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Introduction

'L'ingénierie publique n'est pas qu'une simple activité de prestation pour le compte des collectivités territoriales. Elle participe directement à la mise en oeuvre des politiques publiques, et contribue par son rôle d'offre publique de référence, à équilibrer et orienter l'ensemble de ce domaine d'activité' 1 .

      La problématique de la commande et de la maîtrise d'ouvrage publiques apparaît comme centrale pour l'étude de l'action publique, a fortiori dans le cadre d'un Etat-providence producteur de services pour la collectivité. Cette question est particulièrement présente dans le secteur de l'aménagement, qui est par nature un gros consommateur de deniers publics, mais constitue également un des thèmes centraux du débat démocratique: faut-il refaire les chemins communaux ou voter une subvention pour le centre communal d'action sociale ? Est-il préférable de construire une ligne de TGV supplémentaire ou de doubler l'autoroute ? Au-delà de la question des choix politiques se pose celle de l'organisation des dépenses, de la conception et de la gestion des projets, de tout l'aspect technique, bref de l'ingénierie au sens large du terme. Cet aspect ne peut être neutre pour le fond et l'orientation politique même des projets.

      Ce travail a pour objet l'étude d'une activité spécifique de certains services de l'Etat, l'ingénierie publique, comme mode particulier d'action publique et d'insertion des services déconcentrés dans le tissu politico-économique local. Nous verrons en quoi l'ingénierie ressortit de l'action publique et constitue un élément et un vecteur de mise en oeuvre des politiques publiques d'aménagement du territoire. Le cadre réglementaire de cette activité ancienne qu'est l'ingénierie publique est en cours de réforme depuis 1999. Notre analyse portera en particulier sur les causes de cette réforme, son arrivée sur l'agenda institutionnel, sa conception et le système d'action qu'elle génère, ainsi que sur les conséquences de cette politique sur les relations entre l'Etat et les collectivités locales.


1. L'ingénierie publique et l'aménagement du territoire

      Ce travail a pour base un objet technique : il est nécessaire pour la clarté du propos qui va suivre de délimiter cet objet par une définition claire, même si, comme on le constatera, des débats existent autour de la définition même de l'ingénierie publique. Ainsi par exemple, un responsable de centre d'Etudes Techniques de l'Equipement en donne une définition relativement éloignée de celle de l'administration centrale 2 . Nous partirons donc des définitions données par diverses institutions pour ensuite cerner précisément quel sera notre objet d'étude.

'L'ingénierie est l'étude globale d'un projet sous tous ses aspects techniques, économiques, financiers, sociaux, coordonnant les études particulières de plusieurs équipes de spécialistes' 3 .

'L'ingénierie consiste à concevoir, étudier et faire réaliser tout ouvrage, système ou ensemble d'ouvrages dans des domaines aussi variés que la construction de bâtiments, d'infrastructures ou d'unités industrielles. Une fonction qui englobe également les études de consulting à l'amont d'une réalisation et les études d'assistance en aval, mise en exploitation, organisation de la maintenance...conseiller, concevoir, superviser, faire réaliser, assister' 4 .

'L'ingénierie est l'ensemble des activités, essentiellement intellectuelles, ayant pour objet d'optimiser l'investissement, quelle que soit sa nature, dans ses choix, dans ses processus techniques de réalisation et dans sa gestion' 5 .

      Ces deux dernières définitions, retenues par les professionnels privés, permettent de cerner ce qu'est l'ingénierie du point de vue strictement technique. L'ingénierie publique quant à elle peut donner lieu à plusieurs définitions. Elle peut tout d'abord être conçue, au sens large, comme l'ingénierie des projets publics, c'est à dire des projets réalisés pour le compte d'un maître d'ouvrage public, quel qu'il soit : Etat, collectivité territoriale, établissement public. Cette définition est basée sur la nature publique du maître d'ouvrage, sans tenir compte du caractère public ou privé du prestataire, de 'l'ingénieur'. Le critère déterminant est la nature du maître d'ouvrage et la destination finale de l'ouvrage, dans tous les cas à vocation publique 6 .

      Deuxième définition possible : l'ingénierie publique est l'ingénierie réalisée par les services de l'Etat, pour le compte de l'Etat ou d'autres maîtres d'ouvrage. Dans le premier cas, l'ingénierie est dite 'intégrée'. L'Etat organise en interne la maîtrise d'ouvrage et la maîtrise d'oeuvre sur ses projets et son patrimoine 7 . Dans le deuxième cas, certains services de l'Etat, c'est à dire des ministères de l'Equipement et de l'Agriculture, opèrent en tant que prestataires de services auprès d'autres maîtres d'ouvrages, indépendamment de leurs missions obligatoires pour le compte de l'Etat. Ces commanditaires peuvent être publics, le plus souvent des collectivités territoriales : départements, communes, syndicats et communautés de communes... ou privés : associations, organisations interconsulaires.... La prestation des services de l'Etat donne lieu à une rémunération sous forme d'honoraires versés par le maître d'ouvrage 8 .

      Il est notoire que le plan de modernisation de l'ingénierie publique 9  retient pour cette activité une définition large : 'l'ingénierie publique comporte deux grands domaines d'activité: l'ingénierie intégrée de l'Etat pour ses missions propres et les prestations de services aux collectivités territoriales'.

      Nous nous intéresserons particulièrement dans ce travail à la partie de l'ingénierie publique qui entre dans cette dernière définition. Nous considérerons les prestations réalisées par les services des ministères dits 'techniques' que sont l'Equipement et l'Agriculture pour le compte de maîtres d'ouvrages autres que l'Etat. Pour autant, les autres activités que l'on peut retenir comme faisant partie de l'ingénierie publique sont proches, et on pourra s'intéresser de manière connexe notamment à l'ingénierie intégrée des services de l'Etat.

      Nous retenons cette partie de l'ingénierie publique pour plusieurs raisons. En premier lieu, parce que ce type d'ingénierie constitue un mode particulier d'action publique qui met en relation étroite élus locaux et administration. Ceci n'est pas neutre du point de vue de la mise en oeuvre des politiques publiques et de l'insertion des administrations dans le tissu politique et économique local. Nous reviendrons plus longuement sur ce point, qui est un des arguments principaux des discours développés autour de l'ingénierie publique. Ensuite, parce que ce type d'activité est depuis quelque temps sur le devant de la scène des ministères concernés et qu'il constitue un enjeu identifié comme majeur. Il est l'objet actuellement d'un important travail au sein des administrations concernées mais également au niveau interministériel, puisque comme nous le verrons dans le corps du mémoire, une réforme est en cours. L'intérêt de ce travail est d'analyser cette réforme, ses causes, les différents enjeux identifiés, les étapes de son arrivée sur l'agenda institutionnel et la construction du système d'action au sein duquel elle est conçue. Nous remarquerons ainsi que la construction de cette réforme inaugure des modes de relations inédits entre les administrations centrales et déconcentrées, mais également entre les différentes directions d'administration centrale d'un même ministère. Nous tâcherons d'évaluer l'influence de ces nouveaux modes de relation sur le pilotage des services déconcentrés, mais également sur le fonctionnement du ministère de l'Equipement, notamment dans le cadre de relations interministérielles.


Les modes d'intervention des services de l'Etat : le modèle 'traditionnel' de l'ingénierie publique

      Pour aller plus avant, il convient d'abord de décrire concrètement ce qu'est vraiment l'ingénierie publique telle que nous l'avons définie.

      Les services des ministères de l'Equipement et de l'Agriculture, c'est à dire principalement les Directions Départementales de l'Equipement et les Directions Départementales de l'Agriculture et de la Forêt, remplissent des missions pour le compte de l'Etat, par exemple pour les DDE 10  la conception des infrastructures, la police de l'eau, le contrôle du transport routier des marchandises, le contrôle des transports exceptionnels, la gestion de la voirie nationale... Mais en plus de ces missions propres, ces services prêtent leur concours à d'autres maîtres d'ouvrages, principalement des collectivités territoriales, qui font appel à l'expertise des services de l'Etat pour réaliser l'ingénierie de leurs propres projets. Ces projets concernent divers secteurs, que l'on peut classer en quatre grands domaines : l'aménagement 11 , l'environnement 12 , les domaines spécialisés 13  et les constructions publiques 14 . Ces interventions doivent être autorisées par le préfet 15 . Ces missions peuvent prendre plusieurs formes: maîtrise d'oeuvre, assistance à la maîtrise d'ouvrage, conduite d'opération, assistance technique à la gestion communale, convention de mise à disposition des services, mandat de maîtrise d'ouvrage, contrôle de délégation de service public.... 16 .

      Au sein du ministère de l'Equipement, plusieurs types de services sont chargés de ces missions, à titre annexe ou principal. Les subdivisions territoriales de l'Equipement constituent le niveau administratif le plus proche du terrain (environ 1300 subdivisions en France). Outre leurs activités de gestion et d'exploitation des routes nationales et l'application du droit des sols 17 , elles remplissent aussi différents types de missions qui concernent le pan de l'ingénierie publique auquel nous nous intéressons. Elles sont pour la plupart chargées d'interventions pour le compte du Département, comme la conception d'infrastructures et de réseaux d'assainissement, ou la gestion et l'exploitation de la voirie départementale. Ces missions entrent dans le cadre d'une convention de mise à disposition du département des services de l'Etat 18 . Enfin et surtout, les subdivisions réalisent des prestations d'ingénierie pour le compte des communes. Il s'agit d'études réalisées par le bureau d'études de la subdivision, de surveillances de chantier, mais aussi de missions de conduite d'opération et d'assistance à la maîtrise d'ouvrage.

      Certains services du siège de la DDE sont concernés par l'ingénierie publique. Les DDE dans lesquelles nous avons enquêté 19  comportent des services plus particulièrement dédiés à l'assistance aux collectivités locales, avec des bureaux d'études plus spécialisés qui interviennent en appui des subdivisions dans le cadre des missions d'ingénierie pour le compte des collectivités locales 20 . Les Directions Départementales de l'Equipement comportent également des services 'constructions publiques', dont l'activité principale est la conduite d'opération des projets de bâtiments publics 21 , pour le compte de différents maîtres d'ouvrages, dont l'Etat. Dans ce cas, ce sont d'autres ministères qui font intervenir ces services pour leurs propres projets 22 .

      Pour ces missions, parfois techniquement très complexes, les services s'appuient sur un réseau technique interne au ministère de l'Equipement, constitué par plusieurs services détenteurs de spécialisations pointues dans divers domaines (infrastructures, environnement, urbanisme, géotechnique, voies navigables...) et implantés sur tout le territoire français. Il s'agit du réseau des Centres d'Etudes Techniques de l'Equipement (les CETE) et des Laboratoires Régionaux des Ponts et Chaussées (les LRPC), plus quelques services spécialisés. Ces services interviennent donc en appui pour les DDE, mais également sans passer par l'intermédiaire des DDE, dans le cadre de missions propres 23 .

      Les missions d'ingénierie publique sont rémunérées suivant des barèmes fixés par arrêté. Les maîtres d'ouvrages versent ainsi à l'Etat, par l'intermédiaire d'un compte ouvert dans chaque Trésorerie Générale 24 , un pourcentage du montant total du projet, qui varie suivant le type d'intervention et le degré de complexité de l'ouvrage. Le principe de la rémunération au barème est essentiel pour notre propos et nous y reviendrons puisque l'une des principales attaques contre l'ingénierie publique se base sur l'argument selon lequel le principe des barèmes est anticoncurrentiel, les prix n'étant pas librement fixés 25 . Les attaques portent également sur le niveau de ces barèmes, qui rendent l'ingénierie publique souvent moins chère que les prix du marché.

      Ces honoraires payés par les maîtres d'ouvrage donnent lieu à des primes reversées aux agents des corps techniques de l'Equipement 26  et de l'Agriculture, ce qui est également un des points importants de la réforme actuelle. En effet, ces honoraires représentent une part non négligeable des revenus des agents concernés 27 . Jusqu'au 31 décembre 1999, les honoraires ne transitaient pas par le budget de l'Etat mais étaient versés sur un compte spécial du Trésor 28 , géré, à l'Equipement, par la Direction du Personnel et des Services. Ceci constituait un autre argument de mise en cause du modèle pour cause 'd'opacité' 29  due au caractère extra-budgétaire de ces rémunérations.

      En 1997, on peut estimer que l'ingénierie publique a rapporté à l'Etat 1,8 milliard de francs 30 . 25 000 agents à l'Equipement et 10 000 à l'Agriculture sont concernés par les rémunérations accessoires de l'ingénierie publique et l'activité elle-même représenterait environ 9500 équivalents temps plein à l'Equipement 31 . Il est notoire que le principe des rémunérations accessoires pour des prestations dépassant le cadre de l'activité 'de base' n'est pas spécifique aux services des Ponts et Chaussées et du Génie Rural. Les services de l'Industrie, notamment les ingénieurs des Mines, et l'administration du Trésor bénéficient également de rémunérations accessoires, sous forme de primes ou d'intéressement direct 32 .


1999-2000 : l'annonce de la réforme

      Sous l'effet conjugué de nombreux facteurs dont l'apparition et l'action sont détaillées dans la première partie du mémoire, l'ingénierie publique est aujourd'hui en cours de réforme. Les mises en causes que nous venons d'évoquer ne constituent qu'une partie des éléments qui militent pour l'évolution du modèle.

      Nous ne détaillerons pas ici les objectifs de la réforme: nous constaterons que ces objectifs eux-mêmes font l'objet d'un débat et d'une construction complexes. On précisera seulement que le « coup d'envoi politique » de la réforme a été donné en juillet 1999 sous forme d'orientations nationales pour la 'politique' de l'ingénierie publique, par le Comité Interministériel pour la Réforme de l'Etat et par un plan de modernisation de l'ingénierie publique piloté par l'Equipement et l'Agriculture. Ces orientations portent sur un champ très vaste qui va de la mise en oeuvre des politiques publiques de l'Etat au développement des activités de conseil et d'assistance à la maîtrise d'ouvrage, en passant par la systématisation de l'appui aux projets intercommunaux 33 .

      Nous verrons qu'en plus de ces orientations, il faut tenir compte pour l'analyse de ce projet de réforme de toute une série de contraintes, mais également d'opportunités et de conjonctions de natures différentes, qui expliquent l'arrivée de la réforme sur l'agenda institutionnel.

      Mais avant d'analyser pourquoi et comment la réforme d'un modèle d'action publique tel que l'ingénierie publique vient à être porté à l'agenda des administrations et des décideurs politiques, il convient de fournir quelques éléments de contexte, notamment historique. En effet, la programmation d'une 'mise à plat' complète du modèle de l'ingénierie publique pose d'autant plus de questions que ce modèle perdure, moyennant des ajustements de portée limitée, depuis près de trois siècles.


2. L'ingénierie publique en France, de l'ancien régime à nos jours : un modèle pérenne d'action publique


La genèse du modèle

      Pour comprendre la situation aujourd'hui, il est important de donner quelques repères sur l'ingénierie publique, la création du modèle français et ses évolutions au cours de l'histoire. Nous rappellerons que le secteur de l'ingénierie française 34  s'est constitué historiquement à partir de l'ingénierie publique. Les compétences en ingénierie ont d'abord été créées au sein de l'appareil d'Etat, et la naissance d'entreprises privées dans le champ de l'ingénierie est postérieure 35 .

      Le fait que l'Etat Français ait choisi depuis plusieurs siècles de former ses propres ingénieurs, de créer puis de conserver en son sein d'importantes administrations techniques, et d'organiser en interne la maîtrise d'ouvrage et la maîtrise d'oeuvre pour l'investissement et la gestion sur son propre patrimoine, n'est pas sans importance pour comprendre la configuration actuelle et ses enjeux. Cette organisation a par exemple favorisé l'émergence et la pérennisation d'un modèle où le secteur public détient les compétences les plus pointues, avec des organismes scientifiques et techniques qui édictent des normes s'imposant à tous, qui sont un lieu nodal du progrès technique et qui constituent un réseau intervenant en appui des administrations déconcentrées.

      La naissance et la pérennité du modèle français d'ingénierie publique peuvent donc partiellement s'expliquer par l'importance historique et culturelle du service public d'Etat, producteur de services pour la collectivité, et qui a débouché en particulier sur la création de grands corps d'ingénieurs dont celui des Ponts et Chaussées constitue l'archétype. Ces corps ont pour mission d'organiser en interne à l'Etat 'l'exploitation rationnelle des ressources naturelles, (...) [et de] développer les infrastructures indispensables à la mise en valeur du territoire national'. Ainsi, pour Jean-Claude THOENIG, '(leur) caste sort du fond de l'histoire nationale, au point de se confondre avec l'Etat... [et]... De Tocqueville en faisait déjà l'archétype de la centralisation' 36 . L'administration des Ponts et Chaussées et son histoire ont été décrites et analysées très précisément dans plusieurs ouvrages qui constituent nos références 37 . C'est pourquoi ce rappel historique se focalisera sur l'activité d'ingénierie publique elle-même, et en particulier sur la période récente, marquée par une réforme en 1979.

      On peut faire remonter l'origine du modèle français d'ingénierie publique au moins à la création du corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées sous Louis XV, en 1716 38 . A ce moment-là, des compléments de traitement existent déjà pour les ingénieurs des Ponts et Chaussées en rétribution des projets réalisés pour le compte des collectivités et des organismes publics, auxquels ils sont autorisés à prêter leur concours technique en plus de leur activité normale 39 .

      L'histoire de l'ingénierie publique est marquée par de longues périodes de développement et de renforcement du modèle et de l'administration des Ponts et Chaussées, émaillées d'épisodes législatifs qui tendent notamment à limiter l'intervention des services aux affaires d'intérêt public 40 , et à modifier légèrement les conditions de rémunération des missions 41 . Il faut attendre 1948 pour que soit votée, le 29 septembre 42  une loi « réglementant l'intervention des fonctionnaires des Ponts et Chaussées dans les affaires intéressant les collectivités locales et divers organismes ». Ce texte valide législativement le système des compléments de rémunération et dote l'ingénierie publique d'un véritable statut. Il constituera jusqu'en l'an 2000 le cadre réglementaire des interventions des Ponts et Chaussées pour le compte de maîtres d'ouvrages autres que l'Etat. En ce qui concerne l'ingénierie publique de l'Agriculture, des textes similaires légitimant réglementairement l'intervention du Génie Rural sortiront en 1955 sous une forme proche 43 .

      Le modèle reste en vigueur sans grand changement jusqu'en 1979. Il faut néanmoins citer en 1966 la fusion du ministère des Travaux Publics et du ministère de la Construction en un grand ministère de l'Equipement, et la création des DDE en 1970 44 . En 1977, la loi sur la maîtrise d'ouvrage publique (dite loi MOP) fixe le cadre réglementaire des investissements des maîtres d'ouvrages publics et principalement des collectivités locales.


La réforme des honoraires de 1979 et la fin de l'intéressement direct

      Les éléments déclencheurs de cette réforme sont de deux ordres. Au cours des années 1970, les attaques des organisations professionnelles privées se font plus pressantes, notamment après la réforme des rémunérations de l'ingénierie privée de 1973. Ces organisations dénoncent notamment la concurrence déloyale des services de l'Etat 45 . Le fait n'est pas nouveau, mais prend de l'ampleur dès le début des années 1970 et surtout à la suite de la loi de 1973 sur l'ingénierie.

      Le deuxième élément déclencheur est une volonté qui apparaît au sein même de l'appareil politico-administratif de l'Etat de mettre l'ingénierie publique plus en phase avec les orientations politiques du moment, et de réformer un système de primes qui ne donne plus satisfaction. A l'intérieur de l'Etat, trois éléments sont à la base du déclenchement de la réforme de 1979. Tout d'abord apparaît au ministère de l'Equipement une volonté de centraliser au niveau national les recettes et la redistribution des primes de l'ingénierie publique, en créant une péréquation nationale, avec derrière cela une double volonté : faire « rentrer dans le rang » les départements où les rémunérations sont 'sans raison valable plus élevées qu'ailleurs' 46  et faire droit aux critiques selon lesquelles l'intéressement direct des ingénieurs aux travaux réalisés est incompatible avec le service public 47 , tout en éclaircissant et en justifiant dans son principe le système des rémunérations accessoires.

      Ensuite apparaît une contrainte plus strictement politique. La tension sur le système augmente lorsqu'en 1978, Raymond Barre est nommé premier ministre et confie à Michel d'Ornano le ministère de l'Environnement et du Cadre de Vie 48 . Si en 1978 le ministère de l'Equipement est symboliquement placé sous le contrôle de l'Environnement en prenant le nom de 'ministère de l'Environnement et du Cadre de Vie', on ne peut se leurrer quant à l'effectivité du contrôle qu'un ministère qui n'a que sept ans d'âge et pas d'administration peut exercer sur un appareil administratif pluricentenaire aussi développé que celui de l'Equipement. Dans ce contexte, le nouveau ministre nommé en 1978 semble se positionner par rapport aux valeurs politiques de l'Environnement, en réaction face aux « bétonneurs » de l'Equipement. Il donne aux services l'image d'un libéral, qui estime que l'ingénierie publique ne fait pas partie des attributions de l'Etat 49 . Arguments porteurs, puisqu'en 1978, la période de forte demande en équipements est passée et que la conjoncture, déjà, exige une gestion plus économe des ressources publiques, mettant directement dans le collimateur les ministères 'dépensiers' et en particulier un système d'ingénierie publique dans lequel l'intéressement direct pouvait être soupçonné d'autoriser, voire d'encourager des dérives inflationnistes. Son projet pour l'ingénierie publique tient également compte de la nécessité d'introduire des préoccupations de qualité dans l'intervention des services, pour répondre à la hausse générale du niveau d'exigence des 'clients' en termes d'information et de concertation.

      Enfin et surtout, le président Giscard D'Estaing confie en 1975 à Olivier Guichard 50  la présidence d'une 'commission de développement des responsabilités locales', pour faire droit aux critiques faites de plus en plus fréquemment à l'Etat : trop centralisateur, étouffant les initiatives locales, inadapté à la transformation récente de la société. En ce qui concerne l'ingénierie publique, la complexité des procédures liées aux autorisations de concours des services de l'Etat et aux modalités de leur règlement n'apparaît pas justifiée. D'autre part 'le fait que l'activité des agents ou des services puisse être interprétée comme motivée partiellement par leur intéressement au volume des travaux venait en réduire la valeur ou mettre en doute l'objectivité' 51 . En filigrane se trouvent déjà les préoccupations liées à la décentralisation et à la réorganisation des relations entre l'Etat et les collectivités locales, qui sont des enjeux complètement intégrés par Valéry Giscard D'Estaing 52 . Une enquête auprès des maires est réalisée dans le cadre de cette mission. Il leur est demandé ce qu'ils pensent du fonctionnement de l'Etat et de ses services dans leur relation avec les collectivités locales. Il ressort de cette enquête, entre autres choses, une augmentation du mécontentement des maires vis à vis des services de l'Equipement. Cette enquête, exploitée par la DATAR 53 , a débouché en 1976 sur le rapport Guichard, qui a lancé la future décentralisation. Courant 1978, la première loi de décentralisation était donc en débat au Sénat. Cette loi concerne en particulier la réforme des honoraires: on constate donc bien à l'intérieur de l'Etat un troisième niveau de contrainte, politique, qui milite pour une réforme de l'ingénierie publique.

      Au gouvernement, une volonté politique semble se dessiner et s'exprime par les voix de Raymond Barre et Michel D'Ornano, qui « veulent mettre fin au système, et expriment même le désir de budgétiser tout ça » 54 . Les ministères et les agents intéressés réagissent, les honoraires étant une fois encore mis en question. A l'Equipement, l'inspection générale met en place des groupes de travail sur le sujet, qui conseillent au directeur du Personnel et des Services 55  de missionner un ingénieur des Ponts et Chaussées sur la question des honoraires, avec une commande précise : « concevoir une réflexion sur les honoraires pour aligner le système [de rémunération des prestations] sur celui de l'ingénierie privée » 56 . En effet, après la réforme des rémunérations de l'ingénierie privée de 1973, la loi sur l'architecture 57  avait soulevé des critiques encore plus vives que la loi de 1973 58 . Le système des honoraires des architectes instauré par la loi de 1977 sur l'architecture sert donc de base pour la conception d'un nouveau dispositif de rémunération de l'ingénierie publique. Le chargé de mission doit également concevoir la réforme du volet indemnitaire, qui concerne le versement de primes aux agents. Là aussi, la commande du directeur du personnel et des services est très claire : mettre fin à l'intéressement direct, source lui aussi de critiques de plus en plus vives et de difficultés de management en interne.

      Chacun de ces enjeux a été pris en compte lors de l'élaboration de la réforme. Les nouveaux taux de rémunération ont été négociés sous le contrôle direct du ministre. Par rapport aux revendications des organisations privées (SYNTEC et les architectes en tête), la ligne générale du ministère a été d'encourager le développement des missions de conduite d'opération et de conseil en aménagement, sous une acception de conseil étendu, global, par rapport aux missions de maîtrise d'oeuvre 59 . Enfin, il a fallu « vendre » aux personnels concernés, c'est à dire principalement les ingénieurs des TPE et des Ponts et Chaussées et leurs homologues de l'Agriculture, la fin du système d'intéressement direct et conjurer la peur de la perte de revenu qui pourrait s'ensuivre dans certaines DDE 60  et vaincre leur crainte que la fin du système existant ne démotive les agents et ne débouche finalement sur une sclérose de l'ingénierie publique.

      La réforme s'est ensuite engagée très rapidement. Le chargé de mission auprès du directeur du personnel et des services de l'Equipement en charge de la réforme 61  prend son poste le 2 novembre 1978 et moins d'un an plus tard le dispositif est en place. Le 15 octobre 1979, Michel D'Ornano présente à la presse la réforme des rémunérations accessoires décidée par le Gouvernement, et le 22 novembre, cette réforme prend une dimension interministérielle avec la directive publiée par Raymond Barre, qui édicte que tout lien entre rémunérations accessoires des agents et volume des travaux occasionnels effectués doit être supprimé. La réforme entre officiellement en vigueur le premier janvier 1980, même si les décrets d'application ne sortiront que fin 1981. Cette rapidité peut être imputée à deux facteurs, outre la relative « urgence » de la situation et les contraintes qui pèsent sur l'ingénierie publique : premièrement, le fait que la conception de la réforme ait été confiée à un groupe très réduit, et deuxièmement une conjonction et une convergence d'idées entre ces hommes.

      En effet, toutes les contraintes ayant été prises en compte dans le « cahier des charges » du nouveau dispositif, on peut dire que quatre hommes en ont été les véritables concepteurs : deux à l'Equipement (le DPS et son chargé de mission), et deux au ministère de l'Intérieur 62  (le Directeur Général des Collectivités Locales et son chargé de mission), avec « la confiance bienveillante » 63  de Matignon, en la personne du conseiller technique du cabinet du premier ministre. Il est à noter que le Budget a été peu présent lors de l'élaboration de la réforme, ce qui ne peut être neutre quant à la rapidité avec laquelle celle-ci a abouti, puisque la phase de négociation interministérielle a ainsi été réduite 64 .

      Côté Equipement, les enjeux sont ceux que nous avons énoncé plus haut, dont la déclinaison opérationnelle est la conception d'un système « acceptable » par le gouvernement 65  et les professionnels privés, qui garantisse les recettes globales tout en ne coûtant pas plus cher aux communes. Côté Intérieur, le DGCL tenait surtout à bien démontrer aux élus que le nouveau système ne leur reviendrait pas plus cher que l'ancien.

      Le nouveau dispositif remplit, tout au moins sur le papier, le cahier des charges : réponse au souhaits des maîtres d'ouvrages potentiels et conservation de leur liberté de faire appel aux services de l'Etat, prise en compte de l'aspect qualitatif, possible renforcement de la concurrence (en théorie) 66 , augmentation de la mobilité potentielle des agents concernés 67 , encouragement du développement des missions de conseil. Mais il faut en plus en souligner la dimension « solidaire » envers les collectivités moins aisées : ainsi, les projets importants sont rémunérés à des taux relativement proches de ceux que pratique le secteur privé afin d'égaliser les conditions de la concurrence, mais plus le montant des projets diminue, plus les taux sont faibles, pour respecter un principe d'assistance aux collectivités les moins riches. Un des points du débat préalable à l'adoption de la réforme a justement porté sur les subventions que l'Etat accorde aux collectivités à travers l'ingénierie publique 68 .

      Suite à cet épisode, le modèle de l'ingénierie publique a subi quelques ajustements, concernant principalement ses taux de rémunération, et également suite à la loi sur la maîtrise d'ouvrage publique du 12 juillet 1985 (loi MOP) 69 . Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la Décentralisation n'a que très peu ouvert au secteur privé le marché de l'ingénierie, et a plutôt conduit à la création d'une nouvelle ingénierie publique locale organisée par les collectivités, principalement les départements dans un premier temps 70 . Le principe de l'ingénierie publique a été réaffirmé par les premières lois de décentralisation 71  et une autre fois dans la loi ATR 72  de 1992, dans laquelle la notion de projet de développement économique, social et culturel enrichit le principe initial d'intérêt général 73 , ce qui peut constituer l'ébauche d'une orientation politique pour l'ingénierie publique.

      Jusqu'aux années 1990, le modèle ne subit pas de modifications majeures. Les attaques des organisations privées continuent, de manière localisée, mais se limitent là puisque le Conseil d'Etat y fait rarement droit 74 . Les premiers éléments fondateurs de la réforme qui nous préoccupe apparaissent au début des années 1990. Il seront détaillés dans la partie suivante du travail, car ils participent directement de la mise sur agenda de la réforme.

      On est donc en présence d'un modèle d'action publique dont l'origine remonte à trois siècles, qui a de nombreuses fois été mis en cause, et que l'on a toujours adapté afin de rester dans les jalons des normes politiques, sociales et économiques des époques traversées, sans pour autant jamais modifier ce qui constitue la structure et le fond du système. En effet, on ne peut pas considérer les différentes réformes et épisodes juridiques comme autre chose qu'un aménagement du régime des honoraires pour le rendre compatible avec la déontologie de l'exercice de la fonction publique et pour répondre aux critiques successives du secteur privé dénonçant une concurrence déloyale des services de l'Etat 75 . La question se pose alors immédiatement : pourquoi, aujourd'hui, envisage-t-on une mise à plat complète du modèle ?

      Cette question renvoie immédiatement à la notion d'agenda politique, centrale pour l'analyse des politiques publiques. Nous allons maintenant voir comment le cas de l'ingénierie publique et de sa réforme peuvent constituer un laboratoire pour aborder quelques unes des questions clés de l'analyse des politiques publiques et des sciences politiques.


3. L'ingénierie publique, un laboratoire pour l'analyse des politiques publiques

      Après avoir défini notre objet, donné quelques repères et déjà posé quelques éléments de problématique, on doit se demander comment l'étude de l'ingénierie publique et de sa réforme peut nourrir la réflexion autour des questions de l'analyse des politiques publiques. Tout d'abord, force est de reconnaître que l'on peut définir l'ingénierie publique comme une forme d'action publique, puisque faite par des acteurs publics, pour des acteurs publics.

      En étudiant l'articulation des relations entre les acteurs de l'ingénierie publique, et donc le système d'action de l'ingénierie publique, on pose des éléments de problématique liés à des questions plus larges qui concernent l'action publique et les sciences politiques : en quoi une activité comme l'ingénierie publique est-elle un facteur d'intégration des administrations de l'Etat dans le tissu politico-économique local ? En quoi l'ingénierie publique est-elle une ressource pour ces administrations dans leurs relations avec les élus locaux, les autres administrations déconcentrées et le préfet ? En quoi l'ingénierie publique constitue-t-elle un levier pour l'action de l'Etat au plan local, notamment pour la mise en oeuvre des politiques publiques sectorielles de l'Etat ? L'ingénierie publique n'est elle pas potentiellement dans sa forme actuelle un frein pour la mise en oeuvre d'autres politiques, comme le développement de l'intercommunalité ? On entrevoit déjà que l'on peut poser autour de l'ingénierie publique de nombreuses questions qui rejoignent plusieurs pans de l'analyse des politiques publiques. Nous nous sommes donc attaché à classer et à hiérarchiser ces éléments de problématique, pour définir une approche qui apporte le plus d'éléments de compréhension possible des enjeux et des mécanismes de cette politique 76  et de sa réforme.


Axes problématiques du travail

      Plus formellement, le thème de la réforme de l'ingénierie publique constitue un observatoire riche pour l'analyse des politiques publiques et permet d'interroger plusieurs questions centrales de cette discipline, comme les nouvelles formes de politiques publiques, l'intégration des différents niveaux institutionnels, les relations entre les acteurs politiques et administratifs, le rôles de corps techniques de la fonction publique. Par extension, l'ingénierie publique permet également d'aborder des questions plus vastes des sciences politiques, par exemple celles des relations entre sphère publique et sphère privée, ou celles des régimes politiques. Ce 'laboratoire' constitue un outil d'autant plus efficace que l'actualité du sujet permet d'étudier une réforme en cours d'élaboration. On est donc en mesure d'observer 'en temps réel' le processus de construction d'une politique publique, ce qui rend possible l'identification d'éléments relativement 'fins'. Plusieurs questions concrètes apparaissent ainsi, que l'on peut connecter à des problématiques plus larges de l'analyse des politiques publiques.

      Une interrogation ressort immédiatement quand on étudie l'histoire de l'ingénierie publique. Pour quelles raisons envisage-t-on aujourd'hui de réformer complètement un modèle qui a toujours été contesté ? Existe-t-il des éléments qui, aujourd'hui, donnent à la réforme envisagée une autre dimension vis à vis des précédentes évolutions, que d'aucuns qualifient non sans raisons 'd'épisodes législatifs' 77  et qui ont adapté le modèle aux contraintes extérieures sans véritablement changer ses principes ? Nous avons donc choisi de consacrer la première partie de notre travail à l'étude de la mise sur agenda de la réforme de l'ingénierie publique, et à la conception de cette réforme.

      Cette analyse sera articulée autour de cinq grandes questions. Premièrement, la question des facteurs qui déclenchent le traitement politique d'un problème nous permet de formuler une double hypothèse. On se demandera si l'arrivée sur l'agenda politique d'un problème peut être imputée à un faisceau d'éléments qui se conjuguent pour déclencher le traitement politique dès qu'on atteint une 'masse critique' de contraintes, ou, hypothèse complémentaire, si un élément déclencheur, une 'étincelle' est nécessaire pour entraîner la mise sur agenda d'un problème.

      On est alors amené à formuler une deuxième question. Comment une question d'origine 'technique', interne à l'administration de deux ministères, accède-t-elle en fin de compte à l'agenda politique du gouvernement ? On s'interrogera alors sur le processus qui détermine le 'cheminement' d'une question au sein de l'appareil d'Etat et son traitement par des acteurs de niveau de plus en plus élevé. On cherchera les conditions qui font 'passer' une question d'un agenda de niveau n à un agenda de niveau n+1. Pour cela, nous étudierons les débats et les conditions de régulation des rationalités en présence. Nous pouvons formuler une hypothèse complémentaire en évaluant comment l'absence ou la faiblesse de la commande politique peuvent entraîner un traitement technocratique d'une question, et nous demander quelles sont les conséquences de ce phénomène sur la formulation et la mise en oeuvre de la politique ainsi créée.

      Ceci induit notre troisième axe problématique. En effet, on peut dès lors s'interroger sur ce que signifient en pratique les notions de problème politique d'une part, et d'agenda politique d'autre part. On sera alors amené à étudier la construction des problèmes et de leurs solutions. Nous constaterons à cet effet que la construction de la réforme de l'ingénierie publique présente une dimension symbolique avec une formule qui revient comme un leitmotiv : l'ingénierie publique est une politique publique. Ceci pose la question de l'influence de déterminants symboliques et cognitifs sur la conception et la mise en oeuvre d'une politique publique. On se demandera ce que signifie pour les différents acteurs ce 'statut' de politique publique, quel est son effet sur la dimension concrète et opérationnelle de la réforme, et comment le thème de l'ingénierie publique accède à ce statut.

      On constate qu'à travers sa réforme, l'ingénierie publique passe du statut d'activité annexe des services de l'Etat à celui de 'politique publique'. C'est notre quatrième élément de problématique : comment une question d'ordre économique débouche-t-elle sur une politique publique ? Ceci implique de s'interroger sur l'origine des éléments qui déterminent les politiques, et de là sur les acteurs qui 'font' ces politiques. Avec la montée en puissance de déterminants d'ordre économique et juridique notamment, ne se trouve-t-on pas en présence d'un phénomène qui 'décentre' le rôle de l'appareil d'Etat au sein du processus d'élaboration des politiques publiques, au profit d'autres acteurs et de rationalités différentes de celles des personnels administratifs ? Comment, en particulier, les rôles des grands corps techniques d'Etat et des syndicats de la fonction publique évoluent-ils ?

      Ceci implique de s'interroger plus largement sur l'évolution du rôle et des frontières de l'administration de l'Etat dans le processus d'élaboration et de mise en oeuvre des politiques publiques. Cette question peut être mise en relation avec celle de la montée en puissance de politiques issues des niveaux infra national (inercommunal, départemental, régional) et supranational, autrement dit de l'Union Européenne. Le cinquième axe de notre problématique interroge donc l'évolution des vecteurs et des 'modèles' de mise en oeuvre des politiques publiques. Cet axe se décline en trois étapes. Premièrement, nous étudierons l'évolution des relations entre les différents niveaux institutionnels producteurs de politiques : territorial, national et européen. Deuxièmement, nous analyserons les modes de coexistence entre les politiques issues de ces différents niveaux : compétition, influence réciproque et 'fertilisation croisée' ou 'ignorance'. Troisièmement, nous chercherons comment, dans ce contexte, évoluent les vecteurs de diffusion et de mise en oeuvre des politiques nationales. Pour cela, nous étudierons le fonctionnement des services déconcentrés de l'Equipement afin d'identifier les vecteurs de mise en oeuvre des politiques nationales au niveau local. D'autre part, nous analyserons les relations entre l'Etat et l'Union européenne dans le cadre du vote et de la transposition de la directive 'services' de 1992 pour savoir comment les politiques issues de ces deux niveaux s'influencent réciproquement. Ceci nous permettra de nous interroger sur l'évolution du modèle du pouvoir périphérique de Pierre GREMION, et en particulier sur celle des filières de médiation locales de mise en oeuvre des politiques publiques. A cet effet, le modèle de la régulation croisée de Jean-Claude THOENIG servira également de base à l'analyse. Enfin, l'étude de l'action d'un groupe d'intérêt nous conduira à considérer l'évolution des espaces pertinents pour l'élaboration des politiques publiques, en s'interrogeant en particulier sur le rôle de l'Union européenne.

      Nous mobiliserons plusieurs types d'outils pour travailler sur cette problématique. Nous avons mis en oeuvre une méthode volontairement très expérimentale et proche du terrain, basée sur l'analyse des facteurs de la réforme, des négociations et des interprétations qu'ils engendrent et de leur mise en récit par les acteurs concernés. Nous étudions ainsi les conditions de l'émergence d'un discours politique, et la construction d'un plan d'actions.

      Nous pourrons constater que les conclusions de cette analyse expérimentale et déductive recoupent largement le cadre théorique de construction d'une politique et de mise sur agenda de John KINGDON 78 . En particulier, on verra comment nous pouvons éclairer la prise de décision de réformer l'ingénierie publique à travers le concept d'agenda gouvernemental, et les diverses étapes d'expression politique grâce à celui d'agenda décisionnel. Nous constaterons que les interactions entre les acteurs de la réforme peuvent être analysées à partir de la notion de communauté de politiques publiques. Enfin, les conditions d'émergence d'une politique de modernisation de l'ingénierie pourront être renvoyées aux notions de construction d'un problème et de fenêtres d'opportunité.

      L'étude du processus de mise sur agenda de la réforme fait également appel aux outils de la sociologie des organisations 79 . En effet, nous étudions ce processus à travers les enjeux de pouvoir qu'il suscite chez les différents acteurs concernés, ce qui implique d'analyser les interactions qui sous-tendent les débats et la négociation, et de là d'identifier les ressources dont disposent les acteurs et les contraintes qui pèsent sur eux. En particulier, on s'attachera à deux variables : la position qu'occupent les acteurs au sein des institutions et les incertitudes qu'ils maîtrisent ou qu'ils rencontrent. Nous utiliserons donc ici la sociologie des organisations comme outil de l'analyse des politiques publiques afin de mettre en évidence les rapports de force, les enjeux de pouvoir et les interactions qui sous tendent le processus de mise sur agenda et la construction d'une politique de l'ingénierie publique.

      Ensuite, l'analyse du système d'action de l'ingénierie publique et plus particulièrement du système d'action généré autour de l'actuel projet de réforme nous a conduit à nous interroger sur la 'cristallisation' de groupes d'acteurs porteurs d'une certaine conception de l'ingénierie publique et d'enjeux autour de cette activité. Ceci nous a amené à considérer leur mobilisation dont les enjeux, multiples, peuvent être la défense de valeurs ou d'intérêts corporatifs, ou porter sur la définition de normes d'action et de zones d'influence, etc. Ainsi nous avons privilégié comme seconde partie du travail une approche de la réforme à partir des groupes de cause ou d'intérêt qui se constituent autour de l'ingénierie publique, dans le contexte de la conception de la réforme, et nous étudions leur influence sur la construction de la politique.

      L'étude d'un groupe d'intérêt permet trois types d'apports en termes d'analyse des politiques publiques. Premièrement, on pourra revenir sur la question des acteurs qui 'font' les politiques, en considérant l'acteur 'groupe d'intérêt' dans le contexte de montée en puissance des politiques publiques européennes. On considérera également dans cette optique le 'poids relatif' de ces acteurs dans le processus d'élaboration des politiques. Deuxièmement, l'analyse des relations entre l'Etat et le groupe d'intérêt pourra fournir des éléments pour répondre à l'une des questions que nous avons posées, celle de l'évolution des frontières et du rôle de l'Etat et de ses administrations. Troisièmement, l'étude de la diffusion des intérêts et des discours dans les institutions nous permettra d'émettre des hypothèses quant aux relations et à l'influence réciproques entre les différents niveaux institutionnels, notamment les niveaux national et européen. Pour cela, nous avons choisi d'étudier l'action du groupe qui nous paraît le plus 'significatif', un syndicat d'ingénieurs à l'Equipement. En effet, bien qu'issu de l'appareil d'Etat, ce groupe prend des positions et porte un discours relativement distinct de celui de l'administration. Ceci permet de suivre la diffusion de ce discours au sein des institutions : cette 'traçabilité' pourra alors être utilisée pour étudier comment un discours, un intérêt, une idée ou même une valeur, exprimées par le syndicat, font leur chemin au sein des institutions et sont portées par différents acteurs successifs. Finalement, nous verrons si ces intérêts sont portés jusqu'au niveau supranational, ce qui nous permettra d'évaluer l'influence du niveau national sur l'Union européenne, et d'identifier les vecteurs opérationnels de l'action des institutions nationales sur les institutions européennes.

      Nous fonderons notre étude sur plusieurs sources théoriques. Nous poserons avec Michel OFFERLE et sa Sociologie des groupes d'intérêt 80  les questions de la construction des discours et de la mobilisation, ainsi que de l'influence de ces groupes dans la négociation de la politique publique et de la 'réalisation des groupes latents' 81 . Cet ouvrage nous permettra en outre d'analyser la production des groupes d'intérêt, qui constitue pour Michel OFFERLE l'une des caractéristiques principales d'un groupe, et également de déterminer ses conditions d'intervention, et en particulier, point central de notre propos, l'organisation des relations entre l'Etat et le groupe d'intérêt. Ce dernier point est particulièrement important pour analyser la diffusion des intérêts portés par le groupe et leur intégration à la formulation de la politique. La Sociologie des mouvements sociaux 82  d'Erik NEVEU, qui synthétise les travaux menés sur l'action collective, nous fournira des guides pour étudier le travail politique sur l'ingénierie publique et identifier les conditions d'émergence d'un groupe actif. Cet auteur nous permettra également de considérer l'importante question des répertoires de l'action mobilisés par le groupe, que nous avons détaillés afin d'identifier les vecteurs de diffusion par le groupe des intérêts qu'il porte. Enfin, il guidera notre analyse de la dimension cognitive de l'action des groupes d'intérêt : nous verrons en effet que le rapport à la publicité du groupe, et en particulier ici ses relations avec la presse, sont déterminants pour son action et pour son influence sur la formulation d'une politique publique de l'ingénierie publique.

      D'autres sources théoriques seront mobilisées au cours du texte, notamment Les politiques publiques 83  de Jean-Claude THOENIG et Yves MENY qui nous ont permis de formuler et d'étayer nos hypothèses, notamment sur la variable économique des politiques publiques 84 , mais plus largement sur les acteurs qui participent à l'élaboration des politiques 85  et notamment les administrations. Cet ouvrage traite également de l'approche néo-corporatiste, qui nous a donné des clés de lecture de l'organisation des institutions françaises 86 . Nous faisons également référence à THOENIG et MENY pour considérer la dimension cognitive de la mobilisation et du conflit 87 . Enfin, nous nous sommes interrogés sur la base de cet ouvrage sur ce qu'est une politique publique et la signification de cette phraséologie pour les acteurs, les différentes étapes de son existence et notamment sa 'naissance', son évaluation par les assujettis et les acteurs qui y sont associés.

      L'étude des médiations locales, administrative et politique, fera également référence au modèle de la régulation croisée mis en évidence par Jean-Claude THOENIG et Michel CROZIER 88 . Ce modèle met en évidence les relations entre l'Etat à travers ses administrations territoriales et les élus locaux, en détaillant les interactions entre les différents niveaux de la 'filière administrative' et de la 'filière politique' de médiation locale.

      Nous avons tiré de L'administration française est-elle en crise? 89  sous la direction de Pierre MULLER des éléments d'analyse de la situation de l'administration française face à l'Union Européenne, qui nous ont fait nous interroger sur les limites de l'action d'un groupe d'intérêt. L'un des premiers objectifs de cette deuxième partie du travail sera d'identifier les éléments sociologiques et politiques qui concourent à la formation et déterminent l'action d'un groupe d'intérêt, pour pouvoir ensuite utiliser cette approche par les groupes d'intérêt comme un outil au service de nos différents axes problématiques.


Eléments de méthode

      Pour apporter des éléments de réponse à ces deux types d'interrogation: la première, large, sur la mise sur agenda de la réforme, et la deuxième plus précise sur la genèse de groupes d'intérêt autour de l'ingénierie publique, nous avons procédé selon plusieurs modes d'investigation 90 .

      En premier lieu, l'exploitation de documents relatifs à l'ingénierie publique. Ce travail documentaire, à partir de sources très diversifiées 91 , nous a fourni des repères historiques, qui ont naturellement été recoupés et vérifiés notamment par des entretiens. Mais ce travail a surtout constitué la base de notre analyse des discours, des stratégies, des argumentations des différents acteurs concernés, et de l'étude de leur évolution au fil des événements et de leur poids sur ces événements. Ceci nous a permis de constater par exemple, dans la première partie, l'émergence de ce qui deviendra un leitmotiv au sein de l'appareil d'Etat, l'idée selon laquelle 'l'ingénierie publique est une politique publique à part entière'. De même, dans la deuxième partie, l'exploitation de publications syndicales sur plusieurs années questionne la construction et l'évolution d'un discours, et permet d'analyser l'influence de ce type d'acteurs sur la construction et la mise en oeuvre de la politique.

      Deuxième élément de méthode: le fait que la réforme soit en cours de conception nous a permis d'observer directement 'les choses en train de se faire'. Nous avons pu ainsi participer en tant qu'observateur aux réunions du comité de pilotage du plan de modernisation de l'ingénierie publique 92 , à un séminaire réunissant le bureau de l'ingénierie publique et l'arrondissement territorial sud de la DDE de la Loire 93  et à des réunions syndicales. Un des objectifs de notre travail étant d'analyser la conception de la réforme, dont une des étapes clés est la construction d'un discours politique, l'observation directe permet de saisir sur le vif les négociations, les argumentaires mobilisés, et de là les enjeux, atouts et faiblesses de chacun des acteurs, et constitue donc un mode d'investigation sociologique pertinent. Ce type d'investigation est sans doute le plus efficace pour nourrir la dimension 'ethnologique' de notre étude, car il permet une observation de l'action que la présence de l'observateur influence relativement peu, contrairement aux entretiens par exemple, qui peuvent fausser le recueil d'information.

      Troisième sorte d'investigation: nous avons poussé plus avant notre enquête en rencontrant les différents acteurs concernés par l'ingénierie publique et sa réforme. 25 entretiens on été réalisés, avec un double objectif  : premièrement, recueillir les informations d'ordre factuel qui nous manquaient encore, mais surtout recueillir les discours, et de là les arguments, valeurs, positions portés par les acteurs et l'institution ou l'organisation dont ils font partie, afin d'analyser leur contribution à la fabrication d'un discours politique émergent. Nous avons ainsi rencontré des participants à la réforme, au niveau national des différents ministères : Equipement, Agriculture, Réforme de l'Etat. Nos efforts pour accéder aux acteurs concernés du ministère des Finances 94  ont été accueillis par une fin de non recevoir, ce qui constitue un handicap pour l'analyse dans la mesure ou des positions franches et des clivages se dessinent avec d'un côté l'Equipement, de l'autre les Finances, et que nous n'avons pu interroger qu'une des deux parties. Ceci nous a conduit à encore plus de vigilance dans l'analyse, pour éviter que celle-ci ne soit influencée par le discours le plus souvent entendu. A l'Equipement qui est notre principal objet d'étude, nous avons rencontré des participants de plusieurs directions d'administration centrale différentes : direction du personnel et des services, direction générale de l'urbanisme, de l'habitat et de la construction, direction des affaires économiques et internationales.

      L'étude des groupes d'intérêt nous a conduit à rencontrer des représentants syndicaux, et l'analyse de la mise en oeuvre de la réforme nous a porté à nous intéresser au niveau local, et à interroger des agents de plusieurs services déconcentrés et techniques du ministère de l'Equipement, des élus et aussi des fonctionnaires territoriaux.

      La méthode utilisée est celle des entretiens semi-directifs. Nous avons appliqué plusieurs types de grilles d'entretiens 95 , que nous avons modifiées selon la position de la personne interrogée et également en considérant l'information capitalisée lors des entretiens précédents et l'analyse que nous en avions faite.

      Il faut néanmoins être conscient que la méthode d'enquête que nous avons retenue peut présenter des limites dans le recueil et le traitement de l'information, même si le fait de combiner plusieurs méthodes (exploitation documentaire, observation, entretiens) limite de fait les biais dans le recueil de l'information, en permettant de nombreux recoupements et en créant d'autres occasions de mettre à l'épreuve l'information recueillie. Ainsi, les difficultés rencontrées tiennent essentiellement à deux raisons: l'actualité du sujet, qui peut conduire les acteurs impliqués à tronquer leur discours pour ne pas dévoiler les stratégies en place, et deuxièmement un foisonnement d'information sur le sujet de l'ingénierie publique. L'information déjà existante d'une part 96 , mais aussi actuellement un 'débit' élevé d'information, dû à l'actualité du sujet et au nombre élevé d'acteurs et d'institutions impliqués activement dans la réforme, contribuent à cette avalanche d'informations écrites qui doivent être classifiées, hiérarchisées et analysées selon leur pertinence pour notre travail et leur provenance.

      Pour éviter une interprétation biaisée de cette information qui provient de sources très diverses (textes officiels, littérature grise des administrations, notes de service, rapports, publications syndicales, presse...) nous avons gardé à l'esprit lors de l'exploitation de ces informations que leur provenance n'est pas neutre et doit bien évidemment constituer un élément de l'analyse. Par exemple, un document de travail issu d'une administration ne peut être étudié de la même façon qu'une publication syndicale, même si leurs contenus sont consacrés au même sujet.


Plan du mémoire

      Dans une première étape du travail, nous analyserons donc le processus de mise sur agenda et de conception de la réforme de l'activité d'ingénierie publique des services de l'Etat. Nous poserons comme base de l'étude le système d'action de l'ingénierie publique tel qu'il était avant l'émergence des facteurs qui ont conduit à la réforme. Nous listerons et analyserons ces facteurs, leur poids dans le processus et leur articulation mutuelle. Nous montrerons comment les acteurs concernés identifient et mettent en récit ces différentes contraintes, de manière différentielle selon les arguments et valeurs qu'ils mobilisent eu égard à leur position dans l'organigramme politico-administratif. Nous verrons comment différents discours participent à la construction du problème tel qu'il apparaît sur l'agenda gouvernemental, et à l'émergence d'un discours politique légitime. Nous détaillerons enfin l'ébauche de la mise en oeuvre de la réforme au plan local et ses conséquences sur le système d'action des services déconcentrés, avec notamment l'évolution des relations entre les services déconcentrés, leurs administrations centrales pilotes et les préfets. Ce travail nous permettra de formuler des hypothèses et des éléments sur les conditions de mise sur agenda d'un problème, sur les notions même de problème et d'agenda politique, mais également d'évaluer les conséquences de l'évolution du modèle de l'ingénierie publique sur les relations entre l'Etat et les collectivités locales, et sur le fonctionnement interne des ministères concernés.

      La seconde partie du mémoire est consacrée à une étude détaillée de la construction des discours, enjeux et intérêts autour de l'ingénierie publique, qui conduit à l'émergence de clivages et à la constitution de groupes d'intérêts basés sur la promotion de telle ou telle conception de l'ingénierie. En premier lieu, nous analyserons la constitution des intérêts et la constitution des groupes qui les portent. A partir de l'étude de leur 'travail politique' concret, nous évaluerons leur influence réelle sur la construction de la politique publique de l'ingénierie publique. Nous identifierons ensuite quelles sont les conditions pour qu'un groupe d'intérêt actif se constitue et trouve une place dans l'arène des débats. La dernière sous partie sera consacrée à l'analyse des facteurs inhibant l'apparition d'un tel groupe, et des raisons qui peuvent limiter la portée de son travail politique.


Première partie : la mise sur agenda de l'ingénierie publique, une réforme aux déterminants multiples, qui inaugure de nouvelles médiations politiques

      Nous cherchons ici des éléments pour répondre à la première question que nous nous sommes posée, celle des ressorts de la mise sur agenda de l'ingénierie publique. Comme base de la réflexion, nous analysons brièvement le modèle traditionnel de l'activité et son système d'action. Nous constatons ensuite que deux types de facteurs sont à l'origine du traitement de cette question, un faisceau d'éléments qui militent pour une réforme et des facteurs réels de déclenchement. Dans la troisième sous partie, nous nous intéressons à un aspect particulier de la réforme, celui de la participation des administrations déconcentrées à sa mise en oeuvre, mais également à son élaboration.


Chapitre 1 : La création des conditions de la réforme

      Pour analyser les déterminants et les effets de la réforme, il convient en premier lieu de poser les bases du système d'action de l'ingénierie publique, en étudiant brièvement les caractéristiques du modèle 'traditionnel'.


1.1 Le système d'action de l'ingénierie publique au lendemain de la décentralisation

      Nous avons brièvement abordé en introduction les 'mécanismes' de l'activité d'ingénierie publique. Afin de poser le cadre de l'analyse, il convient ici d'y revenir en décrivant précisément le système d'action généré autour de l'ingénierie publique au moment qui précède la mise sur agenda de sa réforme. Pour cela nous mènerons une analyse sociologique des acteurs et de leurs activités. Nous détaillerons les enjeux qu'ils identifient, les contraintes qui pèsent sur eux, les ressources dont ils disposent et les zones d'incertitude qu'ils maîtrisent.


1.1.1 L'ingénierie, une prestation intellectuelle pour concevoir les projets publics d'aménagement

      Il convient tout d'abord de revenir à une acception large de l'objet en considérant l'ingénierie des projets publics (ou proches de la sphère publique, ou 'd'intérêt public') 97 , quel que soit le prestataire, public ou privé 98 .

      Le terme d'ingénierie a été défini en introduction, il nous faut ici préciser le cadre concret de l'activité. Un maître d'ouvrage public décide de mener à bien un projet d'aménagement demandant une certaine technicité : la conception du réseau d'assainissement de sa commune dans le cadre de la loi sur l'eau, la construction d'un bâtiment public, la requalification de la voirie communale ou la création d'une zone d'activité... Pour cela, le commanditaire politique doit avoir recours à des techniciens, qui assureront l'ingénierie du projet, c'est à dire sa conception, son lancement, le suivi du chantier, la mise en service et éventuellement l'exploitation ou la gestion de l'objet réalisé. En effet, hormis les grandes collectivités, peu de communes par exemple disposent de services techniques aptes à concevoir l'ingénierie d'un projet même modeste 99 . Ces prestataires peuvent être de natures différentes et avoir des compétences diverses. Selon leur nature, ils peuvent présenter des avantages et des inconvénients qui dépendent de la nature du projet envisagé, et avoir une influence sur le projet même, c'est à dire sur les choix du maître d'ouvrage et de là, en quelque sorte, sur la configuration politique locale d'une part, et sur la mise en oeuvre de politiques nationales d'autre part.


1.1.2 Les acteurs de l'ingénierie, ingénieurs privés et ingénieurs publics

      Les acteurs concernés sont de plusieurs natures et nous les classerons en trois types que nous allons situer dans le système d'action de l'ingénierie publique : les maîtres d'ouvrages, les prestataires d'ingénierie et les autorités de contrôle et de pilotage.


1.1.2.1 Les maîtres d'ouvrages

      Nous situerons cette étape de l'analyse avant le déclenchement de la réforme actuelle, mais après la mise en oeuvre des dernières lois de décentralisation et notamment les lois de 1992 100 . Suite à ces dernières, la position des services de l'Equipement à l'égard des conseils généraux est clarifiée, puisque la loi du 2 décembre 1992 lève l'ambiguïté créée par l'article 30 de la loi du 2 mars 1982 'relative aux droits et libertés des communes, des départements et des régions', qui '[gelait] la question de la nouvelle grille de financement des services extérieurs de l'Etat entre ce dernier et les Conseils Généraux' 101 . Aux termes de la loi du 2 décembre 1992, le financement des services de l'Equipement est donc éclairci. Les départements peuvent, au choix, créer leurs propres services techniques en demandant la partition de la DDE (partage de la DDE entre l'Etat et le Département) 102 , soit conserver les structures telles qu'elles existent et continuer à faire intervenir les services de l'Etat dans le cadre d'une convention de mise à disposition de ces services, signée entre l'Etat et le Conseil Général. Cette convention stipule que la DDE fournit une certaine quantité de services et de prestations, contre une participation financière du Conseil Général 103 . On peut noter, pour évaluer la mise en oeuvre de cette loi, qu'en 1999 seuls 21 départements avaient réalisé la partition, et que moins d'une dizaine étaient en cours de partitionnement, ce qui ne signifie en aucun cas que le système soit stabilisé 104 .

      Cette précision étant faite, on peut maintenant détailler qui sont les maîtres d'ouvrage de l'ingénierie publique.

      Les communes constituent le plus gros bataillon des clients de l'ingénierie publique. 34 000 'petites et moyennes' communes, ne disposant pas de services techniques, sont obligées de faire appel à des prestataires extérieurs pour la conception de leurs projets d'aménagement. Les prestations pour le compte des communes, par l'intermédiaire de l'Aide Technique à la Gestion Communale, constituent la plus grosse part de l'ingénierie publique du ministère de l'Equipement. Les prestations d'ingénierie publique dépendent donc fortement des communes. Réciproquement, les maires, notamment ceux des petites communes, sont fortement dépendants des prestataires qu'ils font intervenir. En effet, généralement peu professionnalisés, ils sont cependant confrontés à la complexité croissante des projets, des procédures qui les encadrent et à l'augmentation du risque, notamment juridique, qui en découle : 'les élus sont peu éclairés sur leurs responsabilités, par rapport aux lois'  105 . Si on ajoute à cela le fait que la plupart des élus connaissent encore mal les procédures réglementaires de consultation des entreprises ou de passation des marchés, on comprend le besoin qu'ils ressentent d'avoir recours à des prestataires de confiance, qui conduisent un projet dans sa globalité, avec une maîtrise satisfaisante du risque juridique. Avec en plus leur compétence technique face à des élus non techniciens, c'est une ressource et une zone d'incertitude importantes que les services de l'Etat, en particulier de l'Equipement maîtrisent ici face aux élus : 'les petites communes ont besoin d'une assistance soutenue, continue, globale que seuls les services de l'Equipement peuvent fournir: avec eux on a des relations anciennes, ils ont une connaissance globale de la commune, et puis nous on n'a aucune expertise' 106 . Ceci confère une influence importante aux ingénieurs subdivisionnaires sur le fond même des projets et peut quasiment leur donner une position de décideurs, quoique la décentralisation ait fortement réduit cet espace de pouvoir : 'maintenant ça devient très difficile avec les élus; avant la Décentralisation, il y avait des pratiques dans les subdivisions: le subdivisionnaire gérait beaucoup d'argent, il y avait des crédits du département et des crédits des communes...maintenant c'est chacun chez soi : la Décentralisation, ils l'ont voulue, qu'ils l'assument ; nous, il faut qu'on soit nickel. Maintenant il faut comprendre que ce sont vraiment les élus qui décident et que nous n'avons qu'un rôle de conseillers' 107 . Ce phénomène semble aller dans le sens d'un renforcement du modèle de la régulation croisée.

      Les départements ont créé suite à la décentralisation des services techniques qui assurent la maîtrise d'ouvrage de leurs projets. Ils peuvent donc également réaliser l'ingénierie de leurs projets en interne, ou faire appel à des prestataires extérieurs. Leur situation face à l'ingénierie publique est complexe car ils peuvent être en même temps prestataires, clients, partenaires ou concurrents des services de l'Etat.

      L'Etat, et en particulier les 'autres' ministères (Intérieur, Justice, Santé par exemple) font appel aux DDE pour la conduite de leurs opérations de construction et de réhabilitation de bâtiments (prisons, hôpitaux, palais de justice). Ce sont les cellules 'constructions publiques' des DDE qui sont alors concernées.

      Les DDE peuvent également intervenir pour les régions, dans le cadre de leurs compétences: le cas le plus fréquent est la conduite d'opération pour les lycées.

      Les organisations intercommunales sont des entités de plus en plus actives du point de vue de l'aménagement. Deux formes d'organisations intercommunales sont à distinguer : les formes 'anciennes', districts urbains, syndicats à vocation unique ou multiple, et les formes 'émergentes' dont le principe est créé par la loi VOYNET 108 . Ces dernières sont des structures naissantes d'un grand dynamisme et aux pouvoirs accrus puisqu'elles ont bénéficié du transfert de nombreuses compétences, à la fois des communes membres et des départements : voirie, assainissement, gestion et investissement concernant le patrimoine immobilier, déchets, etc. Elles ont en outre un rôle d'aide au développement économique qui induit des investissements conséquents (infrastructures, accueil, zones d'activités...) et une proximité immédiate avec le niveau politique local, qui en induit d'autres (aménagements communaux: urbanisme, aménagements urbains, terrains de sport et autres équipements...). Leurs projets sont donc extrêmement diversifiés, et à terme, il est probable que ces communautés constitueront la plus grande part du marché de l'ingénierie puisque leurs budgets sont, de plus en plus, alimentés par la manne de la taxe professionnelle unifiée. Cependant ces structures restent techniquement dépendantes. Elles disposent de peu de compétences propres et continuent à faire appel aux services de l'Etat au moins pour les domaines et les opérations détenues depuis longtemps par ces services. Cependant il est probable qu'à moyen terme ces structures se tournent massivement vers l'ingénierie privée, ce qu'elles commencent à faire : 'la DDE c'est un peu limité, on s'entend bien mais leur intervention nous pose des problèmes : ils n'ont pas assez de personnel, des compétences limitées à leurs champs d'intervention traditionnels, manquent de disponibilité, et puis notre but c'est de stimuler le marché privé' 109 . On est donc ici en présence d'une limite de l'ingénierie publique d'Etat, voire d'un facteur pouvant remettre profondément en cause l'activité, d'autant plus que les agents concernés à la DDE semblent peu sensibilisés à ces phénomènes : 'on reste trop enfermés sur nous-mêmes et on a un peu l'impression d'être parfaits : par exemple on a fait notre diagnostic local sur l'ingénierie publique sans même consulter les élus', nous confie un conseiller de gestion en DDE, qui ajoute 'avec le secteur privé c'est pareil : on ne connaît pas du tout l'offre locale, on ne s'y intéresse pas du tout'. Les DDE se trouvent donc, en ce qui concerne l'ingénierie publique, face à une forte incertitude vis à vis de leur environnement.

      Enfin, les services de l'Etat interviennent également pour des maîtres d'ouvrages privés de natures très diverses, par exemple des organisations interconsulaires ou chargées du développement économique, en tout cas d'utilité publique. Ainsi, les chambres de commerce et d'industrie peuvent confier aux services de l'Etat compétents des travaux de construction, d'infrastructures, pour les structures qu'elles gèrent, principalement les ports et les aéroports. Cas 'extrême', des associations peuvent également être usagers d'ingénierie publique. A titre d'exemple, la DDE 42 a récemment assuré la conduite d'opération de la construction d'une structure d'accueil pour personnes handicapées pour le compte de l'ADAPEI 110 .

      Une des ressources les plus importantes des maîtres d'ouvrages est de nature politique et concerne la légitimité de l'élu, face à la légitimité technique des ingénieurs. Plus que jamais avec le cas de l'ingénierie publique, on constate ainsi que la Décentralisation a entraîné une véritable prise de pouvoir par les maires : « pendant des années, les subdivisionnaires ont abusé de leur pouvoir, ils arrivaient chez un maire et disaient 'votre projet, il est comme ci et comme ça', maintenant, avec la décentralisation, c'est terminé, c'est vraiment celui qui paie qui décide, à partir du moment où c'est compatible avec la réglementation » 111 . Ces derniers points précisent déjà le contexte de la réforme : une affirmation du rôle des élus, des services de l'Etat qui peuvent être mis en cause, l'émergence de politiques et de projets locaux. La question de l'évolution du rôle des services et de l'Etat est donc déjà pratiquement posée. L'apparition de lieux nodaux pour la mise en oeuvre des politiques publiques et le fait que les services de l'Etat n'aient qu'un accès limité et fortement contrôlé à ces lieux, nous apprend deux choses du point de vue de l'analyse. D'une part, ceci semble correspondre à un affaiblissement du modèle de la régulation croisée puisqu'un déséquilibre se crée entre la filière politique qui affirme son pouvoir et son indépendance et la filière administrative dont le rôle et les ressources politiques se voient réduites, puisque par exemple les subdivisions se voient dénier toute légitimité politique par les maires et réduites à un rôle de conseiller. D'autre part, ce phénomène n'est pas sans influence sur la médiation locale et la mise en oeuvre des politiques publiques, puisque la filière administrative ou bureaucratico-corporatiste, privée d'une partie de ses accès et de sa légitimité à agir sur les choix des élus locaux, se voit dévalorisée au bénéfice de la filière politique

      L'ingénierie publique a donc de nombreux clients et débouchés potentiels, très diversifiés. Il faut maintenant considérer les producteurs d'ingénierie eux-mêmes, dont on constatera également la grande diversité de statuts, de moyens, de compétences, mais également en termes de localisation géographique.


1.1.2.2 Les ingénieurs : différents types de prestataires et leur poids relatif:

      Plusieurs types de classification sont possibles pour décrire l'organisation du secteur professionnel de l'ingénierie. Pour notre propos, nous retiendrons quatre types de producteurs d'ingénierie :

  • l'ingénierie des services publics : services de l'Etat, des collectivités, mais aussi la SNCF, Aéroports de Paris, et plus généralement les entreprises et établissements publics et les sociétés d'économie mixte (SEM) ;
  • l'ingénierie privée intégrée au sein de grands groupes de travaux publics et de services, à capitaux privés ou publics : Suez-Lyonnaise des Eaux, Vivendi, SCET, C3D... 112  ;
  • l'ingénierie indépendante, dite 'anglo-saxonne' par référence à son développement à la fois plus ancien et plus large en Grande Bretagne notamment. Il s'agit d'une ingénierie exercée pour le compte de tiers, avec des moyens propres permanents, à titre d'activité principale, faite par des bureaux d'étude de taille importante.
  • l'ingénierie des petites entreprises et des sociétés artisanales, qui est celle de petites unités, intervenant sur différents types de prestations intellectuelles d'ingénierie et de conseil. La plupart de ces structures dépendent de statuts particuliers liés à une profession : géomètres, ingénieurs-conseils, architectes, urbanistes, contrairement à celles du type précédent qui peuvent mobiliser des compétences différenciées et donc jouer un rôle d'ensemblier, au lieu d'être cantonnées à une intervention limitée à un secteur.

      Partenaires ou concurrents ? La répartition du marché

      Pour se donner un premier repère de répartition du marché de l'ingénierie publique entre les différents types de prestataires, on peut citer des chiffres de SYNTEC 113 , selon lesquels l'ingénierie privée indépendante française fournirait environ 30% des besoins d'ingénierie des marchés publics 114  et l'ingénierie des services publics en fournirait 32% (chiffres de 1998). Les modes de répartition du marché entre les différents types d'ingénieurs publics et privés oscillent entre partenariat, concurrence et ignorance mutuelle, suivant les domaines d'activité, la localisation géographique des projets et la configuration locale.

      Le secteur privé de l'ingénierie en France est très éclaté, contrairement, par exemple, à l'ingénierie britannique 115 . Le secteur de l'ingénierie privée présente une densité importante en Ile de France et en Rhône-Alpes. Il est donc inégalement réparti sur le territoire, tout au moins en ce qui concerne les cabinets de taille importante, ce qui est un handicap face au maillage territorial des subdivisions de l'Equipement.

      Bien qu'elle représente encore un marché important, la part de la commande publique dans le chiffre d'affaires de la profession a globalement baissé en raison des restrictions budgétaires des années 1990, excepté pour les 'petites' structures 116 . Dans un tel contexte, l'intervention des services publics sur leur domaine devient plus inacceptable pour des professionnels privés légitimés par la norme de marché et de libre concurrence prônée par l'Union Européenne. Un dirigeant d'un bureau d'études en infrastructures (60 employés dont une trentaine d'ingénieurs), filiale de la CDC, nous déclarait ainsi : 'Nos entreprises font de l'ingénierie pour nous faire vivre, paient des impôts, ces impôts servent à payer des fonctionnaires. Comment accepter que ces fonctionnaires soient nos concurrents et nous prennent des marchés?'

      La configuration française du secteur de l'ingénierie présente des carences qui sont autant de contraintes dans la relation entre les maîtres d'ouvrages et les ingénieries, privée et publique. Une spécialisation importante place de fait les bureaux d'études en situation de dépendance par rapport aux grands ensembliers, publics ou privés. Au contraire, la diversification des compétences peut entraîner une rigidification du fonctionnement d'un cabinet, constamment obligé de trouver des débouchés pour ses diverses activités et ses personnels protégés par le droit du travail, ce qui peut donc constituer également un facteur de fragilisation. Les bureaux d'études sont donc, pour la plupart, constamment sous la menace d'une prise de contrôle par de grands cabinets, notamment internationaux. Dans le même ordre d'idées, les bureaux d'études locaux dépendent fréquemment des entreprises de BTP dont ils sont les sous-traitants. On s'aperçoit également que les compétences dont ils disposent sont encore très 'traditionnelles', et que l'activité de Recherche et Développement n'est pas encore très étoffée dans la plupart des bureaux d'études. Dans ce domaine également, le secteur privé de l'ingénierie reste au début des années 1990 largement tributaire des progrès techniques réalisés au sein des structures de recherche de l'Etat, du ministère de l'Equipement notamment.

      L'éclatement de la profession est une contrainte structurelle forte. En particulier, le manque de fonds propres qui en résulte pour une part importante des bureaux d'étude, même parmi les plus importants, limite de fait leur capacité d'investissement et de fonctionnement, et donc de développement. Economiquement, l'irrégularité de la commande et l'importance de la part publique dans le chiffre d'affaire de la profession contraignent également le fonctionnement des cabinets d'ingénierie, tributaires de la conjoncture économique comme politique. A ce propos, la relation avec les maîtres d'ouvrages est importante pour les débouchés de la profession, or la fonction commerciale dans le secteur reste peu développée. Ce manque de publicité obère les débouchés de la profession, ou tout au moins oblige les professionnels à rechercher des alternatives qui peuvent s'avérer coûteuses 117 . D'autre part, l'ingénierie privée, surtout locale, souffre d'être également méconnue des maîtres d'ouvrages publics locaux : les maires des petites communes, souvent peu professionnalisés 118 , privilégient une intervention globale, incluant un conseil et une assistance, aux prestations de maîtrise d'oeuvre pure que proposent la plupart des cabinets locaux, et font donc plus facilement appel aux services de l'Etat, avec lesquels ils ont une relation ancienne et suivie 119 .

      Cette confidentialité des acteurs, ces lacunes dans la communication, sont à la base de l'isolement des professionnels privés face à deux types d'acteurs : les services de l'Etat d'une part, les maîtres d'ouvrages publics d'autre part. Les professionnels privés de l'ingénierie, surtout au niveau local, sont en effet très souvent mal connus des services de l'Etat, par qui transite une grande part de la maîtrise d'ouvrage publique : 'les privés, la concurrence, on ne les connaît pas du tout', reconnaît le conseiller de gestion d'une DDE 120 . Des entretiens avec des ingénieurs de deux DDE nous ont montré le peu de relations existant au niveau local entre ingénierie publique et ingénierie privée 121 . La quasi inexistence de ces relations se retrouve sous d'autres formes au niveau national. En témoigne la difficulté des autorités pilotes de l'ingénierie publique et des organisations représentatives de l'ingénierie privée à se rencontrer (réunions souvent remises ou annulées) 122 , et à communiquer sur le fond : 'quand un jour je vais au SNITPE et quelques jours après à SYNTEC, je me rends compte qu'on n'est pas sur la même planète: on ne parle pas du tout de la même chose' 123 .

      Enfin, il faut noter que malgré de nombreuses harmonisations des rémunérations au cours de l'histoire, l'ingénierie publique a quasiment toujours coûté moins cher que l'ingénierie privée. Ceci est dû à l'absence de réalité des coûts des services de l'Etat et pose la question de l'ingénierie subventionnée.

      Dernière contrainte pour l'ingénierie privée : l'augmentation du risque juridique. La complexité croissante des missions d'ingénierie conduit à une augmentation des risques, qui doivent donc être évalués et gérés, c'est à dire donner lieu à des assurances, voire à une véritable stratégie de gestion du risque au sein de l'entreprise 124 . Ces risques et ces charges supplémentaires, car tout ceci a évidemment un coût, sont une contrainte supplémentaire pour les professionnels privés face à l'ingénierie publique des services d'un Etat, qui par commodité et opportunité financière, reste son propre assureur 125 .

      A côté de ces contraintes, les professionnels privés de l'ingénierie ont également des atouts dans leur relation avec les services de l'Etat prestataires d'ingénierie publique: une véritable puissance économique, notamment à l'export, et ce malgré l'éclatement de la profession. Les bureaux d'études compensent également le handicap dû à leur taille par le développement de partenariats et de travail en réseau, notamment grâce aux nouvelles technologies. La spécialisation leur a permis de renforcer leur compétence, le développement de la qualité comme mode de management a amélioré leur efficacité, l'affirmation d'une déontologie est un élément fort de communication.

      Nous avons déjà largement évoqué les services de l'Etat, leurs atouts et contraintes face aux professionnels privés. On peut seulement insister ici sur quelques aspects saillants du rôle de ces services dans le système d'action de l'ingénierie publique, sur leurs ressources et les contraintes qui pèsent sur eux.

      Ainsi les services de l'Etat, notamment les DDE et leurs subdivisions, bénéficient d'avantages de poids et d'importantes ressources, en tête desquelles un appareil important, avec un maillage territorial serré 126  qui permet une connaissance approfondie du terrain et des acteurs locaux, et une implantation plusieurs fois centenaire dans le local avec une image forte auprès des élus locaux. Les conditions de rémunération de l'ingénierie publique sont très incitatives et représentent un avantage concurrentiel majeur, puisque les barèmes auxquels sont rémunérées les prestations des services de l'Etat restent encore aujourd'hui en deçà des prix pratiqués par le privé, et certaines missions ne sont pas ou encore peu rémunérées. Le rôle de conseil que remplissent les services de l'Etat semble également apprécié des clients. La différence entre les prestations des services de l'Etat et celles de cabinets privés est incontestable : en effet l'intervention d'une subdivision se cantonne rarement à une prestation de maîtrise d'oeuvre pure. Son implantation territoriale, ses rapports avec les élus entraînent naturellement un rôle de conseil qui dépasse le cadre de la maîtrise d'oeuvre 'classique'. Ce phénomène n'est évidemment pas neutre dans le fonctionnement du système d'action de l'ingénierie publique, c'est une ressource pour les ingénieurs de l'Etat face aux élus et aux professionnels privés. On ne peut également passer sous silence le fait de proposer une offre de référence et un cadre normatif pour les prestations d'ingénierie. De par son développement ancien et ses structures de formation et de recherche qui génèrent des normes et des cadres pour toute l'activité d'ingénierie, l'Etat et en particulier le ministère de l'Equipement maîtrise les 'règles du jeu'. Ceci constitue également une ressource importante, qui a longtemps permis aux services de l'Etat de garder le contrôle du progrès et des normes techniques. Ceci entraîne également de manière collatérale le fait que l'offre des services de l'Etat soit considérée généralement comme une offre de référence du point de vue technique par les maîtres d'ouvrages, fait renforcé par la 'neutralité' revendiquée pour les interventions de l'Etat 127 .

      La relative sécurité juridique des interventions des services de l'Etat est une autre ressource majeure dans le contexte de complexification du cadre des projets et d'augmentation du risque juridique. En effet, des maires ruraux, voire de communes moyennes, sont encore peu au fait de la complexité et des évolutions des cadres réglementaires et des procédures, et le fait de faire appel aux services de 'l'Etat producteur d'ingénierie', outre que ceux-ci sont généralement au courant de la réglementation, donne aux élus un 'gage' de confiance face aux services de 'l'Etat gendarme' 128 .

      Outre ces arguments concrets qui offrent aux services de l'Etat des ressources importantes face aux prestataires privés, les prestataires publics (institutions, mais aussi syndicats) disposent d'un discours bien rodé pour légitimer leur modèle d'ingénierie publique : une mission de service public incontournable pour la société, une plus-value de service public, basée sur différents critères de déontologie (neutralité, indépendance), une capacité du ministère à répondre sur le long terme, une valeur ajoutée distinctive, des indicateurs de réussite (plan de charge qui augmente, fidélisation des clients), une disponibilité et une proximité, la prise en compte des politiques sectorielles de l'Etat, l'accès à l'excellence du réseau technique... 129 . Ces différents arguments sont tirés d'une enquête commandée par la DGUHC auprès d'élus locaux 130 . Ils représentent les réponses le plus souvent fournies par les élus à des questions du type : quels sont pour vous les avantages de l'intervention des DDE ? Ces réponses et leur relative unité démontrent bien l'émergence d'un discours et d'un argumentaire relativement partagé sur l'ingénierie publique, qui détermine les représentations qu'ont les agents et les maîtres d'ouvrages de cette activité et de sa légitimité. Ce discours constitue la base des mobilisations autour de l'ingénierie publique, que nous analyserons dans la deuxième partie de ce travail.

      Outre les ressources et atouts dont bénéficie l'ingénierie publique d'Etat, elle présente des facteurs limitant et des contraintes non négligeables, dans ses relations avec les maîtres d'ouvrages et les professionnels privés. Les moyens, la gestion du personnel et les délais sont les plus importants de ces éléments. Les entretiens réalisés tant avec les maires qu'avec les subdivisionnaires nous ont montré que le plan de charge des subdivisions est un vrai problème : généralement surchargées, celles-ci font difficilement face aux demandes des élus. Le respect des délais peut s'en ressentir. De plus, on ne gère pas le personnel dans une subdivision comme dans un bureau d'études privé. La gestion du personnel de la fonction publique d'Etat obéit à des règles qui rigidifient le système. Ainsi, un chef de subdivision choisit rarement ses collaborateurs, de même il est fréquent qu'un même projet soit confié successivement à plusieurs ingénieurs, par le jeu des mutations au sein du ministère, car les modalités de gestion des carrières encouragent la mobilité géographique et fonctionnelle des agents, notamment des cadres. Il en ressort également une fragilisation des équipes, car une compétence essentielle peut parfois reposer sur un seul agent. Le service devient tributaire d'une éventuelle mutation de cet agent ou de son départ en retraite.

      Malgré l'affichage et l'argumentaire du fonctionnement en réseau, on constate qu'il y a peu de synergies entre services, même au sein d'une DDE, et peu de coopérations internes et externes. Dans le même ordre d'idée, le manque de connaissance des acteurs du secteur privé et le manque de motivation à les connaître 131  sont un handicap, une incertitude non maîtrisée par les DDE.

      Du fait de leur gestion, de l'organisation taylorienne encore largement en vigueur en leur sein, les services de l'Etat et en particulier de l'Equipement malgré leur modernisation, présentent une forte inertie de fonctionnement. Cette inertie apparaît à travers la gestion du personnel, mais également comme on le verra plus bas à travers un déficit de pilotage de certaines activités, en particulier l'ingénierie publique. Autre manifestation de cette inertie : l'activité est encore très centrée sur les domaines traditionnels de la route et de l'assainissement, face à une demande qui évolue vers plus de diversité et des projets qui doivent prendre en compte des éléments d'aménagement global. Cela pose de plus en plus de problèmes de compétences en interne : les services doivent faire appel à des cabinets externes spécialisés, ce qui les fragilise en les rendant dépendants de prestataires extérieurs détenteurs de compétences sur lesquelles les services de l'Etat n'ont qu'un contrôle relatif.

      Face à des bureaux d'étude privés très organisés pour des raisons évidentes de rentabilité, les responsables des services de l'Etat prestataires d'ingénierie publique constatent des défauts dans l'intervention, la prise de commande, les procédures de travail, et donc le 'référentiel qualité' des prestations qu'ils fournissent. Globalement, cela signifie que les modes de gestion de projet de l'ingénierie publique semblent inadaptés, dépassés par rapport aux exigences des procédures, des réglementations, du marché 132 . Ceci grève fortement les capacités d'organisation et donc l'efficacité et la rentabilité des services concernés, et constitue un handicap dans l'optique de la mise en oeuvre d'une comptabilité analytique et plus largement d'une gestion de projet au sein des subdivisions. Dans le même ordre d'idées, les acteurs sont conscients d'intervenir dans un cadre juridique dépassé, qui ne tient pas compte des bouleversements qu'a connus la France depuis 1948.

      Le mode de rémunération de l'ingénierie publique constitue également une contrainte. Suivant le contexte économique, les primes que reçoivent les fonctionnaires pour l'ingénierie publique, bien que légitimées par la loi, sont plus ou moins acceptables socialement, et les professionnels privés comme les médias en font régulièrement leurs choux gras, en cas de crise économique ou de disette sur le marché de l'information 133 . Ceci pose en filigrane la question de la légitimité de l'ingénierie publique et de la légitimité pour l'Etat à intervenir comme entrepreneur, question naturellement investie par les professionnels privés et les tenants du libéralisme. Ces deux éléments rendent difficile la communication autour de l'ingénierie publique d'Etat et sa promotion, et constituent un argument politique de premier ordre pour les tenants d'un modèle plus libéral. Nous reviendrons plus loin sur cet aspect lors de l'étude de la mise sur agenda de la réforme. Nous verrons notamment comment cet argument a fait 'dériver' les débats, et a entraîné l'ouverture de discussions à propos de la légitimité même de l'ingénierie publique.

      Enfin, on notera également une absence de pilotage technique et stratégique de l'activité et de stratégie gouvernementale claire pour cette activité qui n'apparaît sur aucun organigramme. Ce manque de 'guides' que ressentent les agents a eu des effets multiples, notamment celui de faire de l'ingénierie publique une activité perçue comme annexe, voire un peu 'sale' et indigne dans certaines DDE 134 . Dans ce contexte, on pressent l'influence que peut avoir un affichage fort des objectifs et de la légitimité de l'ingénierie publique. Une affirmation comme 'l'ingénierie publique est une politique publique' prend d'ores et déjà tout son sens, et on voit bien les enjeux qui sous-tendent cette phraséologie.

      Plusieurs des éléments qui sous-tendent la mise sur agenda de la réforme sont donc en germe dès le début des années 1990, avec notamment le constat que les services 'doivent' évoluer pour s'adapter à la demande, et la prise de conscience d'un écart croissant entre les activités 'régaliennes' et l'ingénierie publique, dont le management est réduit à sa plus simple expression. Ce dernier élément pose clairement la question de l'évolution de l'activité et de son adaptation à la demande. On constatera que l'un des objectifs de la réforme envisagée est de créer un pilotage de l'activité d'ingénierie publique suivant les besoins exprimés politiquement, au lieu de tolérer une évolution contingente, due à l'absence d'objectifs exprimés au niveau national. Cet aspect implique de s'intéresser aux acteurs dont le rôle est d'encadrer l'activité, que ce soit de manière stratégique ou réglementaire.


1.1.2.3 Les autorités de pilotage et de contrôle

      Troisième catégorie d'acteurs du système de l'ingénierie publique : ceux qui participent au contrôle et au pilotage formels de l'activité.

      Pour justifier de nous intéresser à ce type d'acteurs et pour mettre en évidence une spécificité du fonctionnement des services déconcentrés de l'Equipement, il convient tout d'abord de considérer comment l'ingénierie publique influence la position ces services au sein de leur système d'action. Ce phénomène avait été mis en évidence dès les années 1970 par Jean-Claude THOENIG dans L'ère des technocrates. A première vue, l'organisation 'traditionnelle' des services de l'Equipement semble strictement hiérarchique et pyramidale. Les services ordinaires des ponts et chaussées, qui ont précédé la création des DDE en 1970, avaient une organisation tout entière basée sur le maillage territorial des services: arrondissements et subdivisions territoriaux. Une structure pyramidale, et si on n'y regarde pas de trop près, archétype d'un fonctionnement taylorien : 'le chef de subdivision dépend du chef d'arrondissement, à son tour placé sous les ordres de l'ingénieur en chef, qui, lui, relève du service central parisien'. Or, en pratique, le fonctionnement ne relève pas vraiment de cette ligne hiérarchique, et 'dans les faits, l'arrondissement et la subdivision disposent d'une autonomie considérable et forment, non pas l'échelon le plus bas et le plus modeste de la pyramide, mais le coeur d'un ensemble plus ou moins intégré'.

      Pour Jean-Claude THOENIG, ce phénomène découle de l'insertion des services dans le milieu local qui leur fournit une ressource face à leurs états-majors 'solitaires' et 'distants', insertion due justement au fait que les services interviennent pour le compte d'autres donneurs d'ordres que leurs supérieurs hiérarchiques 135 . Leur intervention pour les collectivités locales, c'est à dire leur ingénierie publique, constitue donc une ressource capitale pour les services, face à leurs autorités hiérarchiques. Mais c'est également une ressource dans la société locale. L'ingénierie publique se constitue alors en véritable pouvoir local, maîtrisant le marché local du génie civil et la concurrence privée, mais également agissant sur les projets des collectivités et la constitution de services techniques propres à celles-ci : 'tout ou presque est entre leurs mains' 136 . Ce monopole détenu jusque dans les années 1940 connaîtra par la suite un déclin, qui s'accélère à mesure que les transformations techniques, sociales et économiques conduisent la France à opérer sa deuxième révolution culturelle 137 . Ce déclin de la société rurale entraîne un changement de stratégie pour le corps des Ponts et Chaussées et de là pour l'administration. Dans la période qui suit, JC THOENIG constate, avec la fusion des ministères de la Construction et des Travaux Publics et la création des DDE, l'émergence d'une forme de pilotage stratégique national de l'activité des services, et un renforcement des administrations centrales de l'Equipement 138 . Le paragraphe qui suit montrera comment cette évolution, contrairement à d'autres activités, a tardé pour ce qui concerne le contrôle et le pilotage de l'activité d'ingénierie publique. Nous nous demanderons pourquoi cette activité a été moins « centralisée » que les autres, et ce que cela signifie pour les services déconcentrés en termes de ressources.

      Plusieurs types de contrôle et de pilotage de l'ingénierie publique existent aujourd'hui, du point de vue administratif 139 , financier 140 , technique et stratégique 141  et réglementaire 142 . Pour notre étude du système d'action de l'ingénierie publique, nous nous intéresserons ici à ceux de ces acteurs qui nous paraissent les plus pertinents dans le fonctionnement du modèle: le préfet et les administrations centrales des ministères concernés.

      Le préfet

      Représentant de l'Etat dans le département et supérieur hiérarchique du Directeur Départemental de l'Equipement, il détient un rôle et un pouvoir formels vis à vis de l'ingénierie publique. En particulier, il délivre les autorisations de concours des services. Il est également responsable du contrôle de légalité de tous les actes des administrations. Cependant, le fonctionnement du modèle crée une certaine autonomie pour les services par rapport à ce contrôle, et l'ingénierie publique contribue à introduire dans la relation entre la DDE et le préfet un véritable enjeu de pouvoir. En effet, l'insertion à différents niveaux de la DDE (subdivisions, services, Direction) dans le milieu local, caractérisée par d'étroites relations et une interaction forte entre les fonctionnaires et les élus notamment en milieu rural, constitue une ressource pour le Directeur Départemental de l'Equipement et ses services par rapport au préfet, compensant la différence de niveau hiérarchique par une excellente connaissance du terrain et de la politique locale, et des appuis parmi les élus locaux 143 . Le fait que la DDE soit prestataire de services pour le compte des élus locaux constitue un ancrage fort de ce modèle.

      Face à cela, il semble que les préfets adoptent une attitude de désintérêt pour l'ingénierie publique, ou de passivité, comportement le plus souvent constaté par les DDE: 'il y a beaucoup de préfets qui se désintéressent de l'ingénierie publique, et qui ont longtemps considéré cette mission comme nulle et non avenue, mais c'est un peu la faute de l'Equipement: on n'a jamais voulu que les préfets s'en mêlent, on leur faisait même signer des autorisations de concours trop tard...' (entretien n°11 avec un responsable du pilotage de l'ingénierie publique au niveau central du ministère de l'Equipement). Les projets du préfet pour la DDE sont ailleurs, ils concernent les missions régaliennes. Les préfets semblent plus intéressés par le fait que les DDE investissent de manière satisfaisante les nouvelles missions régaliennes qui leurs sont confiées, ou bien ils considèrent que d'autres vecteurs de pouvoir pour l'Etat sont plus efficaces que l'ingénierie publique, comme l'application du droit des sols par exemple 144 . Les DDE ayant des moyens contraints, et ne désirant pas abandonner l'ingénierie publique, il en résulte un jeu de pouvoir entre préfet et DDE, avec pour enjeu l'investissement de la DDE dans de nouvelles missions régaliennes, à moyens constants. Ceci implique une sélection et une hiérarchisation stratégiques des missions. Or dans un tel classement, l'ingénierie publique apparaît 'presque naturellement' au préfet comme la mission sur laquelle on peut 'rogner' des moyens. Jouer la légitimité des missions régaliennes face au caractère annexe de l'ingénierie publique est un argument pour le préfet : 'à chaque fois qu'il y a de nouvelles missions régaliennes, comme les commissions accessibilité, les commissions sécurité, et que la DDE dit 'halte là, moi je ne peux pas, je n'ai pas assez de moyens', et qu'elle continue à faire de l'ingénierie publique, ça pose un problème de communication avec les préfets sur cette activité. C'était notre chasse gardée, notre domaine à nous, on ne voulait surtout pas que le préfet s'en mêle, on ne leur a jamais expliqué à quoi ça servait' 145 . On peut également considérer cette contrainte de moyens comme une incertitude pour le préfet et un argument pour la DDE, lui permettant de hiérarchiser les missions confiées par le préfet entre celles qui, en interne, seront considérées comme plus stratégiques et celles qui verront un investissement plus purement formel. C'est une incertitude, car les préfets connaissent l'exigence et l'attachement des élus locaux vis à vis de l'ingénierie publique, et ils ne savent pas jusqu'où politiquement ils peuvent contraindre, voire réduire cette activité: 'ce qui nous intéresse, c'est que le préfet n'a jamais dit de laisser tomber l'ingénierie publique' 146 .

      Cependant les préfet se comportent de telle façon que les DDE restent conscients du fait qu'ils détiennent un droit de veto sur ces missions: 'la plus grosse difficulté pourrait être une marche arrière du préfet, comme cette fois où la brigade financière a mis son nez dans les enquêtes préalables: nous on n'était pas concernés, ça n'a pas été suivi d'actions en justice mais ça a fâché le préfet: il ne voulait plus autoriser les concours' 147 .

      En fin de compte, dans la période qui précède la réforme, la position des préfets vis à vis de l'ingénierie publique oscille entre désintérêt, passivité et bienveillance distante, comme le commente ces chefs de service en DDE : 'il ne nous embête pas avec ça à partir du moment où on l'assiste dans ses missions régaliennes' (entretien n°2 avec un correspondant ingénierie publique; DDE de la Haute-Loire); 'il n'est pas intéressé, mais il nous suit quand on dit quelque chose' (entretien n°1 avec un correspondant ingénierie publique; DDE de la Loire).

      La position des préfets nous renseigne à plusieurs titres sur le statut de l'ingénierie publique comme vecteur de mise en oeuvre locale des politiques de l'Etat. En particulier, on constate que plusieurs rationalités sont en présence au sein de l'appareil local de l'Etat. Ceci entraîne une coexistence et quasiment une compétition entre les différents modes d'action des administrations : le préfet mobilise des vecteurs de médiation régaliens, des services comme l'Equipement s'appuient sur des modes plus 'marginaux' comme l'ingénierie publique. On peut en inférer que plusieurs éléments distincts voire concurrents coexistent à l'intérieur du modèle de médiation bureaucratico-corporatiste décrit par Pierre GREMION. Ce phénomène influence-t-il la mise en oeuvre des politiques nationales ? Il semble que oui, puisque l'on constatera que l'un des objectifs de la réforme de l'ingénierie publique est de rationaliser le circuit de médiation administratif en rendant compatibles les rationalités et les modes d'intervention au niveau local 148 . C'est l'une des fonctions des administrations centrales chargés du pilotage de l'ingénierie publique que nous allons maintenant étudier.

      Les administrations centrales chargées du pilotage de l'ingénierie publique

      Au ministère de l'Equipement, jusqu'au début des années 1990, l'ingénierie publique était pilotée par une direction unique : la Direction du Personnel et des Services, et plus particulièrement par la sous direction chargée du pilotage des services déconcentrés. La DPS n'est pas une direction technique, c'est une direction de moyens, gestionnaire du ministère. Ceci a longtemps déterminé la forme du pilotage de l'ingénierie publique, axant ce pilotage sur les aspects financiers et réglementaires, et pas du tout sur les dimensions technique et stratégique de l'activité. La relation entre les services déconcentrés et la direction du personnel concernant l'ingénierie publique comprenait donc deux dimensions:

  • un volet comptable: 'la DPS faisait rentrer les honoraires, vérifiait que ça rentrait bien et alimentait le compte spécial du Trésor qui permettait de payer les honoraires des ingénieurs et des techniciens' (entretien n°13 avec un ingénieur du bureau de l'ingénierie publique au ministère de l'Equipement);
  • un volet réglementaire: la DPS suivait l'évolution du droit des concours, du cadre réglementaire, participait à la rédaction des nouveaux textes 149 .

      Ce type de pilotage a eu une influence importante sur l'activité. L'absence de pilotage technique et d'orientations stratégiques données par le niveau central a fait que, sur le terrain, l'ingénierie publique s'est dirigée selon une 'ligne de plus grande pente', de manière contingente, les services répondant au coup par coup à la demande sans orientation stratégique ferme. Les responsables du ministères reconnaissent que ceci a desservi l'ingénierie publique : 'il n'y avait pas de politique, pas de note d'orientation, pas de contrôle et pas de management: donc il y avait un constat un peu général à l'époque comme quoi l'ingénierie publique était une activité plutôt bas de gamme, que c'était une activité qui n'était pas managée, qui n'avait pas de politique et dont on ne savait pas où elle allait' 150 .

      Cependant, le pilotage par une direction centrale unique à vocation transversale n'a pas que des inconvénients, et peut être un gage de cohérence des orientations : 'le fait d'avoir une seule direction qui pilote tous les aspects de l'ingénierie publique apportait un plus en terme de cohérence, de fermeté des orientations, de globalité de l'approche : la DPS était pour l'ingénierie publique un superbe outil intégrateur' 151 .

      Le mode 'traditionnel' de pilotage de l'ingénierie publique nous enseigne en tout cas que faute de connexions fortes et permanentes entre le niveau national et le niveau local, et faute d'orientations stratégiques, l'ingénierie publique est restée un vecteur marginal (au sens propre du terme) de mise en oeuvre des politiques publiques. Ceci se traduit par une légitimité relativement limitée de l'ingénierie publique hors des acteurs directement concernés et donc des mises en causes du modèle, ce qui explique les revendications qui apparaissent aujourd'hui de voir l'ingénierie publique légitimée par un discours politique clair.

      Au ministère de l'Agriculture, le pilotage technique et stratégique de l'activité d'ingénierie publique existe depuis longtemps. Ce pilotage était confié à une mission transversale aux différentes directions d'administration centrale du ministère, la Délégation Générale aux Missions d'Ingénierie Publique, effectuait le pilotage comptable mais également technique et stratégique, orientant l'activité vers un secteur ou un autre : 'il y avait des directives pour axer notre activité sur certains domaines ou sur d'autres, l'hydraulique plutôt que les déchets, ou l'environnement, la pollution, selon 'l'actualité' : il y a des notions d'intérêt général et de service public derrière' 152 . Les fondements du pilotage de l'ingénierie publique au ministère de l'Agriculture ont pour origine les directives techniques du Fonds National d'Adduction d'Eau : 'depuis vingt ans, les directives techniques venaient du Fonds National d'Adduction d'Eau, qui fournissait des aides sous condition de respecter certaines conditions techniques: ainsi les adductions ont été construites par l'Agriculture, avec une maîtrise d'oeuvre Agriculture. Avec la Décentralisation le fonds a subi des transferts de compétence, et il n'y a plus eu de directives techniques ; les départements ne pouvaient plus assurer: techniquement, il y a eu un flottement' 153 . La DGMIP fut créée pour pallier ce 'flottement'.

      Nous allons maintenant analyser comment le besoin qui apparaît également à l'Equipement de créer un pilotage de l'activité débouche sur la décision de moderniser l'ingénierie publique. Nous constaterons ensuite que d'autres éléments qui militent pour une réforme viennent s'agréger à cette démarche, et nous détaillerons comment ce processus débouche sur un traitement politique de la réforme de l'ingénierie publique.


1.2 Les éléments déclencheurs de la réforme de l'ingénierie publique

      On a constaté que le modèle de l'activité d'ingénierie publique a été, depuis sa naissance, maintes fois remis en question, et qu'il s'est toujours adapté, sans que soit abandonné son principe de base. On a vu également l'ingénierie publique comme un mode d'action publique 'à la marge', qui jusqu'en 1998 ne figurait sur aucun organigramme des administrations. On a également découvert un vecteur de l'aménagement du territoire local, un outil considéré comme sûr par les élus, un mode d'accélération de la mise en oeuvre des politiques sectorielles nationales. On a aussi remarqué des dysfonctionnements du système : équité et légitimité mises en cause par les 'concurrents', système de rémunérations et de primes plus ou moins acceptable socialement, pilotage réduit et évolution contingente, ce qui n'est pas sans effets sur la mise en oeuvre locale des politiques sectorielles et le fonctionnement des administrations de l'Etat.

      Nous allons maintenant analyser comment un faisceau d'éléments externes et internes, de contraintes, d'opportunités, et leur articulation au sein du champ politique local, national et européen et dans le système d'action de l'ingénierie publique ont conduit les autorités publiques, à tous les niveaux de l'Etat et jusqu'au premier ministre, à décider d'une totale remise à plat du modèle. Ces facteurs arrivent successivement dans le système d'action de l'ingénierie publique, et on aurait pu les présenter chronologiquement. Nous estimons cependant qu'il est plus efficace pour comprendre les enchaînement logiques qui ont conduit à la réforme de les présenter en les classant en deux catégories: premièrement les éléments qui ont conduit à la réforme, puis ceux qui l'ont justifiée, alimentée, accélérée.


1.2.1 Des éléments déclenchant

      On ne pourra contester que le premier élément de fond qui milite pour une réforme du modèle français d'ingénierie publique soit la Décentralisation. Les transferts de moyens et de compétences et la délimitation des 'territoires' de chaque collectivité ont poussé les collectivités locales à affirmer une volonté de libre administration. Ceci change considérablement la donne de la relation entre élus et fonctionnaires locaux : 'pendant des années, les subdivisionnaires ont abusé de leur pouvoir. Ils arrivaient chez un maire et disaient 'votre projet est comme ça, c'est noir et pas blanc, et vous n'avez pas intérêt à demander un projet écrit parce que c'est nous qui décidons'. Ça c'est fini, c'est celui qui paie qui décide, à partir du moment où c'est compatible avec la réglementation' 154 .

      Un autre effet de la décentralisation réside dans le développement de l'intercommunalité qui change complètement la donne pour les subdivisions. Les communautés de communes ou d'agglomérations ont davantage de moyens grâce à une mise en commun des ressources, les projets se diversifient et changent d'échelle. Les services ne sont plus organisés pour y répondre : 'sur certaines choses la maîtrise d'oeuvre DDE ça devient problématique: ils ne sont plus armés pour faire face à de gros projets, ou même aux nouvelles contraintes des projets' 155 , ce qu'admet et confirme le subdivisionnaire qui intervient sur le territoire concerné : 'on a raté des coches sur les trois ou quatre dernières années, de grosses opérations pour le district où il ne fallait pas qu'on prenne la maîtrise d'oeuvre: c'était trop, on ne sait plus faire, on aurait pu faire l'assistance au maître d'ouvrage mais pas plus'. Les subdivisions, organisées pour intervenir sur des projets à l'échelle de 36 000 communes, se trouvent donc démunies pour mener à bien des projets plus importants et plus diversifiés. Le système s'en trouve déséquilibré, d'autant plus que parallèlement à cela la décentralisation et le développement de l'intercommunalité ont entraîné une augmentation de la demande, donc du plan de charge des subdivisions, ainsi que davantage d'exigences de la part des élus.

      Certains vont plus loin quant à la nécessité de moderniser l'ingénierie publique, en invoquant la fatale inadaptation d'un modèle d'action publique encadré par des lois datant de 1948, et s'appliquant à une société qui a connu les bouleversements de ces cinquante dernières années, avec notamment l'après-guerre et la reconstruction, le développement urbain, puis la crise économique, la décentralisation et la politique de la ville... 'la réforme de l'ingénierie publique est nécessaire parce que la situation à l'extérieur nous interdit de continuer à faire comme on fait depuis cinquante ans: la décentralisation et l'intercommunalité, l'Europe, la situation économique; aujourd'hui ce qu'on est en train de se dire c'est qu'il faut qu'on sorte de l'après-guerre et de la reconstruction, parce qu'en ingénierie finalement c'est encore comme ça qu'on fonctionne: maintenant ce qu'il faut c'est passer d'une ingénierie publique d'investissement, de construction à une ingénierie de gestion, d'amélioration, de maintenance' 156 .

      Ce dernier point pose la véritable question des enjeux de l'ingénierie publique aujourd'hui : un enjeu politique pour l'ingénierie publique et les ministères concernés, un enjeu de service public, un enjeu pour l'organisation de l'Etat et l'avenir des administrations concernées. Dès le milieu des années 1990, les ministères concernés par la réforme de l'Etat se saisissent de ces questions, ce qui nous amène au deuxième élément déclencheur de la réforme.

      En septembre 1995, le ministère de la Fonction Publique, de la Réforme de l'Etat et de la Décentralisation crée huit groupes de travail consacrés aux enjeux de la réforme de l'Etat. Le groupe n°5 est chargé de la réflexion sur 'l'aménagement du territoire et de l'espace': il aborde notamment les questions d'ingénierie publique, considérant cette activité des services déconcentrés comme un levier pour 'être le garant des grands équilibres, économiques, sociaux et environnementaux; mettre en oeuvre au plan local, les grandes politiques sectorielles nationales; aider les acteurs locaux à faire émerger et réaliser des projets compatibles avec les grands équilibres et les politiques nationales' 157 . Le groupe rend sa copie en juillet 1998. Il préconise cinq mesures à prendre dans les années suivantes : création d'un pilotage conjoint de l'activité 158 ; élaboration d'un code de déontologie ; budgétisation des rémunérations ; renforcement immédiat de la coopération entre les services déconcentrés sous l'autorité du préfet et élaboration de stratégies locales d'adaptation de l'offre ; enrichissement et ouverture des corps techniques aux spécialités insuffisamment présentes et création de filières pour la gestion des spécialistes 159 . Ce travail crée les conditions d'un débat interministériel qui s'annonçait difficile : 'c'était l'occasion de sortir par le haut d'un projet de coopération de services complètement rebattu', nous confie un responsable de la Délégation Interministérielle à la Réforme de l'Etat 160 . En effet, il faut rappeler qu'à cette période les relations étaient plutôt fraîches entre l'Equipement et l'Agriculture, après la tentative de rapprochement DDE/DDAF du début des années 1990, et malgré que les Conseils Généraux des deux ministères aient commencé à travailler conjointement sur la question de l'ingénierie publique 161 .

      Au ministère de l'Equipement, le Délégué à la Modernisation et à la Déconcentration publie également un rapport qui se base sur les conclusions des groupes de travail du ministère de la Réforme de l'Etat, auxquels il intègre ses préoccupations issues d'une analyse interne au ministère de l'Equipement. Le rapport SANTEL, qui sort début 1998, fait figure d'événement à l'Equipement. Il identifie les enjeux de l'Equipement pour l'avenir, et en premier lieu la mise en cohérence des politiques sectorielles de l'Etat sur le territoire. 'Il (Gilbert SANTEL) avait réellement la volonté de moderniser ces activités: il disait 'là il y a quelque chose qui ne va pas du tout, si on veut continuer à faire de l'ingénierie publique il faut prendre en compte cette activité et lui donner du sens'' 162 . Enfin, on ne peut abstraire la réforme actuelle de l'ingénierie publique des politiques d'orientation générale de l'aménagement du territoire, et notamment de la dernière d'entre elles, la 'loi Pasqua' de 1995.

      Le dernier élément déclencheur de la réforme est la budgétisation des rémunérations de l'ingénierie publique. Lors de l'examen de la loi de finances de 1998, le Parlement rappelle dans ses notes que 'toutes les rémunérations des fonctionnaires doivent apparaître au Budget de l'Etat', principe rappelé également par le Conseil Constitutionnel au nom du droit budgétaire 163 . Or, la budgétisation des rémunérations des prestations implique une réforme de la loi de 1948 qui est la base du système. On peut donc considérer cette injonction parlementaire comme l'élément qui a réellement déclenché le mécanisme de la réforme.


1.2.2 Des facteurs qui alimentent la dynamique et accélèrent le processus

      Outre les événements cités dans le paragraphe précédent, un certain nombre d'éléments de contexte ont 'étayé' et accéléré le processus de mise sur agenda.

      En premier lieu, l'émergence de normes européennes pèse, au début des années 1990, de plus en plus lourd sur le fonctionnement des administrations nationales : 'les administrations doivent se soumettre aux normes communautaires, ce qui jusqu'à aujourd'hui pose des problèmes de compatibilité avec les normes juridiques françaises' 164 . En particulier, le principe de libre concurrence qui est à la base de la construction de l'Europe économique concerne directement l'administration et ses missions d'ingénierie publique. De même, si l'on constate comme Pierre MULLER que 'la norme prédominante dans le référentiel des politiques publiques devient la norme de marché, ce qui entraîne de nouveaux critères d'action pour les élites politiques et administratives' 165 , on est bien ici en présence d'une contrainte contextuelle, d'ordre politique et économique, qui n'attend qu'une traduction réglementaire pour devoir être prise en compte par l'ingénierie publique française. Cette traduction arrive en 1992, avec le vote de la directive européenne 92/50, dite 'directive services' qui impose aux maîtres d'ouvrages publics une procédure de mise en concurrence et de publicité européenne pour leurs marchés de services à partir d'un certain seuil 166 . Ceci implique que les marchés d'ingénierie publique dont le montant est supérieur aux seuils devront faire l'objet d'une telle procédure.

      Or les services de l'Etat, qui interviennent sur ces marchés, ne peuvent pas en l'état répondre à un marché public. Par exemple, l'intervention d'une subdivision pour le compte d'une commune est décidée par une simple délibération du conseil municipal; lorsque la commune fait appel à un bureau d'études privé, le code des marchés publics impose une procédure de mise en concurrence en bonne et due forme à partir d'un certain seuil. Cette différence de procédure implique que les services de l'Etat ne sont pas contraints de fournir les documents justificatifs demandés aux entreprises pour leur intervention, documents qu'ils ne peuvent d'ailleurs pas présenter (assurances) ou qui ne signifient rien pour ces services (documents certifiant que le service est à jour de cotisations sociales, etc.). Les services de l'Etat n'étant pas en mesure de fournir les pièces demandées par le code des marchés publics, l'obligation de se soumettre aux règles énoncées par ce code afin d'égaliser les conditions de la concurrence entre public et privé pose bel et bien un ultimatum à l'ingénierie publique : se réformer pour se donner les moyens de répondre aux appels d'offre, ou ne plus y répondre. Cela pose également de manière renouvelée la question de la légitimité des services de l'Etat à intervenir sur le même terrain que les entreprises privées : « aller faire concurrence au privé sur leurs plates-bandes, je ne vois pas quelle légitimité on a pour faire ça, ça me dépasse », reconnaît un subdivisionnaire 167 . D'autant que les organisations professionnelles privées, rencontrant enfin un écho politique favorable à leurs revendications avec l'affirmation par l'Union Européenne du principe de concurrence, trouvent avec cette directive une opportunité et un argument pour réclamer une place plus importante. La convergence entre les politiques européennes et les revendications du secteur privé concernant l'ouverture des marchés constitue donc également une contrainte importante pour l'ingénierie publique française.

      Dans le même ordre d'idées, la pression juridique sur l'ingénierie publique s'accroît, avec comme base la directive 'services' transposée en droit français. Deux jugements peuvent être considérés comme les premiers éléments d'une jurisprudence qui prend acte de l'incompatibilité de certaines pratiques nationales avec le droit européen : un arrêt du Conseil d'Etat en date du 20 mai 1998 168 , et un jugement du tribunal administratif de Besançon du 22 juillet 1999 169 . Même si, étant données les circonstances qui ont conduit à ces jugements, on ne peut encore considérer qu'il existe une jurisprudence ferme établie dans un sens ou dans l'autre, l'ombre d'un arrêt défavorable du Conseil d'Etat pèse sur l'ingénierie publique.

      Le dernier élément en faveur d'une réforme de l'ingénierie publique concerne l'activité et l'organisation des services et la pression qui augmente sur leurs moyens. L'augmentation de la demande, conjuguée à une baisse endémique des effectifs du ministère de l'Equipement, conduit à une saturation de certaines subdivisions, qui ne peuvent plus répondre de manière satisfaisante aux demandes des élus : 'on ne peut plus bénéficier comme avant de l'assistance de l'Equipement et de son engagement; ils n'ont plus le temps', déplore le maire d'une commune rurale 170 . 'La DDE manque de plus en plus de personnel et de disponibilité', confirme le responsable des marchés d'une communauté d'agglomération 171 . Les subdivisionnaires interrogés reconnaissent cette surcharge, qui va en s'aggravant et entraîne un mécontentement des élus, notamment ceux des petites communes qui se considèrent comme dépendants de l'Equipement. Une enquête réalisée courant 1999 par la DGUHC auprès de plus d'une cinquantaine d'élus montre que cette pression sur les moyens est vécue par les maires comme un désengagement de l'Etat, désengagement d'autant moins toléré qu'il n'est pas motivé, pas expliqué: 'ce qu'ils supportent le moins, c'est qu'on ne leur dise pas pourquoi on se désengage: on ne prend pas certaines affaires, mais on ne leur explique pas pourquoi; on ne leur donne pas de solution alternative', admet un responsable du pilotage de l'ingénierie publique au ministère de l'Equipement 172 .

      On est donc ici en présence de deux leviers qui déterminent la mise sur agenda d'une politique publique, sans pour autant être eux mêmes d'ordre strictement politique. Ceci nourrit la réflexion autour de notre quatrième axe problématique, puisque l'on étudie une politique qui repose sur des déterminants d'ordre économique et juridique. On voit bien que ce phénomène renvoie à deux éléments : une nécessaire prise en compte par l'analyse des normes européennes, et donc de l'espace politique européen, et l'émergence de nouveaux acteurs dans le cadre de l'élaboration des politiques publiques, notamment les acteurs économiques. Nous allons maintenant étudier comment ces facteurs sont mis en scène pour déboucher sur la construction de ce programme.


Chapitre 2 : L'arrivée sur l'agenda politique de l'ingénierie publique et la construction de la réforme : naissance pratique et symbolique d'une politique publique

      Les unes après les autres, ces contraintes viennent peser sur le système de l'ingénierie publique : comment s'organisent-elles, comment s'agrègent-elles pour déboucher sur une décision politique de réformer l'ingénierie publique?

      Fin 1997, l'injonction parlementaire de budgétiser les rémunérations de l'ingénierie publique est connue des administrations, qui se mettent rapidement à travailler sur ce sujet. On constate que l'inscription des honoraires au budget de l'Etat rend caduque la loi de 1948 qui est la base réglementaire de l'ingénierie publique. Très vite, c'est donc une réforme de toute la base de l'activité qui apparaît inéluctable, puisqu'abroger la loi de 1948 implique de toucher à ses deux volets : le volet 'rémunérations' bien entendu, mais également le volet qui définit quelles sont les missions. Une révision des textes de base semble donc de rigueur.

      Parallèlement à cela, la période 1997-1998 voit l'amorce de discussions entre l'Equipement et l'Agriculture, suite à l'action et aux rapports des groupes de travail du ministère de la Fonction Publique et de la Réforme de l'Etat : 'nous, DGAFP, on a créé les conditions d'un débat interministériel qui s'annonçait difficile entre l'Equipement et l'Agriculture; en 1997, avec le changement de gouvernement, on voit la fin des projets de rapprochement DDE/DDAF, on n'envisage plus leur fusion, mais ces bagarres ont laissé des traces' 173 . Cette coopération fait également suite au travail en commun des Conseils Généraux du Génie rural et des Ponts et Chaussées, qui recommandent un positionnement sur les activités de conseil, une implication dans les projets départementaux de l'Etat et un rapprochement entre les services déconcentrés 174 .

      Début 1998, deux instructions ministérielles apportent une première réponse au besoin exprimé par les administrations de cadrer techniquement et stratégiquement l'activité d'ingénierie publique : une circulaire de l'Agriculture, dès le début de l'année, et une à l'Equipement, le 15 avril 1998. Ce dernier ministère produit une instruction commune aux deux directions chargées du pilotage de l'ingénierie publique : 'l'ancienne', la DPS et la 'nouvelle', la DGUHC, Direction Générale de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Construction fraîchement créée suite au rapport SANTEL. Cette circulaire sera à la base de la modernisation de l'ingénierie publique. Dans les deux ministères, cette étape marque un premier pas formel vers la modernisation de l'ingénierie publique. A ce propos, on peut mesurer, au fait que chaque ministère ait produit son document, que la coopération entre l'Equipement et l'Agriculture n'en est à cette époque qu'à ses balbutiements : 'l'Agriculture a estimé nécessaire de produire une note de réflexion sur l'ingénierie publique début 1998, devant le peu d'empressement de l'Equipement à s'exprimer sur ce point; en réaction à cela, l'Equipement aussi a produit sa note' 175 .

      Mais on peut y voir également, en interne au ministère de l'Equipement, l'ébauche d'une synergie entre les différentes administrations centrales : 'il y a plusieurs années que la circulaire était rédigée; on ne l'a pas sortie avant parce qu'il y a eu le rapport Santel qui a exprimé formellement le besoin de cadrer l'ingénierie publique et la création de la DGUHC. On tenait à ce que cet acte soit cosigné' 176 . Ceci inaugure un mode de fonctionnement basé sur la coopération et la transversalité entre différentes directions d'administration centrale de l'Equipement.

      Plusieurs éléments ont alors concouru pour donner à cette réforme un caractère d'urgence, en particulier la transposition en 1997 de la directive services sur la concurrence. La conséquence directe pour les services est de ne plus pouvoir intervenir sur les projets dont le montant dépasse les seuils européens à partir de janvier 1999, date à laquelle une instruction du cabinet du ministre de l'Equipement interdit ces concours pour limiter le risque juridique 177 . Suite à cela, la pression et le mécontentement augmentent au sein des services déconcentrés, qui voient de nombreuses 'belles' affaires leur échapper. Début 1999, les conditions sont donc réunies pour lancer sans plus attendre la modernisation de l'ingénierie publique.


2.1 La conception de la réforme : un monopole de l'administration

      Début 1999, le décor est posé : les ministères producteurs s'accordent sur la nécessité de moderniser l'ingénierie publique, des actions ont déjà été lancées (circulaires), et les contraintes externes (réglementation sur la concurrence, injonctions à la budgétisation des honoraires, mécontentement des élus et des services) militent pour une réforme rapide.

      L'année 1999 et le début 2000 sont consacrés à la conception d'une politique de modernisation et d'adaptation de l'ingénierie publique. Nous analyserons dans cette partie les débats et les discours qui ont contribué à la construction du problème au niveau politique, à la proposition de solutions et à leur négociation. Nous constaterons en particulier comment, en l'absence de cap politique suffisamment ferme, la détermination des orientations de la politique à construire devient elle-même un enjeu pour les acteurs impliqués. Nous évaluerons également l'effet symbolique et cognitif de l'affirmation 'l'ingénierie publique est une véritable politique publique', en termes stratégiques et sur les référentiels des acteurs en présence.


2.1.1 Les acteurs politiques, administratifs et... économiques de la réforme

      Au niveau national, plusieurs acteurs se saisissent de ce dossier en plus des ministères 'producteurs'. Tout d'abord, au sein de l'appareil d'Etat, d'autres ministères sont de près ou de loin concernés par l'ingénierie publique.

      Mais il convient en premier lieu de donner quelques précisions sur les administrations centrales du ministère de l'Equipement, de détailler leur fonctionnement interne pour identifier en leur sein les acteurs impliqués dans la réforme et leur rôle dans le processus. A l'Equipement, on a vu que jusqu'en 1998, l'ingénierie publique était gérée uniquement par la Direction du Personnel et des Services (DPS). En avril 1998, suite au rapport SANTEL et 'pour rendre la politique d'aménagement de l'Etat plus cohérente sur les territoires' 178 , la Direction de l'Habitat et de la Construction est fusionnée avec la Direction de l'Aménagement et de l'Urbanisme pour donner naissance à la plus importante direction technique du ministère : la Direction Générale de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Construction (DGUHC). Au sein de cette direction est créé un bureau de l'ingénierie publique. C'est la première fois que l'activité d'ingénierie publique apparaît sur l'organigramme d'une administration, et c'est un premier pas vers l'accession à un véritable statut pour cette activité : 'depuis des années il y a le souci que l'ingénierie publique soit portée par une direction technique, pour être managée comme une vraie activité, une activité à part entière; c'est le rapport Santel qui est à l'origine de la création du bureau en même temps que la DGUHC, avec la préoccupation de bien prendre en compte les aspects 'métiers' et 'stratégie'...' 179 .

      Cette réforme organisationnelle est un symbole fort pour l'ingénierie publique. Elle représente l'accès à un statut, ainsi qu'un renforcement et une ouverture de son pilotage, auquel participent désormais la plupart des directions d'administration centrale du ministère : 'la DGUHC assure le pilotage politique et stratégique de l'ingénierie publique, la DPS garde la réglementation, les autres administrations: DAEI, DAFAG, DRAST 180 ... participent de manière collégiale à ce pilotage' 181 . Ce pilotage conjoint est en lui-même significatif puisqu'il inaugure un fonctionnement transversal, peu courant au sein des administrations centrales de l'Equipement : 'il y a de grands effets de synergie entre les administrations centrales, l'urgence fait qu'on transcende les clivages' 182 . En rendant ce pilotage moins sectoriel et plus large, le plan de modernisation tend également à accroître la rationalité globale des interventions, ce qui renforce la légitimité de l'ingénierie publique comme vecteur de mise en oeuvre des politiques.

      Pour autant, la répartition du pilotage crée un risque d'affaiblissement de la politique, car il y a deux effets connus de toute négociation, qui sont l'affaiblissement de la rationalité ou de la portée des décisions négociées, et la lourdeur inhérente au processus de négociation lui-même. Un ancien haut responsable du ministère émet donc des réserves sur la nouvelle organisation : 'retirer l'ingénierie publique de la DPS était une erreur: ça répondait à une logique de structure, qui ne règle pas le problème : la DPS est un superbe outil intégrateur que l'on n'utilise pas comme on le pourrait'. On constatera dans la suite, à l'étude de la construction des discours, que chaque administration fonctionne selon une logique propre, qui est plus ou moins intégrée au discours officiel émergent et influence la politique de modernisation ainsi que le processus de négociation lui-même.

      On peut à présent évoquer brièvement les autres ministères impliqués dans la réforme de l'ingénierie publique. Nous verrons ensuite plus en détail comment ils interviennent dans le processus de construction de la réforme. Le ministère des Finances et le secrétariat d'Etat au Budget contrôlent le volet 'rémunérations' 183 . Le ministère de l'Environnement, dont les DDE sont formellement les services déconcentrés, a donc son mot à dire en tant que donneur d'ordres des services 184 . Le ministère de l'Intérieur, et en particulier la Direction Générale des Collectivités Locales semble se donner dans cette réforme, comme en 1979, la mission de faire respecter le principe de solidarité de l'Etat envers les collectivités territoriales 185 . Le ministère de la Fonction Publique et de la réforme de l'Etat participe également 186 , 'avec le double objectif, en externe de rendre service à l'usager suivant un véritable code de qualité et de déontologie, et en interne de bonne gestion et de performance' 187 . Viennent ensuite, car ils sont concernés de plus loin, les autres ministères: Justice, Santé en tant que consommateurs d'ingénierie, et, pour orchestrer le tout et donner des arbitrages, le premier ministre et le Comité Interministériel à la Réforme de l'Etat, qui interviendront symboliquement à plusieurs reprises pour donner une expression politique et opérer des arbitrages entre les ministères.

      Ensuite, nous constaterons que d'autres acteurs peuvent intervenir à des degrés divers dans l'élaboration de la réforme : les clients par l'intermédiaire de leurs représentants, par exemple l'association des maires de France ; le pouvoir législatif ; les 'concurrents' par la voix des organisations professionnelles privées : SYNTEC, CICF 188 , architectes, géomètres; la Caisse des Dépôts et Consignations qui contrôle de nombreux bureaux d'études à capitaux publics (C3D, EGIS...) ; les médias et relais de l'information et de l'opinion ; les tribunaux administratifs, le Conseil d'Etat et la Cour de Justice des Communautés Européennes qui jugeront de la validité de l'architecture juridique du nouveau dispositif réglementaire ; les Syndicats des personnels concernés, en particulier le SNITPE 189  qui défend le service rendu aux communes et les métiers d'ingénieur de service public contre le 'dogme libéral de Bruxelles' 190  et la concurrence. L'étude de ce dernier acteur nous permettra également de nous interroger, en préambule à la seconde partie du mémoire consacrée plus précisément à l'action collective, sur l'action et la mobilisation des corps techniques de l'Etat autour d'enjeux déterminants pour leur avenir et leur évolution. Au niveau local, les services déconcentrés participent également à l'élaboration de la réforme, sous l'autorité du préfet, mais on les verra surtout apparaître lors de la déclinaison opérationnelle de la réforme.

      Nous verrons dans les paragraphes suivants comment les interventions, ou l'absence d'intervention des différents acteurs précités contribue à la construction de la « politique publique » de l'ingénierie publique, et comment leurs interactions classent ces acteurs en trois catégories : une communauté de politique publique, des « adversaires » et des groupes contestataires et un public plus ou moins actif et plus ou moins intégré, groupe d'attention de la réforme.


2.1.2 La construction du problème par les acteurs : récits, débats, co-construction, le rôle des 'relais' et de la communication


2.1.2.1 La construction de l'objet

      Le terme d'ingénierie publique lui-même ne donne pas lieu à un consensus et à une même représentation par tous les acteurs concernés. De plus, chaque acteur a sa propre représentation de ce que les autres conçoivent comme étant l'ingénierie publique, même en interne à l'Equipement. En témoigne cette constatation d'un ancien cadre supérieur du ministère 191 : 'le SNITPE appréhende la question de l'ingénierie publique uniquement à travers la vision DDE, alors que le réseau scientifique et technique réfléchissent uniquement sur les CETE 192 : ainsi la DGUHC s'occupe des DDE, la DRAST 193  des CETE, et la coordination ne fonctionne pas bien'.

      Il en résulte un objet de départ flou et donc une volonté avant toute chose de cadrer ce dont on parle et ce que l'on va réformer: des groupes de travail ont été consacrés à cela. Le risque identifié est de se cantonner à une classification 'technicienne', à un jargon que personne ne comprend hors les murs de La Défense. On arrive en interne à l'Equipement à un compromis et à une définition relativement large, dont une des principales caractéristiques est de définir ce que l'ingénierie publique n'est pas. La circulaire du ministre qui accompagne le plan de modernisation de l'ingénierie publique, adressée aux préfets et aux chefs de services déconcentrés le 27 juillet 1999, 'précise' ainsi que l'ingénierie publique n'est pas qu'une simple activité de prestation pour le compte des collectivités locales 194 .

      On obtient ainsi des éléments de définition partagés par les acteurs institutionnels: une prestation de services pour les collectivités, participant à la mise en oeuvre des politiques publiques 195 , apportant une plus value de service public 196 . Eléments vagues, qui ont du mal à constituer une base de communication vers l'extérieur des ministères concernés. Ainsi, un responsable de la réforme reconnaît que 'on a beaucoup de mal à faire seulement comprendre aux autres ce qu'est l'ingénierie publique, ce qu'on fait concrètement, et a fortiori ce qu'on apporte : le ministère des Finances a mis longtemps à comprendre ce qu'était concrètement l'ingénierie publique' 197 .

      Cette définition, toute large et vague qu'elle soit, est très loin de faire l'unanimité parmi les acteurs concernés, et en premier lieu les professionnels privés. 'La mise en avant du terme d'ingénierie publique angoisse et perturbe énormément les gens de SYNTEC : on préférerait qu'ils parlent d'ingénierie tout court, là on a l'impression que l'Etat se remobilise, qu'ils vont nous attaquer sur nos domaines ; et puis après tout mon entreprise fonctionne avec des capitaux publics, travaille pour des maîtres d'ouvrages publics: l'ingénierie publique c'est moi, ce n'est pas seulement l'Etat' (entretien n°25 avec un responsable de bureau d'études filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations, membre de SYNTEC).

      Bien que présentant des défauts en terme de clarté et de précision et donnant lieu à des récriminations, la définition de l'ingénierie publique fait finalement l'objet d'une forme de consensus suffisant pour se mettre à travailler aux aspects concrets de la réforme. On dispose tout au moins d'une base imparfaite mais suffisante pour débattre de ce que doivent être les objectifs de la réforme. Pour cela, les acteurs mettent en récit les éléments que nous avons identifiés comme étant à l'origine de la réforme, ils construisent des discours et des argumentaires aptes à porter différentes conceptions et enjeux autour de l'ingénierie publique.


2.1.2.2 Mise en récit des facteurs de la réforme

      Ainsi, on constate que les acteurs interprètent et exploitent différemment les éléments déclencheurs que nous avons identifiés. Ils ne trouvent pas tous les mêmes raisons à cette réforme, selon la représentation et les enjeux dont ils sont porteurs. On voit ainsi se dégager deux types de discours qui conditionnent les positions des différents acteurs vis à vis des objectifs de la réforme.

      Un discours de 'service public' met en avant la plus value apportée par l'intervention des services de l'Etat. C'est un discours principalement basé sur des valeurs, qui s'organise autour de quelques idées-forces: une ingénierie publique au service des territoires locaux, avec une véritable stratégie locale, une ingénierie de proximité qui intervienne très en amont des projets, qui ait une déontologie affichée 198 . Une ingénierie publique qui, en externe, affiche des objectifs de service à l'usager, de qualité, de déontologie, et en interne, une bonne gestion et de bonnes performances (entretien n°19 avec un chargé de mission de la Délégation Interministérielle à la Réforme de l'Etat). Une ingénierie conçue comme un service public de référence dont l'importance s'affirme au grand jour, qui apporte une plus value de service public (extrait du dossier 'l'ingénierie publique sort de l'ombre', Equipement magazine n°108, octobre 1999), 'c'est à dire choisir ce qui entre en résonance avec les choix stratégiques de l'Etat en matière d'aménagement du territoire, ce qui va dans le sens de l'innovation, du développement durable et de la solidarité nationale' (interview de la responsable du bureau de l'ingénierie publique à la DGUHC, par Equipement Magazine, octobre 1999).

      Pour les acteurs qui portent ce discours, la réforme devra donc porter sur le fond, autrement dit sur les finalités et les valeurs de service public qui justifient l'intervention des services de l'Etat pour le compte des collectivités. La dimension affective n'est pas absente de cette conception : 'sur le terrain, l'ingénierie publique c'est de l'affectif autant que du domaine de la construction intellectuelle, par exemple dans la relation entre le subdivisionnaire et les maires' 199 . Ce type d'acteurs ne considère pas la directive services comme un élément déclencheur de la réforme, qu'ils imputent plutôt à une prise de conscience d'une nécessité de moderniser l'activité d'ingénierie publique, prise de conscience qui apparaît au grand jour avec le rapport SANTEL.

      L'autre type de discours qui se dégage est basé sur un tout autre registre : le respect de la norme de libre concurrence, prônée évidemment par les professionnels privés et légitimée par la réglementation européenne, notamment la directive 'services'. Au nom de la libre concurrence, deux débats sont ouverts, basés sur le texte de la directive qui impose aux maîtres d'ouvrages publics la publicité européenne et la mise en concurrence de leurs marchés de services à partir d'un certain seuil financier : celui de la validité du cadre réglementaire de l'ingénierie publique, et celui de la légitimité même de l'intervention de l'Etat sur le marché de l'ingénierie. Ainsi, un débat juridique sous-tend le débat politique autour de l'avenir de l'ingénierie publique. Les ministères des Finances et du Budget, se référant au droit de la concurrence, considèrent qu'en l'état le cadre réglementaire de l'ingénierie publique présente un risque juridique inacceptable vis à vis de la directive services, étant donné que les services de l'Etat ne sont généralement pas mis en concurrence, et que de toute façon ils ne peuvent fournir les pièces justificatives exigées par le code des marchés publics : 'il y a un vrai débat autour du fait de savoir si le code des marchés publics s'applique ou non à l'Etat: ça pose la question des pièces demandées, qu'elles soient adaptées à la situation de l'Etat; ça pose aussi la question du responsable du marché: l'Etat? ça ne veut rien dire!' 200 .

      D'autre part, les professionnels privés saisissent cette opportunité pour rouvrir le débat de la légitimité de l'ingénierie publique dans un contexte où le système est déstabilisé, en s'appuyant sur la nouvelle réglementation sur la concurrence. Nous verrons comment et grâce à quels relais ils réussissent à porter cette revendication jusqu'au coeur du débat politique.

      A partir de ces deux discours, trois types de positions se dégagent au sein de l'appareil d'Etat.

      D'un côté, les ministères des Finances et du Budget prônent le respect du droit de la concurrence et une interprétation volontariste de la directive services. Dans les débats avec l'Equipement, ils revendiquent même la disparition des seuils financiers d'application de la directive. Ceci instituerait la mise en concurrence immédiate des services de l'Etat dès le premier franc, sur le même plan que les prestataires privés, dans le cadre du Code des Marchés Publics: 'la DGCCRF nous dit 'vous devez être traités comme n'importe quel autre prestataire, vous devez entrer dans le champ concurrentiel immédiatement, il n'y a pas de seuil'...c'est des jusqu'auboutistes, ils ne pensent pas aux conséquences' 201 .

      A l'opposé, les ministères de l'Intérieur 202 , de la Fonction Publique et de la Réforme de l'Etat et dans une moindre mesure de l'Environnement, considèrent que le strict alignement des conditions d'intervention des administrations sur celles du privé obère toute notion de service public et de solidarité de l'Etat envers les collectivités locales, et qu'un certain nombre d'activités dont l'apport en terme de service public est démontré doivent être conservées hors du champ concurrentiel. Par exemple, on considère au ministère de l'Environnement que l'ingénierie publique permet de créer un contrepoids à la montée en puissance des grandes sociétés fermières, pour la distribution et le traitement des eaux par exemple.

      Entre ces deux positions, les ministères concernés de l'Equipement et de l'Agriculture tâchent de construire « leur » politique de modernisation, défendant leur discours de service public tout en réfléchissant à la construction d'un cadre réglementaire valide.

      Ces prises de positions, doublées d'une communication parfois lacunaire entre les ministères, entraînent un débat et des conflits interministériels entre 1998 et 2000, stigmatisés par la différence de registre de base des différents discours tenus : 'Ils (les Finances) nous mettent la pression en agitant le risque juridique, exclusivement, ils ne font entrer en ligne de compte aucune valeur, on ne parle pas vraiment sur le même plan : ils ne tiennent pas compte de ce que veulent les bénéficiaires' 203 .

      Ces débats et ces conflits évoluent au gré des événements que nous allons maintenant retracer. Les autres acteurs concernés, et en premier lieu les professionnels privés avec le soutien des médias, se saisissent de ces débats pour publiciser la question de la légitimité de l'ingénierie publique. Ils construisent un discours public et relayé par la presse, accusant l'Etat de « concurrence déloyale » en se basant sur un critère qui pose la carence de l'initiative privée comme condition sine qua non d'une intervention légitime des services de l'Etat. On peut considérer cet argument comme une interprétation 'engagée' de l'arrêt du Conseil d'Etat du 20 mai 1998 204 . Un responsable de l'ingénierie publique à la DPS de l'Equipement considère justement que « cet arrêt a été énormément interprété et très bien exploité par la presse et le privé » 205 .

      Ce discours porte, car il se saisit d'une faiblesse dans le dispositif juridique et réglementaire, puisque la compatibilité entre la réglementation française du code des marchés publics et la directive services n'a pas encore été établie. Cette 'faiblesse' est doublée d'une méconnaissance des réglementations et des principes qui régissent l'élaboration des règlements européens, comme le soulignent deux cadres de la Direction des Affaires Economiques et Internationales : 'le problème c'est que personne ne connaît la réglementation européenne, donc personne n'envisage les bonnes solutions' 206  et : 'l'Europe ne s'intéresse pas du tout au statut public ou privé des prestataires, seul le comportement compte : l'approche communautaire est purement fonctionnelle' 207 .

      Les questions posées au cours de ce débat sont clairement d'ordre politique : Quelle ingénierie de service public l'Etat veut-il? Comment concilier le service public fourni par les administrations et le droit de la concurrence? Un certain nombre d'étapes, d'expressions politiques et d'événements externes mettent alors en scène le débat qui débouche sur la conception et la mise en oeuvre d'une réforme. L'étude chronologique, de la fin 1997 à la mi 2000, semble la plus pertinente pour retracer la construction d'un discours officiel et la conception de la politique de modernisation de l'ingénierie publique. Nous allons voir à travers cette analyse comment l'arrivée successive de nouveaux éléments nourrit le débat et contribue à déterminer une ligne politique officielle pour la réforme de l'ingénierie publique. Nous constaterons en particulier que la définition des objectifs de la réforme fait l'objet d'une forme de compétition entre trois types d'acteurs : politiques, administratifs et 'juridiques'. Ceci n'est pas neutre, et peut éclairer plusieurs questions que nous nous posons, notamment en ce qui concerne les formes de construction des politiques publiques, les relations entre les acteurs politiques et administratifs et les rôles tenus par les corps techniques de la fonction publique.


2.2 L'émergence d'un discours et d'actions officiels : les conditions de la décision politique

      On peut faire remonter l'origine des débats à l'année 1997, qui a vu trois événements significatifs se produire : la transposition de la directive services en droit français, la publication d'un rapport conjoint des Conseils Généraux des Ponts et Chaussées et du GREF sur l'ingénierie publique qui donne une première batterie de préconisations pour l'avenir de l'activité, et le début des véritables discussions sur la budgétisation des honoraires, même si le gouvernement de l'époque 'ne voulait officiellement pas en entendre parler' 208 .

      'La transposition de la directive services pose un problème 'culturel' en France', selon un responsable de la Direction des Affaires Economiques et Internationales du ministère de l'Equipement 209 . En effet, le champ de cette directive inclut des services qui n'étaient encore soumis en France à aucune discipline : avocats, assurances, emprunts bancaires...néanmoins pour ce qui concerne l'ingénierie et la maîtrise d'oeuvre, la France obtient, lors des négociations préalables à la sortie du texte, que certains contrats puissent être exclus du champ de la directive, en rendant possible la création de droits exclusifs 210 . Ainsi, même si la directive services est plus que l'exportation européenne d'une norme française 211 , ce qui implique des ajustements conséquents des règles nationales, la France s'est tout de même ménagé une porte de sortie pour préserver une partie de la spécificité nationale dans le domaine des services et en particulier de l'ingénierie. Cependant, les textes proposés par l'Equipement comme base pour la transposition, textes qui proposent la création de droits exclusifs 'en application des textes réglementaires' 212 , sont lourdement amendés au niveau parlementaire sous l'impulsion des organisations professionnelles privées.

      Celles-ci ont agi auprès des rapporteurs de la proposition de loi 213 , arguant que 'la transposition est irrégulière, qu'on veut recréer des monopoles' 214 . Le texte de transposition reste donc fidèle à la directive, ce qui rend plus proche et plus actuelle pour l'Equipement la question de la concurrence, et rend obligatoire l'élaboration d'une stratégie active des administrations face à cette question, alors que jusqu'à la transposition la seule stratégie était 'on va interpréter l'article 6 [l'article de la directive qui crée la possibilité de droits exclusifs], sous entendu dans le sens qui conserve le cadre actuel' 215 . 'Les débats interministériels préalables à la transposition ont porté sur les droits exclusifs, or l'Equipement n'a pas obtenu les droits exclusifs qu'il voulait' 216  : un changement de stratégie s'impose alors de manière évidente, pour tenir compte de la contrainte que créent les textes de transposition.

      Début 1998, deux circulaires précisent comme nous l'avons vu plus haut le cadre de l'activité, à l'Agriculture et à l'Equipement. La création de la DGUHC et du bureau de l'ingénierie publique fait suite au rapport SANTEL, et crée les conditions formelles d'un pilotage technique et stratégique de l'activité d'ingénierie publique à l'Equipement.

      Au cours de l'année, suite à une injonction parlementaire et à une recommandation faite par le conseil constitutionnel après examen de la loi de finances 1998, les premières négociations officielles concernant la budgétisation du circuit financier de l'ingénierie publique ont lieu au niveau interministériel, entre l'Equipement, l'Agriculture et le Budget. L'Equipement, par l'intermédiaire de ses dirigeants comme de ses syndicats, désire fortement que cette budgétisation aboutisse, d'autant plus qu'à cette époque le compte des honoraires est dans une situation préoccupante : 'le directeur du personnel et des services déclare même que certains honoraires pourraient ne pas être versés' 217 .

      Il faut attendre la fin de l'année 1998, le 2 décembre exactement, pour que paraissent les arrêtés d'application de la loi de transposition de la directive service, dont les textes ont été lancés dans le circuit interministériel plus de deux ans auparavant. Le nouveau caractère d'urgence de la situation, dû à la pression réglementaire européenne et aux revendications du privé, n'est sans doute pas étranger à la sortie de ces textes. L'objectif de ces arrêtés est double: harmoniser les pratiques des services de l'Etat par rapport à la loi sur la maîtrise d'ouvrage publique, et proposer une revalorisation des barèmes, la précédente revalorisation datant de 1991. Ce dernier point donne lieu à un premier conflit entre Equipement et Budget, le Budget s'opposant à cette revalorisation : 'on s'est opposé au Budget qui ne voulait pas revaloriser les barèmes, car avec leur vision 'budgétaire', la hausse des barèmes correspond à une hausse des rémunérations des agents: il faut comprendre que là où nous voyions un aspect 'prix des prestations', eux voyaient l'aspect 'primes' 218 . Ce débat illustre bien la différence de registres de discours entre les deux ministères, puisque le Budget oppose une rationalité procédurale et réglementaire à un projet de texte basé sur des arguments en faveur du service public et de l'usager et une volonté de voir diminuer la différence entre les barèmes et les prix du marché : 'ces arrêtés avaient pour objectif d'harmoniser nos pratiques avec celles de la maîtrise d'oeuvre privée, on voulait s'inspirer du privé pour que les maîtres d'ouvrage s'y retrouvent' 219 .

      Mais c'est un événement externe qui constitue l'élément le plus déterminant de l'année 1998. Le 20 mai, le Conseil d'Etat rend un arrêt en défaveur de la Communauté de communes de Piémont de Barr, dont on peut tirer deux conclusions juridiques directes. En premier lieu, une preuve de l'absence d'articulation entre la directive services européenne et le code des marchés publics français, puisque dans le cas présent celui-ci ne s'applique pas alors que celle-ci s'applique. Deuxièmement, la réaffirmation de la prégnance de cette directive sur le droit interne. Cette décision, bien qu'elle ne concerne pas directement les services de l'Etat 220 , fait néanmoins grand bruit, à l'intérieur de l'Etat comme chez les autres acteurs concernés. Dès le 25 mai, une note de la Direction des Affaires Economiques et Internationales est transmise au cabinet du ministre de l'Equipement, l'informant de l'existence d'une jurisprudence toute neuve qui démontre que la directive services s'applique bien aux prestataires publics. En pratique, cela signifie que toutes les prestations d'ingénierie pour le compte d'un maître d'ouvrage public devront faire l'objet d'une procédure de publicité et de mise en concurrence dès qu'elles dépassent un montant de 1,3 million de francs hors taxes. Il faudra près de huit mois de discussions entre les différentes directions d'administration centrale pour que l'Equipement se fasse une doctrine face à cette jurisprudence. Le 19 janvier 1999, le cabinet du ministre donne instruction aux services de ne pas répondre aux appels à la concurrence désormais obligatoires lancés par les collectivités locales pour les projets dépassant le seuil de la directive, étant donné que ces mises en concurrence se font dans le cadre du code des marchés publics et que les services de l'Etat ne sont pas en mesure de suivre une telle procédure.

      Au cours des débats internes à l'Equipement qui ont conduit à cette décision, une des directions d'administration centrale joue un rôle particulier: la Direction des Affaires Economiques et Internationales. Ses membres sont particulièrement sensibilisés à la réglementation européenne, puisque cette direction a participé aux négociations préalables à la directive services et est responsable des textes qui réglementent les marchés publics. Cette administration a également une connaissance du secteur privé plus profonde que les autres directions centrales, puisqu'elle a la tutelle professionnelle sur les organisations privées du bâtiment et des travaux publics: la Fédération Nationale du Bâtiment et la Fédération Nationale des Travaux Publics.

      La participation de la DAEI permet donc d'ouvrir le débat, en y intégrant les questions que se pose le secteur privé : 'fréquentant le privé, la vision DAEI est plus décalée' 221 . Cette participation apporte également une vision de la concurrence et de ses principes, de ses logiques : 'lors des négociations préalables à l'instruction du 19 janvier, nous avons expliqué la teneur du droit de la concurrence, de l'ordonnance de 1986, ce qu'est un abus de position dominante' 222 . C'est semble-t-il cette participation qui permet à l'Equipement de prendre conscience de l'ampleur de la contrainte juridique. Suite à l'instruction du 19 janvier 1999, 'qui n'est que provisoire et pas du tout satisfaisante pour les grosses opérations' 223 ; la DAEI se voit donc confier une commande: comment faire pour que les services puissent répondre aux appels à la concurrence? Cette question aussi revêt un caractère d'urgence, puisque 'les services passent à côté des opérations prestigieuses, ce qui crée des mécontentements' 224 . Cette question relance le débat sur les finalités de l'ingénierie publique et sur les modalités des interventions : 'suite à cette commande, les conclusions sont d'abord de se demander si l'entrée dans le champ concurrentiel est bien un objectif pour les services de l'Etat' 225 .

      Le branle-bas déclenché à l'Equipement par l'arrêt Piémont de Barr ne semble pas seulement dû à son caractère sensationnel et jurisprudentiel, mais également à une interprétation et une exploitation médiatique très efficaces de cet arrêt par les acteurs qui portent un discours prônant le strict respect du droit de la concurrence : 'cet arrêt a été très bien utilisé et monté en épingle, mais il faut être conscients qu'aujourd'hui aucune jurisprudence ne nous met en cause' 226 . De même, le jugement rendu le 22 juillet 1999 par le tribunal administratif de Besançon 227  est également exploité par les professionnels privés, qui construisent à partir de cette jurisprudence un discours suivant lequel l'Etat devrait intervenir seulement en cas de 'carence de l'initiative privée' 228 .

      Parallèlement, début 1999, le gouvernement commande à la DGUHC l'élaboration d'un plan de modernisation de l'ingénierie publique. Il s'agit de mener une réflexion stratégique, en collaboration avec le ministère de l'Agriculture mais aussi les services et le personnel de l'Equipement, sur les enjeux de l'ingénierie publique et l'évolution de son contexte, et d'évaluer le potentiel des services par rapport à ces enjeux, pour ensuite décliner quelles orientations nationales et quelles stratégies donner au pilotage de l'ingénierie publique 229 .

      L'élaboration du plan est l'occasion d'un resserrement de la collaboration entre Equipement et Agriculture, mais également avec le ministère de l'Aménagement du Territoire et de l'Environnement qui participe formellement au pilotage du plan, et avec le ministère de la Fonction Publique et de la Réforme de l'Etat : 'le 4 mai 1999, les deux ministères présentent leur plan à Gilbert SANTEL : à partir de ce moment là, on est à leurs côtés pour construire le discours politique autour du plan' 230 . Le plan de modernisation de l'ingénierie publique est officiellement présenté par le ministre de l'Equipement aux préfets et aux chefs de services concernés le 27 juillet 1999. Dès ce moment-là il se décline en actions et en groupes de travail locaux.

      Parallèlement, les différents travaux de groupes et discussions interministérielles, qui ont fait ressortir un besoin de cadrer et moderniser l'activité et également de sécuriser le cadre d'intervention, ont montré qu'une expression politique sur l'ingénierie publique était nécessaire pour fixer les avancées des débats interministériels et éclaircir la situation vis à vis des acteurs concernés. Ceci débouche sur l'inscription de l'ingénierie publique à l'ordre du jour du Comité Interministériel à la Réforme de l'Etat du 13 juillet 1999.

      A cette occasion, le CIRE décide et entérine plusieurs axes de modernisation pour l'ingénierie publique 231  : objectifs de qualité, élaboration d'un dispositif de pilotage conjoint Equipement/Agriculture. Le comité décide également formellement que 'le cadre juridique de l'ingénierie publique sera modernisé pour leur permettre de participer à des appels à la concurrence' et que 'les rémunérations accessoires versées aux personnels chargé de ces missions figureront au budget de l'Etat dès le projet de loi de finances 2000 pour assurer la transparence de leurs conditions d'intervention'. Dernier axe fort du relevé de décisions du CIRE: 'une instance nationale sera chargée de mener à terme cette réforme dans les six mois. Placée sous la coprésidence des ministres chargés de l'équipement et de l'agriculture elle réunira les représentants des ministres chargés de l'économie et des finances, du budget, de l'aménagement du territoire, de l'environnement, de l'intérieur et de la réforme de l'Etat'.

      Outre le fait de clore une étape des débats sur la concurrence et la budgétisation, cette réunion semble avoir une triple conséquence. D'une part, elle légitime politiquement l'ingénierie publique et affirme son caractère interministériel en créant une instance de pilotage formel. D'autre part, avec cette instance, elle crée une arène officielle pour les débats interministériels, et nomme explicitement ses membres légitimes. Enfin, elle fixe des échéances pour la réforme.

      En octobre 1999, un premier choix stratégique est opéré par le cabinet du ministre de l'Equipement : 'tactiquement et vis à vis des syndicats, on fait le choix de ne pas entrer tout de suite dans la concurrence; le cabinet nous dit: préparez des textes pour qu'on entre dans la concurrence au-dessus des seuils et qu'on reste sur un statu quo en dessous' 232 . On peut y voir une interprétation 'limite' des décisions du CIRE. D'ailleurs, la première réunion de l'instance interministérielle de pilotage, le 14 décembre 1999, fait le constat d'une divergence de vues entre les ministères de l'Equipement et des finances sur ce sujet précis, 'ce qui débouche sur les débats interministériels: quelles missions vont dans la concurrence et comment, et quelles missions sont réservées hors du champ concurrentiel?' 233 .

      Mais le fait qui nous paraît le plus significatif est que, malgré la décision du CIRE, l'interrogation principale lors des débats interministériels semble rester la même : 'voulez-vous entrer dans la concurrence ou pas ?'  234  Ce flou dans les orientations concrètes à donner à la modernisation de l'ingénierie publique va se ressentir et avoir de lourdes conséquences lors de la suite des événements.

      Les désaccords entre ministères débouchent, début 2000, sur une période de véritable crise : l'abrogation de la loi de 1948 le premier janvier 2000 235  laisse l'ingénierie publique dans un vide juridique. En effet, les décrets fixant les modalités de rémunération des missions, qui devaient normalement être prêts dès le premier janvier et cosignés par les ministres concernés, n'existent pas encore. Les débats interministériels sont bloqués, en raison d'un changement intervenu dans la position officielle du ministère des Finances. Un désaccord entre les administrations centrales des Finances entraîne des prises de positions figées, voire dogmatiques par rapport à la question de la concurrence : 'contrairement à ce qu'ils disaient avant la budgétisation, ils se sont mis à considérer que la pratique des barèmes était anticoncurrentielle' 236 . Les Finances et le Budget dénoncent les accords négociés au niveau interministériel, notamment sur la budgétisation, et revendiquent un décret qui institue l'entrée en concurrence immédiate des services, c'est à dire qui assure une vérité des coûts des prestations, ce que l'Equipement et l'Agriculture ne sont alors pas en mesure de fournir. L'enjeu au début 2000 est donc le contenu des décrets permettant la rémunération des missions.

      La situation devient difficile pour les services qui ne peuvent plus voir leurs prestations rémunérées. Dès le mois de janvier, dans la plupart des départements, des instructions locales des préfets ou des DDE interdisent aux services de dépasser le stade 'études' et de lancer les travaux 237 . La situation locale devient intolérable, tant pour les services que pour les élus. Le blocage national est transmis au niveau local, qui amplifie ses effets et renvoie aux ministères une contrainte accrue.

      Il faut une expression politique forte pour débloquer la situation: le 7 mars, le cabinet du premier ministre convoque une réunion interministérielle. Matignon décide de relancer le système existant, le temps de concevoir un nouveau dispositif réglementaire qui devra permettre à l'horizon 2001 de faire entrer les missions de maîtrise d'oeuvre dans le champ de la concurrence : 'Matignon a arbitré en considérant que la politique du vide est nuisible et qu'un changement de système ne doit s'opérer que lorsque le système suivant est prêt: le vide juridique du début 2000 n'était pas socialement acceptable' 238 . L'échéance de 2001 est explicite pour la mise en oeuvre du nouveau dispositif, mais le décret qui sort le 15 mars 2000 est conforme au texte proposé par l'Equipement et ne mentionne pas de date limite de validité. On peut également considérer cette position comme un arbitrage en faveur de l'Equipement, puisqu'elle écarte le risque d'un autre vide juridique : 'ce que voulaient les Finances, c'est un décret à durée limitée, renouvelable' 239 .

      Bien que cet arbitrage ait 'donné de l'air' aux ministères concernés, qui se sont attelés à la conception pratique de 'leur' réforme, les contraintes n'en restent pas moins lourdes: le décret du 15 mars est immédiatement attaqué devant le conseil d'Etat par 7 organisations privées 240 . Mais les débats interministériels ne sont pas clos non plus: 'aujourd'hui on a une lecture 'limite' de la loi par les Finances et le Budget qui mettent en cause la légitimité de l'ingénierie publique en regard du respect de la concurrence; à partir de là ils sont capables de ne pas appliquer les directives du gouvernement', déplore un chargé de mission à la Réforme de l'Etat : 'on est obligés de rappeler ce que le gouvernement a dit par l'intermédiaire du CIRE et de rappeler au Budget qu'ils doivent mettre leurs compétences au service du plan de modernisation' 241 .

      Nous avons vu que l'émergence d'une ligne stratégique et politique à peu près partagée donne lieu à un processus lourd et complexe. L'analyse du processus que nous venons de détailler doit maintenant nous permettre de formuler des éléments de réponse aux questions que nous nous sommes posées en préambule à ce travail, en particulier en ce qui concerne les relations entre différents types d'acteurs (politiques, administratifs, autres) dans le cadre du processus de construction d'une politique publique, et sur le rôle spécifique des corps techniques et leur influence sur les politiques. Mais nous tirerons également des conclusions concernant l'évolution du 'modèle français' de construction face à l'affirmation du rôle de l'Union Européenne. Sur un autre registre, nous évaluerons également l'importance de facteurs d'ordre symbolique sur les différentes étapes d'une politique publique, de sa mise à l'agenda à sa mise en oeuvre.


2.3 Conséquences pratiques et symboliques : le Ministre, les ingénieurs et le Conseil d'Etat... qui décide des objectifs de la réforme ?

      La lecture de ce processus de construction d'un discours politique, organisé autour de négociations interministérielles, nous permet d'approfondir quatre éléments d'analyse.

      Premièrement, il faut revenir sur la configuration des débats. Une approche binaire Equipement/Finances possède deux avantages, simplifier le récit et la compréhension de l'action mais surtout rendre compte fidèlement des discours et des positions des différents acteurs, et de la contribution de ces discours et positions à la construction d'une politique publique de l'ingénierie publique. Ceci nous sera précieux pour fonder une approche en terme d'intérêts et de mobilisation dans la deuxième partie du travail.

      Cependant le risque de cette approche est de réaliser une analyse simpliste de la situation. En effet nous avons constaté que le positionnement autour des discours dominants n'est pas 'binaire', ceci en raison des spécificités de certains acteurs et services. Ainsi, nous avons constaté à l'Equipement que les membres de la Direction des Affaires Economiques et Internationales, qui ont une connaissance approfondie du fonctionnement de l'Union Européenne et qui fréquentent régulièrement les organisations professionnelles privées, ont une vision 'décalée' par rapport à leurs collègues des autres directions d'administration centrale 242 . Leur culture économique et européenne leur fait considérer certains aspects qui restent secondaires ou abscons pour d'autres agents du ministère: 'on a dû expliquer qu'il y a un droit de la concurrence, une ordonnance de 1986, on a fait de la pédagogie' 243 . Il est notable que les agents interrogés à la DAEI considèrent que la directive services est la principale cause de la réforme, alors qu'à la direction générale de l'urbanisme, de l'habitat et de la construction on fonde cette réforme sur le rapport SANTEL, la contrainte réglementaire européenne venant uniquement 'accélérer les choses' 244 .

      De même, il serait abusif de prétendre que toutes les directions centrales des Finances défendent comme un seul homme l'entrée immédiate des services de l'Equipement et de l'Agriculture dans la concurrence. Ainsi un cadre de la direction du personnel de l'Equipement nous déclare : 'il y a eu des discussions en interne aux Finances, c'est pour ça qu'ils ont changé d'avis sur les barèmes: la DGCCRF [direction de la concurrence] 245  défend la concurrence à tout crin, ils ne savent pas du tout ce qu'est l'ingénierie publique, la Direction Générale des Impôts quant à elle a plus une vision de la commande publique et considère que trop de concurrence est inefficace: lourdeur des dossiers, lenteur des procédures...' même si cette analyse n'a pas pu être corroborée par les intéressés, elle n'en suffit pas moins pour couper court à toute interprétation qui tendrait à massifier et simplifier les positions intra-ministérielles.

      Ceci nous permet au passage de formuler une hypothèse : il pourrait exister une sorte de 'contagion' et de 'propagande' interne aux ministères, à partir de rumeurs ou d'informations lacunaires circulant sur 'ce qui se dit' à l'intérieur des autres ministères, due à une communication elle aussi lacunaire entre ministères et à l'intérieur des ministères. Ce phénomène pourrait être à la base d'une densification et d'une rigidification des positions, mais également influencer le discours émergent.

      Une autre modélisation nous paraît plus pertinente qu'une approche binaire : nous pouvons considérer que trois 'pôles' se forment autour de l'enjeu de la définition d'une nouvelle conception de l'ingénierie publique : un pôle politique, un pôle juridique et un pôle technique. Chacun de ces pôles dispose de ressources pour influencer les décisions et la définition de ce que va devenir l'ingénierie publique, et se trouve successivement allié et en compétition avec les deux autres : 'Matignon a rappelé explicitement que le juridique devait se mettre au service du politique' 246 . Le pôle politique est celui qui s'exprime légitimement et officiellement, donne les orientations, fait les arbitrages et détient la légitimité politique. Le pôle technique conçoit la politique, trouve des solutions pratiques à l'aide de sa connaissance de l'activité, du 'terrain', et de sa compétence. Le pôle juridique détermine la validité des actions, en cela il détient également un pouvoir sur la définition de ce qu'est ou n'est pas l'ingénierie publique.

      

Schéma n°1 : le modèle des trois pôles

      Ce modèle permet d'appréhender deux phénomènes, ce qui constitue nos deuxième et troisième remarques.

      Tout d'abord, nous avons remarqué qu'une commande politique et une expression régulière du pôle politique étaient nécessaires pour orienter le travail de conception de la réforme. Faute d'un cadrage politique ressenti comme suffisamment ferme par les acteurs, les deux autres 'pôles' se saisissent du rôle du politique, qui est de définir ce que 'doit être' l'ingénierie publique : 'en interministériel, la même question ressort: que veut-on pour l'ingénierie publique ? Veut-on être dans la concurrence ou pas ? La concurrence est-elle un objectif ? (entretien n°14 avec la responsable du bureau des affaires réglementaires à la DAEI). Le pôle technique pallie la 'faiblesse' perçue de la commande politique en cherchant 'des solutions technocratiques à une question politique' 247 . Les débats se focalisent sur une 'compétition' entre arguments techniques et arguments juridiques : 'il faut définir ce que l'on veut comme ingénierie publique si on ne veut pas que les juges décident pour nous des conditions d'intervention des services publics; il faut s'affranchir du terrorisme juridique!' 248 .

      Début 2000, les services et les directions centrales responsables de la réforme, conscients de l'importance de donner une dimension et une légitimité politiques à la modernisation de l'ingénierie publique, revendiquent une expression du gouvernement sur la question : 'ce qu'on revendique pour l'avenir, c'est une vision stratégique et un texte juridique de niveau suffisant, et un cadre sécurisé vis à vis de la concurrence...la question est: que veut le gouvernement pour son ingénierie publique? Après seulement on décline des solutions juridiques par rapport à l'ingénierie publique' 249 . Il y a également un enjeu autour du 'niveau' du texte, qui sera déterminant pour la légitimité du nouveau dispositif : 'si c'est encore un décret ça sera trop fragile ; il est clair que la représentation nationale doit s'exprimer là dessus, les élus sont concernés par ça au premier degré' 250 .

      Nous tenons là, semble-t-il, l'un des principaux ressorts de la mise sur agenda. En effet, que peut-on observer ? Qu'une question à l'origine technique, qui concerne a priori les seuls ministères producteurs, accède à des agendas de niveau supérieur et jusqu'à celui du premier ministre par un processus d'arbitrages successifs. En effet, la différence des rationalités en présence crée des blocages qui ne peuvent être levés par une simple invocation du 'cap politique' légitime donné à la réforme, puisque celui-ci est trop flou pour constituer un guide ferme pour l'action. Du niveau administratif, cette question accède donc au niveau politique en prenant un tour ministériel : le ministre de l'Equipement s'exprime pour légitimer l'ingénierie publique, face aux attaques dont elle est l'objet. La contrainte juridique crée ensuite un blocage à ce niveau, entre les différents ministères concernés. Un arbitrage s'avère donc nécessaire par le niveau supérieur, c'est à dire le premier ministre.

      Notre troisième remarque part d'une question : que signifie stratégiquement l'affirmation 'l'ingénierie publique est une politique publique de l'Etat' ? Il ne s'agit pas ici de comparer le modèle de l'ingénierie publique et ce qui va émerger de la réforme aux canons de l'analyse des politiques publiques, ce qui n'a de sens que pour les analystes des politiques publiques et revêt pour l'action un intérêt limité et purement académique. La véritable question tient à la 'gestion des symboles' dans les discours et les actions politiques, et à la ressource que peuvent apporter ces symboles.

      Un des résultats de la construction d'un discours sur l'ingénierie publique est bien d'affirmer 'l'ingénierie publique est une politique publique'. Cette phraséologie, aujourd'hui passée dans les usages tout au moins au niveau central de l'Etat, est récente puisque 'en 95-96 quand on a évoqué la directive services on ne parlait pas encore du tout d'une politique publique de l'ingénierie, c'était juste une activité qui rapporte' 251 . Cependant, l'affirmation d'un statut de 'politique publique' n'est pas incantatoire mais fortement corrélée à la conception de dispositifs d'amélioration d'un 'service public' de l'ingénierie publique: création d'un pilotage stratégique national, 'définitions de véritables politiques locales de l'ingénierie' 252 , affirmation de la dimension interministérielle de l'activité. Elle est également basée sur un argumentaire solidement ancré sur des discours de 'services publics' qui font partie du code partagé par tous les acteurs étatiques: 'il est possible de caractériser le rôle des services déconcentrés autour de trois grandes préoccupations: être le garant des grands équilibres, économiques, sociaux et environnementaux; mettre en oeuvre, au plan local, les grandes politiques sectorielles nationales; aider les acteurs locaux à faire émerger et réaliser des projets compatibles avec les grands équilibres et les politiques nationales. Dans ce cadre, les leviers dont disposent les services sont de trois types : réglementaire, financier et prestation de services (assistance et conseil - ingénierie publique)' 253 .

      On peut donc considérer que l'affirmation 'l'ingénierie publique est une politique publique' constitue la dimension symbolique et cognitive qui accompagne la création d'un pilotage et d'une stratégie, la clarification des relations financières, l'émergence d'un cadre juridique moderne pour l'ingénierie publique, et son apparition sur les organigrammes. On affirme que l'on transforme 'une activité qui rapporte' 254  à une activité 'qui participe directement à la mise en oeuvres des politiques publiques' 255 . C'est un moyen de conférer à l'activité d'ingénierie publique modernisée un label de qualité, d'améliorer les représentations qu'en ont certains acteurs tout en lui conférant symboliquement une légitimité 'maximale'. Ce pourrait également être pour les agents concernés un moyen de justifier que l'on se mobilise fortement autour d'une activité qui ne fait pas partie des missions régaliennes de l'Equipement.

      Enfin, nous poserons pour cette quatrième remarque une question plus large. Que nous apprend cette réforme sur le fonctionnement de l'Etat et son évolution vis à vis de l'Europe ? Cette question trouvera deux développements concrets : quel est le niveau de connaissance et de prise en compte de l'Union Européenne dans le fonctionnement des administrations de l'Etat, et de là dans la construction et la mise en oeuvre des politiques publiques? Les nouvelles contraintes économiques et politiques, notamment l'émergence de politiques publiques européennes et locales, ne remettent-elles pas en cause la gestion du personnel public par un système de corps de fonctionnaires?

      Ces deux questions sont inspirées par les entretiens que nous avons réalisés. Notre objectif ici n'est pas d'y apporter des réponses définitives, plutôt de juger de leur validité et d'insister sur l'importance qu'elles revêtent pour les acteurs concernés.

      Les entretiens que nous avons réalisés ont montré que l'Europe et ses institutions sont jugées lointaines, et même un peu mystérieuses, par la plupart des membres de l'administration y compris en administration centrale. Cet ingénieur, ancien responsable syndical, déplore en effet que 'au moment de la directive services on n'avait aucune information au ministère. L'Equipement n'est pas représenté à Bruxelles et on ne sait pas trop qui s'occupe de ça, sans doute la DAEI mais ça n'est pas très clair' 256 . Ce cadre de la direction générale de l'urbanisme, de l'habitat et de la construction considère quant à lui en ces termes le 'fossé culturel' qui sépare le niveau national de l'Union Européenne': 'les collègues qui partent à Bruxelles, même s'ils viennent d'une subdivision du fond de la France, deux ans après ils ont complètement intégré le discours européen, on ne se comprend plus' 257 .

      Ainsi les contraintes appliquées par l'intermédiaire des directives, même si elles sont lourdes, ne font que rarement l'objet d'une analyse approfondie: 'c'est une directive européenne, c'est comme ça, on l'applique' 258 . Plus que ça, on constate que la dimension politique européenne n'est que très rarement intégrée par les élus, y compris ceux qui font partie de la représentation nationale: 'l'Europe c'est l'Europe, mais il faut prendre notre pays tel qu'il est: la concurrence européenne a sa vertu, mais la tradition qui est la notre également' 259 . Un autre élu refuse 'd'appliquer aveuglément les directives qui viennent de Bruxelles' 260 . En particulier, la question de la participation de la France à la rédaction des directives n'est évoquée qu'à la DAEI. Partout ailleurs, on n'envisage que rarement les moyens d'analyser et d'agir 'sur' le niveau européen, et les contraintes européennes sont intégrées et gérées entièrement au niveau national : 'ce qui nous arrive c'est uniquement en raison de la politique des Finances qui s'abrite derrière le droit de la concurrence : ils ne comprennent pas pourquoi il y a des seuils, ils veulent élargir la directive et faire la concurrence au premier franc ; c'est un problème franco-français, ils sont plus royalistes que le roi' 261 . Pour les acteurs interrogés, seul le niveau national reste politiquement pertinent : 'le problème, c'est une méconnaissance et une inculture profonde des règles européennes', considère un chargé de mission Europe de la DAEI (entretien N°15), alors que 'aujourd'hui, économiquement, c'est l'Europe qui est le territoire pertinent'. Cette position justifiée par les faits, au moins pour les grands projets. Par exemple, les candidats pour l'ingénierie du viaduc de Millau sont tous sur des groupements de bureaux d'études de plusieurs nationalités européennes 262 . Cet exemple nous montre que l'évolution de l'environnement économique est un levier pour opérer un 'élargissement de l'espace cognitif des acteurs', c'est à dire pour intégrer à part entière le niveau européen dans cet espace encore très largement limité aux questions franco-françaises.

      Dernière conséquence : la politique de réforme de l'ingénierie publique pose clairement la question du fonctionnement d'une administration fondée sur le modèle des corps, tout au moins elle interroge le fonctionnement du modèle tel qu'on le connaît. En termes de gestion du personnel, les principes de gestion se montrent peu compatibles avec 'l'intérêt général' tel qu'il est conçu par les élus : 'on travaille trois ans sur un dossier avec un ingénieur, puis il est muté sans que le projet soit fini, et il faut six mois au remplaçant pour se mettre au courant: c'est inefficace et ça ralentit beaucoup les projets', déplore un maire 263 . De même, on a constaté dans la première sous partie un problème en termes de compétences, notamment de spécialistes de haut niveau. Le mode actuel de gestion des corps ne permet pas de répondre à cette demande puisqu'il n'impose nullement à un agent de se spécialiser dans un domaine.

      Notre objectif n'est pas ici de traiter cette question ni même de mener une analyse sociologique approfondie des éventuels dysfonctionnements du modèle français, à plus forte raison de nous prononcer : il s'agit seulement de remarquer que cette interrogation est présente chez la plupart des acteurs. Elle apparaît en général sous forme de remarque à la fin des entretiens, quasiment comme une confidence. Ceci fait même semble significatif: la mise en cause du modèles des corps semble 'tabou', cependant les acteurs ressentent individuellement la centralité de ce sujet, comme en témoigne cet ingénieur de la DAEI: 'il y a quelques temps, j'avais fait une note concernant le système des corps, mais elle a été bloquée, elle n'est pas allée très loin' 264 . Dans le cadre de notre analyse, ceci pourrait surtout montrer que les acteurs envisagent ou prévoient à relativement court terme une évolution de fond de l'organisation du service public.

      Afin de donner plus de consistance à ces réflexions, qui prennent corps à travers le fonctionnement local et concret du modèle de l'ingénierie publique, mais également pour boucler l'analyse de cette mise sur agenda, il convient d'analyser de manière plus approfondie la politique de modernisation dans ses dimensions pratiques et locales. On remarquera les relations particulières entre niveau local et administrations centrales qui ont présidé à l'élaboration du plan de modernisation. On analysera également comment on a créé de toutes pièces un pilotage national pour une activité dont l'absence historique de pilotage constitue justement une ressource pour les administrations déconcentrées face à leurs administrations centrales. On évaluera la conséquence de ce phénomène sur les relations entre les DDE et l'administration centrale, et également entre les DDE et les préfets. On considérera l'influence de la 'modernisation' de l'ingénierie publique sur les vecteurs existants de mise en oeuvre des politiques publiques sectorielles nationales et sur l'émergence de politiques publiques au sein des collectivités locales.


Chapitre 3 La déclinaison pratique de la réforme et l'ébauche d'une mise en oeuvre locale : centralisation et renforcement d'une filière de médiation administrative

      On s'intéresse dans cette partie à un aspect particulier de la réforme de l'ingénierie publique, qui est la participation des services déconcentrés à sa mise en oeuvre et à sa conception. Trois arguments justifient de s'arrêter à cet aspect particulier. Premièrement le fait que ces services représentent le coeur du ministère de l'Equipement 265 , deuxièmement parce que cette réforme inaugure un mode particulier de relations entre les services déconcentrés et les administrations centrales, et enfin parce que l'un des objectifs de la réforme est de créer un pilotage national de l'ingénierie publique. Ce dernier point interrogera en particulier l'évolution du modèle du pouvoir périphérique 266  et de la régulation croisée 267 . Nous vérifierons dans quelle mesure le renforcement d'un vecteur de mise en oeuvre des politiques nationales influence les modes de médiation qui dominent, dans un contexte qui voit se renforcer les médiations politiques par rapport aux médiations administratives, notamment en raison du renforcement de la décentralisation.


3.1 Le plan de modernisation de l'ingénierie publique : d'une action de management à une politique publique


3.1.1 Présentation du plan de modernisation

      Le plan de modernisation de l'ingénierie publique, officiellement présenté le 27 juillet 1999, fait suite à la circulaire d'orientation de l'activité signée par le ministre de l'Equipement le 15 avril 1998. On peut le rapprocher du Plan Pluriannuel de Modernisation, une démarche lancée par le gouvernement dès son arrivée en 1997 et qui concerne l'évolution de chaque ministère. Ainsi, le plan de modernisation de l'ingénierie publique est lié au pilotage global du ministère de l'Equipement, et il est perçu comme tel par les cadres : 'la réforme de l'ingénierie publique entre dans le cadre plus large de la modernisation du MELT et de toutes nos activités, ça n'est pas une action ponctuelle' 268 . Le plan de modernisation comporte deux étapes : son élaboration, qui débouche sur la présentation du 27 juillet 1999, puis la mise en oeuvre d'actions nationales.

      Le document de présentation du plan de juillet 1999 montre un processus de conception en trois temps, ce que l'on retrouve dans de nombreuses démarches de management et de pilotage de l'activité à l'Equipement : (1) identification des enjeux et des éléments de contexte, (2) diagnostic des moyens disponibles à affecter à ces missions, (3) hiérarchisation de priorités et conception d'actions stratégiques.

      Le plan de modernisation annonce d'emblée son ambition de valoriser le statut de l'ingénierie publique, puisque la première partie est titrée: 'les enjeux de la politique de l'ingénierie publique et les éléments de contexte'. Les enjeux identifiés sont de quatre ordres. Tout d'abord, la Décentralisation, et aujourd'hui son renforcement par l'intercommunalité, qui modifient l'échelle des projets. Ensuite, l'évolution des besoins des maîtres d'ouvrages vers plus de diversité, de complexité, des approches plus globales, une meilleure prise en compte des risques juridiques, plus d'ingénierie de gestion et moins d'investissement. Puis une plus grande considération des professionnels privés, et enfin, quatrième facteur d'évolution identifié par le plan, la réglementation européenne.

      Vient ensuite un diagnostic global du potentiel des services. Au nombre de leurs atouts, on compte la proximité, l'indépendance et la neutralité, la permanence, la connaissance du territoire, le réseau technique, l'offre publique de référence. Les faiblesses identifiées sont 'un positionnement déséquilibré sur les secteurs d'activité et les modes d'intervention', une fragilisation des équipes, un manque d'effet de réseau, des missions floues, des défauts de méthode et de coopération, des métiers qui doivent évoluer 269 . Le bilan officiel de ces diagnostics est que 'L'ingénierie publique est face à l'obligation d'évoluer. Les services sont capables de répondre aux évolutions de l'histoire et des territoires'. Face à ce constat, un certain nombre d'orientations nationales et de stratégies transversales sont décidées, sur les plans technique comme politique. Parmi celles-ci, on peut en citer quelques-unes qui nous importent particulièrement.


3.1.2 Quelles orientations pour la politique de l'ingénierie publique?

      Le tout premier objectif du plan de modernisation est de 'renforcer notre activité dans les secteurs à forts enjeux et de mise en en oeuvre prioritaire des politiques publiques de l'Etat et des directives européennes', avec une référence explicite au programme de modernisation du ministère. On insiste donc ici, en tête des orientations stratégiques pour l'ingénierie publique, sur le rôle d'accélérateur, voire de condition sine qua non de la mise en oeuvre des politiques publiques joué par l'ingénierie publique. Cet argument, qui trouve une résonance forte au niveau du terrain, apporte une légitimité importante à l'activité : 'pour les schémas d'assainissement, c'est nous mêmes [la DDE] qui proposons un cahier des charges aux communes. On est une force de proposition, on accélère la mise en oeuvre de la loi en cadrant la commande pour les maires. Ils savent que c'est obligatoire, mais si on ne les aide pas, ils ne savent pas quoi faire' 270 .

      Cet argument porte d'autant plus que les contre-exemples ne manquent pas où un défaut d'intervention volontariste des services de l'Etat pourrait être mis en parallèle avec le faible degré de mise en oeuvre d'une loi : 'la loi pour les accès handicapés existe, pourtant il ne se passe rien ou si peu; en France les lois sont mises en oeuvre soit sous l'impulsion d'associations, soit par des fonctionnaires qui ont le sens du service public. Il y a un effet accélérateur dû à l'intervention du service public : on investit pour accélérer la mise en oeuvre des politiques publiques' 271 . Ces deux témoignages concentrent la majorité des arguments de service public en faveur de l'ingénierie publique: assistance aux maîtres d'ouvrage et notion de service public, notamment à travers la promotion des politiques de l'Etat. Ce sont des éléments de discours autant que des guides pour l'action, que nous retrouvons comme des leitmotiv dans tous les discours sur l'ingénierie publique.

      Autre orientation importante pour notre analyse : 'apporter un appui technique actif aux démarches de coopération et aux projets intercommunaux'. Il est là aussi question de politiques de l'Etat en matière de décentralisation 272 , mais cette politique-ci est porteuse d'un enjeu particulier pour les DDE, puisqu'elle est à l'origine d'une évolution du marché de l'ingénierie publique. En effet, les regroupements intercommunaux ont deux effets principaux pour les DDE : un changement d'échelle des projets qui s'accompagne d'une diversification et d'une augmentation de la demande, et la création potentielle de services techniques internes aux groupements de communes. C'est un enjeu bien identifié sur le terrain, notamment par les subdivisionnaires : 'c'est possible que les communautés de communes se dotent de services techniques; elles vont devenir de plus en plus riches, à partir d'une certaine taille elles ont les moyens d'embaucher quelqu'un pour effectuer un travail équivalent à celui proposé par la DDE' 273 . On s'aperçoit ainsi que l'évolution de l'ingénierie publique est fortement liée à l'intercommunalité, ce que nous détaillerons lors de l'étude de la mise en oeuvre du plan de modernisation.

      Outre ces éléments sur lesquels nous focalisons naturellement notre analyse puisqu'ils constituent l'ossature d'une 'politique publique' de l'ingénierie publique, le plan de modernisation émet d'autres orientations, pour notamment développer des missions de conseil plutôt que de production, améliorer la sélectivité des commandes, fournir des prestations d'une qualité exemplaires, faire un effort de management et de communication. Il est notoire que le plan de modernisation donne de l'ingénierie publique une définition très large, à même de justifier la 'plus value de service public' de l'intervention des DDE : 'l'ingénierie publique comporte deux grands domaines d'activité: l'ingénierie intégrée de l'Etat pour ses missions propres et les prestations de services aux collectivités territoriales'. Cette définition a pour effet d'associer étroitement les missions principales des DDE à l'ingénierie publique telle que nous l'avons étudiée, et donc de contribuer à faire de l'ingénierie publique une mission à part entière des DDE, tout au moins de manière symbolique et cognitive.


3.1.3 Des attentes multiples

      Début 2000, à partir de ces orientations globales, les administrations centrales préparent une deuxième phase qui donnera le signal de la mise en oeuvre formelle des orientations du plan. L'enjeu de cette étape est d'obtenir une expression ferme du gouvernement sur la question de l'ingénierie publique. Nous avons vu précédemment que la construction d'un discours officiel donne lieu à d'âpres négociations interministérielles : obtenir un discours du ministre de l'Equipement sur le sujet n'est donc pas anodin, et compte tenu des intérêts et des enjeux sur ce thème, son contenu peut difficilement ne pas avoir d'effet sur la suite des événements. Ainsi, les administrations centrales s'attachent à produire un discours recevable par les partenaires: personnels des services, syndicats, professionnels privés, et qui soit en même temps mobilisateur. 'Les grandes lignes qu'on va livrer aux personnels, c'est que l'ingénierie publique de demain ne sera pas la même que celle d'hier, il faut satisfaire les attentes des collectivités locales qui sont d'avoir une ingénierie de proximité qui les aide en amont des projets, qui intègre les aspects juridique et financier. Il va falloir sélectionner les missions, avoir un système de contractualisation qui ne soit pas dissuasif vis à vis des regroupements intercommunaux : il ne faut pas qu'on nous taxe d'être un frein à la décentralisation...il faut aussi parler de déontologie' 274 . On remarque aussi qu'il n'est pas fait mention d'entrée dans le champ concurrentiel. En effet, nos entretiens montrent que ce point est considéré comme acquis au niveau national, même s'il fait naître du scepticisme, comme on va le voir, parmi les personnels des services déconcentrés.

      Les attentes vis à vis du plan de modernisation sont multiples. Au niveau du terrain, il est surtout question de management interne et de contractualisation des relations avec les élus. Ainsi un chef de service en DDE utilise le plan de modernisation comme une opportunité pour dynamiser son activité et mobiliser ses équipes : 'je profite d'une politique nouvelle pour être un agitateur, sortir de la routine: on a tout de suite mis en place des groupes de travail pour se poser des questions.. le plan de modernisation c'est aussi une opération de management: chaque fois que quelque chose de nouveau arrive ça permet de faire avancer la machine' 275 .

      Au delà de cet aspect relatif à la gestion interne, les chefs de services attendent du plan de modernisation plus de clarté dans leur relation avec les élus, par une professionnalisation et une contractualisation des commandes. Ce deuxième aspect est parfois mal perçu par des subdivisionnaires et des responsables syndicaux : 'un degré de formalisation excessif répondrait à une logique différente de la notre qui est une logique de suivi, de souplesse, de fonctionnement interactif dans le but d'obtenir un résultat satisfaisant ; notre premier engagement c'est la satisfaction de l'élu...une tendance forte aujourd'hui est de faire des outils de management des outils de protection au lieu de les utiliser comme outils d'amélioration des prestations. On veut piéger les élus' 276 .

      Ces réserves montrent que la modernisation de l'ingénierie publique donne lieu à des interprétations et des appropriations différentes selon les niveaux d'intervention des agents. On peut ainsi dénombrer quatre de ces 'niveaux' à l'intérieur même du ministère de l'Equipement: administration centrale, chefs de service et direction des services déconcentrés, subdivisionnaires, personnels des subdivisions.

      Malgré ces réserves, on constate que ces attentes au niveau des services correspondent assez bien aux objectifs fixés au niveau central, notamment par le ministère de la Réforme de l'Etat : 'au niveau de la Réforme de l'Etat, nous avons deux types d'objectifs: en externe, rendre service à l'usager et promouvoir la qualité et la déontologie, et en interne un objectif de bonne gestion et de performance' 277 .

      La Réforme de l'Etat entend également faire du plan de modernisation de l'ingénierie publique la base d'une politique de communication affirmée sur cette activité dont la légitimité est contestée. En effet, le thème des activités 'annexes' des services de l'Etat, et plus largement le thème des rémunérations accessoires des fonctionnaires, sont largement investis par les médias qui en période de tension où le seuil 'd'acceptabilité sociale' des 'avantages' concédés aux fonctionnaires baisse, dénoncent violemment 'les sommes qui gonflent la colonne des dépenses de rémunération des personnels' 278 . Face à ces attaques de la presse, la Réforme de l'Etat fait le constat de l'actuelle impossibilité à communiquer sur l'ingénierie publique, ce qui en fait un axe stratégique du plan de modernisation : 'c'est vrai qu'on communique très mal sur l'ingénierie publique: on n'est pas en situation de faire mieux tant qu'il n'y a pas de pilotage national ; on laisse faire sur le terrain des choses non conformes à l'intérêt de l'Etat: concurrence entre services, ingénieurs qui 'menacent' les élus...partant de là il est difficile de dire que l'ingénierie publique c'est merveilleux. Si le plan est efficace et pose des jalons, on peut dire aux journalistes d'aller voir sur le terrain' 279 .

      Les administrations centrales des ministères concernés attendent quant à elles des progrès en terme de pilotage et de contrôle de l'activité, sur le plan technique et stratégique, mais aussi comptable et réglementaire. 'On veut que les choix qui sont faits maintenant ne soient plus contingents, mais issus d'un véritable diagnostic sur un territoire. L'ingénierie publique doit être une véritable politique qui affiche expressément ses finalités' 280 . Cette déclaration d'une responsable de l'ingénierie publique à la DGUHC fait pendant à la lettre du ministre 281  qui 'appelle à la définition de véritables politiques locales de l'ingénierie, au service du développement des territoires'. Les administrations centrales attendent également un pilotage comptable 'plus efficace' : 'on s'est rendu compte que l'ingénierie publique était très peu pilotée même sur le plan comptable puisqu'il y a deux ans on a constaté une chute des rentrées d'honoraires : il y avait 50% d'impayés et les DDE ne s'en étaient pas rendu compte' 282 .

      Un point primordial pour l'analyse apparaît à travers la question du pilotage de l'activité, de même qu'à travers le premier axe du plan de modernisation : 'renforcer notre activité dans les secteurs à fort enjeu et de mise en oeuvre prioritaire des services de l'Etat'. Ces deux objectifs semblent en effet montrer qu'à travers le plan de modernisation, c'est le renforcement d'un des vecteurs de la filière administrative de médiation qui est opéré. Créer un pilotage et 'consolider' explicitement l'ingénierie publique comme vecteur de mise en oeuvre des politiques publiques, n'est-ce pas pour l'Etat chercher un moyen de réduire un déséquilibre dans le modèle de régulation croisée et de revaloriser ses propres filières de médiation en réaction à un phénomène de 'prise de pouvoir' par les élus et de réduction de l'influence politique des administrations déconcentrées ?

      On émet également des réserves, sur la forme comme sur le fond du plan de modernisation, au sein même de l'Equipement. Sur le fond de la réforme, d'anciens cadres de l'Equipement déplorent 'l'absence de cap politique donné à la réforme' 283 , et constatent qu'actuellement on 'essaie de trancher une question politique par des réponses techniques, au risque de créer une réforme purement technocratique' 284 . Ceci rejoint un point de notre analyse, dans lequel nous avions constaté la difficulté rencontrée par les concepteurs de la réforme pour obtenir une expression politique.

      Deux sortes de réserves sont également formulées quant à la concurrence. Sur le fond, le syndicat des ingénieurs des travaux publics de l'Etat refuse formellement l'entrée dans le champ concurrentiel, à partir d'arguments et de valeurs de service publics qui seront largement développés dans la deuxième partie, et pour défendre ce qui pour eux constitue la base des métiers d'ingénieur et leur intérêt. Sur la forme, certains agents de la DAEI considèrent 'qu'il faut vraiment jouer le jeu de la concurrence. La concurrence a une logique, il faut la respecter et s'en donner les moyens: avoir une vérité des prix, se dégager de la contrainte administrative, traiter le problème de l'assurance. Personne ne veut résoudre certains de ces problèmes, c'est une question de culture. Or il faut être conscients que nos traditions sont en train de tomber face aux réglementations européennes' 285 .

      A l'épreuve du terrain, certaines de ces réserves apparaissent de manière patente, notamment celle qui concerne l'établissement d'une 'politique publique locale de l'ingénierie publique', comme nous le constatons maintenant.


3.2 La participation du niveau local à la réforme : la modernisation à l'épreuve du terrain

      Nous avons jusqu'à présent principalement analysé le processus à partir du niveau national. Nous allons maintenant constater le rôle prégnant joué par les services déconcentrés dans la conception même de la réforme. Nous verrons ainsi comment cette association du niveau opérationnel, intégrant dès la conception les préoccupations des services, aide à la mise en oeuvre de la politique, mais ne suffit pas pour autant à assurer seul le succès d'un pilotage national.


3.2.1 L'évolution du contexte politique local : l'intercommunalité

      Pour aborder l'étude au niveau local, il convient tout d'abord de revenir sur ce qui justifie l'existence de l'ingénierie publique, le 'marché'. Ceci revient à considérer le tissu politique local. Celui-ci connaît en effet de fortes évolutions qui ont une influence non négligeable sur les projets d'aménagement, sous l'effet de la décentralisation et de son renforcement par l'émergence d'organisations de coopération intercommunales aux pouvoirs élargis.

      L'apparition de ces structures a trois types de conséquences sur les services de l'Equipement.

      Premièrement, la mutualisation des moyens des communes entraîne une augmentation de l'échelle des projets et également une augmentation de la demande : 'la communauté d'agglomération est devenue un monstre, c'est trop gros pour qu'on puisse travailler avec eux comme on le faisait jusqu'à présent : on leur faisait tout' 286 . On est donc face à une saturation des subdivisions, dont les moyens deviennent en outre inadaptés à la gestion de projets plus importants.

      Deuxièmement, on constate une volonté d'indépendance de ces collectivités face à l'Etat et ses services, notamment par une affirmation du pouvoir décisionnel des élus et la création de compétences techniques propres : 'maintenant, après la décentralisation, il faut être conscients que ce sont vraiment les élus qui décident, et que nous exécutons: en fin de compte ce sont eux qui tranchent' 287 .

      On retrouve ici une conclusion de JB AUBY et P DURAN, pour qui suite à la décentralisation et à l'accroissement de leurs moyens, les collectivités locales sont devenues de véritables unités décisionnelles 288 . Ils constatent notamment le souci des collectivités d'exercer leur compétences et à ce titre d'affirmer leur pouvoir, ce qui implique une dépendance des services de l'Etat vis à vis de ces collectivités 289 , dépendance d'autant plus forte que les collectivités ont aujourd'hui entièrement le choix du type de prestataire, public ou privé. Ainsi, la perte de débouchés et de marchés potentiels pour les services de l'Etat du fait de la création par les collectivités de services techniques propres n'est pas hypothétique, comme dans le cas de cette subdivision de l'est lyonnais : 'sur certaines communes de mon secteur, je ne fais plus rien. Ni conseil, ni rien! Je n'y mets plus jamais les pieds...' 290 . En tout état de cause, les personnels de l'Equipement sont conscients de cette situation, qui ne va pas sans créer de dilemme, car le plan de modernisation dit explicitement que les services de l'Etat doivent encourager le développement de l'intercommunalité. Dans ce cas, posée sans ambages, la question stratégique qui apparaît au sein des DDE est donc : perdre de l'activité et à terme menacer l'équilibre du service, ou favoriser l'émergence de services techniques intercommunaux dans le respect et la promotion des politiques nationales. Voilà encore un enjeu de taille pour la mise en oeuvre du plan de modernisation.

      Enfin, un phénomène d'évolution des fonctions de l'élu local fait suite à la naissance de ces groupements de communes. Nous avons constaté une complexification des projets et de leur environnement juridique, et donc une augmentation du risque qui pousse les maîtres d'ouvrages à rechercher un prestataire qui leur garantisse une certaine sécurité juridique, en l'occurrence l'Etat. AUBY et DURAN constatent quant à eux que ce phénomène entraîne une juridicisation croissante de l'univers des collectivités locales, qui est l'un des facteurs de la mutation du rôle des élus.

      Cette mutation du rôle des élus dans le système d'action local, qui fait suite à une transformation administrative locale, a une double influence sur leurs relations avec l'Equipement. On constate ainsi une situation de dépendance vis à vis des services de l'Etat, à la mesure de l'augmentation du risque juridique : 'les élus sont peu éclairés sur leurs responsabilités par rapport aux lois' 291 . Notons que cette dépendance peut être réelle, car la complexification de l'environnement juridique des projets est indiscutable 292 , mais également perçue. C'est à dire que les élus 'professionnalisés' ont une capacité plus grande à appréhender et analyser leur environnement, et dans ce contexte, la perception du risque juridique doublée d'une perception du désengagement des services de l'Etat créent chez les maîtres d'ouvrages une conscience accrue des risques.

      Réelle ou perçue, cette conscience de la complexité et du risque, ainsi que l'augmentation de la dimension des projets et la professionnalisation de la maîtrise d'ouvrage entraînent une rigidification des relations entre maîtres d'ouvrages et DDE : 'la communauté d'agglomération est susceptible de mettre en cause la DDE par rapport à ses résultats : avant on arrivait toujours à s'asseoir autour d'une table et discuter s'il y avait un problème; maintenant on est tout de suite en pré-contentieux' 293 .

      Il s'ensuit une évolution forte du contexte d'intervention. Suite à l'exemple précédent, on ne peut plus vraiment dire, comme cet ancien subdivisionnaire, que 'sur le terrain, l'ingénierie publique c'est de l'affectif autant que du domaine de la construction intellectuelle; c'est tout entier basé sur la relation de confiance entre le maire et le subdivisionnaire' 294 . Un environnement plus exigeant et plus formel semble donc avoir tendance à diminuer la souplesse de fonctionnement du système d'action local de l'ingénierie publique, et peut même créer des grippages et des dysfonctionnements. On constate également une augmentation de l'interdépendance des services et des collectivités.

      Cette transformation de la maîtrise d'ouvrage a également une influence sur les modes d'interventions des services: la demande vis à vis des services de l'Etat évolue vers plus de conseil, et moins de production d'ingénierie en tant que telle. En effet, certaines collectivités attendent de l'Etat un rôle de conseil, mais préfèrent confier la maîtrise d'oeuvre des projets à des bureaux d'études privés, notamment locaux : 'politiquement, on fait le choix de faire travailler le privé : en tant que communauté d'agglomération, on a quand même une fonction d'aide au développement économique. Pour nous qui sommes une structure de maîtrise d'ouvrage avec une technicité nulle, le scénario le plus confortable est celui où la DDE nous assiste techniquement, et où après on fait intervenir un maître d'oeuvre privé' 295 .

      Cette évolution de la demande se répercute au sein des services et semble être le préalable à une adaptation en profondeur, tant pour l'organisation que dans la culture des agents. En effet, le développement d'une activité d'assistance à la maîtrise d'ouvrage, explicitement mentionnée dans le plan de modernisation, implique une technicité supérieure à celle requise par l'activité traditionnelle de maîtrise d'oeuvre. Cela signifie en pratique une forte implication des ingénieurs et techniciens, mais très peu de la part des dessinateurs qui forment le plus gros bataillon des bureaux d'études. On est donc également face à un enjeu en terme de management et de gestion du personnel, pour répondre à une demande accrue de technicité.

      En dépit des difficultés vécues et pressenties, on constate une motivation forte des DDE à intervenir pour le compte de ces nouvelles collectivités issues du renforcement de l'intercommunalité. Les cadres des services déconcentrés considèrent donc bien que les communautés d'agglomération sont amenées à être des lieux nodaux du développement local et de l'activité politico-économique, et que de là les DDE doivent investir ces lieux pour conserver leurs ressources dans le système d'action local. Mais c'est également un signe que ces structures peuvent être des vecteurs de mise en oeuvre des politiques publiques nationales : 'la volonté de l'ancien directeur c'était que la DDE s'implique fortement dans la communauté d'agglomération, afin de disposer de leviers pour faire passer les messages de l'Etat, impulser les politiques, avoir une maîtrise et conserver notre rôle de conseiller 'incontourné' 296 .


3.2.2 Les DDE et la modernisation de l'ingénierie publique

      Face à cela, les subdivisions connaissent plusieurs types de difficultés. En premier lieu, un problème de disponibilité et de moyens apparaît avec l'augmentation de la demande, à effectifs constants. Ceci crée une tension et une instabilité sur le modèle puisque les maîtres d'ouvrages, qui se considèrent comme on l'a vu dépendants des services de l'Etat, y voient un signe de désengagement : 'ce désengagement de l'Equipement est un vrai problème, on ne peut pas maintenir cette situation pour l'avenir' 297 . Ce sentiment 'd'abandon' ressenti par les élus est reconnu par l'Equipement. La DGUHC répond qu'il n'y aura de toute façon pas plus de moyens affectés à l'ingénierie publique. Ceci crée également un dysfonctionnement dans la relation avec les élus : 'ce qu'ils supportent le moins ce n'est pas qu'on se désengage, c'est qu'on ne leur dise pas pourquoi: nos refus ne sont jamais motivés, on ne leur donne pas de solution alternative; on est les maîtres à bord et ça les insupporte beaucoup' 298 .

      Dans le contexte d'interdépendance accrue des acteurs que nous avons constaté plus haut, cette pression sur les moyens peut en même temps être considérée comme une incertitude que maîtrisent les subdivisions. En effet, l'argument de l'insuffisance des moyens est opposable aux maîtres d'ouvrages comme aux supérieurs hiérarchiques et relativement indiscutable quand un subdivisionnaire veut exercer son droit de retrait pour une raison ou pour une autre : 'il y a des maires avec qui on a eu des problèmes de contentieux ou de relations : maintenant, quand ils viennent nous voir des fois on prend leur projet quand on est sur de notre coup, sinon on dit qu'on n'a pas le temps' 299 .

      S'ajoute à cette contrainte un problème de compétence des services, qui a une double origine. D'une part, la diversification des projets et de la demande n'a pas entraîné d'élargissement des domaines de compétence des subdivisions : 'l'Equipement a des compétences limitées aux seuls champs traditionnels', constate une responsable des marchés en communauté d'agglomération (entretien n°23), ce qui est confirmé par le subdivisionnaire concerné : 'il y a des grosses opérations où on ne sait plus faire la maîtrise d'oeuvre: c'est trop, on ne sait plus faire, on est obligé de se rajouter un bureau d'études, un paysagiste, un architecte, c'est trop complexe pour nous...' (entretien n°4). La deuxième cause, dénoncée par certains personnels plus anciens, serait un 'appauvrissement' des services en termes de compétences : 'les DDE se sont appauvries depuis qu'on n'a plus les GEP 300 , depuis qu'on ne fait plus les plans d'occupation des sols ; à l'époque tous les ingénieurs des TPE avaient une véritable culture d'aménagement, plus aujourd'hui car ils ne connaissent pas les outils' 301 .

      Cette double pression sur les moyens et les compétences entraîne une fragilisation de certaines activités, qui ne reposent parfois que sur un agent qui détient une compétence, susceptible d'être perdue pour le service en cas de mutation ou de départ en retraite.

      Face à la contrainte qui pèse sur leurs moyens, les services ressentent donc le besoin de repositionner l'activité d'ingénierie publique. Ceci signifie émettre des priorités et faire des choix, d'autant que, comme on l'a dit, aucun moyen supplémentaire ne sera affecté aux missions d'ingénierie publique. En effet, il faut être conscient que l'ingénierie publique n'est pas une activité prioritaire, même dans les subdivisions territoriales dont elle constitue une part non négligeable de l'activité. Un chef d'arrondissement, directeur des subdivisions, affiche ainsi que 'on ne peut pas considérer l'ingénierie publique comme une priorité affichée de la direction; même au niveau de l'arrondissement, ce n'est pas une tâche unique ni même prioritaire' 302 .

      Dans ce contexte, l'arrivée du plan de modernisation est bien accueillie par les chefs de services qui ressentent le plus fortement ce besoin de repositionnement et de pilotage de l'activité : 'ça répond à une attente forte de beaucoup de monde depuis longtemps; la réforme a été globalement bien accueillie, parce que c'est la première fois qu'un ministre s'engage sur le fait que l'ingénierie publique a une légitimité' 303 .

      En 1999, chaque DDE crée des groupes de travail animés par un correspondant ingénierie publique, un cadre chargé de l'animation de l'activité d'ingénierie publique. Cette fonction est créée par la circulaire de cadrage de l'activité du 15 avril 1998. Le correspondant est chargé d'une part de diffuser les informations venant de l'administration centrale, et d'autre part d'animer la démarche de modernisation au plan local. Ces groupes de travail ont pour objectif de réaliser une analyse de la situation locale, puis de construire une stratégie pour l'ingénierie publique dans le département. Un premier document de synthèse, interne à la DDE, est rendu en juin 1999.

      Au plan local, la modernisation de l'ingénierie publique prend une autre dimension le 23 décembre 1999 avec une circulaire conjointe Equipement/Agriculture, qui demande aux services un document de synthèse conjoint DDE/DDAF définissant la stratégie des services de l'Etat en matière d'ingénierie sur le territoire départemental, sous l'autorité du préfet. Cette stratégie doit être arrêtée pour juin 2000.

      En ce qui concerne le thème de l'entrée dans le champ concurrentiel, les réactions dans les services sont diverses, mais trois points ressortent particulièrement dans tous les discours. Premièrement, la conscience d'une rupture dans le discours politique, au début de l'an 2000 : 'début 2000 il y a eu une rupture dans la réflexion quand on a décidé d'entrer dans la concurrence; début 99 ce n'était pas ça: il n'y avait pas eu de choc, c'était un discours à long terme, que l'on avait déjà entendu auparavant: début 2000 on a dit qu'il y avait une date butoir' 304 . Après l'instruction de janvier 1999 qui interdisait aux services de concourir au-dessus des seuils européens, c'est un deuxième élément de prise de conscience pour les services d'une transformation réelle de l'activité. 'La concurrence, on y va, ça commence par la mise en place d'une comptabilité analytique; j'ai du mal à me figurer ce que ça va être: ce sera une vraie révolution culturelle' 305 . En tout état de cause, cette révolution culturelle, même si elle est intellectuellement admise, ne va pas jusqu'à remettre en cause les discours 'traditionnels' de la plupart des subdivisionnaires: 'la concurrence, je trouve ça très bien, mais tout de même on ne va pas tomber dans les excès : on est quand même un service public!'

      Deuxième réaction, un certain scepticisme : 'la concurrence ? je ne sais pas si on a les neurones qui nous permettent de penser comme des libéraux. Moderniser, améliorer, on sait faire, mais avec notre logique à nous' 306 .

      Troisième type de réactions, ce scepticisme se double d'une certitude de remplir des missions qui seront de toute façon laissées de côté par les bureaux d'études privés. 'Tout ce que l'on fait pour les communes, bien souvent c'est des travaux, des études, de la maîtrise d'oeuvre que le privé ne veut ou ne peut pas faire; parce que les délais sont trop courts, par exemple: là on a une opération qui est sortie en 1990, on va peut être faire les travaux cette année: comment peut-on faire prendre un tel risque à une entreprise?' 307 . Ce dernier 'argument' en faveur de l'ingénierie publique se double d'une méconnaissance par la DDE de l'offre privée locale, qui est reconnue par les services que l'on trouve également au niveau central. 'On n'a aucune statistique propre sur l'activité d'ingénierie en France', nous confie une responsable de la DAEI 308 .

      Deux éléments de contexte 'saillants' semblent donc disposés à influencer la mise en oeuvre locale de la modernisation de l'ingénierie publique. On a ainsi constaté une évolution du système d'action local de l'ingénierie publique sous l'influence de l'intercommunalité. Les services déconcentrés semblent peu sensibilisés aux 'nouvelles donnes' locale et nationale et fonctionnent encore largement à partir de logiques internes. Il faut aussi tenir compte de l'extrême diversification qui s'est opérée entre les services déconcentrés depuis la création des DDE en 1970 à partir d'un modèle unique 309  : 'aujourd'hui, en France, il n'y a plus deux subdivisions qui se ressemblent' 310 . Dans ce cadre, le plan de modernisation et la création d'un pilotage stratégique de l'ingénierie publique pose clairement la question de l'adaptabilité des services déconcentrés de l'Equipement.


3.2.3 La naissance d'un pilotage : un enjeu de souplesse et d'adaptabilité

      Comme on vient en partie de le constater, l'enjeu de la mise en oeuvre du plan de modernisation et du pilotage de l'ingénierie publique est triple:

      En interne aux services, opérer cette 'révolution culturelle' de la concurrence, moderniser les pratiques et les représentations des techniciens ;

      Vis à vis de l'extérieur, conforter et adapter la position et la légitimité de l'ingénierie publique, notamment vis à vis des élus : 'le meilleur levier de modernisation c'est les élus: si on communique bien avec eux, ils vont changer leur demande vis à vis des DDE' 311  ;

      Et enfin, à l'interface, opérer l'adaptation des services aux changements survenus au sein du système d'action de l'ingénierie publique, notamment en adaptant le rôle et l'action des services vis à vis des acteurs émergents, ou qui commencent à apparaître comme pertinents dans ce système d'action: structures intercommunales et ingénieurs privés.

      Pour répondre à ces enjeux, l'instance nationale de pilotage détient deux leviers : la pression externe qui s'exerce sur les services, et les relais locaux qu'elle a mis en place.

      La première circulaire de cadrage de l'activité du 15 avril 1998 crée dans chaque DDE un 'correspondant ingénierie publique', qui est un chef de service chargé de l'animation de l'activité au plan local: information du service et centralisation des informations venant du niveau central, animation de la démarche de modernisation, amélioration de la gestion au quotidien. L'instruction conjointe des ministres de l'Equipement et de l'Agriculture aux préfets, le 23 décembre 1999, transpose au niveau local le principe affirmé au niveau national du caractère interministériel de l'ingénierie publique, et inscrit la réforme dans une logique censée mobiliser les systèmes d'actions locaux dans leur intégralité.

      L'instance nationale s'est ainsi assurée deux leviers internes à l'appareil d'Etat pour conduire la réforme de l'ingénierie publique. Un levier technique et opérationnel avec les correspondants ingénierie publique, qui auront à coeur de mener à bien cette démarche sinon par adhésion personnelle aux principes du plan de modernisation, tout au moins pour défendre des valeurs de service public et l'intérêt de leurs métiers : 'si on perd l'ingénierie publique c'est la mort de ce ministère dans sa culture, son histoire, on entre dans une autre époque où on sera un service préfectoral : c'est la mort des corps de techniciens, de nos métiers tels que je les conçois, avec notre manière d'aborder le droit, l'aménagement du territoire, l'urbanisme...à titre personnel je défendrai l'ingénierie publique à tout crin, parce que c'est la base de nos métiers d'ingénieurs' 312 . Et un deuxième levier, politique et stratégique, au sein de l'administration d'Etat, avec les préfets dont l'adhésion à la promotion de l'ingénierie publique n'est cependant pas acquise, mais qui peuvent trouver là un moyen d'acquérir un certain contrôle sur une activité qui introduit un biais dans la ligne hiérarchique départementale, comme on l'a déjà constaté.

      Un autre type de levier pour mener à bien la modernisation de l'ingénierie publique se trouve à l'extérieur de l'appareil d'Etat. Il s'agit d'utiliser la contrainte que font peser sur le modèle actuel les acteurs extérieurs à l'appareil d'Etat, élus et collectivités locales, professionnels privés : 'on a pris de telles mauvaises habitudes qu'il nous faut la pression extérieure pour que les DDE changent, donc il faut qu'on communique énormément avec les collectivités locales pour qu'elles sachent qu'elles peuvent demander autre chose aux DDE et aux DDAF, et aussi qu'on communique avec les professionnels privés, qu'on arrête de se faire la guerre parce qu'on n'est pas là pour ça, et qu'on leur explique qu'il y a de la place pour tout le monde' 313 . Il est également tenu compte du relais constitué par les médias : 'il faut affirmer certains principes au niveau local pour pouvoir se mettre en situation de bien communiquer sur l'ingénierie publique' 314 .

      Cependant, le plan de modernisation rencontre encore des réserves au niveau local, tant sur la forme que sur le fond. En terme de mise en oeuvre et de communication, on constate que certains relais présentent des dysfonctionnements, comme ce contrôleur de subdivision qui au début d'un entretien, demande qu'on lui précise ce que l'on entend exactement par 'ingénierie publique' : 'qu'est-ce qu'on entend par ingénierie publique? Ça fait un an que j'entends parler de ce terme, avant on n'en parlait pas. C'est quoi exactement?' 315 , ou cet autre qui, en avril 2000, n'a pas entendu parler du plan de modernisation ni de la DGUHC 316 .

      Ceci est connu et n'inquiète pas le niveau national, qui l'interprète cependant comme un dysfonctionnement passager de son pilotage : 'nous pour l'instant on n'en est pas à envoyer des documents ciblés qui vont jusqu'à l'agenda des contrôleurs; ce sont les DDE qui vont le faire ; si dans les subdivisions les agents n'ont pas encore d'informations, c'est que les DDE ne se sont pas donné les moyens d'engager une véritable réforme de leur ingénierie publique, mais comme on leur donne des échéances ils vont devoir le faire' 317 .

      Sur le fond, des agents qui admettent le bien fondé de la modernisation de l'ingénierie publique critiquent cependant l'irréalisme d'un pilotage national, se basant sur des arguments pratiques : 'en France il n'y a plus deux subdivisions identiques : entre la subdivision de Toulouse, avec 350 000 habitants et le collègue qui me parle des 800 hectares nécessaires aux chaînes de montages de l'A3XX, et certaines zones chez moi où le maire t'appelle parce qu'il a trois maisons qui sont sorties et qu'il faut raccorder au réseau, on vit dans deux mondes différents : entre ça et ce qu'envoie la DGUHC, c'est le grand écart' 318 .

      Les représentants syndicaux des ingénieurs renchérissent sur l'inapplicabilité d'une véritable politique publique de l'ingénierie publique, même s'ils en trouvent le principe séduisant : 'on a imaginé des commissions départementales avec les maires, le préfet, le conseil général, la DDE, qui décideraient quelles opérations faire ou ne pas faire, dans une grande vision de la politique publique de l'ingénierie publique: seulement il suffit d'avoir été subdivisionnaire pendant une semaine pour comprendre que ça n'a aucune chance de fonctionner; c'est bien qu'on ait une véritable politique publique, mais en l'état, compte tenu du marché et des demandes des maires, c'est irréalisable : difficile de montrer ce qu'on apporte en terme de service public quand on pose des bordures de trottoir' 319 .

      Malgré ces réserves, les cadres des DDE reconnaissent tout de même un certain mérite en terme de management au discours qui descend du niveau national, qui est de donner un véritable statut et d'affirmer la légitimité de l'ingénierie publique, comme l'analyse ce chef d'arrondissement : 'le discours sur l'ingénierie publique est un discours moral qui satisfait nos collègues qui font du régalien et pensent que l'ingénierie publique c'est sale: en affirmant 'les 10 commandements', le plan de modernisation permet de réduire cet écart entre les personnels, c'est un plus en terme d'affichage'. Et de reconnaître les difficultés que peut également engendrer un tel discours pour l'organisation et le fonctionnement interne : 'l'entrée dans le champ concurrentiel ça veut dire re-creuser ces clivages : l'enjeu pour la direction c'est de créer du liant entre les différentes missions et les personnels qui y sont affectés'.

      Nous allons donc maintenant évaluer comment les enjeux et les difficultés potentielles qu'ont identifiés les acteurs locaux, ainsi que ceux que notre analyse nous a permis d'entrevoir, prennent corps lors de la mise en oeuvre effective du plan de modernisation.

      3.3Influence sur les services déconcentrés et leur système d'action : une consolidation de la rationalité des interventions locales de l'Etat

      On a constaté que différents éléments viennent agir sur le modèle de l'ingénierie publique. Nous allons maintenant analyser comment le rôle des services déconcentrés s'adapte, ou ne s'adapte pas, au sein des systèmes d'action locaux et nationaux, sous l'effet des évolutions que connaît ce modèle d'action publique.


3.3.1 Les relations avec l'administration centrale : des velléités centralisatrices

      La création d'un pilotage national de l'activité d'ingénierie publique modifie-t-elle les relations de la DDE avec l'administration centrale de l'Equipement et avec son environnement local ? Dans l'état actuel de la réforme, peut-être est-il un peu tôt pour répondre à cette question. Cependant, certains éléments nous permettent d'émettre des hypothèses, notamment en nous basant sur l'analyse faite par Jean-Claude THOENIG de ces relations. Dans L'ère des technocrates 320 , il étudie en effet les relations entre services déconcentrés et administrations centrales de l'Equipement comme relevant d'un phénomène de centralisation. Ce contrôle du niveau local par le niveau central repose sur la séparation de la fonction de décision de la fonction d'exécution. De plus, 'Paris maîtrise deux compétences essentielles qui lui assurent la capacité de prendre les décisions concernant les activités des DDE: la définition de l'intérêt général et l'élaboration de la méthodologie' 321 . Il a également constaté que les activités de prestations de service pour des maîtres d'ouvrages locaux constituaient une ressource pour les DDE, propre à leur assurer un espace d'indépendance et une grande autonomie vis à vis de leurs administrations centrales et de leur ligne hiérarchique, notamment du préfet 322 .

      Ainsi le modèle traditionnel de l'ingénierie publique fait figure d'exception parmi les activités de la DDE soumises à un contrôle hiérarchique et à un pilotage central, et on peut considérer le plan de modernisation comme une tentative pour faire rentrer cette activité dans le modèle centralisé.

      En effet, d'une part, la création d'un pilotage stratégique peut être assimilée à la création d'une compétence en terme de méthodologie et d'encadrement de l'activité. D'autre part, même si les mutations du contexte local et notamment la décentralisation ne laissent aucun espoir aux administrations centrales de l'Etat d'obtenir une légitimité à définir l'intérêt général au niveau local, celles-ci recherchent tout de même la maîtrise de cette deuxième compétence sous une forme proche, en formalisant au niveau départemental, avec l'aide du préfet, des stratégies et des diagnostics territoriaux. On peut y voir une forme de réduction de l'incertitude qui pèse sur les administrations centrales, par une 'contractualisation' entre DDE et services centraux, qui viserait à prédéfinir quels besoins locaux seront considérés comme pertinents pour recevoir l'intervention de l'Etat par l'ingénierie publique. Ceci servirait de base à l'administration centrale pour juger du bien fondé des concours, et serait donc un palliatif à une définition pure et simple de l'intérêt général par le niveau central.

      On peut également translater cette analyse vers le niveau local, et considérer que ce qui se passe entre les DDE et l'administration centrale est également valable à l'intérieur des DDE, entre le siège de la direction et les subdivisions. On y verra alors une opération de reprise de contrôle des DDE sur leurs subdivisions, auxquelles l'ingénierie publique et le développement des relations avec des organisations intercommunales de plus en plus influentes avaient conféré une large autonomie par rapport au siège de la DDE 323 .


3.3.2 Les relations avec le préfet : modernisation et autonomie

      Comme on l'a vu, le caractère interministériel de l'ingénierie publique se retrouve au niveau local, à travers l'affirmation du rôle des préfets, pilotes des 'politiques publiques locales' de l'ingénierie publique.

      Cette intronisation des préfets comme pilotes locaux de la 'politique publique de l'ingénierie publique' constitue une étape importante dans l'évolution de la relation entre ceux-ci et les services déconcentrés de l'Equipement, surtout en milieu rural où ces derniers sont très actifs. Les préfets voient ainsi affirmé leur rôle de pilote d'une activité dont les DDE les tiennent traditionnellement écartés : 'on n'a jamais voulu que les préfets se mêlent de l'ingénierie publique' 324 .

      Aujourd'hui, les services déconcentrés ont besoin de l'appui au moins passif du préfet pour avaliser les stratégies locales mises en place. De l'aveu même d'un responsable de l'ingénierie publique à la DGUHC, l'Equipement récolte aujourd'hui les conséquences de la non-communication avec les préfets sur l'ingénierie publique : 'on a été très fautifs, et maintenant on a le retour de bâton de la part des préfets' 325 . En effet, dans les départements où nous avons enquêté, le thème de l'ingénierie publique recueille au mieux une indifférence polie et bienveillante des préfets, qui se sont forgé d'autres outils pour mettre en oeuvre les politiques publiques de l'Etat : 'le préfet ne croit pas à l'ingénierie publique pour accélérer la mise en oeuvre des politiques sectorielles de l'Etat, il est plus intéressé par le droit des sols comme vecteur de pouvoir pour l'Etat' 326 . Dans d'autres situations, l'occasion donnée au préfet de s'exprimer et d'agir sur l'ingénierie publique donne lieu à des ajustements presque brutaux : 'en regard des réactions de certains préfets par rapport à l'ingénierie publique, où ils demandaient quelle était la légitimité des agents de l'Etat à intervenir en ingénierie, la mise au point et la légitimité qu'a apportées le ministre sont fondamentales' 327 .

      Le besoin exprimé par les DDE de recueillir le soutien préfectoral n'est pas que formel : il ne s'agit pas seulement de recueillir une signature au bas d'un plan stratégique, mais de renforcer l'insertion de tous les services déconcentrés dans le tissu local.

      En effet, Pierre MULLER constatait déjà en 1992 que suite à l'affaiblissement constitué par la décentralisation, '[les administrations déconcentrées des ministères sectoriels] sont condamnées à inventer de nouveaux modes d'insertion dans le tissu local. Schématiquement, deux perspectives s'offrent à elles. La première consiste à resserrer les rangs autour du préfet qui voit d'ailleurs dans ce recentrage de l'action de l'Etat un moyen de retrouver une partie de son pouvoir. La seconde consiste à entrer dans une logique de prestation de services au profit des collectivités locales ce qui revient à reconnaître leur leadership' 328 .

      Même si cette analyse repose sur la première vague de décentralisation qui a vu une forte réduction des effectifs et des moyens de certains services, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, on est tenté de l'appliquer au cas présent. On pourrait ainsi considérer que les services déconcentrés adoptent une double stratégie : rechercher l'approbation du préfet ou tout au moins établir avec lui un 'pacte de non agression' pour se conserver une certaine autonomie vis à vis de l'administration centrale, et renforcer les relations avec les collectivités locales, notamment les communautés d'agglomération, pour se ménager cette fois une autonomie vis à vis du préfet. A la lumière des investigations que nous avons menées, on rencontre bien ces deux logiques dans l'action des DDE, la première de manière implicite : 'le préfet n'a jamais évoqué les circulaires le concernant, pas même le dossier conjoint DDE/DDAF, maintenant en interne on a des priorités affirmées, notre objectif c'est de les mettre en oeuvre' 329 , et la seconde de manière explicite : 'la volonté du directeur c'est qu'on s'implique fortement dans la communauté d'agglomération, et qu'on conserve notre rôle de conseiller incontourné des collectivités locales' 330 .

      Les logiques que les services extérieurs adoptent dans le cadre de la réforme de l'ingénierie publique face à leurs instances de pilotage et de contrôle, que l'on peut qualifier de logiques internes à l'appareil d'Etat, on des conséquences sur l'insertion de ces services dans le tissu politico-administratif local. Nous allons voir comment ceci influence l'évolution des relations entre l'Etat et les collectivités territoriales.


3.3.3 Elus et professionnels privés : une affirmation des décideurs locaux ?

      Vis à vis des acteurs extérieurs à l'appareil d'Etat, les services ressentent également le besoin de se repositionner pour adapter leur rôle aux évolutions que nous avons recensées dans les systèmes d'action locaux.

      On constate ainsi une prise de conscience d'un décalage qu'ont laissé s'établir les DDE entre leur fonctionnement interne et le 'monde extérieur' : 'on prend vraiment conscience aujourd'hui qu'on ne peut plus faire comme on fait depuis 50 ans, il y a des contraintes extérieures qui nous le disent: la décentralisation et l'intercommunalité, l'Europe, la situation économique; ce qu'on est en train de se dire c'est qu'aujourd'hui il faut qu'on sorte de l'après-guerre' 331 . Cette prise de conscience se double d'un constat de fermeture de la DDE par rapport à son environnement, qui renforce ce décalage tant vis à vis des élus que des professionnels privés, comme nous l'avons constaté par ailleurs 332 .

      Les élus et les fonctionnaires territoriaux font le même constat : 'un des problèmes qu'on rencontre avec la DDE c'est qu'ils se sentent toujours un peu supérieurs à nous, ils sont l'Etat alors que nous on est dans la politique locale...il y a une sorte d'arrogance, ils ne nous expliquent rien' 333 . Critique d'ailleurs reconnue par la DGUHC: 'ce qu'ils supportent le moins, ce n'est pas qu'on se désengage, c'est qu'on ne leur explique pas pourquoi: on ne donne jamais de raison à nos refus de prêter notre concours' 334 .

      Ce manque d'ouverture, ou plutôt si l'on en croit les acteurs locaux ce manque de considération, peut encore s'interpréter à partir de la place centrale traditionnellement donnée à l'Etat, comme le fait Pierre MULLER. Se basant sur modèle du pouvoir périphérique de Pierre GREMION 335 , il analyse le modèle français de politiques publiques, notamment la dimension territoriale de la mise en oeuvre des politiques, comme un quasi monopole des administrations d'Etat, qui tend à minorer la capacité de l'élu local à mettre en oeuvre des politiques publiques 336 . Albert MABILEAU confirme cette vision du rôle des élus locaux : 'le pouvoir local - lorsqu'il existe - est un pouvoir résiduel dans la mesure où le centre étatique accapare l'espace politique et où l'influence de l'appareil administratif de l'Etat se manifeste sur l'ensemble du territoire' 337 . Selon ce modèle, la mise en oeuvre des politiques publiques de l'Etat, et notamment la tâche essentielle d'ajustement de la règle de droit aux contingences locales, se ferait essentiellement par la médiation de l'administration, et dévaloriserait la médiation politique. L'analyse du cas présent à travers ce modèle nous enseigne deux choses. Premièrement, même si on retrouve dans le modèle de l'ingénierie publique des caractéristiques du pouvoir périphérique, comme la fermeture de l'administration et une intervention monopolistique, ce modèle n'est que très partiellement reproduit, puisque dans le cas présent les élus détiennent formellement le pouvoir de faire appel ou non aux services de l'Etat, et que, appliquant effectivement ce pouvoir, ils s'arrogent un rôle essentiel dans la médiation politico-administrative : 'depuis la décentralisation, ce sont vraiment les élus qui décident' 338 . Deuxièmement, la création d'entités de coopération intercommunale qui détiennent un véritable pouvoir politique, décisionnel et financier appelé à se développer interroge également le modèle du pouvoir périphérique. Il est notoire que, depuis leur création fin 1999, certaines de ces communautés d'agglomération n'ont cessé d'étendre leurs compétences, notamment en se voyant transférer des compétences du conseil général (voirie, collèges), mais également des communes (écoles...). Ces transferts montrent bien que tous les acteurs locaux et nationaux 'parient' sur le potentiel des communautés d'agglomération.

      On a constaté que l'intervention des services de l'Etat pour le compte des communautés d'agglomération changeait largement la configuration du système d'action de l'ingénierie publique, notamment en renforçant le rôle décisionnel et critique du maître d'ouvrage qui replace les services de l'Etat dans un rôle de conseiller technique, et non plus politique. L'hypothèse et la question que nous formulerons à partir de cet exemple est donc : n'assiste-t-on pas aujourd'hui à l'émergence d'un véritable gouvernement local propre à initier une transformation du modèle de mise en oeuvre des politiques publiques énoncé par Pierre GREMION, vers une revalorisation de la médiation politique par rapport à la médiation bureaucratico-corporatiste, monopoliste et fermée qui déploie ses filières verticales jusqu'au niveau départemental ? 339  Nous formulerons également deux corollaires, en s'interrogeant d'abord sur les éléments qui limitent cette évolution, comme une interdépendance croissante entre acteurs politiques et administratifs locaux due par exemple à la complexification des projets, puis en considérant le caractère complexe et multiforme des circuits de la médiation administrative, puisque nous avons constaté que certains vecteurs de mise en oeuvre des politiques de l'Etat entraient en compétition. Lues à travers le modèle de la régulation croisée, ces hypothèses nous permettent de constater une double évolution de la régulation du système de décision local. Nous avons d'abord constaté une augmentation du poids relatif de la filière politique, ce qu'illustre par exemple nos entretiens avec des ingénieurs subdivisionnaires qui considèrent que 'maintenant, ce sont vraiment les élus qui décident' et qu'eux doivent se cantonner à leur rôle de conseillers. Nous avons ensuite identifié deux phénomènes susceptibles de réduire le déséquilibre entre les filières politique et administrative : l'augmentation du risque juridique rend les élus plus dépendants des services de l'Etat, et la création d'un pilotage national de l'ingénierie publique semble assurer la consolidation de la filière de médiation administrative.

      Conclusion de la première partie : comment l'on conçoit, à partir d'éléments économiques et juridiques, une réforme qui renforce l'Etat dans ses relations avec les collectivités, et comment on la légitime en affirmant son statut de 'politique publique'

      Nous avons constaté que la décision politique de réformer le modèle français d'intervention des services techniques de l'Etat pour le compte des collectivités locales, et par conséquent de remettre à plat un modèle d'action publique en vigueur depuis le XIXème siècle, suit une logique particulière. On a ainsi identifié un faisceau d'éléments externes comme internes au secteur étatique concerné qui militent pour une refonte du modèle, et nous nous sommes demandé ce qui déclenche vraiment le processus de réforme. Y a-t-il un « effet de seuil », une masse critique de contraintes à partir de laquelle une réforme arrive sur l'agenda politique du gouvernement, ou est-il besoin d'une « étincelle » en plus de ces éléments, pour provoquer la décision formelle ?

      Le cas que nous avons étudié nous porte à considérer plutôt la deuxième option, si l'on considère que la décision de budgétiser les honoraires de l'ingénierie publique constitue le facteur qui a formellement déclenché la réforme, en entraînant la refonte complète des cadres réglementaires, sur laquelle se sont ensuite greffées d'autres dimensions comme la modernisation de l'activité, pour faire droit aux revendications, aux objectifs et aux contraintes identifiées par les responsables de la réforme.

      Cependant, on ne peut pour autant rejeter le modèle de la « masse critique ». Au vu du rapport SANTEL, au vu des contraintes notamment de moyens qui pèsent sur les services et considérant l'évolution des règles européennes qui, si elles ne donnent pas d'échéance ferme, n'en pèsent pas moins d'un poids croissant, on est en effet en droit de se demander si une réforme de l'ingénierie publique n'eût pas été engagée, même sans injonction parlementaire visant à budgétiser le circuit financier. En effet, on a bien vu que suite au rapport SANTEL, une volonté de moderniser l'activité d'ingénierie publique s'est faite jour officiellement à l'Equipement mais également à la Réforme de l'Etat. Cependant, cette remarque ne permet pas de déterminer quelle aurait été la forme ni la portée d'une telle action, ni en particulier si elle aurait accédé à l'agenda gouvernemental ou serait restée une action de management interne aux ministères concernés.

      Ceci nous amène à tirer un deuxième enseignement de notre étude, et à nous interroger sur ce qui a fait qu'une question à l'origine technique, concernant tout au plus les élus locaux et les services des ministères, a accédé au statut de « politique publique » et à l'agenda gouvernemental ? Et que signifie cette affirmation, correspond-elle à quelque chose de réel, quelles sont ses conséquences stratégiques et symboliques ?

      Il faut tout d'abord considérer que l'action engagée sur le thème de l'ingénierie publique entraîne l'apparition ou l'activation d'enjeux multiples, divers et parfois incompatibles entre les différents acteurs concernés : volonté centralisatrice et modernisatrice de l'Equipement contre logique économique et concurrentielle des Finances, et cetera. D'autre part, comme nous l'avons vu, l'absence de cap politique ferme donné dès le départ à cette action entraîne des définitions techniques, voire « technocratiques » pour les objectifs de la réforme, qui engagent des négociations entre des acteurs de même niveau, aux rationalités différentes, et qui tentent d'imposer leurs finalités propres à la politique. Les débats et blocages qui en résultent créent un besoin d'arbitrage par le niveau supérieur, en l'occurrence le premier ministre.

      D'autre part, certains acteurs comme les organisations de professionnels privés se saisissent de l'opportunité de voir le chantier de l'ingénierie publique ouvert pour tenter d'y imposer leurs propres objectifs et leurs propres débats. Ceci conduit à l'ouverture d'un débat de fond sur la légitimité de l'ingénierie publique, et nécessite là aussi une intervention au plus haut niveau de l'Etat pour réaffirmer politiquement cette légitimité, en l'occurrence par l'intermédiaire du comité interministériel à la réforme de l'Etat.

      Cette mobilisation des professionnels privés, et la réponse qui y est apportée par le gouvernement, inspirent deux remarques. En premier lieu, force est de constater l'impact de déterminants autres que politiques sur l'élaboration de la réforme de l'ingénierie publique : on constate bien qu'ici, le facteur qui prédomine est d'ordre économique et juridique. C'est un facteur économique qui est à l'origine de la directive européenne sur la concurrence dans les marchés publics de services, et c'est encore une motivation économique qui fait des professionnels privés des acteurs à part entière de la réforme, puisqu'ils réussissent à ouvrir un débat politique sur la légitimité de l'ingénierie publique, et de là sur le rôle des services de l'Etat. C'est par contre un déterminant juridique qui constitue le fil directeur des débats: on s'interroge sur la validité de tel ou tel dispositif 340 . Ces constatations interrogent également, plus largement, l'évolution des relations entre acteurs publics et privés dans le cadre de l'élaboration et de la mise en oeuvre des politiques.

      Deuxième remarque, l'intervention du gouvernement pour conforter le modèle fait écho à l'affichage qui est donné d'emblée au plan de modernisation de l'ingénierie publique : construire une véritable politique publique de l'ingénierie publique. Ceci implique de s'interroger comme nous l'avons fait sur la portée symbolique d'un tel affichage, ce qui nous conduit à considérer que l'utilisation du terme de « politique publique » agit comme un garant, appose une sorte de label de qualité sur une activité jusque là déconsidérée par rapport aux missions régaliennes des services. Ceci implique que l'on affirme le caractère de service public et d'intérêt général de l'ingénierie publique, et constitue une ressource symbolique et cognitive forte pour la mise en oeuvre du plan de modernisation, au delà du caractère partiellement incantatoire d'une telle formule.

      A ce propos, l'étude des étapes de la mise en oeuvre de la réforme nous permet également de tirer plusieurs conclusions. En premier lieu, nous avons constaté que, sur le modèle de l'analyse réalisée par Jean-Claude THOENIG, cette réforme crée un contrôle sur une activité qui est traditionnellement, pour les services déconcentrés, un instrument pour se ménager de l'autonomie face aux préfets et au niveau national du ministère. Ceci est un paramètre fondamental de la mise en oeuvre de la réforme, puisque le positionnement et les ressources des services déconcentrés sont en jeu.

      D'autre part, ce point interroge également la relation entre les services déconcentrés de l'Etat et les élus locaux, et par extension entre ces derniers et l'Etat, ce qui pose deux types de questions. La première, comme nous l'avons vu dans le paragraphe précédent avec Pierre GREMION, interroge le modèle du pouvoir périphérique et permet semble-t-il de constater une réhabilitation des circuits politiques de médiation locale, par rapport aux circuits bureaucratiques et corporatistes traditionnellement en vigueur jusqu'à la décentralisation. On constate également, au sein même des circuits administratifs de médiation, une compétition entre les vecteurs 'régaliens' de mise en oeuvre des politiques publiques, 'outils' du préfet, et les vecteurs marginaux comme l'ingénierie publique, instruments des administrations déconcentrées des ministères sectoriels. Le plan de modernisation tend à réduire l'effet de cette différence de rationalités en créant un pilotage local conjoint de l'ingénierie publique, et en essayant par là de 'convaincre' les préfets de l'efficacité du vecteur ingénierie publique.

      Corollaire direct de ceci, la deuxième question concerne l'évolution des relations entre l'Etat et les élus locaux à partir du constat d'apparition de politiques publiques locales, suite à la 'prise de pouvoir' des élus locaux qu'a constitué la décentralisation. On peut ainsi s'interroger sur la relation entre les politiques locales qui font suite à la création et à la « maturation » des nouvelles entités intercommunales et les politiques de l'Etat dont la mise en oeuvre se fait fréquemment par l'intermédiaire des services déconcentrés. On a vu en effet un directeur départemental de l'Equipement considérer l'action de son service sur le territoire d'une communauté d'agglomération comme un levier « efficace » de mise en oeuvre des politiques sectorielles de l'Etat. On est alors en droit de se demander si on n'est pas en train d'assister à la mise en place d'une forme de « compétition » entre ces différentes politiques, compétition qui par exemple aurait lieu entre une collectivité désireuse de développer des compétences propres et indépendantes de l'Etat et une DDE voulant préserver son intervention sur cette collectivité comme levier pour les politiques de l'Etat ? Dans ce contexte, la centralisation du contrôle de l'ingénierie publique n'apparaît-elle pas comme la construction d'un outil pour conforter la mise en oeuvre des politiques de l'Etat sur les territoires locaux ? Ceci est une dimension essentielle des relations entre l'Etat et les collectivités locales, et peut être connectée à la problématique plus large de la décentralisation, et de là à celle des régimes politiques et des régimes de gouvernement et d'administration.

      Il apparaît ainsi que l'étape de mise en oeuvre de cette réforme est porteuse d'enjeux tant à l'intérieur des administrations concernées qu'au sein des systèmes d'actions locaux et national de l'ingénierie publique dans leur ensemble. Nous verrons dans la partie suivante du travail que ces enjeux, les évolutions programmées au sein des services et la façon dont les acteurs, notamment les ingénieurs, évaluent la politique de modernisation, donnent lieu à la construction d'intérêts collectifs et à la cristallisation de groupes actifs pour la promotion de ces intérêts. Nous étudierons les conditions de l'apparition et de l'action d'un tel groupe, et son influence sur l'élaboration et la mise en oeuvre de la politique de réforme de l'ingénierie publique. L'approche par les groupes d'intérêt sera également un outil pour analyser l'influence réciproque des différents niveaux institutionnels dans le cadre de l'élaboration des politiques publiques, à travers l'étude de la diffusion des intérêts sectoriels à ces différents niveaux.


Deuxième partie : structuration d'un groupe d'intérêt, un outil pour évaluer l'influence réciproque des politiques nationales et européennes

      Nous avons constaté qu'une politique visant à opérer un changement au sein de l'administration fait l'objet d'une évaluation, par différentes catégories d'acteurs, et ce dès que son contenu est rendu public. On pourra observer que plusieurs éléments sont ainsi évalués ex ante, de manière quasi automatique. Le contenu officiel du programme annoncé sera passé au crible des situations locales et recevra ainsi des critiques ou un « label de pertinence » de la part des agents concernés. Mais on constatera que l'évaluation porte également sur les intentions prêtées aux concepteurs et à ceux qui sont chargés de mettre en oeuvre le programme, et sur l'impact pressenti de celui-ci sur la position, le rôle et les ressources des acteurs individuels et collectifs dans l'organisation et sur l'influence potentielle de la politique sur l'avenir de l'organisation elle-même.

      Dans cette partie du travail, nous considérerons l'organisation des services de l'Equipement, et nous constaterons que des acteurs extérieurs à ceux-ci mais qui font partie du système d'action de l'ingénierie publique se prêtent également à cette évaluation. Il s'agit principalement des professionnels privés du secteur de l'ingénierie, mais également des élus maîtres d'ouvrages et des médias.

      Dans le cas qui nous intéresse, l'analyse montrera que de nouveaux actants font émerger au sein de groupes préexistants des discours partagés qui sont la base d'une mobilisation pour la promotion d'intérêts de plusieurs natures. Sous certaines conditions, comme l'existence de 'liant' ou de 'carburant' pour le fonctionnement des groupes, nous constaterons l'apparition de mobilisations formelles de certains de ces groupes pour défendre ou promouvoir des 'intérêts' construits autour de l'ingénierie publique. Nous étudierons comment la position des acteurs individuels et collectifs dans le système d'action de l'ingénierie publique influence leur évaluation de la politique de modernisation, et de là leur discours et leur mobilisation.

      A titre de précision méthodologique, notons que cette partie du travail est basée sur une analyse des discours contenus dans les entretiens, à travers l'observation et dans les publications où s'expriment les différents acteurs. L'intérêt de mener conjointement les deux types d'enquêtes est de voir comment les contenus des publications sont négociés préalablement à l'émergence de discours 'officiels', partagés, représentatifs d'un groupe.


Chapitre 1 : La genèse d'un groupe d'intérêt : le rassemblement des acteurs autour d'un discours construit

      Dans ce premier chapitre, nous détaillons comment des événements ou des éléments nouveaux entraînent l'agrégation d'acteurs autour d'un discours et d'intérêts, et comment ceux-ci se construisent simultanément à la constitution du groupe. Nous verrons comment l'action de ce groupe est sous-tendue par les clivages qui existent ou qui apparaissent au sein du système d'action de la réforme.


1.1 La perception et la construction des enjeux

      La première étape de l'analyse de la mobilisation de groupes d'intérêts est d'identifier les éléments qui forment la base de cette mobilisation. Dans le cas de la réforme de l'ingénierie publique, nous en dénombrerons deux, qui correspondent aux deux principaux enjeux cités par les acteurs interrogés: une volonté officiellement exprimée de moderniser l'activité des services, et l'apparition de la contrainte européenne de la concurrence. Nous avons évidemment cité ces faits dans la première partie, il importe seulement ici d'y revenir en tant que fondements de la mobilisation, et bases pour la constitution de discours partisans et de clivages.

      Tout d'abord, nous avons constaté à l'origine de la réforme de l'ingénierie publique l'expression, chez quelques dirigeants de l'Equipement, d'un besoin de moderniser l'activité d'ingénierie publique, et de là d'en faire 'une vraie politique publique'. Le rapport SANTEL, puis le CIRE 341  ont réaffirmé cet objectif et ce leitmotiv. La 'politique publique de l'ingénierie publique' devient le signe de ralliement des partisans d'une ingénierie publique modernisée, c'est à dire 'une ingénierie publique qui, en interne, réponde à des objectifs de bonne gestion et de performance, et en externe, rende service à l'usager, ce qui veut dire en particulier qualité et déontologie' 342 .A ces objectifs, le plan de modernisation ajoute la création d'un pilotage stratégique, et donne la priorité à la mise en oeuvre des politiques sectorielles de l'Etat 343 .

      Jusqu'ici, il ne s'agit pratiquement que d'un objectif et d'un enjeu de modernisation, comme l'Equipement en a connues depuis la première vague de décentralisation et la politique de modernisation conduite au ministère dans les années 1980 suite aux transferts de compétences. Ces actions qui ont vu notamment le développement de la gestion et du management dans les services déconcentrés, avaient débouché sur le 'renouveau du service public' de Michel ROCARD à la fin des années 1980. A ce stade, on peut considérer que l'action envisagée sur l'ingénierie publique est moins ambitieuse puisqu'elle ne concerne pas toute la DDE, mais seulement une activité considérée comme annexe et en tout état de cause non prioritaire pour les DDE 344  et pour les politiques locales de l'Etat: 'la priorité pour le préfet c'est son projet territorial, l'ingénierie publique n'en fait pas partie' 345 .

      On peut alors s'attendre à quelques oppositions de principe, sur la forme du plan, mais pas à une forte mobilisation en interne contre le fond du projet. En effet, celui-ci repose sur des principes de performance et de service public qui sont relativement partagés, même si pour arriver à cela le discours livré par le plan de modernisation a fait l'objet de négociations et d'ajustements au sein des administrations concernées, comme on le verra plus loin. On constatera ainsi que le chapitre du plan de modernisation qui concerne 'l'amélioration' de l'ingénierie publique en termes techniques et stratégiques rencontre peu ou prou l'approbation des personnels concernés, notamment du SNITPE:

'L'actualité met en lumière quelques effets importants de cette 346  démarche de modernisation pour le ministère de l'Equipement, des Transports et du Logement. Ces effets concernent tout d'abord l'ingénierie publique. La prise en considération de ce champ de missions de l'Etat lors de la réunion du CIRE du 13 juillet 1999 constitue une avancée significative, au moins sur le plan formel, dont on doit se féliciter (...)le plan de modernisation de l'ingénierie publique mis au point définit certaines pistes de progrès à étudier qui peuvent nous convenir car elles vont dans le sens d'une meilleure satisfaction de l'intérêt général' 347 .

      Un premier type d'enjeu identifié, et qui correspond à cette partie du plan de modernisation, concerne donc l'avenir des métiers d'ingénieurs au sein de l'appareil d'Etat, comme nous le détaillerons plus loin, et également l'amélioration du service public délivré par l'ingénierie publique.

      Vient se greffer sur cette thématique de gestion et de modernisation d'une activité un deuxième facteur externe qui va, lui, accélérer et renforcer le processus de mobilisation, en créant des prises de positions fermes et des clivages. Il s'agit de la transposition nationale de la directive 'services' européenne de 1992, qui impose aux maîtres d'ouvrages publics une procédure de publicité et de mise en concurrence européenne de leurs marchés de services, à partir d'un certain seuil financier.

      L'activité d'ingénierie publique est directement concernée, puisque considérée comme un service rendu pour le compte d'acheteurs publics. La directive implique une réforme des modes d'attribution des marchés publics d'ingénierie, puisque le modèle français donne le choix aux maîtres d'ouvrages de faire appel soit à un prestataire public, soit à un prestataire privé. Ce choix effectué, la demande de concours à un service de l'Etat, par exemple une subdivision de l'Equipement, nécessite une simple délibération de l'assemblée concernée, alors que l'appel à un prestataire de droit privé doit respecter les conditions du code des marchés publics, qui rend obligatoire une procédure d'appels d'offre et de mise en concurrence à partir d'un certain seuil. La directive service impose, au-delà des seuils qu'elle fixe, une égalisation des conditions de la concurrence. Or les services de l'Etat, contrairement aux entreprises de droit privé, ne sont pas en mesure de répondre formellement à une procédure de mise en concurrence dans le cadre du code des marchés publics. Plusieurs raisons à cela : en particulier, ces services ne disposent pas d'une comptabilité analytique et ne sont donc pas en mesure de certifier la réalité de leurs coûts. Ils ne peuvent donc prouver qu'ils ne font pas de 'concurrence déloyale'. Plus formellement, de par leur statut les services ne peuvent fournir certains documents qui sont demandés par le code des marchés publics 348 .

      Un deuxième type d'enjeu concerne donc la 'rencontre' entre un fonctionnement et une 'tradition' nationaux, et une contrainte réglementaire nouvelle. Le choix est alors clairement exprimé par les agents : 'L'Etat, le gouvernement doit décider ce qu'il veut pour son ingénierie' 349 . Nous avons constaté dans la première partie de ce travail que les négociations au sein de l'appareil d'Etat ont débouché sur la décision formelle de faire entrer les missions d'ingénierie publique réalisées par les services de l'Etat dans le champ de la concurrence. A partir de là, l'enjeu et les mobilisations vont porter sur les conditions de la concurrence : quelles missions vont dans le champ de la concurrence, quelles missions sont réservées hors de ce champ, quels seuils considère-t-on?...l'objectif de chaque acteur collectif étant d'obtenir que le nouveau dispositif réglementaire tranche en sa faveur.

      On constate ici la coexistence de deux enjeux d'ordres différents. La thématique de la modernisation, qui fait appel au registre des valeurs de service public et de la performance, et la thématique de la concurrence, qui fait droit à une contrainte strictement externe aux services et concerne un mode de fonctionnement qui leur est totalement étranger. L'intégration des deux thèmes dans le discours dominant qui émerge au niveau politique par l'intermédiaire du plan de modernisation de l'ingénierie publique complexifie les réactions et le positionnement de certains agents pour qui, en simplifiant énormément, service public et concurrence sont antinomiques.


1.2 Les groupes potentiels et la construction des discours

      A partir de ces deux facteurs de base, les acteurs concernés par l'ingénierie publique forment des groupes susceptibles de se mobiliser pour infléchir la politique de modernisation de l'ingénierie publique. Nous allons tout d'abord considérer quels sont ces groupes potentiels tels que notre enquête nous a permis de les percevoir. Nous nous intéresserons plus loin à ce qui les fait naître et exister en tant que groupe: construction d'un discours et d'une position partagés par les membres, existence de 'liants', processus d'agrégation et de pérennisation d'un groupe, conditions pour qu'un groupe devienne actif au sein d'un espace de négociation.

      Nous considérerons ici, de manière distincte, des acteurs et des groupes, c'est à dire d'une part certains acteurs qui agissent de manière individuelle ou collective conformément à leurs rôle et position dans les systèmes d'actions national et local, et d'autre part des acteurs susceptibles d'agréger leurs discours et leur action au sein d'un groupe d'intérêt, indépendamment de leur appartenance formelle à l'une ou l'autre institution. Par exemple, un ingénieur pourra agir au nom de la direction d'administration centrale de l'Equipement qui l'emploie et il agira alors en tant que représentant d'un acteur collectif, c'est à dire au nom de son appartenance à cette institution, et il pourra d'autre part faire partie d'un syndicat éventuellement organisé comme un groupe d'intérêt qui promeut une certaine conception de l'ingénierie publique.

      Cette distinction entre acteur collectif et groupe d'intérêt est essentielle puisque ces deux types d'acteurs peuvent différer fortement tant sur le plan des finalités, que de l'organisation et des modes d'intervention sur le domaine investi. Ainsi, une institution comme acteur collectif est pérenne, alors qu'un groupe d'intérêt agit plutôt comme une organisation ad hoc. L'organisation formelle d'une administration comme acteur collectif est hiérarchique, pyramidale, les circuits de décision sont fortement institutionnalisés, alors qu'un groupe d'intérêt peut avoir un fonctionnement et des structures décisionnelles davantage pluralistes. Il faut également considérer qu'une administration agit conformément à une commande politique, alors qu'un groupe d'intérêt agit en réaction à cette commande, voire qu'il établit lui-même son propre agenda. Voici, à partir d'exemples, quelles peuvent être les différences et également les points de rencontre entre ces deux types d'acteurs. Nous constaterons d'autres nuances du même ordre au cours de la démonstration. Il s'agit seulement de noter ici que, comme dans notre exemple, un acteur individuel peut appartenir simultanément aux deux types d'organisation, mais qu'il n'agit pas forcément sur les mêmes registres ni selon les mêmes modes suivant qu'il se positionne comme relevant de l'un ou l'autre type.

      Cette précision étant apportée, nous avons identifié trois groupes potentiels : le groupe des 'ingénieurs publics', les syndicats et les organisations représentant les professionnels privés.


1.2.1 Le groupe des ingénieurs de l'Etat : une organisation corporatiste

      Le premier groupe potentiel regroupe les ingénieurs de l'administration, qui appartiennent à différents corps de la fonction publique: Ponts et Chaussées et Travaux Publics de l'Etat à l'Equipement, Génie Rural et Travaux Ruraux à l'Agriculture. On peut considérer l'ensemble des ingénieurs comme un groupe potentiel dans la mesure où nous avons constaté, durant notre enquête, que le fait d'être ingénieur au sein du service public d'Etat constitue une identité particulière qui se reconnaît à travers un substrat de valeurs et de discours partagés, et une 'identité technique' des missions et des métiers, mais se construit également par différence avec les corps administratifs. Même si au sein de l'administration d'Etat les ingénieurs s'identifient d'abord grâce à leur corps d'origine ou d'appartenance, on est en présence d'un 'dénominateur commun' entre les différents corps d'ingénieurs, qui permet de définir une identité de l'ingénieur de service public, et 'formate' un certain type de discours sur l'ingénierie publique et sa réforme. Ce type de déclaration, par exemple, revient comme un leitmotiv chez les ingénieurs des TPE des services déconcentrés : 'à titre personnel, je défendrai l'ingénierie publique à tout crin, ne serait ce que parce que je suis un ingénieur et pas un administratif. La fin de l'ingénierie publique, c'est la fin du ministère dans sa culture, son histoire, sa dimension technique; c'est la fin des corps techniques; les DDE seront un service préfectoral comme un autre' 350 .

      Ce groupe se reconnaît par une communauté de certaines valeurs de service public, de qualité technique, mais est très peu intégré, et à ce titre n'est pas en mesure de se mobiliser formellement en tant que tel. En effet, l'organisation déconcentrée et le fonctionnement hiérarchique de l'administration ne favorisent pas l'apparition de réseaux de relations autres que les réseaux formels internes à l'institution et aux syndicats. Ainsi les lieux au sein desquels les ingénieurs peuvent évoquer la question de l'ingénierie publique sont soit internes aux ministères, soit syndicaux, comme en témoigne cet ingénieur des travaux publics de l'Etat, chef de service en DDE : 'mon implication dans la réforme de l'ingénierie publique est à trois niveaux: je participe au comité de pilotage du plan de modernisation, je suis correspondant ingénierie publique à la DDE, et je co-anime une sorte de club régional des correspondants ingénierie publique' 351 .

      Le statut du 'groupe des ingénieurs publics' est donc plutôt celui d'une communauté d'opinion, sur un sujet restreint, qui peut servir de substrat à un groupe plus 'mobilisable', comme un syndicat.


1.2.2 Les syndicats des services publics : un noyau pour la mobilisation

      On en vient à considérer un deuxième type de groupe potentiel : les syndicats des services publics concernés. Ceux-ci sont amenés à s'exprimer sur le thème de l'ingénierie publique pour plusieurs raisons, les deux principales étant la défense d'une certaine conception du service public et la défense du statut des personnels. On peut distinguer deux types de syndicats : des organisations 'généralistes' comme la CGT, la CFDT, FO, et des syndicats 'corporatifs', qui représentent un type de personnel. Ces derniers peuvent être, la plupart du temps pour des raisons d'accès aux arènes de débats et aux agendas des décideurs, affiliés à des syndicats généralistes. C'est le cas du Syndicat National des Ingénieurs des Travaux Publics de l'Etat et des Collectivités Territoriales, membre du cartel FO de l'Equipement, des Transports et des Services. D'autres syndicats ont une coloration corporative marquée même s'ils émanent de syndicats généralistes: c'est le cas de la CGT-contrôleurs, un groupe qui fait partie de la CGT mais est spécifiquement chargé des intérêts du corps des contrôleurs des Travaux Publics de l'Etat, corps qui représente la plus grande partie des surveillants de chantier dans les subdivisions de l'Equipement et qui à ce titre est concerné au premier chef par l'ingénierie publique et son avenir.

      Plusieurs syndicats se sont formellement exprimés sur la réforme de l'ingénierie publique. Ces expressions vont du simple entrefilet dans une publication à caractère ponctuel 352 , aux actes d'un colloque organisé spécifiquement sur ce thème 353 , ou à des actions suivies et diversifiées: groupes de travail sur le sujet, publications suivies, actions multiples aux niveaux local et national. Cependant, d'après l'enquête que nous avons menée, un syndicat à l'Equipement semble particulièrement impliqué dans la réforme de l'ingénierie publique : le syndicat national des ingénieurs des travaux publics de l'Etat 354 . C'est tout au moins cette organisation qui s'exprime le plus souvent et de la manière la plus soutenue sur le sujet et suit pas à pas la progression des événements, comme en témoigne cette responsable de la réforme à la DGUHC: 'pour l'instant, la seule organisation qui se manifeste officiellement est le SNITPE' 355 . Ce syndicat semble ainsi implicitement reconnu comme le plus actif par l'administration. On ne peut pas dire pour autant qu'il détient un monopole de fait des relations entre le personnel et l'administration sur la question de l'ingénierie publique. Mais le fait est qu'en l'absence de prise de position ferme et suivie des autres syndicats, le SNITPE est le seul, tout au moins à l'Equipement, à pouvoir exploiter un éventuel accès aux débats, accès dont nous analyserons les conditions dans un prochain paragraphe.

      L'encadrement technique du ministère de l'Equipement est assuré par deux corps d'ingénieurs : les ingénieurs des Ponts et Chaussées et les ingénieurs des Travaux Publics de l'Etat. Les premiers occupent principalement les fonctions de direction et d'inspection des services 356 , les seconds forment l'encadrement intermédiaire et une partie de l'encadrement supérieur des services déconcentrés. Au sein d'un ministère 'technique' et de là largement investi par les corps techniques de l'Etat, les ingénieurs des travaux publics de l'Etat représentent environ 60% de l'encadrement technique de l'Equipement 357 . Avec plusieurs milliers de membres actifs et 5 sièges sur 6 à la commission administrative paritaire, le SNITPE peut être considéré comme représentatif d'une grande partie des ingénieurs des TPE. Malgré cela, son accès aux débats et aux décisions en ce qui concerne l'ingénierie publique ne va pas de soi: par exemple, aucun membre de syndicat ne siège en tant que tel au comité de pilotage du plan de modernisation. Les organisations syndicales ont cependant été consultées par la DGUHC au moins à deux reprises : lors de l'élaboration du plan de modernisation au premier trimestre 1999 358 , et au cours de l'élaboration d'un éventuel discours politique du ministre, en juin 2000 359 . Plusieurs courriers ont été échangés durant cette période entre le SNITPE, l'administration chargée du dossier (la DGUHC) et le cabinet du ministre. Néanmoins, en janvier 2000, 'avec le SNITPECT, les ingénieurs des TPE revendiquent d'être associés aux discussions sur les modalités nouvelles d'exercice des missions d'ingénierie publique par les services et les agents de l'Etat pour que ces missions respectent leur conception du service public, qu'elles intègrent les réalités du terrain qu'ils connaissent bien et que les métiers de l'ingénierie restent attractifs' 360 .

      Le discours du SNITPE est basé sur une certaine conception du service public. Ce syndicat réfléchit depuis longtemps à ces questions, comme nous le confiait son ancien secrétaire général: 'les premières réflexions sur ce thème datent quasiment de 1982. Le SNITPE a toujours abordé ces questions sous l'angle de la territorialité: quel doit être notre ancrage territorial, comment l'organiser pour mieux répondre: notre principe c'est que les élus ont besoin d'une présence proche et multi-compétente en urbanisme, aménagement, ingénierie' 361 . Cette conception d'un service public de l'aménagement basée sur un engagement fort face aux élus est déclinée par plusieurs revendications concrètes sur l'ingénierie:

  • conserver des missions de maîtrise d'oeuvre afin d'entretenir en interne la compétence nécessaire pour assumer les missions de contrôle régalien: le SNITPECT porte et défend avec détermination depuis toujours la conviction que le service public doit entretenir en son sein la synergie entre opérateur et régulateur 362 ;
  • Fournir une offre publique de référence afin de réguler le marché et d'intervenir de manière solidaire au bénéfice des collectivités isolées ou peu fortunées: 'parce que chaque entité qui administre une parcelle du territoire national aura librement accès à cette offre publique de référence, le principe d'égalité de traitement des citoyens conservera tout son sens' 363 ;
  • Et plus largement, affirmer la légitimité de l'ingénierie publique par 'des valeurs propres au service public : le devoir de solidarité de l'Etat envers les organismes investis de missions d'intérêt général (...), portage local des politiques de l'Etat (...), neutralité et objectivité de l'Etat et notamment refus des missions contraires à l'intérêt général (...), constitution d'une offre publique de référence' 364 ;
  • Défendre l'intérêt des métiers d'ingénieur au sein du service public: 'nous, depuis des années à la CCRC 365 , on intervenait systématiquement pour dire: on est en train, avec la politique que l'on fait dans ce ministère, de réduction de moyens, de promotions, des études en amont, etc., d'aller dans le mur en matière d'ingénierie publique, on est en train de bousiller nos métiers, nos compétences d'ingénierie publique, et on est en train de bousiller les recettes qui vont avec' 366 .

      En regard de ces positions et de ces revendications, le SNITPE adopte une double position vis à vis du plan de modernisation. Il reconnaît la nécessité d'une modernisation de l'activité d'ingénierie publique et 'se félicite de cette avancée revendiquée de longue date' qu'est le plan de modernisation 'qui traduit la volonté d'une prise en compte concrète de l'avenir de l'ingénierie publique dans les structures du ministère de l'Equipement' 367 . Il revendique d'être associé étroitement à ce plan. Mais le SNITPE, toujours au nom des valeurs qu'il porte, refuse l'entrée de certaines missions dans le champ de la concurrence et exige la rénovation du cadre juridique des interventions, ce que résume cet éditorial de La tribune des travaux publics, dont nous estimons qu'il est pertinent de livrer ici un long extrait:

'Aujourd'hui, l'enjeu est (...) dans le positionnement des missions de maîtrise d'oeuvre de l'Etat dans le champ de la concurrence formelle dès le premier franc. Et l'analyse que nous faisons de cette approche montre que le but final est trop certainement de faire disparaître ces missions de service public à un terme plus ou moins rapide. Nous sommes convaincus qu'une telle approche ne va pas dans le sens du progrès pour la collectivité. Invoquer les obligations imposées par la réglementation européenne semble réellement un prétexte technico-juridique contestable pour justifier du postulat selon lequel soumettre les missions d'ingénierie publique à la logique de rentabilité financière des marchés est inévitable. Il s'agit là véritablement d'un choix politique implicite mais que nous contestons, car il est antinomique du libre choix 368  des collectivités territoriales dans le respect des principes républicains d'égalité de traitement et de droit. C'est pourquoi nous revendiquons fermement que la réforme vise courageusement à conforter pleinement le système actuel qui s'inscrit clairement dans le sens du progrès pour tous !' 369 

      Trois éléments connexes viennent renforcer la motivation de ce syndicat à agir pour la promotion de l'ingénierie publique. Tout d'abord, une pression sur les honoraires menace la pérennité des rémunérations accessoires des corps techniques. Ce problème apparaît officiellement en CCRC en 1998 : 'pour la première fois, on a eu un directeur du personnel à la commission centrale des rémunérations complémentaires qui était obligé de dire 'et bien, je ne suis pas sur de pouvoir payer' 370 . Le deuxième élément est une baisse endémique des moyens et des effectifs à l'Equipement. Selon une analyse partagée par plusieurs des ingénieurs interrogés, l'ingénierie publique, en tant que mission 'accessoire', se trouve en première ligne dans le cas d'éventuelles réductions de missions. Cet élément pèse lourd sur la réforme de l'ingénierie publique puisqu'elle sera soumise aux aléas budgétaires et que selon une responsable à la DGUHC, la réforme se fera au mieux à moyens constants. Ainsi, selon l'ancien secrétaire général du SNITPE, 'le débat est pollué par la tension sur les effectifs : en clair, on veut baisser les effectifs, alors pourquoi ne pas profiter de la situation pour flinguer l'ingénierie publique et récupérer du même coup quelques 10 000 postes' 371 . Il est notable que cette analyse est partagée par des ingénieurs de l'Agriculture, qui voient là la base des tensions avec le Budget 372 . Un troisième élément connexe au précédent concerne la volonté de l'administration de l'Equipement d'organiser le recrutement d'ingénieurs des TPE par des 'concours exceptionnels' pour endiguer une crise de vacance des postes et faire droit aux besoins en spécialistes dans des domaines particuliers. Le SNITPE s'insurge contre ces recrutements, et la 'précarité' qu'ils introduisent dans la gestion du corps.

      Partant de là, on va voir par quelles actions ce syndicat tâche d'influencer la réforme de l'ingénierie publique, et comment, au-delà de la seule action syndicale, il va jouer un rôle d'intégrateur et favoriser, plus que le groupe des ingénieurs au sens large dont on a vu qu'il était peu intégré, l'apparition d'un groupe d'intérêt pour la promotion et la défense d'une ingénierie interne à l'appareil d'Etat.


1.2.3 Les professionnels privés et leurs représentants : enfin, un accès aux débats ?

      Face au groupe des ingénieurs publics et à leurs syndicats, les professionnels privés du secteur de l'ingénierie se mobilisent pour revendiquer un accès plus large aux marchés et l'égalisation des conditions de la concurrence.

      Les professionnels privés sont organisés par professions au sein d'organismes corporatifs: géomètres experts, architectes, urbanistes, paysagistes..., ou bien au sein de syndicats ou d'associations de bureaux d'études. Il existe deux grandes associations de ce type: SYNTEC Ingénierie et la Chambre des Ingénieurs Conseils de France (la CICF). SYNTEC représente plus de 150 sociétés parmi les plus importantes qui emploient 50% des effectifs de la profession, soit environ 65 000 personnes, et selon un de ses membres que nous avons rencontré 373 , 'gère l'intégralité des relations avec l'extérieur de la profession'. La CICF compte dans ses rangs 1200 entreprises de taille plus petite 374 , réparties dans 7 syndicats techniques spécialisés 375 .

      Les revendications de ces professionnels concernent le fond même du modèle de l'ingénierie publique à la française. Les deux accusations qui reviennent le plus souvent dénoncent la concurrence 'déloyale', voire 'parasitaire' 376  des services de l'Etat et le fait que le modèle français développé autour de l'ingénierie des services publics aurait au cours de l'histoire empêché l'ingénierie privée de se développer, notamment à l'exportation, faute d'avoir acquis des références suffisantes sur de grands projets monopolisés par les services de l'Etat 377 . La CICF revendique donc 'que l'ingénierie publique trouve sa juste place' 378 , et revendique l'assistance des services de l'Etat compétents, mais leur abandon de la maîtrise d'oeuvre qui 'doit être, comme dans les autres pays européens, l'affaire exclusive de l'ingénierie privée' 379 . Dans la même ligne, SYNTEC revendique la complémentarité et non la concurrence entre ingénieries publique et privée: 'L'ingénierie publique est importante en France (...) je crois que l'ingénierie publique devrait se consacrer à mieux structurer et mieux gérer la commande. Il n'y aurait alors plus concurrence mais complémentarité' 380 .

      Ces revendications sont d'ailleurs partiellement reconnues comme légitimes au sein de l'appareil d'Etat. Ainsi les professionnels privés apparaissent formellement dans le plan de modernisation de l'ingénierie publique : l'ingénierie privée se structure et revendique sa place dans un contexte de concurrence loyale (...) il faut passer d'une situation d'ignorance réciproque à une logique de connaissance mutuelle et de complémentarité avec les professionnels privés' 381 .

      Pour donner corps à ces revendications et à ces critiques, les organisations professionnelles privées ont attaqué à de nombreuses reprises l'ingénierie publique devant les juridictions administratives nationales, sans réussir à faire accéder à la scène politique le débat sur la légitimité de l'intervention des services de l'Etat 382 . Or aujourd'hui, il en va tout autrement. Avec l'émergence des normes européennes sur la libre concurrence, ces revendications trouvent un relais politique et une légitimité juridique, d'autant que le conseil d'Etat n'est plus la juridiction suprême : 'il faut prendre conscience qu'avec les directives européennes, on n'a plus avec nous la loi et le conseil d'Etat pour nous donner raison en dernier recours' 383 . En tout état de cause, même si en 2000 la jurisprudence est encore largement à faire, il n'est absolument pas certain que le conseil d'Etat 'donne raison' au modèle français contre la directive services.

      Autre élément de revendication qui n'est pas seulement symbolique : 'le fait même de mettre en avant le terme d'ingénierie publique angoisse et perturbe les membres de SYNTEC : ça nous donne l'impression que l'Etat se remobilise pour attaquer le marché concurrentiel' 384 . Cette perspective inquiète les professionnels privés de SYNTEC : 'l'Etat a la possibilité d'affecter autant de moyens qu'il le souhaite sur une zone ou un domaine, pendant un temps suffisant. Aucune entreprise ne peut faire ça' 385 . On peut donc aller jusqu'à considérer que le fait d'avoir imposé le terme d'ingénierie publique, qui est par exemple utilisé par la presse 386  et ainsi reconnu comme valide pour définir le sujet, est un succès autant qu'une ressource pour les tenants de l'ingénierie publique.

      Pour faire droit à leurs revendications et parer aux menaces qu'ils perçoivent, les organisations des professionnels privés développent deux modes d'action spécifiques : le lobbying et le recours au droit. Ainsi, elles sont intervenues auprès des rapporteurs lors de la transposition en droit français de la directive services 387  et ont obtenu une transposition fidèle à la directive : 'les textes proposés par l'Equipement créaient un droit exclusif 'en application des textes réglementaires'; CICF et SYNTEC ont eu connaissance de ces textes, ils ont communiqué auprès des rapporteurs en disant qu'on transposait irrégulièrement, qu'on recréait des monopoles; il y a eu des amendements et finalement la proposition du gouvernement a été écartée et le texte de la transposition a été fidèle à la directive' 388 . Deuxièmement, SYNTEC et ses pairs continuent à déposer des recours devant les juridictions administratives. Ils assurent une veille juridique pour attaquer ponctuellement tout projet qui semblerait présenter des irrégularités, mais mettent également en cause les textes réglementaires généraux. Ainsi le dernier décret en date 389  a été attaqué par sept organisations professionnelles qui ont déposé un recours en annulation de ce décret devant le conseil d'Etat 390 .

      Les revendications des professionnels privés trouvent un appui constant et un soutien sans faille dans la presse, générale comme spécialisée 391 . Le fait de bénéficier de ce relais médiatique constitue une ressource considérable pour les ingénieurs privés. En effet, la mise en récit de ces revendications par la presse leur est très favorable, et met en exergue les vertus de la concurrence et de la libre entreprise contre le caractère 'parasitaire' et dissimulateur de la fonction publique, opposant la légitimité du secteur privé au caractère inacceptable de l'intervention et des primes des fonctionnaires. Nous approfondirons ce fait dans un paragraphe à venir sur les 'contraintes externes', et le positionnement des médias comme contrainte cognitive pour la défense de l'ingénierie publique.


1.2.3.1. Configuration des groupes au sein du système d'action

      Pour étudier leur influence politique sur l'ingénierie publique, il convient de replacer brièvement mais précisément ces groupes d'intérêt potentiels dans le système d'action de la réforme. On est ainsi en présence de groupes « inclus » les uns dans les autres : le groupe des ingénieurs est inclus dans l'appareil d'Etat (en particulier le ministère de l'Equipement et la DGUHC), le SNITPE est inclus dans le groupe des ingénieurs. Cette position des différents groupes conditionne leur interaction avec les autres acteurs de la réforme, mais ne signifie pas qu'un groupe étant 'inclus' dans un autre, la communauté de discours soit complète. Ainsi on constate l'apparition d'oppositions et de clivages entre des groupes et des acteurs collectifs mais également des communautés d'opinion et des alliances potentielles entre ces acteurs. Dans ce cas, chaque acteur est une ressource potentielle pour l'autre. Par exemple, les professionnels privés entérinent la position du ministère des finances qui prône l'entrée immédiate dans le champ de la concurrence des prestations de maîtrise d'oeuvre réalisées par les services de l'Etat.

      Deuxième point à noter et qui concerne plus précisément l'émergence d'un groupe d'intérêt pour la promotion et la défense de l'ingénierie publique au sein de l'administration, on constate que cette 'inclusion' des groupes potentiels et des acteurs collectifs se double d'une formalisation différente selon les groupes potentiels identifiés. Ainsi comme nous l'avons vu, le SNITPE, très intégré, pourra constituer le noyau 'mobilisateur' d'un groupe d'intérêt, alors que le groupe des ingénieurs moins intégré pourra se trouver à la frange de cette mobilisation, c'est à dire en constituer le substrat sans pour autant être moteur.


1.3 La genèse des intérêts et l'apparition de clivages

      On va maintenant constater que ces différents groupes et acteurs se positionnent par rapport à trois types de discours : (1) sur le service public et la plus-value qu'apporte l'ingénierie publique, (2) sur la concurrence, (3) sur la légitimité de l'ingénierie publique. Il est nécessaire de mener cette analyse pour identifier ensuite les clivages ou les alliances qui apparaissent entre les acteurs, clivages qui serviront de base et de carburant à la mobilisation des deux groupes d'intérêt, privé et public, et qui reposent sur une différence de rationalités entre les différents acteurs. Par exemple, on constate qu'à la 'rationalité de fond' du SNITPE qui invoque des arguments de service public, le ministère des Finances oppose une rationalité procédurale fondée sur le respect rigoureux de principes juridiques.


1.3.1 La construction des discours et des intérêts : service public, concurrence et légitimité

      Comme nous l'avons constaté dès l'introduction et dans la première partie de ce travail, le modèle français d'ingénierie publique fait l'objet d'intérêts, d'enjeux et d'expressions divergents depuis son apparition ou presque. Pour le dernier épisode, qui nous concerne, nous allons étudier comment les intérêts des ingénieurs publics apparaissent et se déterminent au fur et à mesure que des discours dominants se construisent et se négocient. On verra dans quelle mesure on peut parler de co-construction d'un discours dominant.

      Chronologiquement, deux entités sont à l'origine de ce qui fournit le substrat, la base des négociations qui ont débouché sur un discours dominant: l'administration centrale du ministère de l'Equipement, en particulier la DGUHC, et les syndicats. Parmi ceux-ci, nous continuerons l'étude du SNITPE dont nous constaterons la densité du discours et la forte implication.

      Le SNITPE a fourni régulièrement à son congrès des rapports de groupes de travail : sur la territorialité en 1991, 1995 et 1997, et sur l'ingénierie publique en 1997 et 1999. Nous avons détaillé dans un précédent paragraphe les enjeux dont ce syndicat est porteur, et sa mobilisation des valeurs et principes de service public. La DGUHC quant à elle, dès la circulaire de cadrage de l'activité d'ingénierie publique du 15 avril 1998, s'est également attachée à produire et diffuser aux services déconcentrés des éléments de doctrine communs. La base synthétique du discours semble tenir tout entière dans cette note, diffusée le 16 février 1999 par la DGUHC aux services déconcentrés : 'l'ingénierie publique : une composante essentielle du rôle régulateur de l'Etat' 392 . Jusqu'à cette date, on constate une relative convergence des enjeux identifiés par ces deux 'producteurs de discours': intervention solidaire des services publics, production d'une offre de référence, mise en oeuvre des politiques, appui du réseau technique, et même sur la territorialité, la DGUHC considérant que 'l'expertise de l'Etat se nourrit de l'action et de la connaissance des territoires' 393 . Il faut rappeler que les organisations syndicales avaient été consultées au moment de la conception du plan de modernisation, et n'ont par la suite pas cessé de revendiquer d'être associées à cette politique. Elles ont d'ailleurs été reçues fin 1998 par le chef de projet du plan de modernisation, le sous-directeur de la qualité et des professions à la DGUHC. Cette entrevue confirme la convergence de vues qui existait jusque là, puisque ce cadre supérieur, chargé d'élaborer 'les principes' de l'ingénierie publique, déclare aux syndicats que 'on s'oriente vers l'idée suivante, l'ingénierie est une mission régalienne de l'Etat, c'est à dire que l'ingénierie publique est un moyens pour l'Etat de réguler le marché de l'ingénierie dans notre pays' 394 . En outre, il déclare également son intention de se saisir de la question de la directive services. Le SNITPE se félicite de ces intentions, 'puisqu'elles reprennent un certain nombre de revendications que nous avions posées depuis longtemps' 395 . L'idée d'une 'politique publique' de l'ingénierie publique est en marche.

      Néanmoins on voit apparaître à cette étape ce qui deviendra une bifurcation importante entre le discours du syndicat et celui de l'administration. Dans sa note du 16 février, la DGUHC met fortement en avant la problématique de la maîtrise d'ouvrage : 'face à des projets plus complexes et des responsabilités plus étendues les besoins d'assistance à la maîtrise d'ouvrage sont considérables et ceci dans des domaines très variés (...) Or aujourd'hui il est courant de constater la persistance d'un déficit de maîtrise d'ouvrage' 396 . A partir de là, le discours de la DGUHC s'oriente vers la promotion d'une activité d'assistance à la maîtrise d'ouvrage, de préférence à la maîtrise d'oeuvre qui est l'activité traditionnelle d'ingénierie, et qui est comme telle défendue par les syndicats comme base des métiers et des compétences, et comme un véritable besoin pour les maîtres d'ouvrages publics. Le fond du débat entre maîtrise d'oeuvre et assistance à la maîtrise d'ouvrage est lié à la question de la concurrence : en effet, à cette époque, la question de l'entrée des missions d'ingénierie publique dans le champ concurrentiel est de plus en plus d'actualité, et sera formalisée le 13 juillet par le CIRE. Or si la maîtrise d'oeuvre peut en théorie être réalisée par les ingénieurs privés, la maîtrise d'ouvrage ne peut pas se déléguer au privé 397 , ce qui place les activités d'assistance à la maîtrise d'ouvrage hors du champ de la concurrence. L'activité de maîtrise d'oeuvre n'est ainsi pas abordée dans le premier projet de plan de modernisation, alors même que le premier axe du plan est de 'développer et diversifier les missions d'assistance à la maîtrise d'ouvrage'. La concertation avec les organisations syndicales conduit à ajouter un sixième axe au plan de modernisation, qui consiste à 'faire de la maîtrise d'oeuvre un champ d'exemplarité et d'innovation'.

      On constate donc bien que la 'doctrine', le discours dominant qu'est le plan de modernisation de l'ingénierie publique est construit conjointement par deux types de producteurs d'idées, la DGUHC et les syndicats. Nous allons maintenant étudier comment, à partir de ces discours, les acteurs se positionnent, et comment se construit le système d'action de la réforme. Nous constaterons ainsi que selon les finalités et les enjeux qu'ils identifient, les acteurs s'allient ou s'opposent, autour de ces discours dominants. Le recensement et l'analyse de ces clivages et de ces alliances montreront quels sont les leviers pour l'action des groupes d'intérêt, dans la mesure où ils se saisissent des débats internes à l'appareil d'Etat pour se positionner et porter leurs revendications sur une scène officielle de débat.


1.3.2 Les clivages et les alliances au sein des institutions : un sous bassement pour la mobilisation

      Cette étape voit également apparaître de la part des syndicats des interrogations, qui conduiront aux clivages qui sous-tendent l'émergence d'un véritable groupe d'intérêt. Ces clivages s'établissent autour de deux enjeux : la concurrence et la légitimité de l'ingénierie publique.

      Tout d'abord, malgré la concertation et ses résultats que nous venons de constater, les syndicats s'interrogent sur le fond du plan de modernisation. Le SNITPE en particulier, émet deux fortes réserves :

  • Le maintien de l'activité traditionnelle de maîtrise d'oeuvre n'est pas assez clairement affiché par le plan ;
  • La 'sélectivité' dans les missions apparaît être un concept beaucoup trop théorique pour avoir une application cohérente au plus près des territoires 398 .

      Deuxième point d'achoppement, la décision de l'entrée dans le champ concurrentiel, au mois de juillet 1999, rencontre le refus des syndicats et engage un nouveau débat avec l'administration chargée du plan de modernisation : au nom du service public, quelles missions doivent être réservées hors du champ de la concurrence ? Ce débat durcit la position des syndicats et creuse le clivage avec l'administration, même si sur le principe du plan de modernisation, l'accord n'est pas mis en cause. Le SNITPE se félicite même de la reconnaissance par le CIRE du pôle d'opérateur de l'Etat en matière d'ingénierie, depuis longtemps revendiquée 399 , et de l'évolution que le CIRE a constitué par rapport au commissariat à la réforme de l'Etat du gouvernement Juppé 400 . La rupture est véritablement consommée début 2000, avec le vide juridique des premiers mois de l'année, qui stigmatise la question de la concurrence et le clivage entre les syndicats, la DGUHC et les ministères des Finances et du Budget : 'Aujourd'hui (...) l'enjeu est dans le positionnement des missions de maîtrise d'oeuvre de l'Etat dans le champ de la concurrence formelle dès le premier franc. Et l'analyse que nous faisons de cette approche montre que le but final est trop certainement de faire disparaître ces missions de service public à un terme plus ou moins rapide'. Cet extrait de l'éditorial de La tribune des travaux publics n°1176, en juin 2000, ne dit que trop bien l'évolution de la situation entre syndicats et administration. La DGUHC pour sa part prend acte de cette rupture au printemps 2000 : 'le SNITPE nous a fait une double déclaration de guerre en disant 'on refuse l'entrée dans le champ concurrentiel et on refuse le recrutement exceptionnel' ; ça nous paraît une position extrêmement conservatrice et même dangereuse, parce que refuser l'entrée dans le champ concurrentiel c'est inévitablement la mort de l'ingénierie publique' 401 .

      Ce désaccord qui cristallise l'action du SNITPE en tant que noyau d'un groupe d'intérêt, se double d'un débat, entre sphère privée et sphère publique, sur la légitimité de l'ingénierie publique. La promotion de cette légitimité sera un deuxième 'travail' pour le groupe que nous étudions. Lors de l'arrivée de l'ingénierie publique sur l'agenda politique, il n'était pas question d'ouvrir le débat sur la légitimité de l'ingénierie publique : 'le privé n'est pas la première source de préoccupation: de toute façon l'ingénierie publique existe et elle est fondée par la loi; le privé n'a voix au chapitre qu'à travers les conditions de la concurrence fixées par la loi' 402 . Le projet de base ne porte en effet, comme nous l'avons vu, que sur une modernisation du modèle existant. Mais sous l'impulsion de la directive services et du débat qu'elle engendre sur la concurrence, les professionnels privés, en s'appuyant sur le discours 'procédural' de la direction de la concurrence du ministère des Finances et avec le relais bienveillant de la presse, 'forcent' l'entrée des débats politiques et ouvrent bel et bien le débat politique sur la légitimité de l'ingénierie publique. En est témoin le discours développé à ce sujet par l'Equipement, mais aussi par les syndicats et le CIRE.

      A partir de ces enjeux, des débats et des discours qui apparaissent, on peut constater début 2000, et parfois même avant, l'établissement de lignes de clivages plus ou moins fortes, plus ou moins fixes selon qu'elles portent sur des enjeux immédiats et concrets, ou sur des idées et des principes plus généraux. Afin d'identifier ces lignes de clivages, on peut se poser les deux questions suivantes : quels discours les agents portent-ils ? Dans quels 'espaces de concurrence' ou arènes de débat ces discours sont-ils mis en scène ? Ceci permet d'identifier le positionnement des acteurs et de constituer une 'cartographie' des clivages, des points de débat et d'éventuel désaccord.

      Cette classification est évidemment heuristique et synthétique, et n'a pour objectif que d'appréhender quelles peuvent être l'action et la composition potentielle d'un groupe d'intérêt au sein du système d'action de la réforme de l'ingénierie publique. On peut ainsi recenser une dizaine de lignes de clivage.

      La première et la plus évidente est sans doute celle qui oppose l'ingénierie publique à l'ingénierie privée, autour du débat sur la légitimité de l'ingénierie publique et les conditions des interventions, de la concurrence et d'un éventuel partenariat. A l'intérieur de l'appareil d'Etat, l'opposition entre l'Equipement et les Finances apparaît de manière presque aussi évidente, et porte sur la question de l'application des règles de concurrence et l'interprétation de la directive services. A l'intérieur même du ministère de l'Equipement, les directions d'administration centrale portent des conceptions différentes de ce que peut être l'intervention des services dans le champ concurrentiel. Ces différences de vues semblent naître de 'cultures' différentes, et donc de manières différentes de concevoir l'intervention de l'Equipement. Ainsi, notre enquête a montré à la DAEI une fréquentation importante des professionnels privés et une activité largement tournée vers le droit; ainsi, selon une responsable de cette direction, 'la DAEI a une vision plus décalée, parce qu'elle a la tutelle du BTP, s'occupe des relations du ministère avec l'Europe' 403 . Les différentes catégories de personnels n'ont pas non plus la même position vis à vis de la réforme. On rencontre ainsi une 'distorsion' entre l'administration centrale et les services déconcentrés, qui ne constitue pas un clivage en tant que tel mais fait identifier aux responsables de la politique un enjeu de mise en oeuvre de la réforme et d'adaptation de ses objectifs aux 'réalités du terrain': 'c'est bien qu'on ait une vraie politique en matière d'ingénierie publique mais c'est irréalisable; il suffit d'avoir été subdivisionnaire pendant une semaine pour s'apercevoir que ça ne peut pas marcher' 404 . On observe le même type de phénomène entre les ingénieurs et les personnels administratifs. on a constaté un discours spécifique aux 'ingénieurs du service public'; ceci ne signifie pas qu'il y ait un clivage entre les deux catégories d'agents que sont les ingénieurs et les membres des corps administratifs, mais seulement qu'ils peuvent avoir une approche cognitive différente du thème de l'ingénierie, ce qui peut influer sur la réforme. En témoigne cette remarque d'un membre du ministère de la fonction publique: 'à l'Agriculture, le directeur général de l'administration qui a pris en charge le dossier de l'ingénierie publique est un préfet: il a pris les choses avec pragmatisme, de manière dépassionnée, peut être justement parce qu'il n'est pas ingénieur'. Mais cela signifie aussi, comme nous l'avons constaté, que les ingénieurs défendront en tant que tel leur métier et son 'intérêt technique'. Parmi les différents corps d'ingénieurs, tous ne portent pas la même conception de l'ingénierie publique et plus largement de l'intervention de l'Etat. Le contenu sociologique des relations entre le corps des Ponts et le corps des ITPE a été largement étudié par Jean-Claude THOENIG 405 . On peut ici ajouter que la relation entre les deux corps d'ingénieurs du ministère de l'Equipement, et notamment la 'compétition' déjà constatée par Jean-Claude THOENIG, s'organise également autour de la question de l'ingénierie publique. Ainsi, le SNITPE considère en ces termes la différence d'enjeux que les deux corps voient dans l'ingénierie publique : 'les ingénieurs des ponts raisonnent en termes de pouvoir face aux collectivités locales, alors que les ITPE raisonnent à partir de valeurs de service public, de besoins par rapport à des territoires et des intervenants différents. C'est révélateur du fait que notre culture n'est pas la même que celle qui dirige l'Equipement' 406 . Sans compter que l'ancrage territorial, dont l'ingénierie publique est un des piliers, constitue une ressource plus importante pour le corps des TPE que pour le corps des Ponts et Chaussées, la majorité des ingénieurs des TPE déroulant leur carrière dans les services déconcentrés.

      On peut également observer des lignes de clivages au niveau des organisations syndicales elles-mêmes. Entre l'administration et les syndicats, on a constaté en particulier entre le SNITPE et la DGUHC un désaccord portant sur l'entrée dans le champ concurrentiel et le recrutement exceptionnel d'ingénieurs des TPE. Entre les différents syndicats de l'Equipement, les clivages 'permanents' sont exacerbés par la question de l'ingénierie publique, comme en témoigne cette publication de la CGT : 'Face à une CFDT prête à tout accepter et un SNITPE FO prêt à tout refuser, nous raisonnons en fonction des besoins réels des services' 407 .

      Apparaissent aussi des lignes de clivage ou de débat plus larges que celles qui concernent seulement l'appareil d'Etat. Le débat porte également sur le niveau européen, tant dans sa dimension politique qu'économique. On est ainsi en présence d'une sorte de compétition entre politiques nationales et politiques européennes, un modèle français 'traditionnel' d'action publique se heurtant à une norme européenne. La nouvelle politique et le nouveau dispositif d'encadrement de l'action publique qui en résultera seront sans doute le fruit d'un compromis entre les normes imposées par les textes européens et celles que la représentation législative nationale est susceptible d'accepter. On a pu juger, en interrogeant des élus locaux, de la réalité de cette compétition, et de l'incertitude de son issue, d'autant que la 'méfiance' vis à vis d'une application sans compromis des textes européens et l'attachement au modèle existant transcendent les engagements partisans, tout au moins chez les élus 'ruraux'. En témoigne ce maire socialiste : 'on ne peut pas appliquer aveuglément les textes européens, par principe généraux et globalisants, à des territoires : on arrive seulement à une incompatibilités entre les politiques' 408 , mais également ce sénateur RPR qui admet que si la concurrence et les règles européennes ont leur vertu, il n'en faut pas moins respecter les traditions nationales 409 .

      D'autre part, les termes du débat qui oppose au niveau national ingénierie privée et ingénierie publique se retrouvent au niveau européen et mondial, dans la compétition technique et économique entre l'ingénierie française et l'ingénierie européenne. Pour s'affirmer à l'export, l'ingénierie française privée exprime le besoin de bénéficier des références et des compétences de l'ingénierie publique, qui devient donc à l'international une alliée potentielle contre les concurrents étrangers : 'publics ou privés, nous formons tous l'ingénierie française et nous devons oeuvrer ensemble pour qu'elle accède à des consultations internationales' 410 

      Cartographier les clivages qui sous-tendent l'action des groupes d'intérêt autour de l'ingénierie publique n'est pas suffisant pour expliquer les conditions de l'action d'un groupe d'intérêt. Il s'agit de s'intéresser également aux lieux des débats qui mettent en scène les discours que nous avons analysés.


1.3.3 L'accès aux arènes de débat : un enjeu stratégique pour les groupes

      En effet, un désaccord ne suffit pas pour engendrer le débat et la construction conjointe d'une solution et d'un discours par les acteurs, encore faut-il que ceux-ci trouvent des lieux de discussion et des espaces de controverse. Il en va de même pour l'action des groupes d'intérêt, qui doivent trouver des lieux d'expression et d'échange avec les autres acteurs concernés, notamment les institutions et les décideurs, pour promouvoir leurs revendications.

      Dans le cas de l'ingénierie publique, plusieurs lieux sont investis par les débats. On constatera que l'existence, le statut et la configuration de ces 'arènes' ne sont pas sans influence. Ainsi, un lieu de débat interne à l'administration comme le comité de pilotage ou les groupes de travail du plan de modernisation de l'ingénierie publique ne portera le débat vers les préoccupations des professionnels privés qu'à travers les conceptions et représentations des acteurs publics qui les composent en majorité, représentations qui peuvent différer sensiblement de celles de leurs homologues du secteur privé. De là, la teneur des échanges se trouvera vraisemblablement altérée par rapport à un débat qui aurait lieu en présence de représentants des professionnels privés. De même, une tribune peut s'offrir de meilleure grâce à un type d'acteurs, par exemple la presse pour les ingénieurs privés, comme en témoignent deux articles du journal Le Monde parus le 2 décembre 1999 411 .

      A l'intérieur de l'appareil d'Etat, on trouve des lieux de débat institutionnalisés à plusieurs niveaux. Comme on l'a vu plus haut, l'ingénierie publique a longtemps été abordée par le niveau central du ministère de l'Equipement à travers ses seuls aspects comptables et réglementaires. Il semble alors logique que le plus ancien lieu de débat interne sur l'ingénierie publique, et celui où sont apparus les premiers éléments qui ont conduit à la modernisation qui nous intéresse, soit lié à cet aspect comptable de l'ingénierie publique. On constate en effet que le premier lieu où ont été évoquées la directive service et la budgétisation des honoraires est la Commission Centrale des Rémunérations Complémentaires (CCRC) 412 . A l'Equipement, cette commission se réunissait chaque année, avant la budgétisation des rémunérations accessoires du début 2000, pour faire le point sur les rentrées d'honoraires et le volume de primes versées en conséquence. Cette commission est paritaire, on peut donc penser qu'elle constitue un lieu privilégié de débat entre les dirigeants du ministère, en particulier le directeur du personnel et des services, et les syndicats. Cette commission a en effet permis d'évoquer de manière relativement informelle les nouveaux actants du système de l'ingénierie publique, comme en témoigne ce responsable du SNITPE : 'en 95 ou 96, j'ai dit à Santel 413  en CCRC qu'on ne pouvait plus dire 'wait and see', qu'il fallait prendre les devants, réaliser une analyse juridique, voir comment se reliaient ingénierie publique et directive services' 414 .

      Au ministère de l'Equipement, mais avec une dimension interministérielle, on trouve le comité de pilotage du plan de modernisation de l'ingénierie publique. Ce comité compte 30 membres issus principalement de la fonction publique, dont 24 des différents services et de l'inspection générale du ministère de l'Equipement, les six membres restants venant d'autres ministères et du secteur privé 415 . Il a pour mission de coordonner et d'entériner le travail des 40 groupes formés pour mettre en oeuvre le programme d'action nationales qui constitue la déclinaison pratique au niveau national du plan de modernisation, de suivre les questions d'actualité sur l'ingénierie publique, et surtout, en pratique, de discuter des orientations stratégiques et politiques qui sont proposées au gouvernement et à l'instance interministérielle créée par le CIRE. Le comité de pilotage, recueillant les résultats des groupes de travail, est le lieu privilégié des décisions concernant l'aspect pratique de la réforme de l'ingénierie publique. En effet, il se trouve à l'interface entre le niveau opérationnel de la réforme et le niveau politique qui décide. En cela, il détient une légitimité 'technique' face au cabinet du ministre et du gouvernement, et une légitimité politique face aux services. C'est ainsi que les discours et expressions du ministre concernant l'ingénierie publique sont élaborés au sein du bureau de l'ingénierie publique à la DGUHC, qui forme l'ossature du comité de pilotage (6 membres sur 30). Il est notoire qu'à part un architecte conseil, pas plus les professionnels privés que les syndicats n'ont accès à ce lieu de débat, d'où la revendication, en particulier du SNITPE, d'être associé plus étroitement au plan de modernisation.

      Au niveau local, plusieurs lieux de débats existent, de manière permanente ou ad hoc. On a cité les groupes de travail formés au sein des services déconcentrés pour décliner au plan local les axes stratégiques du plan de modernisation. On retrouve dans ces groupes la même caractéristique qu'au niveau national: une présence quasi exclusive des membres des services, les élus et les professionnels privés en étant quasiment toujours exclus, à deux nuances près cependant. D'une part les agents des services déconcentrés du ministère de l'Agriculture semblent moins mobilisés que leurs homologues des administrations centrales : 'la DDAF n'est pas du tout mobilisée sur ce dossier, d'autant que, conjoncturellement, ils sont en position de faiblesse en ce qui concerne le personnel; contrairement à nous la DDAF freine des quatre fers : ils ne considèrent pas l'entrée dans la concurrence comme acquise, et si c'est le cas ils sont prêts à se retirer' 416 . D'autre part, les syndicats et en particulier le SNITPE, de par sa forte implantation dans les services déconcentrés, ont eu davantage l'occasion de participer aux débats, même non officiellement. On trouve également des 'clubs' de correspondants ingénierie publique entre différentes DDE d'une même régions, qui sont des lieux d'échange sur le fond et sur les dispositions pratiques de la réforme: contenu des dossiers, choix des missions élémentaires de la loi MOP : 'c'est un élément intéressant du dispositif puisque ça constitue un lieu d'échange qui n'existait pas auparavant, entre des gens d'un même niveau d'une DDE ou du moins porteurs de la même préoccupation sur l'ingénierie publique...' 417 . Ce dernier lieu crée un réseau horizontal consacré à l'ingénierie publique, qui consolide le pilotage vertical opéré par la DGUHC.

      Dernier lieu local d'échanges : les commissions locales des rémunérations accessoires, pendants de la CCRC au niveau des départements, qui décidaient avant la budgétisation de la répartition de l'enveloppe d'honoraires attribuée par la DPS entre les agents du service concerné. Cette commission semble être au niveau local le lieu le plus formel et le plus permanent d'échanges entre direction et personnels sur la question de l'ingénierie publique abordée par le volet 'primes', ce qui en fait également un lieu de débat privilégié. En témoigne la réaction du secrétaire général de la Fédération FO de l'Equipement, des Transports et des Services, qui demande officiellement de maintenir ces commissions locales ainsi que la commission nationale après la budgétisation des honoraires, étant donné que l'arrêté qui entérine cette budgétisation 418  ne fait pas mention de ces commissions : 'Il me semble toutefois essentiel que cette commission [la CCRC], ainsi que ses homologues au niveau régional et local, soit maintenue, car elle constitue un lieu de concertation privilégié sur le thème sensible et important des rémunérations complémentaires des corps techniques de l'Equipement...' 419 

      On ne trouve pas de lieu permanent d'échange entre services de l'Etat et professionnels privés ressemblant à ceux que nous avons identifiés, à l'intérieur de l'appareil d'Etat, entre l'administration et les syndicats. Au niveau central, il semble que les administrations en charge du plan de modernisation se concertent avec les organisations de professionnels privés de manière ponctuelle 420 . Au niveau local, nous l'avons constaté, la méconnaissance et l'ignorance mutuelle semblent le mode de «°relation » le plus répandu entre DDE et professionnels privés 421 . Selon une source syndicale cependant, les responsables du plan de modernisation auraient envisagé une forme de concertation large et permanente au niveau local, qui fait naître des réserves non sur le fond mais quant à ses modalités pratiques 422 .

      Pour compléter l'étude des arènes de débat, il convient de considérer également les acteurs qui jouent le rôle d'arbitres. Au niveau national, on compte ainsi deux types 'd'arbitrages': politique et juridique. L'arbitrage politique se trouve à plusieurs niveaux. Au sein des ministères, les cabinets jouent ce rôle entre les différents services 423 . Au niveau interministériel, c'est le ministère de la Fonction publique et de la réforme de l'Etat qui semble remplir cette fonction, comme en témoigne cet ingénieur, chargé de mission à la Délégation Interministérielle à la Réforme de l'Etat : 'face aux positions du Budget et à leur lecture 'limite' de la loi, on est obligés de rappeler ce que le gouvernement a dit par l'intermédiaire du CIRE et de leur rappeler qu'ils doivent mettre leur compétence au service du plan de modernisation' 424 . Au niveau supérieur, le premier ministre est également intervenu le 7 mars 2000 pour arbitrer entre les ministères à propos du vide juridique du début de l'année 2000, comme nous l'avons vu dans la première partie 425 . Le conseil d'Etat est évidemment l'arbitre juridique naturel, dont on attend la jurisprudence 426 , mais il ne faut pas négliger le pouvoir juridique européen, compétent pour statuer sur le non respect des directives européennes.

      Acteurs, groupes potentiels, enjeux, discours, arènes et arbitres : nous avons posé le décor des mobilisations potentielles autour de la réforme de l'ingénierie publique, et d'ores et déjà entrevu les prémices de ces mobilisations. Il s'agit maintenant d'analyser l'apparition de groupes d'intérêt en tant que tels au coeur du système d'action de la réforme. On constatera que l'on peut identifier deux groupes actifs, l'un composé d'organisations de professionnels privés, et l'autre qui promeut une ingénierie publique renforcée, légitimée et modernisée par les services de l'Etat. Nous nous intéresserons particulièrement à ce deuxième groupe, dont le substrat est ce que nous avons appelé le 'groupe des ingénieurs' et dont un des noyaux mobilisateurs est le SNITPE 427 .


Chapitre 2 : L'émergence d'un groupe actif : les conditions de l'action et le travail politique des groupes

      Nous nous attachons ici, à travers l'étude de la mobilisation d'un groupe d'intérêt issu de l'administration, à évaluer deux éléments : les conditions de la participation du groupe à l'élaboration de la politique et la forme de cette participation d'une part, et d'autre part les vecteurs de diffusion des intérêts sectoriels au sein des lieux de production des politiques publiques. C'est ce deuxième élément qui nous permettra d'émettre des hypothèses quant aux relations et à l'influence réciproques entre les différents niveaux institutionnels, notamment les niveaux national et européen.

      Construire un groupe d'intérêt observable sur l'ingénierie publique : le SNITPE comme noyau de la mobilisation

      La présente sous partie et celle qui la suit ont pour objet la description et l'analyse du processus d'émergence d'un groupe d'intérêt, de sa genèse. Nous nous intéresserons à cette fin aux conditions d'apparition d'un groupe actif, aux éléments qui lui permettent d'agir au sein d'arènes de débat politique, et au 'travail' politique qui fait qu'un groupe d'intérêt se ménage une participation à la conception de la politique de l'ingénierie publique. Nous nous poserons enfin la question de l'influence réelle d'un tel groupe sur la fabrication et la mise en oeuvre d'une politique publique.

      La suite du travail conserve le parti pris d'une approche concrète à travers le cas de l'ingénierie publique, cependant nos questions et notre réflexion sont inspirées de travaux réalisés sur le fonctionnement des groupes d'intérêt. Ces travaux nous ont permis de nous poser de nouvelles questions sur la genèse d'un groupe d'intérêt. Les ouvrages dont nous nous sommes principalement inspirés sont la Sociologie des groupes d'intérêt de Michel OFFERLE 428 , qui entre autres montre comment construire un groupe d'intérêt 'observable', et la Sociologie des mouvements sociaux d'Erik NEVEU 429  qui pose déjà la question de l'apparition des groupes. Certaines idées sont également tirées de Lutter ensemble, les théories de l'action collective d'Olivier FILLIEULE et Cécile PECHU 430 , et de Les syndicats des grands services publics et l'Europe, de Jeanne SIWEK-POUYDESSEAU 431 .

      Michel OFFERLE insiste tout d'abord sur la nécessité de construire pour l'analyse le groupe d'intérêt dont on entend étudier l'action. Il considère les différentes manières d'opérer cette construction pour rendre possible l'observation d'un groupe. Comme lui 432 , nous nous sommes intéressés successivement pour fonder notre analyse à la constitution des groupes et à celle des intérêts, mais également aux lieux potentiels de l'action de ces groupes. Nous allons maintenant voir comment construire un groupe d'intérêt des ingénieurs publics à partir de l'action d'un syndicat, avec toutes les réserves que nous avons déjà formulées quant à la non exhaustivité du terme « d'ingénieurs publics ». Nous aurons pour cela une double approche. D'une part, nous recenserons et analyserons les conditions sociologiques et politiques qui semblent nécessaires pour l'apparition et l'action d'un tel groupe, et d'autre part nous nous intéresserons à ceux qui font ce groupe et son 'travail politique' comme le conseille Michel OFFERLE 433 , puisque notre enquête nous a permis d'observer et de participer directement à cette action aux côtés des membres du syndicat des ingénieurs des TPE.


2.1 Les conditions d'émergence : la construction d'une identité

      Dans le cas qui nous intéresse, nous pouvons identifier deux types de conditions qui ont permis l'apparition d'un groupe actif pour la défense du modèle français d'ingénierie publique : l'existence préalable d'un groupe structuré, et, au sein du groupe, un sentiment identitaire et des valeurs partagées.

      Il est essentiel de s'intéresser à l'organisation structurée qui a préexisté à une mobilisation autour de l'ingénierie publique comme condition de l'apparition d'un groupe d'intérêt réel, comme le montre Erik NEVEU en se référant à la théorie oslonnienne de la mobilisation des ressources et à ses filiations sociologiques 434 . Dans notre cas, nous constatons qu'un groupe d'intérêt potentiel préexiste sous la forme d'un syndicat corporatif, celui des ingénieurs des travaux publics de l'Etat. Selon la typologie d'OBERSCHALL reprise par Erik NEVEU 435 , ce syndicat est à la fois intégré et socialement stratifié suivant un modèle associatif. Cela signifie en particulier qu'il dispose de connexions stables lui permettant d'être entendu des autorités supérieures. Pour le SNITPE, ces mécanismes de représentations sont de plusieurs types : participation formelle aux instances paritaires, ressources sociologiques d'appartenance aux mêmes corps de la fonction publique...D'autre part, le syndicat a une organisation fortement structurée au niveau national mais également territorial avec des représentants à tous les échelons territoriaux et un haut niveau d'information et de communication entre les différentes strates de l'organisation. Le nombre relativement peu élevé de participants permet à chaque représentant local de contacter directement la centrale parisienne de manière tout à fait informelle et à tout instant. Mais des moments d'échange institutionnalisés existent également: assemblée générale des secrétaires départementaux, commission exécutive, congrès, pour échanger et mutualiser les expériences locales, ce qui renforce la cohésion et l'effet de réseau entre les représentants du niveau local. Comme nous allons le constater, ces lieux ont également pour fonction de pérenniser et renforcer le 'liant' du groupe et le sentiment identitaire. Corollaire à l'existence des connexions entre le groupe et l'administration, il faut se poser la question de la relation entre l'Etat et le groupe d'intérêt 436 . C'est en partie l'objet du paragraphe 2.3 qui suit, consacré au travail du groupe d'intérêt.

      Deuxième condition qui a présidé à l'apparition d'un groupe d'intérêt autour de l'ingénierie publique, la mobilisation d'un sentiment identitaire et de valeurs partagées. Nous avons déjà largement analysé les valeurs et discours communs au 'groupe des ingénieurs publics'. Ces éléments communs de représentation qu'ont les ingénieurs de leurs métiers et de leur rôle au sein du service public sont rendus plus denses par l'appartenance commune à un corps de fonctionnaires et à un syndicat censé représenter ce corps. L'identité du groupe et du syndicat est renforcée par la construction et la diffusion d'une doctrine propre, fondée sur quelques idées-forces que nous avons déjà recensées: affirmation de la fonction de l'Etat au sein du marché de l'ingénierie, défense des missions de maîtrise d'oeuvre comme base et condition sine qua non de la conservation d'une compétence des services, défense de l'intérêt des métiers, refus d'entrer dans le champ concurrentiel et dénonciation de manoeuvres visant à détruire le modèle français d'ingénierie publique 437 . La construction de cette doctrine et de ce discours à l'intérieur même du syndicat repose sur trois types de fondements: l'invocation des principes généraux et conceptions particulières du service public qui font partie du 'fonds de commerce' du syndicat, la mobilisation d'une légitimité fondée sur une connaissance du 'terrain' que les ingénieurs des TPE affirment seuls ou presque pouvoir revendiquer, et une prise de position par rapport aux clivages que nous avons précédemment identifiés. Les modes de construction et de diffusion de ce discours sont également pluriels, et nous pouvons brièvement les décrire. A la base des positions prises par le syndicat, il y a une veille permanente menée tant au niveau national que local : événements sociaux, politiques, réglementaires, managériaux sont ainsi recueillis en continu. Ces éléments sont analysés par les différentes instances du syndicat: sections départementales, délégations régionales, commission exécutive et bureau national. Considérés en regard du contexte 'historique' et passés au crible des valeurs et revendications de base du syndicat, les événements identifiés comme pertinents dans 'l'espace cognitif' commun aux membres des instances dirigeantes font l'objet d'une interprétation, éventuellement d'une expression et de la formulation de revendications particulières. Les positions ainsi dégagées sont alors diffusées et discutées aux différents niveaux territoriaux à l'aide de plusieurs vecteurs. Les publications permanentes comme La tribune des travaux publics et La lettre du secrétaire général ou des documents à caractère particulier ou exceptionnel 438  servent de base à une discussion et à une appropriation par les représentations locales du syndicat. Les représentants territoriaux, secrétaires départementaux et délégués régionaux qui participent à diverses manifestations nationales, jouent également un rôle de transmetteurs du discours national et d'animateurs des débats au niveau local. Mais cela ne signifie pas que l'organisation soit totalement centralisée et que les sections locales n'aient aucune autonomie: en effet, celles-ci jouent un rôle de construction de discours et de positions, et sont consultées par le niveau national dont les prises de positions et les décisions sont largement influencées par celles des instances locales. Parallèlement à cela, des groupes de travail nationaux produisent des rapports qui contribuent à cristalliser ces positions. Nous reviendrons sur cet élément particulier dans un prochain paragraphe.

      Pour illustrer ce processus, il nous faut étudier l'historique de la construction d'un discours commun au syndicat à propos de l'ingénierie publique et de la concurrence, et pour cela remonter au milieu des années 1990. Deux rapports au congrès ont été publiés en 1995 et 1997. Si le rapport de 1995 évoque principalement les rémunérations, celui d'octobre 1997, en plus du thème financier et de l'équilibre du compte des honoraires, évoque déjà des questions de fond et des arguments pour justifier la reconnaissance de l'ingénierie publique comme un service public à part entière. Le rapport justifie notamment l'ingénierie publique et l'intervention de l'Etat par sa capacité à absorber et tolérer des délais de paiement plus longs et une forte proportion d'impayés ou de différés de paiement, ce que ne peuvent tolérer des entreprises. Les questions de fond évoquées concernent les premières orientations données à l'ingénierie publique par le ministère: conseil en amont des projets, gestion, contrôle. On y trouve les premiers éléments du discours que nous avons analysé : 'L'Etat, en charge de l'aménagement du territoire et garant de la cohésion et de la solidarité nationales, doit clairement assumer cette position et défendre l'ingénierie publique comme un service public à part entière, garantissant l'accès de tous les maîtres d'ouvrages publics à une ingénierie de qualité' 439 . En outre, ce rapport dresse un état des lieux complet des fondements historiques et juridiques de l'activité, du cadre réglementaire des rémunérations, des relations avec les professionnels privés, qu'il met en parallèle avec 'les problèmes de l'emploi'. Sur ce thème, le rapport affirme 'que l'ingénierie privée ne peut se substituer à l'ingénierie publique. Il s'agit de deux approches différentes et complémentaires. Ce serait une erreur de penser que la suppression de l'offre publique entraînerait la création automatique d'un nombre équivalents d'emplois dans le secteur privé. Le seul effet immédiat serait que le service public perdrait toute sa compétence technique et son savoir faire'. On constate bien que plusieurs éléments essentiels de la doctrine sont d'ores et déjà présents. Mais surtout, ce rapport de 1997 s'intéresse déjà aux facteurs d'évolution du système, et en particulier au contexte européen et à la transposition de la directive services 440 . Il refuse une transposition extensive de la directive et demande l'affirmation des conditions actuelles d'intervention des services techniques publics, au nom de l'accès des collectivités territoriales à une ingénierie neutre et compétente au nom du développement du territoire. Enfin, en agitant le spectre du non versement des rémunérations accessoires, il revendique la budgétisation des honoraires, une véritable affirmation de l'ingénierie publique comme mission de service public et une animation de l'activité dans les services.

      Les expressions du SNITPE suivent alors le cours des événements 441 , et il faut attendre le congrès 1998 du syndicat pour passer à la deuxième étape de la construction de son discours sur l'ingénierie publique. A cette occasion, le secrétaire général fait un point sur les réflexions en cours à la DGUHC, et se félicite de constater un véritable engagement sur ce sujet, même s'il justifie cet engagement par une 'panique' déclenchée dans l'administration par la menace du non paiement des rémunérations complémentaires 442 . Il prend également acte du discours émergent au sein de la DGUHC, et somme l'administration de 'prendre à bras le corps le problème de la directive services'. Le secrétaire général du SNITPE dresse également un état des lieux des débats entre Equipement et Finances sur la budgétisation des honoraires. A ce moment-là, le moins que l'on puisse dire est que ces discussions ne sont pas très avancées, puisque le ministre du Budget Christian SAUTER considère officiellement la budgétisation des honoraires de l'Equipement comme n'ayant aucun caractère obligatoire 443 . C'est précisément à ce moment du débat que l'on peut trouver l'origine du clivage entre Equipement et Finances. C'est tout au moins à ce stade qu'apparaît à l'Equipement un discours sur les intentions prêtées aux Finances, dont l'objectif serait la disparition pure et simple de l'ingénierie publique 444 . C'est également à ce moment-là qu'apparaît la revendication du syndicat de participer à la réforme des rémunérations accessoires.

      Au cours de l'année 1999, le SNITPE communique fortement autour d'une enquête menée auprès des maires de France par la fédération FO de l'Equipement, et se félicite du soutien que ceux-ci apportent aux services de l'Equipement 445 . Nous aurons l'occasion de revenir sur cette enquête et ses résultats. Il est seulement besoin de dire ici que les résultats de cette enquête constituent une ressource pour le syndicat, et qu'ils seront très largement exploités dans la suite des débats entre syndicat et administration. En mai 1999, nous l'avons déjà constaté, le SNITPE présente le plan de modernisation à ses troupes par un article dans la Tribune des travaux publics, article dans lequel on voit apparaître les premières critiques et une revendication à être plus étroitement associés au plan. Sur la question de la budgétisation des rémunérations accessoires, nous avons vu qu'elle a fait l'objet d'une décision de la part du CIRE, et qu'à partir de là, les débats entre Equipement et Finances ont surtout porté sur les conditions de cette inscription au Budget. Le syndicat s'exprime brièvement dans sa Tribune d'octobre, constatant que le dossier est en bonne voie puisque selon le ministre lui-même, les conditions de la budgétisation confortera l'exercice des missions. Enfin, un groupe de travail sur l'ingénierie publique présente son rapport au congrès de décembre 1999. Ce rapport constitue une étape importante dans la construction de la doctrine du SNITPE sur l'ingénierie publique, puisqu'il détermine la position du syndicat vis à vis du plan de modernisation de l'ingénierie publique. Il se félicite de la prise en compte formelle de l'ingénierie publique et de la budgétisation des honoraires, qui s'inscrivent dans la continuité de revendications anciennes et toujours renouvelées du SNITPECT. Et surtout, le rapport revendique une stratégie ambitieuse, une stratégie de conquête, apte à conforter les moyens nécessaires pour répondre aux besoins des maîtres d'ouvrages, en affirmant le rôle des subdivisions et en rénovant le cadre juridique de l'activité 446 . Ces revendications posent clairement les conditions de l'adhésion et de la mobilisation du SNITPE aux principes du plan de modernisation.

      Il faut attendre la première moitié de l'année 2000 pour observer de manière évidente les deux particularités que nous avons évoquées: la construction d'une position à partir d'un dialogue entre niveau national et niveau local, et la diffusion de la doctrine commune aux différents niveaux. Ainsi, les trois réunions de la commission exécutive du premier semestre 2000 se sont exprimées au sujet de la réforme de l'ingénierie publique, ce qui en soi montre une accélération de la mobilisation. Ces prises de position face aux événements du début de l'année ont ensuite donné lieu à chaque fois, au niveau local, à des débats au sein des sections. Les lettres adressées par le secrétaire général aux sections 447  et la diffusion de 'matériel' pour mener des actions locales 448  ont complété le dispositif d'information de la base. Mais cette dernière a également participé à l'élaboration des positions nationales, par deux types de moyens. D'une part, la commission exécutive qui réunit les délégués régionaux a été le moyen de faire le point sur la situation et l'opinion des troupes dans chaque région. D'autre part, à la demande du bureau national, des débats ont été organisés au sein des sections au mois d'avril. Le secrétaire général a fourni une note pour servir de base à ces discussions 449 , note qui dresse l'état des lieux au premier avril 2000, et fournit des arguments et des orientations politiques potentielles pour la réforme de l'ingénierie publique. Les résultats de ces débats, recueillis par les délégués régionaux lors de réunions début avril, ont été transmis à la commission exécutive et débattus lors de la séance des 13 et 14 avril 2000. Notre participation à cette réunion nous permet de confirmer que certaines idées exprimées au niveau local sont bel et bien intégrées au discours construit par l'instance nationale et pas le contraire. Nous avons en effet constaté que certains éléments apparaissent pour la première fois dans les discussions locales, et ensuite seulement sont prises en compte, sinon dans le discours officiel, du moins durant les débats internes des instances nationales. On peut citer, par exemple, le fait de lier la problématique de l'ingénierie publique à celle de l'aménagement et de la réduction du temps de travail. