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Partie introductive : Les commandos anti-IVG face à l'analyse sociologique

      I. Le militantisme anti-avortement en France

      Promulguée le 17 janvier 1975, la loi Veil 1  libéralise l'avortement en France. A l'époque le débat public opposait avec passion et véhémence les partisans et les adversaires de cette législation.

      La situation s'est depuis apaisée et le droit à l'avortement peut aujourd'hui être considérée comme un acquis non remis en cause par la majorité des français. Pourtant, le militantisme anti-avortement (ou anti-IVG) subsiste toujours. C'est ce que nous rappellent les nombreuses opérations commandos (plus de 200 depuis la première opération en 1986) qui dévastent régulièrement les centres d'interruption volontaire de grossesse (CIVG) 2 .

      Ces manifestations spectaculaires sont souvent relatées par les médias qui y trouvent un champ d'investigation nouveau. Malheureusement l'intérêt journalistique n'a pas été relayé par la recherche en sciences sociales en général et l'analyse sociologique en particulier. l'étude récente de l'historienne Fiammetta Venner 3  constitue un apport de connaissances indispensables mais reste essentiellement descriptive et factuelle. En science politique, le militantisme anti-IVG n'a pas fait l'objet en France d'études spécifiques. En effet, parmi les mouvements sociaux des dernières années, il est frappant de constater le nombre d'études relativement faible consacré au mouvement anti-avortement en France, à ses différents courants, son évolution et ses formes de mobilisation bien particulières.

      Notre recherche n'a pas l'ambition de couvrir l'ensemble des formes du militantisme anti-avortement (lobbying, accueil des femmes sur le point d'avorter, actions commandos ou « sauvetages »). Elle se propose d'étudier la forme la plus radicale du militantisme anti-IVG, celle constituée par les actions commandos. Une action commando consiste à perturber, de façon plus ou moins violente, le fonctionnement d'un service pratiquant les IVG. Ces assauts sont délictueux depuis la loi Neiertz du 27 janvier 1993 et peuvent être punis d'un emprisonnement de deux mois à deux ans et d'une amende de 2000 F à 30000 F. Les militants, autoproclamés « sauveteurs » constituent la minorité la partie la plus active du mouvement anti-avortement. C'est cette minorité qui retient notre attention. Nous nous efforcerons d'en comprendre la constitution et les ressorts. Les commandos anti-IVG sont en effet sous-tendus par une dynamique et une stratégie dont il convient de cerner la portée.

      Au regard de l'engagement politique, l'action des militants « sauveteurs » peut être considérée comme une forme à la fois marginale et nouvelle de la contestation publique. Elle participerait alors à une certaine mutation de l'engagement public, pressentie par Jacques Ion. Selon cette analyse, l'émergence de l'acteur et la valorisation des ressources particulières se fait au détriment de l'engagement « traditionnel » dont le modèle est le rassemblement démonstratif ou de masse. En réaction à ce processus d'individualisation de l'engagement et au déclin des idéologies, J. Ion 4  signale la résistance marginale de groupements s'affirmant par leur capacité à maintenir une fonction identitaire (tels le F.N. ou les groupes charismatiques). Ces groupements fonctionneraient comme des groupes de réassurances identitaires sur le mode de la participation communautaire. On peut dés lors s'interroger sur la nature de l'engagement des « sauveteurs » : place-t-il le militant au coeur de l'action ou traduit-il une participation plus fusionnelle ? est-il porteur de thèmes novateurs tournés vers les problèmes (éthiques dans le cas présent) que pose la société contemporaine ou constitue-t-il un isolat conservateur extrémiste préoccupé d'ordre moral en réaction à la société moderne ? En d'autres termes, le militantisme anti-avortement dans sa forme radicale constitue-t-il un nouveau mode de politisation autour de la question de l'avortement ou bien la survivance, sous une forme inédite, du combat d'arrière-garde des traditionalistes français ?

      II. Méthodologie

      Afin de trancher en faveur de l'une des hypothèses, le recueil d'information constitue une étape obligatoire de la recherche. Deux voies ont été explorées : la collecte documentaire et l'entretien semi-directif.

      La collecte de documents s'est effectuée de la manière la plus large possible. D'une part, nous avons utilisé des sources fournies par le mouvement féministe (archives du Mouvement Français pour le Planning Familial) et par certains hôpitaux qui ont été assaillis par des commandos anti-avortement. Nous nous sommes aussi servi de témoignages recueillis après les commandos et des différents articles de presse consacrés à la question. D'autre part, nous avons eu accès à des nombreux tracts et documents en provenance des groupes anti-IVG.

      Les entretiens ont pu avoir lieu à la suite de contacts pris lors des rassemblements anti-avortements. Sur les 20 entretiens réalisés, 10 concernent des militants ayant participés à une ou plusieurs opérations commandos. les 10 autres ont été réalisés avec des sympathisants, c'est-à-dire avec des personnes soutenant ouvertement les « sauveteurs » et susceptibles de passer à l'acte. Le nombre réduit des personnes interrogées doit être pris en considération car il constitue une limite à la représentativité de l'ensemble des militants. Toutefois, on s'est efforcé de diversifier, dans la mesure du possible, les différentes variables des enquêtés (âge, sexe, CSP). Les entretiens se sont déroulés soit au domicile des personnes interrogées, soit dans des locaux spécifiques (sièges d'association ...). La durée moyenne d'un entretien est de 1H30.

      Si nous avons choisi la méthode de l'entretien semi-directif, c'est parce qu'elle présente plusieurs avantages. Elle permet effectivement d'atteindre un degré de profondeur inégalé dans les éléments d'analyse recueillis. De plus, la souplesse et la faible directivité du dispositif permet de récolter les témoignages et les interprétations des interlocuteurs en respectant leur propre cadre de référence (leur langage et leurs catégories mentales). En fait; les entretiens semi-directifs ont été conduits sous deux formes parallèles :

      Les entretiens semi-directifs ont d'abord été entrepris dans leur forme classique grâce à un guide d'entretien (reproduit en annexes). C'est outil semble le plus adéquat pour analyser le sens que donnent les militants à leurs pratiques et aux événements auxquels ils sont confrontés (leurs systèmes de valeurs, leurs repères normatifs, leurs interprétations de situation, leurs lectures de leur propre expérience...). Il permet ainsi de cerner l'adhésion au militantisme extrémiste, le vécu identitaire de l'acteur et les représentations qu'il se forge de son appartenance 5 .

      Toutefois, face à la réticence qu'éprouvent certains militants à s'exprimer sur d'autres sujets que leur « combat pour la vie », on a choisi de mener ou poursuivre certains entretiens par la présentation de photographies. A la suite de Marie-Claire Lavabre 6 , nous avons utilisé cet outil aux résultats probants. En effet, certains militants apparaissent plus à même de livrer leur sentiment sur des sujets stigmatisant (l'extrême droite ...).

      Dans tous les cas, nous nous sommes attachés à n'intervenir que ponctuellement pour « recentrer » la discussion ou approfondir telle séquence du discours sans pour autant faire prévaloir un point de vue personnel aux yeux de l'enquête ni influencer le discours.

      III. Extrémisme religieux et lien social

      Avant de positionner les commandos anti-avortement face à l'intégrisme ou au traditionalisme, il convient au préalable de faire le point sur l'extrémisme religieux. Cet extrémisme renvoie d'une part à la modernité à laquelle il s'oppose et d'autre part à l'imaginaire sur lequel il repose.

      A. Le combat contre la modernité

      Avant toute chose il faut ici donner une définition de la modernité. D'une façon générale, la modernité peut être comprise comme la destruction des garants méta-sociaux de l'ordre social et de la moralité personnelle. L'ordre social ne trouve plus son fondement dans la religion. Lahouari Addi écrit que « pour apparaître, le processus historique de la modernité a dû s'imposer contre la religion et plus précisément contre la religion comme mode d'organisation politique ou de légitimation du pouvoir 7   ». En d'autre termes, elle limite la conscience religieuse à la sphère privée. La religion devient une opinion et la moralité personnelle une affaire de conviction individuelle.

      C'est en réaction à ce mouvement de sécularisation de la religion que s'est constitué l'extrémisme religieux. En effet, l'intégrisme fait de la religion le fondement du lien social. Cette interprétation conteste à l'Etat sa souveraineté, laquelle appartient à Dieu. Le droit positif doit suivre la loi naturelle si bien que l'homme n'est pas maître de son destin. D'ailleurs, l'individualité est niée au profit de la communauté. Au total, les intégrismes se distinguent par la disqualification des valeurs séculières, de l'éthique laïque, par la contestation d'un modèle de civilisation à prétention universelle (le modèle occidental), par des tentatives pour redonner à la vie un sens et à la société un fondement sacré, enfin par le souhait de reconstruction des identités et des communautés sacrifiées sur l'autel de la modernité. pourtant, il est intéressant de noter que selon Gilles Kepel, les leaders ou les portes-paroles des mouvements de reconquête religieuse proviennent des milieux socialement élevés de la société et qu'ils ne dédaignent pas, pour leur action militante, utiliser les moyens de la modernité, qu'ils ne cessent par ailleurs de condamner. Il n'est pas rare de voir en effet les groupes intégristes recruter dans les milieux d'ingénieurs, de physiciens, d'informaticien ou de médecin 8 . Aussi maîtrisent-ils généralement bien les instruments de communication nécessaires à la propagande. Quoi qu'il en soit, les intégrismes modèlent à partir d'un texte sacré et d'une religion établie, avec intolérance et violence, toute une conception de la vie, de l'homme, du droit, de la société et de l'Etat.

      En France, l'extrémisme religieux correspond essentiellement à l'intégrisme catholique de nature contre-révolutionnaire. Il remet en cause la République et la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il se prétend fidèle aux doctrines pontificales et se réclame d'une fidélité intégrale aux enseignements du pontife romain en vue d'un catholicisme intégral régissant toute la société. Marginalisé par l'Eglise à la suite du concile Vatican II puis du schisme lefebvriste, l'intégrisme catholique tente aujourd'hui de récupérer le message de Jean-Paul II qui par son insistance marquée sur la réaffirmation dogmatique du catholicisme répond en partie au besoin de certitudes et de vérités fortes, si puissamment ancré dans ce milieu nostalgique d'une France éternelle 9 .

      B. L'imaginaire politique

      L'extrémisme religieux conteste la modernité et en réaction produit une forme intransigeante d'imaginaire politique. l'imaginaire correspond à une nouvelle temporalité qui mêle le réel à l'irréel. A cet égard, l'intégrisme religieux se fonde sur l'idéalisation du passé pour rejeter la société moderne. « Le thème de l'usure du temps, écrit Jean-Pierre Sironneau, est corrélatif du prestige accordé à l'origine : l'écoulement du temps se traduit par un éloignement progressif des commencements, et par la perte de la perfection initiale 10  ». Les intégristes français trouvent leur « âge d'or » dans la France d'Ancien Régime dont la fondation remonterait au baptême de Clovis. Le temps présent serait celui d'une déchéance ou d'un désordre auxquels il importerait d'échapper. Le temps d'avant jouit d'une grandeur, d'une noblesse ou d'un certain bonheur dont la dernière manifestation fut l'Etat français du Maréchal Pétain. C'est donc dans la fuite du temps présent, dans le refus ou la négation de certaines formes contemporaines de la vie sociale, qu'ils projettent l'enchaînement singulièrement complexe d'images, de représentations et de symboles dont ils demeurent les inépuisables générateurs. Raoul Girardet lie ce mythe de « l'âge d'or » à celui de la conspiration et de l'unité.

      La conspiration 11  est censée donner une explication à une situation que l'on juge négative et que l'on ne contrôle pas. Les intégristes catholiques interprètent ainsi l'avènement de la France moderne comme le triomphe du complot mené par l'Anti-France ( constituée par les « juifs, protestants, métèques et franc-maçons ») contre la chrétienté. La conspiration se ferait par infiltration des rouages de l'Etat puis par propagation à tous les domaines de la société. De l'instauration de la république laïque de surcroît on passe alors à la désagrégation systématique des traditions sociales et des valeurs morales. Le mythe de l'unité perdue de la société peut fonctionner 12 . Le parlementarisme qui divise est opposé à la monarchie qui rassemble. La séparation des pouvoirs spirituel et temporel conduirait inéluctablement au seul souci de la domination matérielle et à l'antagonisme des intérêts et des égoïsmes. L'intégration du sacré dans l'organisation de la Cité serait nécessaire à la cohérence de la société.

      Au total, le rejet de la modernité laisse place au déploiement de l'imaginaire. La définition de l'imaginaire par Jean-Fançois Bayart 13  comme interaction entre le passé, le présent et la projection du futur trouve ici pleinement son sens. Les intégristes s'affirmeraient entre l'héritage du passé et les réalités de la société moderne. Leur identité serait donc en construction car selon l'auteur il n'y a pas d'identité « naturelle » qui s'imposerait par la force des choses, il n'y a que des stratégies identitaires conduites rationnellement par des acteurs identifiables. C'est ce que nous allons tenter d'inscrire dans un modèle d'analyse aussi pertinent que possible.

      IV. A la recherche d'un modèle d'action collective

      Afin d'étudier le militantisme anti-avortement sous sa forme extrême (le commando), il convient de rechercher un modèle d'analyse adéquat parmi les théories de l'action collective.

      Il semble certes trop facile de s'appuyer exclusivement sur les théories de la frustration ou les explications psychologiques pour se laisser porter à décrire des « fous de Dieu » irrationnels et dangereux, comme le laissent entendre beaucoup de reportages journalistiques. Mais, par ailleurs, s'enfermer dans le paradigme rationnel laisse en suspend le problème du « free rider » posé par Oslon. De plus, l'hypothèse centrale de la rationalité de l'acteur est actuellement remise en question de deux façons : d'abord, en se plaçant au niveau micro de l'action rationnelle, la perception individuelle de la réalité sociale, l'expérience de la privation sont censées expliquer la propension des individus à s'engager dans l'action collective. Ensuite, en se plaçant au niveau macro, les contraintes structurelles de l'action, la position de chacun dans la structure sociale et les représentations du monde véhiculées par la société influent sur la nature et la direction de la mobilisation.

      Dés lors, il est tentant de chercher à concilier les croyances des acteurs à la logique de l'intérêt. Il apparaît préalablement nécessaire de rappeler brièvement comment la sociologie de la protestation a abordé l'action collective, avant d'essayer de dépasser la dualité utilitarisme/psychologie sociale.

      A. L'action collective face aux théories sociologiques 14 

      D'abord dominée par les interprétations en termes de privation relative, de croyance généralisée ou de marginalité pathologique, la question centrale de la participation à l'action collective s'est longtemps ramenée à l'explication par un état d'esprit particulier, par une tendance plus ou moins naturelle à agir de façon inusitée, voire illégale. Cette approche psychosociale s'est incarnée dans l'école du comportement collectif qui s'intéresse avant tout à la croyance des acteurs. Construites en opposition explicite à ce modèle interprétatif, la théorie de l'action rationnelle puis celle de la mobilisation des ressources se sont progressivement imposées. La théorie de la rationalité est une théorie normative qui préscrit aux individus les moyens les plus efficaces et les moyens les plus efficaces et les moins coûteux pour atteindre leur but. Quant à la théorie de la mobilisation des ressources, en rejetant la distinction entre actions institutionnelles et non-institutionnelles, elle proclame que l'accent doit être mis sur l'organisation des mouvement plutôt que sur la participation individuelle. Elle s'est ainsi montrée attentive à bannir toute orientation psychologisante de son champ de travail. Le processus de mobilisation est alors compris comme la mise en oeuvre par une organisation d'une technique politique de prise de contrôle de ressources rares dont il est ensuite fait usage pour rémunérer la participation individuelle. Mais la focalisation de l'explication sur le pourquoi des mobilisations va montrer ses limites avec l'apparition des mouvements sociaux des années soixante-dix, que les chercheurs européens tentent alors d'expliquer par l'apparition de changements structurels porteurs de déséquilibres et de tensions.

      B. Vers le compromis théorique

      Pourtant, dans toutes ces explications, la question centrale de la participation à une action collective ne reçoit pas réellement de réponse satisfaisante, étant donné la difficulté qu'il y a à relier l'existence d'une situation structurelle avec les dynamismes psychologiques par lesquels les individus prennent la décision d'y remédier. La théorie de la mobilisation des ressources, en se plaçant dans un modèle de rationalité partagée, postule que tous les agents ont la même perception de leur situation, une évaluation similaire des coûts et des avantages de l'action. quant aux théoriciens des nouveaux mouvements sociaux, ils se focalisent sur les origines structurelles des tensions, mais laissent de côté la question des modes de perception de ces tensions par les agents.

      1. L'apport de la psychologie sociale 15 

      Du coup, certains auteurs se sont posés la question du rapport entre l'existence d'une situation, la formulation de griefs et leur prise en compte par un mouvement à travers son idéologie et les buts qu'il défend. Déjà en 1962, Smelser écrivait que pour qu'une action collective se développe, il fallait non seulement une tension structurelle, mais encore qu'y soit donnée une signification permettant de qualifier cette tension, de désigner des responsables et de proposer des modes de résolution du conflit. L'importance de la dimension subjective (perception des croyances) dans l'émergence des minorités ne peut être négligée. La convergence des individus vers une expression commune implique d'une part de percevoir l'ordre social comme non immuable et d'autre part d'identifier les sources des maux. Il faut donc être capable de donner un projet, un sens à l'action pour que la minorité active se constitue. Dés lors, les dimensions proprement culturelles de la mobilisation, les symboles d'identification semblent incontournables. L'idéologie joue un rôle moteur en participant au modelage des identités collectives et en définissant les orientations de l'action. Si les opportunités d'action résultent de la perception de la situation par les acteurs, l'engagement dans l'action collective dépend effectivement de l'efficace symbolique du discours mobilisateur.

      2. Les reformulations théoriques 16 

      Attentifs à bannir toute orientation psychologisante de leurs travaux, les sociologues de la mobilisation des ressources sont moins nombreux à avoir prêté attention aux perceptions. Piven et Coward suggèrent que la mise sur pied d'une action collective implique de la part des mobilisés l'analyse de leur situation sociale comme modifiable et injuste. Mac Adam en 1982 pour sa part introduit la notion de « libération cognitive » qui désigne des événements ou des modifications de conditions qui font sens aux yeux des agents.

