La loi sur le revenu minimum d'insertion ( RMI ) a été votée par le parlement pour la première fois le 1er décembre 1988 et a été renouvelée le 29 juillet 1992. Cette nouvelle loi est « relative au RMI et à la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale et professionnelle. » C'est une nouvelle étape dans la lutte contre l'exclusion, dans le combat pour l'insertion, pour la dignité de l'homme et pour une société plus solidaire dans laquelle nous sommes tous engagés. Actuellement, le nombre de chômeurs en France s'élève à 3,3 millions et celui de RMIstes à 1,7 million. Depuis sa création, 3,4 millions de personnes sont entrées dans ce dispositif, 2,3 millions en sont sorties. Certes, à côté de ceux insérés de nouveau dans le monde du travail, près de 100 000 allocataires sont restés dans ce système depuis sa première année d'existence. Ceux-là sont aujourd'hui, pour la plupart, très éloignés de la société. En dix ans, plus de trois millions de personnes sont passées par le RMI. Ils représentent une catégorie de population en difficulté, et leurs problèmes se situent au coeur de l'actualité comme en témoigne le mouvement des chômeurs de janvier 1998. Or, d'après le préambule de la constitution de 1946, « chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi. »
Le RMI a un triple objectif, à savoir garantir un revenu minimum par une allocation différentielle, permettre l'accès à des droits sociaux, et proposer l'insertion.
Il est nécessaire de préciser les principales dispositions relatives à l'allocation du RMI, au contrat d'insertion et à l'insertion sociale et professionnelle.
L'assistante sociale est l'interlocuteur privilégiée des bénéficiaires du RMI ; elle fait partie de l'organisme instructeur chargé d'une double mission.

Le contrat d'insertion met en relation les bénéficiaires du RMI avec les agents de la politique publique : Le bénéficiaire s'engage à participer aux actions de l'insertion tandis que la collectivité s'engage à permettre au bénéficiaire de mener son projet d'insertion. Le contrat est élaboré entre l'allocataire et le service instructeur, dans les 3 mois suivant l'ouverture du droit. Une fois signé par l'allocataire, le contrat est transmis à la commission locale d'instruction (CLI) qui l'examine et son président le signe. A chaque renouvellement, la CLI donne son avis sur la mise en oeuvre du contrat. La révision du contrat peut être envisagée à la demande de l'intéressé, de la CLI ou du préfet.
Quant à l'insertion sociale et professionnelle, elle se caractérise par des actions diverses. Il s'agit d'actions d'évaluation, d'orientation, de remobilisation, des activités d'intérêt général ou des emplois. Ce sont également des actions permettant l'accès à un logement, le relogement ou l'amélioration de l'habitat, sans oublier des activités ou des stages visant à acquérir ou améliorer des compétences professionnelles. Enfin, il existe des actions visant à faciliter l'accès aux soins.
Il existe quatre conditions générales d'accès au RMI.
La politique publique qu'est le RMI présente des aspects très divers et les acteurs ne les appréhendent pas toujours de la même façon. Les bénéficiaires de cette allocations ne constituent pas une catégorie homogène, ils sont dans nue situation de plis ou moins grande désaffiliation selon les cas. C'est pourquoi nous nous proposons d'en analyser les interactions par le biais du support méthodologique que sont les entretiens. L'objectif poursuivi est de déterminer le rapport éventuel des personnes interrogées avec le dispositif du RMI. Plus précisément, le but recherché est d'analyser le système des interactions entre le RMI et les RMIstes.
Dans une collectivité qui accorde une valeur à l'individu selon son statut social, son emploi et son pouvoir d'achat, la position des bénéficiaires du RMI est délicate. Ils représentent une catégorie stigmatisée de la collectivité, ils symbolisent les pauvres, mais ne constituent pas une catégorie homogène. Ces individus ne partagent que le fait d'être sans emploi et de subir une certaine désaffiliation. Cependant, tous ne réagissent pas de la même façon face à ce dispositif, ils ne le conçoivent ni ne l'utilisent de la même manière. Ces réactions différentes sont suscitées par des rapports distincts au dispositifs, c'est-à-dire l'identification à des normes collectives acceptées par l'acteur. Les variables biographiques, le parcours biographique, la socialisation primaire et secondaire influencent le mode de pensée des acteurs. Leur vécu induit une certaine propension à construire une définition des politiques publiques qui les concernent directement. Ces parcours biographiques déterminés et l'aspect psychologique contenu dans chaque acteur aboutissent à une perception de problèmes différenciés selon une vie sociale, une insertion plus ou moins grande. En fait, la question est de savoir quelles sont les normes intégrées par les acteurs et comment ils peuvent s'insérer dans la collectivité, quel est le degré de désaffiliation de ces acteurs stigmatisés. En fait, la question est de savoir comment les acteurs réagissent face à cette politique publique qui les concernent directement selon leur socialisation et leur appartenance à la collectivité.
La stigmatisation peut être considérée comme le fait d'être socialement marqué, socialement à part. Cette stigmatisation peut être subie, elle peut-être construite par les autres, mais dans le même temps, elle peut être construite par l'acteur lui-même. Il peut construire sa propre stigmatisation, en considérant qu'il ne fait plus partie du monde "normal". Cette notion pose la question de la socialisation.
Selon Durkheim 1 , la socialisation assure l'ensemble des mécanismes par lesquels les individus font l'apprentissage des rapports sociaux entre les hommes et assimilent les normes, les valeurs et les croyances d'une société ou d'une collectivité. On distingue la socialisation primaire, ou socialisation de l'enfant, et les socialisations secondaires, processus d'apprentissage et d'adaptation des individus tout au long de leur vie. La rupture de la socialisation, en lien avec la désaffiliation ou rupture des liens sociaux, est caractérisée par l'anomie et la déviance. L'anomie est l'état dans lequel il y a carence ou déficience de règles sociales, communément acceptées, de sorte que les individus ne savent pas comment orienter leur conduite. La déviance est l'écart durable par rapport aux normes socialement établies, pouvant susciter la réprobation de l'entourage, plus généralement de la collectivité. Cependant, la déviance participe au changement social. Elle pose la question du jugement par les autres.
Cette enquête se base sur 14 entretiens. Cette analyse doit donc prendre en compte l'étude des interactions. L'interprétation des variables se base alors sur les théories de Goffman 2 . Celui-ci décrit l'interaction comme « la classe des avènements qui ont lieu lors d'une présence conjointe et en vertu de cette présence conjointe ». Elle est faite de regards, de gestes, de postures et dénoncé verbaux que gens que chacun injecte, intentionnellement ou non, dans la situation où il se trouve. Ce sont là les signes externes d'une orientation et d'une implication, état d'esprit et du corps que l'on considère rarement en fonction de l'organisation sociale où elles s'insèrent. L'acteur tente d'affirmer une image de lui-même consistante et conforme aux normes sociales. La maîtrise du code rituel de l'interaction de face à face mesure donc l'intégration des normes sociales et le degré de désaffiliation de l'acteur.
L'interprétation de ces résultats doit s'expliquer par les caractéristiques des acteurs, par leur parcours biographique 3 . Dans l'attitude naturelle de la vie quotidienne, nous sommes concernés par certains objets qui se découpent dans le champ admis tel quel d'autre objet expérimentés au préalable, et la fonction de l'activité sélective de notre esprit est de déterminer quelles caractéristiques particulières de tels objets sont individuels et lesquelles sont typiques. Lorsque j'affirme qu'un élément du monde est pris tel quel, je le fais parce que c'est dans ces circonstances particulières je me suis intéressé à ce sujet en le considérant comme pertinent. L'Homme se trouve, à chaque moment de sa vie quotidienne dans une situation biographiquement déterminée, c'est-à-dire dans un environnement physique et socioculturel qu'il a définit. Il y occupe une position, non seulement en termes d'espace physique et de temps extérieur ou de son statut et de son rôle à l'intérieur du système social, mais aussi de position morale et idéologique. Dire que cette définition de la situation est déterminée biographiquement revient à dire qu'il a une histoire ; c'est la sédimentation de toutes les expériences humaines antérieures, organisée dans les acquis habituels de sa réserve de connaissances disponibles, et comme tel son acquis personnel à lui donné et à lui seul. Cette situation biographiquement déterminée inclut certaines possibilités d'activités futures tant pratiques que théoriques qu'on appellera en bref le dessin à disposition. C'est ce but qu'on se fixe qui définit les éléments parmi tous les autres contenus dans telles situations qui sont pertinents pour celui-ci. Ce système de pertinence détermine à son tour quelques éléments doivent constituer le substrat de typification généralisant, quels traits de ces éléments doivent être choisis comme caractéristiques typiques, et quelques autres comme particuliers et individuels, c'est-à-dire, à quelle distance nous devons nous enfoncer en horizon ouvert de la typicalité. Les desseins à disposition dépendent de motifs, qui recouvrent deux ensembles de concepts différents. Les motifs en vue de signifient la situation, la finalité qu'on veut obtenir par l'action entreprise. Du point de vue de l'acteur, ce motif se réfère à son futur. Schütz utilise l'exemple d'un meurtrier qui veut obtenir à l'argent de sa victime. D'un autre coté, les motifs parce que se réfèrent à l'expérience passée de l'acteur, qui l'a déterminée à agir comme il l'a fait. Ce qui est motivé est le projet de l'action de l'acteur. Schütz utilise l'exemple du meurtrier motivé pour ce méfait parce qu'il a grandi dans tel ou tel environnement et qu'il à telle ou telle expérience. Ces variables expliquent la construction de la définition du RMI par l'acteur concerné. Afin de résumer le schéma de Schütz, nous pouvons expliquer que la situation biographiquement déterminée de l'acteur lui assure des dessins à disposition qui lui font considérer certains problèmes à résoudre comme pertinents ; on peut ainsi construire une typification. Les dessins à disposition de l'acteur dépendent de la position de l'acteur dans les sphères de connaissance. L'acteur connaît directement un thème dans son monde familier. La qualité des connaissances est décroissante plus on s'éloigne du mode familier. Pourtant, dans le cas qui nous intéresse, chaque acteur est en prise directe avec la politique publique du RMI. Le système de Schütz nous servira seulement de base.
Comme nous l'avons exprimé précédemment, les personnes que l'on appelle couramment RMIstes peuvent se regrouper en trois types que nous avons construits après étude des entretiens, types qui peuvent s'interpréter par des « motifs parce que » et des « motifs en vue de ».
Cette recherche est une construction basée sur quelques hypothèses de départ que nous avons déterminées. Nous voulons vérifier si :
Avant toute chose, nous devons garder à l'esprit que les personnes interrogées se situent toujours dans des rites d'interactions qui les obligent à faire tout leur possible pour garder la face.
Afin d'étudier les résultats de l'enquête, il a été réalisé une grille de lecture. Il a tout d'abord été considéré le mode de saisie du monde de l'acteur, la façon dont il considère les éléments qui l'entourent (mode égocentré, mode industriel, mode civique). Il a été ensuite pris en compte le degré de connaissance des éléments du dispositif du RMI. ces deux variables permettent de constater la définition du RMI construite par l'acteur et le rapport qu'il entretient avec cette politique publique. De plus, il a fallu s'intéresser aux variables socio biographiques des acteurs afin de comprendre leur parcours biographique et leurs dessins à disposition. Enfin, les motifs en vue de ont été considérés pour expliquer les perspectives d'avenir des acteurs.
Il a été possible, par relations, d'entrer en contact avec deux assistantes sociales travaillant chacune dans une Maison du Rhône (MDR). Trois entretiens ont été réalisés à Vaulx-en-Velin et quatre à Vénissieux. Ces assistantes sociales ont accepté de m'aider en sélectionnant des personnes intéressantes par leur diversité. Une fois les personnes choisies, elles les ont contactées, en leur expliquant simplement qu'il s'agissait d'un entretien avec une étudiante. Elles se sont aimablement chargées de prendre les rendez-vous, en fonction de la disponibilité de chacun. Tous nous ont répondu avec confiance, mais nous ne pouvons être certaines de l'exactitude de leurs récits, essentiellement en raison de l'importance pour eux de garder la face vis-à-vis de nous. Nous avons pu remarquer leur satisfaction de s'exprimer sur leur vie et de leurs difficultés. Les autres entretiens ont été réalisés grâce à MACADAM JOURNAL.
Il convient tout d'abord d'étudier les résultats de l'enquête, la typologie constituée, puis d'interpréter ces résultats.

I - Les résultats de l'enquête : une typologie des bénéficiaires du RMI.
Cette enquête sociologique se base sur quatorze entretiens classés en trois types. Ces trois types correspondent à des systèmes de compréhension, des constructions de définition de la politique du RMI, et des modes de saisie différents. Il s'agit de la logique d'assisté, de la logique fataliste, et de la logique citoyenne.
Chaque acteur construit sa propre définition du RMI, c'est à dire une politique publique ou un dispositif social et financier, dont il bénéficie. Ces définitions et leurs conséquences s'inscrivent cependant dans une certaine proximité avec celles d'autres acteurs. Ces acteurs types ont en commun d'appréhender le monde qui les entoure de la même manière. Il y aurait donc trois sortes de constructions de définition du RMI correspondant à des logiques déterminées. Pour créer ces regroupements, seuls les traits les plus saillants des entretiens ont été pris en compte, ainsi que les relations personnelles avec les acteurs quand cela a été possible (en particulier pour déterminer la part de véracité dans leurs propos).
La construction de la définition de la politique publique en question est importante puisqu'elle permet d'aborder la question des liens sociaux. En effet, la population étudiée n'est pas un groupe homogène. Il n'est pas constitué sur des croyances communes ou des valeurs communes, mais sur le fait que ces individus ont perdu leur statut de travailleur. Ils se distinguent du reste de la population par le fait qu'ils ne perçoivent plus de revenus fixes sous la forme de salaires, alors qu'ils vivent dans un monde fondé sur la valeur du travail et l'exaltation de la communauté. Il se pose dans ces conditions le problème de l'exclusion, de la stigmatisation et de la désaffiliation.
Le concept d'exclusion peut être défini de deux manières différentes : l'exclusion peut être l'acte de chasser quelqu'un d'un endroit où il avait précédemment sa place ou de le priver de certains droits, et dans un deuxième sens, l'exclusion peut être le fait de tenir un individu à l'écart en lui interdisant un accès 4 . Dans le cas du RMI, l'exclusion ressentie par les acteurs types cumule ces deux définitions. En effet, l'endroit d'où l'individu est chassé est symbolique dans le sens où il s'agit de la sphère de la reconnaissance et du travail. Il est chassé par le chômage. De plus, il peut lui sembler que son statut de bénéficiaire du RMI lui interdit l'accès à un véritable travail rémunéré du fait de la stigmatisation qui lui est attachée. L'exclusion entraîne la désaffiliation. La désaffiliation est définie par Robert Castel comme la rupture par rapport aux réseaux d'intégrations primaires (appartenance communautaire), la dissociation du lien social, ce qui pose le problème de la protection de l'individu par rapport à la société et à lui-même 5 .
Ce sont ces rapports différenciés que je vais tenter d'étudier à l'intérieur des trois types appelés ici logiques d'assisté, fataliste et citoyenne, afin de comprendre la construction de la définition d'une politique publique. Cette construction est en effet essentielle pour interpréter la présence ou l'absence des résultats de la politique publique.
La logique d'assisté est représentée par les entretiens n° 1, n° 9 et n° 11.
L'acteur type de la logique d'assisté appréhende le monde qui l'entoure selon un mode de saisie particulier, le mode « égocentré » et construit une définition du RMI partielle, il n'en connaît pas toutes les composantes. Son système de compréhension l'incite à envisager cette politique publique comme un devoir d'assistance de la collectivité. Le mode de saisie du monde de type « égocentré » implique une vision partielle du monde qui entoure l'acteur et une focalisation sur des problèmes personnels. De ce fait, l'acteur bénéficiaire du RMI, qui construit sa propre définition du dispositif, ne parvient pas à envisager le RMI dans sa globalité. Ses attentes sont donc inévitablement contrariées par les faits concrets et conduisent à une exclusion vivement ressentie et à une désaffiliation prononcée.
L'acteur type de la logique d'assisté est persuadé que son statut de bénéficiaire du RMI l'exclut des possibilités d'un retour à un travail réel et rémunéré et de la sphère de la reconnaissance. C'est dans cette optique que l'acteur type connaît une contrariété des normes ce qui le conduit à une certaine forme d'anomie. En effet, il revendique des liens forts avec la collectivité qui doit assurer sa subsistance, mais, en même temps, il revendique son individualisation. De ce fait, l'acteur obéit à des normes collectives et à des normes individuelles qui s'opposent. Cette contrariété empêche l'acteur type de comprendre un système global. Seul l'intérêt personnel importe à ses yeux, une application de politique publique doit donc être individualisée. L'application de la politique publique qu'est le RMI ne peut donc être efficace.
La logique d'assisté implique un mode de saisie particulier que j'ai appelé mode égocentré, une connaissance très faible du dispositif du RMI, et une définition incertaine de cette politique. Ce mode de saisie du monde est centré sur l'individu et son cercle personnel. Seul le contenu financier du dispositif du RMI est connu de l'acteur type, et il construit une définition partielle de la politique publique. Selon cet acteur, la collectivité a le devoir d'assurer sa subsistance sans aucune contrepartie.
Les acteurs s'inscrivant dans la logique d'assisté appréhende le monde qui les entoure selon un mode de saisie particulier que j'ai arbitrairement choisi de nommer le mode « égocentré ». Globalement, les acteurs de la logique d'assisté appréhendent tous le monde environnant de façon égocentrée, sans tenir compte des éléments de causalité extérieurs à leur propre vie ou à leur propre cercle relationnel. La dynamique des entretiens est toujours la même : l'acteur n'utilise que le « je », il ne prend pas en compte la Cité.
Le mode de saisie « égocentré » s'applique à un acteur dont les repères ne font référence qu'à lui-même. Il n'y a aucune référence au monde extérieur à sa personne ou à son environnement très proche. Ainsi, il ne faut pas comprendre la notion « égocentrée » au sens propre du terme, mais comme une fixation de l'acteur sur son propre monde sans aucune prise en compte explicite d'autres systèmes de pensée. L'intérêt général n'a aucune importance à ses yeux : « Le fait de toucher le RMI ne vous a jamais incité à ne pas chercher de travail ? Là non parce que c'est un travail fixe, longue durée ; sinon je ne veux pas être méchante mais il vaut mieux rester au RMI. Si c'est pour toucher un salaire équivalent au RMI....j'sais pas mais... » (entretien n° 1). Il ne conçoit pas que les institutions ne s'intéressent pas directement à lui : « puisqu'ils s'occupent pas comme il faut de moi, je préfère m'occuper réellement de moi plutôt que de continuer à faire semblant de chercher du travail avec leurs trucs » (entretien n° 9). L'acteur ne saisit le sens d'une politique publique, il ne voit pas l'intérêt des autres. Cet acteur a besoin de constater concrètement les effets d'une action globale sur sa propre vie.
L'acteur ne conçoit pas que l'action mise en oeuvre ne s'applique pas directement à son cas particulier, il estime que « ils en ont rien à foutre de nous » (entretien n° 11). L'acteur ne conçoit pas le RMI comme une politique d'ensemble, il a la conviction que ses besoins ne sont pas pris en compte : « Moi je dis, il faut s'occuper individuellement des gens. Tous les services sociaux, c'est des... bref, assistante sociale, c'est un grand, ou gros je sais pas, mot. Les assistantes sociales, elles savent bien ce qu'elles sont. Elles disent : vous avez le minimum garanti, elles ne parlent que d'un minimum garanti. On ne peut rien faire » (entretien n° 9). L'acteur de l'entretien n° 9 utilise souvent le terme « masquage » pour montrer que l'Etat ne prend pas ses responsabilités, qu'il ne remplit pas son obligation d'assistance et qu'il fait semblant de s'intéresser aux personnes en difficulté. Cette idée est partagée par l'acteur de l'entretien n° 1 : « ils ne s'occupent pas de nous, ils nous filent l'argent et après "débrouillez-vous", ils ne font même pas des contrôles, ils s'en foutent il y a 36000 chômeurs alors ils s'en foutent, ils sont habitués maintenant un chômeur de plus ou de moins il y en a autant ». L'acteur de la logique d'assisté exige une action au cas par cas, il n'envisage pas le RMI dans sa globalité. Il considère le RMI comme la forme moderne du devoir d'assistance féodal où la collectivité a le devoir de s'occuper de ses indigents sans aucune contrepartie. Son monde n'est que sectoriel, il ne se réalise pas dans un monde basé sur l'échange.
La politique publique qu'est le RMI devient un dû, une obligation de prise en charge. Ce mode de saisie s'applique à un acteur qui croit que l'Etat, ou le gouvernement, ou les autres personnes, doivent assurer sa subsistance. Le dispositif du RMI n'est pas considéré comme une politique publique, mais comme un devoir d'assistance de la part des autres. Ceci n'est pas exprimé explicitement, mais transparaît au fil de l'entretien : « Mais l'assistante sociale m'a beaucoup aidée pour ça, elle m'a fait des aides ; bon c'est vrai que c'est embêtant de toujours venir voir les assistantes sociales mais bon elles sont là pour ça » (entretien n° 1), ou bien « ils devraient tous couper, tout, et après, ils verront bien la misère telle qu'elle est. Là, ils prendront bien en charge les gens. Parce que là, il n'y a pas de prise en charge. C'est pas possible » (entretien n° 9), ou encore « j'ai cotisé à la sécurité sociale, j'ai cotisé au ASSEDICS, tout le monde cotise pour quoi que ce soit et en retour on nous donne un pauvre truc, en guise de remerciements, je trouve pas ça tout à fait, pas normal » (entretien n° 11). De par sa conception de la société, l'acteur estime qu'il revient à l'Etat ou à la collectivité d'assurer sa subsistance intégralement en cas de problème. Aucune contrepartie ne doit être exigé et les effets de l'action doivent être performants puisque celle-ci s'applique à sa situation.
L'acteur discute de l'efficacité de l'action d'assistanat (selon ce mode de saisie) mise en oeuvre et la critique totalement, il n'en perçoit que très peu les avantages. Il met en cause les montants des allocations et l'efficacité des politiques de réinsertion comme le démontre l'exemple suivant: « Pour revenir au RMI, tu penses que c'est bien mais pas suffisant ? Exactement, surtout quand il y a des enfants ils devraient l'augmenter. En plus ils déduisent tout, encore ils nous laisseraient le RMI au montant fixe mais les allocations familiales sont comprises dedans, 2600 francs vous imaginez ? Bon d'accord il y a l'allocation familiale et l'allocation jeune enfant mais on touche pas non plus des millions ; en tout ça fait 4000 et quelques francs, ça fait même pas un salaire, ça fait même pas un SMIC, alors déjà avec le SMIC ça fait juste... » ou encore : « au niveau de l'insertion ils n'aident pas du tout car en 3 ans ils ne nous ont rien proposé. Ils ne nous ont jamais proposé de formation ni quoi que ce soit, c'est bien à nous de chercher en fait. Ils nous donnent de l'argent et "débrouillez-vous avec çà". Ils ne nous envoient même pas à des rendez-vous avec la mission locale » (entretien n° 1). Les exemples sont nombreux : « un minimum pour vivre, aux dernières statistiques c'est 3500 francs par mois, par personnes, alors avec 2100 francs... au moins 3500 par mois, parce que les statistiques c'est 3500, au moins 3500 francs par mois pour vivre un peu mieux, parce que avec 2100 francs on ne vit pas » (entretien n° 11), etc.
