drapeau ne devait être hissé en haut d'un mât. Le même jour, le directeur de cabinet se voyait également contraint de veiller à ce que fût bien appliquée l'obligation pour tous ceux qui « hébergeaient » des ressortissants anglais de déclarer ces derniers. Cette obligation était valable non seulement pour l'hôtelier mais aussi pour le propriétaire louant ses appartements. Des affiches, au sujet de cette obligation, devaient être apposées à Paris le plus tôt possible. Bonnefoy reçut l'ordre de se mettre en rapport avec la préfecture de police et de l'aider le cas échéant 54  . Le rôle de Bonnefoy et de son préfet s'avérait ingrat. Il leur fallait être les garants de la bonne exécution des décisions prises par l'occupant. Il nous faut dire ici que Parisiens et Allemands relevaient de l'autorité du chef de la Kommandantur de Paris. Ce dernier, logé à l'hôtel Meurice, publiait des arrêtés dans un Journal officiel particulier, auquel on avait intérêt à se conformer, car le général Schaumburg était un « rustre qui détestait les Français 55   ».

      Edouard Bonnefoy devait répondre à toutes les demandes, qu'il s'agisse d'informations, de communication de dossiers, de propagande. Sur ordre de l'occupant, il dut établir de nombreuses listes. Le 12 juillet 1940, M. Prahlow 56  , conseiller d'administration de la Guerre, priait le directeur de cabinet de bien vouloir lui remettre en trois exemplaires la liste des mairies et bureaux de bienfaisance de chaque arrondissement avec l'adresse exacte 57  . Prahlow s'exprimait ainsi : « c'est dans le but de laisser à la ville de Paris le soin de donner du secours à ceux qui le réclament que le service social veut connaître avec précision à quel organisme charitable on doit les renvoyer 58   ». Une autre liste fut exigée de Bonnefoy, celle des militaires allemands inhumés dans les cimetières parisiens. Elle fut demandée par le lieutenant Rausch. Le directeur de cabinet la remit au conseiller Greifeld le 7 août 1940 59  . Bonnefoy dut également s'exécuter lorsque le Dr. Greifeld lui réclama un tableau statistique des fonctionnaires juifs qui, au 20 décembre 1940, avaient quitté leur service, ainsi que des maires et adjoints qui avaient cessé leur charge. Il le lui fit parvenir le 9 janvier 1941. Mais cela ne suffisait pas. Le lendemain, il recevait l'ordre de recenser les fonctionnaires juifs qui, pour des raisons diverses, avaient été autorisés à continuer leur service 60  . Il nous faut dire ici, pour comprendre l'intérêt de ce tableau statistique, que Vichy avait réagi à la première ordonnance allemande contre les juifs en date du 27 septembre 1940 61  par l'édiction d'un statut valable pour l'ensemble du pays, statut qui visait notamment une fonction publique sans juifs. L'article 2 de la loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs énumérait « les fonctions et mandats dont l'accès et l'exercice sont interdits aux juifs ». Leur liste répondait à une double préoccupation : celle d'empêcher qu'une part de la puissance publique fût exercée par des juifs, d'où l'interdiction de toute fonction d'autorité et l'exclusion totale des juifs, quel que soit le niveau de leur emploi, des corps participant à la puissance régalienne de l'Etat : police, diplomatie, justice. Mais il s'agissait aussi de lutter contre « l'influence juive ». Un juif ne pouvait donc appartenir à quelque assemblée élue que ce soit, pas plus qu'il ne pouvait être enseignant. L'article 3 autorisait tout de même les juifs anciens combattants à conserver leur emploi public, si celui-ci ne relevait pas des fonctions interdites par l'article 2, donc si celui-ci était de nature subalterne. L'article 8 permit en outre de relever des interdictions édictées par le texte les personnes « qui, dans les domaines littéraire, scientifique et artistique [avaient] rendu des services exceptionnels à l'Etat français 62   ». Edouard Bonnefoy, comme tous les fonctionnaires français, dut remplir une « déclaration en vue de l'application de la loi du 3 octobre 1940 sur le statut des juifs ». A la question « vos grands-parents dans la ligne paternelle, vos grands-parents dans la ligne maternelle et votre conjointe sont-ils ou étaient-ils juifs ? », il répondit par la négative 63  . Le directeur de cabinet se trouvait ainsi confronté à l'antisémitisme de l'occupant mais aussi de Vichy. Il avait pris très tôt conscience des sentiments antisémites qui animaient les autorités d'occupation et ce à travers les propos du Dr. Greifeld. Le 30 septembre 1940, lors d'un entretien relatif aux préparatifs de l'exposition au Petit Palais visant à faire découvrir au public français la franc-maçonnerie 64  , ce dernier confiait à Bonnefoy :

Dans l'instauration d'un ordre nouveau en Europe, il y a trois groupes d'opposants qui seront balayés, peut-être pas demain mais sûrement. Ce sont les juifs, les francs-maçons et les ploutocrates, ceux qui sont prêts à pousser à la guerre pour gagner de l'argent.

      Le directeur de cabinet lui répondant que ces considérations générales les éloignaient de l'affaire du Petit Palais, Greifeld ajouta :

Ces considérations générales montrent l'importance de la politique. Le principe « dans l'administration, pas de politique » n'est plus vrai. On peut avoir d'excellentes raisons pour agir dans un certain sens et une raison d'ordre politique impose la décision dans le sens contraire.

      Les propos de Greifeld restèrent par la suite largement antisémites et se durcirent même. Le 5 mai 1941, s'adressant à Bonnefoy, il s'exprimait en ces termes :

Je m'étonne que le gouvernement français ne prenne pas à l'égard des juifs des mesures plus énergiques. L'insolence juive ne cesse pas et il est souhaitable que bon ordre soit mis à ce mouvement juif, responsable de la guerre et qui continue à pousser à la guerre d'innocentes populations 65  .

      Edouard Bonnefoy devait ainsi répondre aux demandes d'informations de l'occupant. Il dut coopérer également dans un autre registre : celui de la propagande. Mais Bonnefoy avait qualité seulement pour l'affichage des communiqués administratifs. Il faisait donc afficher les proclamations du général gouverneur allemand à la population parisienne. Lorsque les affiches n'avaient pas un caractère administratif, sur ordre du service de propagande allemand, elles étaient apposées dans Paris par une agence d'affichage privée, mais aux frais de la ville de Paris.

      Chaque jour, Bonnefoy devait répondre à de nouvelles demandes, qu'il s'agisse de livraisons de linge, de lits pour le camp de prisonniers de Drancy 66  ou bien même de l'enlèvement de la neige. Le 3 janvier 1941, le Dr. Greifeld se plaignait auprès du directeur de cabinet de l'état des rues après les chutes de neige et déplorait qu'on ne fît pas appel à un plus grand nombre de chômeurs pour balayer ou répandre du sable. Bonnefoy dut recourir à de nouveaux chômeurs et prendre les mesures nécessaires pour que fût dégagée la chaussée. Il n'avait pas eu le choix, Greifeld ayant eu recours à la menace : « Peu de choses ont été faites. Si un changement rapide ne se produit pas, je me verrai obligé de rendre le préfet personnellement responsable ». Au fil des mois, les exigences allemandes devinrent plus impérieuses. Chaque demande était présentée comme importante et urgente, à satisfaire tout de suite. Et lorsqu'une demande n'était pas immédiatement satisfaite, Edouard Bonnefoy s'entendait rappeler que les besoins de l'armée d'occupation primaient ceux de la population civile.

      Le directeur de cabinet eut par ailleurs à régler de nombreux litiges, nés de l'occupation, entre Parisiens et Allemands, mais cela toujours dans le sens demandé par les autorités d'occupation. Nous pouvons ici évoquer un exemple de ces litiges soumis à Bonnefoy. Mademoiselle Dubois avait reçu d'un soldat allemand un billet de cinquante marks. Ce billet n'ayant plus cours, il ne put lui être changé en monnaie française. Le Dr. Greifeld estima que le dommage subi par cette femme devait lui être payé par les autorités françaises. Bonnefoy reçut alors l'ordre de régler cette affaire conformément à la volonté allemande qui désirait que le dommage fût considéré comme ressortissant aux frais de l'armée d'occupation 67  . Quelques jours après l'affaire Dubois, le Dr. Greifeld établit, d'après les conditions de l'armistice, ce qui devait être compris sous la rubrique générale « frais d'occupation ». Il y rangeait les frais de cantonnement, les frais qui étaient établis sur une base fixe et forfaitaire à savoir les frais d'entretien de l'armée (nourriture et solde), les frais comme les achats d'automobiles et les commandes faites à l'industrie. Il y ajoutait aussi les frais d'occupation proprement dits. Il donna quelques exemples des frais correspondant à cette dernière catégorie :

Une voiture allemande circule en observant tous les règlements en vigueur; quelqu'un traverse la route et ne prend pas toutes les précautions nécessaires, il est blessé ou tué. Le temps manque pour faire une enquête, un procès... Les frais qui en découlent et éventuellement l'indemnité à payer incombent à l'Etat français.
Des soldats allemands emportent en quittant un cantonnement des objets qui ne leur appartiennent pas : s'ils sont pris, ils seront punis mais l'indemnité à verser au propriétaire incombe à l'Etat français 68  .

      Bonnefoy devait s'en tenir à cette ligne.

      Le directeur de cabinet fut en permanence assailli par des demandes allemandes qui excédaient souvent le champ que leur ouvrait la convention d'armistice. Il était considéré par les autorités d'occupation comme un fonctionnaire n'ayant que des ordres à recevoir d'elles et non comme un représentant, en zone occupée, du gouvernement français. Devant la multiplication des ingérences allemandes, le gouvernement Darlan tenta de sensibiliser les fonctionnaires français aux limites qu'il convenait d'apporter à leurs exigences. Le 7 juin 1941, Darlan rappela clairement aux ministres leurs responsabilités :

Des fonctionnaires français se voient imposer par les autorités locales d'occupation des exigences abusives, qui ne sont pas compatibles ni avec la législation française, ni avec les textes des traités en vigueur. Rien ne justifie cette politique qui tend à prendre la surveillance sur la direction des services publics en zone occupée, et qui met en péril l'autorité du gouvernement dans cette partie du territoire national. Tout abandon de notre part fournit à l'autorité occupante une base juridique que ne lui accorde pas la convention d'armistice pour tirer de ce principe de nouvelles conséquences et amplifier l'empiétement commis tout d'abord. [...] Vous voudrez bien rappeler à vos représentants dans les territoires occupés que les droits de la puissance occupante ont des limites, que l'occupation ne détruit pas les prérogatives de l'Etat français souverain et qu'il appartient aux fonctionnaires de faire respecter ces prérogatives. Vous prescrirez à ces fonctionnaires de ne pas donner suite aux ordres des autorités d'occupation s'ils les jugent incompatibles avec les textes des traités en vigueur sans en référer au préalable à leur département ministériel ou s'il y a lieu au gouvernement 69  .

      Il n'en restait pas moins qu'Edouard Bonnefoy devait continuer à coopérer un minimum. Mais même malgré l'attitude conciliante qu'il adopta dès juin 1940, à l'égard de l'occupant, il fit l'objet d'une certaine défiance. Pour éclairer nos propos, nous pouvons prendre un exemple qui témoigne indéniablement des suspicions qui pesèrent très tôt sur Bonnefoy. Fin septembre 1940, ce dernier s'opposa à ce que l'exposition sur les secrets maçonniques eût lieu au Petit Palais. Il allait ainsi, sans le savoir, à l'encontre d'une initiative du gouvernement français. Suite à cette prise de position, Bonnefoy fit l'objet de suspicions. Le 30 septembre, le Dr. Greifeld s'adressait à lui en ces termes :

Cette affaire du Petit Palais n'est qu'un incident parmi d'autres et c'est l'ensemble qui a fait croire à une opposition sourde de l'administration parisienne au gouvernement de Vichy et à un désir de travailler avec De Gaulle et les Anglais.

      Il ajouta ensuite : « J'espère que M. Bonnefoy n'est pas franc-maçon 70   ». Le directeur de cabinet dut d'ailleurs plus tard certifier qu'il n'avait jamais appartenu à la franc-maçonnerie et promettre qu'il n'en ferait jamais partie :

      Je soussigné, Edouard Bonnefoy, déclare sous la foi du serment n'avoir jamais appartenu à quelque titre que ce soit, à l'une des sociétés suivantes : Grand Orient de France, Grande Loge de France, Grande Loge nationale Indépendante, Ordre mixte international du Droit humain, Société Théosophique, Grand Prieuré des Gaules, à l'une quelconque des filiales desdites sociétés ou à tout autre société visée par la loi du 13 août 1940 71  , et m'engage sur l'honneur à ne jamais en faire partie au cas où elles viendraient à se reconstituer directement ou non 72  .

      En faisant l'objet d'une certaine méfiance, Bonnefoy n'échappait pas à la règle. Venu à Paris le 14 juin 1940, le professeur Grimm, dont les militaires allemands pensaient qu'il avait l'oreille de Hitler, avait recommandé une grande fermeté car, soi-disant, la population française n'attendait que cela, ainsi qu'une extrême vigilance à l'égard des nombreux ennemis de l'Allemagne à Paris : les administrateurs, la police, le clergé, les francs-maçons, les juifs et les «  politiciens corrompus ». Selon lui, il ne fallait pas hésiter à se saisir de certains de ces ennemis et à leur faire des procès spectaculaires 73  .

      Ainsi il entrait dans les attributions d'Edouard Bonnefoy d'être toujours dans la ligne du gouvernement ; mais sous l'occupation allemande, il importait aussi de se tenir dans la ligne de l'occupant. Il était difficile pour Bonnefoy de ne pas coopérer un minimum avec l'ennemi. Il y était tenu par ses fonctions mêmes, de par la convention d'armistice. Mais on ne peut pour autant le confondre avec ces fonctionnaires qui tirèrent largement profit de la présence allemande, qui recherchèrent l'appui de l'occupant et lui offrirent leurs services, qui applaudirent à ses succès et oeuvrèrent pour qu'ils se pérennisent et s'accroissent, qui rivalisèrent de zèle, de servilité pour lui être agréables.


FAIRE FACE A DE NOUVELLES PREOCCUPATIONS

      De cette mainmise allemande découlèrent, pour le directeur de cabinet Bonnefoy, de nouvelles préoccupations. En juin 1940, en décidant de rester à son poste, Edouard Bonnefoy choisit de ne pas capituler devant l'adversité et de faire face aux nombreuses contraintes liées à l'occupation. S'il n'abandonna pas son poste, c'était « pour opposer aux Allemands, lors de leur arrivée, une armature sociale et morale digne de notre pays 74   ». Le 15 juin, le préfet de la Seine demandait d'ailleurs à chacun de rester à son poste et de faire son devoir : il rassura la population en affirmant que toutes les mesures de sécurité, d'hygiène, de ravitaillement avaient été prises pour que continuât l'activité locale ; il était sûr que les Parisiens feraient « preuve de dignité, dans l'ordre, la discipline et l'union des coeurs ». Afin de donner l 'exemple de la fermeté, Achille Villey révoqua un certain nombre de fonctionnaires qui avaient abandonné leur poste et fui leurs responsabilités 75  . Edouard Bonnefoy, lui, resta fidèle à son préfet 76  . Il faut dire que « dans la conjoncture française de l'été 1940, l'abandon du service public n'était pas un devoir. Dès lors qu'on ne partait pas pour continuer ailleurs la lutte, il fallait bien, de sa place antérieure, faire en sorte que la population souffrit le moins possible, en actionnant au mieux une machine à laquelle on appartenait et dont le pays ne pouvait se passer. Il convenait seulement de demeurer attentif à ce qui pouvait rendre le zèle rédhibitoire, c'est-à-dire s'attacher à des principes sur lesquels toute transaction à toute époque est déshonorante  77  ». Edouard Bonnefoy resta vigilant et s'attacha à administrer l'urgent. L'urgent dès juin 1940, ce fut d'assurer le ravitaillement et le bien-être de la population.


Un souci quotidien : le ravitaillement

      Le ravitaillement de la population, en produits et denrées s'imposa, dès l'été 1940 comme la principale préoccupation du directeur de cabinet Bonnefoy. Il n'était pas de réunion où il ne tenait pas la vedette. Edouard Bonnefoy devait réagir. Il lui fallait administrer et répartir, le plus équitablement possible, une pénurie vite généralisée. Les difficultés de ravitaillement tenaient à des causes qu'il n'appartenait pas aux Parisiens de modifier. D'abord la guerre, qui continuait, aggravée par le blocus britannique, privait la France de toute importation d'outre-mer, même en provenance de son empire colonial. Cette coupure n'était pas compensée par les liens de plus en plus étroits qui rattachaient l'économie française à celle de l'Europe dominée par l'Allemagne car celle-ci, pour satisfaire les besoins d'une production de guerre de plus en plus exigeante, exploitait les territoires occupés. Les produits que l'Allemagne se procurait par réquisitions ou par achats, et qui prenaient le chemin du Reich, n'étaient en règle générale pas remplacés par d'autres provenant d'outre-Rhin, même quand des promesses formelles avaient été prodiguées. Il faut dire que l'autorité militaire allemande s'était empressée de saisir de nombreux stocks de marchandises en arguant du droit de la guerre : dès le 20 mai 1940, elle avait affirmé son droit de réquisition illimitée « dans l'intérêt des territoires occupés » ; n'étaient exemptes de réquisition que « les marchandises ne dépassant pas, dans les ménages, un approvisionnement convenable 78   ». Bref, le vainqueur était décidé à laisser aux Français tout juste de quoi subsister et s'arrogeait le droit de disposer de tout le reste. Un mois plus tard, la situation à Paris apparaissait déjà comme préoccupante. Le préfet de la Seine, inquiet, prit très tôt plusieurs dispositions. Il fit procéder à un inventaire des stocks. Et le 18 juin 1940, il faisait promettre au « Staatsrat » Turner que les réquisitions de denrées alimentaires qui avaient eu lieu les jours précédents par les troupes de passage ne se renouvelleraient pas et ne pourraient se reproduire que dans des cas extrêmement rares : les troupes devaient être suivies par leurs colonnes de ravitaillement et les denrées alimentaires réservées à la population civile 79  . Achille Villey parvenait ainsi à s'imposer, ce qui par la suite ne serait pas toujours le cas pour lui et son directeur de cabinet. En effet, dès juillet 1940, l'autorité militaire allemande s'appliqua à contrôler la vie économique de la zone occupée. Elle procéda au blocage des prix et des salaires afin de garder au mark tout son pouvoir d'achat. Elle fixa des contingents de produits agricoles réquisitionnés. Elle recensa les stocks de matières premières et relança l'activité industrielle dans les secteurs utiles à l'Allemagne à savoir les travaux publics, l'aéronautique, l'automobile, la chimie et les transports. L'occupant opérait une véritable mainmise sur l'économie. La marge de manoeuvre d'Edouard Bonnefoy était donc restreinte. Mais cela ne l'empêcha pas de chercher à faire prévaloir son point de vue pour que pût être assuré, autant que pouvait se faire, le ravitaillement des populations dont il avait la charge.

      Dès l'été 1940, Paris connut des difficultés d'approvisionnement. En temps normal, la ville était tributaire de la France entière pour son ravitaillement et son approvisionnement se faisait à la fois par la Seine, par le rail et par la route. Les destructions causées par la guerre furent légères. Mais mis à part le métro et quelques lignes de banlieue, rien ne circulait plus. Paris se trouvait coupé du reste de la France. Très désireux que reprît une activité normale, l'occupant alloua de l'essence aux transporteurs routiers. La viande, le beurre, le lait, les pommes de terre purent ainsi arriver convenablement. Mais les difficultés demeurèrent graves pour les graisses végétales, les oeufs, le fromage, les légumes secs, le riz, le café, le cacao, les conserves de poissons, la viande de mouton... La pénurie toucha également le savon. Le 13 septembre 1940, Edouard Bonnefoy présentait au Dr. Greifeld des chiffres inquiétants : « Paris pouvait en l'état fabriquer deux cent tonnes de savon alors que la population de la région parisienne en avait besoin du double 80   ». Pour Bonnefoy, la mesure prise par l'occupant, quant à l'allocation d'essence aux transporteurs routiers, n'était pas suffisante. Il lui fallait trouver des moyens pour adoucir le quotidien de ses administrés. Le 16 septembre 1940, il demanda au Dr. Greifeld que les autorités allemandes invitassent les troupes d'occupation à limiter leurs achats de marchandises dans les magasins, étant donné les réquisitions auxquelles étaient soumis les ressortissants français. Il lui fut répondu que la question était d'ordre général et qu'il n'était pas possible de formuler des instructions qui ne s'appliqueraient qu'aux troupes d'occupation lors de leur passage à Paris. Le Dr Greifeld rappela alors au directeur de cabinet que, lors de l'occupation de la Rhénanie, les troupes d'occupation faisaient leurs achats librement alors que les Allemands ne pouvaient rien acheter. Il lui apprit ensuite que la question de la création d'un « centre d'achats pour les troupes allemandes » à Paris était à l'étude 81  . Edouard Bonnefoy avait émis ce voeu dans la mesure où, alors que le Parisien avait une seule préoccupation - assurer sa subsistance quotidienne -, le soldat allemand se comportait en acheteur avide, aux besoins illimités (ce qui lui valut le surnom de doryphore). Comme l'écrivait Pierre Audiat, « le cours du Mark fait d'un simple adjudant un millionnaire 82   ». Le 6 novembre 1940, dans le même état d'esprit, Edouard Bonnefoy demanda au Dr. Greifeld que fût mis un terme aux réquisitions abusives par les unités allemandes. Il fut convenu que, pour éviter les abus, les demandes présentées par les troupes d'occupation devraient être préalablement examinées par le Dr. Greifeld. Toutefois, pour les demandes émanant de gens « pressés », « par exemple ceux venant du dehors et obligés de repartir dans la même journée », des bons de réquisition pourraient être délivrés mais seulement pour des objets dont le besoin était évident (matériel ou accessoires de nettoyage) ; et même dans ce cas, le Dr. Greifeld devait en être informé. Ce dernier se déclara disposé à éviter toute demande excessive :

Il faut, il est vrai, que les soldats allemands cantonnés en France se trouvent dans des conditions analogues à celles des cantonnements allemands, par exemple pour les distractions durant les longues soirées d'hiver ; mais il ne s'agit en aucune façon d'imposer à un vaincu  des dépenses exagérées.

      Suite à ces propos, Bonnefoy exprima le désir de voir données, dans ce sens, des instructions aux différentes unités allemandes. Mais il n'obtint pas satisfaction ; le Dr. Greifeld lui répondit en ces termes : « C'est difficile, attendu que les troupes sont sans cesse renouvelées, que certaines viennent de Pologne et ont l'habitude de procéder avec moins de réserve qu'on ne le fait en France 83   ». Les efforts de Bonnefoy furent récompensés plus tard. Le 16 novembre 1940, il obtenait que des instructions formelles fussent données aux unités allemandes de ne pas se livrer à des réquisitions massives de « matières alimentaires ». Les réquisitions de fourrage, légumes et fruits restaient toutefois permises 84  .