      La prise en compte des perceptions franchit un pas théorique décisif avec Erving Goffman qui fonde ses travaux sur le concept « d'analyse des cadres d'interprétation » (frame analysis). Goffman interroge les conditions dans lesquelles les gens défient les règles existantes lorsqu'ils s'insurgent contre l'ordre social dominant et montre comment notre disposition à l'apathie ou à l'action dépend en partie de la façon dont l'ordre social est structuré et structure donc notre inconscient politique. Dans cette perspective, l'analyse des cadres d'interprétation permet de décoder toute situation en décomposant les différents principes d'organisation qui structurent les événements. Goffman isole ainsi quelques cadres fondamentaux qui constituent les grilles de lecture des événements. A la suite de ces travaux, la dualité utilitarisme/psychologie sociale est dépassée par deux auteurs en particulier : Snow et Klandermans.

      A partir d'une étude empirique sur plusieurs mouvements, Snow s'intéresse également aux différents processus interactifs et communicatifs par lesquels les entreprises de mobilisation parviennent à modifier les « cadres d'interprétation » en construisant une idéologie mobilisatrice. Ainsi, la « micro-mobilisation » désigne « les processus de communication et d'interaction à l'oeuvre dans l'alignement des cadres d'interprétation » tandis que les cadres d'interprétation sont définis par « le lien qui s'opère entre un individu et les orientations d'une organisation, tel qu'une bonne partie des intérêts, valeurs et croyances de l'individu se trouvent conformes et complémentaires avec l'idéologie, les activités et les buts de l'organisation ». Snow distingue quatre types de processus permettant l'imposition de schémas interprétatifs :

« Frame bridging » ou « connexion des cadres d'interprétation »

      Ce cas correspond à des individus ou même à des organisations qui partagent les mêmes intérêts et revendications mais qui n'ont pas une base organisationnelle suffisante pour exprimer leur mécontentement ou poursuivre leur action. Il s'agit alors de lier entre eux des cadres d'interprétation déjà existants sur un enjeu particulier. C'est le niveau le plus primaire de mobilisation. Elle est effectuée par les organisations professionnelles et par la plupart des groupes d'intérêt.

« Frame amplification » ou « amplification des cadres d'interprétation »

      Snow reprend ici l'idée de Goffman selon laquelle la participation à un mouvement nécessite bien souvent la clarification et le renforcement d'un enjeu pour rompre avec les interprétations routinières de la réalité. Cela se traduit par l'amplification des valeurs et des croyances déjà présentes chez les individus. L'idéalisation et l'insistance sur quelques valeurs clé facilite l'identification et la prise de conscience.

« Frame extension » ou « extension des cadres d'interprétation »

      Dans certains cas, les programmes des organisations ne sont pas forcément enracinés dans des sentiments déjà existants. L'organisation doit alors élargir son cadre à des intérêts ou interprétations qui tiennent peu de place dans ses objectifs initiaux mais qui sont importants aux yeux des adhérents.

« Frame transformation » ou « transformation des cadres d'interprétation »

      Ce cas est une forme radicale du précédent. Lorsque les programmes et valeurs d'une organisation ne correspondant pas du tout (ou sont opposés) aux cadres d'interprétation conventionnels et rituels, il faut trouver de nouvelles valeurs capables de changer des vieux cadres d'interprétation, à partir d'expérience ou d'événement complètement reconstitués par l'individu. Etant donné sa nature radicale, ce cas s'applique à des mouvements qui cherchent à changer totalement la société ou à d'autres particulièrement prenants en temps et en énergie.

      Dans tous les cas, le travail de manipulation symbolique par les organisations revêt une importance capitale dans les processus de « dégel cognitif », de réactivation des solidarités et de création de nouvelles identités. D'où l'intérêt de faire porter l'analyse des mouvements sociaux sur ces procédés de manipulation symbolique, qu'ils se traduisent par une utilisation stratégique du langage, la mise en scène de l'action, l'instauration ou la réactivation de rites.

      Chez Klandermans, le lien entre conditions structurelles, demandes articulées et participation personnelle est explorée plus avant à partir d'une utilisation poussée des modèles psycho-cognitifs. Ces modèles de la psychologie sociale classique font de l'acteur un agent à la fois consommateur et producteur d'information. Dans le travail de construction du sens, il est influencé à la fois par des forces sociales, des groupes et des forces intra-individuelles. Là encore, on part de l'idée que nous agissons en fonction d'une perception de la réalité sur laquelle il est possible d'agir. Ainsi, l'établissement de liens conceptuels entre la micro-sociologie et la macro-sociologie passe par la prise en compte des identités collectives et par l'apport des perspectives de l'interactionisme symbolique, qui se focalisent sur la construction des significations subjectives. Klandermans place alors deux principes au centre des préoccupations de la sociologie des mobilisations : d'abord, au delà de la réalité pour soi, les comportements individuels sont orientés en fonction de la manière dont les individus perçoivent et interprètent cette réalité, en fonction de leurs positions structurelles ; ensuite, les organisations impliquées dans les mouvements sociaux jouent un rôle fondamental dans la génération et la diffusion des significations. L'étude doit alors porter sur la rhétorique mise en oeuvre par les mouvements afin de faire prévaloir leur propre définition des problèmes et des solutions à y apporter.

      Au total, il semble pertinent de s'inscrire dans une théorie compréhensive des mouvements sociaux axée autour des processus qui conduisent à la construction sociale du monde propre à chaque acteur individuel, à la définition de cultures propres à chaque mouvement et à des identités collectives. Tout à la fois l'acteur construit activement son identité et est fortement contraint par un univers de significations sociales dont la détermination résulte de positions structurelles.

      Dans une première partie, nous étudierons comment s'opère la construction identitaire de la minorité active anti-avortement. Le commando anti-IVG constitue une forme non conventionnelle de mobilisation dont il convient de comprendre à la fois l'existence et la stratégie identitaire. Ce sera l'occasion de cerner la place et les caractéristiques des commandos dans le mouvement anti-avortement.

      Dans une deuxième partie, nous aborderons les perceptions individuelles des militants afin d'en montrer les spécificités. Nous nous intéresserons donc au sens de la mobilisation de la minorité. « Les sauveteurs » constituent en effet une population marginale dont on examinera les représentations de la société. La subjectivité des militants rend compte du travail de persuasion de la minorité. Nous tenterons alors de donner une signification à l'action des commandos.


Première partie : La mobilisation identitaire d'un groupe minoritaire

      Cette première partie est consacrée à la mobilisation et à l'identité des commandos anti-IVG. Il s'agit de comprendre la façon dont la minorité a pu développer cette forme non conventionnelle de protestation. La mobilisation consiste essentiellement en la création d'engagement et d'identifications ainsi qu'en un rassemblement, sur cette base, d'acteurs.

      Si l'on considère alors avec Jean François Bayart 17  que l'identité des groupes est un construit en perpétuel devenir, il est possible de comprendre comment s'opère la construction identitaire des militants « provie ». D'une part, l'existence de ressources préalables à la mobilisation constitue le support des commandos et permet de déterminer l'origine et les affiliations des militants. D'autre part, le besoin d'identification des militants conduit la minorité à développer une stratégie identitaire dont on étudiera les enjeux et la cohérence.


Chapitre 1 : La gestion de ressources préexistantes

      les facteurs organisationnels et stratégiques dans la formation et l'évolution des minorités appréhendés de manière rationnelle et instrumentale permettent de comprendre pourquoi les militants se sont engagés dans les commandos anti-IVG 18 . Cette forme non conventionnelle d'engagement s'appuie sur des ressources préexistantes : les organisations mobilisatrices et une population spécifique.


Section 1 : Les ressources organisationnelles

      Le militantisme anti-avortement n'est possible que grâce à l'existence, à la base, d'organisations déjà structurées qui seules permettent une dynamique de mobilisation. Les ressources organisationnelles comprennent les organisations militantes proprement dites et leurs réseaux de soutien.


I. Les organisations militantes

      On peut estimer à une dizaine environ le nombre des associations à l'origine des commandos anti-avortement 19 . Mais dans les faits les militants proviennent essentiellement de deux organisations principales qui se caractérisent chacune par deux formes de commandos. Il faut en effet distinguer les actions menées par SOS Tout Petits de celles organisées par La Trêve de Dieu 20 . SOS Tout Petits s'occupe de manifestations de harcèlement qui consistent à occuper les CIVG à genoux et en priant. La Trêve de Dieu, quant à elle, préfère organiser des actions silencieuses plus violentes (dégradation du matériel médical et enchaînement). Avant d'évoquer ces deux associations, il semble nécessaire de rappeler sommairement l'origine du militantisme anti-avortement.


A. Une organisation pionnière : Laissez-les-vivre

      Laissez-les-vivre est la plus ancienne association française opposée à l'avortement. Tous les cadres des associations actuelles y ont fait leurs premières expériences militantes. C'est la Cité catholique via l'Action familiale et scolaire (association catholique proche du Front national) qui a créé le mouvement en 1970 et confiée la présidence au professeur Lejeune (décédé en avril 1994). Ce dernier a toujours apporté une caution scientifique et morale à l'association tant par ses travaux mondialement reconnus (il est le découvreur en 1959 du chromosome responsable de la trisomie 21) que par son appartenance à l'Institut et à l'Académie Pontificale des Sciences. Dénonçant l'influence du Parti Ouvrier Européen (extrême droite), le Professeur Lejeune démissionne en 1985 et est remplacé par le docteur Tremblay qui participe également au Comité d'honneur du Cercle national des femmes d'Europe (groupe féminin du Front national) 21 .

      Bénéficiant d'un important budget, l'association est spécialisée dans le lobbying (envoi de tracts et documents aux hommes politiques, organisation de congrès internationaux...). Elle soutient aussi les centres d'accueil aux femmes enceintes et préconise toute une série de mesures en faveur des femmes seules (service social maternel, logement, allocations familiales...). Depuis peu, elle prend part à certaines actions commando. Dans ce cas, elle s'associe aux organisations spécialisées dans les occupations des CIVG.


B. A l'origine des premiers commandos : SOS Tout Petits 22 

      Cette association est créée le 31 octobre 1986 par Xavier Dor pour, dit-il « faire cesser le crime d'avortement ». Ce chercheur en embryologie est un militant de longue date de l'extrême droite (Parti des forces nouvelles, Front national) et du catholicisme traditionaliste. Malvoyant, il hésite à se lancer dans un mouvement d'envergure, mais il est poussé par ses amis du Front national et de Présent qui lui promettent de relayer ses actions. Bien qu'ayant peu de liens avec les Etats-Unis, ils ont cependant bénéficié en 1991 du soutien du néo-fasciste Siegfried Ernst, correspondant de Human Life International en Allemagne. Longtemps sans statuts pour éviter les poursuites, son association cherche actuellement à se légaliser, notamment pour ouvrir un compte et recevoir des dons. En janvier 1995, les membres de l'association ont déclaré avoir attaqué 100 CIVG.

      La première action commando à lieu le 10 janvier 1987 à l'hôpital tenon. L'idée est simple : un groupe de personnes recrutées par le bouche à oreille se retrouve dans une église, et après avoir suivi une messe pour la mémoire des enfants non-nés, se dirige vers un hôpital repéré par Xavier Dor. Tous ensemble, ils s'agenouillent dans les couloirs et prient en chantant des cantiques. Auparavant ils traitent en général le personnel d'assassin, les femmes de criminelles, posent des autocollants « avorter, c'est tuer » et distribuent quelques tracts. Ce type d'action semble trop pacifique pour certains militants qui décident en 1988 de suivre Claire Fontana dans une nouvelle association, La Trêve de Dieu (voir infra). En 1990 SOS Tout petits scissionne de nouveau à la suite de la désapprobation de l'épiscopat français envers les actions commandos. Certains préfèrent abandonner cette forme radicale d'engagement. Les autres continuent à attaquer les CIVG avec Xavier Dor. Cependant, devant la pénalisation de l'entrave à l'avortement, les actions se poursuivent sous une forme parfois légèrement différente. SOS Tout petits demande à la préfecture de police l'autorisation de manifester. Les militants se rassemblent devant l'hôpital ou la clinique dont ils bloquent l'entrée et interdisent aux femmes de pénétrer dans l'établissement, en les insultant et les bousculant au besoin. les actions de SOS Tout Petits sont donc plus psychologiques que physiques.


C. Une organisation méthodique : La Trêve de Dieu 23 

      C'est Claire Fontana qui fonde en octobre 1988 l'association La Trêve de Dieu -référence historique à l'action pacificatrice de l'Eglise au Xième-, à l'occasion de la visite du pape à Strasbourg, afin qu'aucun avortement n'ait lieu lors de son séjour. Fille d'Ivan Gobry, un médiéviste traditionaliste et d'Alix Gobry, longtemps membre du Comité national de Laissez-les-vivre, Claire Fontana a été immergée très tôt dans le mouvement anti-avortement. Elle a d'abord milité pour l'AOCPA (association pour l'objection de conscience à toute participation à l'avortement), avant de participer aux actions du docteur Dor. Ne les trouvant pas assez spectaculaires, elle décide de créer avec Henri Fontana, son mari, La Trêve de Dieu et recrute pour l'occasion Thierry Lefèvre, un protestant de l'Acper-vie (association des chrétiens protestants et évangéliques pour le respect de la vie) qui possède de nombreux appuis américains. Les actions menées par l'association se distinguent par la minutie qui préside à leur préparation et organisation.

      Le commando est ici le dernier recours d'une campagne de protestation, une sorte d'expédition punitive. Elle diffère ainsi des opérations plus spontanées menées par SOS tout petits à la porte des cliniques. Avant de se décider à attaquer un CIVg, les militants envoient à la direction des lettres et des pétitions, la pressant de fermer le service des interruptions volontaires de grossesse. Si ces mises en garde ne provoquent aucun changement dans la politique de la clinique, ils décident d' organiser une opération commando dans le centre d'orthogénie de l'établissement. Si les militants envahissent systématiquement la salle d'opération, plusieurs comportements peuvent être adoptés par les militants. C'est ce que retrace les descriptions suivantes d'opérations commandos organisées par La Trêve de Dieu.

      Les opérations avec dégradations matérielles sont certainement les plus nombreuses. Une équipe de TF1 a pu filmer à l'hôpital Tenon une de ces actions le 13 mai 1991 : on y voit des militants déstériliser le matériel, essayer de convaincre les patientes de renoncer à leurs projets, bloquer l'accès des consultantes aux médecins, fouiller dans les dossiers et relever les raisons invoquées pour les demandes d'IVG. La destruction systématique d'appareils et d'instruments (sondes, pipettes, curettes) représenterait environ 10 000 F par commandos. De plus, plusieurs témoignages peuvent attester de la violence des commandos. Par exemple, lors d'un commando à l'hôpital de la Croix Rousse de Lyon, les militants sont parvenus à atteindre le CIVG de la manière suivante. dés 8 heures du matin, une trentaine de membres envahissent l'hôpital. Ils se scindent en deux équipes : la première reste postée au pied du bâtiment, la seconde bloque l'accès au service, ouvre les bacs à instruments et pochettes stérilisées et s'harnachent au bloc opératoire. La police arrive une heure plus tard. Chacun fait le mort, ce qui oblige les pompiers à intervenir pour faire évacuer les lieux. La situation redevient calme vers 11 heures. Une infirmière rapporte : « Ils m'ont agressée violemment en brandissant un foetus en plastic en me disant que c'était un embryon comme ça que les femmes venaient tuer dans l'oeuf ».

      La violence se cantonne parfois à l'enchaînement des militants. Ainsi l'action menée le 10 avril 1995 à l'hôpital de Chalon-sur-Saône (maternité Boucicaut) s'est déroulée en silence sans détérioration de matériel. Le commando était constitué de huit personnes qui étaient entravées au niveau des chevilles par groupes de quatre et au niveau du coup par groupe de deux à l'aide de puissants antivols de moto. Les militants sont ainsi restés muets et passifs durant plus de trois heures, temps nécessaire à la destruction de leurs entraves par les pompiers 24 . Si aucune agression verbale ou physique n'a accompagné ce commando, les militants ont selon l'arrêt correctionnel du 30 novembre 1995 de la Cour d'Appel de Dijon « largement contribué au dysfonctionnement du service et (...) il apparaît nettement que les personnels de la maternité ont été profondément marqués et intimidé par la manifestation fût elle silencieuse ». 

      Les commandos anti-IVG reposent donc sur des associations spécialisées dans des formes particulières de protestation. Mais ils s'insèrent aussi dans des réseaux de soutiens qui constituent pour le militantisme anti-avortement une ressource indispensable.


II. les réseaux de soutien

      l'existence de réseaux préexistants sur lesquels s'appuient les militants permet de soutenir et relayer l'action des commandos. Les groupes anti-avortement peuvent en effet compter sur le soutien des Etats-Unis, du catholicisme intégriste et de l'extrême droite. Ces réseaux apportent aux militants une aide matérielle (financement, locaux...) et stratégique (savoir-faire, tract...) sans laquelle les militants perdraient de leur efficacité. Ils constituent donc une ressource indispensable aux commandos.


A. L'aide américaine

      Les commandos anti-avortement français dispose d'une ressource extérieure non négligeable : l'expérience et le soutien des groupes américains. Ces derniers apportent aux militants français une formation et des instruments de propagande.


1. Un savoir-faire importé

      Les opérations commandos avec dégradation de matérielles menées par La Trêve de Dieu constitue l'importation la plus flagrante des méthodes américaines. Le caractère organisé de ces actions nécessite l'acquisition d'un savoir-faire. Comme le reconnaît un militant : « la formation à La Trêve de Dieu, c'est important. On n'agit pas n'importe comment, n'importe où ». Et il est évident et presque officiellement reconnu que les premiers militants ont reçu une formation en provenance des Etats-Unis. Là-bas des « operations rescue » sont organisées depuis 1977 par des catholiques intégristes et des protestants évangélistes. Les militants « pro-life » utilisent des méthodes violentes pour empêcher de force les avortements : dissuasion des patientes par des discours, brochures ou films sur l'avortement, enchaînement des participants, occupations de cliniques avec destructions du matériels ou même incendies et attentats à la bombe dans les centres d'orthogénie.