Le mode de saisie « égocentré » caractérisé par une vision partielle de la société et une forte critique du RMI conditionne une certaine définition de cette politique publique.
Le degré de connaissance des représentants de la logique d'assisté est très faible. Le dispositif du RMI tel que nous l'avons présenté en introduction n'est pas pris en compte et l'Etat est représenté comme l'entité ayant l'obligation de prendre en charge toutes les personnes en difficulté sans aucun critère distinctif. De ce fait, la définition de cette politique devient incertaine. Ainsi, le RMI n'est plus perçu comme une aide financière, mais comme un moyen d'obtenir du travail ce qui explique la critique qui en est faite.
Le représentant de la catégorie de logique d'assisté ne parle pas spontanément du dispositif du RMI et des rapports qu'il peut avoir à son encontre, mais par contre, il parle très librement de sa vie quotidienne, même n'ayant aucun rapport avec le RMI : «Comment se sont passées tes démarches pour le RMI ? L'assistante sociale a été très sympa elle m'a beaucoup aidée. En plus çà a été très dur pour moi j'avais 23 ans au chômage. En fait j'ai été battue par le père de ma fille, j'ai été 6 mois à l'hôpital à Lyon et j'ai fait 3 mois de coma. J'ai fait 6 mois dans un fauteuil roulant, parce qu'en fait j'ai eu 13 coups de couteau dans les reins maintenant il est en prison le père de ma fille. L'assistante sociale m'a bien aidée moralement mais aussi pour les papiers ; c'est vrai que çà n'allait pas, j'avais encore des souvenirs, des petits moments de passage ou çà n'allait pas du tout, je lui ai parlé, elle m'a beaucoup aidée » (entretien n° 1). Les thèmes principaux des entretiens réalisés ne concernent pas directement le RMI. Ainsi, par exemple, l'acteur de l'entretien n° 9 invoque souvent le nom de Dieu, et lui consacre toute son attention, comme lorsqu'elle indique que : « je le fait pour Dieu. Je fais tout pour Dieu, tout ce que je fais, je le fais pour Dieu, et lui, en échange, il me récompense, ou bien il me récompensera plus tard ». De plus, quand l'acteur discute du dispositif en lui-même, il n'aborde que des points de détails qui sont cependant énormément importants à ses yeux. Dans cette optique, l'acteur de l'entretien n° 11 évoque essentiellement le point de vue financier et la question des relations avec les assistantes sociales : « de toute façon, les meilleures AS sont les assistantes sociales de quartier parce qu'elles sont plus proches du quartier. Elles prennent plus au cas par cas. Elles voient 100 personnes qu'elles connaissent. Les autres, c'est 200/300 personnes par jour, elles peuvent pas suivre ». Cet acteur attribue l'échec du dispositif au système mis en place mais n'évoque jamais les efforts effectués pour parvenir à réaliser l'insertion.
Le degré de connaissance du dispositif de RMI est très faible, comme en témoigne le vocabulaire vague : « Eh bien ça consiste à essayer de nous réorienter dans des trucs » (entretien n° 1). L'acteur, pourtant directement concerné par cette politique publique puisqu'il en bénéficie, ne sait pas vraiment de quoi il parle, il ne cerne pas réellement le problème : « L'Etat, l'Etat, tout ce truc, tous ces trucs, voilà, c'est l'Etat en fait » (entretien n° 9). De plus, l'acteur est incapable de citer quelques-unes des actions mises en oeuvre par le dispositif du RMI. L'acteur croit que les agents sociaux du RMI ont pour obligation de lui trouver un travail: « Moi j 'te dis en 3 ans je n'ai jamais rien fait ; pareil mon mari n'a rien eu par le biais du RMI. Ils donnent l'argent, "débrouillez-vous, quand vous aurez trouvé quelque chose, vous viendrez taper à la porte pour nous dire on n'a plus droit au RMI. Je ne veux pas être méchante mais c'est çà, moi c'est la façon dont je le vois parce que pendant 3 ans ils ne se sont pas souciés de moi, tous les mois ils disaient "voilà elle a droit à tant" » (entretien n° 1). Les acteurs de cette logique, au contraire des acteurs s'inscrivant dans les logiques fataliste et citoyenne que nous étudierons plus loin, ne citent pas spontanément les avantages auxquels ils peuvent avoir accès en tant que bénéficiaires du RMI. Ils ne semblent pas les connaître, ou vouloir les reconnaître, ou bien leurs renseignements sont erronés comme c'est le cas pour l'acteur de l'entretien n° 11. La définition, construite dans le cadre de la logique d'assisté, de la politique publique qu'est le RMI ne peut donc être imparfaite puisqu'en accord avec une vision partielle du monde et une focalisation sur des problèmes personnels.
Le RMI, qui n'est pourtant qu'une aide financière et de possibilités de réinsertion, est perçu comme le cadre d'un organisme d'assistance qui doit aider sur tous les plans. De ce fait, les représentants de ce type critiquent cette politique puisque les résultats ne correspondent pas à leurs attentes : « ils n'aident pas tant que ça ; au niveau de l'insertion ils n'aident pas du tout car en 3 ans ils ne nous ont rien proposé. Ils ne nous ont jamais proposé de formation ni quoi que ce soit, c'est bien à nous de chercher en fait. Ils nous donnent de l'argent et "débrouillez-vous avec ça". Ils ne nous envoient même pas à des rendez-vous avec la mission locale » (entretien n° 1). Les acteurs sont déçus par l'action du RMI : « on dit que c'est un minimum garanti mais en fait... On nous répond qu'il faut savoir gérer 2000 francs par mois... C'est une honte de dire ça... » (entretien n° 9). L'acteur qui s'inscrit dans la logique d'assisté considère que l'obligation d'assistance n'est pas remplie, que c'est un manque de bonne volonté. Pour cette catégorie, l'absence de fonds ne s'inscrit pas dans une perspective budgétaire globale, les acteurs ne comprennent pas le niveau financier du RMI comme un arbitrage entre différents impératifs mais comme un refus catégorique de la part des « autres » (qui ne sont d'ailleurs pas forcement identifiés) de prendre leur situation particulière en considération. Ainsi, l'acteur de l'entretien n° 11 considère que : « Le RMI c'est une bonne chose en lui même mais c'est pas assez. On peut le monter, pour ça il faut débloquer les biens de l'Etat,10-20% de l'armement. Y'en a pour 2 ans pour la population du RMI et des chômeurs. Il y à l'argent mais on veut pas, c'est un blocage politique, le président... »
L'acteur qui s'inscrit dans la logique d'assisté ne considère pas le RMI comme le moyen, la possibilité de se réinsérer dans une société basée sur le travail et la valeur qu'il accorde, mais comme le fait qu'un organisme, que quelqu'un va faire à sa place. Le bénéficiaire du RMI qui s'inscrit dans une logique d'assisté ne considère le fait de percevoir le RMI comme une transition, ou comme seulement une possibilité. Sa critique de ce système n'est pas basée sur une critique globale de la société actuelle fondée sur la valeur du travail, mais seulement sur les effets insuffisants par rapport à sa situation. La relation qu'entretient l'acteur de la logique d'assisté avec la politique publique qu'est le RMI montrent une désaffiliation incontestable en conduisant inexorablement à une certaine exclusion.
La désaffiliation au sens de Robert Castel a déjà été expliquée. Cette rupture des liens sociaux est extrêmement présente dans le cas de l'acteur type de la logique d'assisté. Il ressent sa condition, son statut, son rôle comme fortement stigmatisé dans un monde où la reconnaissance est primordiale. Il tente alors de refuser cette fatalité, mais ne parvient qu'à provoquer d'avantages de désocialisation. Cette désocialisation ne permet pas une efficacité réelle de la politique publique, qui est considérée par l'acteur comme devant être individuelle alors que la collectivité la considère dans son ensemble.
La logique de l'assistance peut être rapprochée sous certains aspects du monde de l'opinion défini par Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans leur ouvrage De la justification - les économies de la grandeur. En effet, dans le monde de l'opinion les personnes sont toutes susceptibles d'accéder à l'état de célébrité parce qu'elles ont en commun d'être mues par l'amour-propre. « C'est l'amour-propre qui fait leur dignité d'êtres humain. Elles ont même désir d'être reconnues, la passion d'être considérées » 6 . Les bénéficiaires du RMI s'inscrivant dans cette logique ressentent donc violemment le fait de ne plus être « comme les autres », de ne plus être reconnus comme des travailleurs dans un monde fondé sur la valeur du travailleur. Il y a là une contradiction dans leur attitude puisqu'ils estiment que le RMI est un devoir de la part de ceux qui peuvent payer, mais qu'en même temps, ils souffrent de ne pas être reconnu. On peut parler dans ce cas de stigmatisation.
Du fait de l'inadéquation de leurs attentes, de leur définition et de la réalité, les acteurs appartenant à la logique d'assisté se sentent rejetés. Le sentiment d'exclusion, c'est à dire le sentiment de rejet ou de ne pas avoir la place qui revient, est vivement ressenti. Cette exclusion est ressentie vis-à-vis du dispositif en lui-même et du regard des autres. « Le RMI n'aide pas à sortir de la précarité, de l'exclusion même parce qu'on est des exclus, déjà quand on dit "j'suis au RMI : ah t'es pauvre t'as pas de sous", parce qu'on n'est pas à la même hauteur qu'eux... » (entretien n° 1). De plus, la notion d'avenir est absente, et la situation de RMIste est vécue comme un état de fait et non un état de transition. Le fait de percevoir le RMI est vécu comme une différenciation flagrante avec la normalité. La stigmatisation du RMI est ressentie à la fois sous le regard des autres mais, et c'est le fait le plus important, à l'intérieur du bénéficiaire même si l'acteur le nie « Non, c'est plutôt le regard des autres que les autres ont sur moi, parce que moi personnellement euh 2100 francs par mois je n'ai pas eu honte de les toucher, parce que moi j'ai travaillé pour les avoir, mais ça ce limite à ça <blanc> » (entretien n° 11). Le RMIste de la logique d'assisté construit lui-même sa propre stigmatisation. Celle-ci n'existe en effet bien souvent que dans son propre imaginaire puisque ce dispositif, après 10 ans d'existence, est ancré dans les aides aux chômeurs.
Le bénéficiaire du RMI se sent exclu fondamentalement de la sphère de la normalité du fait de sa condition même : « Oui c'est sûr mais on n'est pas obligé de le dire ; mais c'est ce que je vous disais, quand on touche le RMI on est un peu rejeté » (entretien n° 1) et « pour une assistante sociale, t'es tout de suite.... Un RMIste c'est tout de suite une personne à problème. J'ai pas que ça à faire. Les assistantes, les assistantes sociales sont là pour aider, pour les problèmes financiers. On est des personnes à problèmes. On nous propose des problèmes pour des autres problèmes. Ils en ont rien à foutre de nous. On nous reprend d'une main ce qu'on nous donne de l'autre... » (entretien n° 11). Il ressent directement les effets de la stigmatisation. Selon lui, il ne peut avoir une vie normale puisqu'il est à part selon l'opinion des autres, « les gens normaux » : « Par rapport aux autres, il suffit qu'on en parle à son entourage, qu'on touche le RMI, on se fait passer pour un <blanc>, pour un rebut de la société, pour un moins que rien, et pour ni plus ni moins qu'un fainéant, qu'un mec ou la fille qui n'a pas trouvé de travail euh on lui donne ça pour vivre, voilà c'est une gène par rapport aux autres » (entretien n° 11).
Toutefois, le bénéficiaire du RMI de la logique d'assisté se stigmatise lui-même, s'exclut lui-même de la sphère des personnes que nous pouvons qualifier de normaux. En effet, l'acteur de l'entretien n° 11 expose le principe d'une stigmatisation globale : « On se sent exclu à cause du pouvoir de l'argent. Y'en pas le même regard avec les ASSEDICS. On a pas droit au passeport soin, on a juste 1 feuille de soin gratuite mais il y a une gène par rapport au médecin. Le RMI c'est une aide financière mais on donne d'une main pour reprendre d'une autre. On devrait plutôt appeler ça RMV pour Revenu Minimum pour Vivre. On ne peut pas vivre avec 2500 F par mois. Tu touche 5000 balle de SMIC et du jour au lendemain, tu as 2500 F. moi j'y arrive pas, comme beaucoup, y a une perte de la dignité par rapport au système au point de vue matériel, t'as pas de sorties, t'est toujours sur le qui vive pour savoir comment vivre, manger... il faut vivre au jour le jour, faire les courses avec le minimum, t'as pas d'argent de côté, on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve ». Il ne peut plus être reconnu socialement, il ne peut plus se représenter socialement et en souffre énormément. Cette idée apparaît également en filigrane dans l'entretien n° 9.
Ce besoin de reconnaissance apparaît dans cette stigmatisation mais également dans la nécessité de prouver à l'interlocuteur qu'il y a des situations pires que la sienne ou des comportements qui appellent une stigmatisation plus forte. Ainsi, l'acteur de l'entretien n° 1 estime que certains peuvent envier sa situation malgré ses difficultés et que son comportement n'a rien de stigmatisant (malgré des contradictions par la suite) : « Il y en a c'est çà, ils se disent "c'est bon j'ai mon argent je vais dormir" mais moi non ce n'est pas mon but. Moi mon RMI c'était parce que je n'avais pas d'autre solution, il fallait que je touche ça donc j'ai pris ça mais ce n'était pas mon but de toucher le RMI pendant 30 ans comme on dit ». L'acteur ressent viscéralement la nécessité de prouver que son comportement ne mérite pas la stigmatisation, même en tant que bénéficiaire du RMI : « Il y en a même qui arrêtent de bosser pour toucher le RMI. Pour vous dire, il y en a quand même qui arrêtent bosser et qui touchent le RMI. Ils se disent, voilà, j'arrête de bosser, moi je touche 2000 francs par mois, je reste au chaud et je dors toute la journée. Il y en a, il y a plein de jeunes comme ça. Ils préfèrent ça à gratter tout le mois, toucher 5000 balles, donner une grosse partie aux impôts, ils ne sont pas contents » (entretien n° 9).
Dans l'interaction, comme nous le verrons par la suite, l'interlocuteur ressent le besoin de se justifier. Il faut se justifier pour exister au regard de l'interlocuteur : « Moi, je suis quelqu'un de très actif, je ne supporte pas de rester comme ça. Je ne supporte pas de ne rien faire. C'est vrai que moi je fais...je fais du bénévolat et des tas des trucs, mais je préférerais user mon énergie pour rapporter de l'argent pour ma fille » (entretien n° 9). L'acteur de la logique d'assisté veut prouver qu'il n'est pas responsable de sa situation, qu'il ne mérite pas la honte attribuée à sa situation : « Non, question ça j'aurais toujours eu un logement, de quoi me nourrir, je serais toujours arrivé à m'en sortir » et « on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve. C'est à la porté de tout le monde de devenir RMIste, banquiers, médecin, tout le monde » (entretien n° 11).
Le bénéficiaire du RMI dans la logique d'assisté souffre donc de la stigmatisation de sa condition à la fois par le regard des autres subi comme omniscient, et par le RMIste lui-même. Cette omniprésence de la stigmatisation conduit dans une certaine mesure à une forme particulière de désocialisation.
L'acteur type de la logique d'assisté construit sa définition du RMI et ses rapports avec le dispositif exclusivement à partir de lui-même et à travers un mode de saisie du monde particulier qualifié arbitrairement « d'égocentré ». Le discours au sujet du dispositif du RMI n'est pas rationnellement construit, il est plus de l'ordre de l'affectivité et de l'émotion, ce qui le différencie des autres types. Cet acteur connaît un relâchement des liens sociaux, un relâchement dans le processus d'intégration et de socialisation.
La stigmatisation est accrue dans la mesure ou l'acteur bénéficiaire du RMI ne peut plus jouer son rôle. Du fait de la forte stigmatisation qui caractérise le bénéficiaire du RMI dans la logique d'assisté, celui-ci connaît une certaine désocialisation. Celle-ci est souvent attribuée au dispositif du RMI, bien que l'acteur lui-même détienne une part de responsabilité dans cette désocialisation.
Le bénéficiaire du RMI de la logique d'assisté possède un statut, celui de RMIste, de pauvre ou d'assisté (selon le vocabulaire choisi) qui conditionne un certain nombre de rôles. Le rôle prescrit (le modèle de conduites jugées conformes pour un statut donné, le comportement attendu par l'entourage, le milieu en fonction des normes sociales communément partagées) est confronté au rôle joué (la manière dont chacun interprète son rôle tout en respectant plus ou moins les attentes d'autrui. Les individus peuvent prendre des distances par rapport à leur rôle). Ici, le statut n'est plus celui d'un travailleur dans un monde fondé sur la valeur du travail qui induit le prestige et la valeur des individus. Le rôle attendu d'un individu ayant le statut d'un assisté par les pouvoirs publics ou la collectivité est la recherche du travail, la recherche de l'insertion. Dans le cas de la logique d'assisté, le bénéficiaire du RMI ne répond pas aux attentes de son rôle principal. Il ne cherche pas réellement à s'insérer, à participer au processus d'intégration. La socialisation secondaire est donc imparfaite, l'acteur adulte n'intègre pas forcément les normes sociales.
Le fait que l'acteur type de la logique d'assisté ne remplit pas le rôle attendu par la collectivité, qui consiste à chercher à tout prix à s'insérer de nouveau dans la sphère du travail rémunéré, apparaît clairement dans les entretiens. Ainsi, l'acteur de l'entretien n° 1 ne peut prouver ses recherches concrètes : « A quoi te sert le contrat d'insertion exactement ? - Eh bien ça consiste à essayer de nous réorienter dans des trucs. - Dans des emplois ? - Dans des emplois, dans des CES, dans des contrats de remise à niveau. - Ca se passe comment, ils te donnent des pistes, des adresses ? - Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé ». Dans le même ordre d'idée, l'acteur de l'entretien n° 9 reconnaît qu'elle refuse de remplir son rôle si le travail proposé ne correspond pas à ses attentes : « Je prends n'importe quoi. Non, en fait, pas n'importe quoi, je veux quelque chose qui me plaise. Je ne veux pas faire un boulot qui ne me plaît pas. Je ne veux pas rester dans un bureau triste et tout, si c'est pour rentrer à la maison et ne pas avoir le moral, c'est pas la peine ».
Ce refus du rôle s'inscrit dans une perspective égocentrée, il ne s'agit pas d'une critique du monde dans lequel l'acteur vit. L'acteur type de la logique d'assisté se trouve alors en situation d'anomie. Le concept d'anomie peut se définir par l'absence, le dérèglement ou la contradiction des normes. L'anomie a pour origine l'affaiblissement des institutions du fait de la disparition progressive de la coutume, de la dévalorisation de la société comme autorité morale. Le groupe ne peut plus s'imposer à l'individu, les normes des institutions sont contestées. Celles-ci ne peuvent dire le droit et par conséquent ne peuvent plus limiter les passions. Les normes ne sont plus entendues et de plus en plus de personnes ne sont plus capables de borner leurs désirs. Les individus insuffisamment intégrés, essentiellement centrés sur eux-mêmes, en proie à des désirs infinis sont dominés par leur vide intérieur. L'influence extérieure modératrice n'existe pratiquement pas dans leur cas. Lorsque les individus ne sont plus réglés par des normes claires et contraignantes, mais par des a priori, ils risquent de se fixer des objectifs hors de portées, de s'abandonner à l'hybris. L'autonomie accordée par un monde fondé sur l'échange entraîne sur le plan collectif des effets de rupture de la solidarité organique, et sur le plan individuel, l'exposition à l'incertitude et au désarroi. L'acteur type conteste les moyens de la politique publique ( concept de contestation). Il y a doute et incertitude sur un but socialement valorisé. L'anomie a pour origine l'insuffisance des contacts entre les rôles sociaux.
Dans le cas d'une société qui présente un visage de plus en plus riche, l'échelle des besoins est remise en cause, il n'y a plus de frontière entre ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, entre ce qui est juste et injuste. L'apparence de richesse rend insupportable toute limitation. L'intégration des normes est effectuée mais le cadre de vie des bénéficiaires du RMI s'inscrivant dans la logique d'assisté ne permet plus à la socialisation de se réaliser. L'acteur stigmatisé perd ses repères. La stigmatisation de la condition des RMIste constitue le point de rupture d'un fragile équilibre, l'équilibre entre l'individualisation croissante et les normes collectives. La socialisation secondaire, c'est à dire le processus d'apprentissage et d'adaptation des individus tout au long de leur vie, devient imparfaite. Les désirs ne sont plus bornés et l'acteur type de la logique d'assisté revendique les mêmes revenus que les individus ayant le statut de travailleur, il revendique un RMI plus élevé: « c'est 3500 francs par mois, par personnes, alors avec 2100 francs... au moins 3500 par mois, parce que les statistiques c'est 3500, au moins 3500 francs par mois pour vivre un peu mieux, parce que avec 2100 francs on ne vit pas » (entretien n° 11). Il y a une absence du sentiment d'appartenance à un groupe solidaire, un refus de ce sentiment du fait du refus de la stigmatisation.
L'acteur type de la logique d'assisté construit donc une définition imparfaite du dispositif social et financier dont il bénéficie puisqu'il appréhende le monde à travers un mode de saisie « égocentré » et une vision partielle. Il ressent fortement les effets de la stigmatisation, de l'exclusion qu'il construit cependant lui-même dans une certaine mesure. Par conséquent, il refuse de jouer un rôle dévalorisant à ses yeux, il refuse d'être considéré comme un assisté par les autres bien qu'il considère que sa condition implique un devoir d'assistance par la collectivité. C'est pourquoi, il est victime d'anomie. De ce fait, il semble improbable que la politique publique concernée ait des résultats concrets pour l'acteur type de la logique d'assisté. Ce point est la différence fondamentale avec la logique du fatalisme.

Cette catégorie est représentée par les entretiens n° 2, n° 4, n° 5, n° 6, n°10, et n° 13.
L'acteur type de la logique fataliste appréhende le monde qui l'entoure par un mode de saisie particulier, le mode « industriel », et construit une définition approximative de la politique publique du RMI. Son système de compréhension l'incite à envisager cette politique publique comme une simple aide financière, une allocation de subsistance. Le mode de saisie de type « industriel » suppose une vision de l'environnement de l'acteur approximative et une simple incursion dans la sphère du monde médiatisé. De fait, l'acteur bénéficiaire du RMI en construit une définition approximative et partielle. Ses attentes ne peuvent être comblées. Il se sent abandonné par la collectivité et stigmatisé personnellement.