      Edouard Bonnefoy parvenait ainsi à soulager quelque peu les habitants de la région parisienne. Mais il n'en restait pas moins que la situation était critique et allait en s'empirant. Avec l'établissement des cartes de ravitaillement 85  en septembre 1940 et les mesures de restriction qui en étaient le corollaire, apaiser quotidiennement sa faim devint le souci majeur des Parisiens. Par la suite, le sujet qui obsédait chacun ne changea pas. Pour tout le monde, écrit Jacques de Lesdain dans l'Illustration en février 1941 86  , la question du ravitaillement « occupe toute la pensée, fournit les sujets de conversation et prime toutes les autres considérations : Que manger et où trouver à manger ? ». Toujours dans la perspective de rendre la vie plus facile à ses administrés, en avril 1941, alors que la viande commençait à se faire rare 87  , le directeur de cabinet émettait des objections quant à la différence de traitement qui était établie entre les ouvriers? qui travaillaient pour les services allemands? et les autres. Dans les usines, des rations supplémentaires de viande, de graisse, de légumes étaient accordées, sur les stocks de l'armée allemande, aux ouvriers qui travaillaient pour les autorités allemandes. Ceci risquait, selon Bonnefoy, de créer un état d'esprit fâcheux, « de faire naître de la jalousie et du mécontentement auprès des ouvriers qui n'en profitaient pas 88   ». Soucieux de protéger ses administrés, Edouard Bonnefoy s'attacha également à lutter contre le marché noir, activité stigmatisée dès le début du mois de novembre 1940 par le journal Les Nouveaux Temps comme la plaie la plus redoutable de l'avenir 89  . Pour éviter une inflation qui aurait dévalorisé le mark, l'occupant imposa une stricte fixation des prix et des salaires. Il ne put pas empêcher que les prix réels montent, la demande étant largement supérieure à l'offre. Aussi bien, les producteurs refusèrent de vendre toute leur production aux tarifs officiels. Toute une « faune » d'intermédiaires les aidèrent à écouler le reste dans un « marché parallèle ». Tantôt il ne s'agit que de « système D », d'ingéniosité et de relations humaines ; mais les Allemands aidant, le « marché noir » devint vite une vaste entreprise de vols, de recels, d'exploitation de la misère du grand nombre au profit scandaleux d'une minorité de trafiquants. Edouard Bonnefoy ne pouvait cautionner cela. Les conséquences morales de la situation ainsi créée étaient trop graves : la fraude et la corruption prenaient le large.

      A l'égal de la faim, le froid se fit sentir dès le premier hiver, particulièrement rude, de l'occupation. L'hiver 1940-1941 fut un des plus longs et des plus froids de l'histoire météorologique de Paris : on compta soixante-deux jours de gel (la moyenne était de cinquante-deux) et on releva des températures de - 14°c à Montsouris et de - 17°c à Vincennes 90  . La situation fut alors particulièrement préoccupante pour les combustibles : le charbon demeurait aussi introuvable que le bois. Déjà en septembre 1940, Bonnefoy et Greifeld constataient que les stocks de charbon à Paris se réduisaient et qu'il n'étaient pas possible d'en ramener plus qu'il n'en arrivait. Il fallait donc l'économiser et cela en faisant des économies de courant électrique. A la demande du Dr. Greifeld, Edouard Bonnefoy prit des mesures pour que fût réduite la quantité d'électricité utilisée pour l'éclairage. La majeure partie du courant électrique était employée pour l'industrie mais il ne fallait pas y toucher : ordre des Allemands 91  . Quatre mois plus tard, la situation se dégrada considérablement et les Allemands étaient responsables en grande partie de cet état de choses. Le Nord et le Pas-de-Calais étant rattachés arbitrairement par eux au Commandement militaire de Bruxelles, et, la coupure étant par leur volonté totale avec le reste de la France, le charbon des mines habituellement pourvoyeuses de Paris n'y parvenait plus. Les usines ayant dans ce domaine la priorité des priorités, seule une portion congrue des arrivages était réservée au chauffage. Le 7 janvier 1941, Bonnefoy dressait le tableau de la situation à Paris ; il était proprement alarmant :

Durant le mois de décembre, on a reçu à Paris cinq mille tonnes par jour de charbon. Depuis le 28 décembre et les chutes de neige, les arrivages n'ont été que de deux mille tonnes et samedi dernier il n'est arrivé que cinq cent tonnes. La situation devient donc grave pour le chauffage, et de la population, et des hôpitaux, et des écoles.

      Le Dr. Greifeld envisagea alors la fermeture des écoles, en prenant exemple sur ce qui avait été décidé en Allemagne :

Les écoles de Berlin sont en partie fermées. La date de la réouverture sera indiquée par radio. Les devoirs sont donnés aux élèves qui se présentent à l'école un certain jour de la semaine. Le charbon ainsi économisé est réparti entre les nécessiteux.

      Dans l'intérêt de ses administrés, Edouard Bonnefoy s'opposa à cette solution. Il montra que la question avait un côté politique et qu'elle causerait un malaise certain 92  . Aucun solution n'ayant été trouvée, il n'y eut pas à Paris de distribution de charbon au cours de l'hiver 1940-1941, hiver le plus rude pour les Parisiens. La carte de charbon fut du coup instituée en juillet 1941.

      De juin 1940 à novembre 1941, Edouard Bonnefoy s'attacha ainsi à subvenir aux besoins immédiats et pressants de ses administrés mais tenta également de les soustraire aux exigences de l'occupant, qui apparut vite aux yeux des Parisiens comme celui qui prend tout et le trouble-fête qui amène la faim, le froid mais aussi la peur. Mais malgré toutes ses bonnes intentions, le directeur de cabinet ne parvint qu'à organiser la pénurie : la conjoncture, les instructions de l'occupant et les prélèvements que ce dernier opérait, s'unissaient pour lui interdire toute possibilité d'amélioration.


Assurer la protection et le bien-être des habitants du « Groß-Paris »

      Outre le ravitaillement, Edouard Bonnefoy donna également la priorité au bien-être des habitants de la région parisienne. Il lui fallait s'efforcer de protéger ses administrés contre le bon vouloir de l'occupant, contre ses innombrables vexations.

      Les mois qui suivirent la défaite et l'exode furent particulièrement éprouvants pour le directeur de cabinet Bonnefoy. Il se retrouvait face à une population bouleversée physiquement et moralement. Si l'on en croit le préfet de police Langeron dans ses Mémoires, sept cent mille Parisiens se trouvaient encore dans la capitale lors de l'arrivée des Allemands le 14 juin 1940. Trois cent mille revinrent d'exode entre le 17 juin et le 7 juillet, puis sept cent mille au cours des quatre semaines suivantes. A partir de l'automne, de nouvelles rentrées permirent graduellement à Paris de retrouver son chiffre de population d'avant-guerre, à savoir un peu plus de deux millions huit cent mille habitants 93  . Edouard Bonnefoy eut alors à se préoccuper du sort de milliers de Parisiens de retour dans la capitale. Il lui importait surtout de ne pas les abandonner aux mains de l'occupant. Le 12 juillet 1940, il affirmait au Dr. Greifeld que la ville de Paris était en état de subvenir aux besoins des réfugiés qui sollicitaient un secours et exigea que les autorités allemandes n'intervînrent pas. Le même jour, le directeur de cabinet demanda également que fût facilité le retour des industriels afin que leurs usines reprissent le travail 94  . Il craignait que ces derniers, même en possession d'un laissez-passer délivré par la préfecture, rencontrent des difficultés, en particulier à la limite de la zone où commençait l'occupation allemande. Il demanda de ce fait que l'autorité allemande ajoutât au laissez-passer de la préfecture un visa officiel. Le directeur de cabinet eut gain de cause, le Dr. Greifeld se montrant favorable à la proposition : « il est souhaitable en effet que ces industriels, qui appartiennent à la catégorie des réfugiés, puissent rentrer. Après en avoir référé aux autorités supérieures, je serais disposé à donner le visa demandé  95  ». Ne perdant pas de temps, Edouard Bonnefoy soumettait, quelques jours plus tard, au Dr. Greifeld, un modèle d'ordre de mission en français pour faciliter le retour des industriels et de leur personnel et sa traduction en allemand. L'ordre de mission en français devait être signé par le préfet ; la mention allemande serait elle signée par les autorités allemandes et faciliterait le passage de la zone libre à la zone occupée 96  .

      Il faut dire que le problème des laissez-passer préoccupa le directeur de cabinet durant toute la période qu'il passa à Paris. A l'égal du ravitaillement, il n'y eut guère de réunions où la question des laissez-passer ne fût pas à l'ordre du jour. La marche à suivre en la matière fut envisagée dès le 15 août 1940. Deux possibilités furent alors proposées : une formule jaune pour ceux qui ne faisaient qu'une fois le voyage, une formule bleue pour ceux qui désiraient passer plusieurs fois d'une zone à l'autre. En attendant que la question fût au point et que les formules puissent être délivrées, le Dr. Greifeld proposa une solution, afin de ne pas arrêter les demandes :

Au verso de l'ordre de mission on copiera le formulaire et on le remplira. Sur cette page, j'indiquerai mon avis en écrivant « Ja » ou « Nein ». Les demandes qui me seront remises seront transmises au service allemand compétent, 31 rue Pauquet. L'Hôtel de ville pourra les envoyer chercher le soir même du jour où elles auront été transmises 97  .

      Chaque jour, Edouard Bonnefoy insista, auprès du Dr. Greifeld, sur la nécessité d'accorder les laissez-passer, sur le malaise résultant d'un silence prolongé quant aux demandes les plus urgentes et les plus sérieuses. Mais sa persévérance resta souvent infructueuse. Les exemples ne manquent pas. Le 4 septembre 1940, le Dr. Greifeld ne rapporta au directeur de cabinet aucun laissez-passer alors que du 15 au 31 août, trois mille cent demandes de laissez-passer avaient été déposées à la préfecture 98  . Le 17 septembre, Bonnefoy faisait part de sa déception à Greifeld, quant à la situation, qu'il estimait vraiment décourageante :

Cent quarante laissez-passer ont été retournés hier à la préfecture sans être visés : plus de trois mille six cent demandes ont été adressées et étudiées ; mille demandes ont été rejetées ; cinq cent vous ont été présentées ; environ douze ont été signées et cent quarante ont été refusées. Le travail de la préfecture mérite une autre suite 99  .

      Quelques jours plus tard, le 26 septembre, aucune amélioration n'étant intervenue, le directeur de cabinet rappela à son homologue allemand la gravité de la situation. Ce dernier convint que la situation présente ne correspondait pas à l'importance de la ville de Paris et promit de veiller à ce que des efforts fussent faits 100  . La question des laissez-passer fit alors l'objet d'une réunion à laquelle assistèrent, du côté allemand, le Dr. Scheve et du côté français, l'inspecteur Ruprecht, le directeur de cabinet du préfet de la Seine, M. Bonnefoy, le directeur du service des renseignements économiques, M. Reverdy et un interprète, M. Sagot. Edouard Bonnefoy présenta, pour commencer, au Dr. Scheve, les renseignements statistiques, déjà transmis au Dr. Greifeld, sur le nombre de demandes reçues à l'Hôtel de ville du 15 août au 11 octobre 1940 : demandes transmises à la Chambre des députés - laissez-passer accordés - laissez-passer refusés. Dans un premier temps, fut étudié le cas des laissez-passer nécessaires pour les besoins économiques. Le directeur de cabinet insista alors sur le travail fait par la préfecture pour éliminer les demandes non appuyées par des motifs très sérieux et fit également remarquer que l'inspecteur Ruprecht, chargé d'examiner toutes les demandes, était débordé et ne pouvait en l'état expédier plus de quarante laissez-passer par jour. Edouard Bonnefoy obtint, de fait, du Dr. Scheve que fût augmenté le nombre de laissez-passer accordés à la préfecture mais sans qu'il fût possible de fixer un chiffre, le nombre des autorisations devant correspondre aux besoins de la vie économique. De plus, le personnel nécessaire pour augmenter le rendement du service de M. Ruprecht lui fut accordé. Il fut par ailleurs décidé que, pour rendre ce service moins lourd, les demandes seraient tapées à la machine et que l'indication du motif du voyage serait rédigée en allemand. Fut ensuite abordée la question des laissez-passer accordés aux fonctionnaires. Bonnefoy attira alors l'attention sur la trop faible quantité d'autorisations délivrées. Mais il lui fut répondu que ce nombre ne pouvait être fixé par avance. Le directeur de cabinet signala enfin le cas des laissez-passer pour des raisons personnelles, qui ne rentraient pas dans les deux catégories précédemment évoquées. Il s 'agissait « des laissez-passer permettant d'accompagner la dépouille d'un proche parent au lieu d'inhumation, d'assister à l'enterrement d'un proche et permettant aux malades tuberculeux de se rendre à un lieu de cure ». Quant à cette question, le Dr. Scheve ne voulut pas prendre de mesures absolues :

Les malades seront autorisés à passer au vu d'un certificat délivré par un médecin de l'administration. Les autres cas ne pourront être considérés que comme exceptionnels. Pour le retour des malades guéris dans la zone occupée, des mesures seront prises si la nécessité en est reconnue 101  .

      Soucieux d'assurer au mieux le bien-être des habitants du « Groß-Paris », Edouard Bonnefoy appuya un certain nombre de demandes de laissez-passer. Nous pouvons citer ici quelques exemples. Le 14 novembre 1940, il attira l'attention du Dr. Greifeld sur des laissez-passer demandés par des étudiants dont la famille ne résidait pas à Paris et qui étaient obligés, sur ordre des autorités allemandes, de rejoindre celle-ci 102  . Le 28 novembre, il recommandait au Dr. Greifeld le laissez-passer de Mme Fournerie Foch, celle-ci désirant se rendre dans les Vosges pour régler une succession 103  . Il fit également remarquer à son homologue allemand les demandes de laissez-passer de quatre téléphonistes de la préfecture de la Seine :

Le service - très important - (sept cent postes intérieurs, vingt lignes à l'arrivée, cinquante au départ) est assuré jour et nuit par deux équipes de sept téléphonistes. Quatre demandes de laissez-passer sont déposées pour des fonctionnaires demeurant en Seine-et-Oise, dans des localités où l'interdiction de circuler débute déjà à vingt heures 104  .

      A la fin de l'année 1940, une modification de la procédure d'établissement des laissez-passer de la zone libre à la zone occupée fut envisagée : les demandes seraient dorénavant transmises par les intéressés aux Feldkommandanturen près de la ligne de démarcation. Dans l'intérêt de ses administrés, le directeur de cabinet s'opposa à ce changement : « ces services sont moins qualifiés que la préfecture pour apprécier les demandes et il leur sera impossible d'agir d'après les mêmes instructions ainsi que l'exige l'équité ». Il demanda en l'occurrence à ce que la procédure de départ continuât : les demandes de laissez-passer pour se rendre de la zone libre à la zone occupée devaient être transmises par le ministre de l'Intérieur à la préfecture de la Seine, qui les examinait, les filtrait et les soumettait au service de la Chambre des députés qui les accordait ou refusait 105  . Edouard Bonnefoy eut finalement gain de cause. La procédure, jusque là suivie, fut maintenue. Elle sembla préférable à la procédure proposée, le filtrage opéré par les services de la préfecture s'étant révélé très sérieux.

      Outre le retour des industriels et la question des laissez-passer auxquels il accorda une grande place, Edouard Bonnefoy donna la priorité à la libération d'un certain nombre de prisonniers. Le 12 juillet 1940, il demanda que fussent libérés certains fonctionnaires de la préfecture de la Seine, de la préfecture de police, des hôpitaux, du service de ravitaillement, qui étaient alors prisonniers de guerre : « ces fonctionnaires sont utiles voire indispensables au service ». Le Dr. Greifeld ne put lui donner de réponse sans en référer à l'autorité militaire supérieure mais il lui assura que des pères de famille dont la femme attendait un enfant avaient déjà été libérés 106  . Trois jours plus tard, celui-ci informait Bonnefoy que l'autorité allemande était décidée à faciliter le retour de ces fonctionnaires et qu'une mesure ferme serait bientôt prise. Le directeur de cabinet intervint aussi en faveur d'agriculteurs et d'ouvriers réclamés par leurs employeurs. Les efforts de Bonnefoy furent quelque peu récompensés. Le deux septembre 1940, un certain nombre de prisonniers avait déjà été libéré - environ vingt pour cent des demandes concernant les employés de la préfecture. Mais entre huit cent à mille employés des services intérieurs de la préfecture étaient encore prisonniers (plusieurs milliers si l'on tenait compte des services concédés). Le directeur de cabinet remit alors trente-cinq nouvelles demandes au Dr. Greifeld qui l'informa qu'il était prêt à en recevoir jusqu'à soixante par jour 107  .

      Edouard Bonnefoy se préoccupa par ailleurs du sort de certains militaires français rentrés soit de leur unité, soit de camps de prisonniers. A leur retour, ceux-ci ne se trouvèrent pas en règle avec l'autorité militaire française puisqu'ils n'avaient pas été démobilisés et de fait n'avaient reçu aucun certificat attestant leur démobilisation. Pour ce motif, les entrepreneurs et employeurs refusaient de les embaucher. Afin de remédier à cet état, le directeur de cabinet proposa d'inviter ces militaires à se présenter à la gendarmerie française où il leur serait remis une attestation. Cette dernière leur permettrait de trouver du travail. Et la mesure contribuerait ainsi à la reprise de l'activité économique 108  . Le directeur de cabinet prit également en charge un certain nombre d'« indésirables ». Un baraquement, à la gare de l'Est, abritait des Alsaciens qui demandaient à rentrer chez eux ; parmi eux se trouvaient des « indésirables 109   », pour lesquels le retour en Alsace n'était pas autorisé. Pour la plupart, il s'agissait de nécessiteux. Bonnefoy fit alors le nécessaire pour qu'ils fussent hébergés 110  .

      Le directeur de cabinet cherchait ainsi le bien-être des populations dont il avait la charge. Mais plus encore, il s'efforçait d'assurer leur protection. Le premier novembre 1940, Edouard Bonnefoy attira l'attention du Dr. Greifeld sur le cas de Paul Langevin 111  :

Le professeur Langevin a été emmené hors de son domicile par deux officiers. La raison en est inconnue. Le professeur Langevin est directeur de l'Ecole de Physique et Chimie industrielles de la ville de Paris et sa présence est naturellement très importante au bon fonctionnement de l'école. C'est à ce titre que je vous signale cette affaire et vous demande de bien vouloir me renseigner 112  .

      Bonnefoy essaya ainsi d'intervenir en faveur de ses administrés. Mais sa capacité d'action était restreinte et ses tentatives restèrent souvent sans résultat. Le 12 novembre, le Dr. Greifeld l'informait que Paul Langevin était toujours incarcéré. Il pensait même qu'il ne serait plus placé à la tête de l'Ecole de Physique et Chimie de Paris et que le gouvernement de Vichy prendrait une mesure à cet égard pour lui et d'autres professeurs 113  . Edouard Bonnefoy s'efforça également de protéger au maximum les fonctionnaires placés sous ses ordres et ceux de son préfet. Le 4 décembre 1940, il demandait au Dr. Greifeld que le préfet fût informé lorsqu'un fonctionnaire de son administration devait être interrogé par la police allemande : « il ne s'agirait pas naturellement de le prévenir à l'avance, mais en même temps ou au cours de l'interrogatoire ». Le Dr. Greifeld lui fit remarquer combien la chose était difficile et délicate mais lui promit tout de même d'y réfléchir 114  . Le 22 février 1941, le directeur de cabinet plaidait, auprès du Dr. Guillaume 115  , en faveur de Melle Monnier, employée à la préfecture de la Seine, arrêtée six semaines auparavant et incarcérée à la prison du Cherche-Midi. La mère de Melle Monnier venait de mourir et Bonnefoy sollicitait, pour cette dernière, l'autorisation de revoir une dernière fois sa mère avant l'inhumation 116  .

      En restant à son poste à Paris, Edouard Bonnefoy dut ainsi, de juin 1940 à novembre 1941, affronter les difficultés de la tâche, les exigences de l'envahisseur ennemi. Au lendemain de l'armistice, il se consacra à ses fonctions avec un dévouement et une abnégation accrus par l'intensité tragique des événements. L'occupation, la pénurie imposèrent au directeur de cabinet des devoirs auxquels sa conscience et les voeux de ses administrés l'encouragèrent à répondre. Sa capacité d'action resta malgré tout, largement réduite.

      « On sait que le pays, dans son total désarroi, accepta avec soulagement, ou résignation, l'acte de Pétain. Pour les préfets en place, les considérations politiques de l'événement furent presque secondaires, tant leurs responsabilités administratives étaient énormes 117   ». Tel ne fut pas le cas pour Edouard Bonnefoy. L'avenir en témoigna.


EDOUARD BONNEFOY
Préfet résistant
(décembre 1941 - janvier 1944)

      Servir l'Etat sans s'asservir.

      Le 14 novembre 1941, Edouard Bonnefoy fut nommé préfet de la Mayenne, en remplacement de M. Daguerre, nommé préfet délégué à Angers. Il quitta ainsi Paris pour Laval. Pour Bonnefoy, la Mayenne fut le premier département où il exerça ses fonctions de préfet dans la plénitude de sa responsabilité et de son indépendance, sensation riche de satisfaction mais lourde d'obligations. Edouard Bonnefoy choisit, en mars 1942, le jeune Paul Haag comme chef de cabinet. Né à Saint-Brieuc dans le département des Côtes-du-Nord, le 9 février 1920, diplômé en droit et ès-lettres, ce dernier fut orienté vers l'administration préfectorale par tradition familiale. Paul Haag forma avec Edouard Bonnefoy une équipe qui ne devait se dissocier que dans la mort 118  . La Mayenne resta pour le préfet Bonnefoy le département de dilection, lorsqu'ensuite il fut appelé à diriger des collectivités plus importantes et, sur l'échiquier politique, plus imposantes. Edouard Bonnefoy confiait d'ailleurs, quelque temps après son départ de Laval, dans une lettre amicale à Richard Pouzet, lui aussi préfet : « Imaginez la déception et le trouble causés par l'instabilité dangereusement accrue des préfets. Vous dites avec raison : pauvres bureaux ! Vous ajouteriez avec non moins de réalité : pauvres préfets à qui on ne laisse pas le temps de connaître leur département ni celui d'ébaucher une oeuvre un peu solide ». Cet aveu discret, confié à un ami au lendemain d'une promotion, ne fait aucun doute sur la conscience professionnelle et l'attachement à la fonction d'Edouard Bonnefoy.

      Le préfet Bonnefoy servit en Mayenne vingt mois seulement. Le 6 juillet 1943, il fut promu préfet de la Loire-Inférieure, en remplacement de M. Dupard, nommé préfet de l'Ile-et-Vilaine et, en cette qualité, préfet régional de Rennes. Il quitta Laval le premier août 1943, y laissant le souvenir d'un administrateur de grande classe. Il se révéla à Nantes un grand préfet, un grand préfet de guerre, bien que n'y restant que cinq mois. En effet, nommé préfet régional de Lyon le 24 janvier 1944, il devait quitter Nantes, ville meurtrie à laquelle il était fortement attaché.

      En décembre 1941, une fois doublé concrètement le cap délicat qui sépare l'échelon subalterne de l'accès au poste de commandement, Edouard Bonnefoy prit conscience que son devoir patriotique passait par l'abandon de la fidélité qu'il devait, de par de ses fonctions, au chef de l'Etat. Il lui fallait s 'engager dans une action résistante mais tout en restant à son poste. Pour comprendre les motivations qui poussèrent Edouard Bonnefoy à devenir un préfet résistant, il est intéressant de s'attacher aux propos que tenait Bernard Lecornu 119  au printemps 1942, alors qu'il était sous-préfet de Saint-Nazaire. Pour ce dernier, la volonté du Maréchal étant trahie, l'administration devait se battre seule pour atténuer les rigueurs de l'occupation. En tant que sous-préfet, il estimait avoir un rôle à jouer dans ce sens et éprouvait déjà le poids des responsabilités qui en résultaient :

Le maréchal Pétain a constitué un gouvernement. Il affirme rester pour « défendre les intérêts français dans le respect de l'honneur ». Sincère ou non, il est évident qu'il sera amené, qu'il est déjà amené, à prendre des textes de loi contraires aux intérêts français. Il sera alors nécessaire qu'il y ait des fonctionnaires patriotes pour les saboter, du haut en bas de l'échelle. Il faut donc rester.(...) Plus les lois en vigueur se révèlent antifrançaises, plus il est nécessaire que les personnes, chargées de les appliquer, soient des patriotes. C'est si vrai que la radio française libre conseille aux fonctionnaires gaullistes de rester, pour ne pas être remplacés par des collaborateurs.(...)
Plus l'exercice des fonctions est difficile, plus il est dangereux et plus le devoir est de rester. Mais alors il faut résister. Fort bien, mais résister, qu'est-ce que c'est ? Pour un fonctionnaire d'autorité, cela consistait à s'interposer entre les Allemands et la population française chaque fois que la nécessité s'en faisait sentir. Pourtant je me rendais compte qu'il fallait aller plus loin. Résister, c'était aussi procurer à Londres les renseignements militaires que l'on pouvait obtenir, ou encore participer à la formation de réseaux clandestins ou à la mise en place d'éléments de la future armée 120  .

