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Introduction

      Le Vieux Lyon 2  est aujourd'hui une évidence touristique à Lyon. Tenons-en par exemple pour preuve les panneaux autoroutiers qui annoncent la ville et qui, simplement, présentent les principaux caractères lyonnais : la toque, Guignol et une tour Renaissance.

      Cet atout touristique a pourtant derrière lui un long passé, glorieux et sordide tour à tour. C'est ce premier état de fait qui nous a conduit à nous interroger sur la constitution du Vieux Lyon comme valeur sûre pour le visiteur : son passé ne laissait pas, jusqu'à récemment, présager de ce brillant devenir. Cette valorisation culturelle unanime cache le résultat d'un processus complexe. En effet, le Vieux Lyon a pu devenir ce qu'il est actuellement, une fois qu'une valeur patrimoniale lui a été accordée.

      Nous étudierons donc la constitution de la valeur patrimoniale du Vieux Lyon.

      Précisons tout de suite que nous parlerons de « prise de conscience patrimoniale » et plus généralement de « conscience patrimoniale », terme révélant bien à notre avis, le processus selon lequel un objet, un bâti, est désigné, reconnu, accepté et utilisé comme patrimoine.

      Notre projet part donc de cette constatation : Vieux Lyon, patrimoine 3 .

      Les questions et les références sont à ce stade innombrables. Pour tenter de mettre en place un cadre d'analyse cohérent, essayons de procéder à un inventaire sommaire.

      Le premier problème, est de savoir à quelles disciplines exactement nous ferons référence.

      Le deuxième, peut-être le plus difficile, est d'intégrer notre étude dans le champs global de la réflexion française sur la question du patrimoine.

      Répondons à la première question. Notre étude sera une réflexion sur la naissance et l'évolution de la conception du Vieux Lyon comme valeur patrimoniale. Cette évolution se situant naturellement dans le temps, nous adopterons donc une structure chronologique, et ferons appel à la discipline historique, notamment en ce qui concerne les recherches auxquelles nous avons du procéder. Mais tout au long de cette analyse historique, nous serons contraints de faire référence à l'urbanisme, puisque l'évolution des conceptions urbanistiques en matière de quartiers anciens est le reflet immédiat de l'évolution de la prise en compte du bâti comme patrimoine. Nous utiliserons aussi le droit, dans une moindre mesure mais dans la même logique.

      Précisons que notre étude s'étendra sur un siècle et demi : de la Restauration à aujourd'hui, c'est à dire à partir du moment où le patrimoine est considéré comme un objet à par entière, et où les premiers instruments juridiques spécifiques font leur appartition.

      Notre angle d'attaque sera donc à la fois historique, politique et architectural. Mais précisons qu'étant donné que notre interrogation de départ est de savoir comment la rive droite de la Saône est progressivement devenue le Vieux Lyon, centre historique et patrimoine protégé, notre objet n'est pas de faire une histoire de l'urbanisme du quartier, ni de procéder à une analyse sociologique systématique.

      Passons à la seconde question : comment concilier la dimension restreinte de notre étude et l'importance - quantitative et qualitative - des études consacrées au patrimoine, dans toutes ses dimensions, parues à ce jour ?

      Car le problème est délicat : nous avons fait le choix de porter notre réflexion sur une évolution dont le terme provisoire est constatable immédiatement. Nous nous efforcerons, nous l'avons dit, de réfléchir sur l'ensemble de l'histoire du Vieux Lyon, dans une logique particulière, celle de la constitution de sa valeur patrimoniale ; la difficulté est donc de la faire correspondre avec ce qu'il est aujourd'hui, en tant que patrimoine reconnu.

      La question corollaire, difficile, qui se pose naturellement est donc celle de la définition du patrimoine, question à laquelle nous devrons logiquement ajouter celles des modalités d'élaboration de la conscience patrimoniale.

      Une autre difficulté vient se greffer sur les deux précédentes : nous nous penchons sur un patrimoine particulier, constitué par les ensembles historiques, aussi couramment appelés centres anciens. La construction de la conscience patrimoniale en ce qui les concerne est donc particulière car elle fait aussi appel à une mémoire locale.

      Nous devrons donc tenter de mettre en parallèle les analyses générales sur le lien mémoire/patrimoine , opérées sur le plan national, et les modes d'élaboration particuliers et proprement locaux de la conscience patrimoniale lyonnaise en ce qui concerne le Vieux Lyon. La manière la plus simple de résoudre ces difficultés est de poser des cadres d'analyse généraux en introduction, dans lesquels nous pourrons insérer plus tard notre analyse, afin de lui donner une dimension plus intéressante et plus profonde. De plus, cette réflexion générale nous permettra de poser les hypothèse sur lesquelles reposera notre étude.

      La question patrimoniale est actuellement particulièrement ardue parce qu'elle inclut plusieurs autres questions, elles-mêmes complexes, entre lesquelles il faut établir des liens logiques. Ces notions primordiales lorsqu'on parle de patrimoine sont celles d'histoire, de mémoire, de temps, d'art aussi, et d'usage. Le problème est, en outre, que la notion de patrimoine mêle indistinctement, et c'est toute sa spécificité, les logiques artistique et politique - dans tous les sens du terme -. Essayons donc de mettre en place des jalons de réflexion, face au patrimoine, une « de ces notions qui vont de soi, mais qui à mesure que l'on s'efforce de les préciser, se dérobent, s'émiettent et semblent se dissoudre dans un brouillard insaisissable » 4 .

      Le patrimoine est une construction de l'esprit, une caractérisation spécifique, une désignation. Rien ne prédestine un bâti à être patrimoine. La conscience patrimoniale est toujours postérieure à l'invention de ce qui deviendra patrimoine. De plus, il est toujours celui d'une communauté. Désigner quelque chose comme patrimoine est un geste plein de sens, et ce sens est celui de la communauté. Il peut être plus ou moins conscient, et avoir des motivations diverses. L'objet de beaucoup d'analyses parues sur le patrimoine est justement d'étudier ce ou ces sens. C'est aussi ainsi que nous sommes confrontés au problème de savoir quel est le sens de la constitution du Vieux Lyon comme ensemble patrimonial.

      Le patrimoine, ou plus précisément l'extension du champ patrimonial est un phénomène récent, qui de plus, depuis son apparition, a profondément changé de sens, ou, peut-être, son sens profond s'est affirmé, et est mieux connu. En effet, il faut tâcher de distinguer l'époque et l'esprit de la naissance des premiers appareils de défense des Monuments Historiques (depuis les années 1830) et l'engouement spectaculaire dont il est l'objet depuis le début de la décennie 1980. C'est précisément la deuxième période, pourtant beaucoup plus restreinte dans le temps, qui pose le plus de problèmes théoriques, car elle est placée sous le signe de la quantité, voir de l'exagération ou de la passion. Mais revenons au début du siècle dernier.

      Il semble que les deux révolutions - révolution française et révolution industrielle - aient, avec le cortège de changements brutaux et de disparitions qu'elles ont entraînés, toutes deux contribué à promouvoir la notion de patrimoine. La première parce qu'après elle la France a dû progressivement, et difficilement, réaliser que son histoire ne commençait pas en 1789 ; la deuxième parce qu'avec elle, la France a vu son visage changer presqu'irrémédiablement. On peut donc présumer que la conscience patrimoniale naît de l'angoisse de la disparition qui vient mobiliser des forces pour sauver ce qui mérite de l'être. Or la définition de ce qui mérite d'être sauvé au XIX° et jusqu'à la seconde guerre mondiale est relativement simple : il faut que le « génie français » ou les heures de gloires, puis plus généralement l'histoire ou l'art français soient incarnés dans des monuments. Le patrimoine est alors la belle et monumentale illustration du « roman national » de Pierre Nora, le patrimoine est avant tout politique, dans le sens où les principaux agents de sa définition sont l'Etat, l'administration nationale, générale et spécialisée, et que la majorité de la population française ne connaît que peu le patrimoine national, et ne doit aussi que peu s'y intéresser 5 . La situation est toute autre actuellement, et « l'inflation aidant, un doute vient : le patrimoine, concept solide, rassurant entre tous, ne serait-il qu'un mot, tout juste bon à cristalliser l'angoisse de nos contemporains devant un monde qui leur échappe ? » 6 . En effet, si certains prônent la vigueur inégalée de la notion, plus riche et utile que jamais comme « coffre, où chaque époque serre ses valeurs en vue de les perpétuer » 7 , d'autres ne se satisfont pas de cet optimisme. Olivier Mongin et Pierre Nora en font partie 8  :

La nation de Renan est morte est ne reviendra pas. Elle ne reviendra pas parce que la dissolution du mythe national, qui liait étroitement l'avenir au passé, a eu pour effet quasi mécanique l'autonomisation des deux instances : celle de l'avenir, rendu tout entier à son imprévisibilité, et devenu du même coup obsédant ; celle du passé, détaché de la cohérence organisatrice d'une histoire, et du même coup devenu tout entier patrimonial. Elle ne reviendra pas parce que la relève du mythique par le mémoriel suppose une mutation profonde : le passage d'une conscience historique de la nation à une conscience sociale, donc d'une histoire active à une histoire acquise. Le passé n'est plus la garantie de l'avenir : là est la raison principale de la promotion de la mémoire comme agent dynamique et seule promesse de continuité 9 .

      La « nation de Renan », c'est le « vouloir vivre ensemble » 10 . Le patrimoine fait donc partie intrinsèquement de ce « vouloir vivre ensemble », et comme l'explique J.M. Léniaud 11 , en tant que « représentant, témoin, concrétion du passé, [il] constitue l'un des indispensables fondements de tout groupe humain [...] Le patrimoine constitue une donnée intrinsèquement politique », parce que le patrimoine symbolise un passé commun. Ajoutons que cette symbolisation est double : dans l'existence physique du patrimoine, bien sûr, mais aussi parce que ce patrimoine a été choisi pour devenir patrimoine. Le passé commun n'est pas l'ensemble du passé mais celui qui est choisi par la communauté pour signifier son identité.

      Donc si la « nation de Renan » est morte, le patrimoine ne serait plus la « reprise collective, plus ou moins consciente, mais toujours recréatrice » dont parle Léniaud, mais, plus profondément, une « mémoire qui devient vite pesante », dans un présent qui développe son propre culte, et qui pour faire le lien avec un futur mal conçu doit s'appuyer sur un passé et une mémoire « qui a remplacé brutalement le futur comme légitimation de l'action présente ».

      Cette « passion mémorielle » n'est donc pas anodine et marquerait une nouvelle conception du rapport au temps, caractérisé par les « surchauffes du présent » et une incapacité à projeter un futur cohérent, ou prévisible, qui pourrait intégrer l'action présente. Le patrimoine, incarnation ou matérialisation de cette mémoire nouvelle, destinée non seulement à assurer le futur mais aussi à rassurer le présent, n'est donc pas toujours perçu de manière très positive, et c'est dans ce besoin qu'on comprend l'extension qui pourrait paraître infinie du domaine patrimonial. Sans qu'il nous soit permis de trancher dans un débat aussi précis, nous pouvons simplement noter que la patrimoine du début du siècle et celui d'aujourd'hui ne signifient plus les mêmes choses, et ces différentes significations nous aideront mieux à comprendre l'évolution de la valeur patrimoniale accordée au Vieux Lyon, ceci aussi bien au plan national qu'au plan local.

      Après avoir brièvement tenté de cerner la question du patrimoine, revenons à la question de la constitution de la valeur patrimoniale du Vieux Lyon, et voyons comment cette réflexion nous permet d'aborder la question. Nos hypothèses sont les suivantes.

      Premièrement, nous pensons qu'un centre historique, ensemble architectural urbain, est un patrimoine particulier, ou plutôt l'est devenu, car s'est nouée une relation étroite entre patrimoine et habitat. Un centre ancien se différencie de l'ensemble des Monuments Historiques. Il semble que la communauté urbaine à laquelle il appartient soit beaucoup plus concernée par lui que lorsqu'il s'agit d'un château national, par exemple. Cet état de fait s'explique aisément par la nature de ce patrimoine : intégré, mais surtout habité. Signalons d'ailleurs que cette union entre la ville et la vieille ville est révélatrice de cette évolution de la notion de patrimoine, qui n'est plus seulement un signe du passé, mais un élément intrinsèque du présent. Nous raisonnerons donc avant tout par rapport à l'état d'esprit des lyonnais en ce qui concerne la découverte du Vieux Lyon et sa reconnaissance en tant que tel. Pour qu'il y ait patrimoine, il faut qu'il y ait acceptation et construction commune, nous l'avons déjà souligné. En ce qui concerne le Vieux Lyon on parlera plus facilement de la ville comme ensemble communautaire. Le Vieux Lyon est devenu patrimoine quand Lyon - ou ses instances politiques et décisionnelles, poussées par l'opinion lyonnaise - accepte la rive droite de la Saône comme héritage historique, et donc comme élément toujours visible de son histoire. Cette acceptation commune est lente et difficile au XIX° siècle. En effet au début du siècle dernier, personne ne reconnaît dans ce qui est encore un « ramassis de taudis », selon l'expression consacrée d'Edouard Herriot 12 , un centre historique. De plus la valeur artistique de la rive droite de la Saône n'est reconnue que par une élite curieuse et cultivée, et l'intérêt pour l'histoire de l'art n'est encore estimé que comme partiel et souvent de deuxième ordre. (Notons que la particularité du patrimoine quartier ancien se conrétisera plus tard par la loi sur les Secteurs Sauvegardés).

      Nous poserons ensuite comme postulat que les projets urbanistiques et les conceptions d'aménagement révèlent directement les évolutions de la notion de patrimoine, d'une part dans ce qu'elles entendent conserver au nom du patrimoine, et d'autre part, dans la manière dont elles veulent conserver ce patrimoine. Se constitue progressivement un consensus sur le Vieux Lyon : il recèle des richesses architecturales mais il est jusqu'à la seconde guerre hors de question de le conserver tel quel, car il fait somme toute honte à la ville, qui organise elle-même de nombreux concours d'architecture et d'urbanisme pour transformer le quartier encore malpropre. Ce qui distingue cette époque de la précédente, c'est que Lyon dans l'entre deux guerre reconnaît son patrimoine, alors que cette notion n'existe pas au XIX° siècle, ou n'est que rarement employée. On ne parle à l'époque que de monuments (historiques), qui impliquent moins la communauté dans leur reconnaissance. De plus la notion de patrimoine telle qu'elle est définie aujourd'hui implique finalement la dimension de l'adhésion populaire, qui n'existe pas encore avant la seconde guerre. Mais l'entre deux guerre voit pour la première fois la ville participer au débat, et l'intervention publique même si elle est encore restreinte et hésitante, et même si elle ne conçoit la rive droite intégrée dans la scénographie urbaine que transformée, embellie, modernisée. Mais non seulement le Vieux Lyon n'est plus exclusivement une affaire d' « amateurs » privés, mais des plans de sauvegarde sont mis en place : ils sont depuis cette époque aussi pensés en terme de mise en valeur architecturale - outre l'assainissement, la réhabilitation...-.

      Enfin, nous tenterons d'analyser les derniers signes de l'évolution de la conscience patrimoniale dans le développement ultime du processus de sauvegarde : le classement comme Secteur Sauvegardé, et les Plans de Sauvegarde et de Mise en Valeur, comme révélateurs de l'évolution de la conscience patrimoniale, à la fois dans ce que signifie leur existence et dans leur contenu. L'après-guerre voit ce patrimoine enfin pleinement accepté prendre ces droits. Il n'est plus question de faire de la conservation une opération de transformation profonde, même si une bataille a lieu sur le front de la limite entre les notions de restauration et de rénovation.

      Ainsi, nous aborderons notre sujet selon, nous l'avons dit, une perspective historique, mais orientée par les grandes étapes de l'évolution de la conception du patrimoine.

      Notre première partie sera consacrée à la perception du Vieux Lyon par les Lyonnais, à la naissance de cette perception (ses modalités, ses caractéristiques) et à son développement, jusqu'à la première guerre mondiale. Ainsi nous verrons comment le Vieux Lyon est progressivement constitué comme tel par la communauté lyonnaise, et comment se mettent en place les critères qui ordonneront les premières tentatives de conservation.

      La deuxième partie nous permettra d'aborder les projets d'aménagements, et les aménagements réalisés. Nous reviendrons, de manière artificielle mais nécessaire sur les aménagements du XIX° siècle, pour pouvoir les comparer à ceux de l'entre-deux-guerres. Nous verrons que les politiques d'aménagement consacrent peu à peu les impératifs de sauvegarde et de protection. Toutefois, nous démontrerons que ces impératifs sont placés sous le signe de la sélection et très influencés par les théories hygiénistes et les conceptions haussmanniennes jusqu'à la guerre.

      Enfin nous aborderons dans la troisième partie le dernier temps du développement de la conscience patrimoniale, à savoir la mise en place de la volonté de conserver l'ensemble selon des critères de plus en plus intégrateurs et respectueux du bâti. Nous verrons finalement ce que signifie cette dernière évolution sur la plan de la mémoire et de la relation au passé.

      Nous tâcherons pour chaque partie de comparer l'évolution lyonnaise au débat patrimonial national caractéristique de chaque époque.


Première partie : Lyon et la rive droite de la Saône au XIX° siècle : attirance et répulsion


IA. Un complexe lyonnais ?

      Nous aborderons dans cette partie un problème particulier dans une optique à la fois historique, sociale et politique. Comme nous l'avons expliqué en introduction, nous cherchons à savoir comment le Vieux Lyon, communément désigné à l'époque sous le terme générique de 'rive droite de la Saône' se constitue, ou plutôt est constitué par la communauté lyonnaise comme un ensemble à valeur patrimoniale. C'est donc précisément de cette communauté dont nous allons nous préoccuper dans cette partie.

      Pourquoi parler d'un « complexe lyonnais » ? Cette attitude est-elle caractéristique de la ville ou plutôt le fait d'une époque, repérable dans d'autres lieux ? Nous répondrons plus précisément à cette question plus tard, mais, en attendant, il semble opportun de parler de complexe, puisque ce terme semble approprié à la perception de l'ensemble.

      Il nous est certes impossible de procéder à une étude systématique des mentalités et des positions des hommes contemporains par rapport au Vieux Lyon au XIX° : nous n'en avons ni le besoin, ni les moyens matériels ou méthodologiques. Pourtant, il est possible de penser, intuitivement, que le Vieux Lyon est déconsidéré au XIX° par une partie importante de la communauté lyonnaise, aussi bien par les politiques, que par les gens ordinaires. Ce mépris relatif, plus ou moins répandu et solide s'explique par plusieurs causes, mais ont un effet : la petite rive droite de la Saône interroge et semble complexer Lyon.

      Ce complexe a plusieurs causes, nous l'avons dit. Mais comme nous l'avons déjà évoqué, pourquoi parler d'un complexe proprement lyonnais ? Parce que, nous le verrons, le débat patrimonial qui s'amorce dès le tout début du XIX° siècle est marqué par plusieurs paradoxes, dont une tension national/local. L'engouement français général pour le patrimoine, que nous développerons plus tard se heurte à une incapacité pratique des instances nationales à agir efficacement en province, doublée d'un peut-être d'une sorte de « chauvinisme » sensible à Lyon : la 'seconde ville de France' souffre notamment encore des affrontements politiques et humains sanguinaires de la Révolution et ses rapports restent tendus avec la capitale. Paris ne l'incite pas à se pencher sur son patrimoine, et Lyon ne réclame rien - ce qu'elle fera d'ailleurs pendant longtemps -.

      Cette pudeur est d'autant plus sensible que ce qui est susceptible d'être considéré comme marque historique à Lyon, le Vieux Lyon, ou plutôt 'les' Vieux Lyon n'est pas à la mode à l'époque : à part les antiquités romaines qui ne suscitent pas une curiosité démesurée, les bâtiments anciens datent pour la plupart de la Renaissance, et pour une moindre part, de l'époque classique, or ces deux périodes de l'art français ne sont alors pas à l'honneur.

      Ces deux facteurs : réticence lyonnaise à l'intervention nationale et, sinon mépris, du moins réticence de la plupart des hommes de l'époque pour le Lyon historique, sont encore aggravés par le fait que la rive droite de la Saône est à l'époque un quartier artisanal, pauvre et sale.

      Cet endroit, qui porte l'histoire lyonnaise accule donc les Lyonnais et les force à adopter des attitudes somme toute assez paradoxales.


1.A.1. Eléments de description des trois paroisses au XIXème siècle.

      Nous avons tenté ici de réunir des informations de plusieurs natures, qui nous permettront de percevoir la rive droite de la Saône telle que les hommes du XIX° pouvaient la voir.


I.A.1.a. Conséquences sur le bâti des modes de construction depuis le Moyen-Age : caractéristiques et dégradations 13 .

      La topographie du terrain depuis les premières populations conditionne l'habitat - des populations gauloises auraient vécu sur cette portion de terre avant l'occupation romaine -, mais surtout le tracé de la voirie. Celui-ci s'étend le long des deux fleuves puisque la bande de terre est fermée à l'ouest par les collines de Saint-Just et de Fourvière et à l'est par la rivière.

      Les principales rues se sont donc toujours - ou du moins probablement depuis le haut Moyen-Age - allongées le long de la Saône (rue Saint-Georges, rue Saint-Jean), tandis que les rues secondaires s'étirent en parallèle (rues du Boeuf, Tramassac, des Trois Maries, Juiverie...). Les îlots de construction sont donc de forme allongée, car la population et l'habitat furent denses très tôt. Les places étaient reliées entre elles par des placettes à l'italienne (place neuve St Jean, place de la Baleine) par de courtes ruelles ou par des traboules.

      L'étirement des parcelles conditionne donc la structure de la majorité des bâtiments. L'étroitesse de ces parcelles est, nous l'avons dit, en partie due à la conservation de la trame de la voirie médiévale. Les bâtiments sont composés de deux corps de bâtiments, placés dans le prolongement l'un de l'autre, les deux corps étant desservis par un même escalier, en général à vis, raccordé au bâtiment arrière par une série de loggias dégageant une cour de dimension souvent modeste. Il est à noter que ces cours accentuent le caractère minéral de l'ensemble, facteur important, notamment dans le débat à venir sur la rénovation, puisque la thèse hygiéniste s'appuie en partie sur le rôle salutaire des jardins et espaces verts.

      A coté d'un moellonage solide enduit de mortier de chaux et des encadrements de pierre de taille du pays, Jean Gabriel Mortamet parle d'un 'second oeuvre assez déficient' et du 'patrimoine immobilier grevé d'inconfort et de vétusté'.

      En effet, une des principales caractéristiques, sinon la caractéristique essentielle du Vieux Lyon du XIX° siècle, c'est la dégradation du bâti.

      La grosse majorité de ces 'belles constructions d'une bourgeoisie bien pourvue' dont parle Mortamet nous est parvenue, ainsi que bon nombre de constructions parasitaires : baraques dans les cours, étages surajoutés qui aggravent encore l'exiguïté, le manque d'air et d'ensoleillement des cours. Les ajouts sont à tels point développés dans le Vieux Lyon qu'André Donzet qualifiera plus tard ses toits de 'croûte boursouflée' 14 . Les loggias et galeries sont le plus souvent obstruées pour augmenter la superficie des petits logements. Car un des phénomènes qui participe à la dégénérescence des lieux, c'est la division abusive des anciens appartements en copropriété multiple, opération destinée à louer de manière la plus rentable possible, et ayant pour conséquence des logements trop petits, mal équipés et mal entretenus.

      Quoique situé au pied de la colline, le secteur est bien drainé. Pourtant les ensembles très insuffisamment aérés sont pour la plupart, nous l'avons dit, délabrés et insalubres, et constituent des foyers permanents d'épidémies.

      Après avoir décrit l'habitat, ses caractères architecturaux et ses perversions, voyons comment il était perçu, quelles émotions il suscitait.

      Une chance nous est donnée : il était avant la guerre pratiquement dans le même état qu'au siècle dernier. Nous pouvons donc pour nous rendre compte de l'état du quartier profiter de témoignages littéraires récents. En voici deux : le premier est écrit par Julien Gracq :

'Nulle image gracieuse, nul fantôme tendre, nul siège, nulle bataille ne vient embellir dans mon imagination cette laide dégringolade au fil des pentes bossues des maisons noires et des toits aux couleurs acides, les collines même sur lesquelles est assise la ville sont disgraciées et bancales, ont dirait qu'elle est bâtie sur des terrils de mines.'  15 

      Le deuxième, moins impitoyable, est écrit par Simone de Beauvoir :

'J'était d'autant plus surprise quand - alléchée par l'inscription 'cour, tour, traboule' - je franchissais la porte d'entrée. Un boyau sombre, au plafond bas, me conduisait à une cour ; une tour s'y dressait, qui enfermait un escalier à vis en colimaçon ; l'architecture était d'une élégante simplicité, mais une couche de crasse noircissait les hautes murailles jaunes où s'encastraient des fenêtres aux vitres sales ; on devinait par derrière des appartements humides et sombres'  16 .

      Ces extraits semblent faire écho à des témoignages qui nous sont parvenus directement du XIX°, les gravures 17 . Une des gravures qui semble correspondre à l'image que l'on peut se faire du Vieux Lyon avant les premières opérations de modernisation du XIX° est une estampe tirée des Lieux disparus Lyon de Daniel Bideau 18  (p. 22). Notons que nous nous trouvons sur la rive gauche de la rivière, mais les caractères devaient être sensiblement les mêmes. Le quai n'est pas encore construit, par contre on voit qu'il est amorcé, en arrière plan. On y voit, au bord de la Saône, des maisons caractéristiques. Elles sont recouvertes d'appentis en bois au rez-de-chaussée. L'eau affleure directement, et la rive semble boueuse et est recouverte d'objets nombreux et divers. L'atmosphère semble être humide et sombre. L'habitat au pied de Saint-Jean semble être très dense, et les quais, ou du moins les bords de Saône se perdent dans un fouillis de bateaux et de baraques à même l'eau.

      L'impression qui se dégage de tous ces documents est double : à la fois une sensation de désordre, de relatives pauvreté et saleté, mais aussi une incontestable impression de joliesse, de « pittoresque ».

      Il est pourtant certain que les fastes de la Renaissance sont bien éloignés. Car il faut réaliser que les quais devaient être plus aérés que l'intérieur. La lèpre des murs s'installe, tandis que la tuberculose prend ses quartiers dans des rues quelquefois devenues égouts. Car si les témoignages précédemment cités peuvent nous donner une idée de ce qu'était le quartier, il faut bien prendre garde à ne pas omettre les travaux réalisés au XIX° siècle. De gros efforts d'assainissement ont été faits, ce que nous verrons plus tard.

      Pour l'instant et dans l'optique de l'étude de la constitution de la valeur patrimoniale du Vieux Lyon, nous allons nous pencher sur les modes de perception de cet habitat, et montrer que Lyon semble souffrir d'un déficit de reconnaissance de sa valeur culturelle par l'extérieur. Le Vieux Lyon joue alors un rôle ambigu.

      

Les quais de la Saône

Tiré de Bideau D., Les lieux disparus de Lyon, p. 136.

I.A.1.b. Contexte et méthode d'analyse.

      Au XIX° existaient des sociétés savantes 19 , des savants aussi, qui connaissaient, étudiaient même, le Vieux Lyon. Ils pouvaient en apprécier la valeur historique et artistique, en se détachant un minimum des idées médiévistes alors dominantes. Mais la connaissance scientifique, érudite, n'est pas la seule qui participe de la constitution de la valeur patrimoniale d'un objet : la connaissance de la masse, la reconnaissance d'une communauté dans cet objet et la mémoire qu'il porte est essentiel (et c'est même aujourd'hui, semble-t-il, l'élément qui prévaut dans la définition du patrimonial, question que nous développerons plus tard). Or si nous nous étions contentés des ouvrages érudits existants sur la question, nous n'aurions pu saisir la teneur de cette connaissance populaire du quartier. C'est pour cette raison que nous avons choisi d'utiliser la série des guides de voyage et de tourisme conservés aux Archives Municipales de Lyon 20 , publiés entre 1818 et 1913. Ce qui nous intéresse dans notre optique est de voir quelle a été, de manière précise, l'évolution de la perception du Vieux Lyon, par des gens qui n'étaient souvent pas des historiens de l'art, et pour des gens qui n'étaient pas non plus sensés maîtriser la matière. Nous ne prétendons à aucune exhaustivité, mais souhaitons seulement recueillir une série de témoignages contemporains de l'émergence du Vieux Lyon comme atout culturel.

      Il va sans dire que ces ouvrages ne sont pas les plus pointus à l'époque sur la question, mais c'est justement cet aspect, répétons-le, qui nous intéresse. Nous postulons que ces guides sont représentatifs de la manière dont est perçu, en général, le Vieux Lyon à l'époque : ils sont destinés au commun des touristes, présentent ce qu'il y a de 'remarquable' à Lyon, ce qui doit 'être vu', à savoir le Lyon pittoresque. Ce ne sont donc pas des ouvrages ou des critiques d'art, mais ils sont accessoirement conçus comme des notes explicatives à l'attention de l''amateur d'art'  21 .