Cette stigmatisation personnelle conduit l'acteur type de la logique fataliste à se persuader qu'il est exclu de la collectivité et que son retour dans la sphère du travail est conditionné par une aide étatique malheureusement absente selon lui. L'acteur doit résoudre des conflits de normes, ce qui peut l'orienter vers une authentique forme de déviance. L'acteur type se situe dans une solidarité organique, tout en ne comprenant pas le système global. L'intérêt individuel prime sur l'intérêt général, l'application de la politique publique doit dès lors s'adapter aux catégories d'individus. L'absence de vision globale de l'acteur type de la logique fataliste rend l'efficacité du RMI problématique.
La logique du fatalisme implique un mode de saisie du monde de type « industriel », une connaissance moyenne du dispositif du RMI, et une définition approximative de cette politique. Si le contenu financier et technique du dispositif est connu de l'acteur, il construit cependant une définition incomplète du RMI en ignorant le cadre global. Il se sent abandonné, ce qui le conduit à un certain fatalisme : il ne peut rien faire d'autre, il ne reçoit qu'une allocation de subsistance.
Afin de comprendre le mode de saisie de type industriel, nous pouvons faire appel à un élément du monde industriel défini par Boltanski et Thévenot 7 : « l'ordonnance du monde industriel repose sur l'efficacité des êtres, leur performance, leur productivité, leur capacité à assurer une fonction normale, à répondre utilement aux besoins. Cette fonctionnalité s'exprime dans une organisation... dans une liaison régulière entre cause et effet ».
Le mode de saisie du monde industriel correspond à la logique fataliste. Les acteurs ont une démarche beaucoup plus critique et construite que la catégorie précédente. Ils considèrent le dispositif du RMI dans son efficacité. Ils examinent la somme d'argent versée par rapport à leurs besoins, et les propositions faites pour leur réinsertion. Ils s'intéressent au RMI dans son efficacité en tant que politique publique : « Moi vous savez , le RMI, je m'en passerais très bien, mais je n'ai pas d'autres ressources donc je me contente de ce que j'ai, et ça ne peut pas durer éternellement ... moi ça me travaille, il faut absolument que je trouve quelque chose, gagner aux moins 5000 francs minimum pour vivre tranquillement... pour pouvoir payer mon loyer, pour manger, et ne pas se dire: comment je vais finir le mois?; et puis, j'ai des frais pour la gamine. Le RMI c'est une aide, oui, mais ce n'est pas assez. Vous vous rendez compte, vivre avec 3000 francs, 2 personnes, c'est pas possible, mais on n'a pas le choix » (entretien n° 6).
De par son approche industrielle, l'acteur type de la logique fataliste présente les aspects négatifs de la politique publique. Il est impliqué directement, il ne peut par conséquent que considérer cette aide financière comme insuffisante : « ce n'est pas possible, je ne sais pas comment font les autres, cela ne m'étonne pas qu'ils aient des dettes » (entretien n° 13) et « Si on regarde les choses en face, il n'est pas question, surtout avec sept personnes, ce n'est pas suffisant. Automatiquement, et ce dans la logique des choses » (entretien n° 4). Il nuance pourtant ce jugement : « Deux mille francs, c'est toujours ça. Mais, ce n'est pas une solution. Moi, mille francs, je, ça ne me suffit pas. Quand j'emmène les enfants au supermarché et, quand on va faire les courses, on ne peut plus prendre ce que l'on prenait avant. Tout est calculé » (entretien n° 4).
Néanmoins, l'acteur type ne critique pas seulement l'aspect financier, mais également, le système globale de la politique publique et ses conséquences, l'insuffisance de ses résultats, ce qui est bien expliqué par l'acteur de l'entretien n° 13 : « Au départ c'était très bien, pour empêcher les gens de sombrer complètement, ça donne la sécurité sociale, ça aide au niveau financier pour ne pas couler complètement car quand on a plus rien, on a vraiment plus rien, mais à long terme c'est une catastrophe, déjà je trouve que l'on ne m'a pas proposé de choses concrètes, tout ce que l'on veut bien me proposer c'est une évaluation des compétences, c'est « Est-ce que vous ne voulez pas refaire un stage ? » pour vous présentez à des entrevues, comment écrire un CV, je le prend très mal d'ailleurs », « c'est pas du tout réaliste, c'est pas du tout réaliste, les gens qui sont dans le système RMI, ce sont qui normalement n'ont pas travaillé depuis un certain temps, donc ce sont des gens qui ont besoin d'une formation réelle, qui ensuite déboucherait sur quelque chose, or les gens s'occupe du RMI, ils doivent avoir des contacts avec les entreprises, ils peuvent quand même orienter les gens en disant, ça c'est votre formation initiale, vous voulez continuer ça, ou faire autre chose. Bon, c'est pas la peine par exemple de me faire faire en secrétariat, en sachant très bien que je retombe dans le système du chômage », et « quand vous avez des dettes, c'est plus facile d'obtenir. C'est complètement dément » (entretien n° 13).
Il est important de remarquer que l'acteur type de la logique fataliste propose des ébauches de solutions aux problèmes rencontrés par cette politique. Il se sent plus impliqué que la catégorie précédente : « C'est pas suffisant. Pourquoi est-ce qu'on ne ferait pas des réunions ? Si vraiment on veut s'en sortir, on a besoin de réunions, d'être informé. Tous les mois vous recevez votre chèque et c'est tout, ça s'arrête là. Là je ne suis pas d'accord. Parce que si on attend son RMI pour aller boire des canons, ça sert à rien. Il faut qu'on nous informe, qu'on sache exactement ce qu'est le RMI. Au lieu de nous parler de réinsertion, il faut qu'on rencontre quelqu'un et qu'il nous dise : toi tu peux te recycler dans ça, toi dans ça... » (entretien n° 10).
Si l'acteur type de la logique fataliste critique les résultats du dispositif du RMI, il considère également les avantages : « C'est vrai qu'avec le RMI on a beaucoup d'avantages je ne paye que 50 francs d'abonnement TCL, j'ai le passeport Rhône-soin » (entretien n° 2), « Bien sûr, le RMI tout seul, cela ne suffit pas. Enfin, ça peut suffire, si on n'a pas trop de dettes, si on est tout seul, et si ça peut être ponctuel. Avec le RMI, on peut manger et se loger » (entretien n° 5). L'acteur type reconnaît que le système pourrait lui permettre de se « réinsérer » dans la sphère du travail : « Le RMI, qu'est-ce qu'il m'apporte. Le RMI permet de payer mon loyer et ma vie courante, il m'apporte des avantages, et il me rend prioritaire. Ça veut dire que la personne qui va m'employer ne paiera pas de charges sociales » (entretien n° 5). Sa réflexion s'inscrit donc dans une perspective plus globale que l'acteur type de la logique d'assisté.
L'acteur type a conscience que le RMI est une politique publique, même s'il l'exprime de façon implicite. Pour cet acteur, il est évident qu'il s'agit d'un système global au même titre que la construction d'une infrastructure par exemple : « Alors la carte de santé ça c'est un problème énorme de Dijon, étant donné que j'y ai droit depuis plus presque deux ans maintenant, et c'est toujours le système de bons, ils ont un retard énorme » (entretien n° 13). Il sait que ce revenu n'est pas un cadeau, ils sait d'où il vient, et qui lui donne. Il a conscience que la somme d'argent qu'il reçoit chaque mois implique des contreparties sur d'autres personnes ou d'autre organismes (entretien n° 5). L'acteur type de la logique fataliste peut avoir un raisonnement orienté vers l'intérêt général. Cela ne veut pas dire que l'acteur se soucie d'abord de l'intérêt général avant ses préoccupations personnelles, mais qu'il prend en compte l'intérêt général dans son discours: "et de toute façon, économiquement, on ne peut pas demander au gouvernement de fournir tout le temps de l'argent " (entretien n° 5). Cependant, il n'est pas très prononcé dans ce cas, puisqu'il part de la Cité pour arriver au moi. Il ne s'agit pas du véritable mode civique que nous définirons plus tard.
L'acteur type de la logique fataliste s'inscrit donc dans un système de compréhension plus global que la logique d'assisté. La construction de la définition du RMI est alors différente.
Malgré une vision plus globale que dans la logique d'assisté, le degré de connaissance des représentants de la logique du fatalisme est moyenne, le dispositif du RMI n'ai compris que partiellement. De ce fait la définition de cette politique devient approximative. Ainsi, le RMI n'est perçu que dans sa fonction basique et non comme une politique globale.
En effet, les acteurs nous citent plus de noms d'organismes que la catégorie précédente, mais ne sont pas au courant de toutes les actions entreprises par la politique publique du RMI. Ils savent parfaitement comment le RMI est calculé, il connaissent parfaitement le dispositif financier et technique qui les concerne : « Et de quoi sont constitués les 7000 francs? Je vais vous le décrire. Il y a les allocations familiales et qui font 443 francs, le RMI qui fait 1973 francs, et vous avez le complément familial, c'est la femme au foyer, qui fait 873 francs. Ce qui fait donc un total de 7143 francs par mois. Mais de tout ça il faut enlever les quatre mille et quelques du prélèvement pour la maison. Donc, il nous reste à peu près 3000 francs par mois » (entretien n° 4), ou encore : « Si, ça s'arrête et ça reprend quand on fait un contrat d'un ou 2 mois, on le déclare aux ASSEDIC et ensuite, quand on arrête, on reprend nos droits, donc là, je vis avec le RMI différentiel et les 2000 francs :cela fait partie du RMI en fait » (entretien n° 6). Ils sont parfois au courant de certaines associations ou avantages: « ils disent qu'ils ont des associations pour les Rmistes... c'est comme les distributions de nourriture, moi je n'y vais jamais » (entretien n° 6). Tous les acteurs interrogés sont capables de donner un montant assez précis de leurs allocations.
D'un autre côté, les nombreuses hésitations perçues au cours des entretiens ainsi que les tentatives d'évitement montrent que les acteurs n'ont pas toujours une connaissance très précise du dispositif : « Ils ont commencé de me payer, enfin de me payer, ils ont accepté, « blanc », de payer à partir de juillet » (entretien n° 4), « c'est à dire que je suis toujours RMIste pour avoir droit au réduction pour les cantine scolaires, euh, à plein de choses quoi » (entretien n° 13).
L'acteur type de la logique fataliste conçoit sa situation de RMIstes comme un moyen de survie : « franchement, c'est un moyen de survivre, c'est tout » (entretien n° 6),"ce n'est pas quelque chose qui nous assiste pleinement, cela nous aide à payer des factures d'électricité, de gaz » (entretien n° 4), « le RMI me permet de payer mon loyer et ma vie courante » (entretien n° 5). L'acteur peut percevoir une conception supplémentaire du RMI, comme une période de transition assez constructive. Par exemple: « le RMI permet de démasquer beaucoup de choses, c'est un travail sans argent et sans artifice", "pour moi, c'est une période de transition », « pour moi le RMI c'est quelque chose qui m'aide à passer cette transition » (entretien n°5). Toutefois, l'acteur a toujours la même conception que les deux acteurs: « avec le RMI, on peut manger et se loger, c'est tout » (entretien n° 5).
Le RMI n'est qu'un revenu : « Celui qui veut s'en sortir, il le peut. Maintenant il est de deux mille quatre, ça permet de se loger et de se nourrir. A côté de ça, ça doit suffir. A côté de ça, si les gens ne veulent pas...C'est sur que pour une personne qui a des enfants ou qui veut s'en sortir...en fait il faudrait prendre cas par cas. Un gars comme moi qui est célibataire, qui n 'a pas d'enfant à charge, j'ai assez » (entretien n° 10) et « Non, je ne peux pas critiquer. C'est une aide qu'on nous apporte, et à la sortie, on en voit les trois quart, pour ce qu'ils en font. En fait c'est un bon système, il y a des personnes qui ont quarante, quarante cinq ans, elles n'ont que ça pour vivre » (entretien n° 10).
L'acteur considère que l'Etat lui doit de l'argent dans une politique globale, mais non par le biais de la politique particulière du RMI : « ce que j'ai payé comme charge par moi, C'était entre soixante-dix mille quatre-vingt mille par mois de charge entre l'état et le reste, tout compris, avec les employés, et du jour au lendemain, moi, je me retrouve dès lors, avec rien. Je trouve que ce scandale. J'étais chef d'entreprise, et du jour au lendemain, tout s'arrête et, je n'ai plus rien. Il faut se remettre en question, on ne vous donne rien. Vous n'avez pas réussi à vous en sortir, ce bien fait pour vous. Démerdez-vous » (entretien n° 4). Il s'agit d'une obligation générale de la collectivité, d'une contrepartie en fonction du travail effectué précédemment et des cotisations versées. En fait, l'acteur estime que l'Etat doit lui verser une certaine somme d'argent, mais pas forcément par le biais du RMI : « En fait, le RMI, c'est de la solidarité nationale, et il faut un peu de solidarité dans un pays » (entretien n° 5).
En fait, l'acteur type ne définit le RMI que par le rapport financier qu'il entretient avec lui. Il ne le considère pas réellement comme une politique d'insertion : « à ce niveau là c'est très bien, mais une fois qu'on commence à sortir un peut du système ; ça y est on est bloque, c'est ce qui arrive après, il n'y à strictement rien après, on vous fait suivre un stage ou un truc comme ça, pour retomber dans le système, il n'y a rien qui suit, c'est ça que je reproche au RMI » (entretien n° 13). La politique publique du RMI n'est qu'une allocation de subsistance. L'acteur type ne prend en compte que l'expression Revenu Minimum : « Si je n'avais pas le RMI, « blanc », à une époque, honnêtement, si j'en avais pas pensé ne pas pouvoir avoir le RMI, j'aurais rendu mon tablier. Le RMI, ça me permet de vivoter. Ça me permet de redémarrer » (entretien n° 5). Il ne s'agit que d'une allocation qui permet de subsister pendant quelques temps.
Du fait de cette définition du RMI, il existe une contradiction entre les attentes de l'acteur (subsister), et les résultats de la politique publique ; les montants ne sont pas assez élevés et l'acteur ne comprend pas forcement les contreparties qui lui sont demandées sans le cadre de l'insertion. L'acteur se tourne alors vers d'autres réseaux d'entraide afin de bénéficier d'une aide qu'il croit inexistante : « Il n'y a rien pour t'aider ? Si il y a des associations, qui aident à remplir des CV, à retrouver des stages et euh... comment dire... se remettre à niveau » (entretien n° 2), « Et que fais-tu ? Nettoyage dans une entreprise.- Parce que tu avais signé un contrat d'insertion ? Non là c'est une association, en fait c'est une antenne à Villeurbanne pour les gens qui sont bénéficiaires du RMI et ceux qui sont au chômage » (entretien n° 2).
En raison de cette définition incomplète de la politique publique du RMI, l'acteur type de la logique fataliste se perçoit comme abandonné par la collectivité. Ses liens sociaux se relâchent alors peu à peu, ce qui le conduit à une désaffiliation et une exclusion latentes.
L'acteur type de la logique fataliste se sent abandonné par la collectivité qui se contente d'assurer sa subsistance sans réellement lui offrir les moyens d'une insertion dans la sphère de la « normalité ». Il a le sentiment que toute tentative, toute action est inutile. Les liens sociaux qui le lient à la collectivité ont tendance à se détendre. L'acteur se perçoit alors comme personnellement stigmatisé sous le regard des autres, toutefois pas en tant que RMIste. Existe à ce moment un danger de désocialisation.
Du fait de la définition basique de la politique, l'écart entre les attentes des acteurs et la réalité n'est pas aussi large que pour la catégorie précédente; la faute n'est pas rejetée sur les "ils" c'est-à-dire l'Etat et les autres. La notion de honte apparaît car les acteurs se sentant en partie responsables de leur situation; ceci apparaît également dans les tentatives perpétuelles de justification.
Le fait d'être bénéficiaire du RMI est vécu avec honte. L'acteur type de la logique de type « industriel » est stigmatisé personnellement par le RMI. Le RMIste a honte de ne pas être apte à s'insérer de lui même dans la sphère du travail, de ne plus percevoir des allocations en rapport avec le travail qu'il a effectué auparavant (ASSEDICS) : « Disons que je n'en parle pas. Je me dis que c'est une chose très personnelle, donc, je n'en parle pas du tout, et quand on ne le demande, je dis que je suis au chômage tout simplement. Ce n'est pas que j'en ai vraiment honte, non, mais, pour moi, ce n'est pas une solution. J'y ai droit, mais ce n'est pas une solution. C'est un truc d'assisté, et, j'aurais préféré utiliser des choses plus concrètes. J'aurais préféré toucher le chômage » (entretien n° 4), ou encore : « Moi le RMI, ça remet beaucoup de choses en question, pour moi, parce que c'est une chose nouvelle. On en prend un coup, parce que le RMI, ça touche mon orgueil, ma vanité » (entretien n° 5). L'acteur crée cette stigmatisation : « Eh... non... non mais il y a un moment... c'est vrai que quand il y a un contrôle de bus, ma carte n'est pas comme les autres alors j'ai un peu honte de la montrer. Comme l'appartement je fais presque du lèche-bottes pour l'avoir » (entretien n° 2).
L'acteur type ressent cette stigmatisation, la crée, mais la subit également dans le regard des autres, même s'il la refuse : « j'ai déjà eu des discussions avec un de mes frères, qui me disait, les gens peuvent rester au RMI, parce qu'ils ne payent pas de loyer, ils ne payent pas l'électricité, ils vont voir l'assistante sociale, qui paye ceci, qui paye cela, je n'en suis pas revenu. Parce que c'est des gens qui ont toujours été dans le système du travail, qui n'ont jamais touché quoique ce soit, et qui entendent des informations fausses, et qui vous sortent, c'est normale, ils ne font rien ont la paye, eux non plus ne comprennent pas, il y a un fossé » (entretien n° 13). L'acteur souffre de cette image et réagit comme s'il ne pouvait rien faire : « Je ne sais pas comment font les autres, mais de l'endroit d'où je viens, les gens quand ils ont le RMI ils disent qu'ils n'ont plus de valeur. Il y a toujours des réflexions dans le genre, les RMI, ils ne payent pas leurs médicaments, s'ils étaient dans le tiers monde, ce sont des assistés. Quand j'avais un travail, je payais. Et maintenant, je suis au RMI, et je ne paye plus » (entretien n° 5), « Les RMIstes ont une image totalement galvaudée, le RMI c'est comme avoir une maladie. Selon cette image, le RMI ce serait quelqu'un qui serait mal habillé, qui ne se lave pas. Les autres voient d'une certaine manière, et si vous êtes un peu différent, ils ne pensent trop jamais que vous être RMIste » (entretien n° 5).
Ces sentiments vont de pair avec une sensation d'échec personnel, très mal vécu. L'acteur ressent le manquement à la réussite sociale : « J'étais chef d'entreprise, et du jour au lendemain, tout s'arrête et, je n'ai plus rien. Il faut se remettre en question, on ne vous donne rien. Vous n'avez pas réussi à vous en sortir, c'est bien fait pour vous. Démerdez-vous », « Il y a beaucoup de facteurs pour expliquer cet échec » (entretien n° 4). Ce thème est omniprésent chez l'acteur de l'entretien n° 4.
Du fait de cette stigmatisation omniprésente, l'acteur type cherche à réaliser une différenciation entre sa personne et les « autres », ceux dont le comportement est critiquable. Le besoin de reconnaissance est fortement présent dans cette catégorie aussi. Les acteurs utilisent très souvent le "moi" pour nous prouver leurs démarches: « moi j'ai envie de travailler, d'être parmi la société, de sortir, sortir et de rencontrer des gens, et puis ça fait du bien et puis même, non seulement pour le porte-monnaie, et puis pour sois, de voir du monde et d'être dans la vie active parce que de rester toujours constamment ...comme je vous dis le fait de ne pas travailler et de, et de... » (entretien n° 6). Par l'utilisation du « moi », l'acteur veut marquer sa différence avec les autres RMIstes : « Les mères de familles comme moi en ont besoin mais les jeunes qui ne font rien de la journée, je ne vois pas pourquoi ils touchent le RMI. Ils en font quoi ? Moi je dis il y a du profitage. En plus ils sont mieux habillés que nous (rires) » (entretien n° 2).
Au fil des entretiens, les acteurs répètent qu'il faut distinguer plusieurs catégories de RMIstes, et que certains RMIstes sont dans des situations pires que la leur: « il y a plusieurs sortes de RMIstes » (entretien n° 5), « n'importe quel effort est important: moi, par exemple, je fais des mots croisés. Certains sont dans une apathie totale » (entretien n° 5), « ça peut intéresser ceux qui veulent être assistés, mais moi, cela ne m'intéresse pas » (entretien n° 4), « déjà, je m'estime heureuse, j'ai un toit, ça va, je m'estime heureuse mais quand tu vois...je vois plus bas que moi, je vois pas au-dessus de moi, ..quand je vois des gens qui sont plus malheureux que moi, c'est vrai, il y a des gens qui sont encore plus dans le seuil de la pauvreté mais ...quand même ..on arrive à.. a se dire, c'est quand même dur pour tout le monde.. , pour tout le monde, moi je vois des gens autour de moi, c'est pareil, moi, j'ai une voisine, elle a 4 enfants et son mari n'arrive pas à trouver du boulot elle fait des contrat par-ci par-là, et ben avec 4 enfants, vous vous rendez compte c'est .... c'est vraiment ...moi je vois avec une, c'est ... c'est dur alors imaginez vous avec une famille de 4 avec le père et la mère ça fait... ». Le besoin de reconnaissance est marqué par la différenciation.
Les sentiments de honte et d'échec induisent souvent l'impression d'être exclu ou du moins d'être marginalisé: « je dirais plutôt que je suis retirée de la société » (entretien n° 5), « on est complètement à côté du monde, de la vie active » (entretien n° 6). Par conséquent, la vision de leur avenir est perçue négativement par les acteurs; encore une fois, c'est le sentiment d'échec qui transparaît : « j'envisage très très mal mon avenir" (entretien n° 4), « je n'arrête pas de penser que, de me dire: comment je vais faire, essayer de trouver une solution, et puis ça travaille » (entretien n° 6). La violence de ces sentiments se traduit par des problèmes de santé (entretien n° 6). Cette impression de marginalisation peut conduire à un risque de déviance.
L'acteur type de la logique fataliste construit sa définition du RMI et ses rapports avec le dispositif à partir de lui-même et du monde médiatisé (ce que nous verrons plus tard), et à travers un monde de saisie de type « industriel ». Le discours est plus rationnel que l'acteur de la logique d'assisté. Cet acteur type n'est pas totalement intégré dans la collectivité, les liens sociaux et la contrainte sociale ont tendance à s'affaiblir.
La construction de la stigmatisation, qui combine construction et stigmatisation existante, est consolidée puisque l'acteur ne peut plus jouer son rôle et assurer son statut. Cette stigmatisation comporte des risques de déviance. La désocialisation qui lui est attachée est attribuée au dispositif du RMI, à la perte de valeur associée à la perte du travail et à la conduite du bénéficiaire. En effet, l'acteur de la logique d'assisté réprouve profondément sa condition, ce qui est prouvé par l'apparition du stress.