      Ce choix, c'était aussi celui qu'exposait Emmanuel d'Astier au début de l'année 1942 à Bernard de Chalvron 121  . Au jeune attaché de cabinet, nourri de la propagande pétainiste diffusée dans les camps de prisonniers, qui, découvrant la réalité de Vichy, voulait entrer dans la clandestinité, le chef de Libération Sud demanda au contraire de garder aussi longtemps qu'il le pourrait le poste qu'il occupait au sein du cabinet civil du chef de l'Etat, « poste qui pouvait servir » 122  .

      Bonnefoy ne devait donc pas « lâcher prise » faute de quoi le poste qu'il abandonnerait risquait de se voir confier à des collaborateurs. Le jeu des apparences apparaissait alors essentiel comme l'explique Marc-Olivier Baruch :

S'agissant de fonctionnaires d'autorité, le passage à la clandestinité - qui fait partie de l'image classique du résistant, au même titre que la mitraillette et la canadienne - était souvent contre-productif (...). Un sous-préfet sympathisant était en effet plus utile dans sa sous-préfecture que dans le maquis, et devait continuer à donner le change, en servant le régime de façon suffisamment loyale pour ne pas risqué d'être relevé de ses fonctions 123  .

      Edouard Bonnefoy, soucieux d'atténuer l'outrage fait aux civils, fit le choix d'apporter son soutien aux Français passés à la Résistance. Mais repéré, un haut fonctionnaire sympathisant perdait, en même temps que ses fonctions, tout intérêt pour la cause résistante qu'il ne pouvait efficacement servir que depuis son poste de commandement. Bonnefoy devait donc donner le change. Il lui fallut concilier le souci d'assurer le fonctionnement de son administration nécessaire à l'existence même du département et la répugnance à apporter une collaboration, même indirecte, à l'ennemi.


RESTER A SON POSTE

      Pour rester à son poste, Edouard Bonnefoy dut afficher une fidélité apparente au régime de Vichy. Il importait, pour lui, de ne pas se faire repéré. La chose était d'autant plus délicate que le système de pouvoir lavalien mis en place à partir du 18 avril 1942, moins idéologique mais tout aussi autoritaire que celui imposé à la France par la Révolution nationale, exigeait de ses fonctionnaires l'obéissance. Il lui fallait donner le change à un régime dont il désapprouvait totalement les choix, à un pouvoir qui déclarait souhaiter la victoire allemande 124  . Edouard Bonnefoy se borna à n'apporter que le concours technique strictement nécessaire pour assurer la continuité des services publics. Il n'empêche qu'il dut se résigner à entretenir des relations avec Vichy et l'occupant.


Des relations nécessaires avec Vichy et l'occupant

      Appelé par le gouvernement du maréchal Pétain à succéder comme préfet de la Mayenne à M. Daguerre 125  , Edouard Bonnefoy prit ses fonctions à Laval le 6 décembre 1941. Le 10, il entrait en contact avec le maire de la ville. Il l'assura du concours qu'il était résolu à lui apporter et sollicita en même temps le sien. Les propos, qu'il lui tint, semblaient être ceux d'un préfet dévoué à la personne du Maréchal et ne laissaient en rien apparaître les véritables sentiments de leur auteur :

Il m'est agréable d'être, dès l'abord, assuré de votre adhésion loyale et fervente à l'oeuvre de rénovation nationale conduite par le Maréchal de France, chef de l'Etat, et par son gouvernement. Il m'est non moins précieux de connaître la volonté constamment manifestée par vous de contribuer, sur le plan local, à cet effort de relèvement, avec la claire conscience de l'importance incomparable de votre rôle. (...) Je vous demande de bien vouloir poursuivre en de telles conditions votre tâche. (...)Ensemble nous travaillerons, avec fermeté et avec coeur, dans l'intérêt d'une population dont les belles qualités de volonté de courage et de persévérance au labeur nous aideront puissamment dans notre action, en même temps que dans l'intérêt de la France rénovée 126  .

      En janvier 1942, à peine s'était-il familiarisé avec son poste, que le préfet Bonnefoy devait répondre, dans le plus cours délai possible, aux attentes formulées par Vichy quant aux notices de renseignements qui devaient être établies pour tous les fonctionnaires de l'administration préfectorale de la Mayenne. Les recommandations qu'il reçut à ce sujet par son ministre Pierre Pucheu étaient particulièrement strictes :

Les notices de renseignements détaillées que vous me fournirez doivent constituer un portrait fidèle de vos collaborateurs et donner une idée très exacte de la valeur et de la manière de servir des fonctionnaires placés sous votre autorité.
Les préfets avaient trop souvent coutume de noter leurs collaborateurs avec une bienveillance excessive et les notices annuelles présentaient un caractère trop élogieux. J'entends que cette pratique cesse. Vous devrez faire preuve dans vos notes sur vos collaborateurs de l'objectivité la plus impartiale. Vous n'hésiterez pas à souligner leurs faiblesses avec toute la netteté désirable 127  .

      La méfiance à l'égard des fonctionnaires, qui ressortait de cette circulaire, n'était pas nouvelle. En effet, l'idée, devenue lieu commun du discours des partisans de la Révolution nationale, de la déloyauté de la fonction publique 128  , conduisit le pouvoir à envisager, dès le début de l'été 1941, des mesures de mise au pas d'une administration qu'il sentait lui échapper. Notamment, dans un télégramme du 21 juin 1941, le ministre de l'Intérieur demanda au corps préfectoral de faire connaître le plus rapidement possible la liste des agents « dont la présence dans le département [était] indésirable et contraire aux intérêts du service ». Il fallait « doter les bureaux des préfectures et sous-préfectures d'un personnel actif, compétent et entièrement dévoué à l'ordre nouveau, éliminer les politiciens invétérés et les incapables, dégager certains fonctionnaires de leurs attaches locales et leur rendre l'indépendance nécessaire à l'accomplissement de leur tâche 129   ».

      Dans la panoplie de mesures prises figurait aussi une arme que le maréchal Pétain pensait absolue, le serment, que Vichy fit sortir de l'oubli où il semblait être tombé depuis la fin du Second Empire. « Tous les ministres et hauts fonctionnaires , déclara le chef de l'Etat à la fin du message du 12 août 1941, devront me prêter serment de fidélité et s'engager à exercer les devoirs de leur charge pour le bien de l'Etat, selon les lois de l'honneur et de la probité 130   ». Edouard Bonnefoy, bien que radicalement opposé à la politique de Vichy, se trouva ainsi dans l'obligation de prêter serment au chef de l'Etat, serment qui engageait sa responsabilité personnelle. Il le fit en février 1942 131  . C'était le prix à payer pour rester en place. La cérémonie de prestation de serment réunit, le 19 février 1942, tous les préfets dans le grand salon de l'hôtel de ville de Vichy. Etaient présents le chef de l'Etat, le vice-président du Conseil ainsi que les membres du gouvernement. Lors de la cérémonie, l'amiral Darlan s'attacha à préciser les devoirs du fonctionnaire. Le vice-président du Conseil insista d'abord sur l'esprit d'initiative et la nécessité d'une intelligente compréhension des textes. Il mit en garde contre une autorité abusive et vexatoire et réclama de préférence une application des dispositions dans leur esprit plutôt que dans leur lettre. Il attira aussi l'attention d'examiner rapidement les affaires et de leur apporter une solution dans les plus brefs délais. Il rappela enfin que les fonctionnaires devaient avoir à l'esprit qu'ils étaient  au service de la Nation, qu'ils étaient « chargés de la faire vivre et non de l'asphyxier » 132  . Cette manifestation, minutieusement organisée avec tout le faste qu'autorisait la dureté des temps, présentait une fonction symbolique évidente. L'organe officiel du ministère de l'Intérieur y vit le témoignage du « loyalisme de l'administration tout entière, [de] sa subordination directe et complète au chef de l'Etat, seule source de l'autorité 133   ». Le 3 mars 1942, le préfet Bonnefoy convoqua les membres de la Commission administrative du département, les chefs des services d'Etat et du département..., afin de leur communiquer les impressions rapportées de ce séjour à Vichy :

L'ambiance dans laquelle s'est déroulée la cérémonie du 19 février , à elle seule, témoigne de l'unité permanente de la France et de l'Empire. Mais la force physique, le courage et la sérénité qui se dégagent de la personne du Chef de l'Etat sont autant de motifs de réconfort, ainsi que l'exprima le ministre secrétaire d'Etat à l'Intérieur en présentant les préfets de France au maréchal Pétain :
« Monsieur le Maréchal, on porte avec honneur un serment au Chef de l'Etat, mais on donne avec ferveur sa personne et sa foi au chef de la Patrie en danger. Dans les jours difficiles que nous traversons, vous conservez en toutes circonstances le même équilibre serein pourtant. Ceux qui vivent près de vous apprennent peu à peu à lire sur votre visage. Ils y lisent, suivant les jours, le reflet des heures qui sont mauvaises pour la France. C'est que jamais, depuis des siècles, le visage du chef de l'Etat ne s'est autant identifié avec le visage même de la Patrie ».

      Edouard Bonnefoy conclut son allocution en ces termes :

Messieurs, de toute mon énergie, de toute ma raison, de tout mon coeur, j'ai fait serment d'être fidèle au Chef, en qui s'incarnent, en une si haute union, la réalité vivante et les destins de la France. J'ai fait serment de suivre ses directives et d'accepter ma charge pour le bien de l'Etat et par conséquent de cette précieuse parcelle du patrimoine national qu'est notre cher département de la Mayenne.
Je vous demande à tous, qui avez déjà donné tant de témoignages de votre dévouement, à la Patrie et au bien public, de m'aider de toutes vos forces. Je suis assuré que vous voudrez bien ne pas me ménager votre concours. Je vous en remercie Messieurs, et je vous demande d'acclamer avec moi le Maréchal et la France. Vive le Maréchal, vive la France 134  .

      Le jeune Haag, qui était animé par les mêmes sentiments que son préfet dut, lui aussi, se résigner à prêter serment au chef de l'Etat. Il le fit le 14 juin 1942 lors d'une cérémonie qui se déroula à la préfecture régionale d'Angers. Assistaient à la manifestation le préfet régional d'Angers, M. Roussillon ainsi que les préfets de Maine-et-Loire, Loire-Inférieure, Sarthe, Indre-et-Loire et naturellement de la Mayenne 135  .

      Il convient, pour saisir correctement l'itinéraire d'Edouard Bonnefoy durant l'Occupation, de bien faire la distinction entre discours et réalité. Pour pouvoir rester à son poste, le préfet Bonnefoy devait se comporter en serviteur apparent du gouvernement et c'est ce qu'il faisait lors de ses allocutions en public. On peut, à titre d'exemple, citer les propos qu'il tint au printemps 1942 lorsqu'il réunit, pour la deuxième fois, la Commission administrative du département de la Mayenne :

Messieurs, je vous disais lors de notre réunion dernière, que la France traversait une crise grave, que, par suite de la défaite, il fallait tout reconstruire sur des bases nouvelles et je ne vous cachais pas alors combien l'avenir était rude. Mais je vous disais aussi ma foi et ma confiance inébranlable en la destinée de notre pays, sous l'égide de notre grand Chef, le maréchal Pétain.
Aujourd'hui, Messieurs, je vous redis de toute mon âme, ma confiance et ma foi. Conduisant la France dans le droit chemin de son destin, deux hommes sentent peser sur eux la lourde responsabilité du pouvoir : le Président 136  Pierre Laval, homme à la splendide intelligence politique, grand Français de toujours, apporte maintenant sa collaboration active et sa foi dans l'avenir de la France à notre grand Chef, le Maréchal, cette haute figure qui donne son impulsion à toute la politique française. Je tiens au lendemain même du quatre-vingt-sixième anniversaire de sa naissance, à rendre particulièrement hommage à celui qui incarne la réalité de la France de demain survivant à la France d'hier, à l'homme qui sait dominer les jours tumultueux que nous vivons, au vieillard qui, par un véritable miracle d'énergie, a remis sa personne une fois de plus au service du pays 137  .

      Il était primordial qu'il adoptât une telle attitude en public dans la mesure où le risque de se faire destituer était devenu encore plus grand depuis le retour de Laval aux affaires. Le « président » attendait en effet du corps préfectoral une parfaite loyauté. Dès les premiers jours du nouveau gouvernement, l'administration préfectorale fut d'ailleurs réorganisée 138  . L'administration devait être obéissante et ne pas se poser de questions. C'est d'ailleurs ce que rappela Ingrand aux préfets de zone occupée en décembre 1942 lorsqu'il exigeait d'eux, et de l'ensemble de l'administration, « un effort constant d'union et de discipline, la volonté farouche de servir, en obéissant aveuglément aux ordres du chef du gouvernement », ce qui passait par « un comportement d'un loyalisme et d'une fidélité beaucoup plus rigoureuse (sic) que dans le passé 139   ».

      Le préfet Bonnefoy, pour donner le change, dut également veiller à ce que fussent suivies, dans son département, les orientations définies par le chef de l'Etat. Il dut notamment apporter son soutien à la Corporation Agricole de la Mayenne. Le département de la Mayenne, après le Finistère et les Côtes-du-Nord, le Cher et la Vendée, avait été le quatrième à réaliser l'organisation voulue par le Maréchal. Le 20 mars 1942, après trois mois d'exercice de ses fonctions dans la Mayenne, Edouard Bonnefoy, adressait, au ministre de l'Agriculture, un rapport sur l'état de l'Organisation corporative agricole dans le département, sur son activité et ses relations avec l'administration. Il y affirmait sa volonté d'une collaboration entière et persévérante avec le comité de l'Organisation corporative agricole. Il déclara s'être appliqué, depuis son arrivée à Laval, à multiplier les contacts avec les dirigeants de la Corporation et à tenir compte, dans une large mesure, de leurs diverses demandes. Bonnefoy cita alors, à titre d'exemple, plusieurs cas dans lesquels il donna suite aux suggestions qui lui avaient été faites par M. Montalembert, délégué régional à l'Organisation de la Corporation paysanne dans la Mayenne, et M. Delatouche, délégué-adjoint. Ce fut le cas notamment en matière d'accélération de l'habitat rural :

J'ai sollicité et réparti des crédits d'engagement s'élevant à un million de francs pour le seul premier trimestre 1942, tout en inscrivant au budget départemental un crédit d'un million pour l'année, en vue de parfaire la subvention d'Etat pour des travaux ayant pour objet l'amélioration de l'habitation des personnes. J'ai prévu au même budget un crédit de deux cent cinquante mille francs au profit d'une Société d'Habitations à bon marché rurales projetée par la Corporation pour des logements à créer en faveur des journaliers agricoles et des artisans ruraux. Pour la sauvegarde des cultures, j'ai institué, en accord avec l'autorité occupante, un système de destruction des corbeaux au moyen de viandes d'équarrissage empoisonnées. J'ai, d'autre part, obtenu de la Feldkommandantur que soit doublé dans chaque commune le nombre d'autorisations de destruction de lapins au furet 140  .

      Ainsi le préfet Bonnefoy devait-il apporter son concours à la Corporation agricole. Il lui fallait aussi donner son soutien aux opérations de propagande organisées par Vichy. Le 5 mai 1942, il communiquait aux maires de son département quelques recommandations sur l'importante manifestation de propagande qui prendrait le nom de « Quinzaine impériale » et qui aurait lieu dans toute la zone occupée du 16 au 31 mai. Le préfet Bonnefoy commençait par leur rappeler l'intérêt qui s'attachait à montrer au pays l'importance du facteur colonial dans le relèvement entrepris par le gouvernement du Maréchal : « Notre Empire nous a montré dans les circonstances actuelles la valeur de son attachement et l'importance de son aide. (...) Actuellement menacé de toutes parts, cet Empire que nos ancêtres ont fondé, a besoin de toutes les volontés, de toutes les élites de la jeunesse française 141   ». Bonnefoy attira ensuite l'attention des maires sur l'extrême importance qu'il attachait au succès des « Journées nationales nord-africaines ». Dans le cadre de cette « Quinzaine impériale », le gouvernement avait décidé d'organiser des journées consacrées plus spécialement à la collecte de vieilles étoffes destinées aux populations musulmanes d'Afrique du Nord et Bonnefoy voulut que cette campagne de ramassage fut une réussite :

Je vous demande de rappeler à vos administrés le sacrifice consenti par ces populations africaines : plus de quarante mille des leurs sont prisonniers. Chacun de vous sait la bravoure, le mépris de la mort, l'attachement à leurs chefs et à la Patrie dont ces hommes ont fait preuve au cours des deux guerres. Depuis deux ans enfin, non contente d'avoir donné ses fils à la France, l'Afrique du Nord fait un effort de production agricole sans lequel la métropole ne pourrait absolument pas se nourrir. Donner aujourd'hui aux indigènes nord-africains, ce n'est en réalité que leur rendre ce qu'ils ont déjà donné pour nous. Mais ces raisons morales ne sont pas les seules et il s'y ajoute des raisons pratiques, car un indigène qui est sans vêtement est perdu pour la collectivité : la décence, très forte chez le musulman, la crainte des intempéries l'empêchent de travailler à la terre et c'est le ravitaillement de la métropole qui est compromis.
Afin de coordonner les efforts, je vous prie de bien vouloir constituer et réunir d'urgence sous votre présidence une commission municipale qui devra comprendre essentiellement l'instituteur, le curé, le délégué local à la Jeunesse et le délégué local à l'Information, le chef de gare (éventuellement) et le délégué local du Secours national qui sera chargé de toute la partie technique de cette collecte 142  .

      Ces recommandations faites, Bonnefoy dut ensuite assister à une conférence donnée à Laval par Maurice Bertrand, commissaire régional adjoint à la Famille, dans le cadre de la semaine de propagande familiale, organisée par le Commissariat de la Famille. Le préfet présenta le conférencier : ce dernier n'était pas un inconnu pour Bonnefoy qui l'avait reçu à la préfecture de la Seine, au moment de l'organisation du Commissariat de la Famille. Il rappela ensuite la volonté du Maréchal de baser le redressement du pays sur sa cellule initiale, la famille 143  . Aux dires du Régional du 6 mai 1942, le préfet caractérisa en termes choisis et très élevés l'importance individuelle et sociale de la famille. Trois semaines plus tard, il lui fallut recommencer à prôner l'importance de la cellule familiale, cette fois-ci lors de la cérémonie organisée à l'occasion de la fête des mères 144  . Après un long discours dans lequel il présenta la mère comme « l'une des rares grandeurs réelles qui [fût] au monde », le préfet conclut en ces termes :

Avant de vous remettre l'insigne de la médaille que le Maréchal de France, Chef de l'Etat, vous a décernée pour vous distinguer entre toutes les femmes, je tiens à vous renouveler, au nom du Chef que j'ai le grand honneur de représenter, le salut qu'en des paroles nobles et puissantes le Maréchal vous adressait l'an dernier à pareille époque :
« Mères de France, entendez le grand cri d'amour qui monte vers nous. Mères de nos tués, mères de nos prisonniers, mères de nos cités qui donneriez votre vie pour arracher vos enfants à la faim, mères de nos campagnes qui, seules à la ferme, faîtes germer les moissons, mères glorieuses, mères angoissées, je vous exprime aujourd'hui toute la reconnaissance de la France ».

      Edouard Bonnefoy dut également s'attacher à la simplification et la coordination du travail des maires. En effet, il reçut, le 19 octobre 1942, une circulaire demandant aux préfets de prendre des mesures effectives de simplification quant au travail exigé des maires. Le chef du gouvernement les justifia certes par le fait que l'administration était amenée à intervenir dans des domaines de plus en plus nombreux de la vie du pays, mais surtout - il l'écrivait en caractères gras dès les premiers paragraphes du texte - par l'obligation de réaliser des économies massives de papier. A cette fin, et malgré la pénurie de personnel qualifié, chaque préfecture devait créer un « service des maires » chargé de contrôler la rédaction des instructions, de les coordonner entre elles et de les hiérarchiser, « les instructions qui font double emploi ou n'ont pas d'utilité certaine [devant être] purement et simplement supprimées 145   ».

      Edouard Bonnefoy adopta, à l'égard de Vichy, la même attitude à Laval qu'à Nantes. Mais administrant en zone occupée, aussi bien dans la Mayenne que dans la Loire-Inférieure, il dut se montrer un minimum conciliant à l'égard de l'occupant. Il ne pouvait éviter les contacts avec les dirigeants de la Feldkommandantur. Dans ses relations avec l'occupant, le préfet devait faire preuve de prudence. Il eut sans aucun doute « l'angoisse du contact, l'appréhension de l'attitude à adopter, de la décision à prendre, face à la discipline allemande 146   ». Mais ceci ne l'empêcha pas d'opter pour la fermeté.

      En décembre 1943, Edouard Bonnefoy, alors préfet de la Loire-Inférieure, dut organiser la « cérémonie de salutations » pour l'arrivée du général Reinhardt à la Feldkommandantur de Nantes, mais cela sous l'extrême vigilance de l'occupant. Bonnefoy dut faire parvenir aux Allemands la liste des soixante-dix notabilités françaises dont il souhaitait l'invitation. Le choix des invités fut ensuite déterminé par le général Reinhardt. La cérémonie eut lieu le mardi 21 décembre 1943 à quinze heures au Château de Nantes. Le Felkommandant adressa alors au préfet, entouré de toutes les personnalités partageant avec lui la responsabilité des affaires publiques dans le département, une harangue, dans laquelle il réclamait des Français la soumission à toutes les exigences de la victoire allemande :

(...) Lorsque les troupes françaises, après une vaillante résistance, eurent glorieusement succombé, en partie parce que l'allié anglais les avait abandonné, le Führer et le maréchal Pétain - deux vaillants soldats de la Première guerre mondiale - conclurent l'armistice, afin d'épargner au peuple français les souffrances de la guerre, dans la mesure où c'était compatible avec la sécurité de la puissante occupante. Tous les deux ont maintes fois reconnu que seul la collaboration de deux peuples les plus anciens et les plus importants d'Europe, marchant à la tête de ce continent, rendait possible le progrès de la Civilisation et de la Culture. C'est ainsi seulement que se lèvera, à la fin de cette guerre, une Europe unie pour le plus grand bien des nations qui la composent.
C'est l'Allemagne qui dirige cette lutte. C'est pourquoi les ordres de la puissance occupante doivent être suivis par tous ; c'est pourquoi les nécessités militaires et économiques de l'Allemagne doivent primer tous les autres 147  .