      Les militants américains cherchent à internationaliser ces formes extrême de protestation. Ainsi, le révérend Paul Marx qui a fondé en 1981 Human Life International (HLI) fait le tour de la planète pour former des militants actifs dans chaque pays. Il bénéficie de l'appui de Jean-Paul II qui lui a témoigné son estime à plusieurs reprises. On compte près de 53 filiales de HLI dans 39 pays. Si en France aucune filiale n'a été créée, certains militants et dirigeants des commandos sont proches de Paul Marx et de son mouvement. Par exemple, Thierry lefèvre, actuel président de La Trêve de Dieu, est un sympathisant de HLI. En 1991, il participe à des commandos Operation Rescue à Wichita dans le Kansas et organise des actions entre HLI et La Trêve de Dieu. En avril 1994, il participe à la conférence de HLI à Irving Californie où il suit la formation permanente des « opérations sauvetages » 25 . Par ailleurs, certains américains viennent participer aux opérations commandos en France. Le 17 septembre 1990, parmi la vingtaine de personnes qui s'introduisent dans l'hôpital Saint- Louis à Paris et qui détruisent systématiquement ce qu'ils trouvent, on compte 11 américains. Plus récemment, le bloc opératoire de la maternité du CHR de Reims a été attaqué par 8 personnes dont quatre de nationalité américaine.


2. La fourniture de la propagande

      De façon générale, la propagande américaine est très utilisée en France. Les succès du mouvement américain sont en effet très mobilisateurs pour les français qui sont fascinés par leur écho dans la population. Une partie importante des informations des périodiques opposés à l'avortement relève des initiatives nord-américaines que les français sont incités à imiter.

      Une grande partie de la littérature française anti-avortement provient des Etats-Unis. Les militants français reçoivent des tracts, des vidéocassettes, déjà traduits en français qu'ils peuvent utiliser à leur guise. En particulier, le film Le cri silencieux représente depuis plus de 10 ans le fer de lance médiatique des militants anti-avortement 26 . Véritable arme de conviction, ce documentaire d'origine américaine ne cesse d'être projeter partout en France. Ce film de 20 minutes, réalisé par le Docteur Bernard Nathanson met en scène un avortement pratiqué sur une poupée foetus de 12 semaines, montrant en parallèle une véritable IVG sur un écran échographique. Il tend à montrer les souffrances du foetus et son « cri silencieux » au moment de l'avortement. De plus, certains tracts ne sont que des traductions de tracts américains, comme par exemple la lettre du policier Callagher qui rappelle sa  « responsabilité solennelle de protéger la vie humaine » et encourage chaque policier à « analyser tous les faits et les circonstances avant de procéder à une quelconque arrestation lors de sauvetage 27  ». Enfin, certaines associations bénéficient clairement de ressources financières en provenance des Etats-Unis.


B. Le soutien de l'Eglise

      Le soutien qu'apporte l'Eglise catholique aux commandos anti-avortement n'est en aucun cas systématique. Les désapprobations officielles de l'épiscopat français ainsi que les mises au point locales des représentants de l'Eglise devant la multiplication des commandos permettent de ne pas assimiler l'Eglise dans son ensemble à un repère du militantisme anti-IVG 28 . Néanmoins, la minorité trouve dans certaines franges de l'Eglise un soutien indéniable légitimé par le discours du Pape.

      Les positions de Jean-Paul II contre l'avortement lui valent l'admiration de tous les militants interrogés. Le Pape déclare avoir été impressionné par le film Le cri silencieux et ne cesse défendre « l'inviolabilité sacrée de la vie ». Le 21 juin 1991, il condamne dans une lettre aux évêques le « massacre des innocents » et les incite à se mobiliser activement contre l'avortement. En allant s'incliner sur la tombe du Professeur Lejeune le 22 août 1997 lors de sa venue en France pour les Journées mondiales de la jeunesse, le Pape rend ainsi hommage à l'un des premiers opposants à l'avortement et à la loi Veil. La minorité anti-IVG y voit sans doute à juste titre un signe de soutien 29 . Par ailleurs, La Trêve de Dieu et SOS Tout Petit se réfèrent explicitement aux paroles de Jean-Paul II.

      Au niveau local, les paroles du Pape sont relayées si bien que certains ecclésiastiques soutiennent les militants spirituellement et matériellement 30 .

      Les religieux offrent le plus souvent un soutien spirituel aux assaillants des cliniques. Ils participent à des messes pour des enfants à naître et se joignent à la Coordination des rosaires pour le respect de la vie, espace de recrutement pour les commandos. C'est Michel Villette, craignant que les commandos tendent à se déspiritualiser, qui a organisé la coordination. Il propose que tous les catholiques opposés à l'avortement se réunissent mensuellement (le premier samedi du mois à 17H30) dans leur cathédrale pour méditer le rosaire pour la vie.

      Le soutien matériel consiste à prêter des locaux aux militants, à témoigner en leur faveur si nécessaire, voire à participer à des actions commandos. Par exemple, certains monastères accueillent des réunions et aident à la fabrication de bulletins. Plusieurs associations d'obédience catholique mettent à la disposition des militants le matériel indispensable à tout action (téléphone, photocopieuse, fax...). Lors de leurs déplacements dans toute la France, aussi bien pour les commandos que pour leurs procès, les militants trouvent souvent hébergement chez les responsables de telles associations. C'est ce que nous apprend le témoignage de la Présidente de l'Association pour le respect de la vie (section Côte-d'Or) qui accueille chez elle certains « sauveteurs » lyonnais le temps de leur procès à la Cour d'appel de Dijon. Aussi, Claire Fontana a bénéficié de l'appui du Cardinal Decourtray, archevêque de Lyon et primat des Gaules. Témoignant en sa faveur au procès de Bordeaux (27 mai 1993), il affirme non seulement son hostilité à l'avortement et aux lois françaises, mais justifie en outre les actions commandos en prétendant qu'il s'agit d'actions humanitaires et engage ses fidèles à en organiser 31 . La participation de certains membres du clergé aux commandos concrétise finalement une certaine lecture des enseignements de l'Eglise.


C. L'appui inconditionnel de l'extrême droite

      Le soutien de l'extrême droite française aux commandos anti-avortement se lit à la fois dans les parcours de certains dirigeants et dans les journaux frontistes qui soutiennent la lutte contre l'avortement.

      Les premières actions commandos sont ainsi le fruit de l'imagination du docteur Xavier Dor, un activiste de longue date du Parti des forces nouvelles, puis du Front national. Lorsqu'il commence ses actions en 1986 il sait qu'il sera soutenu par les traditionalistes de Présent qui ne cessent d'indiquer chaque rendez-vous avant une action. Le comité d'honneur de Laissez-les-vivre comprend par ailleurs plusieurs membres du bureau politique du Front national comme Bernard Anthony, Bruno Gollnisch, Martine Lehideux, Marie-France Stirbois et Georges Paul Wagner. Son président Emmanuel Tremblay nie toute appartenance politique, bien qu'il fasse partie du comité du Cercle national des femmes d'Europe, le groupe féminin du Front national. En fait, si le Front national se montre actif dans son soutien aux commandos, c'est certainement grâce en son sein des catholiques intégristes. Cette tendance est dirigée plus particulièrement par Bernard Antony dit Romain Marie. Celui-ci est le créateur en 1975 de Présent et des Comités d'action politique et sociale puis en 1979 du centre Henri-et-André-Charlier (deux auteurs maurrassiens) avec son pendant politique, les Comités chrétienté-solidarité, toujours actifs aujourd'hui 32 .

      La presse proche du Front national joue aussi un rôle important, notamment par l'annonce des réunions anti-avortement et la publication des communiqués des groupes après leurs actions commandos dans les hôpitaux. Xavier Dor mais aussi le Professeur Lejeune s'expriment régulièrement dans Présent. Dans l'édition du 5 août 1992, il lie l'avortement à la révolution car « qui tient la femme tient l'enfant et la civilisation ». Par ailleurs, c'est dans ce journal que s'est exprimé en premier l'antijudaïsme théologique et politique, hérité de Maurras et de l'Eglise d'avant Vatican II. Les autres idées majeures de Présent sont la lutte contre le clergé progressiste, le refus de l'oecuménisme et la valorisation de la doctrine sociale de l'Eglise. Les pétainistes dans la Lettre de l'Ile d'Yeu soutiennent également les commandos anti-IVG et écrivent que « seule l'abrogation de la loi Veil pourra permettre à la France de survivre ».

      Le militantisme anti-avortement s'appuie donc sur des organisations spécialisées et des réseaux diversifiés. Mais ce sont avant tout des hommes, plus précisément des militants et des sympathisants qui font vivre ce militantisme et mettent la minorité en mouvement. Les commandos anti-IVG drainent en effet une population spécifique sans laquelle aucune action ne serait possible.


Section 2 : les ressources humaines

      Les structures du militantisme anti-avortement reposent effectivement sur des hommes et des femmes qui constituent une ressource indispensable aux commandos. L'étude de la population militante et sympathisante permet de cerner la place de la minorité active dans la population française. La minorité présente en effet certaines caractéristiques qui fournissent les préalables d'une identité aux commandos anti-IVG. Auparavant il semble intéressant de montrer dans quelle mesure l'opinion française est attachée au droit à l'avortement pour mesurer l'importance et la nature du potentiel mobilisable par les commandos.


I. L'attachement de l'opinion publique au droit à l'avortement

      Le droit à l'avortement tel qu'il est organisé par la loi Veil semble accepté par une large majorité de français. Les sondages sur cette question ne sont plus très nombreux, ce qui peut constituer un signe de consensus ou de disparition de ce problème comme enjeu central dans la vie publique. D'après un sondage CSA réalisé le 24 juin 1995 auprès d'un échantillon représentatif de 1008 personnes de 18 ans et plus selon la méthode des quotas, l'avortement apparaît effectivement comme un droit auquel est particulièrement attachée la population française : une majorité (64 %) de français (dont 62 % de femmes et 66 % d'hommes) estiment « impossible » que le droit à l'IVG soit remis en cause et 79 % seraient « mécontents » s'il l'était. Si ce droit était menacé, 35 % signeraient une pétition (39 % de femmes, 32% d'hommes), 16 % participeraient à une manifestation (17 % de femmes, 15 % d'hommes). Quelque 30 % seraient mécontents mais n'entreprendraient rien. Seuls 11 % seraient en fait satisfaits. Il convient cependant d'affiner ces chiffres qui ne donnent qu'une vue d'ensemble sur la position des français devant le droit à l'avortement.

      Une enquête réalisée pour l'Observatoire Interrégional du Politique par la SOFRES, du 2 au 16 octobre 1989 sur un échantillon national de 2000 personnes représentatif de l'ensemble de la population française âgée de 15 ans et plus le confirme 33  : 68 % des personnes interrogées pensent que l'avortement n'est pas vraiment (28 %) ou pas du tout (40 %) condamnable (65 % en 1987 et 63 % en 1985 pour la même enquête), 27 % pensent qu'il est tout à fait (13 %) condamnable ou plutôt (14%) condamnable (32 % et 33% les enquêtes précédentes). Certaines catégories de la population se révèlent plus libérale que d'autres. Ainsi aux environs de 75 % de non condamnables on trouve : les moins de 50 ans, les cadres supérieurs, les professions libérales et professions intermédiaires, la population de gauche ou centre gauche (81 %), les résidents de l'agglomération parisienne (78 %) et les catholiques non pratiquants. D'autres sont particulièrement réticents sur la question : les agriculteurs ou salariés agricoles (39 %), les inactifs n'ayant jamais travaillé (40 %), la population de droite (50 %) et surtout les catholiques pratiquants réguliers ( 56 %).

      Si ce sondage n'est pas récent, il n'en indique pas moins les structures et les tendances de l'opinion française face au droit à l'avortement. Il permet de mesurer la portée de l'écho que peuvent avoir les commandos anti-IVG. On peut ainsi en conclure que le militantisme anti-avortement s'inscrit dans un contexte qui lui largement défavorable. Mais en aucun cas il n'est possible de déduire du sondage le profil des militants dont on pourrait penser abusivement qu'il s'apparente par exemple au rural inactif. Seule en effet l'observation permet de caractériser la population.


II. Une population marginale


A. Une population peu nombreuse

      Si le nombre important des commandos anti-avortement sur l'ensemble du territoire français donnent l'impression d'une mobilisation importante et étendue géographiquement, les apparences ne doivent pas faire illusion. En effet, il suffit d'étudier la population militante pour se rendre compte que les actions commandos sont menées par un petit noyau de militants qui circule d'une ville à l'autre. En général, la plupart des participants ne sont pas originaires de la région. Par exemple, lors du commando de Chalon-sur-Saône, seul un militant parmi les huit participants était originaire de la Saône-et-Loire. Aussi, tous les militants actifs lyonnais interrogés (5 sur les 10) ont au moins réalisés une opération commando en dehors de Lyon (Tours, Valenciennes, Le Puy-en-Velay, Nantes, Grenoble...). la multiplication des actions commandos ne correspond donc pas à l'émergence d'un large mouvement mobilisateur. Il s'agit plutôt d'une succession d'actions rapprochées menées quasiment par les mêmes groupes.

      A chaque action de SOS Tout Petits Xavier Dor est présent comme le sont Claire Fontana ou Thierry Lefèvre pour La Trêve de Dieu. Mais au delà des dirigeants, nous avons interrogé de nombreux militants multirécidivistes ou prêts à s'engager de nouveau dans des commandos. C'est le cas par exemple de ce militant qui déjà participé à 6 opérations et qui ne voit pas ce qui pourrait l'empêcher de continuer à «appliquer concrètement ses idées ». Un autre militant qui n'a pour sa part qu'un sauvetage à son actif attend que « la prochaine occasion se présente ».


B. une population homogène

      Les militants et sympathisants antiavortement ne constituent pas une population uniforme qui seraient constituée exclusivement d'intégristes ou de contre-révolutionnaires. Attentifs à bannir toute analyse culturaliste, nous tenterons d'éviter tout déterminisme. Il s'agit ici de cerner la composition des ressources militantes et situer l'origine de la population étudiée et non de prédéterminer leur action.

      Il est cependant possible de trouver des caractéristiques communes à la population étudiée : elle est catholique, de droite et de statut social généralement élevé.


1. Une population catholique

      Ainsi il est possible de remarquer que tous les militants ou sympathisants interrogés sont des catholiques pratiquants, à l'exception notable d'un sympathisant qui se définit lui-même comme « catholique non pratiquant ». On aimerait alors croire avec ce jeune militant que « parmi les sauveteurs on peut rencontrer des athées ». Toutes les personnes interrogées sont fascinées par la personnalité de Jean-Paul II. Seuls un frère et sa soeur, deux sympathisants qui ne cachent pas leur sensibilité traditionaliste expriment leur réserve devant l'attitude du pape : « on peut pas être plus catholique que nous (...) et le Pape n'en fait pas assez, il devrait plus s'impliquer ». Quoi qu'il en soit, la religion catholique constitue un élément commun aux militants et sympathisants.

      La surreprésentation du clergé parmi les militants est aussi caractéristique. Sur les 10 « sauveteurs », on trouve en effet deux prêtres et un séminariste, tous rencontrés en soutane. On peut même signalé la présence d'un évêque, Monseigneur Loucheur dans les actions commandos de Nantes (le 6 décembre 1994) et de Lyon (le 25 janvier 1995). Pourtant, il ne faut pas verser dans les clichés : l'appartenance politique des militants ou sympathisant ne répond à aucun systématisme, même si cette population se classe assez facilement à droite.


2. Une population de droite

      L'ensemble de la population interrogée (militants et sympathisants) présente la particularité de situer à droite de l'échiquier politique. La population est à l'image de l'opinion de cet ancien officier sympathisant qui déclare « Je ne suis d'aucun parti, je me détermine en fonction des propositions. Enfin, je voterai jamais à gauche, je vote du centre à Le Pen ». C'est en effet parmi les électeurs de la droite classique et du Front national que semble se recruter la population antiavortement. C'est ce que nous faisait pressentir le résultat du sondage. Nous nous intéresserons ici à la façon dont la population se positionne politiquement et non à ses référents idéologiques. La distribution de la population en fonction de l'appartenance politique déclarée (même si le faible nombre des personnes interrogées nuit à la représentativité de la minorité) montre que la minorité se déclare pour moitié proche de la droite et pour moitié de l'extrême droite (Front national et/ou mouvance monarchiste). Mais il est intéressant de noter que ces proportions changent s'il on est militant ou sympathisant 34 .

      Les militants dans leur majorité (60 %) se déclarent proches de l'extrême droite. Plusieurs façon de se positionner sont mises en avant. Certains se montrent clairement attachés au Front national et à Jean-Marie Le Pen : « Moi je suis pour Le Pen, un homme courageux qui a toujours servi la France... ». D'autres s'affichent monarchistes et affirment soutenir le Front national « plus pour les idées qu'il défend que pour son chef ». En fait, ce sont aux thèses intégristes du Front national que semblent adhérer les militants. Parfois il est même précisé et regretté que « le Front national ne respecte pas en tout point la doctrine de l'Eglise. Seule une minorité de militants (40 %) se déclarent « de droite, pas d'extrême droite ». Pourtant, elle ne peut être ignorée car elle donne à la population anti-avortement une relative et apparente diversité. Cependant, ces militants se laissent difficilement classer dans la droite libérale (« je considère la démocratie comme une imposture) et trouvent souvent en Philippe de Villiers et son mouvement (une militante est également adhérente au Mouvement pour la France) un compromis acceptable entre leur réserve sur la personnalité de Le Pen (« il me fait peur ») et leur soutien aux idées du Front national. La façon dont un jeune militant raconte son choix pour les élections présidentielles de 1995 est significative : « au premier tour, j'ai voté pour de Villiers ; puis pour Chirac, mais j'ai honte de moi ».

      Les sympathisants se classent dans leur majorité (70 %) à droite même si certains avouent apporter épisodiquement leur soutien au Front national. S'il on s'en tient à leur déclaration, il s'agirait plus d'un vote de protestation que d'adhésion. Pour ce sympathisant : « c'est le moyen de manifester ma désapprobation envers les autres partis ». Mais en fait, il ne faut confondre l'appartenance politique déclarée et les idées soutenues : ici tout dépend de ce que l'on reproche aux partis de la droite républicaine. Quoi qu'il en soit tous regrettent que Jacques Chirac fut le chef de gouvernement qui libéralisa l'avortement en France. La situation est plus claire pour la minorité de sympathisants (30 %) qui se classent d'emblée à l'extrême droite. On peut noter que parmi ces sympathisants on trouve le seul frontiste qui ne soit pas de sensibilité monarchiste. Il s'agit en fait du seul membre catholique non pratiquant de la minorité.