Les statut et rôles du bénéficiaire du RMI ont déjà été expliqués dans la partie consacrée à la logique d'assisté. Ce statut et ces rôles sont en effet les mêmes quelque soit la logique considérée. Dans le cas de l'acteur type de la logique fataliste, le comportement de l'acteur ne correspond pas aux attentes. L'acteur ne participe pas réellement au processus d'intégration. La socialisation secondaire semble interrompue : « Et comment envisagez - vous l'avenir maintenant? - J'ai 42 ans. J'envisage très très mal mon avenir. C'est-à-dire mon avenir jusqu'à ma retraite. Il n'y a pas de, enfin moi, je dirais que j'ai fait ma route» (entretien n° 4). L'acteur n'accomplit pas les actes qui paraissent incontournables à ses interlocuteurs et s'en justifie : « on était pas du tout sur les mêmes ondes, elle, elle me parlait qu'il fallait être indépendant, voir...je suis sorti en me demandant ou j'étais tombée, elle sais très bien que je suis seule avec deux gamines, elle me dit si il y a un travail ailleurs madame, il faut prendre vos valises et y aller, je l'ai regardée en me disant est ce que elle partirait, j'en doute, parce que c'est bien beau de dire ça, mais il faut être mobile, la mobilité, ah bin j'ai dit bien la mobilité, alors elle pensait que j'y mettait de la mauvaise volonté, j'ai dit pas du tout, moi, partir, de la mobilité, je dois laisser un appartement, retrouver un appartement, retrouver une écoles, retrouver du boulot, au bout de 2 ou 3 mois on ne me prend pas, vous ne faites pas l'affaire, je fais quoi, c'est complètement irréaliste, complètement, il y a des gens qui effectivement arrivent à réaliser, y en a d'autres qui connaissent pas votre vie ne savent rien sur vous, il faut caser, on vous case dans un stage, ce qui ne sert à rien, on vous case dans ce qui peuvent, mais ils ne regardent pas à côté » (entretien n° 13).
L'acteur ne parvient pas à remplir ses statut et rôles. Il critique la société qui l'entoure et qui le stigmatise. L'acteur n'arrive pas à se situer, il ne sait plus comment réagir. Il se trouve alors en situation d'adopter des comportements déviants. Le concept de déviance peut être défini comme un écart durable par rapport aux normes socialement établies, pouvant susciter la réprobation de l'entourage, plus généralement de la collectivité. Cependant, la déviance participe au changement social dans la mesure où un comportement jugé déviant à l'origine peut être progressivement accepté par le plus grand nombre. Les comportements de l'acteur type de la logique du fatalisme peuvent être considérés comme déviants dans la mesure où celui-ci ne répond plus parfaitement aux attentes correspondant à son statut. Cette relative déviance s'explique par le fait que la contrainte sociale ne s'exerce plus pleinement à son encontre. La contrainte sociale représente les modalités selon lesquelles la réalité sociale (la collectivité, les institutions, les normes, les représentations collectives...) s'impose à l'individu. Le comportement de l'acteur type peut être considéré comme déviant puisqu'il ne fait pas totalement confiance à la collectivité, qu'il ne s'inscrit plus dans une logique d'insertion. Il se contente de percevoir une allocation, mais il ne participe pas à la vie collective, il n'en ressent pas l'intérêt.
L'influence extérieure ne parvient pas à modérer parfaitement les comportements. La limitation des désirs a du mal à s'exercer. L'acteur conserve des repères, bien qu'ils puissent s'effacer peu à peu. Il a conscience de l'ensemble des normes qui encadrent l'individualisation, la spécialisation. Cependant, il ne parvient pas à les respecter complètement. L'acteur a conscience qu'il ne peut revendiquer les avantages attachés à la valeur du travail, il ne revendique pas une nette augmentation des allocations, il se contente d'insister sur le fait que leur montant est trop faible pour pouvoir assurer une vie décente. Toutefois, l'acteur ne s'inscrit pas dans une recherche active et absolue de l'insertion. Il fait passer son intérêt personnel avant la vision civique : « Mais il y a tellement de monde...même dans les endroits où j'ai déjà travaillé 2 ans de suite, et cette année je me dis que si j'ai les moyens de partir une petite semaine.. sinon ben ,je vais quand même faire mes demandes... » (entretien n° 6).
Du fait de sa définition basique de la politique publique du RMI, de la création de la stigmatisation et du relâchement des liens sociaux, l'acteur type de la logique du fatalisme ne peut percevoir des résultats véritablement bénéfiques. Le RMI n'est pas perçu comme une étape, une transition, une solution pour s'en sortir, mais comme un simple état de fait.
L'acteur type de la catégorie de la logique du fatalisme définit le RMI et ses rapports avec le dispositif à partir de sa propre personne mais également à partir du monde extérieur, monde familier et un peu plus lointain. Les notions d'exclusion et de honte apparaissent. Le discours est nettement plus construit que la catégorie de la logique d'assisté. La catégorie de la logique du fatalisme mêle discours rationnellement construit et émotion. Cette ambiguïté lui dénie le pouvoir d'accéder à une meilleure définition du RMI et d'entrer dans la logique citoyenne.

Cette catégorie correspond aux entretiens n° 3, n° 7, n° 8, n° 12 et n° 14.
L'acteur type de la logique citoyenne appréhende le monde qui l'entoure selon un mode de type « civique », et construit une définition exacte de la politique publique du RMI. Son système de compréhension lui permet d'envisager le dispositif du RMI dans sa globalité, comme une véritable politique publique, un droit à l'insertion mis à sa disposition par la collectivité. Ce mode de saisie « civique » dépend d'une connaissance du monde intime, du monde médiatisé et du monde extérieur que nous étudierons par la suite. La définition construite peut dans ce cas être bien fondée. Comprenant le dispositif, l'acteur formule des attentes limitées que la collectivité à la faculté de satisfaire. La stigmatisation a peu de place dans ce système.
L'absence de stigmatisation ou le refus de ses effets induit un sentiment d'appartenance à la collectivité. L'acteur type de la logique citoyenne n'a pas à résoudre de conflit inéluctable de normes. Son insertion dans la sphère du travail et de la valorisation est possible. Le système de compréhension de cet acteur type accorde de l'importance à l'intérêt général. Le dispositif du RMI lui offre la possibilité d'une réaffiliation, d'une insertion dans les liens sociaux. Cette politique publique a donc toutes les chances de produire des résultats, sous réserve que les facteurs extérieurs, sur lesquels les acteurs sociaux ne peuvent intervenir comme le marché de l'emploi, ne fassent pas obstacle à l'insertion de cet acteur type.
Cette dernière catégorie se caractérise par un mode de saisie du monde particulier que nous avons appelé le mode « civique », une très bonne connaissance du RMI, et une définition exacte, ou juste, et globale du dispositif. Ce mode de saisie du monde s'étend du cercle intime au monde médiatisé jusqu'au monde extérieur. On peut considérer que tous les aspects du dispositif sont connus : le RMI est une politique publique, un droit à l'insertion offert par la collectivité.
Le mode de saisie de type « civique » peut être explicité par un élément de la définition du monde civique de Boltanski et Thévenot : les êtres « appartiennent à un collectif qui les comprend et les dépasse », ils « contiennent une aspiration qui les porte vers ce qui est commun, vers ce qui les unit et qui les incite à rompre leur isolement » 8 , les individus sont en situation d'interaction approfondie avec la collectivité.
Les acteurs ont un mode de saisie de type « civique » dans le sens où leurs désirs prennent en compte l'intérêt général, c'est-à-dire qu'ils refusent de trop compter sur les ressources de l'Etat : « Pensez-vous que le RMI aide à sortir de l'exclusion, si exclusion il y a? Ca peut aider mais il ne faut pas s'endormir dessus. Avant les jeunes ils ne l'avaient pas, çà les bougeaient pour travailler, or maintenant si ils vont travailler ils font un calcul ; ils disent "le RMI me donne 2300, l'employeur me donne 1600, je préfère rester chez moi". Maintenant les gens se basent là-dessus et çà c'est très mauvais ; il faudrait qu'il y ait une période comme les ASSEDIC, vous comprenez? Si ils le laissent toujours en intermittence c'est fini » (entretien n° 3).
L'acteur type appréhende le RMI comme un dispositif global comprenant des ramifications importantes : « Trois mille francs, il ne faut pas rêver. Puisque la sécurité sociale est déjà en déficit, qu'est-ce qu'ils vont demander 3000 balles » (entretien n° 8), « personnellement le RMI je ne le trouve pas suffisant, mais c'est une bonne chose d'avoir instauré ça, il ne faut pas non plus... parce que si on en donne trop d'un côté, on en reprend de l'autre, c'est pareil, les gens ne s'en rendent pas compte mais la balance, le pour et le contre c'est la même pesée, c'est on va dire qu'on en donne plus par rapport a tout ce qui est impôts » (entretien n° 7). Ce mode de saisie exprime l'inspiration de la politique publique du RMI, perçue par l'acteur, les efforts exigés de la collectivité et la réflexion personnelle engagée à ce sujet.
Les acteurs insistent sur les points à la fois positifs et négatifs de la politique du RMI (les points positifs étant prédominante dans l'entretien n° 7). Par exemple: « C'est vrai qu'on a des avantages mais bon pour les appartements c'est le lèche-bottes... on ne peut pas avoir ce qu'on veut. C'est pour çà que je préfère avoir un travail, quelque chose de fixe, avoir des fiches de paye. Si je veux m'acheter une voiture, pour avoir un crédit c'est plus facile tandis que quand on est Rmiste on ne peut avoir ni crédit ni rien ». les acteurs peuvent mêler aspects positifs et aspects négatifs: "c'est bien dans le sens où c'est mieux que rien" et "nous n'avons droit à rien, sur tous les domaines" (entretien n° 3), ou encore "ils servent beaucoup plus à des gens qui sont comment hébergés par leurs parents" et "donc ça ne suffit pas mais c'est bien quand même" (entretien n° 7). L'acteur type engage une réflexion globale sur sa situation dans le cadre de l'application d'une politique publique. Il en comprend l'objectif : « le RMI permet l'emploi : CES, c'est quoi un CES, au départ c'était pour les gens non qualifiés, bon, c'était très bien » (entretien n° 14).
L'acteur type de la logique citoyenne cite de lui-même l'expression politique publique ou les notions qui s'en approchent : « et puis c'est une question de politique publique » (entretien n° 7), « c'est au gouvernement de voir ce qu'ils peuvent faire pour augmenter le RMI, c'est pas à nous de... c'est à eux... Pour nous le RMI c'est une roue de secours, c'est tout. C'est pas un don hein... C'est le gouvernement qui a dit qu'on aide les plus défavorisés. C'est tout. C'est eux qui nous donnent, c'est pas... On leur a pas demandé, c'est eux qui l'ont décidé. C'est eux qui font les lois, c'est pas nous » (entretien n° 12). Il comprend qu'il s'agit d'un droit : « Le RMI, c'est bien un dépannage, c'est pas une obligation, l'Etat nous donne de l'argent pour nous dépanner. C'est pour nous aider à remonter. C'est pas une obligation » (entretien n° 13).
Les acteurs mettent en relief la chance qu'ils ont de vivre en France, selon rare ou seul pays à mettre en place des politiques publiques d'aides, à l'instar du RMI. Pour eux c'est une logique de solidarité : « C'est bien dans le sens où c'est mieux que rien, je pense qu'on est les seuls en France à avoir cet accès parmi les pays européens, bon il n'y a pas à se plaindre, le RMI ça dépanne ; ce n'est pas la richesse du monde mais c'est pas mal, pour quelqu'un qui a des enfants c'est une bonne astuce, ou pour des gens qui n'ont pas assez de ressources, ou qui finissent leur chômage. Avant on regardait les statistiques d'une personne, si elle n'avait pas assez cotisé ou pas assez travaillé ou pas assez cherché de boulot, on lui disait "vous ne faites plus partie des ASSEDIC» et il n'avait plus rien ; or maintenant l'avantage c'est qu'il y a le RMI ». (entretien n° 3).
Le champs de réflexion de l'acteur type s'étend jusqu'à un monde avec lequel il n'a aucun contact. Son champs de perception est largement ouvert : « on a de la chance, avec tout ce qu'il se passe à droit à gauche, y en a qui sont encore plus malheureux que nous (blanc)comme en Turquie là bas. Je sais plus combien... Plus de 12000 morts, et plus de 33000 blessés. Avec tout ce qui a été détruit il faut reconstruire, donc il faut les aider. Il y a plus urgent avant nous » (entretien n° 12). L'acteur comprend les interactions avec la société : « Le RMI c'est une aide, la vie, c'est quoi la vie, tu reçois d'un coté, tu redonne de l'autre, c'est comme ça : pierre à toujours faits vivre jacques puis jacques à fait vivre paul et paul à fait vivre machin.... c'est ça, si personne va chez le boulanger, le boulanger, il ferme sa boutique, le boulanger, il ferme la boutique, le minotier ferme ça boutique, le minotier n'achete plus son blé au paysan et compagnie » (entretien n° 14).
L'acteur type envisage l'allocation du RMI dans une perspective globale : « Ca veut rien dire. L'augmenter c'est chose de campagne électorale de base. Bon c'est sur il faut quand même l'augmenter un peu, une petite augmentation suivant l'indice INSEE, pas comme suivant les parties de gauche, ou d'extrême gauche, qui disent « le SMIC à 8000 francs », un SMIC à 8000 francs, bon ben d'accord le SMIC à 8000 francs. mais, les prix vont flamber en conséquence à coté » (entretien n° 14), « je suis réaliste, on va me donner 3500, ici, ça va être répercuté sur la taxe d'habitation, souvent il y aura souvent quelque chose d'autre que l'on vous retire, l'état il essaye d'équilibrer ses caisses » (entretien n° 7). De ce fait, il peut construire une définition globale et exacte du RMI.
Le degré de connaissance des acteurs de ce type est très bonne: ils ont une bonne ou très bonne appréhension de la politique publique du RMI. Les acteurs connaissent mieux les aides auxquelles ils ont droit que les catégories précédentes et refusent la notion d'assisté, comme nous le verrons avec les liens sociaux.
Tous les acteurs connaissent parfaitement le montant de leur allocation. Cependant, dans leurs entretiens, ils ne s'appesantissent pas autant sur le côté financier que les autres logiques. L'acteur type de la logique citoyenne possède une connaissance directe des démarches que les RMIstes ont la possibilité d'entreprendre : « c'est difficile pour tout le monde, je ne voulais pas toucher ce RMI longtemps, je préférais rechercher du travail, donc les ressources que j'avais elles sont passée en timbres, en photos, ça chiffre très vite mine de rien, donc quand je pouvais faire des CV à l'espace contact ou j'étais inscris (...) c'était faire un standard taxis à la maison, avec un scanner du vendredi soir au dimanche soir, puis en semaine à la ... et j'avais pas de voiture, puis apparemment je ne leur convenait pas, donc euh. » (entretien n° 7). L'acteur type maîtrise le dispositif : « Moi personnellement, je touchais les ASS, parce que le RMI, ça a été fait pour ceux, de plus de 25 ans, qui n'avaient jamais travaillé, et pour ceux qui avaient travaillé et qui n'avaient plus droit au chômage » (entretien n° 14). Il reconnaît qu'il a droit à des avantages : « ils peuvent en faire quelque chose, donner une pension, s'habiller un peu avec, celui qui fume bon ses cigarettes, les tickets de métro (les tickets à 50 francs)... bon, les gens qui sont pas trop au courant, leurs 2000 francs ils leur font pas une semaine, et moi je peux vous dire qu'il n'y a pas beaucoup de gens qui sont au courant, de tout les avantages des RMISTES et .... et...<blanc > » (entretien n° 7).
L'acteur type comprend la façon dont le RMI est calculé, ainsi que les conséquences que cela implique : «Pour l'instant je l'ai toujours touché parce que même ça a baissé mais je l'avais toujours. Je ne sais plus comment ils nous ont expliqué mais même si on avait 1 franc on était toujours Rmiste, on était toujours considéré comme Rmiste ; on avait toujours le même droit qu'un Rmiste qui a 2300 ou je ne sais plus combien ils touchent en plein but ...mais même si j'avais 50 centimes j'aurais toujours les mêmes droits qu'ils ont les autres. On peut être Rmiste même avec 1 centime, voilà c'est ce qu'ils nous ont dit », « Maintenant je vis avec mon CES parce que le RMI c'est quelque chose qui monte et qui descend, aujourd'hui on vous le donne demain on vous le reprend. Quand ma femme a été enceinte, au lieu qu'ils me rajoutent ils ont préféré piocher : j'avais 1000 francs pour le RMI et la grossesse faisait 980, l'allocation grossesse a été ôtée du RMI, ce qui fait que je n'avais rien gagné du tout. C'est un cercle fermé. Le RMI peut basculer à tout moment, c'est absurde mais il faut s'y faire. C'est à dire qu'on ne pourra jamais avoir une bonne ressource sur quoi que ce soit : si j'ai une ressource en plus mon RMI diminue, et ça se passe tous les 3 mois, tous les 3 mois ça peut changer » (entretien n° 3).
Ainsi la définition de la politique du RMI est quasi complète ; le RMI n'est pas perçu dans son fonctionnement basique mais dans toute l'ampleur et la diversité de la politique. Ceci signifie que les acteurs sont au courant des avantages procurés par le RMI et qu'ils connaissent exactement les conditions de versement de l'allocation ; ils ne se contentent pas de toucher une somme d'argent . Ce degré de connaissance est supérieur à celui de la catégorie précédente dans le sens où les acteurs connaissent un plus grand nombre de choses sur le dispositif du RMI, et non pas plus de choses sur un sujet précis (par exemple tous les acteurs des 3 types doivent plus ou moins calculer le montant de leur allocation).
L'acteur type de la logique citoyenne considère que le dispositif du RMI correspond à un droit : « Mais de toute façon ce n'est pas un profit, c'est parce qu'ils y ont droit » (entretien n° 7) et « Pour l'instant, je suis au RMI, donc ces avantages sont légitimes. J'ai l'opportunité de me servir de ces choses là, donc je le fais, mais s'en servir à l'abus, c'est arriver à la fin du système. C'est tout. On supprime, parce que les gens abusent. Moi, je comprends tout à fait cette politique là » (entretien n° 7). L'acteur type conçoit le dispositif du RMI comme un droit à l'insertion : « Le RMI, c'est une aide pour le futur, et je pense qu'il faut s'en servir comme ça. Moi, dans mon cas, je mets cet argent de côté pour pouvoir retrouver un appartement, pour pouvoir ressembler à quelqu'un » (entretien n° 8).
Les acteurs du type de la logique d'objectivité - citoyenne considèrent tous le RMI comme un état de transition, nécessaire avant de prendre un nouveau départ. On peut citer : « pour moi c'est une aide , c'est temporaire, c'est pour aider les gens s'ils se sont mis dans l'embarras financièrement, et pour leur permettre de réfléchir »(entretien n° 7). Les acteurs entrevoient leur avenir au delà de cette période de transition : C'est ce qui les motive et les fait tenter d'abréger celle-ci pour s'en sortir.
Par cette définition spécifique du RMI, les attentes des acteurs vis à vis de la politique sont assez proches de ce que le RMI peut leur apporter dans la réalité : « on voit quelqu'un au RMI, la somme peut paraître ridicule, mais si on regarde avec tous les avantages qu'on a, à coté, c'est à dire la est médecine est totalement gratuite, paye pas d'impôt locaux, quand t'es au RMI tu paye pas d'impôt locaux, des choses comme ça, si on fait le calcul annuellement, et bien avec les APL des trucs comme ça, ça fait en gros un SMIC » (entretien n° 14). L'acteur type de la logique citoyenne critique essentiellement l'utilisation et l'application du RMI, et non pas l'objectif : « celui qui touche le RMI devrait aussi de son coté faire quelque chose, et dire : vu qu'on me nourrit, je dois faire quelque chose pour la société » (entretien n° 14). Les acteurs peuvent critiquer l'application : « Tout ce qu'ils proposent à côté c'est des CES ou travailler gratuitement pour un patron » (entretien n° 8), néanmoins, les acteurs en question sont dans une situation particulière, on peut parler de révolte contre la collectivité dans leur situation (ils vivent en foyer ou ont vécu l'expérience de la rue. Ils ont connu une très forte désaffiliation).
Ce droit à l'insertion permet à l'acteur de préserver des liens sociaux forts ou de s'insérer de nouveau dans la collectivité.
L'acteur type de la logique citoyenne estime que la collectivité lui propose des possibilités d'insertion. Il se sent soutenu, il a sa place dans cette même collectivité, il en fait partie intégrante. L'acteur type de cette logique ne ressent pas les effets de la stigmatisation ou les refuse catégoriquement. Il est actif, au contraire des acteurs types des autres logiques. S'il a pu être confronté à la désaffiliation, le RMI est perçu comme l'occasion d'une « réaffiliation ».
L'acteur type de la catégorie objectivité - citoyenne construit une définition réaliste du RMI et entretient des rapports stables et informés avec le dispositif. Il considère la politique publique qu'est le RMI dans son ensemble et comme un droit à l'insertion. Par conséquent, l'écart entre ses attentes et les possibilités offertes par le RMI n'est pas aussi large que pour les logiques précédentes. Il lui arrive de subir une certaine stigmatisation, mais il la réfute ainsi que l'exclusion qui peut l'accompagner. Il ne ressent aucune honte, aucune stigmatisation personnelle.
En raison de son mode de compréhension, l'acteur type de la logique citoyenne n'éprouve aucune stigmatisation personnelle mais peut la subir collectivement : l'acteur type emploie des expressions comme : « Quelqu'un qui n'a rien » (entretien n° 3). Par conséquent, le thème de l'exclusion peut apparaître : « il ne faut pas oublier que le RMI et le CES tout ça c'est tous des gens exclus, faut pas oublier ça » (entretien n° 3). Cependant, il s'agit d'une exclusion catégorielle et non d'une exclusion appuyée sur le comportement. L'acteur type refuse la notion de honte : « J'ai encore ma dignité » (entretien n° 8). Bien évidemment, il tente également d'effectuer des différenciations avec les autres RMIstes, mais ce fait n'est pas aussi appuyé que dans les deux autres logiques.
En général, l'acteur type de la logique citoyenne ne souffre d'aucune stigmatisation. Il n'est pas victime du sentiment de honte, il estime bénéficier des effets d'une politique publique : « Vous sentez vous à part, à la fois par le regard des autres, et par vous même ? - Non, je ne vois pas pourquoi, on touche le RMI, et le jour où on ne l'aura plus, bin tant pis et on se débrouillera autrement, ce qui ne veut pas dire que c'est obligation, c'est une aide, qui nous rend grands services, ce qui veut dire que c'est un service que les autres nous rendent, c'est pas une obligation (blanc), c'est une aide, le jour que l'Etat voudra nous reprendre l'aide, on se démerdera autrement, on cherchera ailleurs » (entretien n° 12). Il associe cette conscience nette à un comportement jugé normal : « Non, je n'en ai pas honte, je n'en profite pas. Je n'ai pas honte de m'en servir » (entretien n° 7).
