L'entreprise culturelle est-elle une entreprise comme les autres ? Douloureuse question qui vient se heurter aux conceptions généreuses et libertaires de la diffusion de la culture. Il est depuis longtemps admis que la culture peut être intégrée dans une notion traditionnelle, d'offre et de demande, qui constituerait un marché, comme il en existe tant d'autres. On voit cohabiter deux notions que sont celles de « pratique » et celle de « consommation » culturelle.
Les acteurs culturels, de plus en plus, se considèrent comme des professionnels dans leur domaine d'activité. Le militantisme culturel qui poursuivait un but désintéressé semble révolu, ou en tout cas largement moins partagé. La culture, comme d'autres secteurs d'activité, trouve sa place dans la comptabilité nationale, à titre d'activité qui procure des emplois et se révèle productrice de richesse. Certains prédisent qu'elle sera la figure de proue de ce secteur quaternaire naissant.
Le secteur du livre n'échappe pas à cette tendance. Néanmoins, pour beaucoup il est entendu que vendre un livre, un disque ou un spectacle, ce n'est pas comme vendre une boîte de petits pois. Il s'agit d'un domaine ou l'affectif est grand. Un livre, un spectacle ou une chanson peuvent déchaîner les passions ou avoir des vertus d'éducation, de contestation, de subversion ou tout simplement d'émerveillement. Une boîte de petits pois le peut rarement. Ce travail va s'intéresser aux premiers plutôt qu'à la seconde.
Faire un livre et le vendre serait une activité singulière, différente. Cependant, il s'agit bien d'un secteur économique, faisant intervenir des acteurs de taille et de nature diverses.
A bien des égards, l'année 1999-2000 apparaît comme une année idéale pour s'intéresser au monde de l'édition. En effet, celui-ci a été traversé par une série de secousses, qui ont alimenté les débats. Naturellement, la « secousse Internet », et celle de l'impression numérique qui sont déjà plus anciennes continuent à interroger l'ensemble des acteurs de la branche.
Le secteur est encore traversé par des oppositions sur des questions comme la publicité à la télévision pour les livres, le rôle que doit jouer la grande distribution sur ce marché, le développement du livre à prix réduit, l'actualité de la loi sur le prix unique, etc. Au début de l'année 2000, le débat sur la taxation du prêt gratuit en bibliothèques a occupé les colonnes de la presse et a montré certains clivages dans la profession.
Le titre de ce mémoire peut sembler imparfait, en ce qu'il ne renseigne qu'imparfaitement sur son objet. « Comme devient-on éditeur ? ». On aura compris qu'il s'agit de l'édition de livres. Mais de quelle édition s'agit-il ? S'agit-il de l'édition intégrée, de taille conglomérale et oligopolistique, concentrée et décentralisée ? S'agit-il de la petite et moyenne édition de province ? Ce titre est volontairement imprécis et montre la complexité des ambiguïtés liées à la définition de cette profession.
D'une part, la similarité et l'unité de toutes les entreprises d'édition repose en ce qu'elles sont des activités capitalistes, puisque à l'instar de n'importe quelle autre entreprise, l'entreprise culturelle d'édition est soumise à des impératifs de rentabilité, d'équilibre, à défaut de profit.
Elle est intégrée dans une filière où interviennent d'autres acteurs et où apparaissent des notions de production, de distribution, de commercialisation, d'amont, d'aval. L'entreprise d'édition n'échappe pas à cela et prend place dans ce que l'on nomme « l'industrie du livre » 1 .
D'autre part, la production, la distribution et la commercialisation de cet objet qui demeure singulier, facilite la construction identitaire de la profession, ou au moins d'une partie de la profession - certainement la plus grande - puisque comme nous le verrons, l'édition en France est en situation oligopolistique : à côté des deux géants (Hachette et Havas), vivent et survivent des centaines, voire des milliers de petits et moyens éditeurs.
Cette étude n'a, en rien, voulu poursuivre une ambition exhaustive, mais son objet se veut aussi sérieux qu'original tout en respectant les conditions permises par les obligations du D.E.S.S.
Nous avons choisi de nous intéresser à la chaîne du livre en général, et à la profession d'éditeur en particulier ; de nous demander de quelle manière on devient éditeur. S'intéresser à la chaîne du livre c'est s'intéresser à l'ensemble des partenaires des éditeurs : diffuseurs, distributeurs, libraires, Etat. Nous avons privilégié les contacts avec des éditeurs, mais nous avons souhaités rencontré d'autres acteurs, afin de découvrir leur métier, leurs relations avec les éditeurs et les autres professionnels du secteur.
Ce mémoire souhaite également faire un « état des lieux » de l'édition aujourd'hui, en même temps qu'il s'agit de la découverte complète d'un domaine d'activité. C'est donc à la manière d'un novice que nous avons choisi de poser un regard, presque naïf, sur cette profession. Ce travail se veut également un constat des évolutions au sein de la profession, en particulier les évolutions liées à Internet et celles qui concernent les nouvelles méthodes d'impression, dites « impression numérique » ou « à la demande ».
Nous avons souhaité saisir une réalité, au travers des acteurs qui la vivent et la construisent. Nous nous sommes posés la question de savoir comment cette réalité se structure. Nous nous sommes intéressés aux repères qui balisent la profession et permettent de définir l'identité socioprofessionnelle d'une population.
Nous avons souhaité, comprendre les représentations que les acteurs se faisaient de cette réalité, observer les pratiques, étudier les enjeux, les clivages, les oppositions.
Dans le même temps - et bien que le vocabulaire utilisé précédemment laisserait penser le contraire - ce travail ne se veut pas une recherche authentiquement sociologique. Les conditions de réalisation d'une recherche sociologique ne pouvaient pas être réunies (en terme de temps, d'échantillon de personnes interrogées, d'inexpérience en matière de recherche sociologique), et n'étaient pas opportunes. C'est par l'entremise d'outils sociologiques (que nous allons détailler ci-après), que nous avons élaboré une problématique plus généraliste.
Sans prétention aucune, nous espérons que ce travail puisse servir de document sérieux, à qui souhaiterait se lancer dans l'édition aujourd'hui. C'est un tour d'horizon, mais il ne s'agit pas d'une simple visite d'agrément dans le monde de l'édition !
Néanmoins, comme nous venons de le préciser, pour que ce travail respecte les conditions d'un travail « académique », ou tout du moins universitaire, et qu'il ne soit pas qu'une simple recherche technique, une vague enquête pseudo-journalistique, ou pire, une mauvaise étude de marché, il est nécessaire de fonder notre propos selon une démarche méthodologique précise (voir l'explication de la méthode ci-après), qui s'articulera autour d'une problématique.
C'est au travers d'entretiens, tout d'abord, que nous avons choisi de mener ce travail. Différents acteurs de la chaîne du livre (éditeurs, institutions, libraires, diffuseurs-distributeurs, imprimeurs) ont été interrogés. Ces entretiens ont pour objectifs :
Afin d'avoir, autant que possible, une vue précise de la chaîne du livre, nous avons choisi une méthode comparatiste, en interrogeant des éditeurs de taille différente (deux personnes de chez Hachette et Bayard sur Paris, cinq éditeurs sur Lyon et son agglomération, et à Grenoble) des libraires de taille différente (deux « petits » libraires et une personne de Decitre) et enfin, des distributeurs de taille différente (deux personnes d'Harmonia Mundi en Arles, une personne d'Hachette Distribution dans l'agglomération de Lyon).
Au total, l'échantillon se compose de 15 personnes. La question de la population et de l'échantillon est inséparable de la construction théorique de l'objet. Le nombre de personnes interrogées prouve que ce travail ne poursuit pas un objectif d'exhaustivité.
Si les entretiens respectent une structure identique pour déterminer la trajectoire sociale de la personne interrogée, les questions s'adaptent au propos de ladite personne, afin, par exemple, d'approfondir un point qui nous aura semblé important. Nous n'avons pas travaillé à partir d'un questionnaire. Notre étude se base donc sur l'analyse de ces entretiens, en cherchant à dégager, autant que faire se peut, les généralités et les spécificités qu'ils révèlent.
Nous nous sommes mis en quête d'histoires vécues, de « récits de vie ». Selon Daniel Bertaux, la multiplication des récits de vie (en ce qui nous concerne, cela reste dans des proportions mesurées) poursuit un but bien défini :
En multipliant les récits de vie de personnes se trouvant ou s'étant trouver dans des situations sociales similaires, ou participant au même monde social, et en centrant leurs témoignages sur ces segments-là, on cherche à bénéficier des connaissances qu'elles ont acquises de par leur expérience directe sur ces mondes ou situations, sans pour autant s'empêtrer dans leur nécessaire singularité, ni dans le caractère inévitablement subjectif du récit qui en sera fait. En mettant en rapport plusieurs témoignages sur l'expérience vécue d'une même situation sociale par exemple, on pourra dépasser leurs singularités pour atteindre, par construction progressive, une représentation sociologique des composantes sociales (collectives) de la situation. 2
Nous avons privilégié les questions ouvertes (nous verrons ci-après, pour quelle raison nous avons choisi l'entretien plutôt que le questionnaire) ; elles présentent plusieurs avantages, par rapport aux questions fermées. François de Singly dans son ouvrage « L'enquête et ses méthodes : le questionnaire » 3 , distingue les deux :
Les questions fermées sont celles où les personnes interrogées doivent choisir entre des réponses déjà formulées à l'avance. Les questions ouvertes sont celles où, au contraire, les personnes interrogées sont libres de répondre comme elles le veulent. 4
François de Singly explique que les questions ouvertes présentent l'avantage de privilégier les catégories dans lesquelles les individus perçoivent le monde social, au lieu de les imposer à travers des questions fermées. Les questions ouvertes apportent plus d'informations sur les pratiques ou sur les représentations. Cependant elle présentent un inconvénient : l'interlocuteur peut fournir des indications peu utiles.
Entretien ou questionnaire ? Nous nous sommes posés la question de savoir lequel de ces deux outils serait le plus approprié pour ce travail:
L'enquête par questionnaire n'est jamais (ou ne devrait pas être) un travail strictement empirique. Comme toute réalité est inépuisable, étant donné sa richesse et sa complexité, il faut choisir entre ce qui est conservé et ce qui est exclu. A chaque moment la sélection des éléments pertinents et l'élimination des éléments jugés secondaires ne peut s'opérer qu'en fonction de critères d'appréciation théorique. La différence entre l'entretien semi-directif et le questionnaire se situe dans la façon de procéder au double mouvement de conservation/élimination. Dans l'entretien, c'est surtout la personne interrogée qui est maîtresse de ce choix alors que, dans le questionnaire l'individu qui répond le fait dans un cadre fixé à l'avance par le spécialiste. L'entretien a d'abord pour fonction de reconstruire le sens « subjectif », le sens vécu des comportements des acteurs sociaux ; le questionnaire a pour ambition première de saisir le sens « objectif » des conduites en les croisant avec des indicateurs des déterminants sociaux. 5
Les questions d'opinions sont très présentes dans nos entretiens. Nous souhaitions obtenir des témoignages d'individus, le récit de leur histoire personnelle (dans le cadre de leur profession, bien que cela fasse intervenir, inévitablement des éléments d'intimité). Nous sommes très redevables de ce que Jean-Claude Kaufmann appelle « l'envie de parler » :
Entre portes qui se referment et premières réponses sèches [ce qui n'a jamais été le cas pour nous], les prises de contact et les débuts d'entretiens ne sont pas toujours faciles. Heureusement il est fréquent que l'enquêteur n'ait plus ensuite à fournir d'effort sur ce point : l'informateur lui-même a envie de parler. Il est entré dans sa biographie, voyage guidé par l'enquêteur autour d'un thème ; et il a pris goût au voyage. Il parle de lui et on l'écoute, il développe ses arguments et ses avis ont de l'importance. Il parle de lui, et avec l'aide de l'enquêteur, s'interroge de façon nouvelle sur sa propre vie. 6
François de Singly milite dans son ouvrage pour une réhabilitation des questions d'opinions :
L'objectivation de la réalité sociale doit inclure également, contrairement à la perception d'Emile Durkheim, les représentations mentales des acteurs sociaux et celles de leur public. Il faut donner une place importante à la saisie des valeurs des individus. Comment réduire le fonctionnement de la société à une longue suite d'effets de la détermination sociale ? 7
Nous avons choisi de restituer certains des entretiens que nous avons mené en annexe de ce travail, pour les raisons que nous venons d'évoquées. Les récits entendus et retranscris, les opinions et les expériences, méritaient d'être lues, et s'intègrent à notre étude. Il ne s'agissait pas pour nous de réaliser une synthèse systématique des réponses obtenues, afin de dégager des tendances. Nos entretiens nous permettent de répondre à la problématique que nous avons fixé, mais pas à la manière d'une synthèse de questionnaire ou d'entretiens semi-directifs.
En ce qui concerne l'apport bibliographique, ce mémoire bénéficie de la parution récente de l'ouvrage de François Rouet : Le livre, mutations d'une industrie culturelle, qui fait le bilan de l'activité éditoriale. Il s'agit d'un bilan économique qui met au jour également des aspects socio-économiques, dans lesquels ce travail s'inscrit complètement. En effet, ce livre tire des conclusions difficilement réfutables. Du moins, l'objet de notre travail n'est en aucun cas de réfuter les thèses et les constats du livre de François Rouet. Au contraire, nous avons souhaité profiter des explications qu'il apporte, pour la première partie de ce mémoire.
Enfin, nous avons tenté de suivre avec le plus de rigueur possible, l'actualité du monde de l'édition - et l'année 1999-2000 fut, à cet égard, mouvementée - par le biais d'une revue de presse à partir des articles du quotidien « Le Monde ».
Au fil de cette introduction, nous avons esquissé le questionnement qui avait parcouru notre travail. Nous allons tenter de comprendre, au travers l'analyse du discours, comment on devient éditeur et comment cette profession est, à la fois, une entreprise capitaliste de vente de biens culturels, de possession, d'échange de droits d'exploitation, et, une entreprise de création de savoir et de divertissement véhiculé par le livre. Nous allons voir en quoi, le clivage de la profession se rapproche du clivage traditionnel, entre le monde de la grande entreprise et le monde de l'artisanat.
Nous ferons dans un premier temps, un bilan du secteur de l'édition, au point de vue économique, mais également, en étudiant sa situation oligopolistique; nous analyserons ensuite, à partir des entretiens que nous avons menés, quelles sont les caractéristiques de la profession d'éditeur; enfin, après avoir eu une idée plus précise de celle-ci, nous aborderons quelles sont les enjeux de cette profession, autour des débats qui l'animent.
L'objet de cette partie est d'aborder le monde de l'édition sous son aspect économique. La partie suivante, à partir de l'analyse des entretiens, nous permettra d'illustrer certaines des assertions et des conclusions que nous serons amenés à exprimer au fil de ce développement.
Le titre sans ambiguïté d'un article de Patrick Eveno « Veut-on le livre moribond ou le livre conquérant ? » donnait à son auteur l'occasion d'exprimer son point de vue sur le marché du livre aujourd'hui, et nous donnait l'occasion en le citant d'introduire ce bilan succinct :
Les acteurs de la filière éditoriale, auteurs-concepteurs, éditeurs-producteurs, libraires-distributeurs, ont construit depuis une vingtaine d'années un consensus corporatif qui vise principalement à préserver les positions acquises, sans jamais réaliser qu'ils sont en passe de tuer le livre. Examinons ces idées reçues.
La publicité à la télévision favoriserait les gros tirages et les grosses maisons. C'est ignorer que les Français passent en moyenne trois heures par jour devant le petit écran et que, pendant ce temps, le livre est exclu de leur univers, selon le principe non avoué mais bien actif, « pas de recettes publicitaires, pas de visibilité », que pratiquent toutes les chaînes, publiques ou privées. Le livre est chassé du petit écran, ainsi que la presse et plus généralement tous les secteurs de l'écrit imprimé qui ont adopté la même interdiction ; ils laissent la place libre à leurs concurrents indirects : disque, cinéma, vidéo, jeux électroniques, ordinateur, Internet, etc., qui ont accès à la publicité.
A la télévision, le livre est présenté comme un objet ennuyeux, non convivial, triste, solitaire, vieux, bref, tout ce qui fait horreur au public qu'il faudrait toucher, celui des lecteurs potentiels en formation, en particulier les adolescents. (...) Alors que les autres objets culturels et de loisirs sont fun, beaux, gais, intégrés à la communauté des jeunes, le livre est un objet extérieur, imposé par les maîtres et les parents, que seuls les bons élèves en quête d'imitation peuvent s'approprier. (...)
Le prix réduit favorise la concentration des librairies et son corollaire, le prix unique, maintient un réseau de vente plus dense et plus efficace. Les éditeurs ont la mémoire courte. Souvenez-vous de l'état de la librairie française avant que la Fnac ne revitalise la vente des livres : de vieilles boutiques sombres et poussiéreuses, peu accueillantes, où les prix étaient rarement affichés, où il était interdit de toucher aux livres, dans lesquelles les bandes dessinées étaient proscrites, parce qu'elles détournaient la jeunesse de la « vraie » littérature. Si dans les années 70, la Fnac n'avait pas inventé un nouveau concept de vente, vous seriez déjà tous morts, messieurs les éditeurs. (...) Sous prétexte de ne pas favoriser les « gros », les éditeurs ont longtemps banni le livre des hypermarchés, alors que 40 % des achats de consommation des français y sont réalisés. Ils refusent encore que la grande distribution se mêle du marché du livre en la bridant par la pratique du prix unique et par des méthodes de distribution archaïques. (...) Il y a urgence à inventer de nouveaux réseaux de distribution si vous ne voulez pas tous sombrer, auteurs, éditeurs et libraires confondus, et le livre et la lecture avec vous.
Le photocopillage tue le livre. La pratique massive de la photocopie apparue dans les années 70 dans les entreprises et les universités, puis dans les lycées, n'a pas tué le livre, mais seulement certains ouvrages. Quant à la photocopie d'oeuvres entières ou d'articles, elle ne nuit pas à l'économie du livre, parce que personne ne les lit ; elle fait seulement marcher les industries de la photocopie et du papier. (...) Pourtant, après avoir réussi à faire payer les photocopieurs, en prenant les auteurs en otage sans jamais leur reverser un seul centime, les éditeurs veulent taxer les bibliothèques afin de gratter quelques millions.