3. Une population dynamique et socialement élevée

      La population étudiée peut se caractériser par son dynamisme et son statut social en général relativement élevé. Elle en rupture avec les tendances moyennes du sondage qui indique que la majorité des personnes hostiles au droit à l'avortement est plutôt rurale, agricole ou inactive. Cette rupture entre la base et les leaders ou militants actifs rappelle l'analyse de Gilles Kepel selon laquelle les portes-paroles des mouvements de reconquête religieuse proviennent des milieux socialement élevés 35 . Afin d'en rendre compte, on peut présenter la population en fonction de l'âge et de la CSP des personnes interrogées.

      L'une des forces du militantisme antiavortement est d'ignorer les phénomènes de génération. Parmi les militants et sympathisants on trouve effectivement des personnes de tous les âges, de 17 ans à 80 ans. Cependant, deux groupes sont particulièrement bien représentés. Il s'agit des moins de 30 ans et des plus de 60 ans 36 . Cela s'explique par le temps non négligeable que le militantisme antiavortement exige. Les étudiants ou les jeunes sans famille ainsi que les retraités s'avèrent particulièrement disponibles. Ce n'est vraisemblablement pas le cas des personnes prises entre leurs obligations professionnelles et familiales (d'autant plus que les familles concernes comptent systématiquement au moins trois enfants). Par exemple, un ingénieur de 36 ans déclare n'avoir effectué qu'une seule opération commando parce qu' « entre le boulot et les gamins, j'ai pas le temps de me balader dans toute la France ». Ainsi, 40 % de la population interrogée se situe entre 17 et 28 ans ce qui constitue une vitalité certaine. Les personnes de plus de 60 ans représentent le même pourcentage et sont pour la plupart issues d'un mouvement associatif (« provie » ou non). Le savoir-faire et l'expérience qu'elles apportent au militantisme antiavortement sont indéniables.

      Mais c'est véritablement le statut social en général assez élevé de la population qui constitue l'une des plus importantes ressources préalables du militantisme anti-avortement. Par exemple, les militants du commando de la maternité de Chalon-sur-Saône ont selon le jugement du Tribunal de Grande Instance du 3 juillet 1995 « un niveau élevé d'instruction ». Si l'on met de côté les membres du clergé, on trouve parmi les militants interrogés : un docteur en chirurgie dentaire, une étudiante en 4ème année de médecine, un ingénieur dans le nucléaire, un cadre administratif, un expert comptable, un étudiant en droit et une mère au foyer. Les sympathisants présentent un statut semblable. On y trouve : un officier de marine, un avocat, deux ingénieurs, un cadre financier diplômé de l'I.E.P. de Paris, un ancien cadre de Thomson, une infirmière, une étudiante en maîtrise de lettres classiques et un apprenti charpente. On retrouve donc le poids de certaines catégories repérées par Gilles Kepel dans les mouvements religieux comme par exemple les ingénieurs ou les métiers de la santé. Le niveau relativement élevé du statut de la population donne au militantisme une ressource précieuse dont il semble possible de tirer profit à plusieurs niveaux (comme par exemple sur le plan symbolique, culturel, scientifique mais aussi financière).

      Le militantisme anti-avortement se trouve ainsi à la rencontre d'un champ organisationnel particulier et d'une population spécifique. La minorité repose donc sur des ressources limitées. Seul le travail identitaire permet de tenter de dépasser ce stade minoritaire.


Chapitre 2 : Une identité en construction

      Les commandos anti-IVG disposent de ressources préexistantes à partir desquelles les militants développent un travail identitaire. Si l'identité est la perception qu'a l'acteur de lui-même ou de son groupe, elle ne constitue pas pour autant une donnée immuable. La définition de l'identité d'un groupe est en effet souvent un enjeu de lutte 37 .

      La stratégie identitaire conduite par les militants anti-avortement présente une double caractéristique. D'une part, l'identité de la minorité se construit à l'encontre d'un environnement qui lui est défavorable. Le besoin d'identification des militants se traduit donc par la définition d'une identité consensuelle qui idéalise l'engagement militant. D'autre part, cette stratégie identitaire se heurte à des ambiguïtés inextricables que révèlent les médias et dont il est possible d'étudier la portée.


Section 1 : un besoin d'identification : la recherche d'une façade consensuelle

      L'idéalisation du militantisme anti-avortement correspond à la construction d'une façade consensuelle, c'est-à-dire à la recherche de respectabilité. C'est la volonté de rendre familier le non familier qui pousse effectivement à l'élaboration d'une façade logique et d'une image acceptable. D'ailleurs, selon Pierre Ansart : « Parce que la mobilisation repose sur des symboles d'identification et des modèles de références, l'identité du groupe de mobilisation doit être définie de façon à procurer à chacun de ses membres une représentation positive de lui-même 38  ».

      En l'occurrence, l'idéalisation des commandos anti-IVG s'effectue en deux temps : d'abord il s'agit de banaliser l'engagement militant en niant son caractère violent et religieux  ; ensuite il faut trouver aux commandos une image consensuelle. C'est ce que la minorité cherche à établir en qualifiant l'engagement d' « humanitaire ». La mise en avant de trajectoires militantes idéalisées est censée s'inscrire dans cette perspective.


I. La banalisation de l'engagement : « la défense de la vie »

      La banalisation de l'engagement se fait par l'assimilation systématique du foetus à une personne humaine. Les militants déclarent se mobiliser pour empêcher la réalisation des avortements et selon leurs propres termes, « pour sauver la vie des bébés  à naître ». L'avortement devient un « crime » et le commando un « sauvetage ». La recherche d'une identité consensuelle trouve donc ses fondements dans ce « combat pour la vie ». La minorité développe ainsi un travail de manipulation symbolique par l'utilisation stratégique du langage (l'embryon devient un enfant) et une certaine mise en scène de l'action (les enchaînements par exemple sont ritualisés). Elle tente par la sorte de réduire la connotation intégriste de son image publique.

      Les militants et les sympathisants sont tous fiers de ne défendre aucun intérêt particulier ou catégoriel. Les militants affirment ainsi défendre la vie humaine en dehors de tout contexte politique ou religieux tandis que les sympathisants se montrent inconditionnels dans leur soutien.


A. La négation du caractère violent et religieux du militantisme 

      Les militants décrivent les commandos comme des opérations pacifiques et aconfessionnelles totalement banalisées. Leur engagement serait « un acte normal, naturel » car selon un militant « quand quelqu'un est en danger de mort, qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à se porter à son secours ? ».

      Encore faut-il distinguer les actions menées par SOS Tout Petits (avec prières publiques) de celles organisées par La Trêve de Dieu (avec enchaînements au bloc opératoire).


1. Les militants de SOS Tout Petits

      Il est impossible pour ces militants de nier l'aspect religieux de leurs actions. Mais ils insistent plus sur « les vies sauvées » que sur les moyens employés. Ainsi, les militants relativisent la démonstration de leur foi et précisent qu' « il n'y pas besoin d'être catholique pour secourir des enfants sans défense qui sont en danger de mort ». La relativisation des tendances intégristes passe par une utilisation stratégique du langage : l'embryon est un enfant, donc l'IVG un crime. Le commando devient par la sorte « un devoir qui s'impose à tous les hommes de bonne volonté, sans considération religieuse particulière ». Les aspects religieux accompagnant les opérations commandos (messe pour les enfants non-nés, prières publiques...) ne sont d'ailleurs pas révélés spontanément, mais viennent en général assez tardivement au cours de l'entretien.

      Par contre les militants proclament d'emblée le côté non violent de leurs actions. Ils soulignent qu'ils ne pénètrent pas dans le centre d'intervention. Ils réduisent les opérations commandos à une simple manifestation de « défense de la vie » et taisent la violence verbale et psychologique dont ils assènent le personnel hospitalier et les femmes sur le point d'avorter. De plus, le passage à la violence physique est quelque fois une réalité qui n'est pas toujours niée. Ainsi Xavier Dor reconnaît avoir fait une « clef » à une infirmière lors d'une opération commando :

c'étaient des harpies, elles se précipitaient sur nous. Et à un moment, moi qui suis plutôt calme je me suis dit : ' ça, ça ne peut plus durer !' J'ai pris le bras d'une infirmière, ça je le confesse, et je lui ai fait une clef. Et mon dieu, je suis encore tout retourné de cette clef parce qu'elle s'est arrêtée brusquement. Je crois que c'est la seule fois de ma vie où dans ce genre de truc, j'ai été disons, un peu violent. Enfin, ça n'a pas été plus loin 39  .

      Cependant, si l'agression physique est ici reconnue, c'est avant tout pour être minimisée et circonscrite. L'image que les militants veulent donner d'eux même reste consensuelle.


2. Les militants de La trêve de Dieu

      Les militants décrivent leurs opérations commandos comme non violentes et non religieuses. Le but officiel de l'association est « de se porter au secours des personnes sans défense, spécialement des enfants avant la naissance (...) et d'interpeller les hommes de bonne volonté pour qu'ils acceptent la suspension des actes de mort 40  » . L'absence de signes extérieures de religiosité lors des actions de La Trêve de Dieu (en principe, les militants s'abstiennent de réciter publiquement prières ou psaumes) apportent aux yeux des militants la preuve de leur bonne foi.

      Ainsi, ils réfutent toute brutalité dans leurs opérations en les apparentant au mieux à de simples sit-in. L'enchaînement au bloc opératoire se veut symbolique : les militants sont ainsi sensés prendre la place de l'enfant à naître et s'abstenir de toute réaction si l'on veut les déloger, « à l'image du foetus sans défense face à l'avorteur ». Selon eux, leur action est exclusivement destinée à contrecarrer les avortements. Un militant relate ainsi sa conception de l'opération commando :

pour nous, le sauvetage n'est pas une manifestation d'idées, on veut pas défendre des opinions, on oppose un acte physique à un acte physique que l'on veut empêcher (...) on cherche à neutraliser la salle d'intervention, c'est-à-dire à empêcher des actes de morts (...) pourquoi s'enchaîner ? pour nous, c'est la volonté de rester le plus longtemps possible sur les lieux où se commettent les actes d'avortement parce que tant qu'on est là on touche pas aux enfants. Ils étaient huit enfants inscrits sur les registres du centre d'avortement ce jour là, et bien tant qu'on était là, ces huit enfants n'ont pas été arrachés du ventre de leur mère (...) l'action sauvetage a toujours été reconnue comme non violente, on touche à rien, il n'y a pas de destruction de matériel. 

      Cette description de l'opération commando est partagée par l'ensemble des militants qui soulignent tous l'aspect symbolique de leur action. Tous démentent ou ignorent le choc subi par les personnels des maternités et les patientes ainsi que les actes de violence qui accompagnent généralement les commandos de La Trêve de Dieu (matériel déstérilisé, injures verbales...) . C'est à cette image que les sympathisants adhèrent.


B. Le soutien des sympathisants

      L'identité véhiculée par les militants est partagée par l'ensemble de la minorité. Les militants trouvent dans leurs sympathisants à la fois un appui inconditionnel et de potentielles recrues.


1. La nature du soutien : un soutien inconditionnel

      Les sympathisants affirment tous soutenir les militants, ces « combattants de la vie » élevés au rang de héros des temps nouveaux . L'idéalisation des militants conduit à la construction d'une identité mythifiée.

      Les commandos sont magnifiés parce qu' « ils s'interposent entre l'assassin et le bébé ». Les sympathisants et les militants utilisent donc les mêmes arguments rhétoriques pour légitimer la minorité : dés la conception le foetus est un être humain si bien qu'empêcher les IVG revient à sauver des vies. Les avortements évités ou retardés par les commandos sont autant de victoires pour la « défense de la vie ». Les sympathisants trouvent tous aux militants du courage, du désintéressement et même de l'héroïsme, même s'ils jugent leurs actions plus symboliques qu'efficaces.

      La violence est totalement ignorée si bien que les militants apparaissent comme « des doux, incapables du moindre mal ». Un de leur avocat témoigne : « j'ai vu la bonté sur leurs visages (...) ils étaient rayonnant de grâce ». Ici, l'idéalisation de la minorité tourne à l'angélisme. Cette construction identitaire renvoie manifestement à l'imaginaire.

      La sensibilité religieuse de la minorité est relativisée par les sympathisants. Par exemple, une sympathisante déclare que « les sauveteurs ne sont pas tous catholique (...) quant aux prières publiques, c'est bien sûr contestable, mais ça joue un rôle de témoignage dont on ne peut se passer ».

      Au total, les sympathisants et les militants tiennent le même discours consensuel. On peut se demander alors dans quelle mesure un sympathisant est susceptible de s'engager dans un commando anti-avortement.


2. Etendue et limites de ce soutien : vers le passage à l'acte

      Si les sympathisants admirent tous les militants des commandos anti-avortement, leur position quant à un éventuel passage à l'acte est plus partagée. Certains se disent prêts à participer aux commandos, alors que d'autres préfèrent soutenir les militants sans implication plus directe.

      Ainsi une jeune infirmière se montre désireuse de « participer à l'avenir à une opération sauvetage pour passer des idées aux actes » et nous apprend qu'elle s'est déjà mise en contact avec une organisation militante. Le passage vers le commando ne semble ici qu'une étape facilement franchissable ou du moins une affaire de circonstances. Parfois le militantisme est envisagé sans que le stade de l'intention n'ait été dépassé.

      Pour d'autres sympathisants le commando demeure une forme exemplaire de la « défense de la vie » qu'ils ne souhaitent pas pour autant suivre. un couple qui s'occupe d'une association d'aide aux femmes sur le point d'avorter affirme par exemple : « chacun doit jouer son rôle pleinement : nous, on aide les femmes en détresse ; les sauveteurs, eux, aident les bébés. Chacun trouve ainsi sa place, selon ses dispositions particulières ». Cet avis est partagé par d'autres sympathisants qui s'occupent d'associations locales ou aident financièrement les associations anti-avortement. Les sympathisants, s'ils ne prennent pas part aux opérations commandos, participent en général tous au mouvement de « défense de la vie » sous des formes diverses. Quoi qu'il en soit, tous ont conscience de mener un combat humanitaire.


II. La valorisation de l'engagement « humanitaire »

      Le passage de la mobilisation pacifique à l'engagement humanitaire est rendu aisé par l'assimilation de l'embryon à un être humain. Il est surtout systématisé par la mise en exergue des figures de proue du militantisme anti-avortement et par la valorisation d'expériences personnelles.


A. Les modèles militants

      L'engagement de certains militants est particulièrement souligné parce qu'il renvoie une image humanitaire des commandos anti-IVG. Les parcours de ces militants sont systématiquement mis en avant. Il s'agit par exemple de Noëlia Garcia, Xavier Dousseau et Dominique Morin.

      Noëlia Garcia est sans doute la figure la plus mise en avant par les militants et sympathisants anti-avortement 41 . Cette jeune mannequin de 22 ans est une aubaine pour la minorité. Ses prestations toujours très médiatiques et très décontractées vont à l'encontre de l'image intégriste des militants. Par exemple, un militant, agacé de me répondre qu'il est catholique pratiquant, réplique de façon à se dédouaner de sa sensibilité religieuse : « vous savez, Noëlia (...) elle est catholique comme tout le monde, elle va à la messe une ou deux fois l'an ». Aussi, les motivations de son engagement sont censées donner une coloration humanitaire aux commandos. Beaucoup de militants ou sympathisants rappellent qu'elle est devenue militante car  « dans sa profession de mannequin, elle a découvert la détresse des femmes contraintes d'avorter ». Dans de nombreux tracts, Noëlia Garcia rappelle continuellement : « Je ne fais pas cela pour des raisons religieuses ou politiques, mais pour des raisons humanitaires ». Par sa présence, elle participe ainsi à la construction d'une façade qui se veut consensuelle ou du moins respectable.

      L'action de Xavier Dousseau est aussi exemplaire pour les militanrs. Ce directeur du personnel de l'hôpital de Valenciennes a en effet participé à une opération commando dans le service d'avortement de son propre établissement. ses motivations sont largement expliquées par les militants  qui mettent en avant son parcours :

A la fin de ses études d'administrateur, il a donné cinq ans de sa vie en Afrique pour aller soigner les petits africains avec sa femme, une assistante sociale (...) ne pouvant avoir d'enfants, il en adopté dont une petite trisomique (...) alors comment voulez-vous qu'un homme comme ça qui sait ce que c'est la détresse humaine accepte que dans son propre hôpital il y ait mille avortements pour deux milles naissances.

      Cet itinéraire inscrit les opérations commandos dans une logique humanitaire implacable et rôdée. Il est largement repris par la propagande anti-avortement 42 .

      Enfin, le présence de Dominique Morin, un malade du SIDA (aujourd'hui décédé), dans certaines opérations commandos est censée enlevé toute connotation d'ordre moral aux commandos (cet homosexuel se serait pourtant « repenti » au près d'un prêtre militant). Surtout, les militants et sympathisants soulignent que « Dominique s'est engagé parce qu'il savait ce qu'était le prix de la vie humaine ». Là encore, la minorité cherche à humaniser les actions commandos 43 . Mais elle le fait d'autant mieux lorsque ce sont ses propres membres qui individuellement dévoilent leur expérience « humanitaire ».


B. Les expériences personnelles

      Les parcours personnels ponctuent les entretiens et participent ainsi à l'élaboration d'une identité consensuelle. Si tous les militants ou sympathisants ne versent pas dans une certaine idéalisation de leur expérience, certains expliquent leurs actions par un parcours original.

      Par exemple, la façon dont ce militant relie son expérience passée aux commandos anti-IVG est caractéristique :

 Avant de faire des sauvetages, j'ai vécu un an en Colombie dans un bidonville pour venir en aide aux pauvres de là-bas, c'était humanitaire (...) dans la plus stricte continuité maintenant que je suis de retour en France, je me porte au secours des personnes menacées de mort immédiates, à savoir les enfants dans le ventre de leur mère qui ne peuvent pas se défendre : mon combat est encore humanitaire .

      La mise en avant de certains aspects touchants de la vie de ce militant correspond à un travail de sélection du discours destiné à conférer à la minorité une certaine respectabilité.

      D'autres trajectoires pourraient être développées. C'est le cas par exemple d'une étudiante en médecine qui date son engagement militant depuis le début de ses études : « ça été comme un choc, j'ai découvert la valeur de la vie ». Par ailleurs, un sympathisant évoque de nombreux cas de femmes traumatisées par un avortement et qu'il dut soutenir moralement avec l'aide de son épouse dans le cadre d'une association d'aides aux femmes en détresse.

      Les expériences passées servent ici à légitimer l'action présente : elles participent à la construction d'une identité dynamique. Entre « l'héritage » d'une expérience individuelle et « l'innovation » des commandos s'effectue donc bien par instrumentalisation ce que Jean-François Bayart nomme « le transfert de sens ». Mais cette construction identitaire constitue avant tout une façade dont il convient de montrer les ambiguïtés.


Section 2 : Les ambiguïtés d'une identité collective

      L'identité que se construit la minorité anti-avortement n'est partagée que par les militants et sympathisants. La médiatisation des opérations commandos ne semble à cet égard pas favorable à la minorité. Malgré les efforts d'identification consensuelle le militantisme anti-IVG reste marginalisé et souffre d'un malaise identitaire.


I. Une identité sans résonnance médiatique

      Les médias jouent un rôle capital dans la construction de l'identité de la minorité. C'est la raison pour laquelle les médias constituent un enjeu identitaire de premier ordre dont il est possible de mesurer l'impact.


A. L'enjeu médiatique

      Si l'on considère que l'identité d'un groupe est un enjeu de lutte, les médias occupent souvent une place centrale dans l'imposition des identités. Patrice Mann rappelle précisément que : « le journaliste intervient comme premier marqueur de l'événement, et à ce titre, il est en mesure d'imposer publiquement des identités aux protagonistes d'un conflit ou d'un mouvement naissant 44  ». L'enjeu semble d'autant plus grand qu'il s'agit d'une minorité qui aspire à voir ses représentation sociales devenir dominantes.


1. Une bataille de mots

      Les militants et sympathisant anti-avortement procèdent à une utilisation stratégique du langage qui s'opposent aux représentations dominantes véhiculées par les médias. Dans le champ discursif se déploie une lutte pour la définition de l'identité.

      Ainsi, le terme de « commando » est systématiquement récusé et son utilisation provoque des réactions de remontrance. Le terme adéquat selon la minorité est celui de « sauvetage » à la connotation très humanitaire. Par le rejet de  « commando » c'est aussi toute la violence du militantisme anti-avortement (quelle soit physique, verbale ou psychologique) qui est évacuée. Selon une militante : « les médias disent que l'on fait des commandos, mais c'est pas vrai, ils cachent la vérité au public et ils nous font passer pour des violents, c'est pas vrai du tout ». Un sympathisant précise aussi « de toute façon, les médias sont du côté des avorteurs (...) ils désinforment (...) et parler de commandos pour les sauvetages, c'est de l'irresponsabilité, de l'inconscience ».

      Un autre sujet de polémique avec les médias concerne le mot « anti-avortement » ou « anti-IVG » auquel la minorité préfère l'expression « pour la vie ». Le militantisme anti-avortement devient par alors « un combat pour la vie » ce qui relégue les opposants aux commandos à de funestes positions. Par la sorte, la minorité se valorise, idéalise son action et cherche à déconsidérer ses adversaires. Un militant précise en effet : « tu me parles du militantisme anti-avortement, tu parles comme les médias qui trompent l'opinion. En vérité, il s'agit de défendre la vie des bébés, c'est un combat pour la vie (...) et en y réfléchissant bien, comment peut on être contre la vie, c'est-à-dire pour la mort ? »

      De cette « bataille de mots » avec les médias on passe assez facilement à une diabolisation des médias.


2. La diabolisation des médias

      Devant l'impossibilité de la minorité à contrôler les représentations médiatiques dominantes, les militants et sympathisants cherchent à discréditer les médias qui ne seraient pas du tout objectifs. Leur manque supposé de partialité (« ils occultent la vérité ») ainsi que leur complicité avec les partisans du droit à l'avortement (« ils sont du côté des avorteurs ») sont systématiquement dénoncés.

      Parfois, les médias sont même violemment avilis (« moi les médias, je les appelle les merdias, vous voyez ce que je veux dire ») à cause de l'étiquette intégriste qu'ils accolent aux commandos anti-IVG (« on n'est pas des fous de Dieu comme veulent le faire croire les médias, on n'est pas des fanatiques ») .

      Il est intéressant de souligner que pour quelques membres de la minorité, certains journaux se démarquent de la « mass média ». Il s'agit essentiellement de Pésent le journal traditionaliste fondé par Romain Marie.

      L'identité consensuelle de la minorité se trouve ainsi quelque peu ébranlée par les médias. Encore faut-il mesurer cet impact médiatique sur la minorité et son identité.


B. L'impact médiatique

      L'impact médiatique correspond ici aux effets produits par la médiatisation des commandos anti-avortement sur l'identité de la minorité. D'une part la minorité acquiert grâce aux médias une visibilité qui conduit à relancer le débat sur le droit à l'avortement. C'est incontestablement un succès de la minorité. Mais d'autre part l'image des commandos anti-IVG véhiculée par les médias va à l'encontre de la minorité et de la respectabilité qu'elle cherche à se donner.


1. La visibilité de la minorité

      Les commandos anti-avortement accèdent à la scène médiatique parce que leurs actions sont toujours spectaculaires. Le répertoire d'actions des militants (enchaînements...) repose en effet sur une mise en scène propice à la médiatisation. La forme non conventionnelle de la mobilisation joue ainsi en faveur de la visibilité de la minorité. L'important ici n'est pas le nombre des militants mobilisés (les militants sont parfois moins de 10 par commandos), mais l'effet de surprise créé par la mobilisation. Les militants en sont conscients lorsqu'ils affirment par exemple : « par notre action, on réveille les consciences anesthésiées (...) on ouvre les yeux du publics car on lui cache l'assassinat de millions de bébés  innocents  ».

      Il s'agit en fait pour la minorité de faire parler de soi, de devenir l'objet d'un débat et d'accéder au statut d'objet de discussion dans l'espace publique. C'est ce qu'a réussi le militantisme anti-IVG puisque le débat sur le droit à l'avortement est aujourd'hui relancé. En témoignent d'un côté les initiatives de certains parlementaires (comme par exemple les députés Christine Boutin et Jean-Louis Beaumont) et de l'autre la vigilance des féministes et de toutes les personnes attachées au droit à l'avortement. Selon certains sympathisants : « on veut faire parler de nous, c'est ça l'essentiel (...) les choses commencent à bouger, on gagne certains procès, de plus en plus de personnes contestent la loi Veil ».

      Mais ces propos ne doivent pas faire illusion car la minorité devient victime de sa visibilité : si l'on parle du militantisme antiavortement, c'est plus pour le stigmatiser que pour le légitimer.


2. La stigmatisation de la minorité

      En effet, si la forme non conventionnelle de la mobilisation conduit à la visibilité, elle expose surtout la minorité à la réprobation de l'opinion publique. Le travail de construction d'une identité consensuelle se heurte ainsi à la diffusion par les médias des représentations dominantes. Les commandos anti-avortement se trouvent marginalisés par leur forme extrême de mobilisation. Leur violence réelle (dans tous les cas une violence au moins psychologique s'exerce tant sur le personnel hospitalier que sur les femmes sur le point d'avorter) et leur caractère totalement illégal contreviennent à l'image idyllique que la minorité s'acharne à véhiculer.

      L'impact médiatique ou du moins le sentiment de l'opinion publique est tellement stigmatisant qu'il constitue chez certains sympathisants une véritable barrière à l'engagement. Si les militants sont toujours idéalisés (« c'est très bien ce qu'ils font, c'est les seuls qui font parler du combat contre l'avortement »), la participation à une opération commando rencontre l'obstacle de la médiatisation. C'est ce qu'exprime une jeune sympathisante : « mais quand on connaît les médias aussi, il faut pas prêter le flanc à leurs mauvaises langues (...) à partir du moment que l'on sait que ce que l'on fera sera mal pris et divulgué dans toute la France, tant pis, vaut mieux peut-être ne pas les faire (...) c'est une bonne action mais qui sera cassée devant l'opinion publique, alors jusqu'à quel point faut-il s'abstenir ou la faire ? » .

      La lutte avec les médias pour la définition de l'identité ne permet à la minorité d'imposer ses représentations identitaires. La façade construite par le groupe anti-avortement est donc fragile parce que ambiguë. S'en suit inévitablement un malaise identitaire interne à la minorité.


II. Le malaise identitaire : segmentation et recomposition de la minorité

      Afin de faire face aux représentations dominantes qui lui sont défavorables, la minorité anti-avortement cherche à affiner son identité en mettant à jour les différents courants qui la composent. Les différents courants à l'origine de la minorité sont en effet souvent différencier par les militants. L'objectif est de faire reposer sur d'autres la responsabilité de l'image publique péjorative des commandos anti-IVG. En effet, dans la construction de l'identité plusieurs influences interfèrent. Ainsi la minorité se positionne souvent face aux principales organisations militantes (SOS Tout Petits et La Trêve de Dieu) et au Front national.


A. Les divisions des organisations militantes

      Le militantisme anti-avortement recherche une représentation positive de lui-même qu'il est tenté de trouver dans la division de la minorité. Mais cette division relève plus de la stratégie identitaire que de la réalité. La minorité présente en effet une unité de fond qui peut cependant s'exprimer dans des formes différentes.


1. L'opposition stratégique des influences

      SOS Tout Petits et La Trêve de Dieu constituent les deux principales organisations à l'origine des commandos anti-avortement. Ces deux organisations agissent selon des méthodes différentes en fonction desquelles elles s'accusent mutuellement d'être responsable de la mauvaise image publique des commandos.

      Les militants de SOS Tout Petits qui empêchent les avortements par des manifestations de prières publiques dénoncent la violence des opérations commandos de la trêve de Dieu (avec enchaînements au bloc opératoire). Selon un militant de SOS Tout Petits : « nous on n'est pas violent, on s'enchaîne pas, on se contente de prier  (...) c'est à cause de gens comme çà qu'on passe pour des violents ». C'est attribuer la violence à d'autres pour paraître respectable.

      Réciproquement, certains militants de La Trêve de Dieu dénoncent « le fanatisme de ces illuminés qui prient mais qui ne font rien ». Ils les excluent même parfois du groupe ce qui permet à la minorité de perdre sa connotation intégriste. Pour ce militant de La Trêve de Dieu : « on est les seuls à faire des sauvetages car on empêche réellement des bébés de mourir (...) les autres, ce ne sont pas des sauveteurs ».


2. Une unité de fond

      La construction d'une identité consensuelle est fragile car elle passe dans certains cas par la division de la minorité. Pour gagner en respectabilité les militants vont jusqu'à dénoncer leurs propres relations. Cette stratégie identitaire est d'autant plus périlleuse que les deux entités que l'on cherche parfois à opposer ne sont pas en fait exclusives l'une de l'autre.

      Des liens existent en effet entre La Trêve de Dieu et SOS Tout Petits. Malgré des divergences stratégiques, la cohérence du champ multi-organisationnel se retrouve dans les alliances tactiques et les affiliations multiples des militants. Par exemple, plusieurs militants affirment n'appartenir à aucune organisation particulière et même participer indifféremment à l'une ou l'autre forme d'opérations commandos. Mieux encore, un militant affilié officiellement à SOS Tout Petits nous affirme avoir participé « par connaissance » à une opération commando organisée par la Trêve de Dieu. Le cas inverse est également vérifiable. Parfois, c'est la forme même du commando anti-avortement qui emprunte aux deux organisations. Ainsi, lors de l'opération commando du 27 septembre 1996 à Reims, des militants qui se sont enchaînés au bloc opératoire du CIVG (méthode de La Trêve de Dieu) tenaient dans leurs mains des chapelets (signe de SOS Tout Petits).

      En fait, les deux organisations semblent regrouper la même population : il n'y a pas plus d'intégristes ou d'extrémistes dans l'une ou l'autre organisation. Cela explique que les liens soient étroits et que le passage de l'une à l'autre ne pose aucun problème. La relation de la minorité avec le Front national est autrement plus complexe et permet de mesurer la portée du discours consensuel construit par les militants.


B. La place du Front national

      Le Front national occupe une place ambiguë dans la construction identitaire. D'un côté, nous avons montré que des liens étroits existent entre le militantisme anti-avortement et l'extrême droite. De l'autre, la recherche du consensus impose de ne pas mettre en avant systématiquement ses sensibilités politiques. Ainsi, la place qu'occupe le Front national chez les militants et les sympathisants révèlent l'ambiguïté de l'identité collective 45 . Face au parti de Jean-marie Le Pen trois attitudes peuvent être observées : le rejet, la tentation et l'adhésion.

      Le rejet explicite du front national est chose rare. Seul un couple de sympathisants affirme clairement rejeter le Front national pour ses thèses « antirépublicaines et xénophobes ». Tous les autres sont plus ou moins attirés par le parti frontiste.

      La tentation extrémiste est essentiellement pragmatique. Certains affirment parfois soutenir le Front national uniquement pour manifester leur mécontentement face aux partis de droite traditionnels. D'autres instrumentalisent leur soutien éventuel au Front national et cherchent ainsi à s'inscrire dans une logique identitaire apolitique. C'est le cas par exemple d'un militant qui se réjouit de la position de Le Pen sur l'avortement tout en se demandant s'il ne s'agit pas là « d'un simple discours électoraliste ». Il est prêt à soutenir le Front national à la condition exclusive que ses engagements sur l'avortement soient respectés : « moi, je juge aux actes (...) or dans les villes dirigées par le Front national il y a toujours des avortements, alors je me pose des questions ». Les militants et sympathisants partageant ce point de vue s'apparentent tous à la droite villièriste. La lutte contre le droit à l'avortement est ici posée comme la condition sine qua non du soutien ce qui revient à conserver une identité consensuelle fondée exclusivement sur « le combat pour la vie ».

      Mais l'identité de la minorité perd sa neutralité politique lorsque le militantisme anti-avortement se lie ouvertement au Front national. Les sympathisants et les militants peuvent identifier leur « combat pour la vie » aux idées du Front national. C'est le cas par exemple de certains qui voient en Le Pen « le seul homme capable de revenir sur la loi Veil et de sauver la France de tous ses maux ». D'autres militants soutiennent le Front national, le seul parti « pour la vie », mais regrettent que « Le Pen ne suive pas en tout point la doctrine de l'Eglise ». Cette exigence fait référence aux divisions internes de Front national qui regroupe dans un même parti un courant traditionaliste (autour de Romain Marie et de Présent) et un courant dit « païen » (autour de la Nouvelle Droite et du GRECE). Les revendications intégristes de certains militants et sympathisants ne sont pas systématiquement mises en avant mais détruisent la façade consensuelle que veut se donner la minorité.

      Elles révèlent surtout l'existence d'un fondement idéologique à la base du militantisme anti-avortement. La minorité semble en effet passer par un travail de persuasion. L'enjeu de l'action doit donc être précisé. C'est ce que nous nous proposons de faire dans une seconde partie.


Deuxième partie : travail de persuasion et définition de l'enjeu

      Dans cette deuxième partie, nous étudierons la façon dont la minorité perçoit son combat. En d'autres termes, nous nous intéresserons à la représentation que les militants ont de leur action et le sens qu'ils confèrent à leur environnement. Les commandos anti-avortement semblent effectivement répondre à une mobilisation qui dépasse leur objectif initial. Certes les commandos anti-avortement s'opposent directement aux IVG qu'ils cherchent à empêcher par l'occupation des locaux hospitaliers. Mais, ce ne serait être leur objectif unique car le nombre d'avortements évités par leur action est manifestement trop faible pour constituer l'enjeu de la mobilisation. L'engagement ne peut simplement reposer sur l'efficacité des opérations commandos, mais semble renvoyer à une amplification des valeurs et des croyances. Suivant les analyses de Goffman et de Snow, nous examinerons les cadres interprétatifs qui permettent aux membres de la minorité de donner un sens à leurs actes 46 . L'analyse des cadres d'interprétation permet effectivement de décoder toute situation en décomposant les principes d'organisation qui structurent les évènements. le sens de l'action ne doit plus seulement être recherché dans les buts poursuivis. L'action collective n'est pas exclusivement stratégique, elle est aussi dotée de dimensions idéologiques qu'il convient de mettre à jour. L'idéologie propose en effet des orientations de l'action et éclaire le sens d'une situation en justifiant ou condamnant l'ordre social.

      C'est donc le sens que les militants confèrent à leurs actes et la construction de ce sens que nous étudierons dans cette deuxième partie. Les aspects cognitifs de la mobilisation retiendront d'abord notre attention. La subjectivité du militantisme anti-IVG témoigne d'un travail de persuasion dont nous examinerons le contenu. C'est ce qui nous permettra ensuite de mettre en évidence la signification de ce combat contre l'avortement et ainsi de comprendre les enjeux parfois dissimulés de la minorité.


Chapitre 1 : les aspects cognitifs de la mobilisation

      La mobilisation des acteurs et le maintien des engagements dépendent de leurs orientations cognitives par rapport à leurs expériences spécifiques. La lutte contre l'avortement constitue à cet égard un enjeu dont la perception par la minorité correspond à un véritable travail de cadrage.

      On assiste effectivement à une sorte d'extension des cadres d'interprétation, comme si le thème en soi de l'avortement n'était plus suffisant pour mobiliser. La minorité inscrit la perception de son action dans une double perspective : les militants passent d'abord par une comparaison symbolique de l'avortement avec le génocide des juifs et inscrivent ensuite leur action contre l'avortement dans un « combat pour la vie » qui renvoie à des problèmes éthiques contemporains.


Section 1 : la comparaison de l'avortement avec l'holocauste

      La comparaison de l'avortement avec l'holocauste est une dimension ancienne et récurrente du discours des opposants à l'avortement. Elle est même empruntée par le Pape en juin 1991 lors de son voyage en Pologne 47 . Cette comparaison se trouve pour l'essentiel théorisée dans des livres aux titres évocateurs comme par exemple Non au génocide 48  (l'ouvrage fondateur du militantisme anti-avortement en France) ou bien encore The Abortion Holocaust. Today's final solution 49  qui connaît un certain succès chez les militants.


I. Des embryons victimes d'un nouveau nazisme


A. « L'avortement est un crime contre l'humanité »

      Le rapprochement entre le génocide des juifs et l'avortement passe préalablement par l'assimilation du foetus à une personne humaine. Nous avons déjà montré que les militants contre le droit à l'avortement remplacent les termes de « foetus » et d' « embryon » par « enfant », « tout petit » ou « bébé » afin de les personnaliser et de les inscrire dans la communauté des humains vivants. Dés lors, l'avortement devient « un crime » et la loi veil « un permis légal de tuer ». La récurrence de ces expressions dans le discours militant en fait de véritables slogans dont le plus prisé reste manifestement « avorter, c'est tuer ». On peut noter aussi que l'objectif social de La trêve de Dieu est de « dénoncer l'avortement légalisé comme un crime contre l'humanité, par tous les moyens autorisés par la loi, notamment par des poursuites engagées à titre de partie civile contre les auteurs, complices et propagandistes de ce crime contre l'humanité ».

      Les militants trouvent une caution scientifique à leur discours en la personne du Professeur Lejeune pour lequel un foetus est un être humain dès la conception. le Professeur Lejeune bénéficie d'une réputation internationale de chercheur en embryologie ce qui apporte à la minorité à la fois crédibilité et visibilité. Pour lui, c'est la science et non point une conscience religieuse ou morale qui justifie la lutte contre l'avortement. Il déclare ainsi qu' « accepter le fait, qu'après la fécondation un nouvel humain est parvenu à l'être, n'est plus une question de goût ou d'opinion. La nature humaine de l'être humain, depuis la conception jusqu'à la vieillesse, n'est pas une hypothèse métaphysique, mais bien une évidence expérimentale 50  ».

      Cette argumentation scientifique est vulgarisée par la propagande. Afin de dénoncer « le nouveau génocide », le « meurtre » est mis en scène de façon toujours marquante. Ainsi, par anthropomorphisme, certains tracts font parler le foetus à la première personne du singulier. C'est le cas par exemple du journal d'un avorton 51  :

5 octobre- Aujourd'hui commence ma vie (...) 19 octobre- D'aucuns disent que je ne suis pas encore une personne humaine, qu'il y a que ma mère qui existe. Non, je suis une personne vivante (...) 2 novembre- Je grandis un peu chaque jour. Les bras et les jambes prennent forme. Certes, il faudra encore un peu de temps pour que je puisse embrasser maman (...) 28 décembre- Aujourd'hui ma mère m'a tuée ! 

      Ici la démonstration expérimentale fait place à la description émotionnelle. Le sentiment d'horreur ne cesse d'être ravivé par des photos de foetus sanguinolents et des commentaires parfois insoutenables 52 . Les militants adhèrent souvent à cette vision macabre de l'avortement. Pour certains, « les femmes qui avortent sont des cimetières vivants ».


B. La dénonciation des partisans de l'avortement

      Si l'avortement est un « crime contre l'humanité », les partisans de l'avortement deviennent des « criminels innommables », mieux des « nouveaux nazis ». Les centres d'interruption volontaire de grossesse deviennent des « avortoirs » et sont décrits comme des « abattoirs » . Le Planning familial est parfois décrit comme une « organisation criminelle d'inspiration nazie ». Dans le même esprit, une affiche-phare du MFPF est détournée. L'affiche originale, datant de 1979, montre trois femmes de générations différentes qui regardent l'avenir sous le slogan : « Un enfant... si je veux... quand je veux... ». Recomposée par La Trêve de Dieu, la nouvelle affiche montre sous le même slogan, les mêmes femmes entourées cette fois par Karl Marx et Adolf Hitler 53 . Par ailleurs, les femmes qui ont avortés sont appelées « marâtres » ou même parfois « nazies-féministes ». Les médecins réalisant des IVG sont affublés des qualificatifs suggérant un côté obsessionnel comme par exemple « meurtriers de sang-froid » ou encore « bourreaux fanatiques ».

      Certains militants, lorsqu'ils ne se déclarent pas pétainistes (souvent parce que nés après la Seconde guerre mondiale), s'imaginent « résistants » des temps nouveaux et essaient de se replacer dans le contexte de l'Occupation : « j'espère que pendant la guerre, j'aurais été résistant pour lutter contre le nazisme ». Cette mise en perspective de l'histoire sert bien sûr à ranger au rang de « nouveaux nazis » les partisans de l'avortement en les dénonçant comme les acteurs ou les complices du « nouveau génocide ».


II. « le nouveau génocide »

      La comparaison de l'avortement avec l'Holocauste nécessite une dimension quantitative et qualitative. Il s'agit d'étudier respectivement les chiffres et les méthodes que la minorité met en avant pour légitimer son discours.


A. Les chiffres

      Des chiffres symboliques et spectaculaires sont systématiquement cités par les militants et les sympathisants : « on tue plus de 1000 enfants par jours (...) 40 millions d'enfant à naître sont chaque année avortés dans le monde (...) plus de 250 000 bébés par an meurent de l'avortement en France ». On peut remarquer que ces chiffres sont manifestement exagérés 54 . Certains militants ne se limitent pas au nombre d'avortements, mais indiquent par exemple qu' « en France, il y a aujourd'hui 845 centres d'avortement pour 839 maternités ».

      La précision et la grandeur de ces données donnent aux militants à la fois une apparence scientifique et un ton alarmiste. Les chiffres permettent ainsi d'amplifier la valeur du combat et de comparer l'avortement à « un nouveau génocide ».


B. Les méthodes 55 

      Pour que la comparaison avec l'Holocauste soit parfaite, la minorité s'acharne à trouver dans l'avortement certaines caractéristiques du génocide des juifs.

      L'avortement est censé conduire le foetus « au four crématoire, car c'est en fait dans la chaudière du chauffage central que finisse tous les petits bébés ». Surtout le RU 486, la pilule abortive, permet d'enrichir la métaphore. Thierry Lefèvre, vice-président de La trêve de Dieu, cherche à apparenter Roussel Uclaf au holding chimique IG Farben allemand qui livrait du Zyklon B aux nazis. Ainsi, le RU 486 devient « le Zyklon B moderne », « le pesticide anti-humain » ou encore « la nouvelle arme chimique contre les enfants à naître ». Cette analogie est largement reprise par la propagande anti-avortement 56  et dans le discours militant.

      Parfois la comparaison n'est pas seulement verbale. En effet, l'Union des Nations de l'Europe Chrétienne (UNEC) organise annuellement un pèlerinage à Auschwitz contre « le génocide de l'avortement ». Michel Wuermeling, président de l'UNEC, en rappelle la signification :

 nous avons décidé d'organiser ce pèlerinage à Auschwitz afin de faire prendre conscience aux européens qu'un génocide encore plus monstrueux quant aux nombres de ses victimes et actuellement en cours (...) Le RU 486 a succédé au Zyklon B, utilisé à Auschwitz comme pesticide humain. Partout en Europe, la machine de l'extermination est de nouveau imperturbablement en route.

      En affirmant que l'avortement est le plus grand génocide de tous les temps (« un génocide encore plus monstrueux quant au nombre de ses victimes est actuellement en cours »), l'Holocauste se trouve ainsi de façon implicite relativisé. Il est alors possible de considérer qu'il s'agit là d'une forme nouvelle de révisionnisme.

      Mais le discours sur le génocide est avant tout utilisé pour sensibiliser l'opinion et amplifier par la sorte la thématique basique du « combat pour la vie » : de « qui peut être pour la mort ? » on passe à « qui peut être favorable à l'Holocauste ? ».


Section 2 : De la lutte contre l'avortement au « combat pour la vie »

      Les commandos anti-avortement inscrivent leur action dans un « combat pour la vie » qui amplifie l'enjeu de l'action. La minorité s'appuie sur des fondements traditionalistes et s'attache à défendre une position éthique conservatrice.


I. L'apport chrétien traditionaliste

      Tout discours idéologique est discours de légitimation. Il s'agit ici en énonçant les raisons d'être de l'entreprise, d'en démontrer la valeur éminente, la conformité à des principes supérieurs. Pour y parvenir, le discours fait appel à un fondement tenu pour absolu et d'autant plus incontestable qu'il est hors de portée de vérification (l'ordre naturel et la volonté de Dieu ). Les commandos anti-IVG s'appuie ainsi sur une idéologie traditionaliste qui met en avant l'argumentation de la loi naturelle et la sacralisation de la vie 57 .


A. L'argumentation de la loi naturelle

      La minorité fait systématiquement la distinction entre loi naturelle et loi positive pour légitimer et universaliser son combat. Pour les militants, « la vie appartient par essence à la loi naturelle » qui reflète l'ordre immuable et intangible de toute société. Par opposition, la loi Veil appartient au droit positif et ne constituerait qu'une « loi transitoire qu'il est nécessaire de changer ». Surtout puisque cette loi s'écarte du droit naturel il serait légitime de s'y opposer. Ainsi se trouve relativisée une loi pourtant publiquement débattue et démocratiquement votée. Les lois de la République devraient ainsi suivre l'ordre naturel et proscrire l'avortement qui constitue un crime et qui est donc contre-nature. Selon cette vision du droit, l'homme n'est pas maître de son destin.

      L'argumentation de la loi naturelle permet dans un premier temps de déchristianiser l'enjeu de l'avortement. Si « la loi naturelle est inscrite dans le coeur de tout homme » comme le proclament certains militants, alors la lutte contre l'avortement ne relèverait d'aucune idéologie particulière mais serait plutôt le devoir de chaque homme. En effet, pour la minorité « la loi naturelle découle de la nature humaine et concerne donc tout homme, de quelque race, de quelque confession qu'il soit ». Certains puisent même dans leur culture mythologique pour justifier les commandos anti-IVG en affirmant que « la lutte contre l'avortement, c'est le combat d'Antigone d'aujourd'hui ».

      Malgré l'apparence aconfessionnelle de l'argumentation réapparait très vite une lecture intégriste du christianisme puisque la loi naturelle est « confirmée par la Révélation et enseignée par l'Eglise ». Le droit naturel est ainsi apparenté au Décalogue sur lequel les sociétés devraient calquer leurs lois. Cela revient à contester le droit à l'Etat de légiférer sur des questions éthiques qui reposeraient en fait sur une Vérité révélée s'imposant à tous. Comme le précise cette sympathisante « la nature est faite par Dieu et agir contre la nature, c'est agir contre Dieu ». Cette lecture fondamentaliste de la religion fait du crime en général et de l'avortement en particulier « un pêché ». Dés lors, la lutte contre l'avortement touche à la transcendance et conduit à une sacralisation de la vie.


B. La sacralisation de la vie

      Pour la minorité la vie est depuis la conception jusqu'à la mort un don de Dieu : elle est sacrée. L'homme ne peut donc en avoir le contrôle. Les militants et les sympathisants refusent tout ce qui ne serait pas la conséquence d'une relation sexuelle hétéro-procréatrice. Le fait de toucher à un embryon serait une tentative de transformation et de spoliation de l'oeuvre de Dieu, la négation de son caractère de perfection. C'est en fait le refus de toute maîtrise de la procréation par un autre que Dieu, et encore plus si c'est la femme qui l'exige.

      Dès lors, la mobilisation trouve un fondement spirituel qui n'est pas systématiquement mis en avant. Pourtant la religiosité de la minorité semble jouer un rôle moteur dans l'engagement anti-avortement. Chez cette sympathisante le soutien aux commandos anti-IVG est justifié par le christianisme : « l'avortement tue un corps, mais il y a une âme qui, elle, est immortelle, qui est infusée par Dieu au moment de la conception, alors l'enfant meurt sans la grâce du baptême (...) il y a une raison chrétienne à s'opposer à l'avortement, c'est que Dieu seul est maître de la vie ». Cette vision du christianisme est radicale puisqu'elle dote le foetus d'une âme et ne respecte en aucun cas la liberté d'opinion : la religion s'impose à tous et concerne même les embryons.

      les commandos anti-IVG font passer cette conception fondamentaliste aux actes extrémistes. Chez certains sympathisants ou militants le discours laisse transparaître un fanatisme à peine dissimulé. Par exemple, un sympathisant raconte comment il soutient spirituellement les femmes sur le point d'avorter : « la femme en détresse est prise en charge par une équipe qui prie spécialement pour elle, chaque jour une personne s'engage à jeûner et à prier pour elle jusqu'à la conclusion : si l'enfant est gardé, tout le monde prie pour remercier le Seigneur et si elle avorte on demande pardon au Christ pour ce meurtre ».  Aussi, le jeune séminariste militant affirme : « Ma foi m'aide beaucoup dans le combat pour la vie (...) pendant le sauvetage je suis en profonde communion spirituelle avec les enfants que l'on veut assassiner (...) tous les massacres d'enfants sont permis par Dieu, ils sont dans l'ombre de la croix (...) lorsque je parle, ma parole est en intimité avec Dieu ». Le militant se fait l'interprète du Verbe, le dépositaire de la Révélation et ne soufre aucune contestation. Cette intolérance est largement partagée par la minorité et correspond à l'intégrisme catholique tel qu'il est traditionnellement défini. Mais par delà l'avortement, c'est l'ensemble de l'éthique laïque qui est rejetée.


II. Une éthique intransigeante

      Le militantisme anti-avortement inscrit donc son action dans « un combat pour la vie » dont l'intransigeance n'autorise aucune exception. « La culture de vie » ne peut faire aucune concession à « la culture de mort qui traverse notre société ». Le refus catégorique de l'avortement illustre cette fermeté de conviction.


A. L'avortement injustifiable

      L'avortement est perçu la plupart du temps comme la démission de la responsabilité de la mère, c'est-à-dire comme une solution de facilité. La loi Roudy du 31 décembre 1982 relative à la couverture des frais afférents à l'IVG non thérapeutique est perçue comme la légalisation de la permissivité. Certains rappellent même le montant de la prise en charge de l'avortement par la Sécurité sociale :  « au lieu de parler du trou de la sécu, on devrait plutôt savoir que chaque avortement coûte 2000 F à la collectivité ! ».

      Surtout, aucune situation ne peut justifier l'avortement 58 . La minorité condamne unilatéralement le choix de l'IVG sans respecter de quelque façon que ce soit la liberté d'autrui. L'intransigeance décline tous les cas où l'avortement est envisageable. Si la femme veut se faire avorter pour des raisons sociales (contexte familial ou professionnel difficile), elle ne doit le faire car l'existence d'association d'aide aux mères en difficultés (comme SOS Futures mères, Magnificat ou Mère de Miséricorde) permet de répondre à sa détresse matérielle (et spirituelle aussi). Si l'avortement est envisagé parce le bébé à naître sera handicapé, il ne peut être justifié car « les anormaux ne sont pas malheureux, ils peuvent vivre très heureux à leur niveau bien sûr ; c'est peut-être plus dur pour leur entourage, mais ça on assume (...) l'enfant malformé porte en fait sa croix». Si le viol motive l'avortement, la réponse se fait tout aussi catégorique : « il y a souvent un tel choc psychologique lors d'un viol qu'il est prouvé qu'il y a très rarement naissance à la suite d'un viol, certes pas toujours, mais dans ce cas là, ça fait partie des aléas de la vie ».


B. « La culture de vie »

      La « culture de vie » se fonde sur l'idée que la vie créée par Dieu n'appartient pas à l'homme. Elle exclut donc toute maîtrise par l'homme de son corps. la vie débute par la fécondation et s'achève par la mort. Se trouvent ainsi rejetés la contraception, les procréations médicalement assistées (PMA), l'homosexualité et l'euthanasie 59 .


1. La contraception et les PMA

      l'acte sexuel ne peut prendre place qu'à l'intérieur d'un couple composé d'un homme et d'une femme mariés ensemble et dont l'intention est de procréer. La procréation est considérée comme « participation à l'acte créateur de Dieu » car « à l'origine de toute personne, il y a un acte créateur de Dieu : aucun homme ne vient à l'existence par hasard ». L'homme ne doit ainsi avoir aucun contrôle sur sa sexualité. Aux yeux des militants il existe « un lien indissoluble entre union et procréation ».

      La contraception et les PMA qui cherchent à détruire scientifiquement ce lien sont ainsi combattues. D'un côté, « l'avortement fait l'amour sans l'enfant » et de l'autre « les PMA font l'enfant sans l'amour ». Bien que la contraception semble être une prévention efficace contre l'avortement, elle est tout même réprouvée car elle « empêche une vie humaine d'être créée à l'occasion de rapports sexuels ». La contraception est souvent considérée comme un péché dans la mesure où elle limite le nombre d'enfants prévus par Dieu. Certains militants préconisent la régulation naturelle des naissances par la méthode Billings, tandis que les plus extrémistes s'en tiennent à la nécessité de procréer à chaque relation sexuelle. Les PMA, quant à elles, sont considérées comme une intervention humaine dans le déroulement du cycle de vie, c'est-à-dire comme une profanation. Tout particulièrement, les fécondations in vitro sont bannies dans la mesure où le médecin en transplantant un oeuf fécondé dans l'utérus d'une femme commet un « acte réservé au mariage ».


2. L'homosexualité et le SIDA

      L'homosexualité est condamnée parce que  « c'est fondamentalement une anomalie grave de la nature ». Pour la minorité, l'homosexualité va en effet à l'encontre de la loi naturelle qui s'impose à tous et qui exige une hétérosexualité procréatrice. Dés lors, « ou c'est une maladie, ou c'est un vice » qui se développerait au nom d' « une liberté qui est fausse ». L'intransigeance de discours conduit à une intolérance totale. En effet, l'homosexualité constituerait un danger pour la société. elle sépare irrémédiablement la sexualité de la procréation, ce qui mettrait en péril l'humanité :  « est-ce qu'une nation peut survivre avec des homosexuels ? ». De plus, elle aurait des buts subversifs : « les grands couturiers qui font la mode sont homosexuels, la mode cherche donc à efféminer les hommes et à masculiniser les femmes ». L'homosexualité serait même devenue « plus qu'une mode, une religion » et ne pourrait être pardonnée que par « la conversion ». Les homosexuels chercheraient donc à pervertir la nature. C'est la raison pour laquelle, pour certains militants, les homosexuels doivent être tenus en marge de la société :  « il faut les aider mais on ne peut pas leur donner les mêmes droits qu'aux autres, vous ne pouvez pas leur donner le droit de citer, c'est impossible ». Cette idéologie fondée sur l'exclusion trouve dans le SIDA le signe de sa véracité.

      En effet, la minorité lie de façon consubstantielle homosexualité et SIDA. Le SIDA viendrait en effet sanctionner l'homosexualité : « il y a un ordre des choses, des lois fondamentales, si vous les violez vous ébranlez jusqu'au profond de la terre (...) or l'homosexualité, c'est contre nature, c'est pas pour rien que le SIDA est venu des homosexuels ». Le SIDA devient même parfois le « vaccin de la vérité » censé départager ceux qui vivent une sexualité « normale » de ceux « tombés dans la perversité ». Les sidéens sont ainsi considérées comme des victimes expiatoires. Un militant nous rapporte les paroles que lui auraient tenues une victime du SIDA devenue elle-même militante : « il ne faut pas pleurer sur les sidéens, il faut leur expliquer ce qu'ils ont, parce que moi si j'ai le Sida, je sais très bien ce que j'ai choisi, je paye très cher, mais je paye, c'est normal ».

      Dans cette vision intégriste de l'homosexualité aucune place n'est faite au respect de la différence et à la liberté d'autrui.


3. L'euthanasie

      La condamnation de l'euthanasie permet en fait à la minorité de développer une argumentation parallèle à la lutte contre l'avortement 60 . Le discours se structurent souvent en deux parties.

      Dans un premier temps, la mise en avant de la défense de la vie prévaut. La recherche du consensus passe ainsi par l'opposition classique culture de vie/ culture de mort. Les commandos anti-IVG rapprochent par la sorte leur combat de la dénonciation de l'euthanasie : « la vie est devenue un matériau que l'on gère, aussi bien à son origine avec l'avortement qu'à sa fin avec l'euthanasie ». La loi naturelle s'oppose à l'euthanasie comme à l'avortement et permet de passer subrepticement aux justifications chrétiennes.

      En effet, la thématique religieuse relaye l'argumentation consensuelle par l'assimilation de la loi naturelle à la loi mosaïque. Le Vatican condamne d'ailleurs l'euthanasie en raison de la soumission de l'homme à la volonté divine et suivant le commandement « tu ne tueras point ». Dieu seul est maître de la vie et de la mort : la mort est le signe de notre état de créatures éphémères, et il faut l'assumer tout comme le Christ l'a assumée.


Chapitre 2 : L'enjeu silencieux : la contre modernité

      La façon dont la minorité perçoit son action s'inscrit en fait dans une vision particulière du monde sous-tendue par une idéologie politique. La minorité ne se limite pas à un objet particulier mais déploie un regard général sur la vie sociale : l'idéologie constitue alors une véritable Weltanschauung qui se caractérise par sa systématicité et aussi par la totalisation qu'elle opère de la société à elle-même, à son histoire et à son environnement. Les significations que diffuse l'idéologie atteignent ainsi les représentations concernant le passé, le présent et l'avenir du groupe. En d'autres termes, si l'action est rare, sa raison d'être est générale.

      La minorité se livre donc à une reconstruction de l'ordre social selon les principes d'un système absolutiste qui structureraient les univers de pensée de ceux qui participent (les militants) ou le soutiennent (les sympathisants). Le discours se déploie comme une succession d'affirmations qui s'ordonnent en un système et en un ensemble cohérent où chaque élément s'éclaire par ses liens avec les autres termes. Ce n'est en aucun cas une adjonction de jugements sans liens internes, mais une synthèse ordonnée recelant sa propre cohérence interne 61 . La minorité s'appuie ainsi sur un fondement religieux du lien social qui implique une vision réactionnaire de la société.


Section 1 : Le fondement religieux du lien social

      L'intégrisme catholique ne supporte aucune autre vérité que la sienne et se cramponne à une fausse conception de la tradition catholique (qui est une tradition vivante, et non figée une fois pour toutes). Le discours de la minorité est ainsi sous-tendu par une conception intégriste de Dieu qui place la religion au coeur d'une représentation manichéenne du monde.


I. Dieu au coeur des représentations

      Les traditionalistes, par définition se réclament en effet de la tradition d'un catholicisme intègre et intégral. A une conception politique de la religion répond une conception religieuse du politique 62 .


A. Une religion intégriste

      Dans la représentation du monde que se fait la population anti-avortement la religion occupe une place centrale qui dépasse la sphère privée et qui s'impose à tous. le catholicisme est ici instrumentalisé dans une double perspective qui en fait de façon paradoxale une religion universelle dans une conception ultramontaine.

      L'intégrisme se traduit par une vision intransigeante et messianique de la religion catholique qui exprime « des idées de toujours ». Certains militants et sympathisants rappellent ainsi que le catholicisme renvoie dans son acception première à un message « universel » qui ne peut accepter aucun relativisme. C'est la raison pour laquelle toute flexibilité du dogme catholique est condamnée. La minorité reconnaît unanimement Jean-Paul II comme dépositaire infaillible de la religion et salue le soutien spirituel qu'il apporte à la minorité : « seul le Pape montre le droit chemin (...) son rôle est exemplaire ». En contrepartie, l'Eglise de France qui condamne officiellement les opérations commandos fait souvent l'objet de critiques. Un militant séminariste nous avoue ainsi avoir eu « beaucoup de problèmes avec la hiérarchie à la suite du sauvetage ». Une jeune sympathisante déplore pour sa part que « beaucoup d'évêques cherchent aujourd'hui à faire une synthèse des idées laïques avec le christianisme ». En fait, c'est le gallicanisme qui est condamné au profit d'une lecture traditionaliste du catholicisme.

      La religion catholique romaine est ainsi élevée au rang de Vérité incontestable au nom du  « simple bon sens ». La liberté d'autrui est ainsi niée au profit de « valeurs transcendantes » qui échappent à l'homme : « si la vérité dépend de l'homme, c'est-à-dire si la liberté est valeur première, c'est l'anarchie, l'échec que nous connaissons partout aujourd'hui » . L'autorité divine refuse à l'homme toute liberté civile : « la vrai liberté de l'homme est d'avoir des droits, mais des droits qui dépendent de sa nature et non pas des droits qu'une majorité lui accorde ». Les droits de l'homme sont condamnés comme « une imposture, une énorme machine subjective » auxquels on préfère substituer « les droits de Dieu ». C'est implicitement une condamnation religieuse de l'Etat moderne dont la justification est d'assurer la liberté de l'individu, même si ce dernier à des opinions différentes de celles de la majorité. Cette conception politique de la religion condamne la liberté civile qui permet à l'homme de s'exprimer ses idées, de mener la vie privée qui lui convient, en reconnaissant toutefois à chaque individu ce même droit à la liberté.


B. Une religion intégrale

      L'intégrisme catholique propose une conception religieuse de la politique. Pour la minorité, l'Eglise a vocation à répondre à l'ensemble des problèmes de ce monde et ne doit pas reculer devant leur brutale nouveauté. Elle n'a pas de modèle mais une doctrine qui éclaire et balise la foi. Cet intégrisme, pris entre la fidélité à la tradition et la contemporanéité de la société, devient pour Emile Poulat un « néo-intégralisme » qui touche à la vie publique.

      Pour la minorité, la religion « ne concerne pas seulement la vie personnelle » mais doit s'étendre à l'organisation et au fonctionnement de la cité. La population anti-avortement dans sa majorité adhère à une légitimation religieuse du pouvoir : « tout pouvoir vient de Dieu ». Cette interprétation du catholicisme conteste donc à l'Etat sa prétention à la souveraineté, laquelle appartient à Dieu : « le Seigneur est le roi des nations ». La source du pouvoir devrait se trouver dans l'Evangile, mais ne peut en aucun cas se confondre avec le suffrage universel : « le pouvoir ne peut venir du peuple, car enfin le peuple, c'est le peuple ». La plupart des sympathisants et des militants, y compris ceux qui ne s'apparentent apparemment pas à l'extrême droite, rejettent en fait la démocratie. Si l'on entend par démocratie le moyen politique par lequel sont résolues les contradictions sociales, dans le respect des droits de chaque citoyen, il est normal que cette organisation du pouvoir soit inconcevable pour une minorité qui ne perçoit la société qu'à travers les facteurs imaginaires de son unité religieuse.

      La religion fonde le lien social au point de donner des interprétations utopiques de la réalité. La résurgence de la doctrine sociale de l'Eglise constitue une caractéristique remarquable du discours militant. Ainsi, certains n'hésitent pas à affirmer que « ce sont les chrétiens sociaux qui ont fait les grandes lois sociales, c'est pas la gauche ». Figure proue du catholicisme social, Frédéric Le Play est parfois réactualisé pour servir une conception religieuse de la société : on rappelle le paternalisme qu'il a inspiré et l'organisation chrétienne de la société qu'il a promue. Parfois la minorité a une vision du monde qui relève totalement de l'imaginaire, sans aucun contact avec la réalité. Ainsi, en évoquant le problème des banlieues, une militante se montre optimiste car « les prêtres font aujourd'hui un travail formidable dans les quartiers difficiles ». La religion modèle donc les représentations du monde de la minorité et devient l'expression symbolique de la société. La promotion du caractère public de la religion suppose ainsi l'existence de représentations collectives impliquant l'individu dans des structures imaginaires communautaires.

      la minorité anti-avortement exprime donc une idéologie communautaire, c'est-à-dire une idéologie de toute la communauté qui nie l'individualité et le droit à la différence. La religion catholique est perçue comme un facteur identitaire de la communauté qui ignorerait les différences idéologiques. Dieu se confond même avec la minorité et les valeurs qu'elle défend : « soit on considère comme nous que Dieu existe, soit on pense avec les avorteurs que Dieu n'existe pas ». Le Dieu de la minorité se constitue à la rencontre de l'affirmation de principe, d'une tradition revendiquée comme nationale et d'une sensibilité de type fusionnelle 63 . C'est un Dieu national, un Dieu français d'abord, blanc et occidental : « la France ne peut être que chrétienne ». Toute autre religion est analysée comme un danger :  « avec toutes les mosquées qui se construisent en France, l'islam devient la deuxième religion, ça pose un problème (...) dans dix ans, la France sera une terre de l'islam ». La nationalité française est confondue avec la religion catholique : « pour devenir français, l'immigré doit changer de spiritualité ». La minorité se réclame ainsi d'un Dieu d'exclusion qui a voulu la différence et qui la légitime : « si tous les hommes sont égaux devant Dieu, ça ne veut pas dire que les hommes sont égaux entre eux ».


II. Une vision manichéenne de la société

      Les sympathisants et les militants anti-avortement partagent tous une vision manichéenne du monde fondée sur l'obsession du complot.


A. L'opposition irréductible Bien/Mal

      La conception dualiste de la société est copiée sur le modèle de la relation entre Dieu et Satan. Pour la minorité, le monde est donc divisé en deux camps irréconciliables qui luttent l'un contre l'autre.

      La minorité adhère à une représentation simpliste de leur action et plus généralement de la société. D'un côté, les commandos anti-IVG représentent le Bien. De l'autre, la loi Veil est l'expression du Mal. Cette opposition primaire est la matrice du manichéisme anti-avortement. La minorité se sent « en intimité avec Dieu » et se fait volontiers l'instrument de la volonté divine : « Dieu s'appuie sur un petit nombre d'hommes ». Un prêtre explique même sa participation à un commando par sa relation privilégiée à Dieu :  « Une telle attitude requiert du Sauveteur une communion très intense avec Notre Seigneur Jésus Christ par la prière et les sacrements. C'est là encore une justification suffisante de la présence d'un Prêtre parmi les sauveteurs 64  ». Les partisans du droit à l'avortement sont par opposition voués aux gémonies : « C'est Satan qui inspire les partisans de l'avortement ». Mais cette opposition Bien/Mal dépasse la simple alternative pour/contre l'IVG pour recouvrir l'ensemble de la société que les militants jugent emprunte de socialisme : « l'idéologie socialiste a même imprégnés les partis qui se disent de droite (...) la politique de Chirac s'inscrit rigoureusement dans la continuité socialiste (...) les Etats contemporains sont totalitaires sous couleur de démocratie ». La minorité déplore aussi la déchristianisation de la France, mais condamne en fait la sécularisation de la religion catholique. Tout ce qui n'est pas conforme aux valeurs traditionalistes de la minorité relève du Mal : « Au moins 60 % des catholiques ne suivent pas le pape, ce ne sont pas des catholiques, ce sont des hérétiques ». Cette interprétation intégriste de la religion se caractérise par son intransigeance et son intolérance.

      Pour la minorité, deux cultures, deux philosophies s'opposent fondamentalement : « le combat est métaphysique » et renvoie à « la cité de Satan dressée contre la cité des enfants de Dieu ». Il n'y a donc plus un adversaire dont on conteste le contrôle qu'il exerce sur la direction des ressources et de la culture, mais un ennemi qui menace, un environnement hostile qui rassemble indistinctement la société, l'Etat et le système mondial. Un militant parle ainsi d'un « combat à mort » qu'il faut livrer à « ceux qui considèrent que le catholicisme est un ennemi à abattre ». La société actuelle serait livrée « aux puissances des ténèbres » et vivrait « dans le péché originel au quotidien ». Le dedans et le dehors sont donc fortement clivés et laissent place à une vision belliqueuse du lien social. Les commandos anti-IVG peuvent être interprétés comme l'expression de cette violence, de cette rupture entre deux mondes inconciliables que la minorité s'acharne à se représenter.


B. Un complot multiforme

      Le complot est censé donner une explication à une situation que l'on juge négative et que l'on ne contrôle pas 65 . La fonction explicative de ce mythe permet à la minorité de se représenter les raisons de sa marginalisation et de légitimer son action. Le moyen est simple, il suffit de trouver des responsables. L'adhésion à une théorie de la conspiration ne peut se faire que dans la mesure où il y a certitude d'une manipulation par des acteurs supérieurs. Le complot est alors susceptible de prendre plusieurs visages. La population anti-avortement désigne ainsi plusieurs ennemis de façon plus ou moins précise en fonction de l'image qu'elle souhaite se donner. Pour correspondre au discours « humanitaire » sur les « sauvetages », la minorité dénonce « le mondialisme et les lobbys économiques qui veulent rentabiliser l'homme et donc contrôler les naissances ». Les précisions se font caricaturales : le  « gouvernement mondial » serait assujetti au « primat de l'économie » imposé par tout à la fois « le Planning familial », « la fondation Rockefeller » et « les grands groupes pharmaceutiques comme Roussel Uclaf ». Lorsque la minorité se replace dans une vision catholique de la société française, ces conspirations modernes sont expliquées par la résurgence des complots traditionnels menés par la franc-maçonnerie et le protestantisme. La franc-maçonnerie est perçue comme « destructrice,  anti-française et anti-chrétienne » et jouerait toujours un rôle actif contre les valeurs séculières de la France. Certains militants rappellent que « Valéry Giscard d'Estaing, l'avorteur, a été élu président grâce aux franc-maçons pour faire passer la loi Veil ». Le protestantisme est condamné parce qu'il érige en religion « une philosophie subjective qui relativise Dieu et qui conduit au Mal ». En reprenant la thématique classique de l'Anti-France et de la Contre-Eglise, c'est véritablement à un processus de différenciation sociale que se réfère la minorité.


C. La manipulation

      La dénonciation de la conspiration passe par la révélation de la stratégie mise en oeuvre par l'ennemi. Pour la minorité anti-avortement, le principal moyen utilisé par les partisans du droit à l'avortement est la manipulation. Celle-ci se ferait ressentir dans tous les domaines de la société.

      La conspiration agirait par investissement et manipulation du pouvoir politique. Le sommet de l'Etat serait dans les mains des conspirateurs mondiaux et le Président de la République l'instrument de forces qui le dépasse : « Chirac n'est qu'un idiot utile, mis là par le mondialisme ». Certains militants voient des signes, des preuves de manipulation du Président dans ses décisions symboliques, comme par exemple la panthéonification d'André Malraux, la reconnaissance de la complicité de l'Etat français dans la déportation des juifs ou encore l'élévation aux rangs d'Anciens combattants les français engagés dans les Brigades internationales : « Chirac est soumis à l'idéologie dominante, il n'est pas digne d'être Président ». Mais l'infiltration du pouvoir dépasse la sphère présidentielle et s'étend à l'Etat dans son ensemble. L'une des méthodes utilisées pour contrôler le pouvoir serait en effet la conquête et la colonisation des rouages de l'etat : « Une grande idée de la franc-maçonnerie est de garder sous son influence les ministères de l'Intérieur, des Finances et de l'Education nationale ». La minorité utilise par la sorte souvent de vieux clichés qui restent cependant encore mobilisateurs.

      La propagation de la conspiration se ferait ensuite par le relai des médias sur l'opinion publique. Si pour la population anti-avortement dans son ensemble les journalistes ne sont pas jugés objectifs, il convient de passer du constat à l'explication. Les médias seraient eux-mêmes manipulées : « les journalistes écrivent ce qu'on leur dit d'écrire ». Les médias feraient ainsi oeuvre de désinformation par leur manque d'objectivité supposé. Le contrôle des médias permettrait alors l'asservissement des intelligences et des âmes. Dès lors se trouve logiquement expliquée la raison pour laquelle la minorité reste minoritaire : « l'un des résultats ainsi obtenus, c'est d'avoir réussi à anesthésier la conscience humaine et simultanément la conscience catholique, d'où la difficulté à percer ce front du consensus sur des problèmes pourtant fondamentaux comme l'avortement ou l'euthanasie ». De cette vision d'une société amorphe découle la légitimation de la violence des commandos anti-IVG par la nécessité de « réveiller les consciences, de créer un électrochoc ».


Section 2 : Les implications réactionnaires

      Le fondement religieux du lien social révèle une culture réactionnaire qui s'oppose à la modernité et dont il convient ici d'analyser le contenu. La lutte contre l'avortement devient alors une réaction à la société moderne. En témoignent la façon dont la minorité perçoit l'évolution du temps et l'argumentation par laquelle elle justifie cette perception.


I. L'enjeu de la temporalité : passé, présent, futur

      La perception de la temporalité permet de saisir la façon dont la minorité situe son action à travers son travail de sélection de la mémoire et sa lecture particulière de l'histoire. La population anti-avortement substitue aux faits bruts de l'histoire des significations liées à un système d'interprétation réactionnaire. L'évolution de la société française est perçue comme négative en référence à un passé idéalisé. Cette vision régressive de la temporalité s'oppose à la modernité qui implique une perception de la temporalité fondée sur le progrès ou du moins la croyance dans le progrès 66 .

      En fait, le discours se fait à la fois rétrospectif et prospectif. Il y a, d'une part, le temps présent et qui est celui d'une déchéance, d'un désordre auxquels il importe d'échapper. Il y a, d'autre part, le temps d'avant, d'une grandeur, d'une noblesse qu'il faut retrouver. C'est ce qu'il convient de mettre en valeur en distinguant les trois phases qui sous-tendent la vision de la minorité : l'âge d'or, le déclin et le renouveau à venir.


A. L'âge d'or

      L'âge d'or renvoie à la pureté des origines et à un passé glorifié. Il participe au mythe fondateur de la réaction car il situe dans le passé l'idéal de vie à atteindre et réaliser.


1. La pureté des origines

      Pour la minorité anti-avortement, « l'histoire de la France commence à Clovis, à la fondation de la France chrétienne ». Cette lecture sélective de l'histoire reprend la traditionnelle querelle qui oppose dans la recherche de l'origine mythique de la France les républicains aux réactionnaires à travers les figures symboliques de Vercingétorix et de Clovis. Elle permet surtout de poser l'origine sacrée de notre civilisation et de réduire la modernité à un épiphénomène sacrilège. La minorité trouve ainsi un motif utopique de mobilisation et de stimulation.

      Cette vision de l'histoire lie aussi de façon consubstantielle l'Etat à l'Eglise. Le catholicisme est alors au fondement même de l'identité nationale qui acquiert une valeur de représentation sociale et cognitive (ce par quoi le monde est compris). Pour la minorité, la France reste ainsi « la fille aînée de l'Eglise » et « ne peut être que chrétienne ». Les militants conçoivent le catholicisme comme un référent atemporel de la France ce qui leur permet de légitimer leur combat au nom de « vérités de toujours ».


2. L'idéalisation du passé

      Sur ces fondements immuables d'une France éternelle les militants idéalisent l'Ancien Régime. Ils en font l'expression d'une communauté organique naturelle qui allie une parfaite compréhension mutuelle à une sorte de communion sociale : « le roi de France était le paysan qui défend sa terre et ses enfants ». La thématique de l'unité de la monarchie est aussi souvent opposée à la démocratie parlementaire qui conduirait à la division de la société et à l'isolement de l'individu.

      L'idéalisation du passé se traduit aussi dans l'oeuvre glorifiée de la monarchie : « ce sont les rois qui ont fait la France ». La monarchie serait donc à l'origine et au fondement exclusif de la France (chrétienne). La longévité de la royauté en France est une preuve pour les militants de la justesse de cette organisation du pouvoir de droit divin. L'Ancien Régime est de fait conçu comme un tout indifférencié qui permet aux militants d'affirmer : « pendant des siècles, la monarchie a tenu debout, c'est quand même pas si mal ! ». La société française originelle et idéelle recouvre ainsi une identité communautaire.


4. Le déclin

      Le mythe de l'âge d'or en idéalisant le passé sert à dévaloriser la situation présente. La minorité fustige ainsi le déclin et la déchristianisation de la France dont elle s'efforce de montrer les origines et les manifestations néfastes. En fait, la lente apparition de la modernité est vécue comme la destruction progressive des « valeurs françaises » 67 .


1. Les origines

      La minorité construit à cette occasion un discours dont la rationalité interne est remarquable.

      L'origine de la décadence de la France est précisément située et remonterait au XVIème siècle avec la naissance de l'humanisme et de la Réforme : « le combat contre l'intelligence humaine a commencé à la Renaissance et a été accéléré par Luther ». De l'humanisme la minorité condamne la place centrale que prend l'homme au détriment de Dieu tandis qu'elle réprouve l'introduction du libre arbitre par le protestantisme : « trop d'importance a été donnée à l'homme qui s'oppose à la domination de Dieu ». C'est bel et bien la destruction des garants méta-sociaux de l'ordre social et de la moralité personnelle qui est rejetée dès son apparition.

      Dans cette continuité idéologique, l'esprit des Lumières et bien sûr son aboutissement politique, la Révolution française, sont dénoncés comme les causes de la décadence de la France : « ils ont cassé la maison France dans toute sa structure politique et religieuse ». Avec la Révolution, la religion devient une opinion personnelle, donc limitée à la sphère privée. Ce qui est condamné, c'est donc la « dépolitisation » de la religion sur laquelle se construit la modernité politique : « 1789 apporte une Constitution laïque à la France, au lieu de conserver les lois de Dieu ! ». Pour souligner cette profanation, la minorité, par un travail de sélection de l'histoire, ne retient d'ailleurs souvent que les évènements tragiques de la Révolution comme par exemple la Terreur. La Révolution marque incontestablement pour la minorité une césure fondamentales dans l'histoire de France dont il est possible de voir à notre époque les manifestations jugées calamiteuses.


2. Les manifestations

      La Révolution porterait encore ses mauvais fruits : « les hommes ont voulu se donner un gouvernement, renoncer à la monarchie de droit divin, on voit bien le résultat deux cents ans après ! ». Le déclin de la France se traduirait en fait de nos jours de multiples façons.

      Le socialisme et le communisme constitueraient ainsi des idéologies inscrites dans la lignée des évènements précédents : « 1917 ne fait que prolonger 1789 et développe un nouveau totalitarisme international ». En France, deux évènements semblent avoir marqués personnellement aussi bien les militants que les sympathisants. Il s'agit de Mai 1968 et de Mai 1981. Tout d'abord, Mai 1968 constitue une étape importante pour la minorité en raison des bouleversements consécutifs au mouvement. En particulier, la libération des moeurs reste pour les opposants à l'avortement un sujet bien évidemment sensible et révélateur du déclin de la France. La loi Veil marque évidemment la concrétisation de cette évolution et accélérerait même le déclin de la France. La minorité adhère à la démonstration faite par La Trêve de Dieu qui met en parallèle la libéralisation de l'avortement et l'expansion des problèmes de société (viols, violences à enfants, divorces, délits de drogue, suicides) par une représentation graphique. Le commentaire qui suit est caractéristique :

      Le graphique est l'illustration des conséquences de la libération de l'avortement sur le comportement des Français. la rupture est bien datée : les courbes des fléaux que sont le divorce, les délits de drogue, les violences à enfants, les viols, les suicides de jeunes, montent en flèche à partir d'une période comprise entre les lois sur la contraception, d'une part, et l'avortement d'autre part (...) il y a une corrélation étroite entre la décision par le politique de permettre aux Français d'avorter et l'exaspération de toutes sortes de maux 68  .

      Pour 1981, le malaise est amplifié : il dépasse le cadre de la morale et concerne des enjeux politiques, voire idéologiques : « l'idéologie socialiste n'est pas compatible avec les valeurs chrétiennes et est un véhicule qui aboutit au totalitarisme ». Une jeune militante se rappelle qu'en 1988 ses parents « ont eu la trouille que ça recommence ». Cette étape constituerait ainsi une étape nouvelle dans la décadence et conforte alors la minorité dans ses certitudes temporelles. Cependant pour mobiliser, la minorité se doit de se montrer optimiste quant à ses chances de renverser le cours des choses.


C. Le renouveau

      Il est frappant de remarquer que la minorité marginalisée se montre totalement confiante dans l'avenir. Cet optimisme s'explique en fait par la perception que se fait la population de la réalité. D'une part, elle est persuadée de mener un combat juste et d'être soutenue par Dieu. D'autre part, elle amplifie son audience et s'auto-persuade ainsi que les choses changent en sa faveur.

      La minorité anti-avortement croit profondément en la victoire future de son « combat pour la vie ». La justification de cet optimisme trouve son origine dans l'universalité de la loi naturelle ou dans la toute puissance divine. Lorsque le militant ne veut pas mettre en exergue ses convictions religieuses, il s'appuie classiquement sur la loi naturelle : « c'est un printemps qui se lève, le retour du bon sens (...) chassez le naturel, il revient au galop ! ». Mais souvent ce discours est relayé par une argumentation clairement intégriste. Puisque la volonté divine est à l'origine de ce combat, il est impensable en effet pour les militants que leurs actions soient vouées à l'échec : « Dieu est avec nous, les choses commencent à changer ». Une sympathisante tombe ouvertement dans le fanatisme religieux : « n'oubliez pas qu'au commencement, ils n'étaient que douze avec Lui ».

      Pour la minorité, les signes de ce changement à venir sont clairement visibles. Parfois les militants surestiment leur impact médiatique et leur image publique : « on parle de nous à la télévision et les gens se rendent bien comptent qu'on est des doux ». Souvent ils confondent leur audience avec la montée du Front national dont les électeurs dans leur grande majorité ne partagent pas les thèses traditionalistes : « le Front national gagne de plus en plus de terrain, or c'est le Front national avec ses ouvriers, ses employés, ses cadres qui représentent le plus le pays réel ».

      Dans cette conception identitaire de l'action « le combat pour la vie » se transforme en un « combat pour la France » dont il est possible d'étudier la consistance.


II. Un combat pour la France

      La minorité adhère à une représentation traditionaliste de la France qui semble se confondre en bien des points avec le monarchisme maurrassien 69 . L'idéologie véhiculée par la majorité des militants et des sympathisants est en effet réactionnaire dans sa conception organiciste et nationaliste de la France.


A. L'organicisme : une société ordonnée

      La vision organiciste de la société se révèle à travers les représentations particulières de la famille et de l'Etat.


1. La place de la famille

      Pour la minorité anti-avortement la famille est sacralisée. Elle est érigée en « valeur et modèle de la société ». De nombreux militants et sympathisants éprouvent beaucoup de fierté à nous énoncer le nombre toujours élevé de leurs enfants, petits-enfants, voire arrière petits-enfants. La crise actuelle témoigne pour la population anti-avortement de l'incurie des pouvoirs publics. Les avortements seraient la preuve de la démission du politique dans le domaine de la famille. L'exigence d'une politique familiale constitue un leitmotiv du discours militant : « aujourd'hui on n'a aucune politique familiale, rien n'est fait pour que la femme garde son enfant, alors faut pas s'étonner qu'on a de plus en plus d'avortements ».

      Expérience première pour l'individu la famille doit être le lieu d'apprentissage des contraintes et des libertés. Elle est la première autorité naturelle qui s'impose à l'homme. La famille doit reproduire en son sein une hiérarchie de l'autorité, une circulation des croyances et une police des moeurs qui non seulement échappent à l'Etat, mais contrecarrent son idéologie moderne : « où voulez-vous que nos enfants apprennent les vrais valeurs si ce n'est dans la famille ? en tout les cas pas à l'école ». L'objectif est de bâtir sur l'institution familiale un ordre politique et social conforme aux valeurs de la minorité. Se trouve en fait ainsi construite la hiérarchie pyramidale des autorités naturelles qui conduit de la famille à la monarchie corporative.


2 La place de l'Etat

      L'Etat pour les militants doit occuper une place particulière qui se caractérise par sa relation à la religion et une décentralisation généralisée.

      La minorité se montre en général favorable à l'alliance du Trône et de l'Autel et récuse donc la séparation de l'Eglise et de l'Etat : « il ne faut pas séparer les pouvoirs, il faut les distinguer, le pouvoir spirituel doit donner la ligne de conduite ». C'est en fait l'Etat de droit divin qui constitue la référence principale de la minorité. Evidemment, la monarchie traditionnelle (en opposition à la monarchie constitutionnelle, « un simple paravent ») est la forme idéalisée de gouvernement. Cependant la conscience de la réalité politique contemporaine ne permet pas d'envisager, même chez les royalistes les plus engagés, une restauration dans un futur proche : « faut pas rêver ». C'est la raison pour laquelle la minorité se montre dans son ensemble favorable à ce que l'on pourrait appeler une République catholique. Les monarchistes déclarés s'en accommoderait par nécessité tandis que les réactionnaires « latents » y voient la preuve de leur pragmatisme : « la forme républicaine de gouvernement me gêne totalement dans la mesure où elle a pris dès le début une orientation anti-catholique, mais si elle respecte le droit naturel, pas de problème ». Le modèle de ce gouvernement réactionnaire se retrouve dans l'Etat français du maréchal Pétain parce qu'il sut restaurer « les valeurs » de la France : « Travail Famille patrie, c'est quand même plus intelligent que Liberté Egalité Fraternité ». Cette vision du monde recoupe l'idéologie de l'Action française comme le précise la volonté décentralisatrice et corporatiste de la minorité.

      En effet, certains militants se montrent particulièrement imprégnés des idées de Maurras : « les professions et les territoires doivent s'autogérer (...) il faut développer les corps intermédiaires entre l'Etat et la commune ». La promotion du régionalisme et du principe de subsidiarité s'oppose en fait à la tradition jacobine et centralisatrice de la république. Aussi, le catholicisme social inspire encore une certaine forme de paternalisme : « l'Etat est devenu maître d'école, c'est pas son rôle (...) l'industrie devrait avoir ses écoles ».


B. Le nationalisme : une société francisée

      Le nationalisme de la minorité est un nationalisme d'exclusion qui fait de l'identité française une utopie communautaire. Le problème de l'immigration et la perception de l'étranger sont révélateurs de cette idéologie fondée sur le refus de la différence.


1. Le problème de l'immigration

      Deux entités exclusives l'une de l'autre se ferraient face sur le même territoire : les français et les étrangers. Cette interprétation communautaire fige de façon imaginaire les identités en les opposant irréductiblement : « on a des valeurs, ils ont les leurs ». Dans les représentations de la minorité le français est avant tout catholique ou occidental, en d'autres termes « de souche » et l'assimilation est souvent interprétée comme une « corruption ».

      

Témoignages chrétien, 14-07-90

      L'immigration est donc perçue comme une menace pour l'identité française : « avec l'immigration incontrôlée on est dans l'incapacité d'intégrer : il n'y a pas assez de français d'origine ». Il y aurait donc trop d'étrangers et pas assez de français : « Il n'y a de richesse que d'hommes et on détruit avec l'avortement cette richesse ». Dès lors, le thème de l'avortement est instrumentalisé dans une perspective nationaliste : « est-ce que l'on fait venir tous ces immigrés pour remplacer les enfants de France qui manquent ? ». Le rejet de pluralité conduit à légitimer des thèses ségrégationnistes :

      « il y a un droit naturel : la préférence nationale ». Surtout la perception de l'étranger est révélatrice de ce nationalisme d'exclusion.


2. La perception de l'étranger

      L'étranger est considéré comme un « être allogène » à la communauté. Sa présence est parfois analysé comme une « souillure ». Un sympathisant (adhérent déclaré au FN, le seul catholique non pratiquant) se laisse même aller à une violence verbale surprenante : « tous ces charognards sur le terreau en décomposition de la France (...) ce sont des parasites ». Le racisme est ici basique et relève de l'argutie frontiste. En général, la minorité construit un discours sur l'inégalité des races de façon moins haineuse.

      La minorité passe ainsi par une différenciation des races pour conclure à leur inégalité : elle rappelle d'abord que « les hommes sont égaux devant Dieu » mais que « les races sont inégales entre elles ». L'inégalité des races trouveraient alors son origine dans la nature, c'est-à-dire dans le « le bon sens ». Les thèses évolutionnistes sont réactualisées et servent à justifier un colonialisme d'arrière-garde : par exemple la minorité dans son ensemble condamne plus ou moins fermement la politique de décolonisation (de l'Algérie surtout) du général de Gaulle. Au total, certains militants en arrivent de façon naturelle à faire du racisme une évidence : « qu'il y ait des races inférieures à d'autres, ça ne fait aucun doute ». En fait, une partie de la population reprend ainsi ouvertement l'idéologie et l'argumentation développées par Jean-Marie Le Pen. La minorité anti-avortement s'inscrit donc dans un mouvement plus large, celui de l'extrême droite française. Son combat pour la vie est bel et bien une réaction à la France moderne.


Conclusion

      Les commandos anti-avortement se caractérisent par leur forme non conventionnelle de mobilisation et constituent une minorité active dont l'analyse nous a permis de révéler à la fois les ressorts et les enjeux. Au terme de cette étude, deux points en particulier peuvent être mis en évidence en faisant la distinction entre le fond et les objectifs visés d'une part et la forme et les moyens employés d'autre part.

      Tout d'abord, il convient de souligner la place pivot que joue le thème de l'avortement dans la mobilisation de la minorité. Loin d'être monothématique comme l'on aurait pu s'y attendre, l'engagement contre l'avortement s'insère en fait dans une construction idéologique remarquable par sa force et son étendue. En dépit de la recherche d'une façade consensuelle, le discours dominant de la minorité se distingue en effet par son extrémisme religieux et politique et propose une lecture fondamentaliste du monde. la minorité anti-avortement s'inscrit en fait dans la contre modernité en refusant la destruction des garants métaphysique de la moralité personnelle et plus généralement de l'ordre social. Dans le contexte national français, cela se traduit par le refus de l'Etat laïque : d'un « combat pour la vie » l'on passe ainsi assez facilement à un « combat pour la France ».

      Par ailleurs, les moyens employés au service de cette idéologie traditionaliste semblent particulièrement novateurs. Les opérations commandos apparaissent manifestement comme une forme nouvelle de contestation publique qui s'appuie sur des moyens de communication contemporains (films de propagande, foetus emblématique en plastique...). La minorité ne dédaigne donc pas, pour sa propagande et son action militante, d'utiliser les moyens de la modernité qu'elle ne cesse pourtant de vouer aux gémonies et de condamnée. La tradition se trouve ainsi réactivée sous une forme inédite.

      Au total, la minorité anti-avortement participe à un mouvement intégriste de reconquête religieuse en empruntant les formes de la modernité et peut s'apparenter à ce que Emile Poulat nomme « néo-intégralisme » 70 . Dés lors, se pose la question de son avenir : n'est-elle que l'ultime sursaut d'extrémistes d'arrière-gardes ou bien au contraire l'une des manifestations de « la revanche de Dieu » en plein essor actuellement ?


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