L'acteur type de cette logique peut également réfuter la notion de stigmatisation. La tentation est grande pour le bénéficiaire de recourir à la notion d'exclusion, mais la refuse après une réflexion qui se veut objective : « j'ai 27 ans, je suis au RMI, qu'est ce que c'est ce truc là, j'ai demandé, je me suis renseigné mais non au contraire, moi je suis pour les gens qui sont en période de transition, qui n'ont pas de travail, qui sont au ASSEDIC, c'est une bonne chose, il y a surtout une catégorie de jeunes qui est visée, après pour les personnes plus âgées soit le mari est... Soit le mari est retraité, il y a toujours un organisme » (entretien n° 7). Cette politique publique n'est alors plus qu'une allocation pendant une période de transition qui ne mérite pas cette stigmatisation : « Avez vous déjà ressenti un sentiment de honte, par rapport aux regards des autres ? - Jamais ; il y a des gens qui me le demande, je réponds oui je suis au RMI, qu'est-ce que j'en ai à faire ; c'est obligatoire, pour les gens qui sont démunis, c'est une aide. Puisque c'est une aide pourquoi la refuser ? Il n'y a pas de honte, le jour où on peut éviter de toucher cette aide, pendant un certain temps, à reprendre le travail, puisque l'on peut, puisque le RMI est coupé pendant la durée du travail, bon si le travail est assez important, pour toucher le chômage, après tu peux le reprendre, si tu arrives à faire ça c'est bien, mieux faut avoir ça que rien du tout, il n'y a pas de honte, je suis bien content d'avoir ça, ça dépanne » (entretien n° 12).
L'acteur type non stigmatisé nuance son appréciation à propos du sentiment de honte. S'il n'est pas victime de la stigmatisation personnellement, il peut l'être comparativement : « un Rmiste n'a aucun avantage comme un salarié » (entretien n° 3). Néanmoins, la honte est conditionnée par l'utilisation du dispositif et le regard des autres. En fait, cet acteur type non stigmatisé parvient à expliquer la honte inscrite dans les autres catégories. L'exemple le plus flagrant en est l'acteur de l'entretien n° 14 : « pourquoi avoir honte. Ils ont honte parce que ils acceptent l'assistanat. Mais enfin, la honte, moi je reviendrais. Pourquoi parce que on leur à appris comme moi, que le chômage était une honte », « On comprend que des gens ont honte d'aller, dans des organismes ou ils vont donner, parce qu'il y a un écriteau devant la porte, le RMI, n'importe qui y va, on va forcément à la maison du département, pour des tas de raisons, pas pour uiquement voir une assitante sociale, ensuite, c'est les allocs qui vous envoyent ça, ils te virent ça sur ton compte, tu n'as pas besoin d'aller le chercher, par contre il y en a qui ont honte d'aller chercher leur 3 boites au resto du coeur, parce que sur la porte, il y a écrit resto du coeur ».
L'absence ou le refus de la stigmatisation expliquent le recul du sentiment d'exclusion. L'acteur type de cette logique se sait affilié à la collectivité. Il peut d'ailleurs s'agir d'une réaffiliation.
L'acteur type de la logique « citoyenne » construit une définition du RMI et ses rapports avec celui-ci à partir de lui-même, du monde médiatisé et du monde extérieur. Il identifie ce dispositif à travers un mode de saisie de type « civique ». Le discours est construit et rationnel autant que possible au vu de leur situation et de leur parcours (une totale désaffiliation dans certains cas). L'acteur type est dans une situation où les liens sociaux existent et sont solides dans la mesure du possible.
L'acteur type ne se perçoit pas comme stigmatisé, il peut assumer son statut et ses rôles. Il est apte à répondre aux attentes de la collectivité. Cependant, il peut tout de même connaître un certain découragement, tout en sachant pertinemment quel est son rôle : « j'en ai tellement marre comme j'approche de 50 ans, qu'on me répond que je suis trop vieux. Je ne cherche plus, je suis trop vieux. On va attendre les emplois vieux » (entretien n° 14). Il comprend que le dispositif du RMI ne signifie pas que les services sociaux vont effectuer les démarches à sa place. Il a conscience qu'il doit se prendre en charge : « Un Rmiste peut toujours aller pleurer, dire" moi je suis Rmiste je n'ai droit à rien du tout", il pourra pleurer pendant des années comme çà, il faut qu'il arrive à s'évader mais lui-même, qu'il arrive à s'en sortir lui-même » (entretien n° 3).
Cette reprise en main doit être effective : « c'est pas l'assistante sociale, qui est allé s'inscrire au stage, c'est elle qui a fait les démarches, parce qu'elle voulait » (entretien n° 14). Il tente de démontrer qu'il correspond aux attentes de son rôle, qu'il ne s'agit pas d'assistance : « Après je me suis retrouvé dans une situation qui faisait des CES, de 4 heures...or 4 heures ..la société.. » (entretien n° 3), « J'ai trouvé un stage pas plus tard qu'au mois de novembre » (entretien n° 7). Il est important pour lui de prouver qu'il mérite cette allocation : « je n'ai jamais stagné, j'ai un dossier important à l'ANPE, vous pouvez faire un récapitulatif, il est assez régulier, il n'y a pas une semaine ou je n'y ai pas été, j'ai été actif dans la recherche, de 8h30 le matin pour faire des papiers, des rendez vous » (entretien n° 7), « je fais tout mon possible puisque j'accepte tout » (entretien n° 3).
L'action de l'acteur type s'inscrit dans un cadre de liens sociaux, il est en relation avec la collectivité : . « Oui, c'est des amis qui m'ont dit : viens début 98, viens à telle date, donc j'ai quand même envoyé des courriers que j'ai fait passer directement » (entretien n° 7). L'acteur de l'entretien n° 8 utilise d'ailleurs des noms propres d'hommes politiques. L'acteur type se sent inséré dans la collectivité : « Pour vous, qu'est ce que « nous » représente ? - Le « nous » c'est pour tout le monde, c'est pas seulement les Rmistes. Je dis « nous », c'est la France quoi » (entretien n° 12). Cette insertion s'accompagne de la notion de participation afin de refuser l'exclusion : « Par exemple pour les prud'hommes, il y a 2 ans, on a eu gain de cause, et l'année dernière... je me voyais mal ne pas voter ces 2 années-là, ça serait se foutre de la gueule du monde. Il faut participer, il faut montrer qu'on est là » (entretien n° 7). Même si l'acteur ne participe pas, il s'en donne les moyens : « J'ai ma carte d'électeur, mais la seule fois où j'ai voté, c'est quand j'avais 18 ans » (entretien n° 8).
L'acteur type participe ou s'en donne les moyens car il est apte à se réaliser dans la logique de la collectivité, il la comprend et la partage : « Et demander la hausse du RMI, ce n'est possible, c'est n'importe quoi. Ce n'est pas très correct par rapport aux gens qui donnent toute leurs journées au travail. Ce n'est pas correct. Dans ce cas, les gens qui travaillent ne vont plus vouloir travailler, ne vont plus vouloir cotiser. C'est une boucle, ça n'en finit pas. Trop donner, ce serait inciter des gens à ne plus rien faire » (entretien n° 7), « Comme ça, son argent il l'aura mérité et pas volé. Alors que celui qui a le cul par terre, il attend que les gens donnent, c'est un parasite. Il y en a qui touchent le RMI sans rien faire d'autre comme si c'était un don, un du, un besoin, une obligation. Ça, j'aime pas » (entretien n° 12). L'acteur de l'entretien n° 12 utilise beaucoup la notion d'abus et le terme de « profiteurs ». De cette manière, l'acteur type est capable d'assumer ses choix : « c'est une façon de vivre, c'est pas à la société de payer mon choix » (entretien n° 14).
Cette logique lui permet d'être affilié à la collectivité. Il en connaît les mutations : « Comptez - vous repasser l'examen ? - Oui, je vais le repasser cette année, parce qu'après, toutes les conventions vont changer » (entretien n° 7). L'acteur type réussit à se reconstituer une place dans la collectivité, il crée un nouveau rôle à l'intérieur de son statut grâce à la participation : « Je me suis fait reconnaître, les jeunes de mon immeuble, qui sont pas délinquants mais, qui la frisent. Moi il m'ont toujours reconnu parce que pour eux je suis toujours éducateur. C'est pas la peine de leur dire le contraire, ils ne me croient pas. Je serais resté chez moi, parce que je suis au chômage, comme beaucoup le font j'aurais pas été reconnu » (entretien n° 14). Il gagne une nouvelle place. Il parvient à réaliser ce que l'on peut appeler une réaffiliation.
De par son mode de compréhension et de son insertion dans la collectivité, l'acteur type est à même d'engager une réflexion sur la collectivité. Il parvient à engager une critique objective et constructive sur le monde qui l'entoure : « Moi je dis déjà en obligeant les gens, qui touche le RMI, à donner un peu de temps, dans une association, ou à la collectivité, par un moyen quelconque. Par exemple, les restos du coeur, pourquoi ce ne serait pas ceux qu'en bénéficie, qui feraient les collectes, qui feraient les colis et tout pour les autres » (entretien n° 14). Grâce à cette réflexion, l'acteur type peut bénéficier de résultats positifs : « Le RMI c'est une aide, la vie, c'est quoi la vie, tu reçois d'un coté, tu redonne de l'autre » (entretien n° 14). Ce système de pensée lui permet d'apprécier les résultats et d'en tirer profit. Ses attentes sont comblées, au simple niveau du dispositif, ses désirs sont limités. Il se situe dans une situation objective, il apprécie les aspects négatifs et positifs. Ce droit à l'insertion est utilisé correctement, il ne s'agit que d'une possibilité.
L'acteur type de la catégorie citoyenne construit une définition réaliste du RMI et entretient des rapports stables et informés avec le dispositif. cette définition s'établit à partir de l'acteur, de son monde familier, et du monde externe. Cette catégorie de l'objectivité citoyenne s'exprime par un mode de saisie de type « civique ». Les acteurs de ce type ont un discours construit rationnellement avec une part infime d'émotion. Les thèmes récurant sont nettement différents des deux catégories précédentes : la notion d'avenir apparaît.

Ces trois catégories (logique d'assisté, logique fataliste, logique citoyenne) correspondent à des degrés de connaissance et à des définition du dispositif du RMI différents. On peut constater une évolution dans les thèmes récurrents même s'il existe une permanence des notions de vie difficile et de dépression. On peut tout de même remarquer que certains parviennent à améliorer leur existence et donc à envisager le RMI autrement grâce au travail au noir. A chaque catégorie correspond un type de discours différent que l'on peut classer sur une échelle de rationalité. Le rôle de l'émotion est très différent d'une catégorie à l'autre. Cependant il existe dans ces trois catégories une discussion à propos de l'efficacité du dispositif du RMI.
Nous pouvons alors nous poser la question suivante: pourquoi ces différents rapports à la politique publique du RMI existent-ils. Il faut étudier comment ses rapports sont construits. Il s'agit en fait d'interpréter les données recueillies concernant chaque type, grâce à la fabrication de variables. C'est ce que nous nous proposons de faire dans l'interprétation.


Construction des variables explicatives et interprétation.
Afin de comprendre les rapports qu'entretiennent les acteurs avec le dispositif du RMI, nous devons à présent tenter d'interpréter les catégories construites précédemment. Si la construction de la définition du RMI par les acteurs implique une certaine forme de rapport au dispositif, elle s'effectue selon certaines variables. La sélection de ces variables fait apparaître la prise en compte du parcours biographique des acteurs, de leur vie avant le RMI, de leur objectivité et du niveau d'émotion, des catégories constituées, des pratiques, du langage, du degré de maîtrise des interactions du face-à-face, de la définition du RMI et de leurs perspectives d'avenir. Posons pour hypothèse que la variable dépendante est la définition de la politique c'est à dire la perception du RMI. En premier lieu, nous allons tenter d'étudier l'importance du degré de maîtrise du code rituel des interactions de face-à-face en accord avec les catégories précédemment étudiées, afin d'obtenir une certaine grille de rapport au RMI. Ensuite, nous étudierons les motifs « parce que » et les motifs « en vue de ».
Afin de comprendre les procédures d'interprétation dans la vie de tous les jours ainsi que celles des interactions de face à face, nous devons prendre en compte tout d'abord la notion de monde intersubjectif : la relation à autrui permet d'exister comme un individu social. Toute la signification est dans la relation à autrui. La construction se fait à partir du langage. Nous devons également prendre en compte la notion de monde de routine : l'action se fait sans réflexion, une seule partie de l'action attire notre réflexion. Les actions sont machinales. La réalité semble naturelle, la réalité n'est pas problématique. Bien que les expériences des hommes ne soient jamais identiques, qu'il y ait seulement des histoires comparables, nous arrivons à nous mettre en accord au quotidien. Nous faisons comme si nos expériences étaient identiques pour pouvoir construire un monde commun. Cela passe par des idéalisations. Ces idéalisations se composent de l'interchangeabilité des points de vue, et de la congruence du système de pertinence. Ces deux principes posent la thèse de la réciprocité des perspectives qui impliquent un processus permanent d'ajustement 9 . Toutes ces notions sont définies dans le lexique joint en annexe.
Les acteurs fabriquent donc un monde social à travers le sens qu'ils assignent ensemble aux choses. Les acteurs actualisent les règles par l'adaptation, l'interprétation, l'évaluation, bref la construction. Nous pouvons quand même remarquer que les RMIstes et les autres font exister le discours polémique sur l'exclusion : « vous pouvez toucher un million de RMI, mais par rapport à la personne qui vous regarde vous n'êtes rien » (n°7). Les RMIstes construisent le code en question. Ces notions sont indispensables pour la compréhension des interactions de face-à-face qui permettent de connaître le degré de maîtrise du code rituel et donc le rapport au RMI.
Tout individu vit dans un monde social qui l'amène à avoir des contacts, face à face ou médiatisées, avec les autres. L'individu sui t d'ailleurs à cette occasion une ligne de conduite. Selon Erwing Goffman 10 , l'interaction de face à face se définit comme une classe d'événements naissant lors d'une présence conjointe et en vertu de cette présence conjointe. Si les paroles et les façons de s'exprimer ont leur importance, le comportement a tout autant son importance. Ces signes externes d'une orientation et d'une implication qui doivent être considérés en fonction de l'organisation où ils s'insèrent. La face est la « valeur sociale positive qu'une personne revendique effectivement à travers la ligne d'action que les autres supposent qu'elle a adopté au cours d'un contact particulier » 11 . L'important est de donner une consistante et conforme image de soi.
L'individu a généralement une réponse émotionnelle et immédiate à la face que lui fait porter un contact avec les autres. La question de départ est alors de savoir si la façon de garder la face correspond à un rapport particulier avec le RMI. Nous sommes en présence d'une sociologie des circonstances. Les acteurs nous donnent une image construite d'eux-mêmes. Ils utilisent un code de circulation des interactions : ils emploient les méthodes de d'évitement, de réparation et de volonté de justification pour garder la face. Il convient d'interpréter comment les acteurs des différents types agissent pour garder la face, ceci étant révélateur d'un rapport particulier à la politique publique du RMI, dans la mesure où, si tous les acteurs partagent un besoin de reconnaissance, il existe des degrés de maîtrise du code rituel qui expriment une insertion ou intégration dans la société et permettent de traduire en partie les systèmes de compréhension des acteurs.
Les impératifs sociaux font l'objet de discussions plus grandes de la part des individus dans une solidarité organique, l'adhésion à la collectivité est moins automatique. La société est forcement moins segmentaire. Aucun groupe social ne se suffit à lui-même de par sa cohésion ou son isolement. Pourtant, tous les individus ont en commun un besoin de reconnaissance qui leur fait rechercher à garder la face à tout prix en appliquant un code rituel. La maîtrise du code rituel permet de mesurer le niveau d'intégration dans la collectivité et d'expliquer la compréhension du dispositif du RMI.
Les acteurs types sont sensés faire partie d'une collectivité où règne une solidarité organique. Cette collectivité exprime une individualisation croissante et une interdépendance entre des individus de plus en plus spécialisés. Le poids de la conscience collective s'affaiblit donc au profit de la conscience individuelle. L'acteur type est donc plus libre de réagir selon des préférences qui lui sont propres. Toutefois, s'il obéit à une conscience qui lui est propre, qui renvoie à son expérience biographique propre, il obéit également à une conscience correspondant à des types collectifs qui représentent en lui la société, qui n'existent qu'avec la société (théorie des deux consciences de Durkheim). Cette deuxième conscience fait de l'acteur type un être social dans la mesure où elle est constituée d'habitudes, de sentiments, de systèmes d'idées qui expriment le groupe. En d'autre termes, il s'agit d'une conscience faite de croyances et pratiques morales, d'idées nationales ou internationales, d'opinions collectives, de façons d'être et de sensibilités liées à sa culture 12 .
Ces deux consciences sont étroitement mêlées, elles ont le même substrat car elles sont liées au même psychisme. Les acteurs types de cette étude sur les interactions entre RMI et RMIstes obéissent logiquement à ces deux consciences. Ils s'expriment selon leurs préférences individuelles, essentiellement lors des critiques adressées au dispositif concernant le montant insuffisant de l'allocation ou l'échec de l'insertion, mais autant selon une conscience collective (entretien n°12). C'est pourquoi le besoin de reconnaissance et de garder la face est tellement important dans ces entretiens. La collectivité dans laquelle vit l'acteur type, qui est également notre société, est fondée sur la valeur marchande ou valeur de l'individu selon différents critères tels que le travail, le prestige, l'efficacité... selon les groupes sociaux. L'acteur type est persuadé qu'il n'a pas tout perdu tant qu'il possède des signes de reconnaissance comme un toit dont pratiquement tous les acteurs parlent (cadre « normal » de vie) ou sa dignité. Il a besoin d'être reconnu en tant qu'individu dans l'interaction. Il lui faut donc garder la face à tout prix.
Les acteurs types des trois logiques, d'assisté, fataliste et citoyenne laissent d'ailleurs transparaître ce besoin de reconnaissance qui peut être basique, c'est à dire la reconnaissance de son existence (« Donc, grâce au RMI, on se dit : tiens, je suis vivant, j'existe, je suis au minimum. Je ne suis pas un nul au fond, j'existe vraiment » entretien n° 10), ou plus global, c'est à dire concerner sa valeur souvent par rapport à d'autres (« Les gens qui font la manche, c'est des gens qui veulent rien foutre. Ils veulent gagner de l'argent sur le dos des autres, alors que celui qui vend Macadam, il veut gagner de l'argent par ses propres moyens » et « Ils touchent leur RMI, ils dépensent, et après ils font la manche. Ça, je suis pas d'accord. En fait, le RMI c'est une bonne chose si on fait un truc à côté comme bénévole, aider à déménager un meuble, une salle des ventes... » entretien n° 12). L'acteur type se raccroche à des indices qui lui permettent de continuer à se considérer lui-même et à être considéré par les autres dont le regard lui pèse tant.
Puisque les acteurs types de ces entretiens vivent dans notre société moderne, il doivent correspondre aux normes en vigueur dans une solidarité organique, une collectivité où les rôles sont de plus en plus spécialisés. Cette logique de collectivité interdit la constitution de segments, c'est à dire la constitution de groupes sociaux où l'individu est étroitement lié, intégré, ou de groupes sociaux localement situés et relativement isolés qui mènent une vie propre et qui se suffisent à eux-mêmes. Puisqu'il y a individualisation croissante, l'adhésion à la collectivité n'est pas automatique, elle se réalise après un long processus de socialisation. Dans cette perspective d'interdépendances et d'interactions, le fait de garder la face ne correspond pas seulement à un besoin de reconnaissance, mais également à une obligation sociale. L'acteur type subit l'obligation de la part de la société de rester dans un certain cadre, d'être conforme aux attentes.
L'acteur type de la logique citoyenne en a d'ailleurs clairement conscience même s'il peut refuser de s'y conformer totalement en acte ou en pensée (« Je ne veux pas ressembler à cette société, parce que c'est une société hypocrite, mais je veux ressembler à quelqu'un...» entretien n° 8 et « Pour eux, les gens on honte, parce que c'est une façon de penser par rapport à celui qui est en face. On va pas lui dire, je suis au RMI, parce que qu'est ce qui va penser, il va dire que je suis un bon à rien, il va dire ci, il va dire ça et ... c'est pour ça qui le vive mal, c'est pour ça que le chômage est très mal vécu. C'est ... on nous à mis dans la tête dès l'école, dans la famille » entretien n° 14). En cas de mauvaise réponse de la part de l'acteur, celui ci est puni par les « autres » en étant déconsidéré, exclu d'une certaine manière. Je n'ai pas rencontré au cours de ces entretiens d'individu qui ne désirait pas garder la face. Néanmoins, ces acteurs existent, et il est possible de parler à leur sujet de véritable déviance ou d'anomie réelle.
L'intérêt de garder la face pour l'acteur est de conserver sa fierté, sa dignité ou son honneur (« J'ai encore ma dignité » entretien n° 8). La face sociale d'un acteur est souvent son bien le plus précieux, son refuge le plus plaisant; cependant, il ne s'agit que d'un prêt consenti par la société. La société peut reprendre ce prêt si l'acteur ne se montre pas digne de sa face sociale: il est son propre geôlier 13 . Garder la face est un engagement constant: pour cela, les acteurs fonctionnent selon des signes, des indices de valeurs sociales. En fait, les acteurs s'évaluent mutuellement. Pour garder la face, l'acteur se concentre sur l'entretien en lui-même, mais aussi sur la place qu'il occupe dans la société. Nous pouvons remarquer que la situation sociale de RMIste est maintenant entrée dans le discours social. La maîtrise de ces deux facteurs, la concentration sur l'entretien en lui-même et la place occupée dans le société, détermine un certain degré de maîtrise du code rituel, et un certain rapport avec la politique publique.
Les acteurs type des logiques d'assisté, fataliste et citoyenne s'insèrent naturellement dans des interactions de face à face. Ils n'ont pas le choix et ne souhaitent pas s'en écarter du fait de leur socialisation primaire (socialisation de l'enfant) et de l'adulte (socialisation). Ces interactions sont réglées par ce que l'on peut nommer le code rituel. Le code rituel prend en compte non seulement les paroles échangées, mais également les regards, les gestes, les postures et les énoncés sans cesse injectés dans une situation particulière. Nul ne peut mieux expliquer le code rituel que Goffman 14 :
« L'interactant socialisé traite l'interaction verbale comme n'importe quel autre type d'interaction, comme une chose qui mérite des précautions rituelles. C'est parce qu'il se réfère automatiquement à la face qu'il sait comment se conduire vis-à-vis d'une conversation. C'est en se demandant sans cesse et à tout coup : « est ce que, en faisant ou en ne faisant pas cela, je risque de perdre la face ou de la faire perdre aux autres ? » qu'il décide à chaque moment, consciemment ou non, de sa conduite. »
Selon le degré de maîtrise du code rituel, il est possible de comprendre la signification des propos tenus par les acteurs des entretiens. En effet, un acteur ne maîtrisant pas le code rituel aura tendance à être plus spontanée, mais dans le même temps, cette absence de maîtrise liée à l'obsession de la reconnaissance et de la face orientera son discours pour tenter de cacher sa méconnaissance du dispositif du RMI. En fait, non seulement le niveau de maîtrise permet d'interpréter les propos, mais on peut considérer qu'il existe une certaine correspondance entre ce niveau et la construction de la définition du RMI. En effet, comme nous allons le voir, à chaque logique correspond un niveau de maîtrise du rituel de l'interaction.