Le prêt en bibliothèque menace la vente des livres et réduit les droits d'auteurs. C'est ignorer la réalité des lecteurs et des bibliothèques. Dans une vie de lecteur, selon les moments, les humeurs, les situations psychologiques ou matérielles, nous fréquentons alternativement les bibliothèques et les librairies. Les deux sont complémentaires et non contradictoires. Contrairement à ceux qui veulent taxer le prêt, je trouve que la croissance des bibliothèques n'est pas assez rapide (...). (...) Car le but, la seule finalité de l'économie du livre, c'est que les Français lisent le plus souvent, le plus longtemps possible, parce que le livre est culturellement, intellectuellement, irremplaçable. (...)
C'est toute l'économie du livre qui est à revoir, si l'on veut relancer la lecture et les ventes, ce qui profitera à la fois aux éditeurs, aux libraires et aux auteurs, mais avant tout aux lecteurs-consommateurs. Vingt ans de sclérose ont eu pour conséquence de marginaliser le secteur du livre au sein de l'économie nationale, de renchérir ses coûts, de créer un appel vers les autres produits culturels ou de loisir. L'enjeu actuel est de rénover le secteur, afin d'offrir la possibilité de lire et d'acheter des livres en acceptant la publicité à la télévision, le prix réduit, la grande distribution, en créant de nouvelles bibliothèques de prêt gratuit. Alors, et alors seulement, le livre sera de nouveau conquérant et la culture y gagnera certainement plus par des pratiques malthusiennes visant à préserver un secteur qui entre dans le 21ème siècle avec une économie du 19ème siècle. 8
Ce point de vue a le mérite d'introduire de manière claire les enjeux de l'édition aujourd'hui. Cependant, l'avis de Patrick Eveno n'est pas partagé par tous les professionnels de ce secteur, bien au contraire. Il nous faut citer un autre point de vue, afin de rendre plus objective cette entrée en matière.
Ainsi, et pour répondre, aux affirmations de l'auteur de l'article que nous venons de mentionner, voyons le point de vue de François Gèze, directeur général des éditions La Découverte & Syros, qui cherche à mettre en lumière la « double nature » du livre :
J'aimerais rétablir ici quelques vérités que nous avons sans doute pas su assez faire entendre, en reprenant certaines assertions de notre fougueux contradicteur.
Selon lui, il faudrait supprimer le prix unique du livre interdisant le discount, car il freinerait la modernisation de la librairie ; ce que prouverait a contrario l'irruption triomphante de la FNAC, dans les années 70, qui, grâce au discount a pu s'imposer face aux « vieilles boutiques sombres et poussiéreuses » qu'auraient été les librairies d'alors. (...) il ignore tout du rôle fondamental de ce réseau pour l'édition de création. Car ce sont d'abord ces librairies qui défendent les livres non « prévendus », et tout particulièrement les romans et les essais d'auteurs peu connus, ceux qui publieront peut-être les best-sellers du futur. Alors que les grands magasins multimédias, et plus encore les grandes surfaces, ne jouent en général qu'un rôle de « suiveur » en se concentrant sur les valeurs sûres. (...)
La généralisation du « photocopillage » à l'université et dans les lycées a eu un double effet : elle a désappris aux élèves et aux étudiants la lecture suivie, les écartant durablement des livres ; et elle a porté un coup presque fatal à l'édition universitaire française, qui ne subsiste aujourd'hui qu'au prix d'une augmentation désastreuse de la part des livres de qualité médiocre - mal édités, mal relus, mal diffusés. (...)
De 1980 à 1998, le nombre d'emprunts de livres dans les seules bibliothèques municipales est passé de 59 millions à 154 millions, alors que le tirage moyen est tombé de 14 200 à 8 400 : on est passé ainsi de un livre prêté pour quatre vendus à un pour deux en vingt ans. Et même si les bibliothécaires répugnent à l'admettre, il est certain qu'une partie de ces emprunts s'est substituée à des achats. (...)
Nous nous efforçons, non sans difficultés ni contradictions (...) de préserver la « double nature » du livre, à la fois objet culturel et bien marchand (...) Car c'est cette double nature, certes difficile à comprendre, qui est - l'histoire l'a montré - la condition à la fois de l'accès au livre du plus grand nombre et du dynamisme d'une création littéraire digne de ce nom. 9
En préambule de cette partie statistique indispensable, il est important de noter la difficulté qu'il y a à disposer de certaines sources. Les chiffres qui suivent concernent principalement la vente de livre. En revanche, il est difficile de savoir le nombre exact d'éditeurs en France, il faut s'en remettre à quelques données fiables, en particulier la comptabilisation du nombre de déposants au dépôt légal, et à des estimations. François Rouet apporte des statistiques intéressantes dans son ouvrage :
Il faut d'abord fixer l'ordre de grandeur de la population en jeu : le nombre de déposants au dépôt légal (il s'agit des déposants en tant qu'éditeurs) est en croissance constante passant d'environ 4 000 au milieu des années soixante-dix à plus de 6 000 au début des années quatre-vingt-dix. L'Insee pour sa part recensait, en 1971, 801 entreprises d'édition, un nombre qui, en 1986, dépassait largement 2 000 entreprises pour atteindre les 3 000 en 1998. Simultanément, le répertoire professionnel de l'édition qui répertoriait environ 700 éditeurs en 1975, en comptabilise près de un millier depuis le début des années quatre-vingt-dix. Pour sa part, le syndicat national de l'édition retient un nombre de maisons qui est passé d'environ 300 à plus de 400 à la fin des années soixante-dix et s'y maintient jusqu'aux années quatre-vingt-dix avant de diminuer ensuite. 11
Après trois années de forte augmentation (+16 % en 1996, +7 % en 1997 et + 15 % en 1998), la production de nouveautés et nouvelles éditions, telle qu'elle est appréhendée par la bibliographie commerciale Electre, n'aurait augmenté que de 2 % en 1999. Selon la nouvelle procédure d'enregistrement adoptée en 1999 par cette source (la nouvelle procédure de comptabilisation adoptée par Electre en 1999 se traduit par une augmentation du nombre de titres enregistrés), le nombre de titres produits en 1999 s'établit à 38 657, contre 37 883 en 1998.
En 1998, les hausses les plus marquées ont concerné les catégories Sciences de l'information ( 1 111 titres, + 25 %) et Religion (1 374 titres, +9 %). Compte tenu de son poids, c'est toutefois la catégorie Littérature (14 075 titres) qui a le plus contribué à la hausse de la production globale (73 % de la hausse à elle seule).
En littérature (+4 %), les hausses les plus marquées concernent les catégories Mémoires & correspondance (240 titres, +27 %), Humour (+16 %) et Littérature classique (100 titres, +14 %) Progression supérieure à la moyenne pour les catégories Romans et nouvelles français (2 523 titres, +11 %), BD (1 037 titres, +9 %) Romans policiers (1 038 titres, +7 %), tandis que la Littérature enfantine (4 600 titres) et les Romans et nouvelles étrangers (1 366 titres) ont augmenté comme la moyenne de la catégorie (+4 %).
Après trois années de forte augmentation pour l'une comme pour l'autre, la production de livres de poésie (676 titres) marque le pas à +2 %, tandis que l'édition de pièces de théâtre (334 titres) recule de -10 %. Repli également des Romans fantastiques et de science-fiction (505 titres, -3 %, mais après +38 % en 1998) et des Essais littéraires (252 titres, -23 %, là aussi après 3 années de hausse soutenue).
Si l'on observe l'évolution de la production des autres catégories aidées par le Centre National du Livre, on note que les catégories qui correspondraient au champ aidé par la commission Sciences de l'homme et de la société ( 6 880 titres) reculent légèrement (-3 %, après +15 % en 1998), de même que les catégories Architecture & Urbanisme (334 titres, -9 %, après + 9 % en 1998). En revanche on notera la poursuite de la hausse de la production des livres d'art (hors Architecture, Urbanisme, Jeux, Sports : 2 433 titres, +6 %, après +17 % en 1998) et des ouvrages de philosophie (547 titres, +8 %, après +6 % en 1998).
Selon les enquêtes de conjoncture l+C/Livres Hebdo, le marché du livre au détail (hors ventes directes) s'inscrivait fin 1999 dans une tendance annuelle de +2,5 % en francs courants (+1 % en volume), soit, contrairement à l'année précédente, un résultat supérieur à celui de l'ensemble du commerce non alimentaire (+1 % en francs courants).
Par secteurs, les livres pour la jeunesse, la BD et les livres pratiques auraient connu les évolutions les plus favorables (+ 3,5 %) ; viennent ensuite les livres de poche et le parascolaire (+ 2,5 %), les encyclopédies et dictionnaires (+2 %), la littérature, les sciences humaines et les sciences et techniques (+ 1,5 %) puis les ouvrages de droit et de gestion (+1 %). Enfin, les livres scolaires et, comme c'était déjà le cas en 1997 et 1998, le secteur des beaux livres auraient connu les évolutions les moins favorables (+0,5 %).
Par circuits de distribution, les meilleurs résultats auraient été enregistrés par les hypermarchés (+4 %) et les magasins multimédia (FNAC, Virgin : +3,5 %), suivis des librairies générales (+1 %), les librairies-papeterie-presse connaissant pour leur part un recul de -0,5 %.
Ce résultat encourageant intervient après une année 1998 plutôt morose. On rappelle en effet qu'en 1998, pour la 4ème année consécutive, l'enquête de branche réalisée par le Syndicat national de l'édition avait enregistré un léger recul du chiffre d'affaires des éditeurs : -1,2 % en francs courants (-0,5 % en 1997, -0,3 % en 1996), soit -2,5 % en francs constants : -1,3 % pour les ventes de livres (96 % du Chiffre d'affaire global) et +2 % pour les cessions de droits (étrangers, poches, clubs, etc.).
Mais alors qu'en 1996 et en 1997, le médiocre résultat du chiffre global des ventes de livres s'expliquait pas la baisse très marquée du secteur des encyclopédies et dictionnaires (-17,5 %en 1997, -20,7 % en 1996), qui traduisait à la fois le succès des dictionnaires à prix réduit et la concurrence croissante des encyclopédies sur support électronique, ce n'était plus le cas en 1998.
En effet, en 1996 et 1997, si l'on faisait abstraction de ce secteur en forte mutation, il apparaissait en fait que les ventes de livres des éditeurs dans l'ensemble des autres secteurs avaient en réalité progressé (de +4,3 % en 1996 et +2,0 % en 1997). En 1998, s'il y a eu à nouveau recul du secteur encyclopédies-dictionnaires (-8,0 %), il a moins pesé que les 2 années précédentes sur le résultat global. Hors encyclopédies et dictionnaires, l'évolution des ventes de livres en 1998 reste négative (-0,3 %), avec comme chaque année, des résultats très contrastés selon les secteurs : l'évolution la plus favorable concerne les secteur des livres d'art et beaux livres (+9 %), mais elle intervient après une très mauvaise année 1997 (-21 %) ; vient ensuite le secteur jeunesse, qui enregistre sa 3ème année consécutive de progression (+5 %, après +10 % et +5 % en 1996) ; les autres secteurs enregistrant un recul en francs courants : recul modéré pour les livres scolaires (-0,5 %) et les livres pratiques, cartes & atlas (-0,8 %) ; recul un peu plus marqué pour les livres scientifiques et professionnels, ceux de droit & science économique (-2 %) et les ouvrages de littérature (-4 %) ; recul assez net pour les livres de sciences humaines & sociales et les encyclopédies-dictionnaires (-8 %) et enfin la bande dessinée, qui avait il est vrai connu 3 années de forte progression entre 1995 et 1997 (+7 %, +12,5 % et +11 %).
Le recul touche également les ventes en volume, puisque après la croissance de 1996 et 1997 (+4,5 % et +6,7 %) le nombre d'exemplaires vendus a légèrement diminué en 1998, de 342 à 335 millions (-2 %).
En revanche, comme c'est le cas depuis 5 ans, 1998 aura été une très bonne année pour les exportations, dont le montant en valeur a augmenté de +6,5 % (hors DOM-TOM et feuillets) après + 6,0 % en 1997 et + 4,0 % en 1996. Les résultats pour 1999 marquent toutefois une rupture de cette tendance favorable, avec un recul de -1,7 %.
En 1999, le nouvel indice Livres (tous types confondus) publié par l'INSEE a augmenté de 0,8 % contre 0,5 % pour l'indice général des prix à la consommation. Comme les années précédentes, cette moyenne recouvre des évolutions très différentes selon les catégories.
Le prix des livres de littérature générale a augmenté au même rythme que l'indice générale : +0,5 %. Cette hausse modérée fait suite à quatre années de croissance de l'indice inférieur à l'indice général : sur les 5 dernières années, le prix des livres de littérature général n'a ainsi augmenté de 2,8, contre 6,3 % pour l'indice général.
L'indice des prix de la catégorie « scolaire, parascolaire, dictionnaires et encyclopédies » est quant à lui resté inchangé par rapport à 1998. C'est la 7ème année consécutive que les prix de cette catégorie d'ouvrages augmentent à un rythme inférieur ou égal à celui de l'indice général : sur les 5 dernières années, l'indice n'a ainsi augmenté que de 4,6 % contre 6,3 % pour l'indice général.
En revanche, comme les années précédentes, la catégorie « jeunesse, pratique et autres » a connu un niveau de hausse nettement supérieur à l'indice général : +2,1 % (après +2,8 % en 1998 et +2,6 % en 1997) ; sur les 5 dernières années, le prix des livres de cette catégorie a ainsi augmenté de 14,0 % contre 6,3 % pour l'indice général.
Entre 1980 et 1993, le tirage moyen, tel qu'il est mesuré par l'enquête de branche du SNE, a connu une baisse régulière, passant de 14 702 à 8 573 exemplaires, soit une diminution de plus de 40 %. Depuis 1993, cette baisse constante semble a peu près enrayée et le tirage moyen s'est stabilisé entre 8 400 et 9000 exemplaires. En 1998, le tirage moyen global s'établissait ainsi à 8 464 exemplaires, soit -3,8 % par rapport à 1997.
En rachetant Castermann en octobre et en annonçant en toute fin d'année son entrée dans le capital des Presses Universitaires de France (18 % du capital), le groupe Flammarion aura volé la vedette aux deux grands groupes français, Hachette et Havas, autour desquels se concentrent depuis plusieurs années les mouvements de recomposition du paysage éditorial français. Après ce rachat, le Président directeur-général de Flammarion, Charles-Henri Flammarion expliquait :
Il y a peu d'occasions d'acquisition de maisons d'édition de taille significative qui ne soient pas éloignées de nos activités. (...) Pour Flammarion, il s'agit de la première opération significative en dehors de la France. Castermann a une très bonne implantation dans l'ensemble du Benelux. C'est aussi un éditeur en langue néerlandaise, avec une centaine de livres par an. Nous voulons développer cette production et y joindre des éléments du fonds Flammarion. La prochaine étape se situera dans d'autres pays, principalement latins. La contrainte du développement européen est forte pour les maisons d'édition. Nous sommes sur un marché stagnant depuis vingt ans. Le développement doit passer par des implantations dans d'autres bassins linguistiques, même si nous le faisons de façon mesurée. 12
Début 2000, Flammarion a par ailleurs poursuivi cette politique de croissance externe en entrant dans le capital de son diffusé Actes Sud.
Les deux grands groupes ne sont cependant pas resté inactifs : Havas a repris les éditions Nil et poursuivi son développement international en reprenant successivement l'anglais Barbour, l'argentin Aique, l'américain Medimedia et 50 % des brésiliens Atica et Scipione ; tandis qu'Hachette reprenait Milles et une nuits (l'introducteur en France des « livres à 10 francs), dont il détenait déjà 18 % du capital via sa filiale Fayard et accueillait Albin Michel en distribution (en échange de 40 % du capital du Livre de poche).
Parmi les autres opérations d'acquisition intervenues en 1999, on notera également la reprise de Ramsay par Vilo, celle des Presses du management par le groupe Sorio (communication), de Taillandier par François Pinault et Christian Brégou, ainsi que, dans l'édition juridique, la fusion des Editions législatives avec Francis Lefebvre.
Enfin, dans la distribution, tandis que l'année débutait par la fusion des deux groupements de librairie La voie du livre et Plein Ciel, Hachette poursuivait son développement dans le commerce de détail en reprenant le Furet du Nord (via sa filiale Extrapole, acquise en 1998). En outre, le jeune secteur du commerce électronique connaissait ses premières opérations d'envergure avec en mai le rachat par la FNAC d'alibabook et de sa maison-mère Alizé/Société française du livre et en novembre celui d'Alapage par France Télécom Multimédia.
La hausse des prêts imprimés dans les bibliothèques municipales s'est poursuivie en 1998, mais à un rythme moins soutenu que les années précédentes : 154,5 millions d'imprimés (livres, périodiques,...) ont été prêtés par les 2 551 bibliothèques municipales ayant communiqué leurs chiffres de prêt à la Direction du livre et de la lecture, soit +1,8 % par rapport à 1997 (en 1997 : 151,7 millions d'imprimés pour 2 441 bibliothèques municipales, soit +4,0 % par rapport à 1996).
L'accroissement des achats imprimés des bibliothèques municipales s'est en revanche poursuivi au même rythme que l'année précédente 4 585 millions de volumes acquis par les 2 406 bibliothèques municipales ayant fourni l'information, soit +3,5 % par rapport à 1997 (4 429 millions de volumes acquis par les 2 291 bibliothèques municipales ayant fourni l'information, soit + 3,3 %).
A titre de comparaison, nous nous sommes procurés les statistiques de production éditoriale d'autres pays d'Europe. 13 Ces statistiques datent de 1996 pour les plus récentes, et certaines de 1991, ces chiffres permettent de faire une estimation des productions nationales. Ainsi on apprend que le nombre total de titres produits atteignait 381 pour l'Albanie (1991), 8 056 pour l'Autriche (1996), 13 913 pour la Belgique (1991), 4 840 pour la Bulgarie (1996), 1 718 pour la Croatie (1996), 10 224 pour la République Tchèque (1996), 12 352 pour le Danemark (1996), 2 628 pour l'Estonie (1996), 5 367 pour la République fédérale de Yougoslavie (1996), 13 014 pour la Finlande (1996).