      Le préfet Bonnefoy, assisté de son interprète, M. Duméril répondit d'une voix sans faiblesse au langage hautain du vainqueur temporaire. Il ne consentait aucune concession ; bien au contraire, il passait à l'offensive avec une calme assurance :

Les hommes de la terre, dans ce département, travaillent dans des conditions difficiles. La contribution qui vient d'être demandée à ce monde rural pour la fourniture de main-d'oeuvre va encore aggraver ces difficultés. (...) J'ai déjà eu l'occasion de signaler ceci à vos services et j'ai demandé qu'une démarche soit faite auprès des autorités supérieures d'occupation pour aboutir notamment à une réduction du dernier contingent de deux mille cinq cent travailleurs requis dans l'agriculture. Je me permets d'appeler tout spécialement votre attention sur cet important problème.
(...) Les difficultés d'existence que les ouvriers avaient déjà se sont notablement accrues du fait des bombardements 148  . C'est à l'honneur des dirigeants d'entreprises, qui sont ici largement représentés, d'avoir réalisé en faveur de leur personnel des institutions particulièrement intéressantes dans l'ordre social. Mais les salaires restent insuffisants. Les augmentations légitimes attendues avec impatience tardent à être décidées. Il est grandement souhaitable que les accords à établir sur ce point entre les hautes autorités occupantes et le gouvernement soient rapidement obtenus.
(...) La population, obligée de résider ou de travailler à Nantes, a besoin d'être protégée. Les services de la défense passive se préoccupent d'accélérer les constructions d'abris et les étaiements de caves indispensables. Puisque vous avez bien voulu tout-à-l'heure, Monsieur le Général, me promettre votre aide dans ce domaine, je vous demanderai de bien vouloir mettre à ma disposition quelques matériaux et notamment le ciment nécessaire 149  .

      Ainsi sous l'appareil de discours, dans un combat singulier, entre le chef militaire allemand et le chef civil français, s'affrontaient deux volontés. Le Français resta moralement le maître du terrain. Mais ce n'était qu'une victoire symbolique. Il lui faudrait, s'il voulait rester à son poste, continuer à entretenir, comme il l'avait fait jusqu'alors, des relations courtoises ou même simplement des relations « tout court » avec l'occupant.


Subvenir aux besoins immédiats et pressants de la population

      Edouard Bonnefoy restait à son poste pour tirer avantage de sa position, en apportant une aide utile à la Résistance. Mais il mit aussi à profit la place qu'il occupait d'une autre façon : en administrant l'urgent. Ravitaillement, marché noir, santé, tels étaient les soucis d'un préfet.

      A Laval, Edouard Bonnefoy se préoccupa, dès son arrivée, du ravitaillement des Mayennais. Nombreuses furent les mesures qu'il prit pour le faciliter. On peut, à titre d'exemple, citer l'arrêté préfectoral, en date du 3 novembre 1942, imposant la fabrication de sabots de bois à tous les sabotiers du département. La situation de la Mayenne, du point de vue de la distribution de bons de chaussures, ne permettait plus de satisfaire aux besoins même les plus urgents. De nombreuses personnes et notamment des enfants en âge scolaire se trouvaient absolument dépourvus de chaussures. Edouard Bonnefoy estima que la Mayenne possédait les ressources naturelles et industrielles nécessaires et suffisantes pour que chaque écolier pût à bref délai être muni d'une paire de sabots. Il imposa alors un vaste programme de fabrication de sabots de bois 150  . Le préfet Bonnefoy fit tout son possible pour que fût assuré le ravitaillement des Mayennais mais aussi des Français dans leur ensemble. Durant l'année 1942, l'approvisionnement en pain de la France constituait un sérieux problème. La Mayenne se trouvait, elle, dans une situation privilégiée. Bonnefoy multiplia alors les appels à ses administrés pour qu'ils livrassent aux organismes stockeurs tout le blé restant en culture en dehors de celui nécessaire à la consommation familiale : « La livraison des blés est pour les administrés un devoir formel ; il leur est rigoureusement interdit d'utiliser le blé comme nourriture pour le bétail et la volaille 151   ». Le préfet veilla lui-même à la bonne marche des opérations en s'assurant le concours des maires, du clergé et des dirigeants de la Corporation paysanne. En effet, il se rendit successivement dans les vingt-sept chefs-lieux de son département afin d'y tenir des réunions groupant les maires , les syndics de toutes les communes, les membres du clergé, les fonctionnaires et les délégations de prisonniers de guerre rapatriés. Les efforts du préfet furent récompensés : la collecte des blés pour la campagne 1942-1943 s'éleva à huit cent quatre-vingt-cinq quintaux (alors que la collecte totale de la précédente campagne n'avait atteint que sept cent dix quintaux) 152  . Edouard Bonnefoy encouragea la solidarité mayennaise à d'autres reprises. Il lança en effet plusieurs appels aux paysans de son département en faveur des « Rescos 153   ». Ceux-ci furent entendus. De décembre 1942 à février 1943, ce fut cent quatre-vingt tonnes de légumes que la Mayenne vendit aux « Rescos » leur permettant ainsi de continuer d'exister 154  . Le quotidien Le Matin titrait d'ailleurs le 13 février 1943 : « Grâce aux paysans de la Mayenne, quarante-sept mille cinq cent Parisiens mangent dans les Rescos ». A Nantes, Edouard Bonnefoy poursuivit son action concernant le ravitaillement. Il s'attacha notamment à améliorer l'approvisionnement en beurre de Nantes et des autres villes de la Loire-Inférieure 155  . Il apporta également une aide précieuse aux réfugiés sinistrés de la région nazairienne 156  .

      Au début du mois de septembre 1943, il obtenait pour eux un contingent exceptionnel de cinq cent mille points de textile et dix mille paires de chaussures 157  .

      

Figure : Edouard Bonnefoy assiste à un chargement de légumes destinés aux « Rescos ».

(Photo extraite du quotidien Le Matin, 13 février 1943)

      A Laval comme à Nantes, le préfet Bonnefoy concentra ses efforts sur un autre problème, étroitement lié à celui du ravitaillement, le marché noir. Dans ces deux postes, Bonnefoy s'attacha à assurer, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, l'approvisionnement des centres urbains. Mais pour cela, il était indispensable d'obtenir que les denrées alimentaires contingentées arrivassent toutes au marché régulier, où chaque consommateur pouvait avoir sa part. Il était nécessaire, en conséquence, d'éviter qu'elles ne prissent le chemin du marché noir. Le préfet s'attaqua donc résolument au marché clandestin et à « ses fauteurs ». Il justifiait sa position en ces termes :

Je ne peux me résigner un seul instant à penser que des ouvriers, des femmes, des enfants, des vieillards manquent de la nourriture nécessaire par la faute de certains de leurs compatriotes. (...) Le ravitaillement familial ne sera pas persécuté par moi ; au contraire, il bénéficiera de ma part de la tolérance qu'il mérite, dans l'intérêt des populations urbaines particulièrement défavorisées. Par contre, je n'admettrai en aucun cas le gros trafic clandestin ; les fauteurs en seront poursuivis avec toute la rigueur qu'ils méritent 158  .

      Le préfet Bonnefoy mit en place, dans cette optique, plusieurs réglementations. A Laval, il réglementa notamment la collecte des produits laitiers et le marché du cheval. L'arrêté préfectoral du 15 juin 1942 soumit à une autorisation d'exportation, délivrée par le directeur des services agricoles de la Mayenne, toute sortie de chevaux sans distinction d'âge ni de sexe du département 159  . Le 12 septembre, cet arrêté fut complété par une autre mesure :

Dans le département de la Mayenne, sont seuls admis à acheter des chevaux de service et des poulains sans distinction de sexe :
1°- les porteurs de bons d'achat et les porteurs de bons de priorité délivrés par la Commission de coordination du marché du cheval de la Mayenne,
2°- les marchands de chevaux titulaires de la carte professionnelle rattachés à la Commission de coordination du marché du cheval de la Mayenne.
Les acheteurs étrangers au département ne peuvent acheter que par l'intermédiaire des marchands de chevaux 160  .

      La réglementation du marché du cheval et celle de la collecte des produits laitiers firent l'objet de nombreuses critiques au sein du monde paysan mayennais. Elles n'ébranlèrent cependant pas les convictions du préfet. Celui-ci réaffirma sa position et prit soin de l'expliquer aux agriculteurs de son département. Il le fit notamment en octobre 1942, lors du Comice agricole :

Il est vrai que certains ne s'expliquent pas toujours les raisons de certaines réglementations pourtant indispensables en la difficile et pénible période actuelle. Ils craignent parfois qu'elles favorisent les uns au détriment des autres. La vérité, c'est qu'elles sont dictées par la nécessité d'un seul et très haut intérêt : l'intérêt national. Plus que jamais, tous les Français ont des intérêts identiques. Toute propagande et toute critique du genre de celles qui ont été formulées à l'occasion de la réglementation du marché du cheval sont mauvaises en ce qu'elles ont pour résultat de dresser les uns contre les autres, producteurs, consommateurs ou utilisateurs. A toute heure de leur histoire, les Français doivent être unis, disciplinés et entièrement convaincus de leur solidarité mutuelle. Le maintien de la Communauté nationale est à ce prix 161  .

      Nombreuses furent les réglementations que prit le préfet pour juguler le marché noir. Mais il lui fallait aller plus loin. Des sanctions étaient nécessaires. A Laval, il exigea l'internement d'un nombre important de fraudeurs. On ne citera ici qu'un seul exemple. En octobre 1942, le préfet de la Mayenne prescrivit l'internement pour une durée de trois mois du nommé Auguste Huet, garçon-boucher à Château-Gontier : celui-ci s'était livré à plusieurs reprises à l'abattage clandestin d'animaux de boucherie irrégulièrement acquis ainsi qu'à la vente de viande sans ticket 162  . A Nantes, le préfet Bonnefoy présida, chaque semaine, dans son cabinet, une conférence économique à laquelle prenaient part tous les directeurs d'administrations et de services ayant pour mission d'assurer l'approvisionnement de la population. Y étaient d'abord évoqués les problèmes d'ordre général. Etaient ensuite traitées les questions intéressant plus particulièrement le département de la Loire-Inférieure. Enfin, étaient examinées les infractions aux règles du ravitaillement général, relevées pendant la semaine précédente. Un plan d'action était alors établi pour la semaine suivante. L'un des éléments essentiels de ce plan d'action était la surveillance et la répression des agissements des gros trafiquants clandestins. A cet égard, les instructions du préfet furent catégoriques et réitérées lors de chaque séance : « Je tolère le ravitaillement familial honnête. Mais je vous invite à contrôler et à relever sans aucune exception les agissements, hélas trop nombreux, de tous ceux qui consacrent malheureusement au marché noir la plus grande part de leur activité 163   ». L'action répressive, ainsi stimulée, permit de punir les agissements coupables d'un certain nombre de producteurs, intermédiaires ou commerçants. De nombreux internements administratifs furent prononcés, sanctionnant pour la plupart l'abattage clandestin ainsi que l'achat et la vente illicite de viande. Des fermetures de commerces et de restaurants furent décidées, pour des durées variant de quelques jours à plusieurs mois. Pouvaient également être prononcées d'autres sanctions comme le retrait de cartes professionnelles (notamment en cas d'infraction à la collecte des produits de basse-cour, de légumes et de vin) ou le paiement d'amendes (par exemple en cas de trafic sur les blés)  164  . Telle fut la lutte que le préfet Bonnefoy mena contre le marché noir, activité qu'il jugeait intolérable et inadmissible.

      Outre le ravitaillement de ses administrés, Edouard Bonnefoy se préoccupa également de leur santé. A Laval comme à Nantes, nombreuses furent les mesures sociales et sanitaires qu'il prit dans l'intérêt des populations dont il avait la charge. A Laval, il créa, pour son département, cinquante-deux consultations de nourrissons. Il apporta également une aide précieuse au Service social central de la Mayenne et contribua à la création de l'Inspection médicale scolaire dans les écoles publiques et privées du département 165  . Il nous faut aussi dire ici que le préfet accorda une grande importance à la vaccination des Mayennais. En mars 1942, il chargea le Docteur Lucien Laclotte du service des vaccinations dans les communes de Change, Saint-Berthevin et Laval. Mais ce dernier refusa la mission que lui confiait le préfet : « Je fais toujours avec plaisir de la médecine gratuite près des indigents mais, vis-à-vis de l'Etat, je n'y vois pas le même intérêt ! La vaccination est un acte médical qui prend du temps et engage notre responsabilité. Je juge que celui-ci et celle-ci ne doivent tout de même pas être trop mésestimés 166   ». Edouard Bonnefoy, pour qui l'intérêt général primait en tout état de cause, ne put admettre de tels propos. Le 13 mars, il faisait part, au président de l'Inspection départementale de la Santé, de son intention d'« exclure pour un certain laps de temps le Dr. Laclotte des services d'A.M.G, après avis de la Commission de contrôle » ; il projetait également de « demander à la Commission tripartite départementale de Soins gratuits de lui retirer le droit de donner des soins et de prescrire, au titre de l'article 64 de la loi du 31 mars 1919  167  ». La santé de ses administrés avait la priorité du préfet. Edouard Bonnefoy se préoccupa également de l'état des prisonniers de guerre. Ceux-ci, au seuil de leur troisième hiver de captivité, avaient besoin de vêtements chauds qui les aideraient à supporter les rigueurs de la mauvaise saison. Le préfet Bonnefoy organisa, à leur égard, en octobre 1942, une collecte de sous-vêtements chauds et en appela à la générosité des Mayennais :

Ceux qui sont là-bas, loin de leur foyer qu'ils aspirent à retrouver, ne pourraient imaginer un seul instant que leur sort laisse indifférent leurs parents, leurs amis ou leurs compatriotes. Aux souffrances morales qui sont les leurs, nous n'avons pas le droit d'ajouter, par notre égoïsme, une impression de découragement et d'abandon. (...)
Vous donnerez donc largement, sans restriction, même s'il vous sont nécessaires, les sous-vêtements chauds et les lainages dont vous pouvez disposez car, pour eux, ils sont indispensables. Je suis certain que je puis compter sur vous 168  .

      Ainsi à Laval puis à Nantes, le préfet Bonnefoy s'attacha, comme il l'avait déjà fait auparavant à Paris, à subvenir aux besoins immédiats et pressants de ses administrés. Les résultats qu'il obtint en matière de ravitaillement, de lutte contre le marché noir et en matière de santé furent, dans une large mesure, satisfaisants. Edouard Bonnefoy fut, comme il le disait lui même, « le préfet des humbles, de ceux qui souffrent, des malheureux...  169  ».


LUTTER CONTRE SON PROPRE GOUVERNEMENT : DEPASSER L'OBLIGATION D'OBEISSANCE FORMELLE

      Edouard Bonnefoy apporta très tôt son soutien à la Résistance. En effet, dès son arrivée à Laval, à la fin de l'année 1941, il comprit que son devoir était de désobéir, de saboter les ordres. Il lui fallait transgresser le principe d'obéissance, coeur de la culture professionnelle de l'administrateur. Edouard Bonnefoy choisit de lutter contre le régime, de l'intérieur même de l'appareil de l'Etat. Il était, en effet, persuadé que l'appartenance au sérail constituait un gage d'efficacité. La place qu'il occupait lui permettrait d'accéder à des informations de valeur.

      Comme nous venons de le voir, le préfet Bonnefoy présenta l'apparence de la loyauté, indispensable pour être maintenu à son poste. Dans ces conditions, les gestes d'opposition de Bonnefoy apparurent plus feutrés, moins directement lisibles que les sabotages des voies de chemin de fer. On ne peut, pour autant, sous-estimer leur impact et le risque pris par leur auteur. Dans ses deux postes successifs, à Laval puis à Nantes, Edouard Bonnefoy s'attacha à atténuer l'outrage fait aux civils et à apporter aux Français passés à la Résistance, l'appui de l'autorité et des pouvoirs dont il disposait en tant que préfet.


Un souci permanent, celui d'atténuer l'outrage fait aux civils

      Soucieux de protéger ses administrés, le préfet Bonnefoy tenta constamment de les soustraire au bon vouloir de l'occupant. Il intervint notamment, à plusieurs reprises, en faveur de personnes internées. Nombreuses furent d'ailleurs les lettres que le préfet reçut, le priant d'agir dans l'intérêt d'un fils, d'un cousin, d'un neveu... Le 24 février 1943, lui parvenait les doléances (dont je me permets ici de citer un extrait) d'un ancien chef de division qu'il avait rencontré plusieurs années auparavant :

(...) Je viens vous demandez un important service que vous accepterez de tenter, j'ai tant lieu de l'espérer.
Une de mes nièces a contracté mariage, il y a déjà longtemps, avec un principal de collège. Il a été mis à la retraite il y a deux ans environ. Tout en jouissant de cette retraite, mon neveu a pu exercer les dons de peintre de la nature, qu'il accomplissait avec ferveur. Aussi la surprise de ma nièce a été grande quand, il y a trois mois, elle a vu son mari arrêté et interné administrativement sans qu'un motif plausible lui soit signifié. Il a été maintenu interné par un jugement rendu le 15 février, sans que les raisons de son arrestation fussent caractérisées.
Pouvez-vous, dans les circonstances présentées, intervenir directement d'une manière quelconque. Mon neveu se nomme Garric ; il est âgé de soixante ans et n'a jamais été qu'un fonctionnaire calme et honoré 170  .

      Le préfet Bonnefoy se préoccupa constamment d'adoucir le sort des populations dont il avait la responsabilité, particulièrement à Nantes lors de la tragédie des 16 et 23 septembre 1943. En septembre 1943, la guerre changea de visage à Nantes. Le jeudi 16, vers seize heures, le jeudi 23, à neuf heures et à dix-neuf heures, la ville de Nantes était soumise aux bombardements de l'aviation alliée. Plus de trois mille bombes furent larguées sur la cité des Ducs de Bretagne, l'objectif étant d'affaiblir le potentiel allemand dans la perspective d'un futur débarquement.

      Le 16 septembre, les sirènes de la Défenses passive retentirent pour la cinq cent quarante-troisième fois depuis le début du conflit 171  . Il était quinze heures et trente-cinq minutes et les Nantais n'avaient aucune conscience de l'horreur qui les attendait. A cinq mille mètres d'altitude, les forteresses volantes lâchèrent leur meurtrière cargaison 172  . Mille bombes explosives furent lancées par cent cinquante avions arrivant en trois vagues. Deux cent cinquante atteignirent le port de Nantes et le terrain d'aviation de Bouguenais, six cent cinquante le centre de Nantes et cent le territoire des communes de Saint-Herblain et Reze. Sur le plan militaire et industriel, deux torpilleurs, des garages, des dépôts d'essence ainsi que plusieurs installations militaires à Bouguenais furent détruites. Sur le plan humain, ce fut huit cent douze morts et mille sept cent quatre-vingt-cinq blessés 173  . Des quartiers entiers furent atteints : au total, cinq cent immeubles furent détruits dont l'Hôtel-Dieu, la Direction du Ravitaillement général et la Direction des Contributions indirectes ; cinq cent immeubles furent gravement endommagés et dix mille sinistrés (eau, gaz et électricité coupés) 174  . En présence de l'immensité et de la profondeur de ces ravages, la cité fut frappée de stupeur. Le saisissement fut cependant court : les secours ne pouvaient se faire attendre ; ils surgirent spontanément. Mais pour correspondre, dans toute la mesure où cela était possible, à l'étendue d'une tâche hors de proportion, avec des moyens que le sinistre avait réduits, il fallait une organisation. Le 16 septembre, à vingt-et-une heures, tous ceux qui, de par le caractère de leurs fonctions, de par la nature des services dont ils avaient la charge, étaient désignés pour concourir à l'oeuvre de sauvetage, furent réunis sur la convocation du préfet dans son cabinet. Durant toute la nuit, Edouard Bonnefoy organisa les secours et répartit la besogne :

Services d'incendie, services hospitaliers, police ravitaillement, logement, transports, Défense passive, le Secours National et la Croix-Rouge se joignant au service public, en un mot toutes les forces, dont la levée spontanée avait été littéralement, dans la ville en état de choc, comme une réanimation, étaient groupées sous une autorité qui en les liant les unes aux autres allait en décupler la puissance. M. Edouard Bonnefoy, précédemment préfet de la Mayenne, n'était préfet de la Loire-Inférieure que depuis le 6 juillet 1943 : à peine avait-il pu jusque-là prendre les premiers contacts avec ses administrés. Et voici que, en quelques minutes, il se révélait comme un chef, comme le chef qu'il fallait dans des circonstances aussi exceptionnelles, j'allais presque dire à la hauteur des circonstances qui étaient pourtant et de combien au-dessus de l'échelle humaine. Son sang-froid dominait souverainement l'émotion à laquelle, au fond de lui-même, il n'échappait pas plus que personne. Sa méthode, qui distribuait les postes et dictait à chacun ses consignes, substituait l'ordre à la confusion du désarroi. Tous subissaient l'ascendant d'une autorité qui, fondée, chez celui qui l'exerçait, sur le sens de sa propre responsabilité, ne tolérait aucune défaillance, mais s'imposait plus encore par la fermeté d'âme que le préfet opposait à la cruelle hostilité des événements. De la personne de cet homme de petite taille, aux gestes précis, sans précipitation, de sa voix au timbre clair, à l'accent net, de ses regards qui auraient été impérieux s'ils n'avaient été sans dureté, se dégageait cette impression de sécurité qui est, je pense, le premier effet par lequel se manifeste le prestige du chef, le signe par lequel il s'est fait reconnaître 175  .

      Le préfet Bonnefoy prit dès le 16 septembre, jour du premier bombardement, la direction effective des services de Défense passive, des services connexes locaux et des renforts mis à sa disposition. A partir de ce jour, il tint également à prendre personnellement, en accord avec le maire de Nantes, M. Orion, les décisions intéressant la vie économique et sociale de la Cité et le fonctionnement des services publics. Il décida aussi de tenir, chaque jour, une conférence de coordination des divers services publics et privés dont l'action était nécessaire à la collectivité 176  .

      Devant l'ampleur de la catastrophe, Edouard Bonnefoy n'hésita pas à faire appel au train d'assistance du Service interministériel de Protection contre les Evénements de Guerre (S.I.P.E.G) 177  . Le train du S.I.P.E.G fut alerté le 16 septembre à vingt-trois heures ; il partit immédiatement pour Nantes. Il comprenait dix voitures, notamment une voiture chirurgicale, une voiture d'hospitalisation, une voiture-maternité, une voiture-cuisine, une voiture magasin d'habillement... Ce train de « salut public » arrivait à Nantes vers sept heures du matin le 17 septembre 178  . Le même jour, au cours d'une conférence de coordination tenue dans son cabinet, le préfet Bonnefoy prit des mesures d'évacuation. Tout les enfants âgés de six à quatorze ans devraient quitter la ville. L'évacuation commença véritablement le 22 septembre. Elle fut opérée par les soins de cinq centres spéciaux qu'Edouard Bonnefoy avait installé en divers quartiers de la ville. Les enfants furent dirigés, non seulement, vers le département d'accueil de la Vienne (la Haute-Vienne étant, à ce moment-là, contre-indiquée à cause d'une épidémie de poliomyélite), mais aussi vers d'autres départements indiqués en dernière heure par la Direction des Réfugiés : le Maine-et-Loire, la Mayenne, la Sarthe, le Cher (zone libre), le Loir-et-Cher, les Deux-Sèvres et la Vendée (à l'exception de la zone côtière interdite) 179  . Pour ce qui était des funérailles des victimes, le préfet Bonnefoy voulut éviter des rassemblements trop considérables de population qui eussent pu être catastrophiques dans le cas de nouvelles attaques aériennes. Les premières cérémonies collectives eurent lieu le dimanche 19 septembre dans les dix églises de Nantes et au temple protestant. La principale eut lieu à la Cathédrale, où Mgr. Villepelet, évêque de Nantes, donna l'absoute. Y assistaient le général Campet, représentant du maréchal de France, le Dr. Grasset, secrétaire d'Etat à la Santé, représentant le gouvernement, M. Donati, préfet régional d'Angers, M. Orion, président de la Délégation spéciale de Nantes et les membres de la Délégation spéciale, Edouard Bonnefoy et ses collaborateurs ainsi qu'une foule d'autres personnalités. L'autorité d'occupation était représentée par le colonel Von Trotha, Feldkommandant de Nantes, assisté de plusieurs officiers 180  .