Evidemment, chaque interaction dépend d'éléments psychologiques propres aux interlocuteurs. Certains acteurs peuvent maîtriser le code rituel tout en n'en donnant pas l'impression lors de l'entretien. Ainsi, l'acteur de l'entretien n° 12, par son comportement lors de l'entretien c'est à dire des yeux fuyants et des tremblements, peut sembler maîtriser faiblement l'interaction. Pourtant, je connais cet acteur plus ou moins personnellement puisqu'il est vendeur de journal de rue et je sais qu'il maîtrise le code rituel. Cette impression est due à ses propos car ceux-ci ne sont pas tous exacts, en particulier pour la mendicité. Cet exemple illustre les obligations de l'interaction et de l'affiliation à une collectivité. Cet acteur assure que : « Mais, la manche, j'aimais pas, parce que c'est de l'argent trop... de l'argent trop facile quoi... ce que fais, c'est un travail, un vrai travail... c'est de l'argent que je gagne (vente de Macadam) ». Pourtant, malgré cette affirmation, cet acteur vit plus ou moins de la mendicité, la vente des journaux n'étant que complémentaire. Cet apparent refus de la mendicité est lié à la situation d'interaction et à la présence de l'enregistreur.
La maîtrise du code rituel peut se manifester de différentes manières. L'acteur type peut dresser des barrières afin à la fois de ne pas perdre la face et de ne pas faire perdre la face à son interlocuteur. Ainsi, l'acteur de l'entretien n° 7 reste assez ambigu quant à ses problèmes antérieurs (exemples: "j'avais pas mal de problèmes", "j'ai eu des problèmes familiaux") : il demeure très vague sur ce sujet et enchaîne à chaque fois sur autre chose pour m'éviter de poser des questions embarrassantes: il cherche à ne pas perdre la face, et en même temps à ne pas me faire perdre la face si je l'embarrasse. D'un autre côté, l'acteur type peut se montrer très franc, ne pas avoir peur de répondre : « Peux tu me dire pourquoi tu ne travaillais plus ? - non » et « Tu me parlais du travail, et de l'emploi, quelle est ta fonction à MACADAM ? - Je n'ai aucune fonction officielle. - Ah bon. Mais tu es payé. - Je ne suis pas payé officellement » (entretien n° 14). Néanmoins, ce cas doit être nuancé puisque l'interaction s'est déroulée dans une situation très particulière par rapport aux autres entretiens. Il ne s'agissait pas d'une interaction entre deux inconnus et ces refus n'étaient pas constitués contre l'interlocuteur (puisque je connaissais déjà plus ou moins ces éléments), mais contre l'enregistreur et les personnes susceptibles de lire cet entretien.
En général, les acteurs de la catégorie de la logique citoyenne ne montrent pas d'évitement; ils sont à l'aise et ils maîtrisent le code rituel. Ils répondent de façon très précise aux questions car ces dernières ne les gênent pas. Ils n'éprouvent pas le besoin de minimiser leurs difficultés et leur besoin de se justifier est inférieur à celui des répondants des autres catégories. Ceci vient du fait qu'ils ont une bonne définition du dispositif du RMI et qu'ils veulent nous l'expliquer clairement, en tentant de nous montrer les rapports qu'ils peuvent entretenir avec ce dispositif. Je peux dire qu'il m'ont perçue comme une étudiante (ou une amie dans deux cas particuliers) qu'il fallait aider : il y a une nécessité de donner des explications justes. Cependant, les autres logiques ne maîtrisent pas autant le rituel de l'interaction, celle-ci n'est pas aussi limpide et souple.
Il apparaît clairement que les acteurs parlent très facilement de la somme même du RMI, ainsi que des conditions d'existence datant d'avant le RMI. Ils sont beaucoup plus réservés quand ils sont questionnés sur leur vie même de RMIstes : leur pudeur apparaît et entraîne l'évitement, une réparation ou une volonté de justification. La stigmatisation apparaît liée fortement à la maîtrise du code rituel dans une relation à double sens. Il est effet difficile de discerner si la stigmatisation induit les problèmes de maîtrise, ou si la difficile maîtrise induit la stigmatisation.
L'acteur type de la logique d'assisté est fortement stigmatisé et ne maîtrise pas le code rituel de l'interaction. Il use d'une technique évidente dans le cadre de l'interaction. L'acteur n'est pas à l'aise, il ne fait pas attention aux questions ou répondent selon ses centres d'intérêt. Il ne tient pas vraiment compte de son interlocuteur, hormis lorsqu'il désire garder la face et se tient sur ses gardes. L'évitement est très simple à constater. Il s'agit d'une situation où les acteurs ne répondent pas à la question posée ou le font très rapidement avant de changer de sujet. Déprécier autrui contribue à relativiser la situation de l'acteur. La volonté de justification entraîne des contradictions et des ambiguïtés par rapport à d'autres passages des entretiens: les acteurs cherchent à se mettre en valeur vis-à-vis de leurs interlocuteurs. Ainsi, les acteurs adoptent deux attitudes: ils construisent une image d'eux - mêmes, ou bien ils ont des difficultés lors de cette construction et perdent la face. Selon le degré d'émotion du discours, l'application du code rituel comporte différents niveaux.
L'acteur du type de logique d'assisté montre un évitement par rapport aux avis portant sur les démarches entreprises pour avoir le RMI, et sur celles portant sur la recherche d'un travail: « Comment se sont passées tes démarches pour le RMI ? - L'assistante sociale a été très sympa elle m'a beaucoup aidée. En plus ça a été très dur pour moi j'avais 23 ans au chômage. En fait j'ai été battue par le père de ma fille, j'ai été 6 mois à l'hôpital à Lyon et j'ai fait 3 mois de coma. J'ai fait 6 mois dans un fauteuil roulant, parce qu'en fait j'ai eu 13 coups de couteau dans les reins maintenant il est en prison le père de ma fille» (entretien n° 1). L'acteur type de la logique d'assisté ne répond pas franchement aux questions de la recherche du travail, il ne les décrit pas ou bien refuse de répondre : « J'ai pas le temps, vous voyez, j'ai pas l'temps... » (entretien n° 9) et « Est-ce que tu as de l'espoir de retrouver du travail ? - L'espoir oui, j'espère retrouver un travail d'ici peu de temps » (entretien n° 11).
Cet acteur type se contredit dans son discours car il essaie de se justifier par rapport aux thèmes de travail: "moi, non, j'avais arrêté de chercher (...), oui j'espérais toujours trouver quelque chose " (entretien n° 1) ou bien « Je préférerais encore qu'on me donne rien et qu'on se bouge et avoir une véritable aide pour les CES ou le logement (...) On me répond toujours que j'ai qu'à savoir gérer 2000 francs, c'est une honte de dire ça » (entretien n° 9). Une autre tentative de justification est symbolisée par la recherche de l'assentiment de l'interlocuteur : « je ne sais comment vous réagissez mais » et « c'est toujours comme ça dans les familles il y a toujours quelque chose qui ne va pas, ou on ne s'entend pas, je ne sais pas pour vous mais il y a toujours quelque chose » (entretien n° 1).
Cette recherche de l'assentiment de l'interlocuteur se traduit également par le comportement au cours de l'interaction, de l'entretien. En effet, l'acteur de l'entretien n° 11 ne recherche pas l'assentiment par le discours mais par l'attitude. Cet acteur n'est pas à l'aise dans l'interaction, il ne regarde pas l'interlocuteur dans les yeux, manipule sans cesse les objets à sa portée (une cuillère et son briquet). La recherche de l'assentiment se réalise par des regards qui peuvent être qualifiés « d'en coin » lorsqu'il aborde des thèmes ou des sujets qu'il juge tendancieux. De la même façon, l'acteur de l'entretien n° 9 refuse de s'asseoir et se tourne vers son interlocuteur lorsqu'il estime que son discours peut être mal interprété. Enfin, l'acteur de l'entretien n° 1 tape sur la table pour convaincre et tente de faire rire ou montre les photos de ses enfants afin que son interlocuteur fasse preuve de compréhension.
Ces exemples prouvent que le niveau de maîtrise du code rituel est lié à la stigmatisation et à l'insertion dans la collectivité. En fait, la désaffiliation conduit à un sentiment de mal à l'aise dans toutes les interactions qui sortent du cercle intime. La gène des acteurs pendant les entretiens est donc compréhensible. N'appartenant pas à leur cercle intime et ne me connaissant pas, ils s'attendent à être jugés selon des critères qu'ils ne maîtrisent pas. Cependant, il est difficile de définir quel est le facteur qui intervient le premier : la non maîtrise de la situation de l'interaction de face à face, ou la désaffiliation ? Le problème semble insoluble car une perte de repères peut conduire à une gène dans l'interaction, mais celle-ci peut également être le premier pas vers la désaffiliation ou la désocialisation.
Il y a évitement à chaque fois qu'on demande à l'acteur type de la logique d'assisté de s'impliquer, de donner un avis (à moins qu'il ne commence à se sentir en confiance). Le registre de l'émotion prédomine chez cet acteur. Cette catégorie ne maîtrise pas le code rituel. Les personnes qui ne maîtrisent pas le code rituel ont peur de perdre la face donc sont mal à l'aise, ou réciproquement, et ne répondent pas à certaines questions. Le lien peut être fait avec la mauvaise appréhension de la politique publique. Cette catégorie m'a beaucoup plus perçue comme une occasion de parler que les autres, de sortir de sa réserve ou de son cercle intime, familial. Le degré suivant de maîtrise est la réparation.
Les acteurs de la catégorie de la logique fataliste utilisent surtout une technique qui incite l'interlocuteur à culpabiliser et non pas celle de l'évitement ; le seul moyen de garder la face est la comparaison voir la dépréciation des autres. La réparation est le fait de reconnaître le RMI en tant qu'incident et de s'efforcer d'en réparer les effets. Ainsi, les acteurs ne maîtrisent pas totalement l'interaction : n'étant pas complètement à l'aise avec leur situation de RMIstes, ils préfèrent se comparer aux autres plutôt que de perdre la face. Ce comportement est significatif de la façon qu'ont les acteurs d'appréhender la politique du RMI, à savoir sur un mode critique essentiellement. J'ai alors été perçue comme une tribune leur permettant de se justifier, de s'expliquer par rapport à la collectivité.
Ce perpétuel besoin de justification est très net : "je vois plus bas que moi, je vois pas au-dessus de moi" (entretien n° 6). Il nous faut tout de même remarquer l'évitement de l'acteur de cet entretien vis-à-vis du thème de l'éducation: « pouvez-vous nous parler un petit peu de vos études? - L'école, bof...(silence) ». De plus, il existe une contradiction entre le thème récurrent des vacances qui apparaît comme la priorité de l'acteur, et le thème du travail qui, lui aussi, est présenté comme une priorité. Le discours de cet acteur nous montre comment il tente de ne pas perdre la face et de ne pas nous la faire perdre en utilisant le discours accepté socialement, basé sur la valeur sociale du travail. On peut également citer l'entretien n° 4: « ça peut peut-être intéresser ceux qui veulent être assistés, mais moi, ça ne m'intéresse pas », « de toute façon, il y en a d'autres que moi. Il y a déjà six millions de chômeurs ». L'entretien n° 5 nous montre un acteur se justifiant tout au long du discours en insistant sur le fait que les discours politiques portant sur les RMIstes sont faux, ainsi que l'opinion des gens. L'acteur tente de convaincre l'interlocuteur en expliquant de lui-même son rapport à la politique publique.
Comme cela a déjà été expliqué dans la première partie, tous les acteurs de cette logique fataliste tentent de démontrer que leur situation n'est pas catastrophique et que leur comportement est honorable par rapport à d'autres. On y trouve à la fois une tentative de justification, et une envie de répondre aux normes sociales, de se présenter comme un être social. Cet acteur type se trouve alors dans une situation délicate : il tente d'obéir à des normes auxquelles il ne se sent pas correspondre. A ce stade, deux possibilités lui sont offertes : il peut basculer dans l'anomie ou tenter de s'insérer dans la collectivité. C'est pour cette raison qu'il a la volonté de dissimuler son manque de maîtrise du code rituel de l'interaction.
L'acteur type de la logique fataliste tente de combler le manque de l'interaction en s'assurant la sympathie de son interlocuteur. L'acteur de l'entretien n° 2 rit beaucoup d'elle-même (dernière page), elle plaisante et fait rire l'interlocuteur en sa compagnie. Elle dévoile sa vie de RMIste en dehors du RMI avec confiance, elle établit une nouvelle forme d'interaction dans le but de renverser la situation et de ne pas avoir à s'impliquer. L'acteur de l'entretien n° 13 agit de la même façon. Dans le même ordre d'idée, l'acteur tente d'attirer la sympathie (ou la pitié) de l'interlocuteur, une fois l'entretien terminé, en lui expliquant que cette vie ne peut être comprise par quelqu'un de normal, « d'inséré dans la société » (entretien n° 6 par exemple). Le fait d'attendre la fin de l'enregistrement est révélateur. L'acteur ne désire pas une trace écrite de ce passage, il peut devenir naturel et avoir la sensation de maîtriser la situation, peu lui importe à ce moment de garder la face, il n'y en aura aucune trace (ils ne me reverront jamais pour la plupart).
Il semblerait que les catégories que nous avons construites précédemment correspondent à attitudes lors des interactions de face-à-face. En effet, le type de la logique d'assisté qui possède le plus faible degré de connaissance du dispositif du RMI est mal à l'aise dans les interactions du face-à-face. Son degré de maîtrise est faible. De la même façon, la catégorie fataliste qui possède une connaissance approximative du dispositif est continuellement sur le qui-vive. Son degré de maîtrise du code rituel est donc moyen. Enfin, la catégorie de l'objectivité citoyenne possède un bon niveau de connaissance et les acteurs sont à l'aise dans les interactions. Il semblerait donc que le degré de connaissance du dispositif RMI et le degré de maîtrise du code des interactions constituent deux variables clefs du rapport à la politique publique du RMI. Les relations à cette politique peuvent donc être compris grâce à ses facteurs.
Cependant, d'autres variables indépendantes doivent être prises en compte. Ces variables sont corollaires des motifs « parce - que » et des motifs « en - vue - de ». C'est ce que nous devons étudier par la suite.

Nous devons à présent tenter de comprendre comment les différents degrés de connaissances de la politique publique du RMI induisent des définitions particulières de ce dispositif et des rapports différents à la politique publique. Il est important de remarquer que c'est en fonction de leurs situations biographiques déterminées que les acteurs peuvent accéder à un certain niveau de connaissance. En effet, ces situations biographiques sont le résultat d'une socialisation et sont significatifs d'une intégration dans la collectivité. Le passé influence à la fois le présent et l'avenir. La situation biographique dont nous parlons est celle que les acteurs définissent.
Il ne s'agit pas seulement de la situation biographique telle qu'elle existe objectivement, mais telle que les acteurs la voient. Nous ne pouvons pas nous permettre de vérifier si les biographies présentée sont exactes, car nous n'en avons pas les moyens. De plus, les connaissances des acteurs et leur parcours biographique n'ont de valeur que par rapport à la signification que leur attribue l'acteur, à la construction qu'il effectue. Afin de discerner les degrés de connaissances, il convient de rappeler le système de Schütz:

Pour plus de compréhension, nous conviendrons que le monde intime est le monde le moins étendu et puisqu'il s'agit d'une connaissance de première main, il ne peut comparer ses informations. En effet, dans le cadre de la politique étudiée, aucun acteur ne peut se situer dans le monde inconnu au sens de Schütz, c'est à dire un monde où il n'y a aucune connaissance de l'objet étudié.
Alfred Schütz explique que la situation biographique déterminée, telle que les acteurs la voient, implique des desseins à disposition, qui amènent les acteurs à résoudre des problèmes particuliers, ce qui les conduit à élaborer un système de pertinence au sein de sphères de connaissance, et leur permet de construire une définition d'une politique publique avant de déterminer un certain rapport à ce dispositif.
Il faut donc étudier les relations entre biographie des acteurs et degré de connaissance. Notre postulat est que l'éducation et le vécu des acteurs déterminent un accès plus ou moins facile à l'information, à la connaissance et permet donc des compréhensions, des constructions de définition et des rapports à la politique publique différenciés. Nous allons tout d'abord tenter de démontrer qu'il existe une relation entre degré de connaissance et situation biographique.
Une situation biographique déterminée est l'histoire de l'acteur. Elle est fonction de différentes variables. Elle dépend de la socialisation de l'individu, de son histoire. Des variables telles que la famille, l'éducation ou la vie sociale de l'acteur doivent être pris en compte. Avec l'évolution de la société, les parcours biographiques sont de plus en plus diversifiés et l'interprétation devient de plus en plus compliquée. De plus, quelques acteurs d'entretiens se trouvent dans une situation particulière (vie dans la rue), ce qui demande quelques nuances.
A différents niveaux, tous les acteurs sont intégrés à la collectivité. Ils vivent en contact permanent avec d'autres, ils sont perpétuellement en représentation, ils vivent dans des interactions. Il réagit en fonction de normes sociales, alors qu'il a parfois l'impression de les contester (entretien n° 8), de liens sociaux. Dans toute désaffiliation, l'acteur conserve une portion d'affiliation. Aucun individu n'est jamais complètement désaffilié tant qu'il vit au milieu de ses semblables. Son histoire correspond à des variables déterminées. Ces variables peuvent être socialement déterminées ou comporter une part d'aléatoire. Un individu dans une situation ou une interaction ne réagira pas comme son voisin du fait de son histoire et de sa psychologie.
Dans l'histoire, le parcours biographique de l'acteur, le rôle de la variable éducation est importante. Cette variable contient à la fois la famille et le parcours scolaire de l'individu, ainsi que l'interprétation que l'acteur en fait. Il est possible de définir la famille comme le noyau familial, les parents et leurs enfants, comme la famille élargie, c'est à dire les ascendants, descendants et collatéraux, ou comme le cercle familial, c'est à dire la famille et ses relations personnelles. La variable éducation comporte l'éducation effectuée par la famille, sa socialisation, et l'éducation réalisée par les acteurs et le système éducatifs. Cette éducation qui fait partie de la socialisation primaire (celle de l'enfant) détermine en grande partie le parcours biographiques des acteurs, que ce soit au niveau des possibilités offertes par la suite, ou au niveau de l'intégration des normes sociales. L'échec de la socialisation primaire implique souvent un échec de l'affiliation à la collectivité. Les trois logiques correspondent à trois types d'éducation.
La première variable à prendre en compte est la famille. Les acteurs accordent une grande importance à la famille, premier lieu de socialisation. Il faut distinguer à ce niveau deux familles : la famille dans laquelle ils ont grandi, et la famille qu'ils ont crée. L'acteur de la logique d'assisté insiste sur la normalité de sa famille initiale : « J'étais éduqué de façon traditionnelle » (entretien n° 11). Par comparaison, l'acteur de la logique citoyenne ironise à propos de cette normalité : « J'ai été élevé par mes deux parents dans la Tradition (!) Catholique (!) mais surtout dans la tradition. Ils était très moralistes. C'était les traditions des années 60 même à l'école primaire : on commençait avec une demi heure de morale, les fables de la Fontaine... » (entretien n° 14). La recherche de la normalité est présente essentiellement dans les logiques d'assisté et fataliste. Cette notion peut être liée au fait que ces acteurs sont mal à l'aise dans l'interaction. Il faut prouver cette normalité afin de garder la face par rapport à l'interlocuteur perçu comme une menace ou une intrusion de la collectivité. En outre, tous les acteurs expliquent leur situation familiale actuelle, la présence ou l'absence de famille. Celle-ci prend une grande place dans le discours de l'acteur type des logiques d'assisté et fataliste. On peut interpréter ce fait de la manière suivante : dans ces cas, les acteurs se sentent mal à l'aise, ils ont des difficultés à s'exprimer à propos de leur situation qu'il peuvent considérer comme honteuse. Ils tentent donc de déplacer l'interaction dans un domaine familier. Il est difficile de dire si une éducation induit une logique mais on peut remarquer que l'acteur type de la logique d'objectivité vit dans un cercle familial ou relationnel plus stable que les autres, ce qui lui permet une meilleure intégration dans la collectivité.
En outre, l'intégration des normes par le biais du système éducatif semble déterminer le degré d'affiliation à la collectivité. En effet seule la catégorie de la logique d'assisté n'a fait aucune mention de l'éducation et de l'école dans son discours. Un acteur de cette logique mentionne son parcours scolaire, mais confond emplois temporaires ou stages et diplômes : « Avant le RMI j'ai fais plein de stages, j'étais, j'ai fait un CAP de plombier chauffagiste , un CAP charcutier traiteur, j'ai fait un CAP en magasinage, CAP de cariste, CAP ..., qu'est ce que j'ai encore fait, j'ai fait serveur, j'ai fait un CAP en métallurgie, CAP de conducteur d'engins sur les grands chantiers (...) on dit qu'avec plein de diplômes, on trouve beaucoup de travail c'est tout à fait faux <blanc>, parce qu'avec plein de diplômes je me retrouve avec pratiquement rien en poche » (entretien n° 11). On peut admettre que les acteurs de cette catégorie ne considèrent pas cette variable comme importante. Tous les autres acteurs en font mention que ce soit un problème ancien ou actuel pour eux. L'acteur de la logique fataliste mentionne son parcours scolaire sans accorder d'importance à sa valeur et aux normes qui y sont associées., hormis l'acteur de l'entretien n° 5 (impact des contacts avec un psychologue). Quant à l'acteur de la logique citoyenne, il semble accorder une attention à son parcours scolaire dans la mesure où il tente de le poursuivre (entretien n° 7), ou qu'il considère qu'il a eu une importance : « Le peu que j'ai appris à l'école, le peu de mon éducation, je m'en suis servi pour analyser les situations » (entretien n° 14) ou qu'il aurait pu en avoir : «ça aurait été plus différent, j'aurais été bien instruit, et j'aurais eu un métier plus important » (entretien n° 12).
Cependant, la variable éducation peut être mise en corrélation avec la variable "vécu" des acteurs. Ces variables doivent être étudiées conjointement, puisqu'elles apparaissent indissociables.
Les acteurs de chaque catégorie atteignent des sphères de connaissance plus ou moins éloignées de celle du cercle familier selon les variables biographiques. Ces sphères déterminent un niveau de connaissance qui permet de donner une définition du RMI: la définition est très négative pour le type 1, la définition est négative mais toujours objective pour la catégorie de logique fataliste, et la définition est positive pour la catégorie de l'objectivité citoyenne. On peut remarquer que la stabilité ou l'instabilité de la vie passée jouent un rôle important dans la construction de la définition du RMI par les acteurs. De plus nous pouvons constater que la stabilité de leur vie actuelle a une grande influence sur leurs perspectives d'avenir. La variable vécu intègre l'éducation, dans la mesure où les normes sociales sont intégrées, les connaissances, et les expériences de l'acteur.
Les entretiens réalisés permettent simplement d'envisager le vécu des acteurs en terme de ruptures familiales ou professionnelles. Nous n'avons pas vraiment d'autres indications. L'âge des acteurs ne peut nous être d'une grande aide puisque toutes les tranches d'âge sont représentées dans les trois logiques. La logique d'assisté comporte des acteurs de 23 à 40 ans, la logique fataliste de 31 à 48 ans, et la logique citoyenne de 26 à 50 ans. Nous ne pouvons pas nous baser sur ces indications pour dresser des typologies en raison de leur dispersion.