Les statistiques de l'UNESCO annoncent le chiffre de 71 515 titres pour l'Allemagne (1996), 4 225 pour la Grèce (1996), 9 193 pour la Hongrie (1996), 1 527 pour l'Island (1996), 35 236 pour l'Italie (1996), 3 645 pour la Lituanie (1996), 681 pour le Luxembourg (1996), 34 067 pour les Pays-Bas (1993), 6 900 pour la Norvège (1996), 14 014 pour la Pologne (1996), 7 868 pour le Portugal (1996), 7 199 pour la Roumanie (1996), 36 237 pour la Fédération de Russie (1996), 46 330 pour l'Espagne (1996), 13 496 pour la Suède (1996), 15 371 pour la Confédération Helvétique (1996) et, pour finir, 107 263 pour le Royaume-Uni (1996).
Pour l'Amérique du Nord, l'association des éditeurs américains (Association of American Publishers) diffuse des statistiques sur son site Internet. 14 Nous n'avons pas obtenu le nombre total de titres publiés mais le chiffre des ventes qui représente pour l'industrie américaine du livre 24 milliards de dollars en 1999.
Nous disposons de chiffres plus précis pour le Canada également à partir d'un site Internet. 15 Ces statistiques distinguent les entreprises éditoriales de langue anglaise et française. Pour les entreprises éditoriales anglophones, le total des ventes pour l'année 1998-1999 représente 1,3 milliards de dollars. Pour les entreprises francophones ce chiffres s'élève à 334 millions de dollars.
En 1998-1999, les maisons d'édition en langue anglaise ont publié 10 757 nouveaux titres et réédité 6 212 titres. Pour les entreprises éditoriales en langue française, ce sont 3 682 nouveaux titres et 4 050 rééditions.
Ces statistiques recensent 193 éditeurs de langue française et 450 de langue anglaise. Le catalogue des entreprises éditoriales anglophones comptabilise un total de 58 883 titres en 1998-1999, et de 41 431 titres pour les maisons d'édition en langue française, toujours pour la même année.
Il nous semble important d'étudier de manière plus approfondie la situation du marché éditorial en France. Cela signifie qu'il nous faut voir plus en détail le rôle joué par les deux grands groupes que sont Hachette et Havas. Par l'entremise de filiales multiples et variées, le secteur de l'édition est dominé, en réalité, par les groupes Vivendi et Matra, avec leurs têtes, respectivement Jean-Marie Messier et Jean-Luc Lagardère. 16
Ces sont deux éditeurs intégrés, en ce sens qu'ils sont présents à tous les niveaux de la chaîne du livre, ou du moins aux endroits les plus stratégiques que sont la création éditorial et la diffusion-distribution. Autour d'Hachette et d'Havas gravitent une constellation de maisons d'édition, filiales ou en participation. De ces deux géants dépendent des sociétés de distribution, notamment Hachette-distribution, qui présente la particularité d'avoir son propre système d'acheminement et de répartition des colis, ainsi qu'une gestion personnalisée des commandes. 17 Hachette est également présent dans la vente au détail avec la chaîne de librairies « Relais H », et depuis peu, comme on l'a vu précédemment, avec la chaîne de librairies « Le Furet du Nord ». L'édition présente un cas singulier de duopole.
Il est intéressant de voir ce qui peut expliquer pareille situation. A en croire François Rouet, la situation oligopolistique et la concentration éditoriale peuvent s'expliquer par les motifs qui poussent n'importe quelle entreprise à s'accroître dans sa branche d'activité, mais avec des spécificités propres au secteur de l'édition :
La concentration dans une branche est considérée comme un élément majeur pour en comprendre le fonctionnement. En effet, une concentration qui s'accroît laisse augurer de comportements accrus d'oligopole, voire de monopole, au détriment de la concurrence. C'est également l'indice que certaines entreprises manifestent une volonté explicite de grandir et s'en donnent les moyens. Enfin, et surtout, les changements de dimension, les variations de structure et l'évolution des rapports de force qui s'ensuivent modifient sensiblement les conditions d'exercice du métier dans chaque entreprise comme dans la branche toute entière. On comprend dès lors que les progrès de la concentration et l'évaluation de ses conséquences aient toujours retenu l'attention. Si l'on reprend les motifs qui poussent en général les firmes à adopter des stratégies de croissance, on constate qu'ils s'appliquent, mais là encore avec beaucoup d'originalité, à l'édition et à la filière du livre.
Les entreprises cherchent à se renforcer pour bénéficier d'économies d'échelle, atteindre une taille suffisante pour « sauter » les barrières à l'entrée sur certains marchés et, fortes d'un poids relatif respectable, se situer avantageusement dans les rapports avec les autres entreprises de la branche. Enfin, une entreprise peut rechercher à se développer dans sa filière, en amont ou en aval de sa propre activité, pour contrôler ses sources d'approvisionnement ou maîtriser la distribution de ses produits : on parlera alors d'intégration verticale. (...) les possibilités d'économies d'échelle sont évidentes dans la diffusion et, plus encore, pour la distribution qui pose des problèmes cruciaux d'organisation et de logistique : on verra que le souci stratégique de maîtriser la diffusion-distribution de leurs produits a joué un rôle central dans le renforcement des deux grands groupes français et dans la structuration des groupes moyens en poussant à l'intégration de cette fonction et à la croissance - interne ou externe - pour atteindre un volume de production suffisant. (...) Certains traits propres aux PME qui caractérisent les entreprises éditoriales (faible capitalisation, contrôle familial fragilisant parfois les directions et rendant délicates les passations de pouvoir) se sont souvent trouvés alliés à une indéniable professionnalité et à un catalogue qui permettaient d'envisager développement et rentabilité lorsque les modes de gestion ne laissent pas à désirer. Cette caractéristique a suscité parfois des rapprochements entre petites maisons et plus grands confrères mais a surtout provoqué de nombreux rachats d'entreprises petites ou moyennes au fil des années.
En effet pour se renforcer dans les domaines que l'on privilégie comme pour pénétrer d'autres marchés, la croissance externe, c'est-à-dire le rachat de maisons ou de catalogues, s'avère un moyen coûteux mais plus rapide et moins risqué que le développement de sa propre production. (...) Elle [cette propension] s'est tout à fait appliquée jusqu'à une date récente dans les deux grands groupes français, la relative aisance de cette croissance externe ayant certainement facilité la sur-concentration et l'émergence d'un véritable duopole. 18
Un article rendant compte de la 51ème foire du livre de Francfort atteste que la concentration éditoriale est un phénomène partagé par d'autres pays, et qu'en même temps cela fait apparaître des nouveautés pour le moins intéressantes :
C'était le dernier Francfort du siècle. Et pour qui savait le « lire », ce rendez-vous obligé des éditeurs du monde entier était comme le miroir grossissant des mutations de l'industrie éditoriale. La concentration est tangible. Le nombre des stands diminue - 6 643 contre 6 800 en 1998. Des marques disparaissent ou sont avalées par d'immenses structures, notamment chez les Américains, où la méga-usine Random House (Bertelsmann) aligne une centaine de tables de rendez-vous. Ailleurs, c'est l'inverse : l'émiettement. Avec la multiplication des petites nations, des maisons d'édition estoniennes, kazakhes, kirghizes, azerbaïdjanaises...ont fait leur apparition. Avec 113 pays présents cette année, la variété des voix et des cultures n'a jamais été aussi forte. (...) La foire montrait ainsi qu'un perpétuel mouvement de déconstruction-recomposition affecte le secteur de l'édition. Et que « de la concentration peuvent naître des opportunités pour les maisons moyennes ». L'exemple de l'américain Perseus Books est, à cet égard, éloquent (...) ce mini-conglomérat rassemble des petites structures de qualité qui, «à la suite de rachats successifs, n'ont pas trouvé place dans les grands groupes ». Avec le soutien d'un fond d'investissement privé de Washington, McKeown [le fondateur de ce mini-conglomérat] les a rachetées et fédérées dans une holding coiffant aujourd'hui sept maisons (...). « Nous combinons les forces de vente, de fabrication et de distribution, mais chaque maison reste indépendante sur le plan éditorial, explique McKeown, le groupe s'oblige à être financièrement discipliné, à publier avec discernement. A l'heure actuelle, il n'est pas obligé d'être un géant pour bien s'en sortir. Il faut avoir une taille critique. Notre modèle vise à donner cette assise sans sacrifier l'indépendance. ». 19
L'article aborde la question de l'édition moyenne et petite, puisqu'en effet, malgré la situation oligopolistique (partagé par d'autres pays que la France), et la spécificité du duopole français, il reste néanmoins une place pour l'édition de taille intermédiaire et la petite édition, comme le rappelle François Rouet :
Entre les deux grands groupes et les toutes petites maisons, qu'elles soient destinées à le rester ou s'apprêtent à grandir vite, l'édition a été durant longtemps le domaine privilégié des maisons de taille intermédiaire et des éditeurs moyens, détenteurs du prestige et dépositaires de la tradition éditoriale, dans des structures au contrôle largement familial. » 20
Qu'en est-il de la petite édition, celle à laquelle nous avons été confrontés, pendant nos entretiens (pour la plupart d'entre eux, tout du moins) ? Il s'agit naturellement, de la plus grosse partie des déposants au dépôt légal. En d'autres termes, une fois enlevés les deux géants du secteur, et la vingtaine d'autres éditeurs de taille intermédiaire, il reste les quelques milliers d'autres ! Ce que Bénédicte Raynaud, cité par François Rouet, appelle « La frange de l'oligopole ».
François Rouet dresse un constat amer à ce propos :
Les quelques dizaines de millions de francs de chiffre d'affaires qui se réalisent ainsi sur ce que l'on a appelé « la frange de l'oligopole » justifient-ils de retenir autant l'attention sur des expériences souvent sans suite, un foisonnement de tâtonnements dont n'émergent que quelques réussites avérées et toujours fragiles et où le vrai professionnalisme coexiste avec l'amateurisme le plus léger ? (...) l'essentiel tient au rôle de renouvellement démographique du milieu éditorial et à la fonction de laboratoire collectif qu'il joue pour l'ensemble de la profession. » 21
Il écrit aussi :
La vitalité démographique d'une telle population s'apprécie au regard de sa mortalité au cours des premières années de vie. Or, une faible majorité (57 %) des éditeurs créés depuis 1973 et répertoriés par Livres Hebdo était encore en activité en 1998. 22
Faut-il entendre par ce constat lucide, un brin cynique, que la petite édition est condamnée à alimenter la « grosse » édition, par des rachats de droits, au détriment de sa propre existence ? Concrètement, comment les petites et moyennes maisons d'édition peuvent-elles alimenter les gros éditeurs, durablement et, finalement, à leur détriment ?
Nous avons expliqué dans notre introduction, pour quelle raison nous avions choisi la méthode de l'entretien. Ceux-ci s'articulent autour de questions ouvertes et de questions d'opinion. Il eût été trop simple de chercher des réactions, dans un sens plus polémiste que véritablement sincère, aux affirmations développées par l'auteur du « Livre, mutations d'une industrie culturelle », à nos interlocuteurs. Se considèrent-ils comme des acteurs de la « frange de l'oligopole » ? Leur faible chiffre d'affaires justifiait-il que l'on s'intéressât à eux ? Assurément. Se comportent-il comme des « aventuriers » de l'édition ? Peut-être. Certains d'entre eux.
Nos questions sont souvent élaborées en fonction des réponses de nos interlocuteurs. Cela instaure une certaine continuité dans l'entretien, continuité qui serait interrompue par une grille de questions appliquée sans prise en compte des réponses. Cela étant, des questions nécessaires reviennent systématiquement comme la question initiale de présentation de la personne, d'origine de son activité, l'historique en quelque sorte. Cette question nous permet d'établir ce qui est de l'ordre de la trajectoire sociale.
Les entretiens se composent également de questions sur la pratique quotidienne du métier, ce qui permet de faire une distinction entre ce qui appartient au récit et la construction identitaire, de ce qui est de l'expérience, du savoir-faire.
Les questions d'opinion concernant des sujets de la profession en général, ne font que reposer le problème de l'intérêt de la personne pour ce sujet. Est-ce qu'il était pertinent de vouloir interroger des éditeurs au sujet du développement d'Internet ? Par ces questions générales et presque abstraites par rapport à la réalité du quotidien, nous n'avons pas cherché à solliciter nos informateurs en tant que spécialistes. Cette question, comme d'autres, nous aident juste à apprécier de quelle manière la personne se considère dans un ensemble et un contexte plus large. Il est assez instructif d'entendre une personne répondre au nom d'un groupe.
Quel entretien restituer en annexe ? Pourquoi restituer cet entretien plutôt qu'un autre ? Ces deux questions se sont posées au moment de la conception de ce travail. Restituer la totalité des entretiens avec les éditeurs s'imposait de soi. 23 L'expérience de Gilles Lacroix du monde de la petite édition nous semblait devoir être lue. Ensuite, nous voulions également restituer l'entretien avec Maya Flandin, qui représente, par son histoire les deux facettes du métier de libraire. Enfin, il nous fallait entendre un dernier acteur de la chaîne du livre : le diffuseur-distributeur. A cet égard, Frédéric Salbans et Violette Tastet de chez Harmonia Mundi présentait la particularité, intéressante, de travailler principalement avec les petits éditeurs.
(entretiens restitués dans ce mémoire, en annexe)
Thierry Renard et Sylvianne Crouzet :
Thierry Renard et Sylvianne Crouzet ont commencé leur activité alors qu'ils n'étaient encore que lycéens à Vénissieux, à la fin des années 1970. Une passion commune pour la poésie les a conduits à éditer une première publication, assez proche du format « fanzine » : « Aube », et avec les moyens que l'on imagine, afférant à ce type de publication.
Cette activité éditoriale s'est accompagnée d'une action culturelle autour de la promotion de la poésie au sein de leur ville, l'organisation de rencontres avec des écrivains, des séances d'ateliers d'écriture, des conférences, des lectures publiques. L'association « Pandora » a ainsi vu le jour et a continué cette activité avec l'aide de subventions.
L'activité proprement éditoriale n'a vu le jour qu'à partir du milieu des années 1980. La maison d'édition fondée et dénommée « Paroles d'Aube », ce qui marque le sceau de son origine, a bénéficié de plusieurs « coups » éditoriaux, en particulier la vente à près de 100 000 exemplaires d'un ouvrage de M. Comte-Sponville alors que celui-ci commençait à être reconnu médiatiquement. Ce succès a permis à la maison d'édition de publier de nombreux ouvrages de poésie, d'un accès sans doute plus difficile, et ne bénéficiant pas d'une large audience.
Néanmoins la maison d'édition a connu des difficultés à partir de 1997 qui l'ont conduite à déposer le bilan. Thierry Renard continue son activité d'éditeur dans une autre maison d'édition : « La passe du vent ».
L'association Pandora n'a jamais cessé son activité, Sylvianne Crouzet est l'une de ses principaux responsables. Elle dispose de deux lieux : un à Vénissieux, un autre à Grigny, qui est le lieu d'organisation de résidences d'artistes, à l'image de celle organisée pour la venue de Dany Lafférière.
Les liens entre l'association et les deux maisons d'édition ont toujours été forts.
Gilles Lacroix :
Gilles Lacroix est le conseiller pour le livre et la lecture de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de la Région Rhône-Alpes. Il représente, à la fois, les orientations concernant le livre et la lecture, décidées au ministère à Paris, et il est chargé d'organiser, pour la région, la politique d'aide publique en faveur des acteurs culturels du livre et de la lecture.
Maurice Glaymann :
Maurice Glaymann est éditeur. Il est à la tête des éditions « Aléas », qui ont leur siège à Lyon, sur les quais de Saône. Il s'agit d'une petite entreprise qui ne compte que deux personnes, lui-même et le gérant, tous deux bénévoles. M. Glaymann est professeur de mathématiques de l'université Lyon 1, à la retraite, qui a choisi de mener une activité éditoriale par conviction.
Pierre-Jean Balzan :
M. Balzan est éditeur. Il dirige les éditions « La fosse aux ours », à Lyon, place Jutard. C'est un ancien juriste de l'office H.L.M. de Lyon, passionné par l'univers du livre, qui a monté cette entreprise en 1997. Son entreprise ne compte aucun salarié. Il a connu un beau succès en librairie avec le livre traduit de l'italien Luciano Bolis : « Mon grain de sable ».
Jérôme Million :
Jérôme Million est éditeur depuis 15 ans à Grenoble. Les éditions Jérôme Million sont spécialisées dans le domaine des sciences humaines. Parallèlement, M. Million met ses compétences en matière de nouvelles technologies de l'information et des communications, au service d'autres éditeurs.
Maya Flandin :
Maya Flandin est libraire. Ancienne libraire à la Fnac, elle a décidé, il y a deux ans, avec une amie, Anne-Claire Sylvestre, d'ouvrir une librairie de proximité à la Croix-Rousse. C'est ainsi qu'à débuté l'aventure de la librairie « Vivement dimanche », rue du Chariot-d'or.
Georges Péju :
Voici le libraire « historique » de Lyon ! Georges Péju, fils du résistant Elie Péju, est libraire à Lyon depuis 1947. Il a commencé avec la librairie de la Proue, rue Childebert, à l'âge de 17 ans. C'est un esthète qui a connu les plus grands noms de la littérature et de l'édition.
Frédéric Salbans et Violette Tastet :
Ces deux personnes sont responsables de la branche « diffusion livres » d'Harmonia Mundi, entreprise réputée d'édition...de musique baroque. C'est à partir de 1989 que l'entreprise a décidé de s'attaquer au marché de la diffusion-distribution des livres. Ce marché étant largement dominé par les deux géants Havas et Hachette, Harmonia Mundi diffuse et transporte les livres des éditeurs de petite taille.
Isabelle Aveline :
Isabelle Aveline s'occupe du site d'information culturelle « zazieweb.com ».