      La vie reprit doucement pour les Nantais. L'opinion publique avait, dès l'abord, réagi de façon extrêmement sévère à l'égard des agresseurs. Au bout de quelques jours certains commencèrent à leur trouver des excuses, invoquant des possibilités d'erreur 181  . A partir du 17 septembre, des voitures de la police nantaise, munies de haut-parleurs, diffusèrent l'appel que le préfet adressait à la population. Il s'agissait avant tout de rassurer les sinistrés, de leur donner des instructions précises et de résumer les premières mesures prises par les pouvoirs publics dans leur bataille contre le cataclysme. Mais seulement une semaine plus tard, le matin et le soir du 23 septembre, Nantes était à nouveau frappée par des bombardements, moins meurtriers mais tout aussi destructeurs que ceux du 16. Cette fois-ci, le dispositif de défense était en place et l'organisation élaborée par le préfet Bonnefoy fonctionnait d'elle-même.

      La seconde attaque aérienne eu lieu le jeudi 23 septembre aux environs de neuf heures. Elle fut opérée par une soixantaine d'avions arrivant en deux vagues successives et se tenant à une altitude de mille à deux mille mètres. Cinq cents bombes explosives de deux cent cinquante à cinq cents kilogrammes furent lancées. Elles atteignirent, pour la grande majorité, les installations portuaires de Nantes, les bateaux allemands stationnés dans le port ainsi que les chantiers de constructions navales situés à proximité. Une vingtaine de bombes tombèrent sur des quartiers d'habitation dans les sixième et septième arrondissements. Au martyrologe de la ville, s'inscrivirent alors cinquante morts et une centaine de blessés 182  . Après ce deuxième bombardement, Edouard Bonnefoy dirigea immédiatement de nombreuses équipes sur les lieux sinistrés pour procéder aux déblaiements, au dégagement des abris et au rétablissement de la circulation. Cette seconde attaque ne troubla pas sérieusement la population nantaise. Celle-ci vit, au contraire, avec satisfaction, la destruction du port, de bateaux et d'installations servant à l'Armée d'occupation. La plupart des Nantais considérèrent que, les objectifs militaires ou réputés tels ayant été cette fois atteints, la grande Cité se trouvait désormais à l'abri de toute nouvelle attaque.

      Mais les aviateurs anglo-américains revinrent. En effet, un nouveau bombardement eut lieu le jour même vers dix-neuf heures.

      

Figure : Un aspect de la place Royale avant le bombardement du 23 septembre 1943 au soir. (APB)

      Il fut opéré par cent-cinquante avions, arrivant en quatre vagues successives, se tenant, pour la plupart, à une très haute altitude, entre cinq et six mille mètres, et projetant des bombes explosives de deux cent cinquante à cinq cents kilogrammes. Une cinquantaine de projectiles seulement tombèrent sur les installations portuaires et aux abords de la gare de l'Etat. Les autres, au nombre de six cents environ, atteignirent divers quartiers d'habitation dans les deuxième, troisième, quatrième et cinquième arrondissements. Dans le cinquième arrondissement, la place Royale, la place Graslin, la rue Crébillon et la rue du Calvaire 183  , qui constituaient les lieux ou les voies les plus commerçants de Nantes, furent transformées en amas de ruines.

      

Un aspect de la place Royale après le bombardement du 23 septembre 1943 au soir. (APB)

      Dans les heures qui suivirent le troisième bombardement, furent dénombrés encore cent cinquante morts et deux cent blessés 184  . Le préfet Bonnefoy estima alors qu'il était devenu nécessaire d'évacuer, non plus seulement les enfants en âge scolaire, mais toutes les personnes inutiles à la vie collective. Dans ces conditions, fut décidé, en accord avec le gouvernement et l'autorité occupante locale, le départ des enfants de tous âges, des mères de famille non salariées, des femmes enceintes, des vieillards et des infirmes : une affiche du 24 septembre, dont le texte figure en annexe 185  , fit connaître cette décision. Elle recommandait avant tout l'ordre et le calme. Il faut dire que, dans la nuit du 23 au 24, une importante partie de la population avait quitté Nantes, par n'importe quel moyen, abandonnant tout, allant dans n'importe quelle direction, sans autre préoccupation que celle de se mettre à l'abri du danger. Un tel exode rappelait singulièrement et douloureusement celui des plus mauvais jours de mai et de juin 1940. Le préfet Bonnefoy considéra qu'il était absolument nécessaire de mettre fin à cette panique, « de discipliner les fuyards et de ramener l'ordre dans les esprits et dans les actes 186   ». A cette fin, Edouard Bonnefoy installa, dès le 24 septembre, trois centres de rassemblement dans des communes peu distantes de l'agglomération nantaise et facilement accessible : à Vertou, Thouaré et La Chapelle-sur-Erdre. Ce fut là que la gendarmerie dirigea les réfugiés, afin que ceux-ci, recensés, ravitaillés et secourus, puissent gagner les départements d'accueil par les convois organisés à cette intention. Bonnefoy procéda même à la réquisition de deux cents attelages à chevaux qui assurèrent le déménagement des meubles des « ayant droit  187  ». Tous les efforts du préfet tendirent à éviter un repli massif dans les communes rurales de la Loire-Inférieure. Il y avait lieu, en effet, d'en redouter les pires résultats, du point de vue moral, du point de vue sanitaire et du point de vue économique. On ne devait pas oublier que la Loire-Inférieure, bien qu'elle ne fût pas un département d'accueil, hébergeait déjà la presque totalité des quarante-cinq mille sinistrés de Saint-Nazaire, ville complètement détruite en février 1943 et dont les habitants n'avaient voulu ou pu être dirigés vers les départements d'accueil. Il aurait, par conséquent, été impossible d'assurer, de façon satisfaisante, l'hébergement, l'hygiène et le reclassement de la population nantaise dans le département même. Le préfet Bonnefoy limita donc strictement l'autorisation de résider dans la Loire-Inférieure aux réfugiés nantais qui y possédait un domaine personnel ou familial. Mais à côté de ceux qui devaient partir, il y avait ceux qui devaient rester. Il fallait que la vie administrative, économique et sociale reprît. Sur ordre du préfet, étaient obligatoirement maintenus à Nantes tous les fonctionnaires, agents, employés et ouvriers d'Etat, du département et de la ville, des services publics ou des services concédés, tous les médecins, chirurgiens et pharmaciens, tous les patrons, tous les ouvriers, tous les commerçants, grossistes ou détaillants, en alimentation, vêtements, chaussures, fournitures nécessaires au bâtiment 188  . Edouard Bonnefoy justifia, par la suite, cette mesure de la façon suivante :

Nous ne pouvions laisser se prolonger cet exode de toute une foule errante sur les chemins, en désordre, exposée aux intempéries, bientôt affamée et épuisée. On y comptait non seulement des pauvres gens sans abri, dépouillés de tout leur bien par le sinistre, mais encore des fonctionnaires, des industriels notables, des commerçants qui avaient abandonné leur magasin plein de denrées indispensables au ravitaillement. Nous avons donc lancé un premier appel dès vendredi après-midi, enjoignant à cette catégorie de citadins l'ordre de regagner leur poste. Un second, puis un troisième appel ont été diffusés par la suite, accordant aux fuyards un délai de grâce expirant lundi à midi, et prévoyant, pour les commerçants, les sanctions suivantes : ouverture forcée des boutiques, réquisition sans indemnité des marchandises, fonctionnement assuré par des volontaires des Equipes nationales.
Ces mesures sont peut-être dictatoriales mais je ne regrette pas de les avoir prises, tant les circonstances les imposaient. Ces mesures ont démontré leur efficacité et peuvent servir d'exemple à toute ville menacée du même fléau 189  .

      Une semaine seulement après les derniers bombardements, Nantes retrouva son calme. Les services publics fonctionnaient normalement et remplissaient leur devoir avec courage et discipline. Ils étaient prêts à satisfaire dans la mesure où les circonstances le permettaient, tous les besoins de la collectivité, aussi bien en ce qui concernait la ville éprouvée qu'en ce qui concernait le reste du département. Edouard Bonnefoy avait su gérer la crise ; il s'était révélé un grand préfet de guerre.

      Dans la ville douloureusement frappée, qui offrait le cruel spectacle de tant de ruines, Edouard Bonnefoy voulut organiser, le dimanche 3 octobre, une cérémonie qui symbolisât l'union de tous dans le malheur autour de l'emblème national. A cet effet, il avait sollicité et obtenu de l'autorité occupante l'autorisation de hisser le drapeau français sur la place de la préfecture. Une telle cérémonie, qui avait lieu à Nantes pour la première fois depuis l'armistice, était particulièrement précieuse en de si douloureuses circonstances : « elle éleva tous les coeurs et les unit dans un même sentiment de ferveur et de dévouement patriotiques 190   ». Deux semaines après cette cérémonie, le maréchal de France recevait une délégation des maires de la Loire-Inférieure, accompagnée du préfet Bonnefoy.

      

Figure : La délégation des maires de la Loire-Inférieure accompagnée du préfet Bonnefoy, photographiée devant l'Hôtel du Parc, à Vichy, où elle vient d'être reçue par le Maréchal Pétain. (APB)

      Ce dernier présenta au chef de l'Etat les maires de son département. Il le fit en insistant sur le dévouement, l'esprit de solidarité et le patriotisme dont firent preuve les premiers magistrats municipaux à l'occasion des douloureux événements qui avaient frappé successivement Saint-Nazaire et Nantes 191  . Edouard Bonnefoy signala ensuite au maréchal de France la promptitude et l'efficacité des divers services de secours. Il demanda en particulier l'attribution de félicitations spéciales aux sapeurs-pompiers de Nantes et à leur chef, le commandant Barutaud, pour les actes de courage et de dévouement qu'ils accomplirent à l'occasion des bombardements 192  .

      Toutes les mesures que le préfet prit furent dictées par la volonté très ferme qui était en lui d'assurer aux sinistrés et aux réfugiés, qui comptaient parmi les plus malheureux de ses administrés, des conditions de vie aussi satisfaisantes que possible. Edouard Bonnefoy n'hésita d'ailleurs pas à prendre des décisions extralégales ou extra-réglementaires : son devoir était de les prendre dans la mesure où elles étaient indispensables pour parer aux besoins collectifs 193  . Le préfet entretint un contact permanent avec ses administrés :

Parce qu'il est hors de doute que la présence du représentant du gouvernement est indispensable auprès de tous ceux qui ont eu à souffrir d'une catastrophe semblable à celles qui ont successivement frappé Nantes, je me suis appliqué à être présent parmi la population éprouvée. Après chaque bombardement, je me suis rendu sur les lieux sinistrés, dans les postes de secours et dans les hôpitaux. J'y ai fait, depuis, de nombreuses visites, parlant à mes administrés les plus douloureusement atteints, de façon à les réconforter, à les encourager et à stimuler l'activité des divers services de défense. Il m'a paru nécessaire, au surplus, d'avoir des relations constantes avec l'ensemble des habitants. Celles-ci ont été assurées de diverses façons. En premier lieu, pendant deux ou trois jours après chaque bombardement, une voiture-radio a diffusé, d'heure en heure, dans toute la ville, les nombreuses décisions que j'étais amené à prendre pour faire face à la situation. Ensuite, les plus importantes de celles-ci étaient de nouveau portées à la connaissance du public par des affiches (...). En troisième lieu, la presse régionale quotidienne a donné une très large diffusion aux décisions dont il s'agit. Les immeubles abritant Le Phare et les rédactions régionales de L'Ouest-Eclair et du Nouvelliste de Bretagne ayant été détruits dès le premier bombardement, j'ai donné l'hospitalité aux journalistes dans une salle de la préfecture où ils disposent du téléphone 194  .

      Le préfet Bonnefoy fit indéniablement tout son possible pour venir en aide à une population douloureusement éprouvée et pour assurer l'existence de celle-ci. Il faut dire que, pour Edouard Bonnefoy, protéger ses administrés était un devoir qu'il s'était fixé depuis juin 1940.


Apporter aux Français passés à la Résistance, l'appui de l'autorité et des pouvoirs dont dispose le préfet.

      Ce souci constant d'atténuer l'outrage fait aux civils est sans aucun doute à l'origine du ralliement d'Edouard Bonnefoy à la cause résistante. Mais dans la fonction publique, la résistance ne pouvait pas prendre exactement la même forme que dans d'autres domaines de la société française. « Moins encore que le résistant moyen, le fonctionnaire engagé ou sympathisant d'un mouvement ne correspondait à l'image héroïco-romantique du maquisard portant mitraillette : son terrain d'opération se confondait pour lui avec son bureau, et ses armes essentielles restaient le stylographe et la machine à écrire 195   ».

      Pour le préfet Bonnefoy, ce fut une lutte de chaque jour contre les tentatives ouvertes ou sournoises d'immixtion allemande dans son administration, pour défendre la personne des Français contre les asservissements contraires au droit des gens dont l'occupation multipliait les formes. On peut ici citer le témoignage de Marius Lepage, qui fut l'un des proches collaborateurs d'Edouard Bonnefoy alors qu'il était préfet de la Mayenne :

Français ! Nul ne l'était plus que lui. Je l'ai vu dans son bureau, très pâle, très droit, lorsque de hautes personnalités allemandes le menaçaient d'internement immédiat parce qu'il refusait de rapporter l'arrêté emprisonnant Brière, l'ancien maire de Mayenne. Je crois être le seul témoin vivant de cet entretien, qui demeurera en ma mémoire jusqu'au dernier jour. Menaces, promesses, force, douceur, rien n'y fit. Le préfet demeurait calme ; seul un léger tressaillement de sa mâchoire inférieure - que je connaissais bien - pouvait déceler son émotion profonde. Et les Allemands partirent comme ils étaient venus, et le préfet eut finalement raison 196  .

      Outre cet exemple, nombreux furent les emprisonnements, les déportations et les meurtres qu'Edouard Bonnefoy empêcha 197  . A Nantes, le préfet alla même jusqu'à ouvrir ses appartements à nombre de résistants 198  . Edouard Bonnefoy menait ainsi son action clandestine au nom de la liberté de la nation et de la dignité de la personne humaine. Mais il la conduisit aussi au nom de la République. En effet, le préfet était un républicain convaincu :

Préfet et républicain, il l'était lorsqu'il déplorait ouvertement, sous le régime de Vichy, que des fonctionnaires, et même des maîtres de l'enseignement, envoyassent leurs enfants dans des écoles privées. Tout en respectant profondément toutes les croyances sincères, il estimait que cette attitude des maîtres de la nation équivalait à un inqualifiable reniement de leur dignité et de leur fonction. Républicain, il l'était, lorsqu'il répondait par de rudes fins de non recevoir à des prélats qui intervenaient en faveur de trafiquants notoires à la solde des Allemands. Il l'était, lorsqu'il me confiait son écoeurement de voir à quelle exploitation étaient soumis les ouvriers de l'industrie et de l'agriculture, et lorsqu'il me contait ses humbles origines, et les efforts qui l'avaient amenés à son poste 199  .

      A partir du mois de février 1943, le préfet Bonnefoy s'attacha principalement à la lutte contre le Service du travail obligatoire. Dès 1942, le Reich eut impérieusement besoin de main-d'oeuvre active pour remplacer les travailleurs allemands mobilisés. C'est pourquoi Hitler désignait comme « planificateur général pour le recrutement de la main-d'oeuvre » un ancien Gauleiter de Thuringe, Fritz Sauckel. De l'Etat français, il exigea au cours du printemps 1942 un « apport unique de 250 000 hommes ». Pour amortir le choc, Laval crut trouver un biais en faisant « relever » les ouvriers transférés par des prisonniers, qui seraient placés « en congé de captivité ». Hitler condescendit au troc. Le 22 juin 1942, Laval lançait la « Relève » : un prisonnier serait échangé pour trois travailleurs. En dépit de la mobilisation, la Relève n'obtint pas le succès escompté 200  . La persuasion ne suffisant pas, les autorités allemandes opérèrent des rafles. En décembre 1942, Sauckel obtint le tribut exigé. Mais cela n'était pas suffisant. Il exigea une nouvelle fois de la « chair fraîche » et dorénavant sans la contrepartie de la relève de prisonniers. Laval, le 16 février 1943, mobilisait pour deux ans trois classes d'âge que le baby-boom de l'après-guerre avait bien étoffées : tous les hommes nés entre le premier janvier 1920 et le 31 décembre 1922 devaient partir pour l'Allemagne : le Service du travail obligatoire (STO) était né 201  . Pour Bonnefoy, une chose était sûre : il n'appliquerait pas la loi du 16 février 1943. Il lui faudrait désobéir. Dans le département de la Mayenne, comme dans celui de la Loire-Inférieure, le problème le plus préoccupant pour la jeunesse devint celui d'échapper aux réquisitions de main-d'oeuvre, même à celles de l'organisation Todt qui, malgré des salaires plus élevés, n'attirait plus comme naguère, car l'on pouvait craindre que ce ne fût qu'une affectation précédant un transfert en Allemagne. Les jeunes gens ne répondirent pas aux appels et se dissimulèrent dès qu'ils furent recherchés 202  . Devant une telle situation, le préfet Bonnefoy ne pouvait rester sans rien faire. Il lui fallait agir mais de quelle façon ? Il suivit les recommandations de Maurice Schumann qui, le 15 février, rappelait que « le sabotage administratif est le moins périlleux et le plus sournois de tous ; ce n'est pas le moins efficace 203   ». Le même orateur, un mois plus tôt, avait été encore plus explicite en précisant à l'intention des fonctionnaires les moyens de ce sabotage, alors destiné à empêcher le départ vers l'Allemagne des requis :

Aux fonctionnaires français, nos camarades de Combat, Franc-Tireur, Front national et Libération, qui - malgré Laval et sa Gestapo - tiennent plus que jamais, sur le sol national, la première ligne de la Résistance, lancent l'appel suivant : « Vous n'avez pas juré fidélité à l'occupant. On veut faire de vous les complices de la déportation en masse des ouvriers français. Vous répondrez : non ! Loin de mettre votre conscience professionnelle au service des marchands d'esclaves, par tous les moyens, vous retarderez les moyens de la conscription civile. Faussez les listes d'ouvriers désignés ! Détruisez les dossiers ! Egarez les ordres ! Fonctionnaires français, vous ne livrerez pas de nouveaux otages au nazisme en plein désarroi 204  ! »

      Edouard Bonnefoy recourut alors au sabotage administratif. Nombreuses furent les fois où il trompa les Allemands avec des rapports truqués et des paroles fallacieuses. En se montrant complice des réfractaires, le préfet contribuait ainsi à freiner la mise en place du STO dans son département. Il nous faut dire ici que, dans le cas d'Edouard Bonnefoy, la loi du 16 février 1943 ne fut pas le facteur déclenchant de son opposition concrète au régime de Vichy. En effet, comme je l'ai déjà mentionné auparavant, le préfet Bonnefoy se rallia à la Résistance dès la fin de l'année 1941. En revanche, pour un grand nombre de fonctionnaires, ce fut l'instauration du STO qui fit naître en eux la tentation de la désobéissance. En effet, alors que les appels antérieurs des mouvements de Résistance à contrer l'énorme machine administrative de Vichy étaient restés lettre pratiquement morte, leur résurgence au premier semestre 1943 fut efficace dans la mesure où elle fit écho aux sentiments de la majorité des agents publics. Il est d'ailleurs significatif que l'homme fort du syndicalisme des fonctionnaires, Charles Laurent, ait joué un rôle actif dans le Comité d'action contre la déportation, qui s'était mis en place pour lutter contre le STO 205  . De passage à Londres, sur le chemin d'Alger, à la mi-octobre 1943, il en appelait au sabotage administratif :

Inspecteurs du travail et employés des services de main-d'oeuvre, agents de tous grades des préfectures, secrétaires et employés de mairies, personnels de la police et gendarmes, vous pouvez beaucoup pour empêcher nos jeunes concitoyens d'aller, sous la pire des contraintes, aider la machine de guerre du Reich. Trompez-vous dans l'établissement des dossiers et des fiches. Egarez-les. Donnez à nos amis des mouvements de résistance tous les moyens pour développer la délivrance de faux papiers. Personnels de police et gendarmes, fermez les yeux sur ce qui peut se passer autour de vous et faites prévenir habilement ceux que vous êtes chargés d'appréhender. Que votre conscience professionnelle s'accorde avec la volonté du citoyen décidé à aider, par tous les moyens, son pays à se dégager de la botte allemande. Fonctionnaires français, mes camarades, il faut que les hommes de Vichy se rendent compte qu'ils n'ont plus à compter sur vous. Il faut qu'ils sachent que leur régime et les hommes qui les représentent seront immédiatement balayés comme ils l'ont été en Corse. Vous êtes dès maintenant les agents du Comité français de libération nationale, seule autorité légitime dans notre pays.

      Cette action tardive d'un certain nombre de fonctionnaires n'est pas comparable à celle du préfet Bonnefoy. En effet, « la désobéissance au STO, dans son principe, n'était que la contestation d'une loi perçue comme tout à fait intolérable, c'est-à-dire le refus d'une décision du pouvoir de l'occupant ; ce n'était pas toujours une contestation de ce pouvoir. Or le propre de la résistance est de s'attaquer au pouvoir même de l'occupant et des forces collaboratrices, en mettant en cause la prétendue légitimité de sa présence, ses symboles, sa propagande et ses moyens de répression 206   ».

      La voie du sabotage administratif, Edouard Bonnefoy l'avait déjà choisie depuis 1941. Mais elle se précisa pour lui durant le premier trimestre de l'année 1943. En effet, afin que soit au mieux exploitée la place privilégiée qu'il occupait dans l'Etat, le corps préfectoral se vit confier une triple tâche de sabotage administratif, construite autour des notions de boycottage, d'aide aux patriotes et de noyautage. Le boycottage était défini comme « l'arrêt ou tout au moins la suspension de l'exécution des mesures gouvernementales de caractère général ou particulier contraires à l'intérêt du pays 207   ». Selon Marc-Olivier Baruch, le boycottage était un mode d'action à la fois complexe et facile : « complexe en ce que sa mise en oeuvre laissait à chaque responsable une forte part d'initiative, pour décider du type de mesures qu'il convenait de freiner et des meilleures modalités pour le faire. Mais facile aussi parce qu'un préfet, dans le contexte de désorganisation que connaissait le pays, pouvait facilement arguer de circonstances locales pour justifier la lenteur rencontrée dans la mise en place de telle ou telle priorité gouvernementale. Le jeu était évidemment plus délicat avec les autorités allemandes, toujours prêtes à douter de la bonne foi de l'administration française 208   ». La sécurité des patriotes, elle, consistait « d'une part à donner l'alarme lorsqu'une expédition policière générale ou particulière avait été, à leur connaissance, décidée par la Sûreté française ou par la Gestapo, et d'autre part, c'était l'établissement d'un service de délivrance de divers papiers identiques : cartes d'identité françaises ou étrangères, passeports, permis de conduire, cartes d'alimentation, certificats d'indigence... sous de fausses identités ». Enfin, les membres de la préfectorale étaient incités à « exercer leur influence personnelle, à donner le courage d'oser aux fonctionnaires qui, placés sous leurs ordres, ont des sentiments sûrs, mais qui craignent de s'engager. C'était aussi surtout et couvrir les fonctionnaires résistants de leur autorité et assurer leur nomination à des postes clefs ». Il va de soi qu'ils étaient également tenus de renseigner sur toutes « les affaires de caractère militaire, économique, politique, policier, administratif, personnel qui de près ou de loin touchent à la vie publique et par conséquent intéressent la France combattante 209   ».

      A Laval comme à Nantes, Edouard Bonnefoy mena à bien sa tâche de sabotage administratif. Il fut, c'est indéniable, un préfet résistant. A la Libération, le Comité départemental de Libération de la Loire-Inférieure dira de lui qu'il était « un préfet ayant parfaitement rempli son rôle et favorisé la Résistance. Il a contribué en plusieurs occasions à empêcher l'arrestation de militants du CDL. En résumé, Bonnefoy était un très bon Français 210   ». François Bloch-Lainé rappelait que trois types de griefs pouvaient être retenus contre les fonctionnaires de Vichy : celui d'avoir favorisé la collaboration, celui de s'être accommodés de l'abolition de la République, celui d'être restés indifférents devant les persécutions 211  . Aucun de ces reproches ne peut être fait à Edouard Bonnefoy.