      La tendance lourde qui se dégage tout au long du siècle est en effet celle d'un mépris, ou plutôt d'une inattention, qui se mue doucement en une curiosité attendrie.

      Notre méthode a été la suivante : nous avons relevé systématiquement dans les guides auxquels nous avons eu accès tous les passages concernant le Vieux Lyon. Nous les avons ensuite confrontés dans une comparaison croisée, à la fois chronologique et thématique (I.A.2.).

      Cette démarche à un autre intérêt. D'une part, les grands traits que nous dégagerons de ces textes révélateurs de la conception patrimoniale au XIX° siècle seront ceux qui orienterons les projets d'aménagement du quartier. Ils porteront justement, - et paradoxalement, à nos yeux -, atteinte au patrimoine dont il est question 22 . Toutefois des voix s'élèvent déjà à l'époque pour condamner ces démolitions aveugles, nous le verrons ; il ne faut pas tout expliquer par un manque de connaissances, mais plutôt par un manque de reconnaissance. Ainsi, et c'est le second intérêt, elle nous permet de mesurer l'écart et le décalage qui existe entre les conceptions d'hier et d'aujourd'hui, en soulignant en négatif les caractéristiques de la conception actuelle du patrimoine.

      Mais avant d'aller plus loin, revenons sur cette question d'un éventuel complexe culturel lyonnais, pour voir dans quelle condition le Vieux Lyon va être progressivement découvert, et devenir une 'curiosité' reconnue de Lyon. Les prises de position violentes du Baron Ravérat 23  peuvent nous donner quelques indications (sans que nous sachions pour autant si elles sont objectives tant elles paraissent violentes) :

Jusqu'au milieu de notre siècle , Lyon avait conservé ou à peu près le caractère de la ville du Moyen-Age. Mal bâti, mal pavé, mal percé, sombre, sordide, infect, resserré, humide, boueux, et ce à ce point que Lyon possédait une triste réputation, et nul ne se faisait faute de décrocher un trait ironique à son adresse. Sa malpropreté était devenue proverbiale en France.

      Lyon au XIX° est un pôle industriel et commercial puissant. Mais elle semble, parfois, n'être que ça :

Cette ville, naguère encore l'objet des critiques des étrangers, peut aujourd'hui marcher de paire avec les plus belles de l'Europe [...]. Aujourd'hui Lyon, régénérée, est bien en réalité la seconde ville de France, comme Marseille en est la première cité maritime [...].
Le commerce de Lyon est très important, et sa fabrication d'étoffes de soie, de velours et de broderies d'or est reconnue pour être la première du monde entier. Elle fabrique en un an pour plus de 400 millions de francs d'articles dans lesquels la soie domine.
On y compte aussi d'importantes chapelleries en tous genres et fabriquant principalement pour l'exportation. Il en est de même de la corroierie. Son commerce de charcuterie jouit d'une grande renommée 24 .

      Vingt ans plus tard, le Livret Guide illustré publié par le Syndicat d'initiative de Lyon : Lyon Pittoresque, reprend ce même décalage entre gloire commerciale et faiblesse culturelle :

Trop longtemps nos compatriotes ont négligé de faire connaître à ces voyageurs, que sans rien modifier de leurs itinéraires, ils pouvaient, avec intérêt, passer quelques journées dans notre grande et belle cité lyonnaise, dans ses environs immédiats, et en emporter un agréable souvenir.

      Certes, Lyon commerciale est connue du monde entier : les magnifiques produits de sa fabrique de soie, sans rivales au monde, de ses vastes usines de produits chimiques, de métallurgie, de teinture, etc... ont porté au loin sa réputation industrielle, mais Lyon pittoresque, Lyon artistique, Lyon archéologique sont encore ignorés, peut-être même déniés.

Autour des splendides quais du Rhône, des bords charmants de la Saône, des immenses panoramas que l'on peut contempler des coteaux de Fourvière et de la Croix-Rousse, autour de nos grandioses monuments, l'oubli, le silence n'ont cessé de régner et Lyon est resté dans l'ombre.

      Certes les mérites de Lyon sont vantés sans hésitation, mais il semble non plus que ce soit sans exagération. Rien d'étonnant. Par contre, reconnaître que cette fameuse 'seconde ville de France' est restée dans l'oubli culturel jusqu'au début du siècle est assez intéressant.

      Le problème auquel sont confrontés les observateurs est le suivant : ils savent que les vieilles rues ont abrité un passé florissant, mais qui sont aujourd'hui non seulement indignes de la 'seconde ville de France', mais encore déplorablement vulgaires. La désolation de Fortis 25  est éclairante sur ce point :

Les voyageurs du XV° siècle font l'éloge de la ville de Lyon comme une des plus remarquables de l'Europe par ses édifices publics et particuliers. La plupart de ces maisons [il s'agit des quartiers Saint- Paul et Saint-Jean] sont construites avec une pierre si dure, qu'après quatre à cinq cent ans, elle semble sortir du ciseau de l'ouvrier. Mais les pierres seules ont résisté, à l'action du temps. Tout est changé dans ce tableau qui présentait ce quartier. En reportant son imagination au siècle où la rue Juiverie, et celles environnantes étaient habitées par les plus riches négociants de l'Europe et d'illustres magistrats, on éprouve un sentiment de tristesse, lorsqu'on ne trouve plus dans ces rues qu'une population ouvrière indigente. Celui qui examine l'hôtel habité par Antoine Bullioud, au commencement du XVI° siècle, où l'un des plus habiles architectes de France déploya son génie, voit sortir des ouvriers dont les pieds armés de lourds sabots font retentir les escaliers et les cours. Au lieu du bruit des cavalcades on n'entend plus que le triste et monotone cliquetis de l'ouvrier, qui passe sa navette de droite à gauche, semblable à une machine qui en mène une autre...

      Abordons maintenant, en étant conscients du fait que les offices publiques concernées et les auteurs des guides de tourisme privés cherchent à promouvoir l'intérêt culturel de leur ville, tout en ayant du mal à reconnaître dans le Vieux Lyon le passé glorieux qui peut justifier sa valeur, la manière dont le Vieux Lyon est à proprement perçu et présenté. Il est intéressant de replacer cette perception dans le débat esthétique du XIX° siècle qui cherche à définir ce qu'est le monument et comment il doit être dans la ville.


I.A.2. La perception d'un ensemble Renaissance au XIX° siècle : 'quelques monuments remarquables'...

      Nous verrons que le jugement qui domine dans ces guides est le suivant : l'ensemble n'a pas de valeur, non seulement parce que la Renaissance n'est pas à la mode, mais surtout parce qu'on ne voit pas l'ensemble Renaissance, à cause de la saleté, des bâtisses ajoutées dans les cours... L'architecture y est assez mal connue, et les études qui existent, par exemple celles de l'abbé Suchet 26  ne sont, à leur tour, inconnues, ou du moins, mal connues de la plupart des gens. Et on peut présumer que ce jugement lyonnais s'inspire plus ou moins inconsciemment des idées nationales, et logiquement contribue aussi à les répandre et à les asseoir, même si, nous l'avons dit, des résistances locales verront le jour. Ce sont ces idées générales, cette conception du monument que nous allons donc étudier en premier lieu.


I.A.2.a. La conception esthétique du monument au XIX° siècle.

      Il est ainsi intéressant de replacer ces observateurs dans le contexte du siècle dernier, car ils adoptent souvent des attitudes caractéristiques de l'époque. Notons que nous évoquerons dans cette partie le personnage tant controversé de Viollet-le-Duc, mais de manière restreinte, en n'abordant pas l'aspect moderne du personnage souvent présenté comme le précurseur du fonctionnalisme. Cette référence est toutefois essentielle car ses restaurations sont l'illustration d'une attitude interventionniste propre au XIX° face au monument qui s'oppose à une vision plus conservatrice 27 .

      Notre objet est ici de tenter de mettre en place un cadre d'analyse et de références pour pouvoir expliquer l'attitude qu'adoptent les auteurs de guides touristiques et voir en quoi elle est caractéristique de la conception patrimoniale de l'époque : conception sélective, exclusive mais aussi romantique et souvent paradoxale.

      Trois choses définissent et caractérisent un monument, ou plus précisément un édifice qualifié de monument : son époque, sa qualité architecturale et sa situation. Le débat du siècle dernier porte sur ces trois critères à la fois.

      Nous ne reviendrons pas sur la constitution de la notion de patrimoine en France pendant et après la Révolution 28 . Rappelons simplement qu'elle a grandement endommagé le patrimoine monumental de la France, en projetant de détruire quasi systématiquement tout ce qui matérialise l'Ancien Régime et la structure de son pouvoir ; ainsi la France de l'Empire voit son paysage couvert de ruines. Et ces ruines deviennent un des pivots du sentiment esthétique de la première moitié du XIX° siècle, elles sont belles, tristes, et les artistes cultivent la nostalgie qui tourne autour d'elles. Les peintres, Hubert Robert (1733-1808) et plus tard Victor Hugo (1802-1885) 29 , par exemple, les imaginent et les mettent en scène. 'Partout, écrit Francois-René de Châteaubriand (1768-1848), on voyait des restes d'églises et de monastères que l'on achevait de démolir : c'était même une sorte d'amusement d'aller se promener dans ces ruines' 30 . Chastel 31  parle aussi du « romantisme esthétique » de Ruskin (1819-1900) - « qui conclurait volontiers à la supériorité du paysage de ruines »-. La notion de patrimoine naît donc au centre d'un débat esthétique somme toute assez paradoxal, puisqu'il est à la fois rapport romantique au passé 32  et exigence de conformité à un style défini. C'est pour cette raison que le débat existe à la fois sur la question de savoir s'il faut restaurer ou non, et même s'il faut prélever le monument ou non. On assiste à la fois à un engouement à la limite de l'irrationnel pour toutes les ruines, et à une attitude très sélective quant au monument à restaurer et à mettre en valeur. S'opposent autrement dit les discours de deux figures intellectuelles du XIX°, Alexandre Lenoir et Quatremère de Quincy, ce dernier traitant le Musée des Petits Augustins de 'cimetière des arts' en demandant son démantèlement 33 . Avec les travaux et les combats de ces deux hommes se mettent en place les termes d'un débat qui ne fait que commencer, (et qui verra par exemple s'affronter cent ans plus tard, à Lyon, Edouard Herriot et la Commission des Monuments Historiques). Sur ce premier affrontement viennent se greffer les positions de Viollet-le-Duc, qui ne restaure, et d'une manière bien particulière, que les édifices du XIII° siècle. Se posent alors les questions de l'époque et de la restauration. Il existe, ou plutôt est imposé, un consensus relatif sur ce que doit être un monument. Pour avoir de la valeur, il doit être un souvenir d'un moment choisi de l'Histoire, un moment glorieux pour la France. L'idée force est bien sûr la prééminence du Moyen-Age, cette 'folie du gothique' dont parle Michelet, et surtout de l'architecture du XIII° siècle tant étudiée par Viollet-le-Duc 34 , car seule véritable oeuvre collective, seul art intégré, cohérent, abouti :

La conviction - héritée du romantisme - que l'art médiéval représente le patrimoine par excellence, qu'il incarne la 'France profonde' a justifié d'importante interventions, a entraîné l'archéologie vers des recherches neuves. Inversement elle rendait difficile d'admettre que les ouvrages des XVII° et XVII° siècles méritaient autant d'attention. En dehors des demeures royales comme Fontainebleau, qu'on remet en service, d'innombrables édifices de la Renaissance ou du XVII° siècle sont négligés. Surtout on ne les aborde pas de plein droit, comme le prouvent encore, à la fin du XIX° siècle, d'étranges discussions savantes, souvent très violentes, pour savoir ce qui est conforme ou non au « génie français »  35 .

      Résumons-nous : le monument est conçu presqu'exclusivement comme un objet qui ne peut pratiquement que venir du Moyen-Age, qui doit être sévèrement restauré et mis en valeur individuellement 36 .

      Toutefois, si ces positions théoriques sont très appuyées, la pratique ne permet pas de mettre en pratique correctement ces idées. En effet, qu'on soit pour ou contre le maintien du monument dans son environnement et dans son état, il n'existe jusque dans les années 1830 aucun moyen officiel d'intervenir, et même à partir des innovations de Guizot, les moyens restent limités tant la tâche est immense. L'énorme travail d'inventaire réalisé par Mérimée entre 1834 et 1852 37  n'empêche pas les monuments français de continuer à souffrir des « ignobles spéculateurs » dont parle Victor Hugo 38  et des restaurations sauvages vaguement inspirées des thèses de Viollet-le-Duc ; elles lui empruntent l'amour du gothique, mais lui laissent la rigueur et les impératifs de solidification.

      Les observateurs du Vieux Lyon sont donc pris à la fois dans cette époque et dans ce débat. Mais ils n'arrivent pas à adopter une position, et par conséquent, portent le paradoxe qui sera celui du XIX° siècle dans son ensemble : émoi romantique devant les ruines pittoresques, mépris pour les vieux édifices et les architectures dénigrées, qui se transforme au mieux en interventions brutales et souvent approximatives.

      Ainsi nous verrons qu'ils exaltent systématiquement le pittoresque de la rive droite de la Saône, mais sont simultanément très sceptiques quant à la valeur architecturale des édifices.

      Le plus frappant est le rejet ou plus vraisemblablement l'ignorance de la valeur de l'ensemble architectural et historique. De la même manière, nous le verrons plus tard au sujet des aménagements proposés, la vérité historique n'est pas toujours une exigence, car ce mouvement, souvent appelé médiéviste est un mouvement romantique. L'intérêt du Moyen-Age repose en grande partie sur cet aspect. Il doit faire rêver. Chastel parle de l' « architecture mystique du Moyen Age ». Cette conception est à l'origine d'une des grandes critiques formulées contre les restaurations de Viollet-le-Duc. Celle de Pierrefonds y est particulièrement sujette. Pour Chastel, la restauration de Pierrefonds est celle d'un homme « fort bien vu à la cour, qu'il dote d'un château restitué à son goût » 39 . Mais elle est aussi l'expression de la doctrine qui pose la restauration comme le moyen de redonner à l'édifice sa forme la plus parfaite, même s'il ne l'a jamais eue. Certaines recommandations de la Commission du Vieux Lyon iront encore dans ce sens, nous le verrons plus tard.

      L'édifice important pour l'art est donc celui qui porte le plus parfaitement possible les critères caractéristiques de l'époque de construction.


I.A.2.b. Les monuments retenus : descriptions et jugements.

      Rappelons que nous nous intéressons dans l'analyse des guides de voyage aux évolutions quant aux monuments retenus, au choix des photographies, au contenu des notes explicatives pour percevoir l'évolution de la perception du Vieux Lyon, la constitution progressive de sa valeur patrimoniale, à travers la simple reconnaissance de sa valeur architecturale et historique.

      La reconnaissance de cette valeur historique passe par une redécouverte de l'architecture et par le dépassement d'un espèce de mépris qu'il inspire spontanément aux Lyonnais 40 .

      Nous procéderons par étapes en abordant d'abord la Cathédrale et la Manécanterie, puis les maisons et les rues, en recueillant pour chacun les descriptifs respectifs et les appréciations portés sur eux. Nous ne nous attarderons ni sur l'archevêché, ni sur le palais de Justice, qui sont certes considérés comme des monuments à l'époque, mais comme monuments honorant Lyon car signifiant puissance et modernité, et non pas comme monument pouvant devenir patrimoine après une démarche d'identification et de reconnaissance. Il faudra noter enfin l'importance apportée au champs lexical de la peinture et du pittoresque, qui fait écho au développement précédent, insistant sur ce rapport romantique au passé qui caractérise les premières attentions au monument.

      En ce qui concerne la Cathédrale Saint-Jean et la vieille Manécanterie, notons que l'église est le seul monument du Vieux Lyon à être toujours signalée et présentée dans les guides. Mais les observateurs sont souvent critiques avec elle. J. Lions l'est particulièrement 41 

Plusieurs restaurations, et à diverses époques ont été opérées dans l'église Saint-Jean. Elles sont presque toutes d'une discordance qui nuit extraordinairement à l'ensemble de l'édifice. On en remarque aisément la différence des architectures. Aucune d'elles n'a le caractère de grandeur, de majesté, etc..., qu'on trouve dans celles d'une multitude d'églises en France, telles que Reims, Strasbourg, Rouen, Anvers, Soisson.
Seule sa nef paraît être du siècle de Saint-Louis 42 , temps où l'architecture fut portée à sa plus grande perfection par l'effet du bon goût et la manière régulière des Orientaux, amenées par les Français au retour des Croisades.
Malgré toutes les dégradations qu'elle a éprouvées, quelque chose cependant la fait distinguer, c'est la puissance souveraine dont son clergé fut revêtu.

      Cet auteur est le plus virulent. Les autres s'accordent certes sur l'hétérogénéité de l'édifice, mais lui accordent toutefois quelque tendresse. Nous sommes cependant encore très loin de l'unanime admiration dont est aujourd'hui l'objet la Cathédrale, qualifiée sans hésitations de chef-d'oeuvre. Prenons l'exemple d'A. Peladan en 1864  43 

L'abside de Saint Jean est fort intéressante à étudier comme étant à la fois un précieux type d'architecture et une oeuvre d'art d'un aspect exceptionnel [...]. Si la Cathédrale de Lyon mérite de grands éloges pour l'originalité de son abside, la majesté de sa nef centrale et la richesse de son portail, il n'est est pas moins certain qu'elle n'offre point d'unité ni d'harmonie dans son ensemble [...] Tous les travaux faits aux églises dans ces âges témoignent de l'indécision qui envahissait les esprits, et l'église Saint-Jean en est un fameux exemple.

      Les notices sur la Manécanterie sont intéressantes, dans le sens où elles révèlent explicitement les hésitations d'hommes impressionnés par son âge mais fort déroutés par son architecture ; Cochard, en 1817, ne note que son 'architecture vraiment curieuse'. Fortis, en 1821, est plus intéressé  44  :

On voit à coté de l'église quelques parties de l'un des plus anciens édifices du Moyen Age, appelé la vieille Manécanterie [...] Ces restes d'édifices, du temps de Charlemagne sont très curieux ; leur état de conservation qui étonne l'observateur est une preuve de la solidité des matériaux de construction de cette ville. Mille ans se sont écoulés et le temps qui a dévoré tant d'ouvrages des hommes à peine a t'il effleuré les ornements d'architecture de ce monument précieux pour l'histoire des arts.

      L'article de Peladan sur le mur latéral de l'église-baptistère de Saint-Jean-Baptiste 45  nous laisse dans l'expectative :

Le voyageur qui visite la cathédrale de Lyon ne manque pas d'être frappé, par l'étrange aspect d'un mur orné de sculptures, joignant au sud la métropole. Jusqu'à ce jour, il n'a reçu que des conjonctures hasardées sur cette construction singulière qu'on appelle « Manécanterie ».

      Même si des recherches historiques et archéologiques ont lieu, notamment celles de Saint-Andéol et sa 'savante notice' louée par Peladan, elle étonne toujours en 1906 46  : 'on y verra un large frontispice tapissé d'arcatures et fort curieux encore'.

      La Manécanterie, intéressante par son âge, n'éveille pas de passions quant à son architecture, et la Cathédrale n'est souvent pas assez typique pour être tout à fait remarquable. Nous retrouvons bien là l'esprit du siècle.

      Passons aux rues et aux maisons. C'est dans ce domaine que l'évolution est la plus intéressante.

      Il est à noter qu'au début du siècle, les guides ne parlent pas encore des rues proprement dites, mais des « monuments remarquables » et des « curiosités ». C'est dans cette optique qu'ils présentent tous la galerie Philibert de l'Orme, comme Cochard en 1817 qui remarque cette fabrique pittoresque à laquelle la science et le goût ont également présidé.' La rue Juiverie en général est remarquée, car elle est celle qui porte le plus visiblement les traces de son riche passé. Cochard parle de cette rue qui « étoit une des plus belles de la ville » qui « est encore une des plus larges » et où l'on « remarque quelques maisons bâties avec beaucoup de goût » 47 . Fortis est du même avis : « Plusieurs maisons de la rue Juiverie portent l'empreinte du bon goût qui régnait déjà à Lyon dans les XIV° et XV° siècles ».

      La maison du Chamarier est aussi remarquée :

On considère la maison qui fait l'angle avec la rue Porte-Froc comme un joli morceau d'architecture. Elle date de la Renaissance des Arts sous François Premier. Les ornemens de la façade et le puits dans la cour sont remarquables par la délicatesse du travail, par le bon goût qui a présidé à leur composition, et surtout par la régularité du trait 48 .

      L'ouvrage de Peladan publié en 1864 marque une nouvelle approche. On note dans cet ouvrage une des premières références aux « maisons remarquables », en les distinguant des monuments. Cet auteur adopte incontestablement une démarche similaire à celle qui domine actuellement 49  :

Le quartier de Saint Paul a conservé de nombreuses et incontestables traces de son opulence passée. Nous voulons parler des maisons remarquables qu'il renferme, maisons qui comptent parmi les plus belles de Lyon, malgré leur ancienneté, et auxquelles aucunes des constructions modernes ne sauraient être comparées [...] Nous n'allons indiquer ici que les demeures tout à fait exceptionnelles, et qui sont plus dignes d'intérêt que bien des monuments.

      Ces maisons sont l'Hôtel de Milan (Hôtel Henri IV), la Maison des Lions. Il s'arrête aussi sur le numéro 14 de la rue Lainerie, et :

L'ancienne opulence du quartier Saint-Jean est encore attestée par un grand nombre de belles habitation (3 place du Change, 37 rue Saint-Jean, puits Philibert de l'Orme, ancien Hôtel du Gouvernement, rue des Trois Maries). Sur la place du Petit Collège s'étend l'immense et bel Hôtel de Gadagne .

      Ces extraits nous obligent cependant à modérer doublement notre affirmation précédente selon laquelle la démarche de Peladan est similaire à celle qui prévaut actuellement. Premièrement parce qu'il ne relève encore que l'exception dans l'ensemble. Deuxièmement parce qu'il semble qu'il s'intéresse à ces 'demeures exceptionnelles' car elles sont les vestiges d'une richesse passée, heure de gloire de la ville. Il nous semble qu'au contraire la démarche patrimoniale actuelle se base plus sur l'ancienneté, quelle qu'elle soit, comme le montre par exemple l'extension des mesures de protection des ensembles ruraux, nous aborderons ce débat en détail plus tard.

      La série des guides édité par le Syndicat d'initiative de Lyon 50 , quant à lui, nous montre des évolutions générales assez intéressantes. En 1902, il ne consacre au Vieux Lyon qu'un petit paragraphe au sein des « Monuments du quartier de Lyon Fourvière »  51  :

Entre le temple et au nord la place Saint-Paul, se trouvent quelques maisons, très anciennes et très curieuses ; citons tout particulièrement la façade ogivale du n° 2, place du Change ; rue Juiverie, l'Hôtel Paterin ou Maison Henri IV, au n° 8, une galerie de Philibert Delorme, rue Lainerie, n° 14.

      Notons qu'il n'y a rien sur les deux autres autre paroisses, mais qu'il y a une photographie de la Cathédrale et une description d'elle. En1903, le texte a radicalement changé, et restera sensiblement le même pour les dix années à venir. Mais la rubrique Vieux Lyon est toujours insérée dans celle consacrée aux monuments du quartier Fourvière.

Descendu de Fourvière [...], le voyageur pénètre alors dans le quartier Saint-Paul. C'est le Vieux Lyon, que chaque jour la pioche du démolisseur fait disparaître peu à peu, mais où subsistent encore, jalousement conservés, des vestiges nombreux de l'architecture du Moyen Age et de la Renaissance. Il n'est pas d'allées, de cours, d'escaliers ou de façades, dans les rues Saint-Jean, Juiverie, Lainerie, de Gadagne, qui n'aient un motif artistique, un détail d'ornement de nature à provoquer la curiosité du touriste 52 .

      Ce retournement est peut-être dû aux premiers travaux de la Commission du Vieux Lyon créée en 1902, qui serait à l'origine de cette « jalouse protection » ? Suit une énumération assez longue des maisons à visiter, avec pour la première fois une maison rue du Boeuf, au numéro 6. L'énumération est encore plus longue en 1906, en 1908 est publiée la première photogravure de la Manécanterie, et une rubrique indépendante de Fourvière est créée, intitulée : 'Lyon Saint-Jean et Lyon Saint-Paul, le Vieux Lyon'. En 1912 et en 1913, un paragraphe entier est consacré à la Manécanterie, et pour la première fois, sa façade est « extrêmement intéressante, en raison de sa grande ancienneté, puisqu'elle date du XI° siècle », et la Cathédrale devient « un des plus grands monuments religieux d'Europe ». La Cathédrale est finalement photographiée avec la Manécanterie.

      Nous avons donc vu quelle évolution a lieu dans les guides en presqu'un siècle : on se met à remarquer peu à peu des bâtiments civils, à regarder les rues autour. Mais il reste un étonnant paradoxe, sensible souvent chez les mêmes auteurs qui à la fois s'enchantent pour le charme suranné des rives droites de la Saône, et regrettent le désordre qui y règne.

      Les premières pages d'un Guide de l'étranger à Lyon, publié en 1818 53  semblent se faire l'avocat du bon goût face à un quartier qui, somme toute, finit par ressembler un peu au vice :

Comme dans toutes les villes anciennes, une multitude de petites rues étroites et sinueuses nuisent à la beauté d'ensemble de Lyon. Mais le voyageur est bien dédommagé du désagrément de quelques quartiers par la magnificence de quelques autres : les quais du Rhône, le Palais Saint-Pierre, la Salle du Spectacle, les Travaux Perrache, la Charité, l'agréable promenade des Brotteaux, [...] réunissent tout ce que l'art, le bon goût, l'opulence peuvent produire à la fois de somptueux, d'étonnant et d'agréable

      Ce passage nous paraît aujourd'hui bien incongru, puisque ces « désagréments » sont justement le fruit de l'opulente Renaissance. Mais ils manquent de cette régularité et de cette monumentalité auxquelles tient tant le siècle. Les quais du Rhône sont à cette époque généralement considérés comme le modèle d'une réalisation moderne.

      Toutefois ces vieilles maisons, vues de loin, ont un charme suranné. Il semble que ce soit avec un attendrissement teinté de condescendance que l'auteur se penche sur ce paysage :

      Moins beaux et moins élégants que les quais du Rhône, les quais de Saône offrent un coup d'oeil peut-être plus agréable. Cette continuelle circulation de voitures, de barques, ces bateaux qui abordent à chaque instant donnent à cet endroit beaucoup de mouvement et offrent un spectacle aussi varié qu'intéressant  54 .

      Cochard en utilisant toujours le registre pictural 55  est lui, beaucoup plus enthousiaste :

Ces tableaux variés, pleins de mouvements, parlent à l'imagination, la récréent et laissent dans le coeur une hilarité, un contentement qu'il est plus aisé de sentir que d'exprimer.

      Comment expliquer ce paradoxe ? On peut tenter de le faire en utilisant l'idée précédemment annoncée de complexe lyonnais par rapport au Vieux Lyon. Ils l'affectionnaient, mais devaient en même temps en avoir presque honte, car il ne symbolisait rien de moderne, n'incarnait pas la réussite commerciale et le progrès industriel dont ils étaient par ailleurs si fiers. La solution qu'adopte alors souvent ceux qui décrivent le Vieux Lyon est de certes chanter ses charmes tout en notant bien leur désapprobation face à un tel laisser-aller, et en impliquant bien que d'important travaux sont nécessaires. Ces textes annoncent et , à la fois, reflètent bien la politique que la municipalité lyonnaise adoptera à partir du dernier tiers du XIX° siècle, à savoir une volonté de rénover, surtout d'assainir et de rationaliser l'organisation du quartier, sans oser ou simplement souhaiter en atteindre le coeur. Parallèlement se mettra d'ailleurs en place une politique, certes timide, mais qui a le mérite d'exister dès la fin du siècle, d'étude et d'inventaire de ce qui est enfin communément et officiellement appelé le Vieux Lyon 56 .


IB. LA COMMISSION DU VIEUX LYON.

      La Commission du Vieux Lyon est créée en 1898. Elle est le premier organisme public chargé du Vieux Lyon, et l'incarnation de la première attention portée au Vieux Lyon par les pouvoirs publics.

      Avant de se pencher sur elle et sur ses réalisations, il est donc intéressant et nécessaire de rappeler le contexte dans lequel elle est créée. Au niveau national, quelle est la situation des instances patrimoniales, quelles sont les possibilités juridiques dont elle peut disposer, existe-t-il des cadres nationaux dans lesquels elle pourrait s'insérer ? D'autre part, quel est le processus qui aboutit à sa création ?