Eric Callas entretien (téléphonique) :
Eric Callas est directeur du marketing d'Hachette-Livres
Marjorie Marlein (entretien téléphonique) :
Marjorie Marlein est directrice de la communication de la société pionnière en France d'éditon électronique « 00h00.com ».
Nous allons étudier quelles sont les trajectoires sociales des différents éditeurs que nous avons interrogés 24 , en tenant compte à chaque fois des généralités et des spécificités.
Par cette interrogation sur les trajectoires sociales, nous souhaitons infirmer certains des lieux communs sur la profession d'éditeur. Il est tentant de croire qu'un éditeur vient forcément de tel milieu social, dispose de tel capital culturel. Cela n'est pas systématique.
A l'exception de notre interlocuteur chez Hachette-livre, ce qui regroupe les quatre éditeurs que nous avons interrogés, c'est la taille de leur société. Il s'agit en effet de quatre petits éditeurs. La situation de 00h00.com est différente. Il est difficile de l'apparenter entièrement au groupe des « petits », tel que nous pouvons le définir après nos entretiens.
Nous n'avons pas toujours pu obtenir de données chiffrées. Leur production avoisine celle qui permet de déterminer la taille d'un éditeur et de le qualifier. Elle se situe entre 15 et 40 livres par an, ce chiffre étant particulièrement aléatoire.
Toutes ces maisons ont été créées du milieu des années quatre-vingt au milieu des années quatre-vingt-dix ; ce sont quatre éditeurs qui n'ont donc pas participé au « printemps des éditeurs » dans les années soixante-dix.
Autre similarité : les quatre éditeurs que nous avons interrogés sont des éditeurs de la région Rhône-Alpes. Gilles Lacroix nous a apporté des éléments d'informations sur la situation de l'édition dans la région. 25
Le point commun que l'on peut repérer dans la motivation initiale pour la profession d'éditeur, repose dans une aisance partagée avec l'univers des livres. Celle-ci vient, bien évidemment, de l'éducation, familiale ou scolaire, puis ensuite de la profession qui a pu précédée celle d'éditeur. Si pour tous, il s'agit d'une vocation, dans deux cas seulement, cela a été la première occupation professionnelle (Thierry Renard/Sylvianne Crouzet et Jérôme Million). Dans le cas de Pierre-Jean Balzan, il s'agit d'une réorientation professionnelle, Dans celui de Maurice Glaymann, il s'agit d'une occupation professionnelle d'une personne à la retraite.
Le critère de l'aisance avec l'univers des livres ou de l'attirance pour celui-ci est important puisqu'il montre que la profession d'éditeur n'est pas inévitablement liée à l'origine sociale.
Par ailleurs, ce n'est pas un milieu dans lequel nous avons pu observer un phénomène de reproduction sociale, aucun des éditeurs que nous avons interrogés n'étaient enfants d'éditeurs. Cela participe plutôt d'une démarche de réorientation, de détachement avec le milieu social voire de rupture. Cependant, avec les exemple de Maurice Glaymann ou de Jérôme Million on remarque que cette profession s'inscrit dans la continuité de la formation universitaire ou de l'occupation professionnelle initiale. La profession d'éditeur est dans ce cas une activité connexe. C'est une activité qui se différencie par les inclinations qu'elles instaurent, à savoir l'appréhension de la gestion d'une entreprise. Mais c'est une activité qui reste proche en ce qu'elle est une profession intellectuelle.
Les éditeurs que nous avons rencontrés ne présentaient pas l'exemple d'entreprises familiales. Dans deux cas, il s'agit d'une activité exercée à plusieurs avec un itinéraire commun (Thierry Renard et Sylvianne Crouzet, Jérôme Million qui travaille avec sa compagne). Sinon, c'est une activité très individualisée, qui repose sur une seule personne, à la fois directeur éditorial et gérant.
Ces caractéristiques renforcent la définition artisanale de l'activité, dont nous verrons d'autres aspects par la suite.
Voici comment que Roger Gaillard auteur d'un « Annuaire à l'usage des auteurs cherchant un éditeur » 26 décrit l'activité des petits éditeurs :
Toutes les fonctions sont concentrées sur un ou deux individus polyvalents. Tour à tour lecteur, correcteur, secrétaire, comptable, attaché de presse, représentant, livreur, voire imprimeur, ils arrivent à assurer tant bien que mal la publication de un à dix livres par an, en pestant contre les journées qui n'ont que vingt-quatre heures. Leur éternel casse-tête reste la diffusion des livres, trop peu présents en librairie, trop peu signalés par les médias. Ils publient des oeuvres délaissées par la grande et moyenne édition. La poésie y a une large place (il faut dire aussi que le recueil, la plaquette, ne demandent qu'un faible investissement financier). La majorité des petits éditeurs vivotent, les plus favorisés d'entre eux se payant une à deux fois le SMIC rarement plus. La proportion d'auteurs inconnus dans leur catalogue est très élevée, de même que la probabilité que ces acteurs restent inconnus du grand public. 27
La partie économique et statistique aura montré que tout élément de comparaison était impossible entre le monde éditorial Hachette-Havas, la moyenne édition et les petits éditeurs. Nous voulons nous intéresser, à présent, aux éléments d'identification et de distinction qui forment les repères de la petite édition.
Il nous faut restituer un aspect, qui nous semble décisif, dans la distinction entre les deux mondes de l'édition que nous avons pu observer : les gros et les petits, pour résumer succinctement. Il s'agit de la différence d'approche du processus de création et du contenu fortement affectif que les uns y mettent par rapport aux autres. Pour les petits éditeurs que nous avons pu interroger, l'implication affective apparaît facilement dans le discours. C'est même, sans aucun doute, un procédé d'identification professionnelle.
Thierry Renard met en avant la relation à l'auteur, l'échange, l'envie d'un projet commun, le moment d'intimité que fait partager la lecture d'un livre. La fabrication d'un livre, dans ce cas précis, ne peut faire abstraction d'une démarche d'implication personnelle. De même, ce rapport presque individualisé de l'éditeur avec le livre de l'auteur, sera regretté lorsque l'activité éditoriale prend une autre ampleur, pour diverses raisons, et que le temps consacré à chaque auteur et à chaque livre devient moins grand.
Cette manière de concevoir le processus de création éditoriale recouvre la forme d'une sorte d'idéal perdu. Jérôme Million nous relatait les temps bénis où, dans le milieu des années quatre-vingt, les petits éditeurs se retrouvaient au Salon du livre de Paris, dans une ambiance bohème, de confraternité, de reconnaissance mutuelles, de ce qui devait être alors une activité quasiment initiatique. « On a vieilli », nous a-t-il dit.
A l'inverse, l'entretien téléphonique avec Eric Callas - et bien qu'il nous faille relativiser les propos enregistrés, compte tenu des conditions mêmes de l'entretien - nous a révélé l'autre aspect du métier d'éditeur, épuré des préoccupations citées précédemment. C'est au cours de cet entretien qu'a été évoqué le terme de « segment éditorial » pour qualifier une des démarches de sélection des mis en vente par l'éditeur. Il ne s'agit pas, pour nous, de comparer l'incomparable, de même qu'il ne s'agit nullement de blâmer celui-ci plutôt que l'autre. Ce sont deux systèmes qui coexistent avec, chacun, des règles et des codes qui leur sont propres. Et puis, jusqu'à preuve du contraire, ces gens font le même métier...mais pas de la même manière, ni avec les mêmes moyens ni les mêmes objectifs.
Loin de vouloir condamner le témoignage sincère du représentant de chez Hachette, qui n'a pas semblé se travestir à seule fin de se présenter en se valorisant, il nous faut honnêtement considéré que le témoignage des « petits » se compose de cette construction identitaire autour de l'affectivité. Là encore, ce n'est pas une critique mais simplement un constat. La branche économique de l'édition est, comme d'autres branches, traversé par ce fameux clivage artisan/industriel, qui permet aux uns et aux autres de se définir professionnellement, d'établir les repères de leur groupe socioprofessionnel.
A la question de savoir s'il ne considérait pas son activité comme un combat inégal, avec les grosses maisons d'édition, Thierry Renard nous répondait, qu'il ne s'en plaignait pas et mettait en avant sa spécificité. Dans tous les entretiens, les petits éditeurs ne souhaitaient pas se définir par rapport aux grosses maisons. Nous verrons, par la suite, comme cette volonté de distinction s'accentue en ce qui concerne le processus de création éditoriale, en faisant intervenir l'élément affectif. Pour l'instant, il s'agit de comprendre de quelle manière cette profession parvient à s'identifier, selon quels repères. Le témoignage de Thierry Renard montre comment il associe son activité à celle d'une promotion désintéressée de la littérature. Effectivement, on a pu constater précédemment en quoi son activité d'éditeur s'accompagnait d'une action culturelle de proximité.
Un autre concept qui revient fréquemment dans les propos est celui de la « défense de la diversité ». La petite édition serait donc le lieu d'expression de la diversité, de la pluralité.
Les autres critères de distinction que nous avons pu noter sont la qualité de la production éditoriale, la liberté de l'activité éditoriale. Les petits éditeurs mettent en avant le fait que la logique de fort tirage joue indubitablement sur la qualité de la production littéraire. La fabrication même du livre, la couverture, la texture des pages, la mise en page, les choix graphiques sont autant d'aspects qui permettent à la petite édition de se distinguer.
Une autre idée, plus originale, serait qu'il y a les « vrais » éditeurs et les « faux » 28 ; contrairement à ce que l'on pourrait croire, cette assertion recouvre plutôt la manière mi-professionnelle, mi-amateur, qu'a de se considérer Thierry Renard, auteur cette de remarque. Le vrai éditeur serait celui, tel que l'imagerie se le représente, à savoir, parisien, derrière un bureau, caché par une pile de manuscrits, ne voyant que rarement ses auteurs, ; et fabricants des « coups » littéraires à la chaîne.
On remarque que nombre des critères présentés et qui sont à la base de l'identification professionnelle de la petite édition, sont les critères qui permettront habituellement à l'entreprise artisanale se définir par rapport à l'entreprise industrielle.
Pour corroborer cette analyse, nous avons pu constater cette même grille de critères parmi les autres acteurs de l'édition que sont les libraires.
Un autre point commun réunit au moins trois des éditeurs que nous avons rencontrés 29 : il s'agit de l'origine du capital de la société. Dans les cas de Pierre-Jean Balzan,de Maurice Glaymann et de la maison d'édition 00h00.com, ce sont des S.A.R.L. dont le capital a été constitué par des apports d'amis. Dans le cas de Maurice Glaymann, cela représente 250 000 francs, dans celui de 00h00.com cela dépasse les 2 millions de francs. Le capitale social de « La fosse aux ours » est de 70 000 francs, celui de « La Passe du vent » et de 300 000 francs. 30
La constitution du capital est significative de la structure artisanale de l'entreprise. Nous sommes en présence de P.M.E. Dans le cas de Thierry Renard, on a constaté à quel point les subventions publiques représentaient une source de financement importante.
Dans son Annuaire 31 le CALCRE (Comité des auteurs en lutte contre le racket de l'édition) apporte une observation sur la forme juridique des maisons d'édition :
Si une minorité des « petits éditeurs » a adopté comme forme juridique la SARL, la plupart sont constitués sous forme de sociétés en nom collectif ou propre (artisanat, entreprise familiale) et d'associations loi 1901 (individus ou collectif, très souvent bénévoles, assurent cette activité dans un cadre associatif). Ils emploient de une à deux personnes salariées à plein temps pour les plus importants ; leur chiffre d'affaire varie entre quelques dizaines de milliers de francs par an pour les plus petits au million pour les plus compétents. 32
Un autre point commun repéré dans les entretiens concerne la reconnaissance médiatique facteur potentiel de réussite éditoriale et commerciale. On peut le comprendre aisément. Pour les petites maisons d'édition, si un de leurs ouvrages bénéficie d'une retombée médiatique nationale, cela se ressent immédiatement dans le chiffre des ventes. C'est ce qui est arrivé à Thierry Renard et à Pierre-Jean Balzan. Le premier en participant à l'émission « Bouillon de culture ». Pour le second, l'histoire est un peu identique, en effet un des ses livres 33 a beaucoup plu au journaliste, homme de télévision et de radio Michel Polac ; là encore, une présentation au cours d'une émission de radio à considérablement augmenté les ventes.
Le « coup médiatique », puisque c'est bien de cela qu'il est question dans les deux cas cités, intervient comme un bonus inespéré dans une structure qui ne peut investir massivement dans le marketing et dans tous les procédés de lancement commercial d'un ouvrage.
Cette question du succès médiatique, met en lumière de façon encore plus évidente, la dépendance dans laquelle se trouve le petit éditeur envers les détaillants pour tous ses autres ouvrages, c'est-à-dire ceux qui ne bénéficient pas de retombées médiatiques importantes.
La définition du métier d'éditeur est floue. En effet, qui est exactement « l'éditeur » dans une maison d'édition. Celui qui sélectionne les ouvrages ? Celui qui dirige la maison d'édition ? Comme on a pu l'observer, dans le cas de nos témoins, c'est une fonction très individualisée. Une même personne s'occupe de tout : la direction littéraire, la gérance, le suivi de la fabrication, les rapports avec les libraires, les distributeurs-diffuseurs.
Nous allons examiner, à présent, en quoi le métier d'éditeur comporte au moins trois aspects bien définis - dont au moins deux ne font pas systématiquement intervenir l'éditeur - desquels il peut se tenir à plus ou moins grande distance ; en particulier en ce qui concerne la diffusion-distribution.
Cette partie retrace, en fait, la question qui nous a animée dès le départ de ce travail, à savoir « Qu'est-ce qu'un éditeur ? ». Est-ce que cette personne est entourée de cartons de livres (les invendus), dans un appartement d'habitation traditionnel, assez éloigné de ce que l'on pourrait imaginer d'une société d'édition, comme nous avons pu l'observer chez Pierre-Jean Balzan et Maurice Glaymann ? Est-ce le directeur du marketing de chez Hachette-livre, au discours tellement éclairant sur les aspects de ce métier, et qui a eu pour mérite de nous montrer la dualité de la profession d'éditeur ?
Naturellement, la réponse la plus évidente serait de dire que le métier d'éditeur c'est tout cela à la fois.
Avant d'étudier les trois aspects du métier d'éditeur, il est intéressant d'apprécier de quelle manière se répartissent les coûts d'un ouvrage pour un petit éditeur diffusé-distribué.
Ainsi, imaginons un ouvrage faisant 120 pages et vendu 100 francs, les coûts vont se répartir ainsi :
L'impression va coûter environ 15 000 francs, les frais de mise en page et de correction, vont accroître la facture, si bien qu'un tirage de 1 5000 exemplaires de l'ouvrage en question revient environ à 20 000 francs. L'éditeur verse systématiquement un à-valoir à son auteur (si celui-ci est vivant ou sinon à ses ayant-droits) 34 .
Si l'on prend en compte la T.V.A. l'ouvrage est vendu 94,79 francs. Sur cette somme 55 % environ sera prélevé par le diffuseur-distributeur. Le droit d'auteur s'élèvera entre 5 et 10 % du prix initial public (94,79 Frs). Il faudra compter environ 10 frs par ouvrage vendu pour les frais de fabrication. Sera prélevé encore une part pour rémunération de la traduction (ainsi que les droits d'auteur du traducteur), s'il s'agit d'un manuscrit traduit.
Etudions à présent ce qui les regroupe et ce qui les distingue, autour de ce que nous avons choisi d'appeler les trois temps du métier d'éditeur.
De quelle manière se positionne l'éditeur par rapport au processus de création qui ne devrait semble-t-il ne concerner que l'auteur et seulement lui ?
Essayons d'examiner à partir du schéma d'un montage de projet 35 qui distingue plusieurs étapes, celles qui concernent l'éditeur. Le montage d'un projet compte au moins 8 étapes :
L'idée : en principe, elle devrait venir de l'écrivain. Or, il se trouve que l'une des pratiques du métier d'éditeur consiste à sélectionner les idées, en fonction d'une politique éditoriale établie. Il s'agit de la stratégie éditoriale que nous allons aborder après, et qui appartient à l'éditeur.
Ce qu'il faut comprendre c'est qu'une maison d'édition n'est pas seulement dépositaire des idées des écrivains, mais qu'à l'inverse, les écrivains peuvent fournir le contenu des idées qu'elle développe. 36 Cela se comprend plus en terme de commandes d'écrits que de réception d'écrits. Pour illustrer notre propos, imaginons la scène suivante, se déroulant dans le bureau d'un éditeur, qui dirait : « Coco, ce thème est vachement porteur, lequel de nos auteurs pourrait nous pondre un bouquin sur le sujet ? » 37 .
Il n'y a que quelques maisons d'édition qui peuvent se permettre pareille attitude dans le processus de création. Nous souhaitons montrer que le métier d'éditeur ne se limite pas à l'exégèse religieuse des manuscrits réceptionnés, pour une quête passionnée DU livre. L'éditeur est beaucoup plus actif dans le processus de création que ce que l'on pourrait croire. L'étape suivante le montre.
Le concept : la distinction entre l'idée et le concept prend tout son sens ici. C'est l'étape qui joint l'auteur et l'éditeur dans un travail commun, que cela soit la direction littéraire, le travail de collaboration entre l'éditeur ou l'agent littéraire et l'écrivain. C'est aussi le travail de traduction d'un auteur étranger. L'introduction d'un texte étranger auprès du lectorat est de l'ordre du concept, mais aussi un acte de création (la traduction est une écriture, et pas seulement une adaptation ou une transformation). Le concept est l'étape intermédiaire entre la sélection d'un manuscrit, et la mise en marche du procédé de fabrication de l'objet livre.
Ajouts, retouches, réécritures, autant de démarches nécessaires pour que l'oeuvre d'un individu puisse être accueillie par les lecteurs.
L'étude faisabilité : c'est une étape étroitement mêlée à l'étape précédente. A ce moment, se posent les questions : « Pourquoi publier ce livre ? A quel public s'adresse-t-il ? Quel est le but recherché ? ». Peut-on appeler cela une étude de marché ? L'expression n'a été employée par aucune des personnes que nous avons interrogées. On comprend qu'elle puisse apparaître totalement inopportune, peut-être même vulgaire, pour beaucoup des acteurs que nous avons rencontrés. L'expression « segment éditorial » nous fait penser que c'est au regard de certaines des questions évoquées ci-dessus que se dessine une stratégie éditoriale.
Il nous a semblé que la question de l'étude de faisabilité n'était pas présente à l'esprit des éditeurs au moment de la publication d'un livre. Naturellement, chacun se demande si le livre va plaire, s'il est judicieux de le publier. Mais nous ne croyons pas que pour les petits éditeurs que nous avons rencontré, la seule question du nombre de lecteurs potentiel conditionne le choix de tel ou tel ouvrage.
Il apparaît que cette étape de l'étude de faisabilité est celle qui distingue le plus l'activité éditoriale à petite échelle de la grande édition.
On apprend de quelle manière cette étape anodine de l'étude de faisabilité, résume beaucoup des oppositions de la profession, et illustre la complexité des approche. En même temps, l'usage rigoureux de cette étape 38 ne suffit pas à distinguer édition professionnelle et édition amateur. En effet, il n'y a pas d'un côté les éditeurs qui se demandent avec précaution, pour quelles raisons publier tel auteur, et ce, en fonction d'impératifs économiques, et de l'autre les éditeurs qui publieraient des ouvrages par passion, sans se soucier de la gestion de leur entreprise. Ou alors, ce sont des philanthropes immensément riches !
L'avant-projet sommaire et l'avant projet détaillé : la désignation de ces deux étapes correspond très certainement à des moments du processus de création éditoriale, que notre inexpérience du métier d'éditeur ne saurait contredire. Néanmoins, cela ne correspond pas à deux étapes formalisées et qui pourraient être désignées très exactement ainsi. En d'autres termes, ces deux étapes correspondent sans doute au moment où le manuscrit relu, corrigé, mis en page est prêt à partir à l'imprimerie, avec une maquette définitive de la couverture.
La gestion du projet : cette étape peut faire intervenir de nouveaux acteurs, ceux de la diffusion-distribution ; nous verrons par la suite ce qui détermine un éditeur à s'en remettre à une personne tiers pour la diffusion-distribution. Cette étape recouvre la gestion du stock, l'envoi des ouvrages à un nombre de librairies défini à l'avance. Il s'agit de prévoir le réassort éventuel de ces librairies. Naturellement, cette étape comprend les rapports avec la presse, avant la sortie du livre en librairie et après.
L'évaluation : cette dernière étape, propre à tout montage de projet, permet de faire le bilan de l'action menée. C'est un bilan en termes de ventes, bien évidemment, mais aussi en termes de réception par le public et la critique. Pour la maison d'édition, c'est l'occasion de jauger sa notoriété et d'évaluer son activité éditoriale.
Pierre-Jean Balzan nous faisait remarquer dans l'entretien que l'auteur sortait très rapidement de la chaîne du livre. En effet, à l'exception de la première étape ou de la seconde, ou des deux il disparaît rapidement du circuit éditorial. Son avis est requis pour la mise en forme du livre.
A notre question de savoir pour quelle raison un auteur pouvait préférer être édité par un petit éditeur, Thierry Renard nous répondait de manière honnête, expliquant qu'il n'y avait pas de véritable avantage. Naturellement, il y avait un peu de mauvaise foi dans cette réponse.
De même Thierry Renard reconnaissait les limites de sa spécificité, en admettant que sa structure n'était pas à même de pouvoir « défendre » certains auteurs qu'il aurait pu, à un moment donné, publier, à l'exemple de Michel Houelbecq.
Cette question du choix de l'auteur de son éditeur est capitale. Imaginons un auteur de romans que le talent a fait être remarqué par deux maisons d'édition, une grosse et une petite.
Voici quelques scénarios qui peuvent alors se produire et qui illustreront notre propos :
On retrouve dans ces scénarii certains des thèmes que nous avons déjà abordés. Il est à noter que de nombreux auteurs sont publiés par plusieurs éditeurs. Pour résumer, le risque que l'auteur prend à être édité par une grande maison d'édition est de disparaître rapidement des rayons, et d'être « noyé » par la masse des ouvrages qui sortiront au même moment que le sien ; avec le petit éditeur, le livre pourra être remarqué, mais ne sera pas dans la structure qui lui permettra d'être un best-seller, à de très rares exemples près.
Que faut-il entendre pas stratégie éditoriale ? François Rouet la définit comme suit :
Une stratégie éditoriale peut alors se définir comme une manière de s'inscrire, soi et sa propre production, dans l'espace que balisent les ouvrages existants. Nombre de comportements et de pratiques éditoriales peuvent alors s'interpréter dans cette « géométrie ». 39
Il s'agit pour un éditeur de choisir quel type d'ouvrages il va décider de mettre en vente. Pour cela, il doit se mettre à la recherche d'un « segment éditorial » ; nous reprenons ce terme à notre compte, puisqu'il s'agit du meilleur synonyme possible de nombreux termes qui décrivent la définition de la politique éditoriale. Que recouvre cette expression ? L'éditeur doit savoir, d'abord, s'il souhaite laisser la plus grande place à la littérature, ou aux sciences humaines, aux sciences ou bien s'il préfère le domaine artistique, s'il s'agit d'une édition pour la jeunesse ou destinée à tout public ou réservée aux adultes, si ce seront des ouvrages pratiques, comme des manuels, etc.
Dans le cas de la littérature, sera-t-elle généraliste ou au contraire spécialisée ? Elle pourra se cantonner à la poésie ou peut-être à la littérature policière ou encore aux traductions d'auteurs étrangers 40 . Naturellement ces choix n'interdisent pas à une maison d'édition de s'orienter dans différentes voies, par le biais des collections, notamment.
Que révèle l'analyse des catalogues des personnes interrogées ? Le catalogue de « La passe du vent » 41 se compose d'ouvrages de littérature générale et spécialisée, des livres de nouvelles (« La revanche de Michel-Ange » de Valère Staraselski), des livres d'entretiens (« Au plus près » de Philippe Djian, entretiens avec Catherine Moreau ; « Sens contre sens, Comment lit-on ? » de Jean Bollack, entretiens avec Patrick Llored). On trouve des romans (« Ana Désir », de Jean-Yves Lourde ; « Poteau Mitan », de Mano Gentil), un premier roman (« Ce jour-là », de Sabine Chevallier) et des ouvrages de poésie (« L'homme que je deviens », d'Arturo Uslar Pietri).
« La fosse aux ours » privélégie la littérature française et étrangère 42 . En effet, à côté d'auteurs français ou d'écrivains de littérature française (« Derniers paysages avant traversée » de Christophe Fourvel, « Préambule à une déclaration mondiale de guerre à l'ordre », d'Alain Turgeon), on trouve des traductions d'auteurs italiens (« Mon grain de sable » de Lucian Bolis), anglais (« Anastasius » de Thomas Hope), ou encore d'écrivains de littérature espagnole « A bout portant » de Jaime Hagel). Pierre-Jean Balzan se rend souvent en Italie, et est conseillé par des connaisseurs autochtones, ainsi que des traducteurs. C'est de cette façon qu'il sélectionne les ouvrages qu'il va éditer. 43
Les « Editions Jérôme Millon » apparaissent plus comme des éditions spécialisées dans le domaine des sciences humaines. L'originalité réside dans le choix de collections qui servent à identifier chacune des orientations de la maison d'édition. En effet, cette petite maison d'édition compte pas moins de huit collections ( collection « Krisis », collection « Atopia », « petite collection Atopia », collection « Golgotha », collection « Histoire des Jésuites de la Renaissance aux Lumières », collection « Orbita », collection « Mémoire du corps », collection « l'Homme des origines ») ; chacune étant dirigée par une personne spécialisée. Le catalogue, très riche, des « Editions Jérôme Millon » atteste de cette spécialisation ; voici quelques références à titre d'illustration : on y trouve aussi bien des ouvrages de philosophie (« Méditations phénoménologiques, Phénoménologie et phénoménologie du langage », de Marc Richir), que de religion (« La stigmatisation. L'extase divine et les miracles de Lourdes » , d'Antoine Imbert-Gourbeyre), ou d'histoire (« Histroire de l'Inquisition au Moyen-Age », de Henri-Charles Lea), ou de préhistoire (« L'art pariétal, langage de la préhistoire »).
Quant aux éditions « Aléas » 44 , le catalogue révèle une grande diversité parmi les publications. En effet, les ouvrages de littérature générale côtoient les ouvrages spécialisés, notamment sur le cinéma (« Devant la recrudescence des vols de sac à main », de Serge Daney), le théâtre (« Le travail du metteur en scène », de Jean Verdeil), la musique ou la poésie. Le catalogue se compose également d'ouvrages scientifiques, de mathématiques, d'histoire, ainsi que des ouvrages abordant spécifiquement les problèmes d'aujourd'hui (« Sexualités et violences en prison », de D. Welzer-Lang, L. Mathieu et M. Faure).
Nous remarquons, en matière de création, que nos interlocuteurs utilisent différentes stratégies d'approches. Dans le cas de « La passe du vent » ex «Paroles d'Aube », il s'agit d'une entreprise de longue haleine, d'un enracinement dans l'action culturelle locale, qui a conduit au tissage, tout d'abord, d'une réputation, puis d'un réseau d'écrivains qui ont pu « alimenter » l'activité éditoriale. Il faut rappeler qu'il s'est écoulé près d'une décade entre les débuts de ces lycéens et les premières publications, ayant des retombées significatives. Cette longévité représente une des voies pour entreprendre une activité éditoriale. Elle est dans ce cas précis, proche d'une activité de promotion de la littérature, dans un milieu qui, a priori, se montre assez peu enclin à cette pratique culturelle. De même, cette manière de concevoir l'activité éditoriale correspond aux convictions de Thierry Renard sur la profession d'éditeur.
Cette longévité, ce travail de longue haleine et de proximité réalisé par l'association Pandora, met à disposition de l'activité éditoriale de la « Passe du vent » un ensemble de structures propres à servir son objet : la publication d'auteurs, nouveaux pour la plupart. Cette recherche de « contenu » - bien que ce terme bien imprécis semble plus approprié au monde imprécis d'Internet - est rendu possible par les ateliers d'écriture, les conférences, les salons littéraires, les lectures publiques et bien évidemment, les résidences d'auteur. Cette dernière forme d'activité, semble la plus adaptée à la création littéraire. Aux yeux de Sylvianne Crouzet, c'est un outil qui permet de donner du temps, chose la plus précieuse en de domaine. Dans les faits, la plupart des résidences d'auteurs aboutissent à la publication d'un ouvrage.
A bien des égards, la « Passe du vent » se trouve dans une situation enviable. En effet, pour une petite maison d'édition elle dispose d'une expérience tout à fait notable, d'une compétence en matière de création éditoriale indéniable. Alors, même si Thierry Renard doit recommencer sa tâche avec cette nouvelle maison d'édition, les compétences et le savoir-faire, eux, demeurent intacts. Ce sont les atouts les plus avantageux dont puisse bénéficier une entreprise d'édition, pour continuer à exister.
L'existence de « La fosse aux ours », les propos de Pierre-Jean Balzan, se rapproche aisément, avec des différences, de celle de « La Passe du vent ». C'est également le plaisir de l'usage des livres qui est à l'origine des débuts de Pierre-Jean Balzan dans la profession. C'est la fascination pour l'univers des livres qui l'a fait changer radicalement de profession. On comprend donc à quel point, le facteur affectivité est là encore à l'initiative du métier d'éditeur.
Il existe cependant une différence avec les autres éditeurs rencontrés. En effet, c'est celui qui a mis le plus en avant les difficultés de la profession, révélé les difficultés des autres secteurs comme celui de la librairie. Son catalogue présente de nombreux ouvrages traduits, ce qui introduit une différence plus marquée avec ses confrères. Cela fait très certainement partie de la stratégie éditoriale de la société.
L'exemple de Jérôme Millon est singulier, comme nous avons pu le voir précédemment ; il s'agit d'un segment éditorial très spécialisé, très lié avec le monde de la recherche et le monde universitaire dont Jérôme Millon est issu. Ces ouvrages s'adressent à une audience facilement délimitable et qui se compose d'étudiants, de chercheurs, de passionnés et de curieux. En d'autres termes, il ne s'agit pas d'une stratégie éditoriale grand public, bien que de nombreux ouvrages du catalogue permettent d'élargir le nombre des lecteurs potentiels 45 .
Quoi qu'il en soit, Jérôme Millon montre que la spécialisation éditoriale est l'une des voies d'existence de la petite édition. Ses quinze années d'existence dans la profession l'illustrent parfaitement.
Par ailleurs, l'entretien ne révèle pas que l'affectivité soit le motif principal de son activité. Ceci vient démentir quelque peu ce que nous avons dit précédemment. Son exemple nous permet d'affiner notre propos. Dans le cas de Jérôme Millon, en effet, plus qu'une démarche affective ou de volonté de faire partager une passion, il s'agit plutôt, d'exister dans un espace qui permette à toute une production littéraire - en sciences humaines - d'exister. Il s'agit d'apporter un service adapté à un lectorat en demande de ce type d'ouvrages. C'est ainsi que l'on trouvera un ouvrage des éditions Jérôme Millon, fréquemment, sur la table de travail d'un étudiant de philosophie, tout heureux d'avoir trouvé la dernière traduction des oeuvres d'Husserl, ou dans le laboratoire de chercheurs en paléontologie, travaillant sur l'art pariétal, à moins que ce ne soit sur la table de chevet d'un passionné de vampirologie...
Ici, l'éditeur prend le pari d'occuper un espace éditorial que les grosses maisons d'édition ne peuvent occuper, pour la principale raisons, que la logique de fort tirage qui domine les acteurs de ce secteur, s'adapte mal à l'édition spécialisée en sciences humaines. Jérôme Millon nous avouait même ses projet de publication d'ouvrages selon le principe de la souscription. Il est difficile d'imaginer cela chez Hachette ou Havas.
Si l'exemple précédent est singulier, le cas de Maurice Glaymann est unique. En effet, le choix de la profession d'éditeur a été dicté en partie, par des convictions concernant l'édition, comme nous avons pu le voir précédemment. La stratégie éditoriale est donc orientée vers cette volonté de mettre en avant des ouvrages qui « dérangent », par leur côté contestataire ou subversif. Naturellement, le catalogue nous montre également des publications dans des domaines qui ne se prêtent pas systématiquement à la contestation politique (la musicologie, les mathématiques).
Là encore, la stratégie éditoriale de cette maison d'édition n'est pas guidée par la recherche d'un lectorat le plus étendu possible. Maurice Glaymann nous apprenait qu'il travaillait avec un nombre réduit de libraires (la plupart en dehors de la région lyonnaise).
En ce qui concerne la création littéraire, lui aussi travaille avec des auteurs qu'il connaît, même s'il reçoit de nombreux manuscrits.
C'est le second temps du métier d'éditeur. Les éditeurs entretiennent des rapports complexes avec la diffusion-distribution. La distinction entre diffusion et distribution est importante. La diffusion concerne la vente des ouvrages, la recherche de librairies et d'autres points de vente. La distribution recouvre, le transport et l'acheminement des ouvrages, ainsi que la gestion des stocks, la facturation, le suivi des commandes. C'est de la logistique purement et simplement.
Nous avons dit précédemment, que cette activité ne faisait intervenir que plus ou moins directement l'éditeur. Qu'est-ce que cela signifie ? Tout simplement, que l'éditeur selon sa taille et sa croissance, va vraisemblablement commencer par faire lui-même la diffusion et la distribution de ses ouvrages.
Thierry Renard raconte comment, à l'époque de « Paroles d'Aube », ils ont assuré eux-même, l'envoi et/ou l'acheminement de 40 000 ouvrages de M. Comte-Sponville sur les 100 000 vendus. Cette activité occupait une personne à temps plein. Les premières années, le démarchage des librairies représentait plusieurs milliers de kilomètres parcourus par an.
A notre connaissance, il n'y a que Maurice Glaymann, des éditions « Aléas » qui continue à se diffuser-distribuer tout seul (après une expérience malheureuse avec Distique). Tous les autres interlocuteurs s'en sont remis aux services d'une société de diffusion-distribution.
« Paroles d'Aube » a connu certains déboires avec les P.U.F., maison d'édition bien connue, mais qui avait également une activité de diffusion-distribution. En effet, au moment où les P.U.F. ont commencé à connaître des difficultés, la qualité de la diffusion s'en est ressenti, entendons par là, que les P.U.F. cherchaient à vendre, en priorité, leur propre production, plutôt que les catalogues des maisons diffusées par leurs soins.
Un point commun des éditeurs que nous avons interrogés, est qu'il sont tous les trois (Thierry Renard, Pierre-Jean Balzan et Jérôme Millon) diffusés et distribués par Harmonia Mundi. « C'est la Roll's des diffuseurs-distributeurs !! » 46 Etre diffusé et distribué par une structure comme Harmonia Mundi apporte un confort évident à l'éditeur ainsi qu'une rigueur dans la facturation, le suivi des commandes, la gestion des stocks. Seulement, cela signifie en conséquence que 55 % du prix de l'ouvrage passeront dans la diffusion-distribution.
Harmonia Mundi a décidé à partir de 1989 de développer un nouveau secteur d'activité : la diffusion-distribution. Cette société est, depuis, « spécialisée » dans la diffusion-distribution des petits éditeurs. Ce n'est pas forcément un choix volontaire. Il s'agit plutôt de pragmatisme et de dépit. En effet, Il ne reste plus grand monde à distribuer une fois qu'Hachette et Havas sont passés pas là !
Aujourd'hui, Harmonia Mundi diffuse et distribue quarante-quatre maisons d'édition, 47 les deux plus importantes étant les éditions « Philippe Picquier » et « L'atalante ». L'équipe des représentants compte 12 personnes et se compose comme suit : un chef des ventes, huit représentants responsable d'un secteur, une responsable de la télévente, un représentant pour la Belgique et un autre pour la Suisse.
La signature d'un contrat de diffusion-distribution avec Harmonia Mundi entraîne deux séries de conséquences pour un éditeur. Première conséquence : le nombre des librairies visitées par les représentants augmente considérablement.
On considère, que 200 à 300 librairies constituent les premiers clients des diffuseurs-distributeurs. Ce chiffre recouvre les Fnac, les autres chaînes de librairies, type « Le Furet du Nord », « Decitre », ainsi que les grosses librairies. Mais la diffusion peut toucher jusqu'à plus de 1500 détaillants, de taille et de nature diverses, et certainement plus encore, en incluant la Belgique et la Suisse. 48
Le rôle du représentant devient alors essentiel dans la chaîne du livre. C'est de son activité que va dépendre le succès, la stagnation voire l'échec d'un ouvrage d'une petite maison d'édition. La part de subjectivité est assez grande, selon qu'un représentant aura plus ou moins apprécié un ouvrage.
Violette Tastet nous précisait, pour relativiser ce rôle, qu'Harmonia Mundi allait assurer d'autant mieux son rôle de diffuseur que l'éditeur allait le lui facilier. Cela signifie que si un éditeur souhaite que son livre soit bien vendu, il faut que, de son côté, il accompagne ce livre de tous les outils nécessaires au représentant pour bien maîtriser ce qu'il va devoir vendre.
Arrêtons-nous un instant sur ce témoignage du quotidien d'un diffuseur pour le moins amère :
(...) pour représenter des livres qui se vendent peu, il faut en présenter beaucoup. Plus on en présente, moins on a le temps pour en parler, donc moins on en vend. Il faut donc plus de librairies pour tenter malgré tout d'en vendre davantage (...). C'est un sale métier que celui de diffuseur. 49
Seconde conséquence, et conséquence de la première, le nombre de tirage des livres de l'éditeur doit augmenter d'autant.
Les rapports, comme on l'a dit précédemment demeurent complexes, si bien que certaines maisons d'édition, dont l'activité est suffisante pour justifier le recours aux services d'un diffuseur-distributeur, souhaitent conserver cette branche de leur activité, à l'exemple d'Actes Sud, pour ce qui est de la diffusion :
Pour un éditeur de création, la maîtrise de la diffusion est essentielle : c'est par les représentants aussi que passe le travail d'éditeur ; l'idée qu'il se fait de la relation avec la librairie mérite d'être vécue en direct , déclare-t-on chez Actes Sud, qui venait de faire en 1991 le choix, à contre-courant pour une maison moyenne, de reprendre sa diffusion. D'autant que la force de vente est aussi un outil de gestion qui nous permet d'ajuster nos tirages au plus près et que la diffusion à la différence de la distribution peut rester artisanale. 50
Le système de la diffusion-distribution instaure un rapport de plus en plus indirect entre l'éditeur et le libraire. L'époque où l'éditeur appelait directement le libraire semble révolue. Désormais, le principe de la grille d'office, qui consiste en un nombre de livres que le libraire va recevoir chaque mois mais qu'il ne connaît pas nécessairement à l'avance, s'est imposé. Cette grille d'office, chez Hachette, classe les livres selon des références : « très grande vente », « grande vente », « bonne vente ». Le libraire a l'obligation de conserver le livre au moins trois mois dans ses rayons avant de le retourner. Pour quelle raison le libraire choisi-t-il le système de la grille d'office ? C'est que l'offre est tellement gigantesque qu'il est devenu difficile de sélectionner chaque livre qu'une maison d'édition s'apprête à sortir, en demandant un dossier de presse, des notes de lectures, etc. 51
Le rapport est donc de plus en plus éloigné, mais Pierre-Jean Balzan nous disait que même s'il a confié le vente de ses ouvrages à une équipe de représentants d'Harmonia Mundi, cela ne l'empêche pas de continuer à avoir des contacts avec certains libraires, notamment ceux qui avaient assurés une bonne part de ses premières bonnes ventes.
Le système de diffusion-distribution tel qu'il fonctionne actuellement en France, ne convient naturellement pas à l'ensemble des éditeurs. C'est l'une des raisons pour lesquelles certains éditeurs ont la tentation de se regrouper, sous une forme ou une autre, afin d'améliorer leurs conditions de diffusion-distribution, et par conséquent leur niveau d'exposition. C'est l'objet de l'association Biblis qui réunit une trentaine d'éditeurs de la région Rhône-Alpes.
Dans le prolongement de la diffusion-distribution ( à l'instant est apparu le lien entre la diffusion-distribution et la librairie, en particulier avec le système de la grille d'office) se trouve la vente. Traditionnellement en librairie, celle-ci a adopté de nouvelles formes depuis une vingtaine d'années.
Le nombre exact des points de vente de livre en France est inconnu. L'estimation la plus communément accepté est le chiffre de 25 000 points de vente de livre en France. Des statistiques sont plus précises, en ce qui concerne le nombre de librairies (c'est-à-dire des commerces réalisant plus de 50 % de leur chiffre d'affaire avec la vente de livres), puisqu'on en dénombre 2 200.
Chaque rentrée littéraire est un véritable casse-tête pour le libraire, nous confessait Maya Flandin. En effet, comment sélectionner les 600 titres qui sortent en septembre-octobre ? Le classement opéré par les grosses maisons d'édition, fonctionne comme une prés-sélection pour le libraire.
Cette distance de plus en plus grande entre le vendeur du livre et l'éditeur, est d'autant plus évidente dans les grandes surfaces d'achat comme la FNAC.
Là encore, Maya Flandin nous racontait son expérience dans ce grand magasin. Le vendeur ne choisit pas ses livres. C'est le rôle d'un cadre de la hiérarchie qui centralise l'ensemble des achats. Maya Flandin nous avouait avoir connu une grande déception, alors qu'elle espérait à la FNAC pouvoir exercer le métier de libraire avec, en plus, un outil exceptionnel à sa disposition. Il n'en fut rien.
Le métier de libraire est fait de nombreuses heures passées à classer les ouvrages, ouvrir les paquets, faire des paquets, gérer les stocks, suivre les commandes, être à jour dans ses facturations. Le contact avec le lecteur est devenu plus fugitif, dans les magasins de type FNAC ou Decitre. C'est l'envie de vouloir retrouver ce contact qui l'a poussée à s'installer à son compte à la Croix-Rousse.
Doit-on envisager un rapprochement possible entre les petits éditeurs et les petits libraires ? Après ce que nous avons appris jusqu'à maintenant, cela semble tout à fait impossible ; les enjeux de ces deux professions étant distincts, cela interdit toute entente. Que faut-il comprendre par cette expression « d'entente impossible » ? Une alliance entre des éditeurs de création et des libraires de création, selon les termes employés par François Rouet, c'est-à-dire des libraires qui ne vendraient que la production des petites maisons d'éditions est tout à fait envisageable. On évoque ici ou là l'existence de librairies associatives, qui cherchent à se démarquer du reste de la profession en proposant une sélection d'ouvrages bien précise. L'exemple de la librairie que mentionnait Maurice Glaymann est un autre exemple. Mais ce sont des cas bien isolés.
La relation entre les petits éditeurs et les libraires est complexe et compliquée. Les premiers ont impérativement besoin des seconds pour exister. En effet, si Bernard Pivot ou Michel Polac peuvent grandement favoriser le succès d'un ouvrage, le premier prescripteur du livre en France reste le libraire. A plusieurs, ils peuvent assurer l'écoulement d'un fort tirage. Mais cela reste aléatoire. Le libraire sait qu'il va prendre des risques mesurés en vendant les ouvrages issus des deux géants de l'édition. Ces ouvrages bénéficient de tout l'appareil de marketing dont ne disposent pas les petits éditeurs. Chaque libraire a intérêt à vendre les best-sellers que lui fabriquent Hachette et Havas.
Il semblerait que les petits éditeurs soient condamnés à ne bénéficier que de la surface d'exposition la plus restreinte dans les librairies. Pierre-Jean Balzan porte un regard lucide sur ce phénomène et mérite d'être cité :
« La fosse aux ours » ne fait pas gagner un centime aux libraires ; en vendant mes bouquins je n'augmente pas le chiffre d'affaire du libraire, c'est ça qui est terrible, c'est à l'intérieur de son chiffre d'affaire qu'il va me consentir une petite place. Il n'a pas besoin de moi. 52
C'est une fois de plus, l'affectivité, ou du moins un discours qui s'articule autour de l'émotionnel qui vient caractériser la relation entre le libraire et le petit éditeur. Parce que l'éditeur espère que le libraire aura un « coup de coeur » 53 , ou bien parce que le libraire va se permettre de choisir ceux avec lesquels il a « envie » 54 de travailler.
La question que nous avons posé à tous nos interlocuteurs, aussi bien éditeurs, que libraires ou distributeurs était de savoir quel était leur avis sur les évolutions de leur profession par rapport au développement des nouvelles technologies. A l'exception d'Isabelle Aveline et de Marjorie Marlein qui travaillent toutes deux dans le secteur d'Internet (le propos sera abordé plus loin), nous avons pu observer une moue plus que dubitative de la part de l'ensemble des personnes interrogées, à l'exception notable, pour ce qui est des éditeurs, de Jérôme Millon. Thierry Renard a fait preuve d'un enthousiasme spontané, mais ne savait pas véritablement quel sera l'impact d'Internet sur son métier.
Quel peut être l'avenir de l'édition en ligne ? Quel peut être son influence sur l'édition ? Naturellement, les professionnels de chez 00h00.com présente un discours enthousiaste et enthousiasmant :
L'édition en ligne permet de reconsidérer l'économie d'un livre :
En s'affranchissant des contraintes physiques de production, l'économie de l'activité éditoriale se trouve profondément modifiée par l'absence de stocks. La publication d'ouvrages spécialisés dont les perspectives de vente se limitent à un petit nombre d'exemplaires devient à nouveau acceptable. Pas d'invendus, ni de retours, ni d'ouvrages épuisés. Toutes les références demeurent disponibles au catalogue, et leur mise à jour possible en permanence.
En s'affranchissant des contraintes géographiques de distribution, c'est l'ensemble du marché international qui s'ouvre. (...
Grâce au lien direct que l'édition en ligne instaure avec le lecteur et entre les lecteurs eux-mêmes, comme dans les forums, le texte peut prendre une nouvelle dimension (...)
Avec l'édition en ligne émerge probablement une première vision de l'édition au 21ème siècle. C'est cette idée d'origine, de nouveau départ qui s'exprime dans le nom de la marque, 00h00.com (zéro heure). 55
Si la plupart des éditeurs voient une ou plusieurs vertus à Internet aucun n'a semblé y voir matière à bouleversement pour l'ensemble de la profession. C'est plutôt une forme d'attentisme qui est ressorti de nos entretiens.
Mettre son catalogue en ligne, proposer un chapitre en ligne pour attirer le chaland, c'est à peu près les seules réponses que nous avons eues. L'argument de la défense, partagé par tous, s'articule autour du soi-disant indéfectible attachement au papier et donc au livre au format traditionnel. L'avenir jugera. On comprend, en effet - dès lors que l'on travaille au quotidien dans l'univers de l'encre et du papier, des cartons remplis de livres que l'on envoie partout en France - qu'il soit difficile de répondre aux sirènes de la dématérialisation des livres, du fichier numérique et de la commande à distance.
Gilles Lacroix a eu une réflexion très judicieuse sur cette question, nous disant qu'à son avis Internet était la mort annoncée des encyclopédies. En effet, cette forme de dépôt du savoir, lui semble avoir une obsolescence de plus en plus forte, au regard des possibilités que propose Internet, en matière de recherche d'information.
Le cas de Jérôme Millon est, une fois de plus, assez singulier, puisque les nouvelles technologies constituent une part notable de son activité. Il est depuis familier des technologies informatiques, puisqu'il est amené à effectuer de nombreuses prestations de services pour ses confrères éditeurs, en matière de publication assistée par ordinateur. On lui demande des services de mise en page, notamment. Il nous apprenait que cette activité lui assurait une bonne part de sa trésorerie.
Pour son domaine de spécialisation, Internet représente une opportunité indéniable, la possibilité de travailler avec des clients du monde entier. La mise en ligne du catalogue peut avoir ici un impact immédiat.
Cet impact laisse dubitatif ses collègues. A commencer par Maurice Glaymann, qui remarquait avec justesse, qu'Internet reproduisait dans le monde virtuel, beaucoup des conditions du monde réel. En conséquence, comme faire pour bénéficier d'une meilleure reconnaissance, d'une meilleure exposition médiatique, dans la « jungle » d'Internet ? De même, l'éditeur nous faisait part de ses réticences concernant l'impression numérique.
Le propos est naturellement tout autre pour Isabelle Aveline 56 et surtout, Marjorie Marlein, des éditions 00h00.com. Les éditions 00h00.com sont les pionniers en France en matière d'édition numérique. Ce sont deux anciens responsables des éditions Gallimard qui ont entrepris cette aventure. De quoi s'agit-il exactement ? Il s'agit au départ de proposer un catalogue d'ouvrages numérisés que l'on peut acheter par le biais d'Internet, et télécharger. Il s'agit de proposer une nouvelle manière d'adapter les ouvrages, pour répondre à de nouvelles attentes, de nouveaux besoins, proposer un nouveau service. Les éditions présentent leur activité ainsi :
Depuis mai 1998, les Editions 00h00.com font figure de pionnier dans l'édition en ligne, en proposant sur leur site web www.00h00.com le téléchargement de textes numériques. Leur ambition est de proposer aux acteurs de l'édition (éditeurs et auteurs) d'ouvrir sur le réseau Internet une nouvelle fenêtre d'exploitation des oeuvres, celle du numérique dans tous ses formats.
00h00.com est ainsi devenu le leader européen de l'édition en ligne, avec un catalogue de 600 titres, avec un nombre toujours croissant d'éditeurs partenaires, qui nous ont fait confiance pour l'édition numérique et l'exploitation en ligne des oeuvres issues de leur fond.
00h00.com a ouvert à ce jour une vingtaine de collections, proposant un choix généraliste qui s'enrichit chaque jour d'au moins une nouveauté, de la philosophie à la science-fiction, en passant par le roman, la poésie, le théâtre, les essais et les documents d'actualité, ou plus récemment le polar, la stratégie et la politique, l'érotisme, le scolaire et universitaire et même les scénarios de cinéma coédités avec Arte... 57
Concrètement, les éditions 00h00.com proposent de télécharger l'exemplaire numérique d'un texte sous différents formats et le recevoir dans sa boîte e-mail. 00h00.com propose des livres au format suivant : PDF Acrobat Reader, pour le lire à l'écran ou l'imprimer chez soi ; Palm, RocketeBook.
Les éditions 00h00.com proposent également de commander des exemplaires papiers. Dans le cas d'un ouvrage réédité, cet exemplaire est prélevé sur les stocks de l'éditeur d'origine et vendu au prix que ce dernier a fixé (hors frais de port). Dans le cas d'un ouvrage inédit ou épuisé, cet exemplaire est fabriqué à l'unité puis envoyé par la poste au lecteur.
En ce qui concerne le catalogue, cette maison d'édition le compose soit en acquérant les droits d'exploitation sur Internet des textes que nous publions aux formats numériques, moyennant reversement aux ayants droits des royalties générées par cette exploitation ; soit en proposant une diffusion numérique des oeuvres dans tous les formats. L'éditeur d'origine reste alors détenteurs des droits et la maison 00h00.com prélève une commission pour son rôle de distributeur en ligne.
Marjorie Marlein nous a naturellement présenté l'opportunité que représentaient les nouveaux supports que sont le livre électronique et les assistants personnels.
La présentation optimiste 58 de l'édition s'accompagne d'un développement intéressant sur la pratique de la lecture. 00h00.com a fait paraître un ouvrage, « Comment lira-t-on demain ? » 59 . Dans le chapitre intitulé « La lecture réinventée », il est écrit :
Quel que soit le médium ou le support, le numérique s'impose partout : le son : après le CD-audio, le format MP3 diffusé sur l'Internet s'impose ; l'image : la chaîne de l'image (dessin, photo, film) tout entière travaille déjà à l'aide de standards de compression numérique. La diffusion de films va se développer avec l'accroissement des débits de transferts de données, que ce soit sur les réseaux terrestres ou via les ondes et le satellite. Le texte : il est travaillé numériquement à chaque étape de son traitement, la dernière étape étant la fixation sur son support papier : le livre imprimé. Avec l'Internet, la diffusion numérique de l'écrit est déjà une réalité.
La numérisation des contenus estompe les frontières entre le texte, le son et l'image. En intégrant ces différentes formes de l'information, le livre électronique pourra devenir le support de créations conçues comme des oeuvres multimédias, à l'instar de certains ouvrages disponibles sur CD-ROM. De nouvelles écritures voient le jour, nées de l'imagination d'auteurs qui explorent des territoires inconnus, intégrant l'interactivité et le multimédia.
La lecture interactive, hypertextuelle, détourne la lecture linéaire et lui adjoint la possibilité d'une navigation riche de découvertes et d'approfondissements. D'autres supports de lecture capables d'exploiter le texte numérique sont en cours de développement : les téléphones mobiles (WAP aujourd'hui, GRPS et UMTS demain), l'encre et le papier électronique...Ces supports pourront sans doute intégrer les multiples formes de l'information ainsi que la puissance du réseau. 60
Dans le même ordre d'idées mais avec de notables différences, la question de la nouvelle technique d'impression numérique ou à la demande, a montré des réactions assez diverses. Pour présenter brièvement ce qu'est l'impression numérique, il s'agit en fait d'une nouvelle méthode d'impression qui permet que d'un manuscrit sous forme de fichier numérique on fasse un livre relié.
L'impression traditionnelle est dite « off-set », c'est-à-dire qu'elle fonctionne par plaques d'imprimerie que l'on réalise à partir des films qui reproduisent le manuscrit. Il ne s'agit pas de photocopies sur film mais, de « flashage ». Cette méthode qui implique une ingénierie et une manipulation assez complexes détermine un tirage coûteux et surtout important, pour pouvoir le rentabiliser. Cela explique aussi l'inflation du tirage, puisque selon ce procédé, les 1000 premiers exemplaires sont onéreux mais pas les 500 ou 1000 suivants.
L'impression numérique autorise une impression plus réduite d'exemplaire. Cela inaugure une méthode de gestion toute nouvelle, pour l'éditeur, plus souple, qui limiterait les stocks au maximum.
C'est selon le principe de l'impression numérique que les éditions 00h00.com proposent à leur client de commander des ouvrages inédits ou épuisés qu'ils impriment, alors à la demande.
Cela étant pour aucun des éditeurs que nous avons rencontrés cela ne représente une orientation à court terme dans leur activité.
Si tous comprennent en quoi cette nouvelle méthode d'impression est révolutionnaire pour leur profession, ils ne savent pas quelle sera sa généralisation dans les prochaines années.
Les distributeurs se rendent bien compte que cela risque, également, de bouleverser leur métier, mais ils ne savent pas dans quelle mesure et selon quelles modalités précises. D'ailleurs qui le sait ?
Mais, dans le circuit actuel de l'édition, et en fonction des méthodes de travail, est-ce que l'édition numérique permettra à l'éditeur de s'affranchir du nombre de tirage initial, important, qui lui permet d'être présent dans les librairies ? Rien n'est moins sûr.
Si l'impression numérique permet une gestion adaptée du suivi des commandes, elle ne pourra pas encore abolir l'impression initiale, qui doit répondre autant à des impératifs de vente que de marketing. En, effet, un livre, tous les libraires doivent le voir et le présenter. A quand les librairies du futur qui n'auront que des fiches de presse en rayon, présentant des livres q'on lui commandera ?
Nous nous sommes attachés, dans la partie précédente à mieux connaître la profession d'éditeur, en privilégiant, l'étude du processus de création, à partir de nos entretiens. Cependant, certaines de nos questions concernaient les enjeux de la profession autour de certains problèmes. Les réponses données étaient celles de professionnels, mais pas nécessairement spécialistes du domaine en question. Cela a permis d'obtenir leur opinion. Abordons, à présent, ces questions, en tentant d'y répondre à partir d'éléments juridiques ou issus de l'actualité.
L'ouvrage enrichissant et fort complet de François Rouet n'aborde pas l'un des aspects fondamentaux de l'activité économique éditoriale, à savoir la détention des droits d'exploitation. En effet, son livre étudie dans le détail ce qui est de l'ordre de la production éditoriale, ce qui va constituer la part du chiffre d'affaire la plus importante des maisons d'édition, mais ne nous dit rien de ce qui provient de l'achat et de la vente des droits d'exploitation ou d'adaptation des oeuvres.
Ce mémoire s'intéresse au métier d'éditeur, mais paradoxalement le rapport avec les auteurs est absent. Il aurait pu en effet s'intituler « Etre auteur » aujourd'hui ! Ce que nous aurions pu en conclure, c'est que dans la filière économique de l'édition le rôle de l'auteur est, à la fois, indispensable - pour les raisons que l'on imagine parfaitement, - et mal reconnu. Il s'agit d'une activité faiblement rémunératrice pour l'immense majorité des auteurs. La rémunération est naturellement liée aux nombres des ouvrages qui seront vendus, en vertu des droits que l'auteur a sur son oeuvre.
En ce qui concerne l'éditeur, il dispose sur l'ouvrage de droits d'exploitation et d'adaptation qui viennent, en quelque sorte, protéger et garantir les investissements qu'il a engagés sur une oeuvre.
Les droits d'exploitation permettent à l'éditeur de suivre la durée et les formes d'existence d'un ouvrage et de les contrôler. L'auteur n'a aucune prise, si ce n'est qu'il peut faire jouer son droit moral. En ce qui concerne les négociations d'achat et de vente de droit, il s'en trouve exclut.
La question de la détention des droits pose le problème du statut de l'écrivain. Si, en France, l'auteur bénéficie d'une protection importante de son droit moral sur son oeuvre, les droits patrimoniaux n'assurent pas une rémunération juste et équitable de son travail. Le débat sur le droit de prêt a ajouté un élément supplémentaire au problème du statut de l'écrivain. A la faveur d'un rapport présenté au ministère de la culture 61 , il était rappelé qu'un auteur devrait cotiser près de 14000 francs par mois pendant toute sa carrière, à l'AGESSA pour espérer obtenir une retraite de 5600 francs par mois. Ces chiffres illustrent une vérité du monde de l'édition, à savoir qu'il est rare de pouvoir vivre de sa plume. Combien sont-ils à pouvoir réellement vivre de leur travail d'écrivain ? 50 ? 100 ? C'est-à-dire une infime minorité par rapport au nombre d'écrivains.
Une association le CALCRE (Comité des auteurs en lutte contre le racket de l'édition) existe depuis 1979 et propose de nombreux services, notamment de conseil juridique, aux écrivains-auteurs. L'objet de l'association est de défendre les écrivains des pratiques éditoriales abusives, en particulier en ce qui concerne la nature des contrats. L'association a ciblée une de ces pratiques : le contrat à compte d'auteur abusif. De quoi s'agit-il ? Le contrat à compte d'auteur est un contrat par lequel un auteur charge un éditeur de fabriquer, publier et diffuser son livre contre une rémunération convenue à l'avance. Par ce contrat, l'auteur ne cède aucun de ses droits sur l'oeuvre, reste propriétaire des livres fabriqués et perçoit la majeure partie des recettes issues de la vente. Dans la situation dite du compte d'auteur abusif, une personne physique ou morale se fait passer pour un éditeur normal, propose illicitement un contrat d'édition classique assorti d'une clause de paiement par l'auteur. Elle trompe l'auteur, ouvertement ou par omission, sur la « validité » de son oeuvre et sur les aléas commerciaux liés à ce mode d'édition.
Les livres sont souvent fabriqués, mais jamais ou très mal diffusés. Le profit dégagé par l'éditeur est de l'ordre de 50 % des sommes versées par l'auteur alors que le contrat n'est pas respecté. De l'inexécution du contrat jusqu'aux manoeuvres s'apparentant à l'escroquerie, la plage des déboires est vaste. Les auteurs non informés y subissent des préjudices moraux et financiers considérables.
Le site Internet de l'association 62 comporte de nombreuses informations pratiques, à la disposition des auteurs.
Au début du mois de mais 2000, s'est tenu à Buenos Aires le 26ème congrès de l'Union internationale des éditeurs. Lors de cette réunion, une prophétie mi-amusée, mi-sérieuse annonçait que d'ici une dizaine d'années, le livre allait disparaître, que les auteurs seraient leurs propres éditeurs, que toutes les collections de la bibliothèque du Congrès seraient numérisées et, qu'enfin, l'encre et le papier électronique auraient définitivement remplacé l'objet livre. Heureusement, dans ce concert de louanges de la modernité, quelques interventions ont rappelé des permanences qui ne sont pas prêtes d'être modifiées par la révolution numérique, au nombre desquelles, on peut citer l'incapacité de ses nouvelles formes de lecture et d'écriture à démocratiser l'accès au savoir, et à réduire le pourcentage toujours trop important d'analphabétisation dans le monde.
L'autre objection soulevée concernait la protection des droits d'auteurs. Roger Chartier qui rapportait dans un article ce qu'il avait entendu lors de ce Congrès, porte un avis intéressant, prompt à calmer les ardeurs et les enthousiasmes fébriles :
Mais, dans une alliance toujours nécessaire et conflictuelle entre les éditeurs et leurs auteurs, cette fixation des textes est la condition pour que soit perceptible et respectée l'identité même des oeuvres qui est, depuis le XVIIIème siècle, le fondement conceptuel de la propriété intellectuelle et des droits moraux ou économiques des écrivains. Il y a là un enjeu majeur pour que puisse se reconstituer, dans la textualité électronique, un ordre des discours permettant de les distinguer et classer selon leur processus d'édition, leur genre et leur autorité. 63
Le développement des nouvelles technologies amène de nombreuses questions concernant l'avenir de l'édition. La chaîne du livre, si elle ne semble pas être remise en question pour l'instant, doit cependant s'interroger sur les nécessaires adaptations induites par le développement rapide des nouvelles technologies, qui apportent de nouvelles pratiques, de nouveaux usages. L'aspect fondamentalement libertaire d'Internet - en ce sens, qu'aucune législation n'est parvenue à encadrer son existence - est une porte ouverte à de nombreuses tentations. Un exemple, qui arrive à point nommé au moment de la rédaction de ce mémoire, illustre les tendances qui ébranlent la manière traditionnelle de concevoir l'édition. Il s'agit des agissements d'un auteur américain, qui est un de ces « poids lourds » de l'édition, une valeur sûre pour son éditeur américain, français et dans chacun des pays dans lequel le brillant écrivain et homme d'affaire est lu. Ce dernier a visiblement tout compris des possibilités offertes par Internet. Un article de Corine Lesnes nous apporte plus de précisions :
Maître de l'épouvante, Stephen King commence à donner des sueurs froides aux éditeurs. Après avoir mis un premier livre sur le Net, en mars, pour 2,5 dollars seulement, l'écrivain vient de récidiver, mais cette fois en court-circuitant totalement Simon & Schuster, sa maison d'édition. Stephen King ne fait pas mystère de ses intentions carnassières : « Mes amis, nous avons une chance de devenir le pire cauchemar des grands de l'édition », explique-t-il aux lecteurs sur le site Web qui lui est consacré (www.stephenking.com).
Pour prouver qu'un auteur à succès n'a pas besoin d'éditeur, maître King a entrepris de recourir à ce qui est en passe de devenir le cimétière des professions intermédiaires, Internet. Depuis le 24 juillet, on peut lire le début d'un livre inédit, The Plant, sur son site Web. On peut même le copier et l'imprimer. Gratuitement ou presque.
L'histoire [du livre] commence par un clin d'oeil, une lettre qu'un dénommé Carlos Detweiller (vampire ? sadique ?) adresse à un éditeur pour proposer un manuscrit démoniaque. (...) Arrivée page 20, l'imprimante, l'imprimante s'arrête brutalement. Le malheureux éditeur vient de lire le manuscrit, il est sous le choc. Appellera-t-il la police ? Pour le savoir, il faudra attendre le 21 août, date fixée par Stephen King pour la suite des aventures de Carlos Detweiller.
Et il faudra payer. Car Stephen King, dans la tradition des feuilletonistes à la Dickens, a décidé d'écrire à tempérament. Voici les termes du marché, tel qu'affichés sur le site Web : « Si vous payez, l'histoire continue. Si vous ne payez pas, elle se replie. ». Un dollar seulement, payable par chèque ou par carte de crédit. (...)
Interrogé par le Washington Post, le président de Simon & Schuster, Jack Romanos, a démenti que l'initiative de l'écrivain lui « donne des frissons », tout en regrettant que les éditeurs soient mis sur la touche. Et il a renvoyé Stephen King à un autre « scénario de cauchemar » : quand il faudrait répondre aux milliers de lettres accompagnées d'un chèque et que « le bureau de poste aurait fermé après avoir croulé sous la surcharge de courrier ». 64
Si cet article relève plutôt de l'anecdote, en ce sens qu'il nous semble difficile que tous les faiseurs de best-sellers se réunissent au sein d'une guilde pour mettre à bas la chaîne du livre, nous notons un point important qui est celui de la redéfinition des professions intermédiaires. La profession d'éditeur n'échappe pas aux questions sur l'avenir. Jusqu'à présent nous avons abordé de manière assez générale les problèmes liées aux nouvelles technologies. Nous ne nous prétendons pas expert en nouvelles technologies de l'information et de la communication, mais nous développons ici certaines des conséquences, les plus visibles et les plus intelligibles. Du point de l'activité éditoriales ces dernières amènent des changements de natures différentes. Le maître-mot pour comprendre la révolution qui est à l'oeuvre est « dématérialisation ». Ainsi la compression numérique fait disparaître les stocks. Le document écrit devient accessible par tous, au même moment, presque instantanément et en tous lieux connecté aux réseaux technologiques. Enfin, le document devient reproductible à l'infini.
En ce qui concerne la lecture et l'écriture, la révolution numérique introduit une nouvelle pratique dont il est impossible de mesurer les effets à présent. L'hypertextualité inauguré par le numérique bouleverse naturellement l'habitude de lecture. Mais dans quelle mesure ? Le texte ne reste plus figé comme il peut l'être aujourd'hui et peut être dynamisé par d'autres textes ou d'autres informations associées. Mais avec quel effet ? Il est impossible d'affirmer que cela installe un nouveau confort de lecture.
Pour ce qui est de l'écriture, il faut remarquer qu'Internet a ressuscité la pratique de l'échange épistolaire. Le message électronique, même s'il ressemble peu à son ancêtre la lettre, faire penser à certains que l'essentiel de nos échanges, à l'avenir, se fera par l'écrit. Un article intéressant 65 faisait part d'un phénomène original parmi les utilisateurs de messageries électroniques, l'emploi de sigles et de codes, à partir des touches du clavier d'ordinateur, pour se faire comprendre.
L'actualité a alimenté en rebondissements la question sur le droit d'auteur, à l'époque d'Internet. L'attention s'est plutôt concentrée sur les dérives de la numérisation des oeuvres musicales. Il s'agit du fameux format « MP3 ». Contrairement, à ce que l'on croit ce format n'est pas interdit lorsqu'il s'agit des formats « sécurisés » 67 . Ce dont il est question c'est du piratage auquel ce développement technologique a donné lieu. Les documents écrits n'échappent pas à cette tendance. Le développement rapide de nouveaux supports, ainsi que la transformation des écrits par le moyen de la compression numérique ne sont pas sans poser de problème en ce qui concerne l'activité éditoriale et le droit d'auteur. Le droit d'auteur n'est pas seulement un principe juridique fondateur de la propriété intellectuelle, c'est une « culture » du savoir et de la transmission de celui-ci. Les notions d'auteur et d'oeuvre sont centrales en France, à tel point que cette conception s'oppose à celle, plus laxiste et moins protectrice, qui prévaut dans les pays anglo-saxons.
En quoi la numérisation représente un bouleversement pour l'activité éditoriale traditionnelle ? Mafoud Galloul réponde à cette question :
L'activité éditoriales traditionnelle consistait à matérialiser l'information ou l'oeuvre sur un support physique permettant la rencontre d'un auteur et d'un lecteur, d'une oeuvre et d'un public. L'édition consiste alors dans l'activité de reproduction de documents matériels et individualisés qu'il faudra ensuite diffuser et répartir géographiquement pour les donner à lire. Ici réside sans doute la principale rupture qu'introduit la numérisation puisque d'une part elle n'exige plus de support matériel pour faire exister le document et que d'autre part sa diffusion se décline à l'infini sans qu'il soit besoin de produire un nouvel investissement en produits, en supports et donc en coûts économiques. 68
La numérisation des écrits représente un nouveau support. Avant d'étudier dans le détail les conséquences de la révolution numérique sur le droit d'auteur, rappelons que ce dernier se compose dans le droit français 69 de deux éléments : le droit moral et le droit patrimonial. Le droit moral se décline en plusieurs droits : le droit de divulgation et de publication ou encore le droit au secret, le droit de paternité ou au respect du nom, le droit au respect de l'oeuvre ou à son intégrité, le droit de repentir ou de retrait de son oeuvre avant publication. Le droit patrimonial, quant à lui, comporte le droit de reproduction, le droit de représentation et le droit de suite.
Le droit de reproduction est le monopole de l'auteur de reproduire son oeuvre sous toutes formes de support existant ou à venir 70 . Compte tenu du droit de reproduction, chaque reproduction sur un nouveau support doit faire l'objet d'une cession de droit spécifique.
En principe d'après la loi, toute reproduction numérique d'un document ou d'une oeuvre préexistante est soumise à autorisation préalable 71 , de même que, toute mise à disposition ou communication du public de ces nouveaux supports relève du droit de représentation et ouvre droit à représentation au profit des auteurs 72 .
La numérisation des documents entraîne deux types de conséquence qui sont autant d'atteintes aux lois sur le droit d'auteur. Mafoud Galloul explique :
La numérisation des documents pose les problèmes de la reprographie qui se trouvent considérablement amplifiés par les difficultés techniques d'en vérifier la destination et l'usage du fait des possibilités de duplication illimitée permises par les techniques informatiques de télédéchargement, l'utilisateur pouvant devenir lui-même éditeur. Enfin le droit moral des auteurs et notamment le respect de l'intégrité de l'oeuvre ou du document peuvent être remis en cause par les techniques de lecture hypertextuelle. 73
Les intérêts financiers des auteurs et des éditeurs s'oppose au développement débridé de la numérisation des documents. L'enjeu pour les auteurs et la remise en question de leur rémunération, qui est proportionnelle au nombre d'ouvrages vendus.
Le droit d'auteur est-il vraiment « dépassé », comme le titrait un article ? 74 L'auteur, Véronique Mortaigne développe un avis intéressant :
L'idée que la révolution.com sert à mettre à bas les archaïsmes de l'ancienne économie pousse à une vision désolante de l'auteur : écrivain, compositeur, parolier, cinéaste, vidéaste, peintre, photographe, etc. sont considéré comme des pourvoyeurs de contenus pour tuyaux gourmands. Achetée pour un usage - une diffusion sur un site culturel interactif par exemple - l'oeuvre mal protégée peut être tronçonnée, détournée de son usage premier, déclinée à l'infini sans que quiconque ait à réclamer (...). La musique, en tête des sites consultés sur le Net, indique les contours de cette culture-emballage : un petit zouk opur vendre des voyages sous les tropiques ; un fichier de consommateur potentiel de gin tonic établi d'après les sites MP3 : telles sont, à peine caricaturées, les tendances du web. 75
Le problème posé par le développement concerne avant tout le suivi des oeuvres et la répartition des droits. La répartition des droits est assurée en France de manière collective par des organismes créés à cet effet, la SACEM ou la SACD par exemple. Francine Mariani-Ducray explique ce qu'est la notion de gestion collective :
La notion de gestion collective peut faire l'objet de plusieurs définitions. La première, non juridique, serait de considérer qu'il y a gestion collective dès lors qu'un même opérateur tient les comptes de droits de, et rémunère en droits d'auteurs ou droits voisins, plusieurs ayants droit.