Si l'on examine le parcours biographique des acteurs types, nous constatons que la vie professionnelle est différente selon les trois logiques. L'acteur type de la logique d'assisté n'a pas eu de longue période de travail, peut-être en raison de l'âge pour l'acteur de l'entretien n° 1 (23 ans). L'acteur type de la logique fataliste a connu des périodes de travail par intermittence. Il se sent exclu de la sphère du travail, de l'emploi, suite à une rupture pour des raisons de choix, des raisons familiales ou un licenciement économique. Ainsi, l'acteur de l'entretien n° 13 a décidé d'arrêter de travailler en tant que salarié pour s'occuper de sa fille : « j'avais arrêté de travailler quand j'avais eu Soraya ma fille aînée ». Elle ne souffre pas de son choix, mais ressent une rupture au moment de son divorce car doit se réinsérer dans le monde du travail. De même, l'acteur de l'entretien n° 4 perd son emploi à la suite de la faillite de son entreprise. Dans ce cas, l'acteur type subit cette rupture, il a l'impression de ne rien maîtriser. Enfin, l'acteur type de la logique citoyenne a connu ce que l'on peut appeler un emploi stable. En effet, l'acteur de l'entretien n° 14 peut justifier de 10 années de travail : « Moi personnellement, je touchais les ASS, parce que le RMI, ça a été fait pour ceux, de plus de 25 ans, qui n'avaient jamais travaillé, et pour ceux qui avaient travaillé et qui n'avaient plus droit au chômage, parce que pour avoir droit à l'Allocation Spécifique de Solidarité, il faut pouvoir justifié de 10 ans de travail ». De la même façon, l'acteur de l'entretien n° 3 : « j'ai 38 ans, de 77 à 87 je n'ai perdu aucun emploi ; dans cette période c'étaient les employeurs qui cherchaient les ouvriers, or en 87 la roue elle a tourné. En 90 j'avais trouvé un emploi mais un emploi qui était un contrat, un contrat d'un an ». Les acteurs de cette catégorie observe leur situation avec du recul.
A ce niveau de l'étude, un point est à préciser. Certains acteurs sont des vendeurs de Macadam Journal, c'est à dire des individus qui se sont trouvés à un moment dans une situation de désaffiliation importante, de mendicité et de vie dans la rue. Ils sont devenus bénéficiaires du RMI à peu près en même temps qu'ils ont débuté la vente de journaux de rue ou le logement en structures collectives (foyers de sans domicile fixe à la semaine ou au mois). Depuis les entretiens, deux d'entre deux vivent en appartement (entretiens n° 8 et 10). L'interprétation du discours doit donc tenir compte de l'importante désaffiliation connue. Ainsi, le discours virulent de l'acteur de l'entretien n° 8 doit s'interpréter en fonction de quatre ans de vie de « débrouilles ». La violence de la réaction doit être tempérée par le fait qu'il s'agit d'un individu reconnu paranoïaque et quelque peu mythomane. De la même façon, lorsque l'acteur de l'entretien n° 10 exprime l'idée qu'il existe grâce au RMI (« le RMI, ça me rattache vraiment à la société, je suis vraiment reconnu. On peut remettre le pied à l'étrier, je suis au chaud, je suis au propre...Dormir sur un banc, c'est pas évident »). Cette idée doit être prise telle quel, car cet acteur a vécu pendant plusieurs années sans papiers dans des « squats ». D'une autre façon, l'acteur de l'entretien n° 14 est un ancien vendeur de Macadam à présent inséré de nouveau dans le monde de l'emploi. Son parcours oriente forcément son discours. En fait le parcours de chaque acteur influence ses réactions.
Chaque acteur possède un parcours biographique propre, une histoire qui oriente son mode de pensée, ses opinions. Il est toutefois possible de créer des catégories, des regroupements qui correspondent d'ailleurs aux logiques précédemment crées. Ces histoires différenciées aboutissent à la constitution de problèmes différenciés par l'intermédiaire d'une interprétation des expériences passées. Bien entendu, il est nécessaire de prendre en compte une part de psychologie, mais n'ayant pas les connaissances indispensables, je me limiterai à quelques remarques.
Le parcours biographique de chaque acteur lui est propre, chaque histoire est unique. Néanmoins, comme nous l'avons déjà vu, ces parcours peuvent être regroupés. Evidemment, ces regroupements sont sujets à caution. Cette construction se base sur le parcours des acteurs tel qu'ils le voient, et sur mon interprétation à propos de cette construction. L'acteur bénéficiaire du RMI et participant à l'interaction interprète son propre parcours biographique, il tire des leçons de ses expériences et les traduit grâce au processus de sa socialisation.
L'acteur type de la logique d'assisté a connu des expériences traumatisantes : une rupture familiale dans le cas de l'acteur de l'entretien n°9 ou de violence conjugales dans le cas de l'entretien n°1. Cet acteur s'insère seulement dans un vécu familial puisqu'il n'est jamais vraiment sorti de son cercle familial sauf en de rares occasions : « Moi je les fais chez moi mes bringues » (entretien n° 1). Il est donc préoccupé par des problèmes familiaux, ne s'intéresse pas au monde médiatisé et n'a donc pas d'intérêt pour le monde extérieur à son monde familier (dans son discours) : « quand tu ne travaillais pas étais tu déprimée?- Tu restais à la maison? - Je l'étais, je faisais mon ménage, mais bon je m'occupais de ma fille » (entretien n° 1). L'acteur type considère ses expériences passées comme « un chemin semé d'embûches » et préfère se tourner vers Dieu plutôt que vers la collectivité : « je le fait pour Dieu. Je fais tout pour Dieu, tout ce que je fais, je le fais pour Dieu, et lui, en échange, il me récompense, ou bien il me récompensera plus tard » (entretien n° 9). Il ne semble pas en tirer profit, il ne porte qu'un jugement négatif. Ce fait peut être relié aux problèmes d'intégration des normes sociales.
Nous avons déjà remarqué que l'acteur de la catégorie de la logique du fatalisme avait plus de possibilité d'intégrer facilement les normes de la collectivité dans laquelle il vit. Cet aspect est corollaire du fait que l'acteur voit ses expériences comme des échecs. Cet élément apparaît essentiellement dans l'entretien n° 4. L'acteur type de cette logique connaît des problèmes financiers, mais sa vision de l'échec et l'importance qu'il accorde au regard des autres font que ses problèmes sont essentiellement d'ordre psychologique. Il se voit comme une victime du destin ou des circonstances, il utilise le passif, ne se considère pas comme actif : « J'y ai été sans être aspirée, j'ai été happée, c'était complètement différent, c'était la chute libre, c'est normale. C'était indépendant de moi, c'est à dire que j'ai subi, c'est pas moi qui ai perdu, par exemple un travail, puis incapable de retrouver quoi que ce soit, c'est que pendant des années j'ai été obligé de supporter un dépressif » (entretien n° 13). Aucun recul n'apparaît dans les entretiens réalisés, hormis le cas de l'acteur de l'entretien n° 5 suivi par un psychologue. De cette façon, l'acteur type est mal à l'aise, il est angoissé et rencontre des problèmes de santé, il a peur de l'avenir : « mais bon, je n'arrête pas de les relancer et tout cela m'angoisse parce que je me dis... bon j'ai eu l'entretien, ils m'ont dit: il faudra faire une lettre, parce que la 1ere fois que je me suis présentée j'ai répondu à l'annonce, je me suis présentée, bon, il me dit voilà je lui ai expliqué ma situation : voilà je touche tant, il me dit, il faut faire un courrier, puis j'ai reçu une réponse : on tiendra compte de votre candidature mais pour l'instant on n'a rien à vous proposer... Alors, il faut les relancer ,à chaque fois, à chaque fois...» (entretien n° 6). Cette impression d'échec constant ne permet pas à l'acteur type de se positionner dans une collectivité qui ne lui semble pas correspondre à ce qu'il peut lui offrir : « C'était avant ... c'était avant de toucher le RMI, depuis 3 ans, je n'ai rien trouvé.. j'essaye de... de... de trouver des trucs » (entretien n° 6). S'il ressent profondément un sentiment d'échec, on peut noter également la place de l'amertume, l'acteur type se sent dépassé : « J'étais chef d'entreprise, et du jour au lendemain, tout s'arrête et je n'ai plus rien » (entretien n° 4), « Et en fin de compte, maintenant, je vais voir un psychologue » (entretien n° 5) et « Je commence à craquer, j'ai les nerfs qui commencent à prendre le dessus et je n'en peux plus » (entretien n° 6). Cela renforce la création de la stigmatisation et la désaffiliation latente ou de type déviance qui touche cet acteur .
L'acteur de la catégorie citoyenne considère son vécu, ses expériences comme des étapes dans sa vie, jamais comme des impasses. Son vécu ne se place pas seulement sur le plan familial et social, mais également sur le plan civique (« je m'en voudrais, si ce que j'ai choisi, il y a le contraire qui se passe, que ce soit pour les élections, pour les lois. Par exemple pour les prud'hommes, il y a deux ans, on a eu gain de cause, et l'année dernière...je me voyais mal ne pas voter ces deux années-là(...)il faut participer, il faut montrer qu'on est là. » (entretien n° 7). L'acteur type de cette logique semble s'appuyer sur son passé pour construire son avenir. Ses expériences passées l'incitent à réfléchir à sa situation et à la société en général : « c'est le sentiment que j'en ai maintemant, que j'aurais peut être pas eu il y à 20 ans. Je me suis fait reconnaître, les jeunes de mon immeuble, qui sont pas délinquants mais, qui la frisent. Moi il m'ont toujours reconnu parce que pour eux je suis toujours éducateur. C'est pas la peine de leur dire le contraire, ils ne me croient pas » ou « Moi quand j'étais gamin, il ne fallait pas être ouvrier comme mon père, un jour j'ai dis à ma mère t'est contente, je ne suis pas ouvrier comme mon père. Je suis clodo » (entretien n° 14). L'acteur type de la logique citoyenne examine son parcours biographique comme un ensemble d'expériences dont il doit tirer profit.
La manière dont chaque acteur envisage son parcours biographique le conduit à envisager des dessins à disposition et donc de considérer différents problèmes à résoudre. Ces problèmes dépendent du parcours biographique des acteurs types et des sphères de connaissances que leur socialisation et leur psychologie leur permet d'atteindre.
Ces variables déterminent souvent les problèmes à résoudre. On peut noter une évolution selon les catégories définies: les problèmes peuvent être les mêmes mais perçus de façon différente, ou les problèmes peuvent être de natures diverses. En effet, quant aux problèmes similaires mais perçus de façon différente, on peut noter que les problèmes financiers liés à la faible somme du RMI sont considérés par les acteurs de la logique fataliste comme insolubles, alors que les acteurs de la logique citoyenne ont tendance à les relativiser. Cependant les problèmes différents sont beaucoup plus importants. Ils semblent déterminés par les expériences qui influencent la connaissance de mondes plus ou moins éloignés.
L'acteur type de la logique d'assisté vit dans son monde familier ou intime. Au cours de l'interaction, il n'aborde que des thèmes ou sujets de son monde intime. Nous avons déjà remarqué que la dynamique utilisée est toujours « je ». De plus, l'acteur type parle assez facilement de sa vie, même sans s'en apercevoir. L'acteur n'aborde pas les sujets tels que la critique globale de la société ou les avantages d'un dispositif public. Pourtant, il a la possibilité d'atteindre le monde médiatisée : les acteurs des entretiens n° 1 et 9 ont des enfants ce qui peut leur faire rencontrer d'autres systèmes de compréhension. Cette différence avec l'acteur type de la logique fataliste provient peut-être d'une différence de degré d'affiliation dans la collectivité et donc de la socialisation, de l'intégration des normes. L'acteur se trouve alors dans l'incapacité de comparer ses problèmes à d'autres, il ne peut que relativiser à l'intérieur de son cercle intime dans lequel il risque d'en rencontrer d'identiques. Il n'y a pas de recul ou de relativité, le discours se situe alors dans le domaine de l'émotion. En effet, l'acteur est concerné dans son intimité, il se livre et ne se maîtrise pas toujours.
L'acteur type de la logique fataliste, par son parcours biographique et son mode de pensée, a les moyens d'accéder au monde médiatisé. Il a donc à résoudre des problèmes autres que seulement familiaux. Il a un vécu non seulement familial mais également social. Du fait de sa famille et de ses activités, cet acteur est obligé de sortir de son monde familier : il peut faire partie d'une association et vendre un journal de rue, ce qui le pousse à converser avec des personnes extérieures à son cercle familier (entretien n° 10) ou avoir des enfants, ce qui l'incitent à discuter avec d'autres parents d'élèves (entretiens n° 2, 4, 5, 6) : « Le fait d'avoir des enfants jeunes, de les emmener à l'école, de voir des gens de toute manière... les enfants ont été ce qui à fait que l'on garde un certain contact parce que ç a permet de rencontrer, de parler.. l'école, on va voir les autres mamans, on discute, il y en a qui sont au chômage aussi, il ne faut pas se faire d'illusions... les enfants on été ce qui a fait qu'on reste avec la réalité...» (entretien n° 13). De plus, il a un vécu médiatisé ( « c'est impossible de regarder les informations ensemble », « Et mon fils, quand il voit ces problèmes de chômeurs, il me parle de problème économique. Il ne voit pas les problèmes sociaux et moraux », entretien n° 5) et une vie sociale car du fait de son statut social, il était obligé de porter intérêt aux autres (« Et souvent en réunion, parce ce qu'à un temps, j'étais très active » entretien n° 5). L'acteur type avait l'habitude, avant de connaître cette désafilliation, de tendre vers le monde médiatisé (regarder les informations, discuter avec des parents d'élèves, participer à des association, et ainsi recueillir des rumeurs, des information. C'est pourquoi il ressent aussi fortement la stigmatisation : « Je veux en sortir le plus vite possible, je ne veux pas avoir une affiche de RMIste » (entretien n° 2)
L'acteur type de la logique d'objectivité affiche un certain recul par rapport à ses expériences qu'il considère comme un matériau à utiliser pour comprendre sa vie. Il ressent donc moins la stigmatisation que dans les autres logiques puisqu'il estime qu'il peut changer les choses. Il participe à la vie de la collectivité. La vie sociale de l'acteur type de la logique d'objectivité est la plus intense des trois types : « je suis dans une association, à Rilleux, c'est une association de... il y à trois parties dans cette association, qui gère les locaux collectifs, comme on appelle ça, c'est la loi Chalandon de 1971, qui dit que les bailleurs sociaux doivent laisser un certain nombre de mètre carré à disposition des habitants » ou « moi à Rilleux, j'y suis depuis 96, j'ai fait la première fête de quartier. La dernière fête de quartier... datait de 30 ans » (entretien n° 14). On peut remarquer que cet acteur possède une véritable volonté de connaître le monde extérieur, il se tient donc informé et peut donner des avis sur des thèmes généraux et divers : « On est dans une société qui va bientôt réussir à battre, le système Russe qui du temps du communisme, se targuait d'avoir 0 chômeur, et puis il avait 60% de faux travailleurs » (entretien n° 14). Dans chaque entretien, l'acteur évoque des problèmes mondiaux ou locaux qui n'ont pas forcément de rapports avec leur cercle de vie. (tremblement de terre pour l'entretien n° 12). L'insertion de l'acteur type recouvre à la fois le monde intime, le monde médiatisé et le monde extérieur. De ce fait, il peut exister une certaine relativité et ses problème à résoudre concernent essentiellement ses projets professionnels : «Là j'ai un contrat qui se faire c'est plus que sûr » (entretien n° 7), « j'en ai tellement marre comme j'approche de 50 ans, qu'on me répond que je suis trop vieux. Je ne cherche plus, je suis trop vieux » (entretien n° 14). Cet acteur n'intègre pas ses problèmes familiaux dans l'interaction. Ses problèmes ne relèvent donc pas du registre des émotions mais de la rationalité. Il possède alors le degré de connaissance le plus élevé.

Les motifs « parce que » peuvent expliquer en partie la construction du RMI par les acteurs, mais il faut lui adjoindre l'étude des motifs en « vue de ». Ainsi l'explication du présent par le passé rejoint celle du présent par le futur.
Au cours de notre étude, nous avons souvent rencontré le thème sous - jasent des perspectives d'avenir. Il nous paraît donc important de l'étudier grâce à des variables que nous avons définies : l'âge, la position sociale qu'occupaient les acteurs avant de devenir RMIstes, le degré de stabilité de leur vie, et leurs pratiques. Si les motifs « parce que » expliquent la construction de la définition du RMI par ses bénéficiaires, les motifs « en vue de » permettent d'expliquer le cadre de cette définition et les effets de la politique publique.
Le « motif - en - vue - de » doit être compris comme la situation, la finalité qu'on veut obtenir par l'action entreprise. Du point de vue de l'acteur, cette catégorie de motifs se réfère à son futur. Cette situation qu'engendrera l'action future d'abord imaginée dans le projet est le motif - en - vue - de pour accomplir l'action. Selon la désaffiliation rencontrée précédemment, les acteurs réagissent de façon différente : le fait de percevoir l'allocation du Revenu Minimum d'Insertion est considéré comme une progression ou une régression. A partir de cette perception de sa situation et des motifs « parce que », l'acteur réagit et s'adapte, il construit des possibilités d'avenir. Selon ses dessins à disposition et les problèmes à résoudre qu'il considère pertinents, il se projette dans la collectivité et l'avenir.
Nous savons déjà que l'acteur type de chaque logique agit en fonction de motifs « parce que » et de motifs « en vue de ». Les motifs « en vue de » s'expliquent par les motifs « parce que », les variables socio-biographiques permettent de comprendre le degré d'adaptation de chaque acteur à sa nouvelle situation financière et psychologique. Cette adaptation est importante car elle permet à l'acteur d'entreprendre des projets et de considérer cette situation avec du recul : elle lui permet de constituer un environnement propice à ses projets.
Il apparaîtrait que plus l'âge augmente, plus l'espoir et les perspectives d'avenir pour les acteurs diminuent. Il faut noter que l'inverse n'est pas vérifié : en effet, l'acteur de l'entretien n° 1 qui n'a que 23 ans ne nous parle presque pas de ses propres perspectives d'avenir. Toutefois, les acteurs les plus âgés n'envisagent pas un avenir optimiste. Ainsi, "j'envisage très mal mon avenir c'est-à-dire mon avenir jusqu'à la retraite" (entretien n° 4), "pour l'instant je ne cherche pas encore parce que je suis incapable d'affronter quelqu'un pour trouver du travail" (entretien n° 5) et « j'en ai tellement marre comme j'approche de 50 ans, qu'on me répond que je suis trop vieux. Je ne cherche plus, je suis trop vieux. On va attendre les emplois vieux » (entretien n° 14) .L'acteur de l'entretien n° 6 ne paraît avoir aucun espoir par rapport à sa santé et à ses souhaits. Les facteurs d'explication sont divers. En effet, il semble qu'il leur reste moins d'années pour chercher du travail et pour se réaliser. De la même façon, ce manque d'espoir illustré par l'entretien n° 4 pousse les acteurs à une certaine inertie (entretien n° 5) Cette hypothèse est confirmée par la catégorie de la logique du fatalisme, où les trois acteurs interrogés ont entre 31 et 50 ans. L'avancement dans l'âge pourrait donc être important pour la construction de définition et de rapport au RMI.
La deuxième variable est représentée par la position sociale qu'occupait l'acteur avant de bénéficier de l'allocation du RMI.. Nous postulons que plus l'acteur avait une position sociale élevée ou reconnue comme telle dans la société, plus ses représentations des perspectives d'avenir sont réduites. En effet, le passage à la situation de RMIstes a constitué une sorte de choc psychologique. Ceci se retrouve dans la catégorie de la logique du fatalisme. Ce choc psychologique se révèle lorsque les acteurs s'aperçoivent des changements qu'ils encourent face au travail, au regard des autres, à la vie sociale et à l'exclusion. Le thème principal est l'absence d'espoir face à ces perspectives d'avenir. Par exemple, l'acteur de l'entretien n° 5 se trouvait dans une position sociale élevée auparavant mais n'a plus d'espoir car elle a connu une immense déception. De la même façon, l'acteur de l'entretien n° 4 a ressenti un grand changement dans sa vie et ne s'est pas remis du choc de la faillite de son entreprise. Enfin, l'acteur de l'entretien n° 13 s'est senti happé par une spirale : « J'y ai été sans être aspirée, j'ai été happée, c'était complètement différent, c'était la chute libre, c'est normale. C'était indépendant de moi, c'est à dire que j'ai subi, c'est pas moi qui ai perdu, par exemple un travail, puis incapable de retrouver quoi que ce soit, c'est que pendant des années j'ai été obligé de supporter un dépressif, qui pensait qu'à une chose c'était ce suicider, faire n'importe quoi, et essayé de le soigner ». Le thème de la honte se retrouve surtout chez les acteurs des types deux et trois qui travaillaient avant.
Le facteur d'un environnement stable ou instable influence également les perspectives d'avenir des acteurs. En effet, la catégorie de la logique d'assisté est caractérisée par l'absence de recherche d'un travail et par la longue durée du RMI. L'acteur de l'entretien n° 1 vit dans un environnement instable car sa soeur s'est installée chez elle et sa vie en est quelque peu bouleversée. En fait, son mari a cherché du travail mais pas elle. Le RMI devient alors indispensable et il peut être considéré comme une assistance. Du fait de cette vie instable, l'acteur se concentre sur ces problèmes familiaux et vit au jour le jour. La catégorie de la logique du fatalisme est caractérisée par des efforts pour chercher du travail ou la possibilité d'en trouver. L'environnement de ces acteurs ne peut être ni qualifié de stable ni d'instable. En effet il y a un noyau familial particulier. Par exemple, l'acteur de l'entretien n° 5 nous parle beaucoup de son fils, tout comme l'acteur de l'entretien n° 6 de sa fille. Cependant, il nous faut remarquer que ces acteurs ne peuvent attendre de leurs enfants le soutien dont ils ont besoin pour construire un avenir rapidement, soutien qu'ils pourraient obtenir dans un environnement stable, composé d'une structure familiale solide et d'un réseau d'amis fiable. En fait, l'acteur peut bénéficier d'un soutien financier mais non d'un soutien psychologique : « j'aurais un soutient financier, mais pas moral, moral absolument pas, financier, ça pas de problème, si je leur dit j'ai besoin de 5000 francs demain, je les aurais. Mais pour faire garder mes gamines, ça non. Mon père non plus, il arrive quand même à 72 ans. Ils ne sont plus jeunes, il faut bien se rendre compte de ça. Ce n'est pas des gens de 50 ans, c'est quelqu'un qui est à la retraite, qui a quand même quelques problèmes de santé, mais il vieillit. Mais quel soutient moral, ça vas oui. En plus de ça c'est ... si j'ai besoin de 5000 francs ça il va me les donner, et autrement au niveau moral, c'est il faut te secouer, dépêche toi de trouver quelque chose » (entretien n° 13). Le RMI devient alors un moyen de survie comme un autre et les projets à long terme deviennent impossibles.
La catégorie de l'objectivité citoyenne est représentative des perspectives d'avenir et d'espoir. En effet l'entretien n° 7 expriment une attente quasi certaine d'un travail ce qui lui permet d'avoir de l'espoir. Le fait important est que cet acteur habite chez ses parents et qu'il n'a pas à se préoccuper de payer toutes les charges. Il sait qu'il peut compter sur l'aide de sa mère. L'acteur de l'entretien n° 14 vit en couple avec un enfant, il désire assurer l'avenir de sa famille, et sait qu'il peut partager les difficultés avec sa compagne : « Avant j'étais tout seul, et après en couple avec un enfant » et « parce que ma compagne à trouvé du travail. Et on dépassé le taux. Je touche encore les ASS, j'ai travaillé de plus de 10 ans, 80 francs par jours ». Ceci apporte à l'acteur de l'espoir et il sait qu'il pourra reconstruire sa vie. Enfin, les entretien n° 3 et n° 12 expriment un cas particulier : il y a moins d'espoir que dans les deux autres, mais les acteurs n'ont pas les mêmes ambitions. Ces acteurs ont souvent été déçu dans leurs démarches, ils préfèrent donc ne pas se faire trop d'illusion et ont pour but de vivre au jour le jour le mieux possible. L'espoir et les perspectives d'avenir sont à comprendre par rapport à ce but. Nous devons remarquer que les acteurs de l'entretien n° 7 et de l'entretien n° 3 peuvent compter sur un noyau familial stable. Ils peuvent se sentir soutenus.
Le fait de toucher le RMI nécessite des adaptations, des changements, des pratiques nouvelles. En effet, la somme versée par l'intermédiaire du dispositif du RMI est assez faible. Les acteurs réalisent forcément leur situation. Certains s'adaptent à leur nouvelle situation. Ils refusent de s'enliser dans le RMI : il peut être vécu comme un nouveau départ, ce qui est le cas de l'entretien n° 2 pour une émancipation, ou de l'entretien n° 5 pour régler des problèmes et réfléchir. Cependant, dans l'entretien n° 5 il faut prendre en compte que l'acteur suit d'une psychothérapie et qu'elle en est donc influencé. L'entretien n° 5 pose un léger problème, puisqu'il s'agit là effectivement d'un nouveau départ, mais il est influencé par le traitement qu'il suit, ce qui doit nous faire prendre beaucoup de précautions.
L'acteur type de la logique d'assisté s'adapte à sa nouvelle situation, mais le fait à contrecoeur, il agit de cette façon parce qu'il n'a pas le choix, il ne peut faire autrement. Selon sa psychologie, il subi des sentiments tels que le désespoir, la révolte ou la résignation : « Lorsque tu es au RMI tu ne peux rien faire jusqu'à maintenant, avec 2100 francs par mois, par mois on ne peut pratiquement rien faire, donc on est limité en sorties, en dépenses personnelles, en loyer euh il suffit qu'on ait un loyer, tout part dans le loyer, on a plus rien a coté pour pouvoir vivre décemment » (entretien n° 11), « ils pensent que c'est un moyen de survie, mais c'est pas vrai, c'est même pas un moyen de survie, au contraire. Au contraire, parce que avec ce minimum, là, on n'est pas en mesure de vivre. On nous dit, voilà avec le RMI ça suffit, mais on peut pas. On nous dit qu'il faut savoir le gérer. Mais, gérer quoi, gérer deux mille cinq cents francs, c'est pas possible » (entretien n° 9).
De plus, si les acteurs gardent les pratiques anciennes, l'espoir devient moindre : l'écart devient trop grand avec les pratiques nouvelles. Il s'agit du refus d'assimiler les pratiques nouvelles ou d'une assimilation de mauvaise grâce. Or, ces pratiques nouvelles doivent s'adapter à une situation nouvelle. Il s'ensuit des réactions de dépression (« Votre train de vie a dû énormément changer... - Oui. Tout à fait, j'ai d'ailleurs failli faire une dépression » entretien n° 4), de passivité, ou de colère. Il faudra plus de temps à la catégorie de la logique fataliste qu'à la catégorie citoyenne pour relativiser le RMI. Par exemple, l'acteur de l'entretien n° 6 n'accepte pas le fait qu'elle ne puisse plus partir en vacances, qu'elle ne puisse plus faire de sport dans un club de Gym, qu'elle ne puisse plus se payer les vêtements qu'elle achetait avant (« je ne peux pas partir en vacances, ne serait ce que 15 jours, parce que partir en vacances ça demande quand même un moment de détente de se dire : je ne vais pas compter, même en partant une petite semaine disons sans...sans exagérer... sans me dire 15 jours, juste pour se changer d'air un peu.. souffler... même pas. Et cette année, bon, je me suis dit peut-être...mais c'est pas possible, on n'arrive pas à mettre un franc de côté. C'est pas suffisant, j'arrive pas...j'arrive pas à mettre, quand je mets 200 ou 300 francs de côté, et bien le mois d'après je tape dedans, je vais pas... je prends et je me ressers et voilà quoi, quand j'en ai besoin je me dis: je ne vais pas quand même pas rester sans argent... ») De la même façon, l'acteur de l'entretien n° 4 constate qu'il ne peut plus acheter les mêmes choses qu'auparavant : "moi, 1000 francs, cela me suffit pas. Quand j'emmène les enfants au supermarché et quand on va faire les courses, on ne peut plus prendre ce que l'on prenait avant. Tout est calculé. Donc j'évite d'emmener les enfants".
L'acteur de l'entretien n° 7 explique il n'y a pas de changement dans son niveau de vie. L'entretien n° 3 exprime l'idée que l'on peut vivre avec le RMI comme l'acteur de l'entretien n° 12 : « C'était dur, mais je m'en suis toujours sorti, maintenant je m'en sors plus ou moins bien mais je m'en sors seul, j'arrive à vendre MACADAM, et puis j'ai quand même un certain âge », ou l'acteur de l'entretien n° 14 : « moi l'argent je sais vivre avec très peu ». Cette idée est d'ailleurs partagée par les acteurs de la catégorie citoyenne. On pourrait donc en conclure que cette catégorie envisage beaucoup plus que son avenir que les autres, puisqu'ils s'adaptent à leur nouveau train de vie. L'acteur type de cette logique considère que cet argent est à utiliser de façon constructive, pour l'avenir : « Ça me sert à mettre de l'argent de côté, de façon à retrouver un appartement. Je pense qu'il faut déjà avoir le minimum, c'est-à-dire les murs, et puis voir après. Le RMI, c'est une aide pour le futur, et je pense qu'il faut s'en servir comme ça. Moi, dans mon cas, je mets cet argent de côté pour pouvoir retrouver un appartement, pour pouvoir ressembler à quelqu'un. Je ne veux pas ressembler à cette société, parce que c'est une société hypocrite, mais je veux ressembler à quelqu'un... Je veux faire quelque chose de bien de cet argent » (entretien n° 8), « En fait c'est différent selon l'utilisation qu'on en fait » (entretien ° 12). Ainsi, nous ne pouvons peut-être considérer que la catégorie citoyenne comme ayant les perspectives d'avenir constructif.
Selon, leurs expériences et leur mode de saisie au monde, les acteurs ont donc différentes possibilités d'avenir.
Les motifs « en vue de » permettent à l'acteur de créer un environnement propice à ses projets selon ses dessins à disposition et la pertinence qu'il accorde à ses problèmes. Toutefois, l'avenir d'un acteur ne dépend pas uniquement d'un environnement propice, la volonté de l'acteur est en question. Cette volonté est conditionnée par les motifs « parce que » qui permettent à l'acteur de s'adapter de différentes manières aux évolutions qui l'entourent. De cette façon, l'acteur peut se construire un avenir.
En quelques décennies, la société dans laquelle évoluent les acteurs a changé. En effet, pendant la période des 30 glorieuses, un employé pouvait espérer occuper le même poste toute sa vie, ou trouver un autre emploi rapidement. Il s'agissait d'une période de plein emploi. Aujourd'hui, l'emploi dans son sens générique a changé. Ainsi, l'emploi se caractérise par la mobilité géographique et professionnelle. Un travailleur doit pouvoir se recycler et être mobile. Le travail a de plus en plus d'importance, c'est lui qui donne sa valeur à l'individu. Un individu n'a de valeur que par rapport à la place qu'il occupe dans la sphère économique et de la consommation. Il n'est reconnu en premier lieu que par son pouvoir d'achat, et non pour sa valeur propre.
Les bénéficiaires de l'allocation du RMI évoluent dans cette société. ils doivent donc composer avec ses évolutions. L'impact des interactions et de la stigmatisation fait que les acteurs recherchent à paraître « normaux » aux yeux de leur interlocuteur. C'est pourquoi il y a tant de références à la normalité dans les entretiens, toutes logiques confondues.
L'acteur de la logique d'assisté n'accepte ou ne s'aperçoit pas des mutations sociétales. Il en subit simplement les effets : « Voilà, je vous ai dit en gros ce qu'il en était, rentrer dans les détails, ça ne m'intéresse pas. De toute façon, ce n'est pas moi qui vais changer tout ça et ça ne fait que remuer le couteau dans la plaie. Voilà, je vis avec deux mille cinq cent francs et puis c'est tout » (entretien n° 9). Comme cela a déjà été montré, l'acteur type de cette logique à tendance à déléguer ses réactions aux services sociaux, il est passif au moment d'agir : « Avez vous des dettes ? - C'est évident avec 2000 balles par mois. Si c'est trop élevé on n'a pas d'aide, pour une dette de 1000 on touche 200 F. si on à une grosse dette, on va en dossier de surendettement, on a une réponse dans les 15 jours. Une fois ça a mis 3 mois : tout peut arriver pendant ce temps. Il peut arriver n'importe quoi. On risque de se faire mettre à la porte et là c'est les huissiers. En plus, ils sont bornés. Pour le surendettement, elles (les assistantes sociales) font juste le dossier. Elles devraient faire plus, elle devraient plus s'impliquer. Elles devraient s'affoler avant qu'on soit jeté dehors, à la rue. Elles devraient s'impliquer avant » (entretien n° 11).
L'acteur type de la logique fataliste se rend compte des mutations mais continue d'agir comme si la société n'avait pas évoluée. Il s'inscrit dans une optique fataliste tout en entamant une réflexion à ce sujet : « Mais bon, je ne vais pas tout changer tout seul, je ne peux pas me battre tout seul contre la société » (entretien n° 10). Il est spectateur de l'évolution de la collectivité et spectateur de sa propre évolution : « ma fille va avoir 6 ans, ça fait 6 ans que j'ai pas pris de vacances, parce que, quand j'étais toute seule, j'arrivais quand même à faire un peu des économies...300 , 400 francs puisque j'étais toute seule, puisqu'avant d'avoir ma fille j'étais toute seule ; j'ai rencontré le père de ma fille, et bon il est resté quelque temps. Après, quand j'ai eu ma fille, il est parti, je me suis retrouvée avec ma gosse toute seule donc ça a été très, très dur, et ensuite j'ai été sans-emploi en plus et donc... » (entretien n° 6).
L'acteur type de la logique citoyenne estime que la valeur d'un individu dépend de son statut professionnel. Il peut le rejeter ( « c'est une aide, pour le minimum, pour acheter de la bouffe, pour acheter des trucs, mais je crois que le plus dur, qu'il y ait RMI ou pas RMI, le mieux qui reste à faire, c'est un changement de mentalité. On est dans une société, qui soit disant a une valeur, l'emploi, qui crée l'emploi, les parents, c'est « travail et emploi », on le voit tout de suite, c'est travail bien à l'école, en gros c'est ce qu'on apprend à l'enfant, travail bien à l'école, t'aura un beau métier, et tu gagnera beaucoup d'argent, on passe à coté des vrais valeurs, on apprend à vivre, que par, et que pour l'emploi, ça c'est mauvais. Alors que comme je le disais comme tout à l'heure, le travail c'est l'activité » entretien n° 14) ou intégrer cette variable mais dans les deux cas, il se considère comme actif. Il participe à la vie de la collectivité. Il se considère comme acteur de sa propre évolution : « Que vous a apporté le fait d'être déclaré ? - Déjà ça m'a donné une fiche de paye. Deuxièmement, heureusement que Macadam existe, ça permet de donner du travail à ceux qui veulent bosser, d'accord, il y a toujours des fainéant, et ils le resteront, mais les autres peuvent brosser. Si le mec est courageux, ça permet d'avoir un salaire, d'avoir une activité stable. Celui qui tombe dans l'alcool, c'est qu'il y a un problème dès le départ, et qu'il ne veux rien faire. Celui qui est dans la merde, c'est qu'il veux vraiment y être. Celui qui veut s'en sortir, il s'en sort vraiment. Moi, j'ai 26 ans, et je ne suis pas dégradé, même si je vis dans la rue. C'est une motivation en soit, si le mec est né fainéant, il restera fainéant jusqu'à ce qu'il meurt. Tous les RMIstes pourraient s'en sortir s'ils le voulaient. Le seul problème, c'est qu'il faut se bouger » (entretien n° 8).
Les acteurs, d'après leur situation biographiquement déterminée, mais aussi d'après d'autres variables, présentent des perspectives d'avenir particulières. Ces dernières sont intimement liées au système de pertinence des acteurs, et donc au rapport que les acteurs entretiennent avec le RMI. L'acteur de la logique d'assisté n'a pas d'espoir pour lui-même sinon au travers de son mari qui lui a un avenir. Les acteurs de la logique du fatalisme ont peu de perspectives d'avenir car ce sont les plus âgés ; ce sont eux qui occupaient la meilleure position sociale. Or la chute trop brusque de leur statut social les empêche de s'adapter : ils veulent garder des pratiques anciennes mais ne le peuvent plus guère. Les acteurs de la logique citoyenne ont au contraire su s'adapter et intégrer de nouvelles pratiques ; ce sont eux qui bénéficient d'une vie familiale stable (ceci toujours d'après eux).
L'acteur type de la logique d'assisté envisage son avenir par autrui. En effet, il ne projette pas d'avenir directement pour et par lui, mais par d'autres, que ce soit ses enfants ou son entourage, le mari dans le cas de l'acteur de l'entretien n° 1 : « c'est vrai que c'est une phase très dure à passer, vu que mon mari s'est retrouvé au chômage et qu'il se faisait 8000 francs avant (...) Mais on ne va plus le toucher car mon mari vient de décrocher un CDI (...) Moi non, j'avais arrêté de chercher puisque je m'étais renseignée, pour travailler avec deux enfants j'aurais travaillé pour payer les nourrices. Et puis mon mari il a cherché, il a essayé de faire des formations, des trucs comme ça ». Il peut également remettre son avenir dans des mains extérieures : « j'ai tellement eu d'espoir avant et maintenant j'ai plus rien du tout, si c'est pas malheureux. Maintenant, je me remet dans les mains de Dieu, c'est lui qui me récompensera » (entretien n° 9).L'acteur type de la logique d'assisté dit avoir de l'espoir, mais le découragement semble l'emporter.
L'acteur type de la logique fataliste vit essentiellement dans le passé. Il espère tout en étant marqué par le fatalisme : « Quel âge avez-vous ? - 48. Trop vieux pour travailler (...) Je suis complètement découragé » (entretien n° 10). Il vit au jour le jour : « comme ces derniers temps, j'en peux plus...<blanc> C'est de vivre au jour le jour, on ne peut ne prévoir ni vacances, ni... toute l'année c'est comme ça, vous vous rendez compte un peu, une personne qui vit toute l'année à... vraiment on vit pratiquement au seuil de la pauvreté » (entretien n° 6). Il garde espoir s'il est entouré : « Vous gardez espoir ? - De trouver du travail ? Oui, pourquoi pas. Si on me dit qu'il y a du travail en usine, je n'hésite pas. Je prends n'importe quoi. Il faut toujours garder le moral. Moi je garde espoir, surtout depuis que j'ai retrouvé pas mal de choses : j'ai le secours catholique, l'atelier... » (entretien ° 10). Cependant, il espère afin d'assurer l'avenir d'autrui, les enfants le plus souvent : « Comment dépenses-tu l'argent ? - Ben déjà c'est pour les enfants... et eh... comment dire... j'ai 4500, s'il me reste de l'argent à la fin du mois je le mets de côté, et çà c'est pour mes enfants. Car je pense, la France ne restera jamais... comment dire... un jour Le Pen passera (rires). Nous les Maghrébins, il faut toujours penser à l'avenir. Ce que mon mari n'a pas pu me faire moi, pour l'avenir de mes enfants en Tunisie, moi je veux le faire » (entretien n° 2). L'acteur type de cette logique ne parle pas d'avenir pour lui, mais pour autrui : «Voilà, la vie de RMISTES, c'est la galère. Heureusement que ma fille est là , je suis là pour elle, je garde espoir et continue de me battre pour elle » (entretien n° 6).
Si un certain découragement peut apparaître (« on cherche d'abord puis on pense à demain. Moi je ne pense jamais à l'année prochaine, du moment que je vis demain c'est déjà pas mal, et après-demain. Il y en a qui font des projets, pas moi je pense de jour en jour, je cherche à vivre c'est tout » entretien n° 3 ), en général l'acteur type de la logique citoyenne se projette dans un avenir soit dans un emploi, soit autrement. Cet acteur type envisage un avenir pour lui-même, il fait des projets : « Ben justement, là j'ai un contrat qui va se faire c'est plus que sûr, j'ai... j'ai des gens qui ont parlé de moi à la clinique du Tonkin, à la pharmacie de la clinique du Tonkin, et puis ça me permettra de me remettre dans le bain tout de suite, et de pouvoir être prêt pour le moi de juin, puisque il va très vite arriver, là ils ont déjà commencé les examens blanc en cours, et c'est dur de reprendre comme ça 2 ans parce que il y a beaucoup de choses qui changent, et puis autrement on recommencera l'année prochaine, au moins de se dire cette année je le fais, donc je vais retravailler si tout va bien à la clinique du Tonkin pour me remettre dans le bain à la suite c'est prévu une embauche voilà » (entretien n° 7). Ses projets peuvent être de tout ordre, professionnels : « Je pense à mon avenir, même si je suis assez pessimiste. En fait, je ne crois plus au père Noël, et l'essentiel, c'est d'avoir un appartement » (entretien n° 8), « A moins d'avoir un projet, de se marier etc. ça ne vaut pas le coup mais le plus important c'est d'avoir un travail fixe : c'est primordial » (entretien n° 7), ou la reconnaissance de sa créativité (entretien n° 14). Chaque projet ou intention sont importants, ils permettent au bénéficiaire du RMI d'envisager un avenir et de ne pas baisser les bras. L'acteur type de la logique citoyenne peut également créer son avenir, selon d'autres méthodes, comme le bénévolat ou la construction d'un emploi comme MACADAM JOURNAL. Le RMI peut donc être une allocation constructive.

Il semblerait que les hypothèses construites précédemment soit vérifiables et vérifiées. En effet, le parcours biographique, les problèmes que les acteurs ont à résoudre, et la construction de leurs perspectives d'avenir leur permettent de construire leur propre définition de la politique publique du RMI. Cette définition du RMI influencent des rapports au dispositif. La typification, c'est-à-dire le classement en logique d'assisté, logique du fatalisme et logique citoyenne semble pertinente. Cette typification permet de dégager des généralités et de constater que les acteurs qui ont la même catégorie de rapport au dispositif possèdent des variables en commun. L'intégration des normes sociales par l'acteur détermine le degré de désaffiliation des individus ainsi que celui de la stigmatisation. Le parcours de l'acteur, c'est à dire sa biographie telle qu'il la conçoit, et les problèmes qu'il a à résoudre le fait entrer dans certaines sphères de connaissances, ce qui est influence son degré de connaissance ainsi que la forme de son discours, ce qui lui permet d'élaborer des perspectives d'avenir et de construire une définition de la politique du RMI : ce schéma détermine des rapports particuliers au dispositif. Il semble que les résultats positifs du RMI dépendent de ces variables et que les bénéficiaires de ces résultats soient essentiellement les acteurs de la logique citoyenne.
Cependant, des critiques sont à apporter à ce travail, essentiellement sur la méthode. En effet, la moitié des acteurs a été sélectionnée à l'avance par des assistantes sociales : ils étaient volontaires et les entretiens se sont déroulés dans des bureaux d'assistantes sociales. L'ombre de ces intermédiaires existe donc toujours entre les interlocuteurs. De plus, le fait que ces personnes aient été volontaires indique peut-être qu'elles ont désiré s'exprimer afin de nous faire passer un message qui n'a peut-être pas toujours été compris. D'un autre côté, l'autre moitié des acteurs, totalement volontaires, sont issus de MACADAM JOURNAL. Ces acteurs sont ou ont été en situation de désaffiliation importante et peuvent connaître des problèmes psychologiques conséquents. On peut de toute façon penser que le code des interactions de face-à-face a été faussé par la technique de l'entretien. En outre, nous devons apporter des réserves quant à nos conclusions car nous avons travaillé sur un trop petit nombre d'entretiens. Ce qui explique peut-être certaines difficultés d'interprétation.
Il faut peut-être tirer de tout cela des conclusions au niveau de la méthode. Les entretiens ont peut-être été imparfaitement mené ; nous nous retrouvons alors face au problème de la véracité des données recueillies. De plus, les questions n'ont pas toujours ciblé le rapport des acteurs à la politique publique: certaines réponses nous éloignent donc du coeur de sujet. Enfin, certains entretiens ont été trop directifs (surtout le premier): nous pouvons peut-être supposer que les acteurs nous ont dit ce que nous voulions entendre.
La technique de l'entretien ne semble donc pas couvrir toutes les données du problème. En effet, la véracité des faits ne peut être recueillie par cette méthode car nous sommes obligés de croire que ce que les acteurs nous disent. Ceci peut être très intéressant dans la mesure où les acteurs construisent eux - mêmes leur propre histoire, mais cela peut également fausser les résultats de l'interprétation. Cette technique, au sujet de la politique publique du RMI, devrait peut-être être associée à la technique de l'observation directe. De cette façon, le chercheur pourrait pousser plus loin l'interprétation du code rituel des interactions.
De plus, cette analyse devrait être complétée par une étude ethnométhodologique. Les phénomènes, les pratiques n'ont pas de signification intrinsèque mais ont seulement le sens que leur confèrent les acteurs. Ceci est corrélé à la théorie de l'étiquetage (voir annexe). Nous devons remarquer que l'acteur n'est pas purement et simplement pré - construit par des normes stables. Les normes n'existent pas en dehors de l'usage que peuvent en faire les acteurs. Les faits sociaux sont les accomplissements des membres. Les acteurs actualisent les règles par l'adaptation, l'interprétation, l'évaluation, bref la construction. En effet, il faut également prendre en compte les notions d'indexicalité et de réflexivité (voir annexe). En fait, il s'agit de savoir si le critère de réflexivité s'applique bien à l'exclusion des RMIstes.
Il nous faut remarquer que nous avons interrogé seulement des RMIstes afin de connaître les rapport qu'entretient le citoyen modeste avec cette politique publique. Il nous faudrait peut-être maintenant interroger des non - RMIstes afin de vérifier le discours que tiennent les RMIstes sur le regard qu'ont les autres.