EDOUARD BONNEFOY
Préfet régional et martyr
(janvier 1944 - mai 1945)

      Payer de sa vie son dévouement à la cause de la Libération.

      Le 24 janvier 1944, Edouard Bonnefoy fut promu, par le gouvernement du Maréchal Pétain, aux fonctions de préfet régional de Lyon. Il faut de suite remarquer que les préfets régionaux étaient une invention de Vichy. En effet, au lendemain de son accession au sommet de l'Etat français, le Maréchal avait annoncé, dans son message du 11 juillet 1940, la nomination prochaine de « gouverneurs placés à la tête de grandes provinces françaises, et ainsi l'administration sera concentrée et décentralisée ». Huit mois plus tard était créée la fonction de préfet régional (loi du 19 avril 1941). Cette création répondait au besoin d'instaurer « un échelon régional, intermédiaire entre le gouvernement et les départements, et qui constituera un centre coordinateur à la fois pour l'information du gouvernement, le règlement sur place de certaines affaires et l'exécution des directives gouvernementales » (exposé des motifs de la loi du 19 avril 1941, Journal officiel du 22 avril 1941). Il s'agissait d'abord d'instaurer des organes administratifs régionaux seulement dans les domaines où le besoin s'en faisait particulièrement sentir, à savoir ceux de la police et des affaires économiques. Aussi l'article premier de la loi du 19 avril 1941 disposa que « des pouvoirs spéciaux de police et des pouvoirs spéciaux en matière économique » étaient conférés à des préfets régionaux, dont la compétence territoriale était définie par décret. Etaient en même temps publiés au Journal officiel les décrets portant création des préfectures régionales de Lyon, Marseille, Montpellier, Clermont-Ferrand, Toulouse et Limoges 212  . La préfecture régionale du Rhône regroupait les départements du Rhône, de la Loire, de l'Ain, de la Haute-Savoie, de l'Isère, de la Drôme, de l'Ardèche, de la Saône-et-Loire (pour la partie non occupée), du Jura (pour la partie non occupée et moins six communes occupées par les Italiens) 213  .

      Ainsi Edouard Bonnefoy était, en janvier 1944, nommé à un poste qui n'existait que depuis pas tout à fait trois ans. Il lui fallait quitter Nantes, ville meurtrie à laquelle il était fortement attaché. Après huit années de carrière administrative poursuivie à l'Hôtel de Ville de Paris comme directeur de cabinet du préfet de la Seine, puis comme préfet de la Mayenne et de la Loire-Inférieure, il gagnait le Rhône, Lyon, la résidence de ses débuts administratifs, de ses initiations préfectorales, cette grande cité lyonnaise qui, paradoxalement devait assister à ses derniers gestes d'administrateur de grande classe. Edouard Bonnefoy allait ainsi succéder au préfet Angeli 214  , relevé de ses fonctions. Lorsqu'il fut appelé par le gouvernement du Maréchal à la préfecture régionale de Lyon, il était âgé de quarante-quatre ans. C'était alors un homme mince, distingué et d'une courtoisie raffinée. Il était « mince comme une lame, lame dont la pointe savait toucher l'endroit exact qu'il fallait atteindre sans faire d'éraflures blessantes tout autour. Son regard d'où la douceur n'était pas absente exprimait la volonté d'un homme qui savait ce qu'il voulait et était décidé à traduire en actes ses pensées 215   ».

      Comme à Laval et à Nantes, il poursuivit son activité résistante. Il continua jusqu'au bout à lutter contre le régime depuis l'intérieur même de l'appareil d'Etat. Mais le préfet Bonnefoy, par ses sympathies envers la Résistance, finit par se compromettre irrémédiablement. Son activité téméraire devait provoquer sa déportation et finalement sa mort.


JUSQU'AU BOUT, AGIR DE L'INTERIEUR

      Edouard Bonnefoy, désormais préfet régional de Lyon, ressentait une secrète appréhension devant la situation nouvelle à laquelle il devait faire face. Il savait que, dans la région de Lyon, l'état de guerre était effectif, que dans l'Ain, le Vercors, l'Isère, la Résistance était en lutte ouverte. Néanmoins, il était bien résolu à demeurer fidèle à la haute conception de son devoir de préfet français, de préfet de guerre. Bien qu'ayant hésité à rejoindre les rangs de la Résistance pour combattre l'arme à la main 216  , le préfet Bonnefoy demeurait conscient qu'il était plus utile à la France combattante en restant à son poste. Il lui fallait continuer à agir de l'intérieur comme le suggérait une proclamation du Comité parisien de Libération :

Fonctionnaires, employés des administrations publiques, l'appareil des boches et des traîtres de Vichy est entre vos mains. Obéissez aux ordres du CFLN et non à ceux des gauleiters 217  vichyssois. Sabotez avec ingéniosité les ordres et les circulaires, interprétez les décisions en faveur des Français (...). Servez la France en nuisant à nos ennemis 218  .

      Mais pour rester à son poste, le préfet Bonnefoy se devait de poursuivre son travail d'administrateur, ce qui le contraignait nécessairement à entretenir des relations avec Vichy mais aussi avec l'occupant.


L'accomplissement du « travail technique minimal  219   »

      Edouard Bonnefoy prit ses fonctions le 13 février 1944. Dès son arrivée à Lyon, accompagné de M. Dissard, préfet délégué, de M. Cussonac, intendant de police, et de M. Haag 220  , son directeur de cabinet, il commença par se rendre au monument aux morts de l'île des Cygnes où il déposa une gerbe de fleurs.

      

Figure : M. BONNEFOY, LE NOUVEAU PREFET REGIONAL DE LYON, dépose une gerbe au monument aux morts

Photo « vie lyonnaise ».

      Le préfet Bonnefoy alla ensuite à l'Hôtel de Ville où il rencontra le Docteur Bertrand, maire de Lyon. Il s'entretint longuement avec lui des affaires municipales. Enfin à 17h30, il reçut à la préfecture les directeurs de journaux de Lyon, Saint-Etienne et de Grenoble ainsi que les directeurs de journaux parisiens repliés et les représentants des services d'information et de censure de Lyon et de la région Rhône-Alpes. Après avoir évoqué ses fonctions aux côtés du préfet Villey et les qualités des populations de la région lyonnaise, il déclara notamment: « mon action sera fermement orientée par les préoccupations d'ordre économique et social qui ont constamment été les miennes et qui sont au premier chef celles d'un préfet régional ». Il rappela ensuite qu'il arrivait de la Loire-Inférieure, le département de France, selon lui, le plus douloureusement meurtri par la guerre. Puis il conclut par ces mots:

L'expérience que je puis avoir, le labeur dont je suis capable seront entièrement appliqués à ma tâche nouvelle. Mon invincible confiance dans la résurrection de la patrie guidera mes actes. Je n'ai qu'un souci : celui de l'intérêt général, qu'une volonté : celle de le servir, de toutes les forces de ma pensée, de mon activité, de mon coeur.
Sa déclaration fut suivie d'un échange de vues où M. Bonnefoy, qui était entouré de M. Dissard, préfet délégué, et de M. Haag, son chef de cabinet, s'enquit avec intérêt des préoccupations de tous : ravitaillement, chauffage, lois sur le travail 221  .

      Quelques jours plus tard, le préfet Bonnefoy tint à exprimer au maire de Lyon, le docteur Bertrand, son confiant espoir en la coopération active et sûre de celui-ci. Il lui affirma en retour son énergique et persévérant appui. Sa lettre s'achevait ainsi :

Ma conviction est que l'aide réciproque qu'ainsi nous nous apporterons sera féconde en résultats. En travaillant en étroite liaison, en parfaite communauté de vues et de sentiments nous servirons utilement, à une époque singulièrement grave et difficile, les intérêts d'une population éprouvée et souffrante mais admirable dans son courage, sa résolution, sa persévérance au labeur. En même temps nous agirons pour le mieux dans l'intérêt supérieur du Pays, nous affirmerons notre commun et ardent amour de la France, notre invincible confiance dans la résurrection de la Patrie 222  .

      Le 16 février 1944, Edouard Bonnefoy assistait à sa première cérémonie en tant que préfet régional de Lyon. Il dut décorer quatre gardiens de la paix pour leur héroïsme, au cours d'une prise d'armes qui s'était déroulée dans la cour d'honneur de la préfecture. Il s'agissait des brigadiers Bru et Collomb, ainsi que des gardes Delorme et Roche. Etaient présents à la cérémonie M. Dissard, préfet délégué, le professeur Bertrand, maire de Lyon, M.Cussonac, intendant régional de police, M. Heyl, intendant adjoint, M. Haag, directeur de cabinet du préfet Bonnefoy, M. Sennebier, procureur général, M. Ducasse, procureur d'Etat et M.Giraudet, directeur des services régionaux de police. A midi, le préfet Bonnefoy déjeuna à la Maison des gardiens de la paix. Il prit la parole pour assurer la police qu'il la conduirait non seulement en chef mais en père. Il conclut en ces termes :

Pour marcher en avant et pour entraîner les autres, il faut savoir où l'on va et ce que l'on veut. Nous savons que nous allons à des difficultés plus grandes encore peut-être que celles que nous avons connues jusqu'à présent, mais nous savons que nous voulons en triompher. Nous savons que nous voulons maintenir l'ordre parce que l'ordre est l'unique garantie du bien-être et la sécurité des familles françaises, du maintien et de la reconnaissance de la France. Nous le maintiendrons donc et, en y travaillant à mes côtés, vous aurez conscience d'avoir utilement servi la cause de l'unité française; vous aurez conscience d'avoir bien mérité de l'éternelle Patrie 223  .

      Une semaine plus tard, le préfet Bonnefoy était aux côtés du docteur Bertrand, qui, à l'occasion du premier anniversaire de son entrée à la mairie de Lyon, avait réuni à l'Hôtel de Ville, la presse lyonnaise et la presse parisienne repliée. Prenant la parole, Edouard Bonnefoy montra la nécessité impérieuse pour les cadres de la nation de travailler dans une union étroite : « Pour empêcher la France de mourir, il faut que ses élites et ses cadres, parmi lesquels la presse tient une place particulièrement importante, unissent leurs efforts, leur dévouement et leur foi. C'est la condition même de la vie du pays et de sa résurrection 224   » .

      L'appel du préfet Bonnefoy à une certaine unité d'action des cadres de la nation trouva un écho le 16 avril 1944. Une délégation de maires des départements du Rhône, de l'Ain, du Jura, de la Loire et de la Saône-et-Loire fut reçue à l'Hôtel du Parc (Vichy) par le maréchal Pétain. « Des Francs-Comtois résolus et tenaces, des Lyonnais et des Foreziens ingénieux, industrieux, des Bressans, des hommes du Bugey, du Valromey et du Pays de Gex, solidement attachés au sol de leurs plaines, de leurs montagnes ou de leurs vallées, ou encore du Beaujolais, du Macônnais, du Charolais, prudents mais non dépourvus d'esprit d'initiative » : ce fut en ces termes que le préfet Bonnefoy présenta au chef de l'Etat les maires des cinq départements septentrionaux de la région de Lyon.

      

Figure : Le maréchal Pétain reçoit en audience publique une délégation des maires du Rhône. On reconnaît de dos, au premier plan, le préfet Bonnefoy.

(APB)

      Evoquant ces maires, « auxiliaires précieux des préfets et conseillers utiles des municipalités », Edouard Bonnefoy poursuivit ainsi :

Ils sont unis, Monsieur le Maréchal, dans leur loyalisme respectueux à l'égard de votre doctrine et de votre personne. Ils ont un égal et profond attachement à un devoir qu'ils ont clairement aperçu et qu'ils acceptent courageusement de remplir : servir pour le mieux l'intérêt général. Enfin, par dessus tout, ils communient dans un même patriotisme fervent, dans une foi ardente, invincible et puissante en la résurrection de la France 225  .

      Quelques jours avant cette rencontre avec le maréchal Pétain, le préfet Bonnefoy avait déjà dû présider une cérémonie, qui ne devait guère le réjouir.

      

Figure : Inauguration du monument aux morts au siège de la L.V.F

(photographie tirée de l'ouvrage de Gérard Le Marec, Lyon sous l'Occupation, Rennes, Ouest France, 1984, p 62).

      Le 5 avril, sous sa présidence était inauguré un monument aux morts au siège de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, 17 rue de l'Hôtel de Ville. A cette occasion, le colonel Puaud, commandant de la L.V.F, relata les faits d'armes des légionnaires sur le front de l'Est 226  .

      Pour pouvoir se maintenir en place, conformément aux ordres du gouvernement provisoire d'Alger, le préfet Bonnefoy continua, comme il l'avait fait à Laval et à Nantes, à assurer le travail technique minimal que lui imposait sa fonction. Il fut également à nouveau obligé d'entretenir des relations avec l'occupant. En effet, la zone sud se trouvait occupée depuis le mois de novembre 1942. Le préfet Bonnefoy fut chargé par le gouvernement français d'assurer la liaison auprès du Général Commandant le   « Heeresgediet sud-Frankreich » pour toutes les questions relevant de l'autorité de ce dernier, en particulier les questions relatives à l'évacuation des départements côtiers. Le Commandement du territoire militaire de la zone sud était assuré par le Lieutenant-Colonel Comte Finkenstein, le Lieutenant-Colonel Dr.Meyding et le Capitaine Dr.Spiessbach. Du côté français, outre le préfet Bonnefoy, représentaient les intérêts du gouvernement français le préfet directeur du service interministériel contre les événements de guerre à Paris, M. Lacombe, le directeur des réfugiés à Paris, M. Watteau, le sous-préfet, directeur pour la zone sud du service interministériel à Vichy, M. Mer et le chef de division à la préfecture de Lyon, M. Laurière. Deux interprètes étaient chargés de faciliter les communications : l'adjudant allemand Dahlheimer et le Français Klein. Les questions abordées étaient pour la plupart relatives à l'évacuation des départements côtiers. Celles, examinées le premier mars 1944, concernaient notamment, la fermeture d'écoles supérieures et d'universités, l'inondation de la Camargue, la Maison d'arrêt de Nîmes, les nouveaux départements d'accueil ainsi que la libération des écoles dans les départements d'accueil.

      Concernant la fermeture des écoles supérieures et des universités, les représentants français demandèrent de repousser la date de fermeture des universités de Marseille, Montpellier, Nice et Aix-en-Provence. Celle-ci avait été exigée par les autorités allemandes et prévue pour le 15 mars 1944. Les représentants français souhaitèrent que la fermeture n'intervînt qu'au 30 avril 1944. A défaut, ils espéraient que leur fussent accordés un délai jusqu'au 31 mars et une autorisation de procéder aux examens de fin d'année jusqu'au 15 avril 1944. Il fut promis que les autorités allemandes présentes feraient immédiatement une démarche dans ce sens. Par ailleurs, du côté français, on attira l'attention sur les dégâts durables que provoquerait l'inondation de la Camargue. Les Allemands répondirent que les mesures seraient exécutées sous commandement allemand par les services des Ponts-et-Chaussées afin d'assurer la meilleure efficacité possible de l'inondation 227  . Pour ce qui était de l'évacuation de la Maison d'arrêt de Nîmes, les représentants français promirent de faire le nécessaire auprès du ministère de l'Intérieur afin qu'une décision intervînt d'urgence. Une autre question fut abordée, celle de la nécessité de nouveaux départements d'accueil. Le nombre d'évacués était susceptible d'augmenter au cours du mois de mars 1944 ; les représentants français demandèrent donc que les territoires d'accueil fussent élargis en conséquence. Il fut décidé que le gouvernement français ferait connaître les nouveaux départements d'accueil, en plus de ceux qui figuraient au protocole du 17 janvier 1944. Les représentants français prièrent également les Allemands présents de ne plus réquisitionner les écoles des départements d'accueil pour les troupes d'opération mais de les laisser à la disposition des évacués. Il leur fut assuré que des instructions seraient données afin de donner suite à ce désir dans la mesure du possible. Le gouvernement français fut, par ailleurs, chargé de prendre les dispositions nécessaires pour établir avec la plus grande précision une statistique des évacués. Le préfet Bonnefoy rendit alors compte que des chargés de mission seraient nommés pour organiser l'accueil des réfugiés dans les départements de correspondance. Le préfet directeur du service interministériel contre les événements de guerre à Paris, M. Lacombe, lui, fit part du voeu du gouvernement que fussent prises en considération, dans les décisions d'évacuation obligatoires à envisager, les difficultés importantes qui se présentaient, tant du point de vue du ravitaillement et des transports que du point de vue politique et social. Enfin, le préfet Bonnefoy insista sur le fait que des instructions devaient être données aux Feldkommandanten afin qu'ils ne traitassent pas directement avec les maires des communes mais qu'ils soumissent toutes les questions aux préfets 228  .

      Toujours dans l'optique de rester à son poste, le préfet régional Bonnefoy s'obligeait ainsi à se montrer conciliant à l'égard de l'occupant. Mais la chose était difficile et, à maintes reprises, il se heurta avec violence aux autorités occupantes, auxquelles son opposition ouverte et digne en imposait cependant. Pour Bonnefoy, l'important était, avant tout, de soustraire aux exigences allemandes, les populations dont il avait la responsabilité. Il adopta, pour cela, la même attitude que dans les départements de la Mayenne et de la Loire-Inférieure, une attitude digne et ferme.


Jusqu'au bout serviteur de la France combattante

      Guidé par la flamme patriotique et l'idéal républicain qui l'animaient, convaincu depuis le jour même des revers du Pays, du redressement de ses chances, du rétablissement de la cause nationale et de l'affranchissement de la Patrie du joug de l'oppresseur, le préfet Bonnefoy s'était lancé, sans réticence, dans une action ardente qui, pour être occulte, n'en était pas moins profitable au devenir de la France. A Lyon, il poursuivit son activité résistante, se souciant peu de dissimuler, sous un masque d'apparente soumission, son activité clandestine. Comme dans ses deux précédents postes, il s'attacha surtout à atténuer l'outrage qui était fait aux civils. A Lyon, placé à la tête d'une importante région où la Gestapo redoublait d'activité, le préfet Bonnefoy réussit à mener de front l'accomplissement des tâches administratives urgentes, imposées par les événements de guerre, et son devoir de Français.

      Dans son administration, Edouard Bonnefoy ne faisait aucun acte, ne prenait aucune décision, sans avoir préalablement examiné si cet acte, si cette décision était de nature à servir les intérêts allemands ou à leur nuire. De plus, il ne craignait pas de s'exposer, le premier, aux risques. C'est ainsi que, lors du premier bombardement de la banlieue industrielle lyonnaise, dans la nuit du 23 au 24 mars 1944, des engins à retardement ayant été signalés, le préfet Bonnefoy prit aussitôt la tête de la première équipe de secours pour jalonner la zone dangereuse où les explosions commençaient déjà. Au mépris de tout danger, il se rendit sur les points de chute. Il délimita la zone que les engins à retardement rendaient dangereuse et en imposa l'évacuation. Les ordres du préfet Bonnefoy permirent ainsi de ne déplorer qu'une perte minimale en vies humaines. Le préfet régional chercha également à adoucir le sort des sinistrés en facilitant leur évacuation dans des communes de repli et en leur attribuant des denrées alimentaires. Grâce à l'aide précieuse apportée par Edouard Bonnefoy, les victimes de ce premier bombardement purent recouvrer une « vie normale » dans les communes de repli 229  .

      

Figure : UNE AGGLOMERATION DE LA BANLIEUE LYONNAISE EST BOMBARDEE PAR L'AVIATION ANGLO AMERICAINE.

      La banlieue lyonnaise fut à nouveau bombardée dans la nuit du 25 au 26 mars. Une somme de trois cent mille francs fut alors mise à la disposition du préfet Bonnefoy par le gouvernement pour les sinistrés. Les funérailles des victimes du premier bombardement furent célébrées le dimanche 26 mars devant une foule considérable, en présence de M. le préfet régional, de M. le préfet délégué et du maire de Lyon. L'absoute fut donné par le Cardinal Gerlier 230  .

      

Figure : Le Cardinal Gerlier en compagnie du préfet Bonnefoy lors des funérailles des victimes du bombardement des 23-24 mars,

APB.

      

APB.

      Après le bombardement pour la troisième fois d'un quartier de la banlieue lyonnaise, le préfet Bonnefoy accompagné de son chef de cabinet et de M. Soulier, secrétaire général à la préfecture, se rendit à nouveau sur les lieux sinistrés.

      Le préfet régional savait immédiatement saisir les difficultés, y apporter les atténuations, franchissant souvent la limite que la rigueur allemande permettait. Sa dialectique, sa volonté, l'appui qu'il avait auprès de ceux qui connaissaient son âme et ses pensées, auprès de son fidèle Haag, lui permirent d'atténuer les torts qui étaient fait à beaucoup. Grand administrateur, Edouard Bonnefoy était aussi un patriote intransigeant. Et c'est pour cela qu'à Lyon, il ne renonça pas à sa lutte, alors même que le régime se radicalisait, que l'Etat milicien se mettait en place 231  . Edouard Bonnefoy poursuivit, à Lyon, sa tâche de sabotage administratif. Il réussit avec son chef de cabinet Paul Haag 232  à tenir les maquis de l'Ain, des Alpes et du Vercors au courant des opérations menées contre eux, provoquant l'échec de certaines. Par ailleurs, il aida les Juifs, donnant notamment une fausse carte d'identité au Grand Rabbin de France, qui, toute la guerre, put se maintenir à son poste. Il collabora aussi avec le Cardinal Gerlier. Il n'hésita pas non plus, comme il l'avait déjà fait à Nantes, à ouvrir ses appartements à nombre de résistants 233  . On dispose, sur l'activité résistante d'Edouard Bonnefoy, de plusieurs témoignages qui certifient qu'il était en liaison étroite avec les organismes clandestins de la Résistance ainsi qu'avec le NAP 234  .

      Le 15 mai 1946, « Nunninger 235   » informait le général Granier que les Alsaciens-Lorrains ainsi que le réseau de Résistance Koenig étaient profondément reconnaissants au préfet régional Bonnefoy pour la sympathie qu'il leur témoignait et surtout pour l'aide matérielle qu'il leur apportait. En 1948, M. Galy François, ancien membre du NAP et du Super-NAP 236  , lui, affirma que son chef immédiat dans ces deux organisations, M. Bernard de Chalvron 237  , l'avait informé à la fin de l'année 1943 des relations étroites entretenues avec la Résistance par le préfet Bonnefoy 238  . Jean Perreau Pradier (Chevalier de la Légion d'Honneur, Croix de guerre 1939-45, Médaille de la Résistance, préfet, adjoint au préfet du Rhône) déclarait lui aussi en 1948 que la participation active d'Edouard Bonnefoy au NAP ne pouvait être mise en doute 239  . Jean Juillard, responsable du NAP-préfecture 240  , lui, se souvint des libéralités dont il jouissait au sein du cabinet de ce préfet 241  . Le responsable du NAP pour la région de Lyon fut, à un moment donné, chargé de proposer au préfet Bonnefoy de « démissionner ou de se faire débarquer par Vichy et d'accepter éventuellement le poste de secrétaire général de l'Intérieur dans le gouvernement de la Libération » ; son témoignage rend également bien compte de l'activité résistante du préfet régional :

[Le préfet régional], sans accepter immédiatement la proposition, se mit à la disposition de la Résistance. [Je] le vis assez régulièrement ensuite, soit personnellement, soit par son chef de cabinet Haag. Ces contacts furent très utiles, donnant des renseignements précis sur l'activité et les projets de la Milice et des autres organisations antiterroristes, notamment sur l'intendant du maintien de l'ordre, nommé par Darnand pour coiffer l'intendant de police (sic), le préfet régional, la Milice, le PPF, etc. On obtint ainsi des rapports circonstanciés sur les conférences tenues par ce personnage 242  .

      Le préfet Bonnefoy agissait ainsi en véritable serviteur de la France combattante. Ce n'est pas lui qui signa le rapport suivant, en date du 16 mai 1944 (puisqu'il fut arrêté le 11) ; mais ce dernier rapport porte indéniablement sa marque.

Les éditoriaux de Philippe Henriot, toujours suivis, sont cependant écoutés avec moins de confiance par les Savoyards qui ont été surpris des déclarations faites par le secrétaire général à l'Information sur les opérations menées contre le maquis au maquis des Glières, en Haute-Savoie. (...) La découverte des fosses du Petit-Bornand et la tragédie de Voiron ont appelé une fois de plus l'attention sur ma région. Et, si les préfets de la Savoie, de la Saône-et-Loire et du Jura ont pu enregistrer une régression de l'activité terroriste dans leur département respectif, la situation reste stationnaire dans la Drôme, le Rhône et l'Isère et s'est même aggravée dans l'Ain et la Haute-Savoie. (...) A la suite de ces opérations (dans le Jura), conduites par la Sicherheitspolizei de Lyon avec le concours de nombreux indicateurs et tueurs français... j'ai effectué auprès de cet organisme une démarche de protestation. (...)
Devant la carence de l'administration centrale, j'ai pris sur moi de parer au danger menaçant de la disette de pain dans les grandes et petites villes 243  .

      Dans sa séance du 9 mars 1945, réunie sous la présidence de M. Jeanjean, la Commission d'Epuration du ministère de l'Intérieur examina le dossier d'Edouard Bonnefoy. Elle rendit l'avis suivant : « Considérant qu'aucun fait de collaboration ne peut lui être reproché, qu'il a eu une attitude politique correcte, qu'il a été en contact avec la résistance, qu'il a été arrêté par les Allemands et se trouve actuellement déporté, la Commission d'Epuration propose à M. le ministre le maintien de ce fonctionnaire dans la position d'expectative 244   ».

      Lutter contre son propre gouvernement, désobéir, ce fut avant tout pour Edouard Bonnefoy servir. Aussi « la forme d'héroïsme du préfet Bonnefoy n'est elle pas une nouvelle confirmation de cette vérité : Forces Françaises Libres de Mourzouk, d'Egypte et de Grande-Bretagne, Forces Françaises Combattantes de l'Intérieur, Résistants opérant au poste où les avait maintenus la naïveté des usurpations ont un droit égal à la reconnaissance de la France » (Jules Moch, ministre de l'Intérieur, 1948). Edouard Bonnnefoy eut droit à la reconnaissance du pays : il reçut à titre posthume la Médaille de Résistance (décernée par décret du 15 juin 1946), un certificat d'appartenance à la résistance intérieure française 245  en 1951 et la carte de Combattant volontaire de la Résistance en 1955.


LA DEPORTATION

      Edouard Bonnefoy, par ses sympathies envers la Résistance, finit par se compromettre irrémédiablement. En effet, « Bonnefoy [était] un préfet résistant ; il [avait] des contacts réguliers avec les responsables des services rattachés à Alger. A la suite de tout ce qu'il [fit] pour les résistants de la région de Lyon, il [fut] arrêté par la police allemande 246   ». Son activité téméraire provoqua sa dénonciation. Une fois de plus la Milice fit son oeuvre. Cruellement offensée par le mépris que lui témoignait le préfet régional, contrecarrée sans cesse dans son action, elle le dénonça à la Gestapo. Arrêté par la police allemande en mai 1944, puis déporté, le préfet Bonnefoy devait payer de sa vie sa fière attitude et son dévouement à la cause de la Libération.


Dénonciation, arrestation, internement

      En 1942, la menace pesait déjà quelque peu sur Edouard Bonnefoy. Un certain M. Levillain faisait part à Georges Hilaire, secrétaire général pour l'administration du ministère de l'Intérieur 247  , dans une lettre du 9 mai 1942, de ses soupçons au sujet de Bonnefoy :

Je vous ai fait signaler, par Albertini, un préfet dont l'anglophilie est certaine. Je le connais fort bien puisqu'il était directeur de cabinet de l'ancien préfet de la Seine Villey 248  , lui aussi anglophile, mais à l'encontre de son directeur, ne dissimulant pas ses sentiments. Il s'agit de M. Bonnefoy, actuellement préfet de la Mayenne, dangereux par son hypocrisie, car je vous le répète, sachant fort bien dissimuler ses sentiments. Il est à l'origine de l'évincement des collaborationnistes du Conseil, et je puis vous assurer que, parmi nos amis, il n'a pas laissé un bon souvenir de son passage à l'Hôtel de Ville de Paris 249  .

      Cette lettre resta vaine. Mais à partir de novembre 1943, le régime de Vichy se radicalisa. «  Dans sa phase milicienne, le régime retrouva, à l'égard de la fonction publique, le langage de l'extrême droite tribunicienne pour opposer l'ardeur des élites révolutionnaires à la veulerie des masses amorphes. Mais la radicalisation ne resta pas du seul ordre du discours : des textes furent édictés, et des hommes nommés, dans un ultime effort visant à donner aux choses le cours nouveau qu'appelait l'engagement total du régime aux côtés du Reich nazi 250   ». Edouard Bonnefoy ne devait pas échapper à l'Etat milicien. Il avait, d'ailleurs déjà à Nantes, fait l'objet de soupçons assez précis et été placé sous surveillance de la Gestapo.

      Au début du mois de mai 1944, Edouard Bonnefoy se sentit très menacé et craignit d'être arrêté. Le 13 mai, lorsqu'il rencontra le responsable du NAP pour la région de Lyon, son inquiétude semblait s'être quelque peu dissipée. Il lui dit alors « être rassuré sur son sort, croyant les choses se tasser et ayant réussi à donner le change aux Allemands 251   ». Le même jour pourtant, le général S.S et lieutenant de la police Oberg faisait parvenir, au « Commandant en chef en France », le général d'infanterie von Stülpnagel, une liste de quatorze hauts fonctionnaires dont il ordonnait l'arrestation immédiate : le nom de Bonnefoy y figurait. Le motif était le suivant :

Les préfets compromis se sont engagés à aider la Résistance par tous les moyens. En particulier, ils ont fourni à la Résistance des informations d'ordre politique et militaire de leur ressort. En plus, ils informaient la Résistance des mesures qui étaient projetées contre elle. Quelques uns de ces préfets se sont engagés à soustraire sur le contingent du département une partie des denrées alimentaires pour constituer des dépôts illégaux 252  .

      Un jour après, ils étaient arrêtés. Après avoir été longtemps surveillé, Edouard Bonnefoy fut dénoncé par des miliciens lyonnais ainsi que par son intendant de police, Cussonac. Le dimanche 14 mai, il était convoqué au siège de la Gestapo situé dans les locaux de l'Ecole de Santé militaire, Avenue Berthelot, au moment même où Philippe Henriot, secrétaire d'Etat à l'Information et à la Propagande, visitait officiellement la préfecture 253  . Edouard Bonnefoy se rendit au siège de la police allemande et y fut arrêté.

      Philippe Henriot, ministre de l'« Etat français » avait ainsi laissé une police étrangère appréhender sous ses yeux un préfet français. L'arrestation de Bonnefoy n'empêcha pas le secrétaire d'Etat de présider la manifestation de propagande organisée au Vélodrome de la Tête d'Or, l'après-midi même. L'orateur donna la pleine mesure de son talent, avec une mise en scène de rigueur : un cénotaphe dressé à la mémoire des miliciens « victimes du devoir » occupait le décor, veillé par des francs-gardes en armes. Après avoir exposé à la foule la politique générale du gouvernement, Philippe Henriot tint à s'adresser aux miliciens et à saluer ceux qui étaient tombés sous les balles des terroristes 254  .

      

Figure : M. PHILIPPE HENRIOT A LYON

      En ce jour de Fête de Jeanne d'Arc de l'an 1944, la Gestapo déclenchait sa machine répressive. Elle procéda à l'arrestation de quatre préfets régionaux (ceux de Lyon, Marseille 255  , Laon et Montpellier) et de dix préfets. Le 19 mai, le quotidien La France Municipale, faisant allusion à ces arrestations, titrait: « Est-ce enfin l'épuration?... ». L'article qui suivait rend bien compte de l'enthousiasme particulier des sympathisants de Vichy au lendemain de la radicalisation du régime :

Est-ce l'épuration massive tant désirée par les éléments sains du pays qui commence? (...) On semble vouloir, enfin, frapper à la tête, traquer les dirigeants, les meneurs, les chefs... Nos lecteurs se souviennent des campagnes que nous avons menées dans ce journal, libre, fier et indépendant, contre les mercantis, ignobles, salauds.
Ils se souviennent de la levée de boucliers dressés contre nous, aussi bien par certaines autorités régionales hélas! que par des journaux visiblement intéressés à la vie chère ou au gâchis. Avec retard mais avec énergie, ceux qui ne sont peut-être pas les vrais coupables, mais qui apparemment, doivent l'être, sont mis sous les verrous. Espérons que derrière ces verrous, on ne leur laissera pas le confortable et les libertés de manoeuvre qu'on refuse aux pauvres diables.

      La citation du Maréchal Pétain, choisie par le quotidien pour justifier les arrestations, invite tout autant à la réflexion : « Tout chef étant responsable, doit être honoré et servi. Il n'est plus digne d'être un chef, dès qu'il devient oppresseur ».

      Le 14 mai 1944, commença pour le préfet Bonnefoy un rude calvaire qui le conduisit de prison en prison jusqu'à Compiègne d'abord (c'était encore la France !). Son arrestation s'était opérée en grand secret. En effet, dans l'ignorance de son enlèvement, le Cardinal Gerlier lui adressa une invitation à assister à la messe célébrée pour la Fête des Mères, le 21 mai. Il reçut cette réponse :

J'ai l'honneur de vous faire connaître que M. le préfet régional ayant été arrêté par la police allemande le 14 mai, il ne lui sera pas possible de se rendre à cette cérémonie, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire si les circonstances l'avaient permis. Je vous exprime de sa part ses excuses et ses regrets.

      Ceci était signé « Le directeur de cabinet », le nom suivant était illisible 256  .

      Le 5 juin 1944, le maréchal Pétain se rendit à Lyon, « ville qui l'accueillit moins de quatre ans plus tôt au rythme encore allègre d'une popularité soigneusement enrobée dans la neuve panoplie de la Révolution nationale ». Mais les temps avaient terriblement changé. Le chef de ce qu'il restait de l'Etat français vit un Lyon meurtri, meurtri par le bombardement qui avait endeuillé toute la population le 26 mai dernier mais aussi par l'arrestation de son préfet régional. L'épouse de celui-ci fut reçue par le Maréchal. Elle le rappela alors à la triste réalité de l'impuissance qui était la sienne : « il n'a rien pu obtenir en faveur de son mari, pas plus qu'il ne peut, désormais, obtenir quelque adoucissement que ce soit pour les milliers de Français arrêtés par les Allemands 257   » . Le maréchal n'avait rien pu faire pour son époux. Par arrêté du 10 juin 258  , M. Bonnefoy préfet du Rhône, et en cette qualité préfet régional de Lyon, était placé dans la position de disponibilité exceptionnelle à compter du 11 juin 1944. L'article 2 de l'arrêté précisait qu'Edouard Bonnefoy percevrait dans cette position le traitement de préfet hors-classe ainsi que les indemnités relatives aux charges de famille. Vichy dut alors nommer un nouveau préfet 259  . Le choix se porta sur André Boutemy 260  .

      

Photographie tirée de La Vie Lyonnaise du 24 juin 1944.

      Au début du mois de juin 1944, toujours interné au camp de Compiègne, Edouard Bonnefoy apprit qu'un corps avait été retiré de l'Isère. Le cadavre était celui de Mme Elisabeth Demongeot née Bonnefoy. Il apprenait ainsi le décès de sa soeur. Le 6 juin, son épouse recevait une lettre dans laquelle il évoquait le sort tragique d'Elisabeth. En voici un passage :

Je ne trouve pas de mots pour exprimer la peine qui m'étreint à la nouvelle de la mort tragique de la malheureuse Lili, tuée sans doute en représailles de mon action répressive. Et il y a lieu, hélas, de faire encore les pires prévisions sur le sort du pauvre André 261  , enlevé en même temps. Que de coups atroces  262  !

      La machine répressive de la Gestapo était bien enclenchée. Le préfet Bonnefoy hors d'état de nuire, la police allemande s'attaquait désormais à sa famille. Elle n'oublia pas non plus son proche collaborateur Paul Haag. Immédiatement après l'arrestation d'Edouard Bonnefoy, alors qu'il était particulièrement menacé, Paul Haag reçut de la Résistance l'ordre de rester à son poste. Il ne transigea pas avec cette consigne. Convoqué le 28 mai 1944 au siège de la Gestapo lyonnaise, il résista à la tentation de s'enfuir, de peur d'aggraver le cas de son préfet. Arrêté, interné à Montluc puis à Fresnes, longuement interrogé, il fut déporté à Buchenwald le 15 août, dans le dernier convoi qui ait quitté la France. Envoyé à Dora (Kommando d'Elrich), désigné pour les travaux les plus durs, il continua à tenir tête à ses tortionnaires. En novembre 1944, il succombait 263  .


Matricule 36277

      Après Compiègne, le calvaire continua mais en Allemagne désormais. Suivant les renseignements fournis par M. Guérin, préfet de Rouen, libéré de Compiègne le vendredi 30 juin 1944, Edouard Bonnefoy était toujours en France à la date du premier juillet 264  . Il quitta en fait Compiègne le 15 juillet 265  . Bonnefoy allait connaître le camp de Neuengamme. Dans un discours du 12 mai 1946, à l'occasion de l'inauguration des plaques apposées en la préfecture de Mayenne à la mémoire d'Edouard Bonnefoy et de Félix Bussière, M. Richard Pouzet, préfet de la Mayenne, évoqua avec pudeur le véritable chemin de croix de deux de ses prédécesseurs. Voici ses mots :

Je peux affirmer, à la gloire de ceux que nous pleurons, qu'ils ont connu, là-bas, à Neuengamme en particulier, le paroxysme de la sauvagerie nazie, honte des temps modernes. L'Allemand, pétri de bestialité, le garde-chiourme S.S massacreur, n'avaient cependant pas fait baisser la tête ni le moral de nos deux amis Bussière et Bonnefoy, puisqu'à la fin d'avril de l'an passé, à la veille de la capitulation allemande, ils étaient encore en vie, malgré les privations, malgré les mauvais traitements, malgré le surmenage, la schlague 266  , l'absence de nouvelles, l'isolement, la vermine, malgré cette ambiance honteuse qui suffirait à déshonorer un peuple qui s'est complu à tenter d'avilir ses captifs, et qui n'a réussi qu'à se dégrader aux yeux de l'Humanité 267  .

      Neuengamme 268  est un nom de camp ignoré du grand public aussi bien en France que dans les autres pays d'Europe, qui vécurent à l'ombre de la croix gammée. Pourtant, quelques 106 000 prisonniers connurent ce grand camp de concentration du nord de l'Allemagne hitlérienne ou ses très nombreux Kommandos extérieurs. Parmi les nations occupées par l'ennemi, qui fournirent leur contingent de déportés, la France eut sa lourde part : environ 11 000 hommes, en provenance de Compiègne et du Fort Hatry à Belfort, prirent le douloureux chemin qui devait les emmener vers les bouches de l'Elbe. La France arrive ainsi en troisième position, derrière l'URSS (15 000) et la Pologne (13 000) et avant l'Allemagne (8 800, dont une grosse majorité de « droit commun »). Ainsi par rapport aux autres camps, la proportion des Français à Neuengamme fut particulièrement importante. Le camp était situé sur la rive droite de l'Elbe, au sud-est du grand port de Hambourg 269  . Il était séparé en deux par des fils de fer barbelés : d'un côté étaient détenus les prisonniers de marque, de l'autre les déportés politiques. Le premier Block comprenait essentiellement des anciens ministres, des préfets ainsi que des députés. Ces déportés ne travaillaient pas. De plus, les Allemands laissaient le soin à des responsables, désignés par les déportés eux-mêmes, de maintenir l'ordre, la propreté... La vie des déportés politiques était sensiblement plus dure. Ils étaient tous obligés de travailler, même les plus jeunes détenus. L'appel avait lieu le matin dès 6h. Tous les Blocks étaient alors rassemblés. Les travailleurs partaient ensuite avec un pas cadencé, au rythme de la musique jouée par une fanfare de cinquante personnes. Ils ne revenaient que treize heures plus tard. L'état sanitaire du camp était moyen mais une amélioration notable fut perçue à partir du mois de juin 1944 270  . Les méthodes employées à Neuengamme étaient les mêmes que celles des autre camps : anéantissement sadique et progressif de l'être humain, aussi bien moral que physique, par un ensemble de sévices forcenés qui alliaient l'épuisement par un travail d'esclave, une sous-alimentation à un degré difficile à concevoir, les coups et les tortures. Pourtant d'après le témoignage de déportés survivants qui connurent successivement un autre camp, puis Neuengamme, ou l'inverse, c'est bien de Neuengamme qu'ils gardent le pire souvenir. Il faut également ici noter que Neuengamme ne fut pas seulement un camp de concentration pour déportés de tous pays. Ce fut aussi, à partir de l'ouverture des hostilités contre l'URSS, un lieu d'exécutions massives : des hommes y furent pendus, d'autres furent liquidés dans des chambres à gaz. Mais quel que soit le degré de mortalité atteint à Neuengamme et dans ses Kommandos par rapport à celui des autres camps, ce sont les conséquences tragiques de la débâcle allemande dans les tout derniers jours de la guerre en Europe, en avril-mai 1945, qui font l'amère originalité de ce camp. Les drames sur les routes, les voies ferrées ou les flots de la Baltique, à la veille de la capitulation allemande scellèrent le fatal destin de ceux qui survivaient encore.

      A Neuengamme, comme dans les autres camps, furent, à partir de 1942, créés des Kommandos extérieurs. Au camp central, les détenus avaient en quelque sorte pris des habitudes et s'étaient accoutumés à l'enfer à force d'y vivre. Mais un Kommando extérieur, c'était la grande inconnue. A Brême, lorsque les ports de l'Atlantique furent devenus inutilisables, une série d'installations furent construites. Notamment, un Bunker, destiné à abriter des installations pour réparer les sous-marins endommagés, fut entrepris à Brême même, à hauteur du port industriel. Le Kommando qui assurait ce chantier travaillait pour la Kriegsmarine 271  . Edouard Bonnefoy fut déporté précisément au Kommando de Brême-Kriegsmarine. Les nombreuses lettres de déportés rescapés de Brême, reçues par Mme Bonnefoy au lendemain de la défaite allemande, permettent d'éclairer ce que fut les derniers mois de vie du préfet Bonnefoy. Etant donné sa qualité de préfet de région, les autorités allemandes lui ménagèrent une position de faveur. Celles-ci communiquèrent à la Croix-Rouge la liste d'un certain nombre de préfets internés en Allemagne auxquels il était possible de faire parvenir des colis et des lettres. Le nom de Bonnefoy y figurait. Le régime des colis et des lettres était le suivant :

      - Chaque interné pouvait recevoir un colis d'un poids maximal de cinq kilogrammes tous les quinze jours. Le colis devait être remis au Service de la Croix-Rouge, 30 rue Berri. Le cas échéant, la Croix-Rouge se chargeait de confectionner les colis pour la somme de cent cinquante francs.

      - Chaque interné pouvait recevoir une lettres de quatre pages, format commercial, tous les quinze jours. Les lettres devaient être remises ouvertes au Service de la Croix-Rouge. Les envois de fonds étaient autorisés jusqu'au maximum de deux mille francs 272  .

      De plus, Edouard Bonnefoy ne travaillait pas au sens exact du terme. En effet, lui et un autre déporté, étaient chargés de la surveillance et de la discipline du Kommando durant la nuit (de 18h à 6h le matin). Il dormait ensuite de 6h à midi, heure de la soupe. L'après-midi, rien ne lui était réellement imposé. Il eut ainsi le temps d'apprendre l'allemand. La maîtrise de cette langue lui permit de rendre de grands services à ses camarades en servant d'interprète entre eux et les autorités allemandes. Elle lui permit également de comprendre la radio et de suivre l'avancée des Alliés. Il pouvait ensuite commenter à ses camarades les nouvelles, sachant faire la part du vrai et du faux 273  . Edouard Bonnefoy jouissait d'un grand ascendant sur ses compagnons d'infortune dont il était particulièrement considéré. Il jouait d'ailleurs souvent auprès d'eux le rôle de conseiller. D'une intelligence remarquable, d'un esprit clair, subtil et ordonné, il garda un excellent moral et malgré sa vie de « bagnard », il resta un homme digne de ce nom. Il lui arrivait de former des projets d'avenir, notamment la constitution d'une association des anciens déportés de Neuengamme. Malgré les pièges qui lui étaient tendus, le préfet Bonnefoy ne collabora pas une fois avec les Allemands. Il préférait, plutôt qu'un traitement de faveur, accomplir les travaux pénibles dont jamais il ne se plaignait. Il fut, par exemple, contraint à travailler pendant une dizaine de jours au port de Brême, à la suite d'un différend avec un officier allemand. Edouard Bonnefoy resta tout au long de sa détention un Français aimant son pays. Il comptait d'ailleurs, dès son retour, se remettre au travail afin de contribuer au relèvement de « sa belle France » 274  . Le préfet Bonnefoy était prêt à tout pour revoir son pays. En témoigne la lettre de M. Edmond Ledreux (matricule 40333) adressée à Mme Bonnefoy le 3 mai 1947, dont je me permets de citer ici quelques passages :

Les véritables témoins de ma vie de concentration dorment là-bas, silencieux, cendres mêlées pour toujours à la terre allemande, ou mélangées à la mer Baltique en rade de Lübeck. Mais le poids de leur souvenir m'impose le devoir de parler en leur nom, en ce jour anniversaire de la mort de mon vaillant camarade, Edouard Bonnefoy, préfet régional du Rhône, mort pour la Trava le 3 mai 1945.
J'ai vécu longuement à Brême avec lui ; sa qualité de " Président de région " lui avait permis de ne pas faire l'harassante étape quotidienne de la Kriegsmarine. Il restait au Camp, où la vie était acceptable, alors que sur les chantiers, elle était impossible. J'étais comme lui chef de chambre et comme il nous fallait tout de même envisager l'avenir, la libération, la victoire, j'avais, en qualité de plus ancien prisonnier des déportés de ce Camp, arrêté avec lui un plan de prise de possession du Camp, par un comité de six hommes d'expérience et de foi en la Patrie. C'était la pendaison pure et simple au cas où nous eussions été découverts. Les événements furent plus prompts et nous fûmes séparés. Lui alla échouer en rade de Lübeck avec 12 000 camarades, et moi à Sandbostel au milieu d'un charnier, pour l'éternelle salissure du mot allemand 275  .

      Durant toute sa déportation, Edouard Bonnefoy lutta avec courage et sérénité. Bien que de constitution fragile, il parvint cependant, à force d'énergie, à résister à un an de vie de concentration.

      

Carte issue de l'ouvrage De l'Université aux Camps de Concentration, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1989.

La tragédie de Lübeck 276 

      Alors que de toutes parts de la baie de Lübeck, l'assaut était livré par les Alliés, froidement, délibérément, les dirigeants S.S de Neuengamme et, à leur tête le Lagerführer Thumann, décidèrent d'évacuer le camp et d'entasser, dans des chalands, les survivants de leurs charniers. Ils étaient voués à l'extermination certaine. Bonnefoy se retrouva sur le « Cap Arcona », l'un de ces bateaux battant pavillon à croix gammée, irrévocablement condamnés à être coulés par l'aviation alliée.

      Dans les premiers jours d'avril, les chefs S.S d'encadrement des Kommandos extérieurs reçurent l'ordre de partager les déportés survivants en deux lots : le premier lot, formé par les détenus réputés encore valides, devait faire route à pied vers Neuengamme; le second lot, c'est-à-dire celui des malades au bord de la mort, devait, en principe, être dirigé par voie ferrée vers un autre camp de concentration, celui de Bergen-Belsen, situé au sud de l'Elbe dans la lande de Lüneburg. Le 3 avril 1945, Edouard Bonnefoy, encore valide, quitta le Kommando de Brême pour Neuengamme. Les colonnes à pied connurent alors un vrai calvaire. Etroitement encadrées par des S.S, rendus furieux par la vision de leur défaite prochaine, elles perdirent de nombreux défaillants : un coup de revolver dans la nuque abattait tout traînard, qui restait au bord du chemin sans sépulture. Ceux-ci furent nombreux. Après le travail harassant du Kommando, ce fut jour après jour une marche d'une trentaine de kilomètres. Le 20 avril, restaient à Neuengamme une dizaine de milliers de détenus considérés comme « valides » ; Bonnefoy était de ceux-là. Qu'allaient-ils devenir ? Qu'en serait-il du plan d'évacuation concernant les valides ? Il aurait pour terme une tragédie : à Neustadt, dans la baie de Lübeck, allait se dérouler le dernier grand massacre de la seconde guerre mondiale en Europe.

      Au soir du 19 avril fut donné l'ordre d'embarquer le « reliquat » dans une série de trains dont la destination restait ignorée des détenus. Le premier train s'ébranla dans la nuit du 19 au 20 avril. Bonnefoy, lui, prit part au convoi du 23 avril. Après le dernier convoi (celui du 26 avril), quelques 500 détenus, presque tous allemands, restèrent à Neuengamme pour assurer le « nettoyage », c'est-à-dire effacer des lieux tout ce qui pouvait témoigner de l'« univers concentrationnaire ». Ils partiront à leur tour le 28 avril. L'exode s'organisa dans des conditions qui parurent exceptionnelles. Avant le départ, chaque détenu reçut un colis de la Croix-Rouge américaine. Les S.S s'étaient appropriés ces stocks mais il ne fallait surtout pas qu'ils tombent aux mains des Alliés. Alors, on « liquidait »! Ce colis représentait pour les détenus une chance de survie, peut-être la dernière. Pour chacun des trains, le voyage fut bref et peu meurtrier. Seul le dernier des convois ne dépassa pas Hambourg ; le reste de l'itinéraire dut être parcouru à pied. Dans cette ambiance très nouvelle pour eux, les déportés se laissaient aller à un certain optimisme. Le colis de la Croix-Rouge leur révéla, pour la première fois, une influence extérieure ; elle modifierait peut-être leur destin. Ce fut vers le nord que les convois se dirigèrent : à travers les interstices des parois des wagons, certains, en traversant une grande gare purent lire « Lübeck ». Pas de doute dans l'esprit de chacun : on arrivait au grand port de la Baltique. Dans quelques instants, ce serait l'embarquement vers la Suède, la délivrance, la liberté !

      Lorsque les trains s'arrêtèrent, les déportés cherchèrent à se repérer : à gauche, une énorme centrale thermique avec cinq cheminées, à droite, un large estuaire bordé d'un quai interminable que longeaient de nombreuses voies ferrées. Par-dessus l'estuaire, vers le nord, un immense pont barrait la vue vers le large; des tramways l'empruntaient... Beaucoup pensèrent que c'était au-delà de ce pont que l'espoir allait se concrétiser, que le rêve deviendrait réalité.

      Mais la réalité fut tout autre : le « service d'accueil », au pied des wagons fut assuré par les S.S. La colonne devait alors longer le quai et arrivait au point d'amarrage de deux vieux bateaux-pontons, l'« Elmenhorst » et l'« Ottenberg », un ancien sablier. Elle était ensuite envoyée à fond de cale. Les premiers arrivés restèrent là un jour ou deux, sans eau, sans air, sans aucun moyen d'évacuation pour les excréments; les cas de dysenterie furent innombrables. Aux flancs de ces deux bâtiments étaient arrimés deux cargos, l'« Athen » et le « Thielbeck ». Au fil des jours, les trains en provenance de Neuengamme se succédèrent. Les mêmes scènes se produisirent pour l'embarquement des nouveaux venus : ils traversaient les bateaux-pontons pour s'empiler dans les cales des deux cargos où ils vécurent des jours horribles dans la fange et parmi les cadavres dont le nombre ne cessait de s'accroître. Edouard Bonnefoy, lui, embarqua, le 23 avril, dans une cale du « Thielbeck ». L'« Athen », contrairement au « Thielbeck », pouvait naviguer : le 22 avril, il quitta le quai pour aller se ranger aux côtés d'un immense paquebot ancré au large, le « Cap Arcona ». Toujours sous les coups, les S.S firent passer les déportés sur ce beau navire : sa vue fit alors renaître les coeurs les plus meurtris à l'espérance. Mais l'accueil à bord fut une fois de plus assuré par les S.S et ce fut le parcage dans les profondeurs des cales, celles qui, à la belle époque des traversées du paquebot vers l'Amérique du Sud, ramenaient à Hambourg l'approvisionnement du Reich en bananes. L'« Athen », vidé de sa première cargaison, mit à nouveau le cap sur Lübeck et y prit dans les mêmes conditions un nouveau lot de déportés. Pendant toute une semaine, l'« Athen » poursuivit ses navettes entre les quais de Travemünde et le point d'ancrage du « Cap Arcona ». Bonnefoy resta ainsi dans une cale du « Thielbeck » jusqu'au 26 avril. Le 26 avril, il fut transféré dans une cabine du « Cap Arcona ». Lorsque les transferts de déportés furent terminés, il y eut à bord, en plus de l'équipage de marine marchande du paquebot, une masse de quelque 6 500 déportés sous la garde de 500 S.S. Ce qui avait été un paquebot de luxe de la « Hambourg-Süd-amerikanischen Dampfschiftfahrts Gesellschaft » fut alors transformé en univers concentrationnaire flottant, avec son rituel, la division en Blocks et sa discipline germanique, à base de coups de Gummi. Alors qu'à Neuengamme comme dans les autres camps de concentration, les détenus de toutes nationalités étaient brassés dans une invraisemblable tour de Babel, l'état-major S.S à bord innova curieusement et opéra une ségrégation inattendue : les détenus allemands, droit commun comme politiques, étaient malgré tout de la « race des seigneurs ». Ils furent extraits les premiers des profondeurs du bateau et installés dans les cabines de première classe, les S.S s'étant, bien entendu, attribué les cabines de luxe. Les cabines de la deuxième classe furent attribuées aux Polonais et aux Tchèques. Les Français (1 500 environ), Belges, Hollandais, Espagnols, Italiens se partagèrent la troisième classe, à raison de seize par cabine. Les Soviétiques, eux, restèrent dans les cales. Dans les cales à bananes, les conditions de survie étaient atroces. Dans les cabines, malgré l'entassement à seize, la vie demeurait plus supportable : il y avait les hublots, l'air frais pénétrait, en plus on voyait le ciel... Tout à coup, le 2 mai 1945, un ordre inexplicable fut imposé aux Français : le transfert sur l'« Athen ». D'emblée, cet ordre se heurta à l'opposition des déportés français qui savaient ce qu'était la vie à fond de cale du cargo et avaient trouvé un confort relatif sur le paquebot. Un certain nombre, soit résignés, soit touchés par un sombre pressentiment, se laissèrent diriger vers l'« Athen », faisant même tout le possible pour persuader leurs camarades de ne pas les quitter et de partager leur sort. Mais les plus habiles, tel Bonnefoy, s'esquivèrent et échappèrent au transbordement. Sans le savoir, ils venaient de signer leur arrêt de mort. Sur le « Cap Arcona », ce même 2 mai, dans les cabines de luxe comme sur le pont, les S.S faisaient bombance en épuisant les réserves d'alcools fins qu'ils avaient découvertes à bord du paquebot. Ils oubliaient dans l'ivresse la nouvelle de la mort de leur Führer « glorieusement tombé dans les combats de Berlin ». A terre, les événements se précipitaient : les Britanniques avaient fini de nettoyer Lübeck après de durs combats de rues. Le 3 au matin, une division dépassa la ville et fonça vers le nord en utilisant la route côtière sans trouver de grande résistance dans les villages qu'elle traversa. Elle dut cependant stopper et changer son dispositif pour s'emparer de la petite ville de Neustadt-in-Holstein, dans le port de laquelle était située une base-école de sous-mariniers de la Kriegsmarine. Ce même 3 mai, les nombreux bâtiments de guerre, que les témoignages allemands relataient comme présents dans la baie la veille, avaient tous disparu. Il ne restait que quatre bateaux : le « Deutschland », le « Cap Arcona », le « Thielbeck » et l'« Athen », arborant tous les couleurs nationales allemandes de l'époque, c'est-à-dire le drapeau rouge à croix gammée. Vers midi, parvinrent de la côte, au sud-ouest, des bruits de coups de feu et des salves de mitrailleuses. Personne ne savait quoi que ce soit sur les causes de cette fusillade lointaine. Mais dès que le brouillard se fut levé, l'activité de reconnaissance de la « Royal Air Force » se manifesta. Au début, il ne sembla pas que les avions s'intéressaient particulièrement aux bateaux dans la baie.

      Peu après 12 heures, l'« Athen » leva l'ancre et mit le cap sur le port de Neustadt. Pendant qu'il faisait route vers la côte, un avion de reconnaissance anglais survola la baie presque en rase-mottes. Il ne put rien discerner du contenu des bateaux; il observa seulement qu'ils arboraient des croix gammées : il en conclut que les occupants étaient des notables S.S qui tentaient de s'enfuir. Comment en douter puisqu'il s'agissait, à côté des trois autres, de l'un des plus beaux fleurons de la marine marchande allemande, le « Cap Arcona » ? Pour les aviateurs britanniques, le doute ne fut absolument plus possible lorsque la D.C.A du « Thielbeck » et de l'« Athen » ouvrit sur lui un feu nourri. L'avion s'esquiva sans mal, regagna sa base, où l'équipage rendit compte de ses observations. Quelque temps après, une escadrille de chasseurs bombardiers prenait l'air et fonçait sur la baie. A 14h30, la première bombe de 500 livres tomba entre le « Cap Arcona » et le « Thielbeck ». Mais les suivantes firent mouche. En vingt minutes, le « Thielbeck » sombra. Les aviateurs s'acharnaient sur les paquebots à la roquette incendiaire. Le « Deutschland » sombra à son tour en flammes : il était beaucoup plus au large; il n'y aura aucun survivant. Deux ou trois bombes anglaises frappèrent le « Cap Arcona » en son milieu. Elles furent d'une puissance telle que le grand bâtiment sembla foudroyé :

Plusieurs incendies s'allumèrent et le feu se propagea avec une vitesse extraordinaire. Quand les déportés français et belges parvinrent à sortir de leurs cabines, il était déjà trop tard. Certaines issues avaient été bloquées par l'explosion, les coursives étaient envahies par la fumée. Les autres portes étaient férocement comprimées par la foule qui tentait de s'enfuir vers l'entrepont. Soudainement, les mitrailleuses des S.S qui était encore à bord ouvrirent le feu. La pression sur les portes fut alors double : à l'extérieur, c'était le feu des armes, à l'intérieur celui de l'incendie qui ne cessait de gagner du terrain. Peu à peu, le paquebot se coucha sur le flanc : il ne sombra pas car sa largeur était supérieure à la profondeur de la baie en cet endroit. Un petit nombre de déportés purent ainsi sortir par les hublots de bâbord. Parmi eux, certains moururent. D'autres survécurent encore dans l'espérance de quelque miracle 277  .

      Cent cinquante hommes environ s'en tirèrent, dont onze Français 278  . Pendant des semaines et des mois, la mer rejeta les corps des victimes de la catastrophe, la majorité sur les plages occidentales et méridionales de la baie de Lübeck qui deviendront zone d'occupation britannique, mais aussi sur la côte orientale et septentrionale qui appartiendra à la zone soviétique. Au fil du temps, les cadavres furent inhumés dans des cimetières spéciaux autour de monuments commémoratifs érigés tout au long de la côte de la baie de Lübeck. Edouard Bonnefoy, lui, décéda le 3 mai à 15h15. Il fut tué par une poutre enflammée en essayant de se sauver du « Cap Arcona » 279  . Arrivé à terre, un rescapé du « Cap Arcona », Bertrand Albert, reconnut le corps de Bonnefoy. Selon ses dires, il était vêtu d'un veston bleu-marine en coton, d'un gilet marron chaud en bon état (ce gilet lui avait été remis par un Belge) et d'un pantalon de couleur foncée avec une bande blanche aux genoux; il était chaussé de « galoches » dont le dessus était en toile; sa moustache était rasée, ses cheveux coupés en brosse; il ne présentait aucune blessure apparente et son visage paraissait calme 280  . Il fut, comme d'autres victimes, inhumé au cimetière de l'hôpital civil de Neustadt, à trente-cinq kilomètres de Lübeck 281  . Les conditions, dans lesquelles il fut enterré, ne purent être précisées. Selon le rescapé Bertrand, des renseignements sur le sort tragique de Bonnefoy auraient certainement pu être demandés au capitaine Blum, fils de l'ancien président du Conseil. Celui-ci avait visité le camp de Neuengamme : à l'infirmerie du camp, il aurait trouvé la liste de tous les déportés embarqués sur les quatre bateaux et l'aurait remise aux autorités officielles françaises. Cette liste avait été dressée par le docteur Barraud, médecin du camp 282  .

      Deux autres préfets français périrent dans le naufrage du « Cap Arcona » au moment de la débâcle nazie : Jacques-Félix Bussière, préfet régional de Marseille et Louis Dupiech, préfet de l'Aveyron 283  .

      

BUSSIERE (Jacques-Félix) et DUPIECH (Louis).

      Les survivants de la tragédie de Lübeck 284  ne comprendront jamais comment pareille erreur avait été possible. Pourquoi donc ce massacre des tout derniers jours de guerre en baie de Lübeck ? Les ordres généraux communiqués aux bases aériennes précisaient expressément qu'au cours de leurs missions, il convenait d'exclure toute attaque de bâtiment arborant pavillon de la Croix-Rouge ou pavillon blanc. La nuit, un tel bateau devait être éclairé. Or, les quatre bateaux de la baie de Lübeck ne furent jamais éclairés la nuit, et le jour, les drapeaux rouges à croix gammée ne cessèrent jamais de claquer au vent de la Baltique. Pour les reconnaissances britanniques, il ne pouvait donc s'agir que de bâtiments chargés de S.S en fuite vers la Norvège encore occupée.

      Etait-il dans l'intention des responsables S.S de la dernière heure d'envoyer par le fond les pitoyables cargaisons de la baie de Lübeck ? Il n'est possible aujourd'hui, ni de l'affirmer, ni de l'infirmer. Il reste que le préfet Bonnefoy périt le jour même où les Alliés, marchant de victoire en victoire, devaient briser les fers de la servitude et restituer à leur Patrie ceux qui sacrifièrent leur vie pour elle.


CONCLUSION

      Tel fut l'itinéraire de ce préfet résistant 285  . Brusquement le sort avait mis Edouard Bonnefoy face aux risques, aux responsabilités, aux menaces. Il mesura vite leur poids et les périls ; pourtant, il ne se trouva ni désarmé, ni défaillant. Les problèmes les plus critiques se posèrent à lui. Il lui fallut alors les résoudre sans délai d'un mot, d'un geste, d'un ordre, d'un exemple qui l'engageait implacablement et dont la vie allait dépendre.

      Le préfet Bonnefoy sut faire front à l'ennemi. Il le fit avec fermeté, et l'hostilité à l'Allemand fut pour lui une règle constante de sa conduite administrative. Aussi, évoquant sa mémoire, Jules Moch, ministre de l'Intérieur, voulut en 1948 souligner quelle leçon nous donne sa vie et sa mort. L'action d'Edouard Bonnefoy est exemplaire à double titre. D'abord elle montre que l'« on n'est jamais obliger de prêter la main à des crimes en servant de près quelque pouvoir que ce soit, de nier par son soutien actif ou passif des convictions fondamentales », que « dans la fonction publique, on peut toujours se mettre à l'abri des compromissions, au prix de quelque courage, à l'appui d'un clair discernement 286   ». Dans des circonstances politiques extrêmement difficiles, Edouard Bonnefoy a su garder un certain pouvoir qui le rendit capable de ne pas subir totalement les contraintes qui pesaient sur lui, mais au contraire, de tenter de desserrer l'étau de la nécessité sociale et de mettre un peu de jeu dans les rouages de la machinerie étatique. L'attitude de Bonnefoy prouve que « dès que l'homme a décidé en lui-même de résister, alors il sait trouver des moyens d'agir et de peser sur l'événement.  C'est le refus de s'accommoder de l'injustice qui rend la résistance possible ; et de même, c'est le consentement à l'injustice qui rend la collaboration nécessaire 287   ». En montrant qu'il était possible de refuser l'inacceptable, Edouard Bonnefoy prive de toutes justifications les fonctionnaires qui ont accepté de collaborer, en faisant valoir qu'il leur était impossible de faire autrement.

      L'action d'Edouard Bonnefoy est également exemplaire parce qu'elle montre que, contrairement à l'idée reçue, la résistance armée n'est pas la seule possible. C'est pourtant la seule que notre mémoire collective a retenue. Certes, ceux qui ont pris pour eux-mêmes les plus grands risques en choisissant de recourir à la violence pour lutter contre l'occupant, ont donné l'exemple du courage et de l'honneur. Mais force est de constater que la résistance non-violente était tout aussi efficace. A cet égard, Basil Lidell Hart, historien de la Seconde guerre mondiale mais aussi stratège averti, apporte un éclairage qui bouleverse les idées reçues. Aussitôt après la fin de la guerre, il eut l'occasion de recueillir les témoignages des généraux allemands, alors prisonniers de guerre, qui avaient commandé les armées d'occupation en Europe. Il écrit :

Les déclarations de ces généraux révélaient l'efficacité de la résistance non-violente. (...) D'après leurs propres déclarations, ils avaient été incapables d'y faire face. Ils étaient experts en violence et avaient été entraînés à affronter des adversaires qui employaient des méthodes violentes. Mais d'autres formes de résistance les déconcertaient et cela d'autant plus que les moyens employés étaient subtils et secrets. Ils étaient soulagés quand la résistance devenait violente et quand, aux méthodes non-violentes, venaient se joindre des actions de guérilla. Car il était plus facile d'appliquer des mesures sévères de répression contre les deux formes de résistance à la fois 288  .

      Certes, en désobéissant aux lois édictées par les Allemands et appliquées par l'administration française du gouvernement de Vichy, Edouard Bonnefoy n'avait pas réellement conscience d'appliquer les méthodes de la stratégie de l'action non-violente. Cependant, il est légitime d'analyser son activité de désobéissance civile et de sabotage administratif avec la grille de lecture que nous propose les principes de la stratégie d'action non-violente. Son principe essentiel est celui de non-collaboration. Il repose sur l'analyse suivante :

Dans une société, ce qui fait la force des injustices du désordre établi, c'est la complicité, c'est-à-dire la collaboration volontaire ou résignée de la majorité silencieuse des citoyens. Tout particulièrement, ce qui viole le droit, ce n'est pas tant la loi injuste que l'obéissance à la loi injuste. La résistance non-violente vise à rompre cette complicité par l'organisation d'actions collectives de non-collaboration avec les lois et les institutions qui engendrent et maintiennent les injustices 289  .

      Il semble ainsi qu'« il est parfois, dans l'histoire d'un peuple, un moment où, pour sauver ce qui donne son vrai sens à la Nation, on ne peut pas ne pas désobéir à l'Etat 290   ». Pour autant les préfets résistants tel que Bonnefoy ne représentèrent pas la majorité d'un corps préfectoral largement épuré par Vichy (quarante-cinq départs entre juillet et décembre 1940 dont plus de la moitié pour raison d'âge, le reste par suite des décrets du 17 juillet et de la loi du 17 octobre, cette dernière interdisant la carrière préfectorale aux préfets juifs). A la Libération, outre les douze préfets déportés, six préfets ayant servi sous Vichy restèrent en place en raison des services qu'ils avaient rendus à la Résistance. Le reste, trop compromis, subit les effets de l'épuration : trois fusillés sans jugement, trois autres condamnés à mort et quatorze condamnés - dont cinq par contumace - aux travaux forcés, à la prison ou à l'indignité nationale, selon la gravité de leurs activités collaborationnistes, sans compter les trente préfets rayés des cadres par la commission d'épuration du ministère de l'Intérieur ou mis à la retraite d'office 291  .

      Dans un contexte dur et éprouvant, des hommes issus d'une même matrice, la préfectorale, marchèrent dans des directions opposées : quelques-uns allèrent aux devants des dangers, les autres aux compromissions toujours plus grandes avec l'ennemi. Il fallait survivre et le monde n'est pas fait de héros.

      Mais une question se pose aujourd'hui : « Si demain, par malheur, tout devait, comme ce fut le cas en 1940, se détraquer au sommet de l'Etat, des fonctionnaires, incarnant le refus de la soumission aveugle, se lèveraient-ils dans les coursives du pouvoir et choisiraient-ils l'honneur de ne pas servir n'importe quoi et n'importe qui ?  292  ». Cette interrogation, c'est en fait celle que posait Hannah Arendt, en conclusion de son analyse du procès d'Eichmann, « une question morale cruciale et de tous les temps : la nature et le mécanisme de la faculté de jugement de l'homme » :

      Nous exigeons, nous, qu'un être humain soit capable de distinguer le bien du mal même lorsqu'il n'a, pour le guider, que son propre jugement, et que ce jugement se trouve être en contradiction avec ce qu'il croit être l'opinion de son entourage. Cette question est cruciale parce que nous savons que les rares hommes qui ont été assez arrogants pour ne se fier qu'à leur jugement personnel n'étaient pas nécessairement ceux qui ont continué à vivre selon l'ancien système de valeurs, ni ceux qui étaient guidés par des principes religieux. [...] Les rares hommes qui étaient encore capables de distinguer le bien du mal ne le faisaient que sur leur propre initiative, et librement. Ils ne pouvaient respecter les règles qui leur auraient permis de ranger dans telle ou telle catégorie les cas particuliers qu'ils étaient amenés à affronter. Ils devaient juger par eux-mêmes chaque cas à mesure qu'il se présentait ; car il n'y a pas de règles pour ce qui est sans précédent. Les hommes de notre temps sont troublés par ce problème de la faculté de jugement de l'être humain 293  .

      A la question « Qu'aurions-nous fait, que ferions-nous, que ferons-nous ? », Claude Erignac, alors préfet de Meurthe-et-Moselle, apportait la réponse suivante :

Dans l'histoire des hommes et des nations, de tous les hommes et de toutes les nations, nous savons bien que des monstres existent. Mais nous savons aussi qu'ils sont trop peu nombreux pour être véritablement dangereux et que le danger vient en réalité des hommes et des femmes ordinaires, de chacun d'entre nous, prêts à croire et à obéir sans discuter. Nous devons donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre autrement que par la raison. Et puisqu'il est difficile de distinguer les vrais et les faux prophètes, ne suivons pas les prophètes. (...) Il me semble que c'est une réponse à la question que se posent, ou que doivent se poser tous ceux qui, comme moi, ont des responsabilités d'Etat 294  .

      Il apparaît ainsi que si des événements comparables à ceux que connut la France de 1940 à 1944, venaient à se reproduire, la priorité devrait être à la lucidité et au courage contre la passivité, la docilité et l'obéissance aveugle.


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