      Nous verrons dans cette sous-partie qu'en fait, la création d'un organisme public chargé de gérer un quartier ancien passe par les mêmes étapes que la création des premiers organes nationaux destinés à gérer le patrimoine, à savoir l'activité féconde et plus ou moins méthodique de particuliers passionnés, au sein d'organismes privés  57 .


I.B.1. Les balbutiements d'une politique patrimoniale nationale et locale.

      Il est ici nécessaire d'opérer un retour chronologique et d'adopter un regard plus large sur la France, pour bien saisir le contexte dans lequel naissent les premières intentions d'études et les premières conceptions de la protection du Vieux Lyon.


I.B.1.a. Hésitations politiques et péripéties institutionnelles françaises.

      Les contradictions et les avancées idéologiques et institutionnelles de la Révolution sont à la base de la notion patrimoniale, car elle produit douloureusement, le dédoublement du sens des monuments français. Il semble qu'elle ait posé pour la première fois une des questions qui sont à la base de la notion de patrimoine. De quoi est faite la valeur d'un monument ? Jusqu'en 1792, les édifices de l'Ancien Régime sont détruits comme le roi a été condamné : aucune hésitation ne peut être tolérée. Camille Desmoulins présente « comme une riche proie offerte aux vainqueurs les quarante mille palais, hôtels et châteaux de France », qui doivent être supprimés dans « un grand acte de la justice nationale » (F. A. Boissy d'Anglas).

      Si la fonction de l'édifice a disparu, peut-il continuer à exister ? Cette question se pose évidemment de manière particulière puisque la raison d'être de ces construction non seulement a disparu, mais doit impérativement disparaître : ils sont désormais des « monuments élevés à l'orgueil, au préjugé et à la tyrannie », selon la formule de la déclaration du 14 août 1792. Cette déclaration opère pourtant la distinction qui est à la base de l'idée de patrimoine : outre ce pour quoi un ensemble a été construit, il peut avoir une seconde valeur, intrinsèque, une valeur artistique. Un député formule cette double valeur au sujet de la Porte Saint-Denis : « Elle mérite toute la haine des hommes libres, mais cette porte est un chef-d'oeuvre ». C'est dans cet esprit que l'Assemblée, en condamnant les monuments, crée une liste sur laquelle doivent être consignés tous les « objets qui peuvent intéresser essentiellement les arts », afin qu'ils soient protégés. Le député Jean-Baptiste Mathieu (discours du 18 septembre 1792) consacre cette dissociation :

Les monuments et antiquités, restés intéressants, épargnés et consacrés par le temps, que le temps semblent nous donner encore, parce qu'il ne les détruit plus, que les arts étudient, que le philosophe observe, que nous yeux aiment à fixer avec ce genre d'intérêt qu'inspirent même la vieillesse et tout ce qui donne une sorte d'existence au passé...

      Pour accepter de conserver ces édifices, il faut donc changer leur sens, en transformant notamment la propriété :

Le despotisme en expirant a laissé à la France régénérée un superbe et vaste héritage qu'elle ne saurait répudier sans honte (Boissy d'Anglas).

      Car il faut avant tout changer la fonction de ces bâtiments : fonction d'apprentissage, de démonstration, d'éducation...

      Pourtant, si cette notion de propriété et d'utilité est formulée intellectuellement, son application est très complexe. La première Commission des Monuments est dissoute pour incivisme en 1793, et remplacée par la Commission Temporaire des Arts. Mais la tâche est immense : il faut agir dans l'urgence pour préserver de la démolition et du « vandalisme » - formule fameuse de l'abbé Grégoire - et organiser la protection en mettant en place une nouvelle méthode pour établir un inventaire. Elle a beaucoup de mal à gérer cette double tâche, car elle est mal relayée sur le terrain et rarement soutenue. Il faut attendre l'Empire pour que les destructions soient punies par la loi. Mais aucun organisme n'existe pour organiser les opérations de protection et d'inventaire.

      Ainsi les avancées institutionnelles de la monarchie de Juillet et de la Troisième République sont fondatrices. La particularité de la Monarchie de Juillet par rapport aux régimes qui l'ont précédé est d'avoir fait rentrer dans la sphère publique l'oeuvre informelle de passionnés, qui ont réalisés les premiers inventaires. Cet intérêt public mais aussi national porté par cette nouvelle monarchie est avant tout politique : la charte monarchique n'est pas octroyée mais contractuelle, elle implique l'accord de la Nation. Le régime a besoin de légitimité, ne reposant plus sur aucune tradition (Louis Philippe appartient à la famille d'Orléans, qui compte parmi ses aïeux le cousin régicide), et la nouveauté, voir la virginité du champ patrimonial de toute intervention publique cohérente et donc politique, est une aubaine pour ces dirigeants en quête d'assise historique.

      Jusqu'au règne de Louis Philippe et surtout jusqu'aux ministères du duc de Guizot, les seules entreprises de recensement sont privées et le fait d'hommes érudits, comme le Baron Isidore Justin Séverin Taylor, anglais archéologue et diplomate qui publie entre 1818 et 1878 vingt volumes de ses Voyages romantiques et pittoresques dans l'ancienne France. Les sociétés d'antiquaires sont également très actives, menées entre autres par Arcisse de Caumont 58 .

      Parallèlement à ces travaux, l'Empire a lancé dès 1810 une opération de recensement, organisée par Montalivet, centralisée à l'Académie des Inscriptions et des Belles Lettres mais sans méthode. Le recensement est annulé en 1824 par la Restauration.

      François Guizot propose au roi dès 1830 la création d'un poste d'Inspecteur général des Monuments Historiques. Le premier est Ludovic Vitet, remplacé en 1834 par Prosper Mérimée, qui le reste jusqu'en 1860 ; il est devenu secrétaire de la Commission des Monuments Historiques créée en 1837, chargée de dresser une liste des édifices méritant intervention et protection. Les critères évoluent, passant du politique à l'esthétique ; son action est limitée par ses capacités d'intervention et une attirance presque exclusive pour le Moyen-Age.

      Le second grand tournant a lieu en 1887 lorsque la loi vient soutenir le service des Monuments Historiques. Ce n'est pas tant les possibilités qu'offre la loi votée le 30 mars 1887 qui sont importantes - le classement d'office au titre des Monuments Historiques n'est obligatoire que lorsqu'il appartient au domaine public, les députés ayant refusé des contraintes imposées à la propriété privée 59  - mais le fait que les Monuments Historiques dépendent désormais directement de la puissance publique centrale, et fassent l'objet d'une politique nationale.


I.B.1.b. La situation à Lyon : l'oeuvre de la Société Académique d'Architecture et la notion de particularisme local.

      Nous allons maintenant aborder le problème des relations entre les instances d'études nationales et les initiatives locales, qui relève selon André Chastel  60  d'un décalage et d'un malentendu profonds :

La France s'installait pour plus d'un siècle dans une situation fausse (dès les années 1830) en ce qui concerne ce patrimoine que les archéologues commençaient à explorer, que la masse ignorait, dont la bourgeoisie ne voyait que l'aspect économique ,que les 'modernistes' bousculaient sans scrupules. L'écart entre les propos officiels et le comportement des individus ou des collectivités n'a jamais été aussi grand, si dangereux, que dans un pays où la réalité familière, l'expérience quotidienne, l'attachement aux objets, aux structures... sont régulièrement oblitérés par l'éloquence politique.

      Pourtant il est nécessaire de revenir ici sur notre hypothèse précédemment posée selon laquelle les érudits lyonnais se pliaient aux idées nationales ou parisiennes sans sourciller... En effet même si les observateurs semblent sceptiques face au Vieux Lyon, ils ne l'abandonnent ni le condamnent tout à fait. Il est par exemple significatif que les travaux de la Société Académique d'Architecture de Lyon s'orientent spontanément vers la Renaissance alors que tout le pays est tourné vers le gothique. De même, on ne retrouve à Lyon que de manière restreinte un attentisme bien caractéristique selon Chastel 61 :

On peut se demander si, au moins en France, l'action officielle, si scrupuleuse qu'elle ait été, n'a pas eu indirectement une conséquence malheureuse. L'intervention de l'Etat semble avoir habitué collectivités et particuliers à considérer que les autorités doivent assumer la responsabilité du patrimoine dans sa définition et dans sa mise en valeur  62 .

      En effet, nous verrons que premièrement, le recours à l'administration n'est que tardif, puisqu'il est encouragé par les entreprises privées, et que deuxièmement, les seules propositions de protection et de mise en valeur du Vieux Lyon sont à la fois lyonnaises et le corollaire d'un soucis de préserver et de promouvoir la culture locale.

      Les premiers relevés sont donc là, comme au plan national, le fait d'amateurs intéressés par le Vieux Lyon, des « érudits et architectes téméraires » 63 , dont Leymarie. Mais l'intérêt est avant tout capté, par les édifices religieux qui sont « soigneusement analysés, comparés et même restaurés ».

      La relève est prise par la Société Académique d'Architecture (créée en 1830). Le 2 juillet 1842, sur proposition d'Antoine Chenavard, alors vice-président, la Société décide que :

Une commission sera immédiatement nommée pour procéder à la recherche des anciennes constructions intéressantes sous le rapport de l'art et l'histoire de notre ville [...] afin d'en faire le classement et la distribution de travail à faire entre tous les membres, que la société se propose de publier  64 .

      Elle entreprend par ce biais de former un recueil figuré de toutes le constructions anciennes, oeuvres des prédécesseurs illustres ou ignorés 65 

      Ce projet est alimenté par un système de « tribut annuel », dessin ou étude, relevé complet d'un édifice, que chaque membre de la Société Académique apporte.

      Mais ces travaux, destinés à mettre en place un système aussi efficace que rapide, avancent lentement. Ils sont pourtant d'autant plus urgents que la nouvelle loi de démolition pour utilité publique est promulguée dès 1841. En 1872, un inventaire évaluera à une quarantaine les relevés recueillis en trente ans. Face aux lenteurs et au peu d'ardeur de ses membres absorbés par les grands travaux engagés par le préfet Vaïsse, la Société lance dès 1862 un « concours archéologique » qui complète son concours annuel d'architecture. Il récolte un franc succès et enrichit les fonds de la Société de manière substantielle : elle récolte plus de dessins que ne lui en avaient donné ses membres en plus de trente ans. Selon François Régis Cottin, les élèves sont attirés par les récompenses et par la « distinction qui leur ouvrira plus tard les portes de la Société ».

      Le contenu de cet inventaire évolue. Le programme visait au départ l'architecture domestique et les bâtiments publics mineurs, plus exposés que l'architecture monumentale, protégée - relativement - au titre des Monuments Historiques. Alors que le goût français est au « siècle de Saint Louis », les dessinateurs choisissent d'abord et « tout naturellement » selon F.R. Cottin, sur les constructions de la Renaissance, qui « correspond aux goût et principes de ses membres, élevés dans la grande tradition classique » - notons ici la particularité, lyonnaise - : les premiers élèves décident donc d'étudier des façades des XVXI° et XVII° siècles ; on peut noter le relevé par Chenavard de la galerie Philibert de l'Orme. Le concours archéologique quant à lui collectionne les études d'habitations civiles : Hôtels de Gadagne, d'Estaing et du Gouvernement, maison de l'Outarde d'Or (illustration p.47).

      Il est intéressant dans notre optique de noter qu'un débat semble exister au sujet de la qualité de ces relevés, ou plutôt de leur exactitude. Ainsi Natahalie Mathian soutient que :

Cette riche collection [...] relève donc moins de l'idéal que de l'exactitude et seules les écorchures, les cassures et les soufflures d'enduit ont été négligées, comme si les effets du temps n'avaient pas eu d'emprise

      alors qu'à l'époque, si

l'idée de conserver le souvenir des monuments par l'illustration n'est pas nouvelle, pourtant, jusqu'alors, jamais les représentations n'ont offert un tel degré de fiabilité. En effet les peintres et les dessinateurs avait tendance à négliger les dimensions, rectifier certains détails, reconstituer de mémoire et surtout mettre en scène ces bâtiments en insistant sur un paysage romantique ou pittoresque 66 .

      

Maison de l'Outarde d'Or, par Mepot, vers 1880. 

Tiré de l'article de F.R. Cottin, dans Monuments Historiques, ibid., p. 10 L'avis de F.R. Cottin est plus modéré, et il note une certaine dérive de l'analyse scientifique :

A la sage mesure des premiers temps succède une surenchère ; les plans, coupes, élévations et détails abondent désormais, trop souvent au détriment de la qualité 67 .

      Sans qu'il nous soit donné de trancher, nous pouvons pourtant présumer que ces relevés élaborent progressivement une approche nouvelle des anciens édifices, et en voulant se dégager de la vision romantique du passé, qui caractérise en partie le courant médiéviste, ont tendance à sacrifier l'esthétique de l'ensemble au profit de l'analyse systématique. Il n'en reste pas moins que cette volonté de se détaxer du pittoresque et résolument nouvelle ; il nous semble qu'elle pourrait préfigurer l'approche actuelle de l'architecture ancienne, dans son exigence de rationalité et surtout d'efficacité. Car c'est bien là un des paradoxes des amoureux du gothiques du XIX° siècle.

      Alors qu'ils se lamentent sur la disparitions des paysages pittoresques, rien n'est fait concrètement pour leur sauvegarde. Encore une fois sans que nous puissions juger, nous pouvons émettre une hypothèse : même si ces disparitions attristent les contemporains, la France n'ayant pas encore radicalement changé de visage, l'urgence ne les contraint pas à agir. Quand les démolitions, commencent à être conséquentes, il faut absolument relever ce qui va disparaître définitivement.

      Mais il semble, et c'est particulièrement sensible dans les guides de tourisme précédemment étudiés, que la défense des vieilles pierres soit perçue à l'ère de la révolution industrielle comme une attitude passéiste : la disparition des vieilles architectures semble passer pour un moindre mal et surtout pour un tribut inévitable à payer au progrès et à la modernité, au nom d'un principe - presque défaitiste et certainement passif - selon lequel 'chaque jour emporte et apporte'.

      Joséphin Soulary 68  parle, attendri, de 'ces pittoresques loques de pierre, de boue et de verdure, merveilles admirées de notre enfance et que nous regrettons malgré nous'.

      Le deuxième facteur qui sans être spécifiquement lyonnais, reste teinté d'exigence identitaire, qui contribue à mettre en place l'idée d'une éventuelle sauvegarde du Vieux Lyon, est celle de particularisme local.

      La « physionomie historique de la ville » est selon Nathalie Mathian 69  une des premières formulations de l'argumentaire destiné à sauver les ensembles Renaissance. En effet, cette notion n'existe pas encore au siècle dernier. L'art dans la ville, c'est le monument. Il est perçu de manière unique et singulière à l'époque. C'est au siècle dernier que s'élabore pour longtemps, et jusqu'à aujourd'hui même, notre conception du monument dans la ville.

      L'opéra de Charles Garnier est un exemple significatif : il n'est pas pensé comme un élément organique de la ville mais comme un trésor qu'elle recèle et met en valeur. Il trouve une place à part dans la trame urbaine haussmannienne régulière, devient un point de mire, encore souligné par le percement de l'avenue de l'Opéra

      

vue aérienne de la place de l'Opéra

Tiré de L'Architecture, éd. Solar

      Sur un plan beaucoup plus proche, le Palais de Justice de Baltard, datant de 1835, illustre tout à fait cette conception du monument. Exemple typique de cette « architecture judiciaire du XIX° siècle dont les formes ont tant marqué le paysage urbain français » 70 , il est non seulement sont visible sur une très longue portion des quais de Saône, mais en outre il les caractérisent : la mise en scène est simple et particulièrement efficace. Le paradoxe entre ensemble urbain et édifice monumental est donc à Lyon particulièrement sensible, puisque le Palais « cache » les maisons Renaissance. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'un des premiers hommes à s'intéresser aux « maisons remarquables » des quartiers du Vieux Lyon - Peladan - soit aussi un détracteur du Palais de Baltard  71  :

Le palais de Justice de Lyon a été beaucoup trop vanté. A notre grand regret, nous ne pouvons en louer que l'exécution. Comme ensemble, la critique artistique ne peut point le louer, et la prétention qu'a cet édifice d'être de style grec aide encore à en reconnaître les imperfections.

      Faire accepter à l'époque que la notion d'ensemble urbain est importante non pas par la valeur architecturale propre à chaque élément, mais par le simple fait qu'il constitue justement un ensemble est donc particulièrement difficile. Il est pour l'instant impossible de concevoir qu'un monument puisse être inséré dans le trame urbaine, comme l'hôtel Gadagne, par exemple , comme le montre bien le plan du cadastre (plan page 50)

      Cette tâche est d'autant plus difficile que, comme nous l'avons vu dans la partie précédente (I.A.), le quartier est assez mal perçu -

      

Plan extrait du dossier d'acquisition de l'Hôtel de Gadagne.

      quantitativement et qualitativement - par la communauté lyonnaise en général. Sa défense est alors délicate, puisque rien ne laisse supposer

      qu'il peut être avantageux pour la ville de le sauver des démolisseurs, qui y amènent le progrès comme on prêcherait la modernité...  72 .

      Nous pouvons donc, en résumant, penser que défendre le Vieux Lyon, c'était donc aller contre trois idées inhérentes et caractéristiques du siècle.

      Premièrement, défendre le Vieux Lyon, c'est défendre des maisons identiques et sans valeur architecturale spéciale ni remarquable ; deuxièmement, défendre le Vieux Lyon, c'est encourager la saleté, la pauvreté, la maladie, le vieux et le rétrograde en général ; troisièmement, défendre le Vieux Lyon revient presque à mettre en cause le neuf, les quais du Rhône, le Lyon commercial et prospère de ces années où la ville connaît « la plus heureuse des métamorphoses » qu'elle ait connu dans sa « longue existence » 73  - nous pencherons plus tard sur cette « métamorphose » de manière approfondie (II.A.) -.

      Toutefois des hommes décident de se battre et sont entendus, car comme nous l'avons vu dans la première partie (I.A.), les lyonnais sont assez perplexes, et il n'existe pas de volonté délibérée et sur le long terme de démolir le Vieux Lyon. Leymarie, J. Bard, P. Saint-Olive, C.L.B. Morel de Voleine 74  sont des hommes qui pressentent la « nécessité de conserver les habitations anciennes pour leur valeur d'ensemble ». Ils utilisent le concept de « physionomie historique de la ville », basée sur « les habitudes constructives liées à un climat et à une topographie particulière, qui déterminent une image familière ancrée dans la mémoire de tout lyonnais ».

      L'élément de reconnaissance mutuelle dont nous avons souligné l'importance dans l'introduction va donc précisément devenir l'arme des défenseurs du Vieux Lyon, à défaut de pouvoir utiliser les canons architecturaux du discours esthétique en vogue. Il n'est pas question ici d'analyser leurs motivations profondes. Nous verrons simplement que c'est l'argument du particularisme local, de la spécificité et de la mémoire lyonnaises, qui peut réussir à intéresser Lyon à son Vieux Lyon...

      L'urbanisme haussmannien et parisien est parfois mal accepté par les Lyonnais parce qu'il vient de la capitale et parce qu'il « ouvre la voie aux idées de Paris » (J. Bard). Victor Laprade 75  déplore en 1863, après les importants travaux du préfet-maire Vaïsse cette « transfiguration du sol natal » 76 . C'est donc en partie en réaction à cet urbanisme planificateur que le Vieux Lyon commence à être pris en compte, témoin du caractère et des moeurs et des gloires lyonnaises.

      Toutefois, on ne note aucune transcription publique de ce qui est déjà une revendication. Il s'agit d'un mouvement intellectuel, fait en partie de publications 77 . Notons qu'une « Commission de l'inventaire des richesses d'art de la France » avait été mise en place par un arrêté préfectoral en date du 1er mai 1879, ainsi qu'il fut fait dans chaque département. Cette Commission reçut de l'administration des beaux-arts un programme détaillé et se mit à l'oeuvre. « Mais le travail fut interrompu et ne fut pas repris », conclut Claude Jamot 78 , qui faisait déjà partie de ses membres.

      Il est pourtant entendu par les pouvoirs publics, qui mettent pour la première fois en place un organe public propre au Vieux Lyon.

      Un membre du Conseil municipal, M. Garnier dépose dans la séance du 22 mars 1898 une proposition tendant à la nomination d'une Commission Municipale du Vieux Lyon. Elle est créée par un arrêté du maire de Lyon, le docteur Gailleton, en date du 3 mai 1898, se compose de 22 membres, soit 10 membres du Conseil et 12 autres personnalités choisies parmi les fonctionnaires des musées, les architectes, archéologues et érudits.

      Nous constatons donc que la première initiative publique concernant la protection du Vieux Lyon est lyonnaise. Mais il ne pouvait pas, de toute façon, être pris en charge par les instances nationales, c'est à dire par la Commission des Monuments Historiques pour plusieurs raisons : d'abord le relatif mépris pour l'architecture de la Renaissance et des XVII° et XVIII° siècles de la part des Inspecteurs Généraux ; ensuite l'exigence posée par la loi d'un intérêt historique ou artistique d'ordre national pour le classement. Seuls quelques monuments sont classés au titre des Monuments Historiques : Saint-Nizier (dans la liste de 1840) et la primatiale Saint-Jean (dans la liste de 1862). Toutefois, rappelons que la loi sur les Monuments Historiques date de 1913, et qu'avant cette loi, le classement n'impliquait que peu de mesures concrètes de protection, matérielle ou financière dépendant d'une organisation nationale centralisée.

      Le cas des édifices religieux est révélateur : les chantiers sont confiés aux architectes diocésains, dépendant du Ministère des Cultes jusqu'en 1905. La critique de Peladan (voir plus bas) est éclairante. Le spectaculaire est souvent préféré à la solidification rationnelle.

      La Commission du Vieux Lyon est donc une initiative d'ordre strictement local, et reste une affaire lyonnaise. Elle apparaît finalement comme une sorte d'éclaireur qu'on envoie dans un terrain mal connu...


I.B.2. La première reponse publique aux questions posées par la protection et la restauration du Vieux Lyon.


I.B.2.a. Signification de la création de la Commission.

      Nous pensons qu'il faut bien prendre garde à ne pas assimiler cette Commission à un premier groupement de défense du Vieux Lyon. Sa vocation n'est pas la défense mais l'étude. Les hommes du XIX° siècle ne devaient pas avoir notre attitude face aux vieilles pierres ; l'enjeu n'était pas le même, nous l'avons déjà dit. Leur disparition était la contrepartie de l'avancée du progrès, et la modernité ne connaissait pas de critiques majeures, ce qui est aisément compréhensible : comment refuser l'hygiène, le recul de la mortalité, le confort pour sauver un pittoresque qui existe encore un peu partout ? Car les vieilles pierres ne sont pas encore une denrée rare. C'est là la mission de la Commission du Vieux Lyon. Elle doit dire lesquelles méritent la grâce des « redresseurs de rue » 79 , et ainsi aider la municipalité dans ses choix, afin qu'outre l'efficacité, ils soient aussi respectueux des traditions lyonnaises.

      Nous verrons donc le décalage qu'il existe entre ce qu'espèrent les premiers nostalgiques et ce qu'entend la municipalité lorsqu'elle crée la Commission.

      La Commission, quant à elle, donnera l'alerte face aux premières menaces, et notamment les premières restaurations intempestives, effectuées dès le premier quart du siècle.

      Jusqu'en 1887, elles ne sont encadrées par aucune disposition juridique. La création de la Commission des Monuments Historiques ne signifie quasiment rien en ce qui concerne les réparations, comme nous l'avons déjà dit, par manque de moyens, de personnel et surtout de collaboration des municipalités. La loi de 1887 ne change rien non plus au plan matériel (même si l'avancée idéologique est importante : les Monuments Historiques entrent progressivement sur la voie de la constitution d'un patrimoine public, par le seul fait qu'une loi sur le patrimoine soit discutée et votée par la Chambre). Mais le projet initial est largement amendé par les députés, puisque la possibilité de sanction pénale contre les infractions est refusée, ainsi que le classement des édifices appartenant à des personnes privées est impossible sans leur consentement. Des restaurations sont cependant effectuées, toujours dans le sens de l' « embellissement ». Elles sont souvent bâclées et, privées ou publiques, font l'objet de critiques. Nous en avons retrouvé quelques unes dans les guides touristiques étudiés plus haut.

      Cochard, en 1826, au sujet de la restauration effectuée par le propriétaire de la maison du Chamarier, est particulièrement sévère.

On regrette qu'on ait changé depuis peu quelques dispositions de cet édifice, et surtout que l'on l'ait badigeonné ; ces dégradations des monumens des arts dénotent la barbarie des hommes qui s'y livrent  80 .

      La revue La Construction Lyonnaise est, elle aussi sévère, puisque dans son article « curiosités de l'habitation lyonnaise » consacré au Vieux Lyon, et datant de septembre 1890 81 , elle conseille de « visiter toutes celles qui ne portent pas de traces de reconstitution moderne ».

      En ce qui concerne les restaurations d'édifices publics, Peladan est particulièrement critique au sujet des travaux effectués sur la cathédrale en 1864 :

La toiture actuelle de Saint Jean a été élevée cette année. Elle se compose d'une immense charpente recouverte d'ardoises fort épaisses et surmontée d'une crête en plomb. Elle est de tout point disgracieuse et altère profondément le caractère de l'édifice, dont les tours et la balustrade du toit évidée à jour se découpaient autrefois sur le ciel et n'étaient pas d'un aspect désagréable. Comme pour la dispute sur l'unité de plan, nous dirons que les toits sont partagés entre les partisans et les ennemis de la toiture actuelle. Pour discerner la vérité, il faut établir les faits, et considérer dans quelles conditions Saint Jean a été terminée.
Ce qu'ont pensé si sagement les artistes du XV° siècle, ce qu'ils se sont scrupuleusement abstenus de faire, les architectes de notre époque l'ont exécuté. La vieille toiture de Saint Jean devait forcément être renouvelée ; mais au lieu de la laisser presque cachée, comme elle l'était, les modernes ont voulu que leur oeuvre attirât les regards. Un jour, on a vu commencer une toiture à la hauteur et dans les mêmes inclinaisons que le pignon de la façade [...] Cette sottise est aujourd'hui entièrement accomplie.
On dit, pour excuser ceux qui ont fait la toiture de Saint Jean, qu'ils élèveront des flèches, et que la toiture ne sera alors d'un aspect désagréable. Nous faisons des voeux pour que ses flèches ne s'exécutent jamais, 1°) parce que les tours ne sauraient convenablement porter des flèches ; 2°) parce que les tours ne sont pas assez fortes pour supporter des flèches en pierre, ce qui obligerait à les faire en bois [...] ce qui ne conviendrait jamais à un monument important ; 3°) parce que nous craindrions fort qu'on fît des flèches dans un style de fantaisie, ou bien dans un style plus ancien qu'il ne le faut à des tours du XV° siècle ; 4°) parce qu'il faut laisser Saint Jean comme il est, sans lui imposer de nouvelles surcharges  82 .

      Notons que nous retrouvons ici encore une fois et de manière très claire la question au centre du débat sur la fonction de la restauration, recherche de l'état idéal ou entretien respectueux de l'édifice et de son état ?

      Quant à la restauration de la Manécanterie datant de 1876, elle est aussi très mal jugée. Le Livret guide du Syndicat d'initiative critique les restaurations diocésaines (dans ses numéros de 1906 à 1912) d'une « Manécanterie, mutilée par les protestants en 1562 et qui date du XI° siècle, mais malheureusement et maladroitement restaurée depuis »  83 .

      La Commission illustre aussi la tristesse des premiers nostalgiques. Ces hommes semblent pris, rappelons, le dans une contradiction : refuser la modernité et sauver des chefs-d'oeuvre ou les sauvegarder et passer pour passéiste ?

      La préface de Soulary à l'ouvrage de Peladan (1864) est révélatrice :

Il est à regretter que vous n'ayez pu intercaler çà et là quelques rues du Vieux Lyon et du Lyon régénéré. Dans ces sortes de livres, le crayon n'est pas seulement la justification de la plume ; c'est aussi un point de repère pour la mémoire du lecteur. Vous aurez trouvé mille jolis motifs dans les archives de tels peintres nos contemporains. Mon vieil ami Thierrat, entre autre, un fervent adorateur de tout ce qui s'en va, vous aurait exhumé de ses cartons toute une résurrection de ces pittoresques loques de pierre, de boue et de verdure, merveilles admirées de notre enfance et que nous regrettons malgré nous.
Votre guide aura certainement plus d'une édition. Voyez donc à le compléter sous ce rapport. Chaque jour emporte et apporte, et ce qui nous est aujourd'hui qu'un inventaire sera demain un mémento. Faisons pour notre ville bien aimée ce que nous faisons pour notre famille, - une galerie des portraits qui nous sont chers -.  84 

      Le poète regrette, mais ne voit aucune alternative. La disparition de ces « pittoresques loques » est inéluctable. Mais nous ne sommes qu'en 1864.

      Dix ans plus tard, des critiques amères condamnent la municipalité suite aux destructions opérées dans le quartier Saint-Paul pour la construction de la ligne de chemin de fer reliant Lyon à Montbrison, entre 1869 et 1876.

      

Seignol : « Les destructions du quartier St Paul au moment de la construction de la gare »

(Tiré de Vieux Lyon, 30 ans de Secteur Sauvegardé)

      De même, les démolitions du quartier de la Martinière et Grôlée. Des hommes épris de l'architecture de la Renaissance élèvent la voix contre les traitements irrespectueux que le Vieux Lyon subit. C. Jamot dira même plus tard que « l'opinion publique était à cette époque favorable à la création d'une Commission du Vieux Lyon » 85 . Désabusé dès 1903, il écrit dans la préface de son Inventaire général :

La transformation des grandes villes s'accomplit, dans les temps présents, avec une telle rapidité que chaque jour voit disparaître une maison ancienne, et dans un avenir peu éloigné, un inventaire sera sans doute devenu inutile. Nos vieux quartiers Saint-Paul et de la Martinière perdent, en ce moment, leur physionomie originale, par suite des démolitions qui s'y exécutent, mais l'auteur de cet inventaire aura atteint son but, s'il a pu contribuer à faire mieux connaître tout ce qui reste encore debout de nos vieilles constructions lyonnaises, et à intéresser le public et les touristes à leur conservation.

      Ce n'est malheureusement pas tout à fait l'objectif de la ville qui entend surtout collecter l'information et rationaliser les démolitions. La Commission est donc créée, nous l'avons dit, le 3 mai 1898. Sa fonction est selon les termes de l'arrêté municipal de « recueillir les vestiges du Vieux Lyon, de vérifier leur état actuel, de les maintenir ou de les améliorer, de recueillir enfin par la photographie ou d'autres moyens, ceux qui sont appelés à disparaître sous l'action du temps ou par suite des grands travaux qui seront ensuite entrepris ». Camillo Sitte (1833-1890) a écrit en 1889 une phrase qui synthétise ce dilemme et cette ambition : 

Les transformations exigées par l'hygiène ou par d'autres raisons impérieuses doivent être réalisées, même s'il faut leur sacrifier bon nombre de motifs pittoresques. Mais cette conviction ne doit pas nous empêcher d'étudier les détails, fussent-ils simplement pittoresques, de l'ancien art de bâtir les villes, et de les mettre en parallèle avec les conditions modernes, afin de voir clairement le côté esthétique du problème, de savoir avec certitude ce qui, des beautés des aménagements anciens, peut-être sauvé, et de le conserver au moins comme un héritage du passé 86 .

      On peut penser que la municipalité a en fait deux objectifs quand elle crée la Commission. Nous pouvons présumer que ces deux objectifs sont premièrement d'apaiser les critiques en légitimant les démolitions, deuxièmement de créer un centre voué à la culture et aux traditions lyonnaises. Pourquoi penser que la municipalité n'a pas la volonté ferme de porter une réelle attention au Vieux Lyon ? Simplement parce que nous verrons que les moyens mis à la disposition de la Commission sont très insuffisants et le resteront toujours.

      Par contre, la création du musée Gadagne fait l'objet d'efforts et d'une politique suivie de la part de la ville.

      Le fait que les missions d'inventaire et de constitution d'un musée soient liées est doublement révélateur de la manière dont est perçu le patrimoine à l'époque. Premièrement, parce qu'il ne mérite de l'attention que dans la mesure où il est porteur d'un passé commun et revendiqué. Deuxièmement, il paraît presque contradictoire que la mission d'un organisme chargé de la gestion d'un vieux quartier soit d'en constituer le musée. On pourrait presque dire que la Commission du Vieux Lyon est conçue pour établir l'héritage et organiser l'enterrement ! Mais cette vision est outrée, d'autant plus que, concrètement, la Commission est un maillon essentiel de l'histoire de la sauvegarde du Vieux Lyon.


I.B.2.b. « Compte rendu des ses travaux depuis sa création »

      En ce qui concerne le Musée Historique de Lyon.

      Le projet de créer un musée historique de Lyon n'est pas nouveau au début du XX° siècle. On peut remonter à 1853 et au projet du sénateur Vaïsse de fonder un Musée d'Art et d'Industrie, promoteur d'un musée consacré à l'histoire lyonnaise. Mais en 1894, une brochure anonyme intitulée « De la création d'un musée historique lyonnais » distribuée auprès de la presse locale 87 , oeuvre d'un « érudit lyonnais » propose, à l'occasion de l'Exposition Universelle de Lyon, de réunir dans une ou plusieurs salles les éléments d'une exposition rétrospective lyonnaise. Puis il développe l'idée selon laquelle, les collections réunies à l'occasion de cette exposition temporaire pourrait servir à constituer un fond pour ouvrir ce fameux musée : « Au musée historique lyonnais, on réserverait tous les objets trouvés dans le pays, ou se rapportant à l'histoire locale, que l'on néglige trop souvent parce qu'ils laissent désirer du point de vue de la forme ».

      Le soucis de matérialiser et l'espoir de consolider la mémoire lyonnaise, cette « affirmation avec force des milieux provinciaux à conserver leur patrimoine » 88  sont évidents :

Se bornant aux choses d'art ou de curiosités de Lyon, ce musée servirait puissamment à l'histoire de notre ville [...]. De ces oeuvres se dégagerait une vive lumière sur les annales parfois obscures de notre vieille cité. C'est qu'en effet, rien n'aide tant à l'histoire, qui est la résurrection du passé, que le rapprochement des choses et des textes. Grâce à leurs dons [ceux des donateurs potentiels], reproductions de médailles, de poterie, de meubles, etc..., il semble qu'une révélation se fait à nos yeux, nous sommes transportés en plein dans ces époques passées, et nous pénétrons plus intimement dans la connaissance de la vie et des moeurs des peuples disparus.
Tel est le résultat que produirait un musée exclusivement lyonnais où serait rassemblé tout ce qui se rapporterait à l'histoire locale, quelle qu'en fût la valeur intrinsèque et même artistique.
En entrant dans un pareil musée, on se verrait reporté aux précédentes époques de notre vieille cité et on aurait l'illusion de l'ancienne vie et des anciens usages lyonnais [...]
Un autre avantage non moins précieux de ce musée, ce serait de recueillir une foule d'objets anciens, qui sans lui se perdent ou sont dispersés aux quatre coins de la France, au grand détriment de l'histoire locale. Que de pertes regrettables se sont produites depuis quarante ans, [nous sommes en 1894] époque l'on a commencé les grands travaux qui ont transformé la ville, faute d'un local destiné à recevoir toutes les trouvailles faites dans les démolitions de plusieurs vieux quartiers ! Si des mains pieuses avaient pris le soin et la peine de recueillir tant de choses intéressantes par leur travail et par les souvenirs qu'elles évoquent, nous aurions actuellement un splendide musée archéologique qui ferait l'admiration des étrangers et serait pour nos concitoyens une source inépuisable de renseignements 89 .

      La municipalité répond rapidement à ces revendications, puisqu'après que la Commission du Vieux Lyon a soumis à l'administration en 1902 de « faire dresser les plans de l'hôtel de Gadagne et de l'hôtel du Gouvernement pour la création éventuelle d'un Musée du Vieux Lyon », elle achète la même année à M. Orsel pour la somme de 105.700 francs les numéros 10 et 12 de la rue de Gadagne (le 14 est acquis en 1922 car il est encore trop cher). L'Hôtel était à l'époque « une vieille demeure rongée par l'humidité et transformée en de multiples taudis. Les façades étaient défigurées par la suppression des meneaux des fenêtres, les galeries murées et percées d'étroites ouvertures, et la cour encombrée de bâtisses en planches » 90 . Dans les documents que l'on trouve dans le dossier d'acquisition de l'Hôtel de Gadagne, il est notifié qu'une cinquantaine de locataires (outres les propriétaires) habitaient les numéros 10 et 12 (Cf. acte de vente en Annexe 2).

      Le 3 août, l'achat est voté et la restauration de l'Hôtel est confiée à l'architecte municipal (encore une preuve de la difficulté d'intervention de la Commission des Monuments Historiques).

      Dès la même année, au moment des démolitions du quartier Saint-Paul, de très nombreux documents furent mis de côté pour le futur musée : fragments de boiseries, de pierres sculptées, ferronneries de balcon, de fenêtres, d'impostes, d'escaliers (ils sont déposés à l'ancienne douane mais seront dispersés après 1914).

      Edouard Herriot n'inaugure le musée que le 2 juillet 1921, un musée « volontairement un peu vieillot : plafonds à la française peints en brun foncé, murs en vert foncé, lampes électriques parcimonieusement disposées sur des fer forgés, afin de donner ce qu'on appelait une couleur locale ; les portes elles-mêmes étaient faites de planches assemblées verticalement par des pentures de fer découpé et le plancher avait été noirci » 91 .

      Encore une illustration de ce qu'était le patrimoine au début du siècle, dont une des grandes dimension était le pittoresque.

      Notre objet n'est pas de réaliser un catalogue des pièces abritées par le musée. Notons simplement et pour l'exemple le cas des vestiges de Saint-Pierre-le-Vieux, démolis en 1866 et après un séjour à l'ancienne douane, recueillis par le musée.

      Les inventaires Jamot.

      Le principal apport de la Commission reste constitué par les inventaires Jamot. La Commission Municipale du Vieux Lyon a été créée sur le modèle de la Commission du Vieux Paris. M. Georges (premier vice-président) propose dès la première réunion de la Commission (le 20 mai 1898) la création d'une Sous-Commission chargée de faire un inventaire des sujets ou motifs dignes d'intérêt et de rechercher « les sujets méritant d'être reproduits par la photographie ». Deux Sous-Commissions sont nommées, l'une pour le centre, l'autre pour la rive droite de la Saône. Ces Sous-Commissions, après s'être fréquemment réuni au domicile de son Président, et après avoir parcouru les vieux quartiers de la ville, ont dressé une première liste pour photographies.

      Une étape importante est franchie lorsque le 6 mars 1900, il est décidé que la Sous-Commission des photographies deviendrait Sous-Commission Permanente et qu'elle aurait à s'occuper de toute question intéressant le Vieux Lyon, surveillance des fouilles, etc..., pour en rendre compte en commission plénière, lorsqu'il y aurait lieu. Il est décidé en outre que le service de la Voirie devra aviser la Sous-Commission de toute demande de travaux de voirie pouvant amener des modifications ou des fouilles importantes.

      Toutefois il n'est pas précisé que la Commission ait un pouvoir d'interdiction ou bien même que son avis soit exigé. Cette information semble plutôt avoir été conçue pour faciliter le travail d'inventaire. En 1903 est publié un album de photographies, en deux tomes, appelé « Collections Photographiques », dont un exemplaire est conservé dans la bibliothèque du Musée Gadagne, tandis qu'un premier inventaire est publié par C. Jamot en 1903.

      Toutefois la Commission cesse bientôt ses activités. Dès 1902 92 , elle se plaint :

Votre Commission peut donc affirmer qu'elle a bien rempli le mandat qui lui a été confié.
Mais on a signalé encore bien des choses à entreprendre, relevé de plans d'anciennes maisons, dégagement des substructions de l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, déblayer les restes du théâtre antique de Saint-Just, [...] et enfin et surtout réaliser le projet qu'aucune Administration n'a pu entreprendre jusqu'à ce jour, l'achat et l'appropriation pour un Musée du Vieux Lyon, d'un immeuble ou ancien hôtel rappelant un souvenir historique [...].
Pour tout cela les sociétés privées sont impuissantes ; la Commission du Vieux Lyon, par ses attaches officielles pourrait agir, mais il lui faudrait des ressources qu'elle n'a pas.

      Faute de moyens et surtout par manque de disponibilité de ses membres (rappelons que presque la moitié d'entre eux, c'est à dire 10 membres sur 22 appartiennent au Conseil municipal), la Commission cesse quasiment toute activité dès 1905. Ce n'est qu'en 1908 qu'Edouard Herriot réorganise la Commission.

      Elle va alors surtout s'attacher à choisir définitivement un local pour le futur musée. Dans son rapport de 1909, elle ne se plaint plus seulement d'un manque de moyens, mais aussi d'un manque de publicité de ses travaux qui fait que le public les ignore, et réclame une fois par mois, une place dans le Bulletin municipal, à l'instar de la Commission du Vieux Paris. Elle critique aussi le peu de considération dont elle fait l'objet :

La Commission aurait pu émettre son modeste avis sur les questions qui rentrent dans le cadre de ses travaux s'il avait été fait appel à sa bonne volonté [...].
Enfin pour terminer cet exposé, la Commission fait appel à la bonne volonté du Conseil Municipal pour qu'il lui accorde une nouvelle subvention, car depuis l'allocation de 2 000 francs que le docteur Gailleton avait fait allouer à l'ancienne Commission et dont il avait été fait bon usage, rien ne lui a été accordée de nouveau. 93 

      Jamot, le rapporteur de la Commission ose pour la première fois prendre la défense des vieilles demeures du Vieux Lyon en affirmant que « veiller à la conservation des immeubles de nos vieux quartiers et recueillir les débris de ceux qui disparaissent ne veut pas dire qu'ils sont des esprits rétrogrades et ennemis de tout progrès »  94 .

      L'oeuvre de la Commission du Vieux Lyon dont le mandat s'achève en 1912 est donc la réalisation d'un Inventaire général du Vieux Lyon, édité deux fois, la première en 1903 et la deuxième en 1906 ; ils sont le fruit de « recherches longues et minutieuses, faits soit avec la Sous Commission permanente, soit personnellement par l'auteur », Jamot. Quoi qu'il en soit, les deux éditions sont signées de la main de Jamot.

      Ces inventaires sont très complets, concernent la totalité du Vieux Lyon, c'est à dire le centre, dont la Martinière et la rive droite de la Saône, et ne concernent pas les monuments publics « par cette raison qu'ils sont sous la sauvegarde et le contrôle des Grandes Commissions, des édifices diocésains, des Monuments Historiques et des Bâtiments civils, et que le rôle de la Commission du Vieux Lyon est de veiller à la conservation des édifices privés qui sont appelés à disparaître ou à se détériorer ».

      Le pas est donc franchi avec les travaux de Jamot, qui révèlent, étudient, inventorient et consacrent la valeur de tous les bâtiments anciens. Leur valeur est intrinsèque, par le seul fait qu'ils sont à la fois des témoins historiques rares et fragiles et intéressants pour l'art, même s'ils sont tous à peu près semblables.

      Mais nous verrons que ce n'est pas pour autant qu'ils sont automatiquement préservés par les travaux et les projets d'urbanisme.


Deuxième partie : Les projets d'aménagement au XIX° siècle et dans l'entre-deux-guerres (1840-1940) : l'évolution de la notion de patrimoine à travers un siècle d'aménagements

      Séparer les projets d'aménagement - et les aménagements proprement dits - de ces quartiers anciens de la perception dont ils font l'objet peut paraître artificiel, d'autant plus qu'on ne suivra pas la division chronologique annoncée. En effet nous reviendrons dans cette partie au milieu du XIX° siècle, et nous couvrirons une période s'étendant jusqu'à la seconde guerre mondiale.

      Cette approche doublée se justifie par le fait que les projets d'aménagements et leur réalisation éventuelle n'est compréhensible que grâce à la première partie. Il semble évident que les projets sont déterminés par la manière dont les ensembles en question sont perçus. Autre question, pourquoi aller jusqu'en 1945 ? Il semble intéressant de comparer les évolutions de ces projets, leur parenté et leurs innovations. Quelles sont les continuités et les discontinuités entre les projets du XIX° et du XX° siècles ?

      C'est pour ces deux raisons que nous avons choisi d'adopter une approche croisée. Le problème sera finalement ici de voir comment le Vieux Lyon qui fait l'objet de nombreux projets d'aménagement, échappe finalement à l'urbanisation en tant que science planificatrice, aux plans d'ensembles et aux destructions voulues par la modernité.

      A travers le sort du Vieux Lyon, nous ferons plusieurs constatations. Premièrement, la rive droite de la Saône acquiert un statut un peu particulier, qui lui vaudra de réchapper aux ouvertures modernes, alors que le vieux Lyon en général n'y réchappe pas, du moins en ce qui concerne la presqu'île. Deuxièmement, nous verrons que les projets du XIX° ont une postérité directe, puisque c'est eux, qui, en organisant pour la première fois couramment des plans d'aménagement d'ensemble ambitieux et réformateurs, s'intéressent aux vieux quartier alors que personne n'y prenait garde auparavant, pour les intégrer dans la ville modernisée. Ce sont eux qui consacrent l'idée de régénération, et finalement, les projets de l'entre-deux-guerres évoluent plus dans les formes, que dans les principes - du moins, comme nous le verrons, en ce qui concerne ceux de la municipalité -. Car c'est le troisième intérêt de cette partie : la naissance de possibilités d'intervention efficace de l'administration des Monuments Historiques.


IIA. Les enjeux du XIX° siecle progressiste : embellissement et alignement, assainissement et modernisation.

      Précisons d'abord ce que nous entendons ici par « XIX° siècle » : nous commencerons en fait notre étude avec les projets établis sous la Restauration, et nous l'étendrons jusqu'au début de la première guerre mondiale. En effet on ne note pas d'évolution fondamentale de la notion patrimoniale avant les années 1930.

      Toutefois ce choix pose un problème d'ampleur, puisque l'arrivée d'Edouard Herriot en 1905 marque, elle, un tournant important, et annonce l'après-guerre dans les méthodes et dans les conceptions. Mais nous considérerons qu'étant donné que le maire n'a véritablement les moyens de sa politique avant la fin de la première guerre, notre division reste logique.


II.A.1. Contradictions entre l'urbanisme haussmannien et la structure des vieux quartiers

      Précisons qu'il sera ici avant tout question des conceptions haussmanniennes, de leur application et de leurs conséquences, notamment au regard des vieux ensembles immobiliers. Il n'est pas question ici de dénoncer ces réalisations, car nous n'en n'avons ni la capacité ni la légitimité. Cependant, il est certain que cette époque fut fatale à bon nombres de vieilles architectures - Chastel écrit par exemple que « La France est l'un des pays où les grands travaux d'aménagement ont été associés, pendant un bon siècle, à l'idéologie du progrès et au mépris du patrimoine »  95 .


II.A.1.a. Situation et conceptions de l'urbanisme au XIX° siècle.

      Notre objet n'est pas ici d'en dresser l'histoire, mais simplement de rappeler quelques points de repères importants 96 .

      Précisons d'abord que le terme « urbanisme » ne naît qu'au cours des années 1910 en France, au sein des travaux du 'Musée Social' dont fera partie Edouard Herriot, en référence à une nouvelle science née des exigences de réorganisation de la ville après la révolution industrielle. Toutefois nous utiliserons ce terme par commodité de manière anachronique, puisqu'il est approprié.

      L'urbanisme est à la fois une science théorique et une science pratique. Il est nourri des utopies des penseurs du XIX° siècle. Françoise Choay distingue dans les origines de l'urbanisme le « pré-urbanisme progressiste » du « pré-urbanisme culturel ». Le premier regroupe le modèle hygiéniste élaboré par l'anglais Richardson (Hygea, 1876) et les socialistes utopistes (dont Fourier), et pose comme principe la suprématie du progrès, qui doit servir également tous les hommes. Le deuxième a été élaboré par les Anglais, des « socialistes esthètes », dont Ruskin et Camillo Sitte 97 , et retient l'importance de la totalité culturelle dans laquelle doit s'épanouir l'individu, notion particulièrement présente dans la notion de patrimoine qui évoluera, nous le verrons, vers une conception totalisante...

      C'est le baron Haussmann, préfet du département de la Seine de entre 1853-1870, qui réalise la plus spectaculaire mise en pratique de cette nouvelle discipline, et porte au pinacle les thèses hygiénistes. Il réalise une métamorphose profonde de la ville de Paris : la capitale n'est plus adaptée à la mutation de l'ère industrielle, en particulier au plan de l'hygiène et de la circulation, à laquelle est accordée une place prépondérante ; un réseau très important d'espaces verts est aménagé : parcs périurbains et infra-urbains, jardins, squares, promenades, alignements d'arbres. On attribue aussi souvent à Haussmann le soucis d'avoir voulu pratiquer des rues suffisamment larges pour que les insurrections y soient impossibles.

      La destruction des anciens ensembles est donc un impératif : ils dispersent la régularité de la trame urbaine en marquant une différence dans l'ensemble, et sont évidemment trop sales. L'intégration des ensembles anciens dans les tracés du XIX° siècle est donc inconcevable, d'autant plus que ces quartiers constituent des entités indivisibles.

      Pourquoi ? La ville du Moyen-Age est caractérisée selon B. Zevi 98  par le continuum, qui se traduit par « une oblitération totale des volumes purs » : les maisons sont soudées entre elles, et à Lyon elles le sont d'autant plus qu'elles sont imbriquées les unes dans les autres par les traboules. Les monuments n'ont aucune autonomie et se fondent dans le tissu urbain : il prend l'exemple du Palazzo Vecchio à Florence, dont la tour asymétrique perdrait tout son sens si l'ensemble de la Piazza della Signoria n'existait pas. De la même manière il explique que les cathédrales des XIII° et XIV° siècles sont des « paramètres de la ville avant d'être des réalités architectoniques autonomes ». Camillo Sitte développe aussi cette conception totalisante de la ville :

Si jadis de belles places urbaines et des villes entières ont vu le jour en une lente évolution, sans plan parcellaire, sans concours public, et sans effort apparent, nous ne le devons ni au hasard, ni au caprice des individus. Cette évolution n'était pas fortuite, et jamais les bâtisseurs ne se laissait guider par leur propre fantaisie. Inconsciemment, tous obéissaient au contraire à la tradition artistique de leur temps, et celle-ci était si sûre que l'entreprise aboutissait toujours au meilleur résultat 99 .

      A Lyon, face à ce continuum, la Renaissance n'a pu qu'embellir, reconstruire, mais sans toucher à la trame de la voirie, qui résiste et assimile les apports nouveaux. De même, le classicisme n'a pu changer les rues, mais seulement ouvrir des espace nouveaux, avec notamment la Loge du Change de Soufflot, qui trouve aujourd'hui tout naturellement sa place dans son dégagement, qui n'est finalement qu'une nouvelle placette. François- Régis Cottin 100  écrit que le XVIII° siècle se heurte aux « quartiers étroits de la rive droite de la Saône se prêtent mal à des perspectives profondes ».

      Il se passe la même chose au XIX°. L'alignement ne peut que rectifier les irrégularités apparentes. A moins de tout détruire, il n'est pas possible d'obtenir une orthogonalité réelle. Le système haussmannien refuse de sauvegarder l'ensemble ancien : il accepte cependant de mettre en valeur les monuments, anciens ou modernes, en les intégrant dans l'ensemble de la trame, nous l'avons vu au sujet de l'Opéra de Charles Garnier à Paris.

      Même si pour les uns, « cette création parisienne, unique et éminemment cohérente, enseigne à toute l'Europe les formes architecturales d'une urbanité moderne, capable de concilier, en les faisant cohabiter, une circulation accélérée et une densité accrue de l'habitat avec de nouvelles formes de confort domestique et d'agrément dans l'espace public » 101 , pour les autres :

C'est à partir de la Seconde République et du Second Empire que se sont prises, au milieu d'une approbation bête, les mauvaises habitudes dont on souffre encore aujourd'hui [...]. Le mal est donc récent, et il a un nom : c'est l'inintelligence des ensembles anciens, château, église, quartier urbain, en mauvais état; sont-ils salis, fatigués, déformés, il n'est plus question que de leur substituer quelque morceau disparate, ennuyeux, mal pensé  102 .

      Voyons maintenant ce qu'il en est à Lyon, aux plans des conceptions et des applications urbanistiques.


II.A.1.b. La situation à Lyon.

      Le XIX° siècle façonne pour beaucoup à Lyon la physionomie actuelle de la ville 103 , surtout en ne limitant plus l'activité urbaine à la presqu'île et à la vieille rive droite de la Saône. Le centre change définitivement à Lyon, le secteur de l'Hôtel de Ville étant désormais actif et mis en valeur. La plupart des travaux ont lieu dans la seconde moitié du siècle. Lyon, comme toutes les villes pendant la révolution industrielle s'étend, et en dehors de tout cadre institutionnel, sa croissance est désordonnée. Seuls sont effectués des travaux d'alignements importants, face au problème grandissant de la circulation en ville.

      Le Second Empire et le mandat du préfet-maire Vaïsse (1853-1864) qui « donne à Lyon les clés de sa modernité et de sa vitalité » 104 , insufflent une énergie nouvelle.

      Les grandes rues sont percées (rue impériale - actuelle rue de la République - en 1853, rue de l'Impératrice - actuelle rue du Président Edouard Herriot - en 1856). « Ce sera désormais une ville où l'on peut circuler aisément, le long de voies bordées d'immeubles de rapport bourgeois, où l'air pénètre et où la cavalerie peut aisément se déployer. Le préfet voulait faire de la ville la capitale du sud-est. Il en fait une ville exemplaire qui en cette période haussmannienne, sert d'émulation aux autres villes de province » 105 .

      Puis les cadres institutionnels sont précisés. Le service de la Voirie est séparé du service de l'Architecture en 1860, conformément à la loi, et un bureau municipal d'hygiène est créé en 1890.

      Le quartier Grôlée n'échappe pas longtemps à cette régénération ; il est entièrement reconstruit entre 1887 et 1894. Mais en ce qui concerne la rive droite de la Saône, il semble que les pouvoirs publics au XIX° siècle n'ait qu'entendu laisser simplement quelques traces, de montrer que le quartier était pris en main. En tout cas, c'est ce qu'il a fait, et cela peut sembler heureux aujourd'hui.

      Les trois paroisses ne sont plus au centre de Lyon. Leur aménagement n'est pas urgent. Pourtant des travaux importants auront lieu, sans qu'il soit pour autant besoin de le raser. Vaïsse dit d'elles :

      Ce Vieux Lyon du Moyen Age a une physionomie, une destination à part, auxquelles il sera sage de ne pas porter une atteinte trop radicale. Sa situation retirée, sans être éloignée, je ne sais quel air du passé, qu'y ont conservé les rues et les habitations, en ont fait le séjour préféré des professions studieuses et d'une population dont les industries modestes et les habitudes paisibles s'accommoderait mal de l'agitation et du bruit.

      Il ne faut ni troubler cette population, ni la déplacer. Ce qu'il convient, ce qu'il est juste de faire pour le quartier de l'ouest, c'est d'y introduire les progrès qui ont été réalisés ailleurs, plus de propreté, des conditions meilleures de salubrité, une circulation plus commode : il faut, en un mot, l'améliorer mais non le changer 106 .

      Ce « je ne sais quel air du passé » est peut-être la préfiguration de la reconnaissance officielle de la valeur patrimoniale du Vieux Lyon de la rive droite de la Saône. Toutefois, le préfet-maire ne consent à conserver ces bâtisses que parce qu'elles ne gênent pas la modernisation de la ville, et sous une seule condition : les intégrer à la ville moderne. Nous verrons quels travaux seront réalisés selon ces principes (II.B.2.).

      Plus tard, Edouard Herriot prolonge cette oeuvre de modernité. L'assainissement, la gloire et l'embellissement de Lyon, étaient des enjeux des travaux du XIX° siècle. L'hygiène et la modernité sont les préoccupations essentielles d'Edouard Herriot, maire de Lyon entre 1905 et 1957 ; - une exposition d' « Hygiène Urbaine » a lieu dès 1907, puis en 1914, le maire organise le première « Exposition urbaine internationale » dont le thème est : Symboliser la Cité moderne dépourvue de taudis -. Le début de son mandat ne voit pourtant que des projets d'aménagements : nous allons voir quelle est leur parenté avec les projets et les réalisations inspirés d'Haussmann, puis quelle rupture marque la première guerre mondiale dans la perception du patrimoine.


II.A.2. Projets et aménagements (1814-1914) : « Pour embellir infiniment la ville »...

      Il nous a semblé intéressant de recueillir dans les mêmes guides de tourisme utilisés dans la première partie quelques extraits révélateurs des préoccupations des observateurs du Vieux Lyon, parce leurs textes propagent des idées qui se retrouveront longtemps, et marquent un principe (qui semble aujourd'hui paradoxal) important : le patrimoine ne peut être convenablement mis en valeur que s'il est soigneusement sélectionné et isolé de la masse. On ne considère pas que le monument appartient à cette masse mais qu'au contraire cette masse s'est indûment agglutinée autour de lui. Répétons que nous ne considérons pas ces textes comme une source indiscutable, de par sa représentativité limitée (tant par l'auteur que par les lecteurs). Mais ces textes nous permettent cependant de saisir un minimum un état d'esprit relatif au Vieux Lyon. Cette perception nous intéresse d'autant plus qu'elle n'est pas destinée à des érudits ou des amateurs d'art, mais à la population en commun (il s'agit de guide de tourisme), alors qu'elle est produite par des hommes qui connaissent au moins un peu le quartier.

      C'est cette vue, cette conscience naissante qui nous intéresse puisque, répétons-le aussi, c'est le mode de constitution comme valeur patrimoniale qui nous intéresse, or cette valeur patrimoniale ne peut exister que si elle implique une connaissance et une reconnaissance de la masse dans l'ensemble architectural qui se constitue, ou plutôt est constitué comme patrimoine.

      Il semble que pour la plupart, il paraît indispensable de procéder à quelques alignements et surtout à des percées conséquentes, des démolitions salvatrices, afin de mettre en valeur les monuments-phares, et rendre le quartier un peu plus commode. Tous les auteurs des guides que nous avons pu consulter s'accordent sur ce point sauf A. Peladan, qui nous l'avons vu se distingue sur plusieurs autres points 107 . Prenons l'exemple de Cochard en 1826 108  :

La place est au devant de l'église Cathédrale. Elle serait beaucoup plus régulière et en harmonie avec le monument qui en occupe un des côtés si elle était percée jusqu'à la tue Tramassac. Il est digne de la seconde ville de France de lui donner ce développement.

      Fortis développe la même idée dès 1821  109  :

Cette basilique présenterait plusieurs points de vue d'une grande magnificence, si l'étendue de la place était proportionnée à la grandeur et à l'élévation de ce monument et à sa destination. [...] Cette place pourrait être agrandie jusqu'à la rue Tramassac
Les travaux de solidification, d'alignement et d'assainissement opérés sur les quais sont aussi un constant sujet d'enthousiasme. Le quai de la Baleine, par exemple, aménagé en 1810, « ajoute infiniment à l'utilité et à la décoration de la rive droite de la Saône » 110 .

      Ces quelques extraits nous font pressentir que l'aménagement du Vieux Lyon est au goût du jour, puisqu'on en parle même dans les guides de tourisme à l'attention de l'étranger mais aussi de l'amateur. On peut d'ailleurs présumer que ces réflexion ont à la fois pour but de faire de la publicité à ces travaux (notamment l'aménagement de la place Saint-Jean jusqu'à la rue Tramassac) et, nous semble-t-il, d'enjoliver aux yeux des visiteurs étrangers l'endroit, comme si parler des travaux aménageait déjà, de manière imaginaire, la place Saint-Jean. Les deux extraits consacrés à Saint-Jean nous indiquent justement que les futurs projets des années trente (notamment celui de Giroud en 1932) reprennent des idées qui auront eu une longue postérité.

      Ces extraits nous permettent d'autre part, de penser que les projets d'urbanisme prévus à l'époque recevaient un écho en général assez positif. Quels sont alors ces projets ? Répétons encore ici que nous ne prétendons pas à l'exhaustivité 111 . Nous ne disposons que des plans conservés aux Archives Municipales de Lyon. Notre objet n'est pas de faire une histoire urbanistique du Vieux Lyon, mais de voir quelle a été l'évolution des mentalités et comment est née la conscience patrimoniale en ce qui concerne cet ensemble. Ces projets nous permettrons donc de voir comment était traité au XIX° siècle ce Vieux Lyon considéré comme si précieux aujourd'hui. Les quelques plans que nous allons présenter nous donnerons suffisamment d'indications significatives 112 .

      Le premier plan d'ensemble que nous avons consulté date de 1854 113 . Il est intitulé :

Ville de Lyon,
Projet de régénération des quartiers St-Georges,
St-Jean et St-paul, ainsi que d'une rue à pente
douce desservant les quartiers de St-Just.

      Ce projet prévoit des alignements systématiques dans toutes les rues des trois paroisses, jusqu'en haut du Gourguillon, le percement de la place Saint-Jean jusqu'à la rue Tramassac, aligne aussi la façade de la Manécanterie, agrandissait la place du Change en détruisant l'îlot qui la sépare du quai, élargit la Place de la Trinité. Quant à la « rue en pente douce », il s'agit apparemment d'une triple volée d'escaliers aménagée derrière le Petit Collège, se réunissant en une seule pour longer la montée du Chemin Neuf. Ces idées n'ont pas vu le jour.

      Par contre, le percement de l'avenue de l'Archevêché (actuelle avenue A. Max) est présent, ainsi que les aménagements du quai Fulchiron. Le plus impressionnant dans ce projet réalisé sous l'égide de la Ville de Lyon est certainement l'ensemble systématique des alignements et des élargissements des places ; cependant l'architecte ne procéde à aucun éventrement, et ne cherche pas à modifier la trame ou les agencements internes des îlots.

      Nous disposons aussi de deux plans de détails, concernant l'ancienne rue Pisse-Truie, datés de 1814 114 , montrant les aménagements prévus autour de l'ancienne rue St-Pierre-le-Vieux (actuelle rue Mourguet). Là encore, le projet est impressionnant, même si les alignements n'ont pas été réalisés (plan p. 81). Ce n'est pas le cas en ce qui concerne le secteur de la place St-Paul , des rues Lainerie et de l'Angile. Si l'on

      

Projet d'aménagement de la rue St-Pierre-le-Vieux, 1814

AML 3.S.481.

      confronte un plan de 1877 115 , le projet en question et un plan actuel datant de 1981 116 , les transformations sont spectaculaires. Si la place Saint-Paul a été considérablement agrandie pendant la construction de la gare (1863) et la rue Octavio Mey déjà ouverte (1861), on prévoit le percement de la future rue François Vernay, la construction du groupe scolaire, l'élargissement de la rue de l'Angile et le comblement de la place de l'Ancienne Douane. Toutefois on note que la rue Lainerie n'a pas subi l'alignement total qui était projeté, mais les rues St-Eloi et de l'Arbalète ont disparu, tandis qu'a été ouverte une rue (non prévue dans ce projet), la rue Louis Carrand.

      

Amélioration du quartier saint Paul

      Rappelons que des travaux similaires ont lieu tout au long de la Saône ; à Saint-Georges, les rues Saint-Georges, du Vieil-Renversé, de la Quarantaine ainsi que le Gourguillon ; à Saint-Jean, les rues Tramassac, de la Bombarde, et des Antonins sont élargies. Mais comme l'explique Charles Delfante 117 , « ce sont là de petites opérations, très ponctuelles, qui ne répondent à aucun plan préétabli ».

      Ces projets d'alignement systématiques trouvent encore un écho en 1909 avec le projet de Valrose 118 , publié par la Construction Lyonnaise 119 , parfaitement égalisateur et régulateur. Sa référence aurait été le cours Lafayette pour la rue Saint-Jean, élargie à 18 mètres de large, les autres rues de 15 à 16 mètres. Il est d'ailleurs étonnant que le projet ne détruise pas l'îlot entre la place Saint-Jean et la rue Tramassac, l'élargissement de la place face à la cathédrale étant un leitmotiv tout au long du XIX° siècle et jusqu'à la seconde guerre, puisque le projet Giroud, supporté par la municipalité, portera à son summum cette perspective.

      

Projet de Valrose, 1909,

Tiré de Vieux Lyon, 30 ans de Secteur Sauvegardé, p. 93.

      D'autres opérations d'envergure, plus utopiques et plus imaginatives sont aussi projetées et publiées notamment par la Construction Lyonnaise . Notons les projets de Sined, datant de 1906, qui propose des parcs et reprend l'idée féconde d'un boulevard en corniche au dessus du quartier, de Moncorger, qui imagine un escalier monumental en face de l'avenue Adolphe Max reliant Saint-Jean à Fourvière, où un « Panthéon aux Gloires Lyonnaises » accueillerait le promeneur ; un plan d'eau en cascade s'étendrait entre le Chemin Neuf et la montée Saint Barthélémy.

      Cette première sous-partie nous a donc permis de voir les matérialisations de l'évolution caractéristique du XIX° : le monument, si sa valeur est reconnue, doit être mis en valeur par le dégagement des alentours. Si on conçoit l'intérêt des demeures civiles, il n'en demeure pas moins qu'elles doivent avant tout être adaptées aux exigences du siècle : régularité, commodité (notamment par rapport aux nouvel impératif de la circulation) et surtout hygiène.

      Sur le plan de la mémoire, il convient d'en tirer une conclusion importante : le rapport au passé est avant tout caractérisé par la sélection, et la grande majorité des hommes de l'époque, parfaitement persuadés des bienfaits des nouvelles sciences, technique, et idéaux dont ils disposent et qu'ils développent - urbanisme, hygiène, industrialisation, modernité -, ne conçoivent pas que les témoins du passé puissent être, par leur seul âge, conservés tels quels. Cette conservation serait comme un recul en arrière, car ne reconnaîtrait pas le progrès immense apport, par la révolution industrielle et par le siècle en général. La notion de patrimoine, sur le plan architectural tout ou moins - est encore confinée à celle de monument, ce qui souligne bien le rapport exigeant et soupçonneux de l'époque à un passé encore trop proche et trop loin de la modernité. Cette modernité ne tolère aucune concession, et il semble que son succès passe à l'époque par un remaniement - matériel en ce qui concerne le bâti - de l'histoire, attitude qu'Olivier Mongin nomme le rapport à l'histoire 'active', différent de notre rapport à l'histoire, à une histoire 'acquise'. Et cette conception respectueuse des marques de l'histoire telles qu'elles nous sont parvenues va commencer à s'imposer après la guerre.


II.B. Les projets de l'entre-deux-guerres : ambition et tensions politiques.

      La première guerre mondiale laisse pour un temps le Vieux Lyon dans l'oubli, puisqu'aucun nouveau projet d'aménagement n'est proposé avant 1925. Mais c'est dans les dix ans qui suivront que vont être élaborés les projets les plus ambitieux concernant le Vieux Lyon. Pour la première fois, ces projets vont tenter d'aménager le quartier selon des conceptions affichées relatives à la manière de conserver le patrimoine lyonnais.

      A la volonté affichée d'Edouard Herriot de réaliser une transformation orchestrée par la ville s'oppose pour la première fois les vues de l'instance nationale des Monuments Historiques.

      Il est aussi important de noter que ces projets sont produits pour la première fois par des organismes dont c'est proprement la fonction, alors qu'auparavant il s'agissait des services généraux de l'architecture de la ville.

      Ces projets sont d'autant plus ambitieux qu'ils tentent d'inclure les monuments jugés digne d'intérêt, de manière à ce qu'ils soient les plus grandioses possibles, dans un ensemble social progressiste et harmonieux. Le but est tant pour les élus locaux que pour l'administration nationale de créer un environnement fait d'espace, de verdure et d'air. Toutefois se confrontent pour la première fois la conception qu'on pourrait appeler 'intégratrice' du monument, et celle qui domine depuis le XIX° siècle, tendant à mettre seul en valeur le monument, lui seul étant digne de la conservation.

      Voilà les caractéristiques principales de cette époque. Les personnages clés en sont Edouard Herriot, bien sûr, mais aussi Emile Bollaert, préfet du Rhône jusqu'en 1941, Paul Gélis, Architecte en chef des Monuments Historiques depuis 1920, Chalumeau, directeur des services de voirie et auteur du Plan d'extension de la ville, et Delaigue, ingénieur en chef des travaux. Il est ainsi intéressant de noter que cette époque marque le début d'une opposition entre autorités lyonnaises et parisiennes, autrement dit une opposition entre compétence nationale et locale, qui se retrouvera après la guerre.


II.B.1. Edouard Herriot ou l'urbanisme lyonnais interventionniste, hygieniste et progressiste.

      Edouard Herriot est le premier maire de Lyon à concevoir l'urbanisme comme un ensemble et comme une science. A ce titre le Vieux Lyon est une des parties de l'agglomération, et doit être intégré à la réflexion d'ensemble sur la ville. Même s'il conçoit la particularité du quartier, il n'accepte aucunement de se voir ôter ses prérogatives municipales en matière d'urbanisme, et entend appliquer ses concepts ici comme ailleurs. C'est pour cette raison que nous devons présenter la politique lyonnaise en matière d'urbanisme entre 1918 et 1940. Si nous nous intéresserons à l'action d'Edouard Herriot, nous nous limiterons cependant dans cette partie à la période de l'entre-deux-guerres, plus restreinte donc que la durée totale de ses mandats (1905-1957).

      Notons aussi que la première sous-partie ne sera consacrée qu'à l'histoire des projets urbanistiques concernant le Vieux Lyon, tandis que la seconde s'intéressera à leur contenu architectural.


II.B.1.a. Le lancement d'un urbanisme planifié et planificateur.

      Nous nous pencherons successivement sur les moyens mis en place sous le mandat d'Edouard Herriot en matière urbanistique et les conceptions qui régissent leur application, puis sur la question plus particulière de la Société d'Embellissement de Lyon (SEL).

      Abordons donc d'abord les nouveaux outils et nouvelles idées urbanistiques.

      Edouard Herriot est le premier maire de Lyon à mettre en place des organismes permettant l'élaboration de documents d'urbanisme prospectifs, c'est à dire qui, à partir de lignes force prévoient dans le temps et dans l'espace un aménagement planifié. Il lance sa ville dans les Plans d'Extension et d'Embellissement alors même que le projet de loi est encore en discussion 120  et crée une « Commission d'Etude » qui se réunit pour la première fois au mois d'octobre 1912. Elle est composée de représentants de l'Etat, de la ville de Lyon et des communes suburbaines, d'ingénieurs, d'architectes, d'hygiénistes et de notables. Un avant-projet de ce P.E.E est présenté par MM. Chalumeau, Massaux et Schaeffer (architecte DPLG) en 1924. Dans ce projet, le seul point qui concerne la rive droite de la Saône est un gigantesque pont, reliant le boulevard de corniche au boulevard de la Croix-Rousse à la hauteur du fort de Loyasse. Toutefois, à cause des dissensions entre la municipalité et la Commission Supérieure d'Aménagement, d'Embellissement et d'Extension des villes, dépendant du ministère de l'intérieur, la guerre arrive avant que le Plan ne soit adopté.

      Mais la ville connaît sous le mandat d'Herriot et avant la seconde guerre, une vague d'équipements sociaux et sanitaires dont elle est dépourvue. Cette volonté de modernisation s'accompagne d'un intérêt pour l'embellissement de la ville marqué par la création (dès 1908) de la Société d'Embellissement de Lyon (SEL) et la publication de la Construction Lyonnaise. Rappelons que le maire appartient à la Société Française des Urbanistes dès sa création en 1911, et participe aux travaux du Musée Social. Il prêche pour le progrès et pense que l'urbanisme conçu comme science, peut en considérant l'ensemble des données et des solutions, favoriser son développement, et ce dès 1914 :

De nos jours, les problèmes urbains deviennent plus complexes, plus difficiles à résoudre. C'est pourquoi le moment est venu des les grouper, d'envisager leurs multiples solutions scientifiques, sociales, économiques, industrielles... Il faut prévoir l'extension rationnelle d'une agglomération urbaine  121 .

      Il crée entre autres dès 1920, l'Office Municipal des H.B.M. (Habitations à Bon Marché), et surtout soutient l'architecte Tony Garnier.

      En 1924, dans la préface du Bulletin annuel de la SEL, il énonce plus précisément ses principes :

L'aménagement d'une cité de telle sorte que la vie urbaine s'y développe dans les meilleures conditions d'hygiène, de santé, de bien-être constitue, à l'heure actuelle, un véritable problème pour les municipalités. Or l'urbanisme n'est plus un art ; il est devenu une véritable science, qui devient plus complexe de jour en jour [...]. Les connaissances de l'hygiéniste, de l'ingénieur, de l'économie, du juriste, de l'administration, doivent intervenir et guider tour à tour... Evidemment dans l'étude et la préparation des plans, il convient de se tenir à distance convenable de l'empirisme et de l'idéologie architecturale, trop irréalisable, mais il faut provoquer les conceptions nouvelles, les faire traduire sur du papier, les discuter, les chiffrer et les mettre au point...  122 

      Cette conception totalisante de l'urbanisme explique la colère du maire devant l'intervention des Monuments Historiques à partir de 1927, mais surtout devant les classements très nombreux de 1937 et 1938.

      Il ne tolère pas qu'une institution nationale utilise la loi pour venir agir sur un quartier qui fait partie de sa ville, et qu'il entend traiter comme le reste de Lyon, en s'inspirant notamment des thèses hygiénistes nées au siècle dernier. Le problème est bien là : conserver les vieilles maisons est encore perçu comme un acte rétrograde, passéiste, niant l'évidence du progrès :

Le projet municipal, tout en réservant quelques vieilles demeures dignes d'intérêts et qui se prêtent à des rajeunissements discrets, pratique de franches trouée, élargit les rues, ouvre des accès commodes et vers la ville et vers le futur jardin résidentiel du Chemin neuf. [...] Les maisons meurent comme les hommes, et il n'est au pouvoir de personne, même de la C.M.H., de les rendre éternelles. Une ville, une grande ville comme Lyon, n'est ni un dépôt d'antiquailles ni un étalage de bric-à-brac. C'est une grande dame, qui ne saurait tenir son rang, qu'en se mettant sans cesse au goût du jour pour sa beauté et les aises et la joie de sa grande maisonnée  123 .

      Le maire va donc voir ses projets contrecarrés par ceux de la Commission des Monuments Historiques. Abordons donc maintenant la question de la production des projets.

      On note paradoxalement (par rapport à la volonté du maire) une relative incohérence des projets urbanistiques pendant l'entre-deux-guerres en ce qui concerne le Vieux Lyon, et c'est d'ailleurs certainement cette incohérence qui l'a sauvé.

      En effet, aucun projet officiel n'est lancé avant 1932. Cette année là, la municipalité commande à Robert Giroud, Grand Prix de Rome, un projet destiné à restructurer et consolider la colline de Fourvière après la catastrophe de 1930, qui a vu les balmes s'effondrer sous la cathédrale de Fourvière et donc face à celle de Saint-Jean. Les travaux ne sont pas commencés tout de suite, et l'intervention des Monuments Historiques, c'est à dire l'inscription à l'Inventaire Supplémentaire des immeubles de la place Saint-Jean (n° 3,4,5,6,7,8) 124  en 1938 condamne définitivement le projet Giroud.

      Il consistait en un arasement de la place St-Jean, agrandie, bordée d'immeubles à trois ou quatre étages, dans le style des « Gratte-ciel » de Villeurbanne et à toits-jardins, entièrement pavée de pierre blanche, et surtout ouverte sur la colline. La place y est reliée par un escalier monumental et complexe, orné de jardins en terrasses (projet reproduit pages 92 et 93.)

      Après les nombreuses inscriptions des années 1937 et 1938, il ne reste plus à la municipalité qu'à travailler en collaboration avec la Commission des Monuments Historiques. Cette communauté de travail n'existera jamais, comme nous le verrons dans la seconde partie (II.B.2), et étant donné que la loi est du côté des Monuments Historiques, Edouard Herriot ne pourra jamais imposer ses vues en ce qui concerne le Vieux Lyon. Ses seules réalisations sont finalement annexes et épisodiques : amélioration des rues Lainerie, des Treize-Cantons et de la place du Change, élargissement des quais Fulchiron et

      

Projet d'aménagement de Giroud, 1932, élévation,

AML 2.S.537

      

Projet d'aménagement de Giroud, 1932, perspective,

AML 2.S.538

      de la Bibliothèque entre le pont du Change et du Palais de Justice. Des logements HBM sont construits, notamment dans les rues des Antonins et Tramassac.


II.B.1.b. Les projets de la SEL.

      La SEL est donc fondée en 1908 par arrêté municipal et autorisée par un arrêté préfectoral en date du 8 avril 1924, sous le régime de la loi du 1er juillet 1901.

      L'article 5 de ses statuts 125  résume ainsi le but de la Société : « Société d'études et d'encouragement pour provoquer et favoriser la prospérité et l'embellissement de la Ville de Lyon et de sa Banlieue ». Edouard Herriot est son Président d'Honneur.

      Son but est d'encourager la création architecturale, entre autres et selon les dires de son créateur, pour pouvoir s'éloigner de l' « idéologie architecturale ». Un article de la Vie Lyonnaise datant de 1939 126  définit la « noble cause de la SEL » comme l' « étude des modifications susceptibles d'être apportées à notre ville pour lui donner d'avantage de beauté » et de « donner aux jeunes architectes la possibilité de montrer leur savoir faire ».

      Pour ce faire, elle organise chaque année depuis 1924 un concours qui porte exclusivement sur l'aménagement de Lyon. Toutefois les projets des lauréats des concours ne sont pas repris par le PEE, et restent cantonnés dans leur fonction de création et d'innovation.

      Les concours qui nous intéressent sont au nombre de trois. Malheureusement, nous n'avons pas réussi à établir avec précision les contenus des projets présentés. En effet, les Archives Municipales de Lyon ne conservent que l'album reproduisant les projets du concours de 1925 127 , où deux dessins seulement se rapportent au Vieux Lyon : c'est le pont imaginé par Massaux et Trévoux, déjà prévu dans le projet de PEE proposé en 1924, et le projet d'Hector Plan (page 96). Nous n'avons pas retrouvé les albums des concours des années 1931, 1939 et 1942, dont les sujets se rapportent directement au problème de l'aménagement du Vieux Lyon. Par contre nous disposons des catalogues des expositions ayant eu lieu en 1939 et 1942 et dont les introductions sont intéressantes.

      

Projet de Massaux et Trévoux, 1925,

AML 700.051

      Le concours sur Saint-Jean est ouvert dès 1937, mais l'exposition relative au concours n'a lieu qu'en 1939. L'intitulé du concours de 1931 est le suivant : « Aménagement de la partie du quartier Saint-Jean détruite par la catastrophe de 1930 et des abords comprenant les

      

Projet d'Hector Plan, 1925,

AML 700.051

      quartiers Saint-Paul, Saint-Jean, Saint-Georges et le coteau de Fourvière ». Nous ne disposons donc malheureusement d'aucuns documents relatifs à ce concours.

      Nous pouvons par contre lire les introductions des catalogues des expositions des années 1939 et 1942. Les concours portent successivement sur les quartiers Saint-Jean et Saint-Georges. Leurs intitulés sont les mêmes. Celui de 1939 est celui-ci : « Adapter aux conditions de la vie moderne le quartier Saint-Jean tout en lui conservant son intérêt archéologique, historique et même touristique ».

      Notons que l'intérêt artistique ou même esthétique n'est pas retenu. L'étude devait atteindre un triple but :

  • permettre une circulation plus facile et plus conformes aux moyens de locomotion actuels, soit en modifiant le trac, de certaines rues existantes, soit en créant de nouvelles voies, places et jardins publics ;
  • mettre en valeur, du point de vue touristique, les immeubles ou quartier, par la création d'espaces plus libres et plus vastes ;
  • améliorer ou transformer les conditions d'habitations de ce monuments présentant un caractère archéologique et historique.

      Ces introductions mettent étonnamment en lumière des divergences notables entre les vues d'Herriot et celles de la Société qu'il a fondé. En témoignent ces extraits tirés des catalogues des expositions. Commençons par celui de 1939 :

C'est à dire que du vieux quartier Saint-Jean, dont les deux remarquables volumes du Pardon de l'abbé Suchet nous ont conté les transformations successives, il ne reste plus que quelques monuments. Malgré leur inégal intérêt, souhaitons que l'on ne touche à aucun d'eux et que leur démolition ne soit pas la rançon des embellissements qu'on nous propose.

      Le fascicule de 1942 est beaucoup plus amer :

Embellir une ville, ce n'est pas nécessairement détruire les monuments de son passé. Et cependant, si nous relisons les quelques notes inscrites en tête du catalogue de la dernière rétrospective de la SEL, il semble que d'avoir signalé les rares maisons des XV°, XVI° et XVII° siècles respectées jusqu'alors, qui rappelaient l'ancien cloître de Saint-Jean, ait incité à les démolir. 1940 a vu disparaître aux numéros 1, 3 et 4 place Saint-Jean la pittoresque chantrerie de 1487 [...]. Il n'y a pas de danger à signaler les monuments du quartier Saint-Georges [le concours de 1942 lui est consacré], car il ne reste là presque plus rien d'intéressant à détruire.

      Ne croyons pas que les architectes de la SEL soient pour autant prêts à restaurer toutes les vieilles maisons. Ainsi, au sujet de celles de Saint-Jean, « plusieurs subsistent, exemples remarquables d'architecture, mais trop souvent aussi de minables taudis ». Et justement, au sujet de ces taudis, à Saint-Georges :

Ancien quartier de pauvres, Saint-Georges ne peut montrer, comme Saint-Jean, des restes, mêmes déchus, de belles demeures. Il s'y trouve encore, par contre, à démolir des taudis, sans excuse. Certains devront faire face à des habitations modernes.

      Mais l'architecture « moderne » est pourtant condamnée sans appel :

Souhaitons que l'on écarte de ces rives, pleines de souvenir, les cubes en ciment international avec lesquels les architectes contemporains sont en train de défigurer le pittoresque de la vieille Europe

      Nous pouvons présumer sans grand risque que celui qui signe 'J.T.' condamne l'architecture de Le Corbusier et de Gropius, entre autres, et plus généralement des C.I.A.M. 128  dont l'un des enjeux est justement d'être internationale. Cette critique semble toutefois étrange quand on voit les quelques projets de la SEL dont nous disposons. Et la perception dont ses projets font l'objet n'est pas non plus enthousiaste.

      Nous pouvons en effet lire la stupéfaction qu'ont pu susciter les projets établis lors du concours de la SEL, et notamment ceux présentés dans l'exposition de 1939, dans cet article de la République Lyonnaise datant de 1939 129  :

La plume nous tombe des mains pour rendre compte des projets présentés par les architectes pour la transformation du quartier. Il faut vraiment l'esclavage soviétique [?], la soumission totale de l'être pour avoir le front de trouver ça beau. Songez que le Progrès lui-même a du émettre de fortes réserves, très justifiées, et remarque que les démolitions en masse prévues dans toutes ces rêveries sont le fait d'architectes en mal de bâtisses[...].
Plaignons plutôt les bâtisseurs de temples anciens, victimes de reconstitutions audacieuses et surtout de 'restaurations' effarantes [...].
La municipalité veut moderniser le quartier Saint-Jean, mais à quelles conditions ? Démolir, démolir, créer des voies large pour les camions : il n'y a rien de tel en effet, pour faire marcher le commerce et arrondir la panse des personnages officiels. Cette transformation, qui ne respecterait que certains édifices dont il serait tout de même indécent de toucher à la beauté, ruinerait complètement l'aspect de ce vieil et charmant quartier[...].
Des ensembles comme ceux de la rue du Boeuf, de la rue des Trois Maries, devraient être à jamais respectés. Mais surtout la place Saint-Jean que l'on veut supprimer...
Cette esplanade Saint-Jean projetée serait un défi à la Vieille Primatiale, dont le cadre inégal et charmant de sa petite place fait ressortir, dans son intimité de jadis, la grandeur et la beauté... L'espace agrandi, tout deviendra froid, uni, sans caractère. Combien j'aime la gracieuse fontaine (moderne) qui orne cette placette. Vous la voyez isolée au pied d'escaliers en ciment armé, dans un désert, devant la grande façade, désormais écrasée ?

      Le projet de la municipalité, le projet Giroud, ne verra donc pas le jour, ni aucun des projets de la SEL. Les projets, mais aussi les objectifs et principes défendus par la mairie, vont être combattus par la Commission nationale des Monuments Historiques et son défenseur local : le préfet Emile Bollaert.


II.B.2. Le projet des Monuments Historiques.

      Nous aborderons dans cette partie la question du tout premier plan d'aménagement du Vieux Lyon conçu dans son ensemble, régi par des principes établis qui organisent la remise en valeur. Ce projet n'a cependant pas été réalisé, face à la divergence de vue entre l'administration nationale et les élus locaux 130 .

      Nous verrons ensuite quels sont les principes et les prévisions du projet élaboré par Paul Gélis, et en quoi il diffère des projets de la ville de Lyon, étudiés plus haut.


II.B.2.a. L'affrontement entre la Commission des Monuments Historiques et la municipalité lyonnaise.

      Se met en place un débat révélateur des débuts de la puissance du patrimoine, à travers les affrontements auxquels vont donner lieu l'aménagement du Vieux Lyon, entre l'administration nationale des Monuments Historiques et les élus locaux. En effet, Paul Gélis, reçoit outre celui du préfet Bollaert, le soutien de la Commission des Monuments Historiques à laquelle il appartient.

      L'affrontement a d'abord lieu au sujet des classements. Cette dernière dispose désormais d'une arme législative efficace : la récente loi sur les Monuments Historiques, qui date de 1913 (encore appliquée aujourd'hui). Cette loi, votée le 31 décembre, modifie radicalement les dispositions réglementaires en vigueur puisqu'elle porte atteinte au sacro-saint droit de la propriété, au nom de l'intérêt public. Elle permet en effet l'extension du classement au secteur privé, avec ou sans le consentement du propriétaire. En contrepartie, l'Etat s'engage à subventionner les restaurations sur les monuments classés, dont il se donne les moyens d'assurer la maîtrise d'oeuvre, confiée aux Architectes en chef des Monuments Historiques (enfin dotés de réels pouvoirs d'intervention et de contrôle... il n'est plus cette vox clamans in deserto, comme se lamentait Prosper Mérimée). D'autre part, cette loi prévoit aussi une nouvelle mesure de protection, moins lourde et moins onéreuse que le classement : l'inscription à l'Inventaire Supplémentaire. Elle n'implique pas de subventions de l'Etat ni de contraintes imposées au propriétaire, mais toute modification, destruction, déplacement d'un monument, d'un objet ou élément de décor doit être signalé aux autorités qui peuvent alors ouvrir un dossier de classement ; elle dispose de douze mois pour décider du classement éventuel, pendant lesquels le propriétaire ne peut procéder à aucuns travaux.

      La Commission des Monuments Historiques commence donc à utiliser le classement pour protéger les vieilles maisons. Rappelons que l'inventaire de Jamot est disponible depuis 1903. Le premier classement a lieu dès 1913 : c'est la façade du temple protestant, ancienne loge du Change. Celui de deux éléments phares du Vieux Lyon date de 1920 : la Galerie Philibert de l'Orme et l'Hôtel de Gadagne sont classés, ainsi que le dôme central de l'église Saint-Paul. Au sujet du classement de l'Hôtel de Gadagne, un courrier de la ville, signé par l'ingénieur en chef de la ville, et datée du 3 mai 1921, est édifiant quant à la bonne volonté de la municipalité. Dans son post scriptum, on lit :

« P.S. Il serait peut être prudent, pour la ville, de ne pas poursuivre le classement comme monument historique de l'immeuble, rue de Gadagne, n°14, afin de pouvoir plus tard le cas échéant, démolir la maison en façade, en vue de l'élargissement de cette rue, sans se heurter à un refus du ministère ayant les monuments historiques dans ses attributions 131 . »

      En 1926 et 1927, on procède à l'inscription à l'Inventaire Supplémentaire de cinq constructions civiles, montée Saint-Barthélémy et rue Saint-Jean 132 . Puis de très nombreuses maisons sont inscrites à l'Inventaire tout au long de l'année 1937. Edouard Herriot ne cache pas sa colère face à ce qu'il ressent comme une manoeuvre politique, paradoxale, imprévue et n'ayant dans le fond aucune préoccupation artistique. C'est à cette occasion que le maire déclare devant le Conseil Municipal que « le Vieux Lyon n'est qu'un ramassis de taudis tout juste digne de l'équarrisseur » 133 . Le Progrès s'insurge quant à lui contre « l'embargo des Monuments Historiques » sur le quartier Saint-Jean, dans son numéro daté du 17 août 1938. En voici de larges extraits pour donner le ton de l'état d'esprit d'une partie des Lyonnais face à cette initiative nationale :

Au conseil municipal, le 7 mars 1838, M. Grassely (conseiller du V° arrondissement) avait fermement protesté contre la désinvolture avec laquelle la Commission des Monuments Historiques venait d'inscrire à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques la plupart des maisons du quartier Saint-Jean, et, principalement, celles dont le plan municipal de dégagement et d'assainissement exige la disparition.
Cette « inscription » comporte pour les propriétaires comme pour la ville l'obligation d'obtenir l'autorisation pour modifier quoi que ce soit en ces immeubles sacrés et provisoirement éternels.
La Commission des M.H. a placé la municipalité devant le fait accompli. Sans la moindre déférence ni pour l'assemblée ni pour l'homme d'Etat, artiste, qui la préside, elle a jeté son embargo sur la plupart des immeubles de Saint-Jean.

      Edouard Herriot est en colère :

Tous ces immeubles n'ont à ma connaissance, aucune valeur soit historique, soit artistique. Autant je comprend que l'on fasse un effort pour conserver la manécanterie et la restaurer dans son état primitif, autant je ne comprend pas que l'on veuille conserver des immeubles comme ceux-là.

      Emile Bollaert et Paul Gélis défendent le patrimoine urbain et architectural ; le maire de Lyon et Chalumeau luttent pour l'installation de la modernité dans ce quartier finalement assez revêche. S'il est passé relativement inaperçu jusqu'à cette époque, finit par passer pour un anachronisme dans une ville moderne. L'article précédemment cité illustre cette divergence

En principe, M. Gélis, architecte en chef des M.H. semble tout à fait d'accord avec la municipalité ; conserver dans le quartier Saint-Jean ce qui intéresse l'art et l'histoire de Lyon et, en même temps assurer son dégagement, son assainissement.
En pratique, il en va tout autrement. Alors que M. Gélis donne le pas à la conservation, sinon à la restitution du vieux quartier en son aspect de jadis et touche, le moins possible, à l'alignement des rues, la ville, au contraire entend tailler délibérément dans cet entassement de maisons à taudis pour élargir les rues, faciliter l'aération, la circulation, construire des maisons habitables, conservant seulement les pièces caractéristiques des architectures anciennes.

      Cet homme, Emile Bollaert, à l'origine du « projet Bollaert », fut préfet du Rhône jusqu'en 1941, et sensibilisé aux problèmes de l'architecture car directeur général des beaux-arts entre 1932 et 1934. Il tente d'éloigner les démolitions lors d'interventions multiples. Il défend la réutilisation des monuments anciens plutôt que la construction de nouveaux. Il lutte pour la préservation de l'homogénéité des ensembles anciens, dénaturés par l'intrusion d'architectures trop modernes, qui abîment la trame urbaine sans en créer de nouvelle.


II.B.2.b. Le « projet Bollaert ».

      Paul Gélis travaille dans ce sens. Il est chargé de prévoir simultanément l'aménagement des théâtres antiques, de la place et du quartier Saint-Jean, de la restauration de la Cathédrale ainsi que la Manécanterie et du musée Gadagne. La tâche paraît énorme, mais c'est parce que le quartier est considéré pour la première fois comme un ensemble indivisible. Cette prise en compte de l'ensemble est la première grande avancée - à notre sens, rappelons le, la conservation actuelle étant considérée comme un aboutissement final et approchant de l'idéal -. La deuxième est l'abandon de la restauration non pas comme entretien ou réparation, mais le rétablissement dans un « état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné » selon la doctrine de Viollet-le-Duc.

      Ainsi un des gros travaux de cette restauration est la remise en état de la Cathédrale. Premièrement l'épuration de son intérieur, encombré de mobilier néogothique. Deuxièmement la restitution de sa toiture originale, c'est en dire en pente douce et couverte de tuiles aux teintes douces et ocres. Il s'agit de la rendre à l'harmonie de l'ensemble au sein duquel elle avait été construite, après l'intervention spectaculaire de Desjardins, qui lors de la restauration qu'il mène entre 1861 et 1864, la couvre d'une immense et uniforme toiture d'ardoise qui suit la pente raide de son fronton, et qui correspond mieux aux critères de construction du style gothique. Rappelons que devait y être adjointes deux hautes tours, éléments manquants à Saint-Jean par rapport aux cathédrales-modèles du Nord de la France. Dans le même esprit, la Manécanterie est dépouillée des adjonctions dont elle a fait l'objet lors de la restauration de 1876. Ces restaurations ne posent pas de problèmes car elles restent d'ordre purement architectural et ne font appel qu'à des considérations artistiques. Toutefois, l'architecte des Monuments Historiques se heurte aux projets municipaux, lorsqu'il décide de renoncer au large dégagement prévu par le P.E.E., qui détruisait tous les immeubles faisant face à la cathédrale pour ouvrir la perspective sur l'ensemble de la colline. L'article du Progrès est à ce sujet très vindicatif :

Il paraît que ces esthètes raffinés ne sauraient souffrir la large perspective de jardins montants prévue au plan municipal de consolidation et d'aménagement de la colline au lieu de la catastrophe.
Cet ample dégagement léserait selon eux la majesté de la vieille église qui ne peut apparaître vraiment grande qu'en se détachant sur de menues maisons basses.
Comme si une réalisation d'urbanisme pouvait s'arrêter à ces considérations, d'ailleurs fort contestables .

      Les travaux sont alors d'importantes opérations d'urbanisme, qui transforment une partie de la ville et deviennent ainsi une question d'ordre politique. Paul Gélis souhaite par exemple que l'étude des quartiers anciens soit réservée aux Architectes en chef des Monuments Historiques car l'étude des quartiers anciens demande une maîtrise architecturale dont ne dispose pas les architectes urbanistes de la ville, et met en place la nature des études préalables dont doivent faire l'objet les édifices soumis à travaux, incluant résumés historiques et relevés précis, qui seulement, permettront une sélection rationnelle et fondée des éléments à conserver.

      Si Gélis est un des premiers architectes officiels décidés à lutter pour conserver l'ensemble du quartier, il ne faut pas croire pour autant que ses projets répondent aux critères actuels de restauration : il décide de vider le coeur des îlots en supprimant leur trame, leur structure et leur parcellaire. Le projet prévoyait avant tout l'assainissement du quartier. Dans l'îlot compris entre les rues de la Bombarde, Saint-Jean, des Antonins et du Boeuf par exemple, les démolisseurs devaient pratiquer une large brèche pour faire entrer l'air et aussi les promeneurs, puisqu'un vaste espace central était dégagé l'intérieur, agrémenté d'une fontaine et d'arbres. Cette promenade devait faciliter l'accès à des boutiques installées en rez-de-chaussée.

      Il s'agissait de coupes sombres, et d'aménagement d'habitations destinées à regrouper certains types de la population, peut-être conformément à l'esprit de la Chartes d'Athènes (1933) qui conçoit la « ville fonctionnelle », comme un modèle universel organisant quatre grandes fonctions : l'habitation, le travail, la circulation et le délassement. Gélis conçoit par exemple un îlot d'habitations destiné aux artisans.

      

Le projet Bollaert,

Tiré du Tout Lyon, supplément au n° 501, 19/01/1961. AML 700.147.

      L'architecte H. Mathé décrit précisément cet îlot :

Les immeubles présentant un caractère artistique sont conservés pour la plupart et l'alignement des rues n'est pas modifié ; quelques élargissements sont prévus, cependant, en vue d'une meilleure aération. A l'intérieur de l'îlot de grands espaces libres peuvent être créés et bordés d'immeubles neufs, et une large voie permettrait de dégager la circulation de la rue Saint Jean.
Afin de conserver le caractère de l'îlot, les accès de cette voie sont prévus par des passages s'effectuant sous des immeubles permettant ainsi la création de cours successives, d'un aspect plus intime, en rapport avec le caractère du quartier. Cette solution permettrait également d'augmenter considérablement la surface utilisable pour de nouvelles constructions. Si toutefois il était reconnu indispensable de supprimer ces guichets, des rues à ciel ouvert pourraient être envisagées ; cette opération semble pouvoir répondre aussi bien aux intérêts particuliers qu'aux intérêts publics.
L'îlot tel qu'il est peut-être un foyer de contamination important, et il ne fait pas de doute que les immeubles dépourvus de tout confort devraient être démolis comme logements insalubres. Leur valeur actuelle ne doit d'ailleurs pas être très importante. Les parties de rues existantes ne pourraient prendre qu'une plus-value certaine, aussi bien du point de vue commercial qu'au point de vue des logements [...].
Au point de vue archéologique, le projet prévoit la création de vues sur les cours intérieures qui sont actuellement complètement cachées, ainsi que le remploi de certaines parties intéressantes d'immeubles dont la démolition paraît être nécessaire. Cette remarquable étude ne porte que sur un des îlots le plus important du quartier Saint-Jean, mais il serait du plus haut intérêt de l'étendre à l'ensemble du quartier 134 .

      Ce projet était perçu à l'époque par des défenseurs comme presque révolutionnaire, car elle modernisait avec respect, comme c'est le cas dans un article de la République Lyonnaise 135  :

Entre les projets de la Commission des Monuments Historiques et ceux que nous avons contemplés dans les salons de l'Hôtel de Ville, il y a toute cette confusion. Et Dieu sait que nous sommes loin d'admirer tout ce qui se cache sous l'auguste manteau qui couvre Messieurs ses Membres. [...] Les Monuments Historiques préfèrent sagement un maintien qui tienne compte et des temps passés et des conditions modernes de la vie.
Sans doute, il est des cours malodorantes. Que fait le Bureau d'Hygiène ? Sans doute les constructions sans intérêt rétrécissent ces cours, déforment l'aspect de l'immeuble, empêchent le visiteur d'admirer celui-ci, surtout enlèvent l'air aux étages inférieurs. Le classement de ces belles maisons ne permute-t-il pas les modifications nécessaires ? [...] Pourquoi ces égouts à l'air libre et ces encombrements ? Ne serait-il pas possible d'envisager une réfection complète de nos vieilles constructions, au lieu de les supprimer ?

      Par contre, pour ses détracteurs, elle n'est que tatillonne, en voulant conserver « minutieusement le moindre meneau, la moindre voûte, le moindre escalier en tire-bouchon » et de plus, tout à fait irréaliste car le « vieux neuf n'est-il pas toujours plus cher que le neuf ? ». L'auteur de l'article du Progrès précité démontre l'infaisable de la chose :

Il suffit de parcourir, comme nous l'avons fait, ces allées obscures, ces cours sordides, malpropres, pour se rendre compte de la difficulté, extrême que les reconstructions proposées par les M.H. rencontreraient.
Un exemple entre cent : la maison n° 33, longtemps connue sous le nom des 'Deux Bossus', appelée maintenant depuis la catastrophe de Fourvière, maison des 'Cinq Témoins'. En décrochement sur la rue Saint Jean, déjà si exiguë, elle gêne la circulation des voitures au point d'amener nombre d'accident. La courette mesure cinq à six mètres carrés. Sa voûte d'allée de deux mètres, ses deux fenêtres à meneaux usés, son méchant escalier à vif sont sans le moindre intérêt artistique. Par contre le soleil ne touche que les étages supérieurs, les cabinets sur l'escalier et sur la cour empestent. Que voilà un bel enrichissement pour les monuments historiques ? [...]
Il s'agit au fond de savoir si, avec les Monuments Historiques, l'on entend faire de Saint Jean un quartier de curiosité propre à attirer quelque amateur de vieilleries ou, si avec la municipalité, l'on veut faire oeuvre d'urbanisme, d'hygiène, de propreté élémentaire.

      Le problème devient crucial lorsque devant ce qui est considéré comme la « mise sous séquestre » des Monuments Historiques, le maire de Lyon adresse au ministre de l'Education nationale et des Beaux-arts une lettre protestant contre le « dilettantisme de la protection des monuments », dressé contre les travaux indispensables d'assainissement, d'aménagement, d'embellissement d'une grande ville.

      Le ministre répond par la formation d'une commission, au sein de laquelle les représentants des administrations intéressées doivent reconsidérer l'ensemble de la question avec la Commission des Monuments Historiques. En font partie, sous la présidence du préfet Bollaert : M. Chabaud, inspecteur général , M. Gélis, M. Mortamet, architecte délégué de la Commission des Monuments Historiques pour le Rhône, M. l'adjoint Ferré, M. l'ingénieur principal Lapeyre, M. Giroud, architecte représentant la ville de Lyon. Cette commission n'aura pas de grande influence sur le projet de Gélis.

      Il est presqu'heureux que la guerre soit finalement venue interrompre le projet Bollaert, d'une part parce que les curetages prévus étaient selon le mot de Nathalie Mathian « implacables », d'autre part parce que Gélis se serait lancé dans une opération de muséification du quartier, comme il l'a fait dans une première tentative (dont il est chargé en 1931) à Pérouges.

      Si l'attention s'est avec lui et son projet délibérément et définitivement porté sur la notion d'ensemble, le patrimoine, par contre est toujours conçu comme une exception dans la ville, un trésor à mettre en valeur, mais où la protection signifie isolement et mort sociale dans le sens où le vieux quartier devient un musée en plein air, artificiellement pittoresque et moyenâgeux. Les conceptions de Viollet-le-Duc quant à la fonction de la restauration ne sont pas si éloignées.

      Les Plans de Sauvegarde : mise en place des éléments pour la sauvegarde et la mise en valeur des ensembles anciens : 1945-1997.

      Nous avons vu qu'en 1945, si la notion d'ensemble urbain de valeur, est apparue, elle n'est pas pour autant acquise. En fait, deux conceptions s'opposent assez violemment à travers les différents projets. Il s'agit d'une nouvelle alternative : celle qui dominait au XIX° siècle opposait la conservation à la disparition ; maintenant il s'agit de savoir s'il faut intégrer l'ensemble en le transformant, ou au contraire en le respectant au maximum.

      Mais, jusqu'à maintenant, tous les projets de mise en valeur n'ont finalement abouti à rien, ou plutôt à aucune remise en valeur générale, prenant en compte la totalité des constructions. Personne n'a encore trouvé de solution qui soit applicable, c'est à dire qui corresponde aux différents enjeux, et surtout qui n'engage pas la municipalité dans des travaux immenses et insoutenables au plan financier.

      C'est à cause de ce vide pratique que le Vieux Lyon est finalement en 1945 pratiquement semblable à celui du XIX° siècle, tout au moins dans ce qu'on devait y voir lorsque l'on s'y promenait. Il est toujours sale, délabré et relativement pauvre. Il est par contre plus connu des Lyonnais, puisque sa valeur architecturale est connue et reconnue. Mais dans le fond, rien n'a vraiment changé. Et c'est d'ailleurs la grande chance de ce quartier: n'avoir finalement pas assez intéressé pour rester à peu près intact. En effet, si le XIX° l'a transformé, il n'a pas touché à la grosse majorité des immeubles. De plus la structure de sa population est restée sensiblement la même.

      Pourtant l'après-guerre est le point de départ d'un mouvement qui consacre une nouvelle manière de considérer le Vieux Lyon. Plus uniquement l'objet d'admirations et d'études de la part d'érudits et de scientifiques archéologues, architectes ou historiens de l'art, il sera désormais défendu par les gens qui l'habitent. Ce tournant est fondamental, puisque l'enjeux de la sauvegarde du Vieux Lyon est désormais un enjeux quotidien, populaire et réel.

      En outre, les reconstructions nécessitées par la guerre occasionnent un débat sur la manière dont il faut reconstruire les villes, et ce débat inclut les vieux quartiers. Les articles publiés par André Chastel dès 1945 sont significatifs. Le « tournant des années 60 » 136  est en fait amorcé très tôt, puisque pour la première fois se constituent spontanément des collectifs de défense composés d'habitants du Vieux Lyon. Il existe donc un décalage entre l'émulation de la population et les avancées juridiques opérées sous le ministère Malraux, qui institutionnalisent un mouvement de fond amorcé dès la fin de la guerre. Il s'explique aisément par les priorités de reconstruction auxquelles est confronté l'Etat : reloger les populations, relancer l'activité économique française. Une fois ces impératifs dépassés, les Trente Glorieuses permettent d'aborder des sujets moins vitaux

      Notre approche ne sera pas chronologique mais distinguera plutôt le plan général (théorique et institutionnel) et les développements et applications pratiques dans le Vieux Lyon.

      Il peut paraître artificiel de consacrer une seule partie à cette époque, à ces cinquante ans primordiaux dans l'histoire de la réhabilitation du Vieux Lyon. Toutefois, plusieurs raisons motivent ce choix.

      Premièrement, sur le plan historique, en prenant du recul, on peut simplement dire que si aujourd'hui, nous considérons l'état du Vieux Lyon comme l'idéal - ou approchant l'idéal, tout au moins en ce qui concerne les principes de fond -, nous sommes tout de même pris dans notre époque, comme l'étaient ceux qui voulaient mettre en valeur la cathédrale en détruisant tout alentour. Pour eux, le bien était là, et qui sait si ce que nous percevons aujourd'hui comme un aboutissement ne sera pas dans des années ou des décennies considéré comme une simple étape vers un autre mieux. Dans ce cas la restauration au titre des Secteurs Sauvegardés ne serait qu'un mode de sauvegarde, né d'un mode particulier de perception du patrimoine.

      Deuxièmement, la perception du patrimoine qui prévaut aujourd'hui est l'héritière des perceptions du XIX° siècle et du de la première moitié du XX°, et se construit d'ailleurs en grande partie en réaction à celles-ci. D'où l'intérêt de séparer ces trois périodes et ces différentes perception du patrimoine.

      Enfin, pourquoi la juxtaposer aux deux premières parties ? Pour montrer quel est le processus de production d'un patrimoine urbain, et comment parti de rien, le Vieux Lyon constitue aujourd'hui un des gros atouts culturels et touristiques lyonnais. Il peut être aujourd'hui considéré comme une partie intégrante de l'identité lyonnaise - si elle existe -, et fait l'objet de politiques publiques appropriées, complexes et suivies.


III.A. La mise en place des termes d'un nouveau débat de fond sur les quartiers anciens.


III.A.1. l'évolution genérale de l'intérêt pour le patrimoine depuis 1945 : découvertes et revendications, notion d'ensemble et protections législatives.

      Nous utiliserons entre autre dans cette partie les chroniques d'André Chastel parues dans le monde entre 1945 et 1987. Elles nous seront utiles dans le sens où elles sont contemporaines d'événements importants pour le pays. Elles reflètent bien la place grandissante du patrimoine en France, qui en sortant de la guerre, n'est pas une préoccupation de tous les instants.


III.A.1.a. Les dangers de la reconstruction : prise de conscience et défense des ensembles anciens.

      Comme pour la totalité de l'organisation spatiale, sociale, rurale, industrielle, économique, démographique, culturelle, l'après-guerre sonne le glas de traditions séculaires, et amorce un bouleversement général, celui des Trente Glorieuses.

Les ruines de la guerre [...] donnent un caractère d'urgence et de nécessité parfois tragique à une tâche plus générale, l'organisation méthodique des cadres de la vie française, dont la reconstruction n'est que le premier temps 137 .
Peut-être trouvera-t-on dérisoire de formuler des vues ambitieuses quand l'urgence matérielle est si pressante. Mais il ne faut pas que le drame de ce second hiver inconfortable [l'article date du 18 décembre 1945] fasse perdre de vue l'horizon. Car, si on le prend dans toute son ampleur, le problème se confond avec la conscience même des Français. Il n'est plus l'affaire des techniciens : il doit être assumé par la nation même, c'est à dire par chacun de nous dans son domaine public ou privé. C'est la masse française, de l'instituteur au journaliste, de l'industriel au paysan, qui, en renouvelant presqu'insensiblement sa manière de voir, pourrait devenir l'agent naturel et multiple de la reconstruction, de la préservation, de la restauration des villes françaises 138 .

      Les idées urbanistiques sont dominées par celles des modernistes, professées par les membres français du CIAM 139 , les partisans de la Charte d'Athènes (1933), qui «prônaient une architecture en totale rupture avec les traditions : des villes sans rues, des maisons sans rez-de-chaussée, et sans toit» 140  et la planification, le zonage. La reconstruction est donc dominée par le « différend modernité-tradition », illustré notamment par des reconstructions de ville aussi différentes que celles du Havre par Perret 141  et de Saint-Malo, ou, au plan international, par celle de Varsovie, « ville ancienne ... l'identique ».

      Chastel est un des premiers pourfendeurs des démolitions des centres historiques, et précurseur de la logique qui présidera à la sauvegarde du Vieux Lyon :

On voit si un urbaniste a compris une ville à la manière dont il utilise ses souvenirs. Rien d'authentique ne saurait être fait sans une certaine sensibilité aux forces lentes et obscures qui d'un humble chemin, ont fait une rue 142 .

      Comme l'exprime Jean-Marie Pérouse de Montclos :

Chastel s'adressait en effet à une génération qui ne s'intéressait pas aux problèmes de l'urbanisme et de l'architecture. Pas plus d'ailleurs qu'au patrimoine. On sait ce qu'il en est aujourd'hui. Le chroniqueur du Monde a été le principal auteur d'un étonnant retournement d'opinion sur tous ces sujets 143 .

      En effet, le « chroniqueur » y va de bon coeur contre cette reconstruction parfois destructrice :

Les plans des urbanistes et les maquettes des entrepreneurs, les photographies des archéologues et la curiosité des touristes appartiendront à deux mondes séparés tant que le goût de la modernité sera allié à la négligence du milieu  144 .

      Il apparaît donc que la reconstruction était dangereuse pour les quartiers anciens, dans tout le territoire. Toutefois la situation lyonnaise n'est pas celle des villes bombardées du nord de la France, même si la guerre y a aussi laissé des traces.

      A Lyon, tous les ponts de la ville (à part le pont de l'Homme de la Roche et la passerelle Saint-Vincent) ont été détruits par les Allemands le 1er septembre 1944 pour empêcher l'avancée des alliés. La passerelle Saint-Georges est à nouveau ouverte le 1er novembre 1944, le Pont du Change le 3 décembre, le pont du Palais de Justice le 31 janvier 1945. Quant aux impératifs de reconstruction, ils sont quasi inexistants sur la rive droite de la Saône. Les seuls projets notables avant le début des années soixante est la destruction d'une série d'immeubles « menaçant la sécurité publique » rue Saint-Georges (n° 26 à 42) et l'aménagement de l'avenue Adolphe Max.

      C'est donc parce que la guerre a épargné Lyon en général et le Vieux Lyon en particulier que la reconstruction ne pose pas de problèmes et surtout n'appelle pas de projets portant atteintes aux vieilles rues.

      Pourtant cette époque est importante, pour le Vieux Lyon aussi, car elle provoque un débat critique sur ce que doit être la reconstruction, sur la question de savoir comment les vieux quartiers doivent être intégrés à la ville nouvelle. Cette question est d'autant plus cruciale qu'ils sont souvent fort abîmés. Mais l'urgence peut les faire passer au second plan, et leur sauvegarde n'est souvent plus à l'ordre du jour, d'autant plus qu'elle demande réflexion et investissement.

      Cette période bouleversée et donc souvent considérée comme une sorte de déclenchement de la conscience patrimoniale, à la fois à cause des destructions de la guerre, mais aussi à cause de celles orchestrées par la reconstruction :

On dit souvent que ce sont les destructions énormes de la dernière guerre mondiale qui ont alerté les peuples européens sur la valeur de leurs villes historiques [...]. Ce n'est pas tout à fait vrai. Il y eut énormément de destructions après la guerre qui furent le fait des urbanistes, et si nous avons reconstruit St-Malo [...], les cas où les bulldozers parachevèrent l'oeuvre des bombes furent nombreux. Il fut souvent jugé plus simple de rénover des quartiers vétustes, c'est à dire de tout démolir et de faire autre chose, que de les réhabiliter. C'est même la multiplication de ces destructions pacifiques qui fut le détonateur de nos angoisses. 145 

      L'après-guerre provoque donc, dans le climat lourd des destructions ambiantes, une émulation nouvelle, jusque là inconnue, qui propage l'idée fondatrice de la valeur de la ville historique. Les Trente Glorieuses en verront logiquement les importantes traductions au plan législatif.


III.A.1.b. Avancées institutionnelles jusqu'en 1964.

      La protection des ensembles est concrétisée dans des réalités institutionnelles tant au plan national que local. Cependant nous verrons qu'au niveau du patrimoine urbain de Lyon, elles sont plus tardives et plus rares.

      La période des Trente Glorieuses est donc riche d'initiatives qui vont dans le sens de la prise en compte, de la connaissance, de la protection et de la mise en valeur des Monuments Historiques français. Cette évolution est très importante car elle se caractérise par deux traits particuliers. L'intervention publique prend une place croissante, tant dans la définition des opérations de protection que dans leurs modalités d'application. Le patrimoine va devenir progressivement une préoccupation nationale importante, servie par des dispositifs de plus en plus adaptés et performants. D'autre part, la notion de patrimoine s'élargit constamment, et, en ce qui concerne le bâti, la reconnaissance officielle de la notion d'ensemble s'impose, primordiale pour le problème qui nous concerne.

      C'est la politique des abords des monuments historiques. Elle s'inspire d'une nouvelle conception de l'urbanisme : on passe en effet de la notion d'édifice ponctuel à celle d'ambiance urbaine. L'environnement immédiat du monument devient partie intégrante d'un tissu, lui-même pris en considération à part entière. Ce concept de protection des ensembles urbains eut pour conséquence l'atténuation du caractère exclusif qu'abrite le monument dit exceptionnel. La loi du 31 décembre 1913 s'enrichit donc, dès 1943, de plusieurs articles protégeant les abords des monuments historiques. Il s'agit de périmètres de protection créés dans un rayon de 500 mètres 146 .

      Comme nous l'avons vu, la question des rapports entre logement et patrimoine ne se pose pas au sortir de la guerre, si ce n'est pour en stigmatiser l'insalubrité et la vétusté. L'attitude générale des pouvoirs publics à l'égard des quartiers anciens ne change qu'à la fin des années cinquante. Avec les ordonnances de décembre 1958 se met en place pour la première fois une politique d'urbanisme globale et formulée.

      La première procédure est celle de la rénovation urbaine, opération de réaménagement d'îlots ou de quartiers anciens comportant l'acquisition et la démolition de tout ou partie des immeubles existants, l'élaboration d'un plan d'ensemble, la réalisation d'un programme de logements et d'équipements collectifs 147 . En 1962, une loi renforce le droit de préemption au profit de la collectivité publique, apportant ainsi le premier élément d'un contrôle public du marché foncier. L'idée qu'il faut éviter de démolir les édifices (à des fins rénovatrices) caractérisés par leur valeur artistiques et les souvenirs qui s'y attachent, qu'il faut les maintenir dans le patrimoine immobilier national est déjà dans l'Instruction générale de 1959, qui distingue les opérations de rénovation des îlots insalubres et celles des îlots dont l'intérêt historique et esthétique est une richesse à conserver.

      Une deuxième procédure d'intervention sur les quartiers anciens est constituée par la restauration immobilière : elle se distingue à la fois de la rénovation, et de la réhabilitation de logements anciens, souvent réduite à la mise aux normes d'habitabilité. Elle apparaît avec la loi Malraux sur les Secteurs Sauvegardés.

      Quoi qu'il en soit, la principale mesure de protection qui peut donc être utilisée pour protéger les ensembles historiques reste la protection au titre des Monuments Historiques : le classement est relativement rare, mais l'inscription à l'Inventaire Supplémentaire est fréquemment utilisée. Le classement comme Secteur Sauvegardé peut même paraître paradoxal lorsqu'on constate qu'une partie importante des immeubles du Vieux Lyon étaient inscrits. Toutefois, on le comprend aisément dès lors que l'on songe aux termes du débat précédemment explicités. La logique du classement est différente, le sens et les objectifs aussi. Alors que l'inscription est une mesure d'urgence, de protection, en général contre une démolition pressentie ou même prévue, solution épisodique et particulière, le classement Secteur Sauvegardé s'inscrit dans la durée et dans l'espace. C'est ce que nous verrons dans la seconde partie.

      Il reste enfin un autre moyen de protéger de l'extension de la ville les ensembles anciens : la loi sur les sites du 2 mai 1930, mais si elle permettait des mesures urgentes de sauvegarde du décor urbain, ne pouvait organiser de restauration satisfaisante.

      En 1960, le Vieux Lyon, dont les immeubles sont partiellement et localement protégés, fait l'objet d'une initiative locale destinée à le protéger.

      La première étape passe par la recomposition de la Commission du Vieux Lyon 148 , par arrêté municipal : elle se réunit le 5 janvier 1960, sous la présidence de Louis Pradel. Lors de cette réunion, André Donzet, Architecte en chef des Monuments Historiques, réclame un arrêté pour protéger le Vieux Lyon « en lui donnant un rôle dans la vie moderne, une place dans la cité » 149 . Louis Pradel, séduit par l'idée de transformer le quartier en pôle touristique lui répond dans ces termes : « Si l'on m'en donne le temps, je suis disposé à prendre dès demain l'arrêté de préservation ».

      Le rapport de la séance 150  met en place un projet d'intervention cohérente : constitution d'une association à même d'entreprendre la rénovation du quartier (la RVL « pourrait être à la base ») ; établissement d'un plan d'ensemble : prévision des relogements ; allocation de 50.000 N.F. ; enfin, demande de l'arrêté conservatoire, « réglementation qui ne devra pas être trop lourde » mais qui devra plutôt « guider ceux qui devront entreprendre des travaux de rénovation ».

      Un arrêté municipal en date du 24 juin impose des mesures conservatoires dans un périmètre délimité par le nord du quartier, la Saône, l'église St-Georges et les pentes de Fourvière. Tous les travaux de construction, démolition, transformation, réparation et entretien des immeubles ainsi que les travaux susceptibles d'affecter l'aspect des façades sur rue ou sur cour, furent réglementées, selon le cas, au permis de construire ou à autorisation spéciale. Furent interdites toutes constructions tendant à augmenter l'occupation des sols ou à surélever les bâtiments existants, ainsi que les créations de garages, remises, établissements dangereux, incommodes ou insalubres (les rez-de-chaussée étaient souvent à l'époque occupés par des entrepôts commerciaux). Il réglemente aussi de façon très précise l'usage des enseignes extérieures et impose, pour la restauration des magasins, des façades à arcades en pierre.

      Même si cet arrêté de conservation est important, il est nécessaire d'aborder le texte législatif, qui, en étant l'aboutissement d'une large réflexion, a consacré la notion d'ensemble historique, au plan national et général, en choisissant de favoriser la restauration immobilière.


III.A.2. La loi sur les Secteurs Sauvegardes

      Comme nous l'avons souligné, il nous semble intéressant de mettre en lumière toute l'importance du débat et des avancées théoriques qui ont permis l'adoption d'une telle loi. Certes, ces idées se développent en France depuis deux siècles. Mais elles ont pris une acuité toute particulière, et ce dès le début de notre siècle, c'est ce que nous allons voir.


III.A.2.a. Esprit de la loi et espoirs de son initiateur.

      L'administration des Monuments Historiques, placée sous la tutelle du ministère de l'Education Nationale depuis 1945, est passée en 1959 à la Direction Générale de l'Architecture, au sein du nouveau ministère des Affaires Culturelles créé par André Malraux. Le ministre fait du patrimoine une priorité : il relance une entreprise abandonnée au XIX° siècle, celle de l'Inventaire Général des Richesses Artistiques de la France. Le principe de l'Inventaire est posé lors de l'élaboration du IV° Plan de Développement économique et social, qui souligne la nécessité de l' « intégration du patrimoine dans la vie nationale ».

      La loi Malraux, autre innovation et réussite d'André Malraux, est une grande avancée législative et le mérite de son initiateur n'est pas à remettre en cause. Mais il convient aussi de replacer cette loi dans son époque, pour voir que le ministre a institutionnalisé une tendance lourde qui se dessine depuis la fin de la guerre et s'affirme au cours des années cinquante, avec, entre autre, la parution de l'ouvrage de Bruno Zevi, qui consacre une évolution majeure de la pensée architecturale et crée un nouveau lien - le respect de l'ensemble - entre architecture et urbanisme.

      La Charte de Venise de 1964 est aussi un témoin important. Le monument est conçu comme « toute création architecturale, isolée ou groupée, qui porte témoignage d'une civilisation particulière, d'une évolution significative, ou d'un événement historique ». L'expression « toute création architecturale » inclut aussi bien « les grandes oeuvres' que « les oeuvres modestes ». L'évolution la plus remarquable présentée par la Charte se trouve dans l'article 6 : « la conservation d'un monument implique celle d'un cadre à son échelle ». Il forme un tout avec son environnement non seulement pour des critères esthétiques mais aussi pour ceux qui lui confèrent toute sa signification culturelle ou fonctionnelle. La charte de Venise contribue justement à construire un argumentaire destiné à justifier la préservation des ensembles urbains, même s'ils ne sont pas l'enveloppe d'un monument-phare. Elle définit l'ensemble historique comme « tout groupement de constructions constituant une agglomération, qui par son homogénéité comme par son unité architecturale et esthétique, présente par elle-même un intérêt historique, archéologique ou artistique ».

      Les critères a retenir pour accorder de la valeur patrimoniale ont donc évolué, premièrement parce que n'est plus pris en compte un seul édifice, même s'il était considéré dans son cadre, deuxièmement parce que les valeurs artistiques et historiques ne sont plus seules en cause. En effet, l'idée fondamentale est celle de groupement, qui peut tout aussi bien être celui d'un village que celui d'un centre ville ; le 'tout' est maintenant considéré, la globalité existe et est à préserver. Un élément peut avoir une valeur en soi, mais ce qui lui confère sa signification la plus large et la plus dense, c'est son appartenance à cet ensemble. L'évolution continue jusqu'à aujourd'hui où la cathédrale tire une partie de son intérêt de ce qu'elle appartient aussi à l'ensemble urbain. L'homogénéité est non moins importante. C'est elle justement qui fait la valeur de l'ensemble. Elle peut naître soit de la cohérence des styles, soit aussi de la cohérence des volumes, les proportions, les matériaux, qui font que la juxtaposition des maisons même d'époques différentes donne un ensemble harmonieux, nullement disparate. L'unité, autre critère proche, vient de l'accord harmonieux entre plusieurs monuments, entre plusieurs édifices de natures diverses. L'ensemble historique est donc un tout dont on ne peut soustraire un élément sous peine de dénaturer l'ensemble lui-même, et une transformation peut rapidement se transformer en mutilation.

      Il est intéressant de noter qu'une autre dimension importante retenue par la Charte est d'un ordre différent et pourtant intimement lié à la nature du lieu. Il s'agit de l'impression qui se dégage de l'ensemble historique, radicalement opposée à celle qui prévaut dans les nouvelles extensions de la ville moderne de l'après-guerre, où l'homme a parfois du mal à prendre ses repères. Au contraire, les ensembles historiques « nous apparaissent avant tout comme des refuges, et c'est en tant que tel qu'ils sont investis par notre imagination », un refuge parce qu'ils constituent un cadre de vie où toutes les activités sont imbriquées et offrent un accès immédiat, et sont le symbole de la collectivité organisée 151 .

      Il convient ici de procéder à un éclaircissement important. Nous avons soutenu jusqu'à présent que la conservation des immeubles Renaissance du Vieux Lyon se justifiait par rapport aux exigences de conservation des « édifices géants » (A. Chastel), tels que la loge du Change, la Manécanterie, les hôtels particuliers et surtout la cathédrale. Mais cette affirmation n'est pas tout à fait juste, car aujourd'hui, ces maisons ont acquis à nos yeux une valeur intrinsèque. Elles sont précieuses autour de la cathédrale, bien sûr, mais on peut présumer que cet ensemble serait aussi aujourd'hui considéré comme important, même si aucun édifice phare ne l'organisait. Son âge, son homogénéité, son charme suffiraient-ils pour justifier sa sauvegarde ? On peut vraisemblablement penser que oui.

      Deux questions se posent donc en parallèle, et deux évolutions primordiales dans la perception patrimoniale ont vu le jour : premièrement, la sauvegarde du cadre des grands édifices, deuxièmement, la construction de la valeur patrimoniale des ensembles historiques. Et c'est justement cette deuxième évolution que consacre la loi Malraux, plus que la première, qui est finalement déjà invoquée avant la guerre, par exemple par Paul Gélis, qui si elle préserve l'édifice dans son environnement, ne respecte pas cet environnement dans sa valeur intrinsèque et dans ses qualités et caractères propres.

      La grande innovation de la loi Malraux est d'avoir voulu mettre en place des outils de modernisation, qui, par des subventions importantes (les conditions sont les mêmes que dans les secteurs de rénovation urbaine), permettraient une réhabilitation à la fois privée et publique, mais en tout cas contrôlée et canalisée dans le sens d'une restauration orchestrée par l'administration générale des Monuments Historiques. C'était le seul moyen pour que ces vieux ensembles survivent, d'une part, mais aussi et surtout, puissent s'intégrer dans la ville moderne sans imposer la collectivité d'efforts financiers insupportables. Elle est guidée par le soucis d'« en faire non plus des choses mortes, des musées imaginaires à la manière qu'eut décrite Malraux, mais des éléments valables de la vie de notre temps, c'est à dire de transformer radicalement les conditions d'habitat des villes anciennes » 152 .

      La présentation de la loi par son initiateur, devant l'Assemblée Nationale, le 24 juillet 1962, est à ce titre très révélatrice :

C'est que la notion de patrimoine national dans les nations d'Europe comme dans celles d'Amérique et du Japon, a subi une évolution profonde.
Au siècle dernier, le patrimoine historique de chaque nation était constitué par un ensemble de monuments. Le monument, l'édifice était protégé comme une statue ou un tableau. L'Etat le protégeait en tant qu'ouvrage majeur d'une époque, en tant que chef-d'oeuvre.... Les nations ne sont plus seulement sensibles à la seule présence de leur passé. Ici est le point décisif : elles ont découvert que l'âme de ce passé n'est pas faite que de chefs-d'oeuvre, qu'en architecture un chef-d'oeuvre isolé risque d'être un chef-d'oeuvre mort. Que si le palais de Versailles ou la cathédrale de Chartes appartiennent aux plus nobles songes des hommes, ce palais et cette cathédrale entourés de gratte-ciel n'appartiendraient qu'à l'archéologie (...). Les maisons n'ont de valeur que par rapport à l'ensemble auquel elles appartiennent et nous voulons protéger ce décor à l'égal de nos monuments.
C'est relativement facile. L'initiative privée est en train de transformer en appartements de luxe les modestes appartements des quais anciens. Juste à temps car la façade intacte d'une maison ancienne appartient à l'art, mais l'intérieur intact de la même maison appartient au musée ou au taudis, et plus souvent au taudis qu'au musée.
Sauvegarder un quartier ancien, c'est donc à la fois en préserver l'extérieur et en moderniser l'intérieur, et pas nécessairement au bénéfice du luxe (...).
La restauration concilie deux impératifs qui pouvaient jusque là paraître opposés : conserver notre patrimoine et améliorer les conditions de vie et de travail des français.
C'est pourquoi ce projet de loi concilie une protection, une organisation, un secours (...).
Mesdames, messieurs, à la première civilisation qui n'ait encore su créer ses propres temples, ni ses propres tombeaux, puisiez-vous être ceux qui feront de moins le don réel de son propre passé... 153 


III.A.2.b. Eléments juridiques du classement comme Secteur Sauvegardé 154 .

      Il est à noter que la décision de classement est nationale 155 . L'article 2 énonce les contraintes imposées par la loi :

Art. 2. - A compter de l'arrêté ministériel ou du décret délimitant un secteur sauvegardé, tout travail ayant pour effet de modifier l'état des immeubles est soumis soit à autorisation dans les conditions et formes prévues pour le permis de construire, soit à autorisation spéciale pour les travaux qui ne ressortissent pas au permis de construire. Cette autorisation ne peut être délivrée que si les travaux sont compatibles avec le P.S.M.V. [...].
L'autorisation énonce les prescriptions auxquelles le propriétaire doit se conformer 156  .

      L'article 17 pose que les infractions aux dispositions de la loi sont constatés d'une part par les agents de la Police Judiciaire, d'autre part par les agents de l'inspection générale de la Construction, les inspecteurs de l'urbanisme et de l'habitation, les conservateurs régionaux et les architectes des bâtiments de France assermentés à cet effet. L'article 18 prévoit que les conditions de financement sont prévues par la loi de finances ; l'article 19 que les dispositions sont applicables aux collectivités publiques, qu'elles soient propriétaires ou locataires des immeubles concernés.

      Ce dernier article nous rappelle que les communes ne sont pas concernées, ou très peu, par la décision de classement, et une fois que celui-ci est décidé, elles doivent s'y conformer et n'ont plus leur mot à dire. Les prérogatives de la commune dont dépend le Secteur Sauvegardé sont donc relativement restreintes : la seule possibilité qu'elle a, et qui en fait est assez importante, est la gestion éventuelle des organismes chargés de la restauration quand elle est propriétaire des immeubles restaurés. Cet intermédiaire permet même de mettre en place de réelles politiques de logement.

      L'idée innovatrice dans la loi Malraux est de tenter de stimuler la restauration dans un quartier, tout en contrôlant les directions des travaux. Il s'agit de trouver un équilibre entre les secteurs privé et public. Cette préoccupation est bien significative de l'esprit de la loi. L'intervention publique est indispensable pour lutter contre la spéculation, insuffler l'énergie première pour motiver les restaurations privées à venir, mais aussi pour permettre une réalisation cohérente et significative. Malraux explique aux parlementaires que « la reconstruction, heureuse et malheureuse, est assez facile, alors que nous savons que sans la loi qui [leur] est proposée, personne n'entreprendra la restauration 157  ».

      La SEMIRELY 158  (créée en 1963) et les OPAH 159  sont les principaux outils de la restauration publique 160 . « En terme de logement, un des objectifs prioritaires poursuivi a été de faciliter la réhabilitation d'un maximum de logements dans un temps réduit, tout en permettant à des habitants, aux ressources limitées, de pouvoir continuer le plus possible dans le quartier  161 ».

      Mais le problème est justement de savoir si ces objectifs ont été atteints. Pour J. Sordoillet 162  par exemple, le bilan de l'action publique n'est pas satisfaisant, car la mobilisation des intérêts privées semble être le seul moyen d'engager une politique homogène de restauration ; il s'agit de mettre en place des dispositifs reposant sur la bonne volonté des acteurs pour dynamiser les quartiers anciens. Ces systèmes fonctionnent bien dans des marchés immobiliers incertains, mais moins bien dans des contextes plus spéculatifs. La démarches des agents s'inscrit alors plus dans une logique d'investissement que dans une proposition collective. Une contradiction s'impose alors entre la stratégie de la ville et les intérêts privés. Toutefois, à notre sens, cette critique n'en est pas une. Il semble que la gestion par les organismes de logements sociaux (offices H.L.M.) permettent bien de modérer les prix des locations. La ville peut aussi exercer son droit de préemption (pour ensuite rétrocéder l'immeuble à un organisme public de logement social). Comment empêcher que les prix montent - et donc que la population change - dans un quartier réhabilité ?

      La technique de protection mise au point par cette loi est donc tout à fait nouvelle et radicalement différente de celles établies précédemment. Au lieu de prévoir des plans pour chaque îlot, établis au cas pas cas, comme le faisait par exemple Paul Gélis, le principe de l'établissement d'un Plan de Sauvegarde pose des principes généraux que chaque opération de restauration doit respecter. Aucun écart ne peut être toléré puisque ce document prospectif a une valeur juridique conférée par la loi. Tous les enjeux se focalisent donc sur les principes énoncés par le Plan de Sauvegarde. La différence fondamentale par rapport au classement ou à l'inscription au titre des Monuments Historiques est que les restaurations s'inscrivent dans le cadre d'une politique publique formalisée, plus ou moins consensuelle, leur préexistant.

      Le patrimoine architectural n'est plus conçu, premièrement, comme ne pouvant relever que des Monuments Historiques, c'est à dire comme objet rare, digne d'attention et de soins, mais restant dans le champs restreint de l'objet d'art, bijoux mis à part de la ville. La loi leur donne une autre dimension, puisqu'ils deviennent le principe organisateur d'une politique de la ville, elle « préconise, pour la première fois, à l'échelle de la ville un certain traitement des zones bâties définies comme patrimoniales 163  ».

      Le vieux quartier n'est plus sujet de honte et de rejet Il n'a pas de destination particulière non plus (musée ou espace ludique). Ils sont simplement une partie particulière de la ville. Le fait que le Plan de Sauvegarde soit un règlement d'urbanisme certes distinct, mais ayant le même statut que les documents organisant le reste de la ville, est significatif.

      Le Vieux Lyon est enfin intégré à la ville moderne.


IIIB. Une nouvelle approche des quartiers anciens : le Vieux Lyon, Patrimoine.

      Nous arrivons enfin à la situation actuelle : le Vieux Lyon est patrimoine. La conscience patrimoniale quant à lui est mature.

      Cela ne signifie pas pour autant qu'il soit protégé des avancées de l'urbanisation... Nous verrons successivement comment sont mise en place les modalités définitives de protection, puis comment est envisagée sa réhabilitation.


III.B.1. Histoire de son sauvetage.

      Comment Vieux Lyon a-t-il échappé à ces « deux puissants dieux : une certaine fatalité inhérente à notre appareil administratif, si fidèle aux consignes de Haussmann, et l'indifférence assez générale du public en matière de décor urbain 164  » ?.

      Il nous semble ici opportun de répondre à cette question par deux éléments d'ordre distinct : l'action de fonds des associations, puis le problème crucial du projet de la Navigation.


III.B.1.a. Les associations d'habitants pour la première conception vivante, sociale et intégrée du patrimoine.

      Il est indispensable de souligner l'importance des associations d'habitants de défense du Vieux Lyon dans le processus de sauvegarde. Cette importance est double.

      Il s'agira essentiellement de l'action de La Renaissance du Vieux Lyon 165 .

      Les associations ont d'abord et évidemment une fonction : celle d'impulsion dans le sens qu'elles se sont donné. L'impulsion passe par la production d'idées, de revendication, par la critique, voir la construction d'obstacles - discursifs ou physiques - pour empêcher la réalisation de ce contre quoi elles luttent.

      Mais elle a une autre fonction, moins évidente : c'est celle qu'elles ont à la fois joué et construit dans la production du sens patrimonial. Ainsi la constitution de ces associations nous semble être un tournant définitif dans la construction de la valeur patrimoniale du Vieux Lyon, qui va dans le sens de la prise en compte des immeubles des trois paroisses de la rive droite de la Saône comme un ensemble intégré.

      Ces associations participent à l'ensemble en lui donnant, outre son homogénéité architecturale et historique, le caractère d'un ensemble social. Elles revendiquent l'appartenance à un ensemble immobilier définit et particulier, et contribuent à en faire un quartier proprement dit. Le patrimoine n'est donc plus réservé à l'histoire de l'art, et le fait que des groupes se réclament de lui, unis par lui et attachés à lui, montre que le patrimoine fait partie selon la formule d'André Malraux de la « vie nationale ». En fait on peut aller plus loin et considérer que toutes les hésitations du XIX° siècle sont résolues par un progrès important de la conscience patrimoniale.

      Aujourd'hui les objectifs de connaissances du patrimoine et ses fonctions d'habitat et d'usage sont distinctes mais non-dissociées (l'exemple des études archéologiques complètes pendant les travaux de restauration est significatif). Ces deux significations du patrimoine doivent aujourd'hui coexister étant donné l'extension constante du champs patrimonial. Il est certain que lorsque le Monument Historique ne pouvait être le palais royal ou l'église à la toute fin du XVIII° siècle, la fonction d'usage était prohibée. Le patrimoine n'avait alors qu'une fonction symbolique. Il en fut de même des églises, au moins jusqu'à la Restauration. Mais aujourd'hui il en est tout autre, et c'est la superposition ou la non-dissociation de ces deux significations, qui nous semble-t-il, fait parfois tomber l'attribution de la valeur patrimoniale dans des excès inutiles ou non significatifs.

      Ainsi pour être patrimoine, il faut que l'objet ait de la valeur. C'est bien la première signification du terme. Outre la mémoire collective qu'il porte, il faut qu'existe en lui un intérêt historique, artistique ou archéologique pour qu'il fasse partie de notre patrimoine. Pour savoir si cette valeur existe, il faut l'étudier. Mais le patrimoine tel qu'il est conçu actuellement fait aussi partie de la vie quotidienne. C'est bien ce que revendique les associations de défense du Vieux Lyon, qui se réservent le rôle de définition et d'amélioration et de la vie dans les quartiers. Elles ne revendiquent pas la fonction d'étude scientifique. Au XIX° siècle, les deux significations du patrimoine, - tout au moins du patrimoine architectural - n'étaient pas dissociées. C'est peut-être pour cette raison que ceux qui organisaient les premiers inventaires ne luttaient pas contre les démolitions au nom de la valeur artistique qu'ils avaient détectée. Et c'est aussi peut-être pour cette raison que l'on pouvait à la fois s'extasier dans les années quarante, et simultanément détruire. La fonction d'utilité du patrimoine n'était jusqu'à cette époque pas prise en compte. Et cette fonction d'utilité est peut-être aujourd'hui au contraire en train de prendre le pas sur celle de valeur scientifique, ou tout au moins artistique. Tout ce qui est vieux et, du moment que cela fait partie de notre passé, à tendance à être considéré comme patrimoine.

Le fonds patrimonial, défini par un paysage historique semé de ruines et de silhouettes médiévales, était pour le romantisme un accès irremplaçable à la conscience nationale. Un siècle, un siècle et demi plus tard, il s'agit de saisir au plus modeste niveau l'évolution de nos sociétés à travers les réalités matérielles, les realia. La première définition appelait un approfondissement historique à travers une sélection d'édifices remarquables qui n'a cessé de s'étendre, la nouvelle demande une attention ethnologique qui ne peut rien laisser hors de prise parmi les choses et les usages. Là, une nation s'interrogeait elle-même après une longue et dramatique convulsion ; ici, une société s'étonne de sa propre complexité, qu'elle est en train d'oublier [...]. L'objet visuel désaffecté prend une valeur de signe attachant, d'indicateur de l'existence laborieuse, de révélateur humain 166 .

      On peut alors adopter deux optiques. On peut considère que le patrimoine à ouvert une nouvelle voie : celle du patrimoine ethnologique ; on parle couramment des « nouveaux champs du patrimoine » 167 . Mais on peut considérer que cette extension patrimoniale est abusive et n'a que des objectifs lucratifs, la dénomination « patrimoine » étant aujourd'hui sans conteste un atout commercial : André Chastel critique par exemple « la notion flottante et trop commode de forme traditionnelle » qui « intervient comme alibi de modes plus contestables et d'engouements dangereux ». Mais ces deux optiques peuvent par ailleurs être conciliées.

      C'est dans le sens de la constitution d'un patrimoine à valeur ethnologique, ou plus simplement qui reflètent les us et coutumes, ou plus simplement encore, une vie quotidienne, qu'on peut encore approfondir l'explication de la construction de la valeur patrimoniale de l'ensemble historique.

      Il n'est pas question en ce qui concerne le Vieux Lyon de remettre en question sa valeur artistique, historique et architecturale. Mais on peut expliciter les revendications des associations par ce que le Vieux Lyon représente pour elles : un quartier, au sens sociologique du terme 168 , c'est à dire un lieu géographique plus ou moins différencié du découpage administratif. Il se définit comme une entité d'habitation caractérisée par des processus de filtration des nouveaux habitants, qui pour l'être, doivent appartenir à un réseau défini, familial, professionnel, ou géographique.

      Le patrimoine devient un constituant de la vie quotidienne, ce qui est tout à fait nouveau, étant donné qu'avant cette valeur accordée à l'ensemble, le Monument Historique était l'exception dans la ville.

      Il n'est bien sûr pas question de soutenir que l'habitat est récemment devenu un constituant de l'identité des communautés. Par contre, il est tout à fait nouveau que la sauvegarde de cet habitat au nom d'un intérêt culturel et affectif des populations soit un argument légitime. Gérard Althabe (EHESS) parle du processus de « production des patrimoines urbains' 169 .

Les gens participent d'une pluralité d'appartenances et l'approche ethnologique entraîne le renfermement dans un univers particulier, dans un univers social, avec des identités singulières. Cette multiplicité d'appartenances autorise un processus de production du privé et une liberté de choix pour les gens. Alors la démarche elle-même est prise dans un univers de fiction : on parlera de village dans la ville [...]. La notion de patrimoine n'est pas une rencontre de hasard. Le patrimoine est un produit et les pouvoirs politiques produisent des lieux en patrimoine. C'est un produit qui est consommé. Comment vit-on dans un patrimoine ? Des quartiers sont désignés et construits comme des patrimoines. Est-ce possible ? On ne vit pas dans un monument. La transformation des centres urbains en patrimoine suppose une articulation entre la production des lieux, de mise en valeur d'un passé, de mise en valeur d'un passé dans une ville, en même temps que la production d'une identité urbaine liée à la centralité.

      Nous avons donc souligné toute l'importance des associations de défense dans la construction du sens du patrimoine urbain, et leur importance dans la légitimation de la sauvegarde de ce patrimoine. Toutefois au-delà de cette fonction presqu'idéologique, les associations ont un rôle primordial en ce qui concerne l'action sur le terrain.

      Il s'agit d'une part de l'action quotidienne qui peut parfois paraître simple, mais qui reste la condition sine qua none de la vie du quartier-patrimoine. Les premiers débats organisés au début des années soixante sont à ce titre très instructifs 170 . On y parle d'organisation de prestations, de fleurissement des fenêtre, de nettoyage... tout ce qu'encourageait Chastel dans des textes contemporains :

Ces pierres qui nous attirent tant, combien d'entre nous aiment les rechercher au fond des cours malpropres et savent les défendre des entreprises malencontreuses ?
Les villes nouvelles ne deviennent pas de vraies cités, les monuments anciens ne se préservent pas par décret : ce sont les habitants de chaque maison qui assurent ou ruinent eux-mêmes l'hygiène et la propreté des immeubles, les habitants de chaque ville qui souillent ou entretiennent les vieilles pierres 171 .

      L'action de l'association pionnière ne se cantonne toutefois pas à l'organisation de la vie du quartier. Elle a aussi participé à la mise en place des premiers argumentaires publics pour la défense du quartier, avec entre autre, la Jeune Chambre Economique du Vieux Lyon 172 , ou l'organisation du Premier colloque des cités et quartiers anciens 173 

      L'association agit aussi dans l'urgence, ce que sa structure souple lui permet : La Renaissance du Vieux Lyon, et surtout son président d'alors, Régis Neyret (président de la RVL entre 1961 et 1964) a aussi contribuer à sauver le Vieux Lyon, au sens matériel du terme. Cette action sera le déclencheur du classement du Vieux Lyon comme Secteur Sauvegardé.


III.A.2.b. Le projet de la navigation : affrontements politiques et question de priorités.

Ce n'est donc pas un vain attachement au passé, mais un sentiment légitime et judicieux de la réalité architecturale qui inspire les efforts tendant à préserver la structure des 'quartiers'. La règle devrait être de ne jamais briser une structure ancienne sans une nécessité absolue - et les demandes de la circulation automobile n'en sont pas une  174 .

      Il peut paraître paradoxal de situer ici l'histoire du sauvetage du Vieux Lyon. Mais il nous a paru intéressant de mettre en place tous les facteurs explicatifs afin de pouvoir mieux comprendre pourquoi et comment le Vieux Lyon est passé aussi près de la démolition et comment la volonté et l'action de quelques ont pu sauver de la catastrophe un ensemble aussi rare...

      Le projet dit de la Navigation, soutenu par Louis Pradel, faillit en effet lui être fatal. Il s'agissait de détruire Pont du Change et de le remplacer par le Pont Maréchal Juin - ce qui fut fait -, mais le projet était beaucoup plus ample : la municipalité prévoyait de relier ce pont à la colline de Fourvière grâce à un grand boulevard qui labourait le Vieux Lyon, et détruisait la rue de la Baleine, une partie de la rue Saint-Jean et la moitié de la rue du Boeuf. Ici il n'est même plus question des élargissement abusifs du XIX° siècle. Il semble que le tracé ait été comme si rien ne lui préexistait, comme s'il était construit sur une plaine, la seule exigence étant celle de la rationalité, le but étant d'établir le plus court chemin possible entre deux points... Il ne s'agit plus de ne pas prendre en compte, mais de totalement ignorer. Nous ne pouvons en conséquent pas replacer ce projet dans l'évolution générale des mentalités en ce qui concerne la conception patrimoniale, puisque celle-ci est totalement absente du projet. Ce projet s'intègre par contre parfaitement dans le type de projets de développement des Trente Glorieuses que Chastel dénonce avant tant de vigueur et de colère.

      Il est à noter qu'un des arguments de Louis Pradel était que le projet ne détruisait aucun immeuble classé Monument Historique. Mais il faut savoir que les immeubles classés - et non inscrits - dans le quartier sont rares (en fait au nombre de quatre). A part les édifices religieux, on ne compte que l'Hôtel d'Estaing, ou maison du Chamarier (classé le 25 août 1943), la galerie du 8 rue Juiverie (5 octobre 1920), la maison Thomassin, sise sur la place du Change (22 décembre 1943), et l'Hôtel de Gadagne (5 octobre 1920). Mais les immeubles menacés de démolition inscrits sur l'Inventaire Supplémentaire auraient été nombreux 175 . Or selon la loi de 1913, l'inscription oblige le propriétaire en cas de travaux à demander l'autorisation de l'administration des Monuments Historiques. Si celle ci est opposée aux travaux, elle peut décider de classer l'édifice au bout d'un délai prévu par la loi.

      La ville, pour procéder aux travaux aurait probablement procédé à une déclaration d'utilité publique, qui aurait facilité les expropriations. La question à se poser est donc la suivante : la déclaration d'utilité publique prévaut-elle sur le classement au titre des Monuments Historiques ?

      Mais la question ne s'est pas posée car les associations de défense du quartier, et toujours la R.V.L. en tête, n'entendent pas laisser faire ce projet qui semble aujourd'hui tout a fait scandaleux et irrationnel. Celui, à peu près contemporain de la construction de l'échangeur de Perrache et du passage de l'autoroute en plein coeur de la ville, nous montre aujourd'hui les dégâts que peut occasionner une circulation automobile urbaine intense, mal régulée et mal organisée, « magistrale erreur » selon Charles Delfante lui-même 176 .

      La réussite de la sauvegarde du Vieux Lyon de la rive droite de la Saône semble avoir été la défaite de la rue Mercière, autrement nommée le compromis Malraux-Pradel : Secteur Sauvegardé contre « rénovation » d'une partie de la vieille rue Mercière.

      Les positions et le discours de Louis Pradel sont à ce sujet implacables. Il répond clairement à l'Union de Défense des Expulsés :

Ce quartier que vous voulez défendre, moi, je veux le détruire. Le complexe actuel asphyxie littéralement le centre de Lyon. Il est possible de concevoir un projet qui ne serait pas aussi monstrueux qu'on veut bien le présenter. Il vaut mieux faire du sport que d'aller à l'hôpital ou de mourir lentement dans des immeubles insalubres 177 .

      En ce qui concerne ce fameux projet de la navigation, la position de Charles Delfante est à l'opposé de celle de la R.V.L.

      

Projet dit de la Navigation, Publié par Le Progrès en 1963.

Tiré de Vieux Lyon, 30 ans de Secteur Sauvegardé, p. 95.

      Selon l'urbaniste, la première et unique exigence aurait été d'ordre maritime. Les Ponts du Change et du Palais de Justice étaient obsolètes, notamment depuis les aménagements réalisés à Pierre-Bénite sur le barrage par la Compagnie Nationale du Rhône (CNR). La CNR proposait de remplacer ces deux ponts par un seul, plus économique, ce qui fait aujourd'hui dire à Charles Delfante 178  :

Ce nouveau pont qui serait construit dans le prolongement de la rue Grenette, présente la particularité de n'avoir aucun prolongement possible sur la rive droite, ce qui a fait dire, en particulier à la presse, qu'il était dans les arrière-pensées de ressortir une vieille idée et de vouloir prolonger le pont par une voie le reliant au Chemin-Neuf. Ce propos enflamme les populations et relance le débat sur la rue Mercière : « Maintenant que les démolisseurs de la rue Mercière vont bientôt entrer en action, d'autres vont s'attaquer à Saint-Jean ».
Je dois dire à la vérité que je n'ai jamais vu de projet de ce genre, en revanche l'AT.UR.VIL. a réalisé une série de maquette de préfiguration de la situation future pour analyser les avantages et les inconvénients des diverses solutions proposées [...]. Les impacts de chacune des solutions sur la vie du centre, comme sur le paysage, étaient loin d'être neutres. Quant au projet de percée, d'une part le Secteur Sauvegardé était créé et d'autre part, la ville s'était engagée dès 1968 à ne pas toucher à l'intégrité de Saint-Jean.

      Sans qu'il nous soit donner de trancher, nous pouvons simplement relever quelques éléments posant problème. Charles Delfante explique que la ville s'est engagée dès 1968 à ne pas toucher à la ville. Mais l'article premier de la loi de 1962 énonce que les Secteurs Sauvegardés sont créés et délimités par arrêté conjoint du ministre des affaires culturelles et du ministre de la construction, sur avis favorable ou sur proposition de la ou d'une des communes intéressées, ou par un arrêt du Conseil d'Etat en cas d'avis défavorable. Or l'arrêté de classement ministériel date du 12 mai 1964 ; la ville a donc donné son accord, puisqu'il n'y a pas eu recours au Conseil d'Etat. Quoiqu'il en soit, il paraît clair que ces projets, officiellement adoptés ou non, ont du donner l'alerte, et décider le ministre à classer le secteur, quitte à négocier avec le maire de la ville concernée.

      Le Vieux Lyon devient le premier Secteur Sauvegardé en France. Il s'étend sur 24 hectares, on y recense environ 500 immeubles et 4000 logements. L'élaboration du Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur 179  est confiée à André Donzet, Architecte en Chef des Monuments Historiques.


III.B.2. Quelle politique de sauvegarde pour quel patrimoine ?

      Notre objectif est ici de replacer les projets et les réalisations concernant le P.S.M.V. dans notre problématique : l'évolution de la conception du patrimoine en ce qui concerne le Vieux Lyon. Nous nous attacherons particulièrement à voir quelles différences de perception sont perceptibles dans les travaux respectifs d'André Donzet et de Jean-Gabriel Mortamet, et en quoi ils sont significatifs des évolutions de la notion de patrimoine.


III.B.2.a. La rénovation d'André Donzet

      André Donzet fut chargé dès 1964 des études à réaliser dans le cadre du P.S.M.V.

      Son projet n'a jamais vu le jour car il ne réussissait pas à recueillir un consensus minimal entre les différents acteurs, les plus opposés à sa vision étant les associations, la RVL en tête. Une nouvelle étude fut donc confiée à l'architecte en chef Jean Gabriel Mortamet par un décret ministériel en date du 7 juillet 1977.

      Les deux architectes ne défendaient pas les mêmes idées. Celles d'André Donzet étaient ancrées dans son temps. Nous nous appuierons tout particulièrement sur un article publié par lui dans la Revue des Monuments Historiques de la France en 1964, l'année même de sa nomination 180 .

      L'article ne laisse cependant qu'entrevoir les positions qui engendreront des projets de restructurations assez radicales... ils sont finalement beaucoup plus explicités par les plans que par les textes. Les idées développées y sont relativement classiques. Les seuls points quelque peu atypiques sont une attention très aiguë portée sur les qualités de la population, le développement d'espaces verts et enfin la division de l'espace, extérieur et intérieur. Ces jugements sur la populations trahissent aussi bien la volonté de sauvegarder comme un concentré de l' « esprit lyonnais » que la volonté de canaliser une population toujours trop indigente pour être réellement accueillie dans un quartier aussi prometteur :

La population traditionnelle forme un éventail social assez large ; ses caractères communs offrent un tableau très typique du tempérament lyonnais, où l'on trouve, entre cent autres traits, une excellente tenue sociale et la conscience du bien commun [...]. En effet à côté de la population traditionnelle, on assiste depuis peu à la formation de véritables communautés ethniques composées d'étrangers (Nord-Africains, Espagnols, Africains, Portugais, etc...) arrivés de fraîche date et que leur niveau d'évolution sociale, très bas, rend absolument inassimilables [...] Il y avait donc avant que ne fut prise la décision de restaurer une situation très confuse et on ne pouvait savoir qui l'emporterait du bidonville en étages ou de l'esprit de renouveau 181 .

      L'objectif premier est donc assez logiquement, quelles qu'en soient les explications, de procéder à tous les curetages nécessaires aux rétablissement de logements décents : les baraques des cours et les galeries bouchées entravent l'arrivée de l'air et de la lumière sont supprimées, ainsi que les divisions excessives des appartements pour des locations les plus nombreuses possibles empêchant tout espoir de recomposer les logements d'origine, assez grands pour abriter une famille confortablement.

      Le deuxième point qui semble caractériser cette vision encore un peu brutale de la restauration est la volonté de construire des espaces verts :

La création de jardins et de lieux de promenades apparaît absolument nécessaire dans ces quartiers extrêmement denses. [...] La répartition des espaces fait apparaître l'impossibilité de créer un véritable jardin suffisant pour la population totale du Vieux Lyon. Par contre la solution consistera à créer un grand nombre de terrains libres aménagés suivant des principes différents [...]. A ce plan vert viendront s'ajouter quelques espaces intérieurs créés par les curetages d'îlots, ainsi que des placettes, à l'écart de la circulation, formées par la disparition des maisons particulièrement insalubres et sans intérêt. Afin de ne pas altérer le caractère très dense et très urbain du Vieux Lyon, décor très minéral qui ne laisse aucune place à la nature, ces placettes, ainsi que les jardins d'ailleurs, doivent rester assez secret ; leur présence sera plus suggérée, devinée, qu'imposée à la vue  182 

      Cette volonté de vouloir aérer, oxygéner rappelle les conceptions hygiénistes du début du siècle.

      Quant aux conceptions proprement architecturales destinées à améliorer l'habitat, elles sont, au premier abord, somme toutes assez conformes à celles qui verront le jour dans le cadre de la seconde version du P.S.M.V. Il s'agit d'ôter cet « épais manteaux lépreux », et de redonner à Lyon, devenue « ville grise » toutes les couleurs qu'on suppose être celles de la Renaissance, les roses, les ocres doux et les rouges terreux.

      Les idées nouvelles sont là aussi : il s'agit par exemple de conserver les immeubles du XIX°, car ils font partie d'une époque, et « en les soumettant à quelques règles générale d'aspect, elles paraîtront parfaitement admissibles ».

      Mais on se rend compte que les conceptions de Donzet sont assez sévères, par exemple lorsqu'il se prononce pour la construction moderne au sein de l'ancien :

Il faut donc conserver les quartiers anciens avec tous leurs aspects sans procéder à une sélection destructrice et en songeant que l'art de notre époque aura sûrement aussi l'occasion d'y marquer, çà et là, son passage.
En fonction de ce principe, la restauration des rues devra maintenir la forme générale des îlots et de leurs alignements anciens ou façonnés par le temps. Toutefois les adjonctions de fortune sans intérêt esthétique et historique seront supprimés pour retrouver les volumes d'origine ; d'autant plus que ces adjonctions constituent en général une gêne à un titre quelconque (ensoleillement, surpeuplement, vues, etc...). Les constructions modernes qui viendraient à être nécessaires pour remplir les brèches seront définies - quel que soit le détail de leur architecture - par un volume enveloppe, et l'observation des caractéristiques essentielles de leur contexte [...]
En général les restaurations seront simples et on ne peut songer - ne serait ce que pour des raisons de financement - à restaurer partout l'état ancien. Cette opération ne sera réservée qu'aux maisons les plus remarquables, ayant un caractère exemplaire ou placées en évidence 183 .

      La conception de la rénovation d'André Donzet semble être un mélange qui réunit à la fois les conceptions hygiénistes les plus intransigeantes et des restes de la vue exigeante du monument isolé mis en valeur au milieu du reste, à, paradoxalement, une préoccupation constante de sauvegarder l'ensemble. Le prix à payer peut être celui de restaurer des immeubles dont la seule fonction est l' « accompagnement ». Sont aussi pris en compte les aspects financiers qui peuvent justifier des sacrifices architecturaux. Les préoccupations sociales sont importantes :  elles passent surtout par le sanitaire. Une grande avancée réside dans une volonté, tout à fait nouvelle, de conserver les décors in situ, c'est à dire dans le cadre privé.

      Toutefois, au total, lorsqu'on lit la liste des impératifs de la future rénovation, il apparaît clairement que l'opération se veut avant tout hygiéniste et régulatrice, et même si le projet n'a que peut à voir avec les curetages de Bollaert et Gélis, les principes n'ont finalement pas beaucoup changé.

      En fait, il semble que ce qui n'a pas été accepté à l'époque, ce n'est pas tant les conséquences architecturales an élévation, mais surtout les importantes modifications au sol. Elles avaient finalement pour fonction de régénérer le quartier sans que cela ne se voit trop, mais en lui ôtant finalement tout son charme, les hasards urbanistiques du temps, et aussi les incohérences et les petits inconforts qui font tout le piquant et le « caractère », notion tant utilisée et tant revendiquée, du quartier 184 .

      C'est à la fois la teneur des conceptions affichées et la vigueur des démolitions projetées que condamnent les opposants au plan Donzet. Il semble que ce soit parce que ce plan conçoit encore trop le patrimoine comme une exception dans la ville, ne donnant pas assez la parole à ceux qui l'habitent... Une lettre de Régis Neyret publié dans le Bulletin RVL en 1972 185 , reprend les principales critiques opposées au Plan Donzet : refus d'un quartier muséifié, mainmise des architectes parisiens, éviction des associations, dimension du P.SM.V. Pour illustration de cette attitude, ces extraits d'un colloque auquel participé André Donzet en 1959 186  :

Pour être pleinement efficace, la rénovation d'un ensemble aussi complexe doit être envisagée très largement. C'est dire qu'elle ne peut être pensée et traitée maison par maison mais bien dans sa totalité malgré toutes les difficultés qui ne manqueront pas de s'élever (...). On peut difficilement supposer que cette opération d'urbanisme, de reconstruction et de restauration puisse rester d'ordre privé. La très grande division de la propriété, l'impécuniosité de beaucoup, la multitude des intérêts particuliers imposent un arbitrage qui ne peut se réaliser qu'au moyen de mesures autoritaires (...).
En tête de cette liste nous avons placé l'assainissement. Cette notion n'est nullement incompatible avec le souci de la conservation ; elle exige un curetage très poussé, mais dans lequel l'archéologie doit aussi y trouver son compte (...).
Il s'agit, comme on l'a vu, d'une opération double, comportant à la fois, la conservation et la restauration des parties historiques, et, d'autre part, une refonte complète des îlots.

      Seuls sont concernés au départ les îlots 15 et 18, rue Saint-Jean. Les plans sont explicites 187 .

      

Projet de Donzet, plans des états actuels et futurs des îlots 15 et 18, rue St.-Jean,

Tiré de Urbanisme, la revue française, n°85, 1965, p. 50-51.

      Le projet n'est toutefois pas abandonné. Ce n'est qu'en 1972, après trois refus du P.S.M.V. que le Plan Donzet est définitivement abandonné.


III.B.2.b. La restauration de Jean Gabriel Mortamet.

      Une nouvelle étude est confiée à l'Architecte en Chef des Monuments Historiques Jean-Gabriel Mortamet, par un décret en date du 7 juillet 1977. Le règlement du P.S.M.V. n'a été approuvé par décret qu'en 1985, le 19 septembre. Suivent quelques modifications en 1988 et 1990 (mises à jour de la protection au titre des Monuments Historiques sans modification de l'économie générale du P.S.M.V.). Enfin une révision a été demandée en 1992.

      Certains documents nous serons ici utiles. Le recueil des recommandations architecturales 188  nous intéressera doublement : d'une part dans sa teneur théorique, d'autre part dans les mesures matérielles qu'il propose. Nous nous servirons aussi des deux rapports d'enquête publiques, de 1981 189  et de 1993 190 . Enfin nous utiliserons aussi le Rapport de présentation concernant la révision 1992-1993 191 .

      Le nouveau P.S.M.V. a été conçu dans un esprit qui prend pour un certain nombre de questions le contre-pied du précédent. Dire qu'il lui est opposé en tous points serait excessif ; mais en tout cas, tant au point de vue des mesures architecturales proprement dites qu'à celui des conceptions du rôle des intervenants, les principes appliqués ne sont pas les mêmes. L'évolution de ces principes reflète à notre sens l'évolution de la conception du patrimoine qui se fait jour dans la restauration du Vieux Lyon.

      Quelles sont alors les évolutions que l'on peut noter ?

      Consultation, concertation et participation..

      Elles sont énoncées dans le Recueil des recommandations architecturales par J.G. Mortamet. Premièrement il reconnaît implicitement le rôle des associations : « il y a plus de vingt ans, les bonnes volontés d'abord, les instances officielles ensuite, oeuvrent pour la réhabilitation du quartier ». Aux mesures délibérément autoritaires d'André Donzet répondent des recommandation, qui « principes plus que solutions, laissent à chacun un libre choix dans les limites tracées par le règlement » 192 . Ce point est important : le P.S.M.V. a été élaboré en concertation avec les usagers, les associations, les services municipaux et les élus 193 . L'existence même des deux enquêtes publiques est très révélatrice de l'importance affichée donnée à la consultation et à la concertation, même si ces enquêtes ne portent que sur des points précis.

      Une des autres exigences est celle de la participation. On note par exemple dans le rapport de la Commission d'enquête de 1981 la volonté de personnalisation du projet, qui reste trop « national », trop général et trop abstrait. La phrase-clef est : « Nous ne voulons pas être un nouveau Pérouges » :

Quelqu'en soit le cadre juridique, le plan d'aménagement du Vieux Lyon doit être d'abord un plan d'urbanisme dans la plénitude du terme, tout en tenant compte des objectifs qui lui sont propres : la conservation des témoins de l'architecture et de l'urbanisme du passé. Ce caractère spécifique doit être clairement exprimé non seulement au regard de l'histoire et de l'archéologie, mais aussi de la vie quotidienne, en pensant certes aux visiteurs, mais surtout aux habitants, non comme un ghetto mais comme un quartier au centre de la ville 194 .

      Affirmation d'une nouvelle conception de la restauration.

      Mais, à notre sens, et toujours dans l'optique de la constitution de la valeur patrimoniale du quartier, les recommandations architecturales sont essentielles, parce qu'elles consacrent une nouvelle vision du patrimoine. Cette nouvelle vision justifie, d'ailleurs, l'attitude de concertation adoptée envers les différents acteurs. Il n'est plus question des monuments, la priorité est désormais l'habitat civil :

      Placés hors du temps, et volontairement « figés », ces monuments ne sont désormais soumis qu'au contraintes d'adaptation qu'imposent leur visite ou leur mise en valeur.

      Les véritables difficultés se présentent lorsqu'on prétend en modifier le programme initial et les affecter à de nouveaux usages.

      Ces difficultés sont celles que rencontre l'architecture domestique dite encore mineure lorsque, conservant sa destination première d'habitation elle doit adapter sa distribution et ses équipements aux besoins de notre temps.

      De plus, il semble qu'il n'y ait plus aucune hésitation en ce qui concerne la teneur à donner à la restauration :

Malgré la désaffection dont il a fait l'objet durant un siècle, le Vieux Lyon, comme tout autre quartier n'a cessé d'évoluer sous la pression des hommes et des événements. Il n'est donc pas question de retrouver dans le Secteur Sauvegardé un état idéal ancien d'on ne sait quelle époque (...). Respect de l'architecture au point de vue de son évolution, et sans pédantisme archéologique trompeur ; intégration des apports de la technique en vue de maintenir les immeubles dans les conditions requises d'habitabilité ; telles seront les références des propositions et des choix aux divers niveaux d'intervention 195 .


CONCLUSION

      Nous avons donc pu voir, tout au long de cette étude, comment la valeur patrimoniale du Vieux Lyon s'est progressivement constituée.

      Dans un premier temps, le Vieux Lyon, ou plutôt la rive droite de la Saône est plus un objet d'interrogations que de fierté. Cette réaction n'est pas spécifiquement lyonnaise, mais elle est particulière à la ville. Jusqu'à la fin du siècle dernier, le quartier n'est pas considéré comme pouvant être intégré à la ville moderne. Heureusement pour lui, il ne la gêne pas. En fin de compte, il semble même que les Lyonnais, en général, commencent à comprendre que l'endroit peut être intéressant. Cette prise de conscience, très progressive, n'est possible que grâce au travail de personnages et d'organismes intéressés au sujet.

      Elle se limite toutefois à quelques monuments, et la mémoire n'accorde de la valeur qu'aux éléments remarquables. Le patrimoine se limite au monument, qui doit, quant à lui, impérativement être mis en valeur, au nom de la mémoire française ou plus simplement au nom de la culture lyonnaise. Cette ampleur n'est possible que grâce au mouvement national qui focalise son attention sur le patrimoine du pays.

      La conscience patrimoniale évolue après la première guerre pour aller vers une conception moins exclusive du patrimoine, qui, maintenant, doit être intégré dans la ville moderne. Mais il n'est pas question de faire de concessions aux vieilles pierres. L'époque semble avoir une confiance aveugle en le progrès. Même si certains milieux commencent à critiquer les aménagements modernes trop brutaux, les dirigeants lyonnais - dont Herriot - refusent tout compromis. Cette époque est parallèlement marquée par les premières interventions massives de l'administration des Monuments Historiques (particulièrement les années 1937 et 1938). L'entre-deux-guerres est surtout l'époque des projets, et le Vieux Lyon ne connaît finalement aucun changement important. Ces projets radicaux portent pourtant en eux le principe qui sera à la base de la conception actuelle de la restauration. On ne conçoit plus le monument-patrimoine, mais d'ensemble-patrimoine

      La troisième époque, la notre, est celle des plus grandes avancées, mais aussi, presque paradoxalement, celle du plus grand respect de l'ensemble bâti. La notion de patrimoine a évolué d'une conception sélective du monument à celle de l'ensemble. Mais contrairement à l'avant-guerre, il n'est plus question de donner une vocation particulière au quartier. André Donzet est formel sur ce point. Son projet est toutefois abandonné car il est perçu à la fois comme trop interventionniste et trop autoritaire. Il semble que la restauration de Jean-Gabriel Mortamet ait réussi à matérialiser ce qu'est aujourd'hui le patrimoine, à savoir un mode de vie. Le rôle des associations est prépondérant dans le sens où il devient, nous l'avons déjà dit, un mode de vie.

      Deux options restent possibles à ce stade, et nous irions jusqu'à parler d'une vision optimiste et d'une vision pessimiste, qui restent peut-être finalement conciliables.

      Ainsi, l'interprétation positive de cette évolution consisterait à penser que nous avons atteint aujourd'hui un état satisfaisant. Le Vieux Lyon a jusqu'ici réussi à échapper à la progression physique de la ville moderne. Il est aujourd'hui hors de danger, mais toutefois intégré à l'activité urbaine. On parle alors volontiers de sauvegarde. La situation semble équilibrée, puisque ce qui mérite l'intérêt artistique et historique est sauvé - le classement par l'Unesco comme patrimoine mondial de l'Humanité abonde dans cette volonté d'apprentissage et de protection des créations humaines -, tandis qu'on a su éviter la muséification, et que le quartier est indéniablement un quartier vivant, même si certains déplorent sa spécificité ludique.

      L'interprétation pessimiste peut aussi être justifiée, si l'on adopte une perspective plus large, surtout au plan historique.

      Ce n'est, grossièrement, que depuis la Renaissance que les oeuvres d'art profanes sont conservées en tant que telles. Jusqu'alors, seules les oeuvres sacrées l'étaient. Pourtant, et c'est pour cette raison que nous avons postulé que le patrimoine architectural se distingue des autres, le bâti a toujours été conservé, mais avec un statut particulier. Les grandes et belles constructions n'étaient pas méprisées mais elles étaient transformées car elles étaient habitées. Or le Secteur Sauvegardé consiste à établir une zone à l'intérieure de laquelle l'évolution est réglementée par un texte plus ou moins consensuel et à statut réglementaire. Bien sûr l'évolution n'est pas figée, mais elle est largement contrôlée.

      Alors de deux choses l'une. Première explication : notre société est désormais incapable de se modérer, et sans action en réaction contre elle, plus rien d'intéressant au plan de l'art ne subsisterait. On peut même aller plus loin : pourquoi le quartier suscite-t-il un tel engouement immobilier ? Certainement parce qu'il offre un cadre de vie rare et de qualité. Il est même assez amusant de constater que ce pittoresque, devenu presque ridicule tant il était prisé au XIX°, (et d'ailleurs aussi en partie entamé par lui aussi), redevient finalement une des valeurs présidant à la définition de ce qu'est un ensemble historique, méritant la conservation au titre d'un élément patrimonial.

      Mais le bâti est sensiblement le même qu'il y a un siècle. Pourquoi ne plaisait-il pas au siècle dernier ? il est impossible de chercher le sens du lien de cause à effet entre restauration et intérêt : l'intérêt provoque la réhabilitation, la restauration suscite l'intérêt. Donc pour conserver ce que les générations précédentes entretenaient inconsciemment, nous avons besoin de lutte et de règlement. Cette vue explique que l'habitat dans la zone protégée n'évolue plus, sauf dans le sens d'une remise en état, parce que le règlement est nécessaire à sa survie. Vient alors à l'esprit l'image de la réserve, qui protège ce qui doit l'être de l'avancée destructrice de la civilisation du progrès. Finalement, on peut penser que ce n'est qu'aujourd'hui que les hommes disposent d'assez de moyens pour que le danger soit réel en face des oeuvres antérieures. Cette vision est assez triste, car elle pose comme destructrice notre société, désormais incontrôlée et incontrôlable, incapable de se préserver elle-même.

      L'autre explication est plus positive est à mon sens, elle est la seule qui puisse réellement justifier un Secteur Sauvegardé. Notre société n'est pas celle qui détruit tout sur son passage, mais au contraire celle qui nous donne les moyens de comprendre ce que nous risquons de perdre, et en outre, nous donne parfois les moyens de ne pas perdre ce passé. Cette idée de l'état de développement économique qui permet de regarder ce qui est en train d'être perdu semble être confirmée par l'état des ressources culturelles des pays en voie de développement, ou même en voie d'industrialisation, comme par exemple les monastères troglodytes à Gorëme en Cappadoce (Turquie) qui s'ils sont ouverts au public sont détruits au fur et à mesure car non protégés. C'est dans ce sens qu'agit l'UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine mondial.

      Le principe qui légitimerait alors cette conservation serait celui de la protection de la richesse et de la diversité de l'oeuvre humaine. Le niveau de développement en France, les ressources économiques disponibles - même si leur distribution n'est pas parfaite - permet aujourd'hui de sauver ce qu'on considère comme méritant de l'être, sans savoir ce qu'en penseront les générations futures. Mais il faut alors savoir faire des choix, et ne pas lutter contre la modernité. Cette question semble essentielle.

      En effet, ce qu'il faut voir, c'est que si cette notion de patrimoine garde la place qu'elle a aujourd'hui dans notre société, ce que nous ferons deviendra patrimoine.

      La conservation, la création, les démolitions, rien n'est donc nouveau en fin de compte. Par contre, ce qui l'est fondamentalement, c'est la conscience que nous en avons.

      Reste à savoir si cette conscience est bien de l'ordre de l'intérêt des hommes de la Renaissance pour l'Antiquité, c'est à dire une conscience qui est enrichissement, connaissance pour le progrès.


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