Rares sont les auteurs d'oeuvres de l'esprit qui gèrent eux-mêmes l'intégralité de leurs droits individuels. Ils en confient généralement l'exercice à une société civile, ou, dans le domaine des lettres, à l'éditeur de leurs oeuvres, et, dans l'audiovisuel et le cinéma, pour partie au producteur de l'oeuvre audiovisuelle. On pourrait dire à cet égard que les maisons d'édition ou les producteurs du cinéma et de l'audiovisuel ont en charge une certaine forme de fonction collective de gestion de droits d'auteur et voisins pour les auteurs et artistes.La gestion collective au sens du droit de la propriété littéraire et artistique n'est pas entendue au sens indiqué plus haut mais au sens où, de manière volontaire ou obligatoire, selon les secteurs, les ayants droit et les catégories de droits, des groupements d'ayants droit sont formés pour assurer la gestion juridique et financière de leurs droits patrimoniaux. Les sociétés de perception et de répartition assurent pour partie une gestion collective volontairement décidée sous cette forme par les ayants droit, et pour partie une gestion collective rendue obligatoire sous cette forme par la loi. Une même société peut assurer concurremment les deux catégories de gestion dès lors qu'elle répond aux exigences posées à l'effet de chacune d'entre elles par le code de la propriété intellectuelle. Le régime juridique général des sociétés de perception et de répartition est original. Les sociétés de perception et de répartition des droits d'auteurs et droits voisins installées en France sont des sociétés civiles d'une forme particulière essentiellement régies par le code de la propriété intellectuelle, mais elles sont soumises au droit européen et français de la concurrence dans des conditions pratiques dont le juge européen et le juge français admettent la spécificité. 76
Ces sociétés ont montré leur incapacité à endiguer les dérives engendrées par Internet et la numérisation des oeuvres. Pour les spécialistes, il est évident que la législation seule ne peut remédier cet état de fait. Les solutions ne pourront être que technologiques.
Est-ce qu'Internet représente une menace pour le prix unique ? Rappelons que cette législation 77 instaurée prétend avoir sauvé l'univers de l'édition et celui de la librairie. Cette loi intervient quelques années après que la FNAC eut commencé à pratiquer le discount en matière de librairie. Les grandes surfaces commençant à faire de même, l'avenir de l'édition et des libraires s'assombrissait. En substance, cette loi instaure la libre fixation du prix du livre par l'éditeur. Ce n'est donc pas le point de vente qui va fixer le prix. Ce dernier ne dispose que d'une marge de plus ou moins 5%. On comprend pourquoi la FNAC s'est opposée à cette loi. Aujourd'hui son président tient un langage tout autre :
Si la loi Lang était abolie, ce serait un vrai problème.
[Question] Pourtant la Fnac s'est violemment battue contre cette loi...
En effet. Mais je le dis clairement : c'était un mauvais combat. Aujourd'hui si la France compte 2000 petits éditeurs, c'est grâce à la loi Lang. Elle ne lèse pas le consommateur : le prix moyen du livre en France, 77 francs, est moins élevé qu'en Grande-Bretagne ou qu'aux Etats-Unis. Cette loi fige peut-être les prix, mais finalement c'est une sécurité pour tout le monde. Même si, objectivement ce n'est pas notre intérêt. 78
On comprend quelle menace Internet fait peser sur le commerce du livre. En effet, les sites de vente d'ouvrages en ligne, propose des prix 20 à 30 % moins chers. Jusqu'à présent aucune des entreprises proposant ce type de service n'a réalisé de bénéfice 79 . Cependant, le principe d'une nouvelle façon d'acheter les livres est lancé. L'actualité déssert idéalement notre travail, puisqu'un article vient confirmer ce phénomène outre-rhin :
Lorsque l'Allemagne avait trouvé, en février 2000, un accord avec l'Autriche et la Commission européenne, l'événement avait été célébré comme une victoire. Chaque nation se félicitait-on, conservait son propre système de prix unique dans tous les points de vente, garantissant des revenus aux maisons d'édition, du coup davantage enclines à prendre des risques avec des auteurs peu ou pas connus. On avait même pensé aux prédateurs du Web : « Le vendeur, spécifie le texte, ne dit pas utiliser l'Internet expressément pour contourner un régime de prix. ».
Pourtant, à peine l'accord était-il entré en vigueur, le 1er juillet, qu'un libraire en ligne autrichien s'engouffrait dans la brèche. Qu'en était-il, en effet, du commerce électronique transfrontalier ? La phrase était trop belle, qui interdit seulement la réimportation lorsque celle-ci a lieu « à la seule fin » de vendre en dessous du prix déterminé dans les des deux pays. Alors par l'intermédiaire de sa filiale internet Lion.cc, la chaîne de librairie autrichienne Libro s'est mise à offrir en Allemagne les best-sellers à 20 % de moins que le prix unique, soulevant ainsi l'indignation des maisons d'édition et des grossistes allemands, dont une trentaine s'empressait de déclarer l'embargo sur les livraisons à Libro. (...) la guerre de l'Internet ne fait que commencer. Le libraire en ligne Belge Proxis, qui vend déjà en France et aux Pays-Bas en dessous du prix unique pratiqué dans ces pays, vient d'annoncer pour septembre ou octobre son arrivée sur le marché allemand.
Les ventes de livres en ligne ont augmenté de 175 % outre-Rhin en 1999, pour atteindre 83 millions d'euros. L'Allemagne se targue d'être la plus grande nation de lecteurs au monde (56 % des Allemands lisent au moins un ouvrage par mois).
Les grandes maisons d'édition et librairies ont, certes, déjà investi dans le nouveau moyen de distribution qu'est le Web, réalisant 42 % de la vente des livres sur l'Internet. Mais avec Libro elles ont brutalement pris la mesure d'une impossible gageure : préserver leur monde protégé de l'énorme pouvoir de sape d'un système fluide, qui se moque des frontières comme de la culture. 80
Un rapport sur le livre numérique 81 a montré que le ministère de la Culture était sensible aux questions touchant à l'édition, l'édition en ligne, Internet, etc. Ce rapport répond à une série de questions sur les conséquences des évolutions de la technologie numérique sur la chaîne du livre. Les auteurs du rapport font une remarque intéressante sur ce que devrait être le rôle de l'éditeur dans l'univers du numérique :
Ainsi, il convient de dire clairement que la fonction d'éditeur, avec ce qu'elle représente de création et d'accompagnement de l'auteur, doit, au contraire de ce que certains avancent, être développée, renforcée et transformée, dans l'univers numérique. Les liens hypertextes entre différents textes ou sites, font partie de la structure même de ces textes ou sites. En général, ils ont été pensés et voulus par leurs auteurs. Les liens ont un sens. Libre à l'internaute de les faire jouer ou non. Mais le maillage, l'ensemble des connexions possibles entre les sites, existe potentiellement et prédéterminera, en quelque sorte, la navigation de l'internaute.
Dans un environnement marqué par l'inflation de contenus, par la diffusion d'une culture de l'interactivité et par l'habitude de zapper en ne stabilisant pas son attention sur la totalité d'une émission, la responsabilité des émetteurs et des transmetteurs de contenus est majeure. Il en va ainsi de l'auteur, de l'éditeur, du bibliothécaire, du libraire, mais également du professeur. Ce qui manquera toujours le plus, ce n'est pas la technique, mais la culture de l'information. Attention à ne pas faire du multimédia, une culture du 'un peu de tout, et vite '. Tout ne peut pas se limiter à des condensés ou à des abstracts.
Les utilisateurs de médias seront toujours demandeurs d'une fonction de ' guide ' ou de ' tri '. C'est l'une des raisons du succès des programmes de télévision connus à l'avance. Il en va de même avec l'importance croissante des ' portails ' sur le Net. Certains soutiennent que l'internaute agit d'ailleurs avec plus de conscience et de choix personnel que l'auditeur ou le téléspectateur qui se connecte par hasard sur une chaîne de radio ou de télévision.
L'enjeu est donc la capacité des éditeurs à savoir s'adapter à l'univers du numérique. Il faut sans doute accepter de passer d'un pilotage de la culture par l'offre, à une action croisée de l'offre et de la demande. La fonction de prescription prend non seulement une signification essentielle dans l'univers du numérique mais elle est probablement appelée à se développer. Il n'est pas interdit de penser non plus, qu'au moins dans un premier temps, le public des internautes sera un public qualifié, où les relais d'opinion et les faiseurs d'opinion seront surreprésentés. 82
Parmi les évolutions initiées par Internet, la possibilité de commander des ouvrages en ligne a beaucoup fait parler d'elle. On y a vu le déclin annoncé (encore !) du métier de libraire. Dans les faits, il semblerait que l'engouement pour cette nouvelle forme de consommation, ne se traduise pas dans la réalité par des résultats significatifs. Par ailleurs, un acteur de poids dans le secteur , le P-d-g de la FNAC, vient apporter un éclairage lucide sur le phénomène :
Contrairement à ce que beaucoup de gens s'imaginent, le commerce en ligne coûte cher. Prenez les coûts d'un magasin classique : si on ajoute le loyer, les amortissements et le budget communication, on arrive au maximum à 6,5 % du chiffre d'affaire, pour un superbe emplacement. Sur l'Internet, le simple fait de pouvoir faire apparaître le nom FNAC sur un portail comme Wanadoo ou Yahoo ! quand un internaute cherche, un livre coûte déjà de 1 à 1,5 millions de francs. Et, si vous voulez être en tête de liste, c'est beaucoup plus cher. Après il faut encore verser 7 à 10 % de commission sur les ventes. C'est énorme. Si vous ajoutez les dépenses de promotion et de publicité, le prix de la construction du site, la logistique, on atteint très vite des sommets...D'autant qu'il faut beaucoup de visiteurs pour faire des ventes : dans un magasin, 1 visiteur sur 3 achète. Sur l'Internet, il n'y en a que 1 sur 50. (...) Donc pour vendre autant il faut 20 fois plus de visiteurs ! Les coûts marketing sont énormes. 83
Cet avis circonstancié ne doit pas masquer l'inexorable développement de ce nouveau marché. Le 31 août 2000, l'entreprise américaine Amazon s'apprête à ouvrir un site Internet en France, ou plutôt en français et orienté vers le public francophone. La firme a investit dans une base donnée onéreuse de 10 000 chroniques et de 150 000 résumés de livres. La firme a ouvert trois sites de stockage (deux en France et un aux Pays-Bas). 84
La concurrence s'annonce sévère entre ce site et ses concurrents directs : le site de la Fnac (fnac.fr) qui revendique 900 000 référence et vient d'inaugurer un service de livraison rapide en 24 heures pour les 100 000 produits les plus demandés ; le site alapage.com ; bol.fr qui se targue pour sa part de disposer de 470 000 références. 85
Rappelons, en guise d'épilogue à ce dossier brûlant, qu'aucune entreprise de vente de livres ou autres biens culturels, n'a dégagé de profit pour l'instant.
Un autre débat a animé le monde de l'édition au cours de l'année 2000, il a concerné la remise en question du prêt publique et gratuit (ou quasiment gratuit) des ouvrages, en bibliothèque. Ce débat fait écho à deux traditions en France, celle du droit d'auteur et celle de la lecture publique. De nombreuses voix se sont élevées (à travers une pétition de 288 auteurs) pour que les droits d'auteurs soient respectés lorsque les livres sont empruntés.
Une directive européenne de 1992 plaide en faveur des écrivains, car elle instaure un droit de prêt public permettant aux auteurs de percevoir une rémunération en cas d'emprunt. Cette directive est appliquée dans une quinzaine de pays.
Les pétitionnaires souhaitent que l'emprunt des livres s'accompagnent d'un paiement à l'acte et, par conséquent, une rémunération plus importante du droit d'auteur. De quelle ordre de grandeur s'agit-il ? Sur la base d'un paiement à l'acte de 5 francs, en comparaison des 159 millions de livres empruntés chaque année, l'enjeu pécuniaire de ce débat avoisine les 800 millions de francs. Pour les signataires de la pétition, cette somme pourrait alimenter pour partie une caisse de retraite des écrivains.
L'Etat a mené depuis une vingtaine d'années une politique d'investissements sans précédent, en faveur de la lecture publique. Le maillage des bibliothèques est devenu intense. Il est à mettre au crédit de cette politique, un effet incontestable envers la démocratisation de l'accès à la lecture, même si le pourcentage des lecteurs n'a pas sensiblement augmenté. La position de l'Etat est claire 86 , la solution qui sera apportée à ce problème du droit de prêt ne devra pas remettre en question les investissements publics de ces vingt dernières années.
Par ailleurs, il serait faux de voir une opposition entre les bibliothèques et les éditeurs. Il ne faut pas oublier que les bibliothèques sont également et, peut-être, avant tout des clients des maisons d'éditions. Dans certains secteurs, pour certains ouvrages, les bibliothèques représentent des débouchés décisifs.
Un rapport a apporté quelques pistes pour répondre à cette question. Le rapport propose notamment de calculer la répartition de la rémunération, non pas sur l'exemplaire prêté, mais sur l'exemplaire acheté par la bibliothèque. Le calcul de la rémunération à partir du seul prêt ne bénéficierait qu'aux auteurs à grand tirage. Cette solution semble la plus équitable :
S'il paraissait souhaitable d'individualiser la spécificité de la rémunération du droit de prêt, rien n'interdit au législateur de la prévoir expressément dans le code de la propriété intellectuelle.
Une telle proposition aurait plusieurs mérites. Le premier serait d'introduire dans ce dossier une correction souhaitable : les auteurs dont les tirages sont faibles, les oeuvres de recherche et de création, les petits éditeurs seraient favorisés. Sans que pour autant auteurs et éditeurs d'ouvrages à succès soient excessivement pénalisés, ces derniers étant présents dans la plupart des bibliothèques et souvent achetés en nombre. Une telle pondération devrait être reçue avec faveur comme une mesure généreuse par les principaux acteurs de la chaîne du livre, toujours très attachés au pluralisme de la création et de la diffusion des idées. 87
Cette méthode de calcul à partir des acquisitions serait, en outre, plus précise, puisque effectuée à partir des catalogues d'achat des bibliothèques, et serait plus évidente qu'un calcul à partir d'un paiement à l'acte.
Le rapport reste ferme sur la nécessité de maintenir le droit d'auteur, alors que la directive européenne propose d'y déroger et de lui substituer un simple droit à rémunération. Le monopole du droit d'auteur est l'un des éléments fondateurs du code de la propriété littéraire et artistique. L'auteur doit donc rester le seul maître d'autoriser ou non le prêt et de céder ce droit. Cependant, le rapport suggère que cette cession soit réalisée dans un cadre strict :
Si en revanche, l'auteur cède son droit de prêt, il est nécessaire de fixer les clauses de rémunération, les modalités de versement, les conditions d'application aux contrats en cours. Deux solutions sont possibles : soit les fixer contractuellement entre chaque auteur et son éditeur ; soit les fixer par accord à portée générale, les stipulations de cet accord pouvant, si nécessaire, être rendues obligatoires par arrêté du ministre de la Culture. Si cette deuxième solution était retenue, elle nécessiterait une disposition législative modifiant le code de la propriété intellectuelle. 88
Les bibliothèques sont un service public. La Charte des Bibliothèques édité par le Conseil supérieur des bibliothèques rappelle dans son article premier que : « Pour exercer les droits à la formation permanente, à l'information et à la culture reconnus par la Constitution, tout citoyen doit pouvoir, tout au long de sa vie, accéder librement au livre et aux autres sources documentaires. » 89
Le libre accès à la lecture, la possibilité de s'informer gratuitement sont des valeurs constitutives d'une société démocratique. Ce que ne saurait remettre en cause l'ultralibéralisme actuel. Espérons-le.
N'est pas Hachette ou Havas qui veut ! On ne se hisse pas instantanément au sommet de la hiérarchie des éditeurs, par la taille, le poids et l'influence. Ces par ces sages paroles, que nous souhaitions terminer ce travail. Plus sérieusement, il s'agit de montrer, afin de répondre à la question « Comment on devient éditeur ? », qu'il faut commencer petit, assurément. Et cela n'est pas regrettable. Le monde de l'édition se compose d'une immense majorité d'éditeurs qui se sont dit un jour « Pourquoi pas moi » et qui se sont lancés dans cette activité. Comme on a pu le constater dans les entretiens et dans nos observations, le fard de mystère qui entoure la profession ne doit pas faire oublier les méthodes plus qu'artisanales des éditeurs à leurs débuts, la maison d'édition ressemblant à un atelier de découpe de papier kraft et d'envois postaux.
La situation actuelle de l'édition ne doit pas décourager les projets et les intentions de toutes natures. Et puis, après tout, devenir Hachette ou Havas n'est pas une aspiration partagée par tous. La plupart des petits éditeurs ne souhaitent pas se contenter de ce qu'ils ont, surtout lorsqu'il sont dans une situation économique précaire et que leur existence tient plutôt de la survie. Mais, ils ne souhaitent pas non plus devenir une industrie éditoriale et dénaturer leur activité initiale.
Derrière une apparence d'immobilité, propre à l'univers des livres, le monde de l'édition est secoué par de profonds changements. La spoliation des droits des écrivains par certains éditeurs, la remise en cause de la culture du droit d'auteurs par d'autres, l'arrivée fracassante de nouvelles méthode de vente des livres et le bouleversement même des pratiques éditoriales induites par les nouvelles technologies, montrent à quel point la profession doit s'interroger sur son avenir. Le terme de « crise » n'est pas approprié pour le moment, mais il est fort à parier que d'ici quelques années, certains des acteurs de la chaîne du livre auront à souffrir d'un développement sans limites des intérêts économiques dans leur branche. Par exemple, est-ce que le prix unique pourra toujours protéger les éditeurs et les libraires ?
Nous souhaitons achever ce travail sur une note optimiste. Le plaisir et l'usage du livre ne vont pas disparaître. Il y a des livres de grande consommation comme il y a des produits de consommation courante. Mais dans une société qui retire tout le sens affectif aux objets, le livre plus que tout autre objet peut véhiculer cette affectivité indispensable à chacun, et se charger de sens et d'histoire. Alors, l'aspect artisanal de la pratique éditoriale des petits éditeurs trouve enfin une satisfaction dans sa quête légitime de reconnaissance. L'individu a besoin d'aliment pour nourrir son imaginaire et la représentation qu'il se fait du monde. La multitude et la diversité seront toujours les plus à même de correspondre à cette nécessité.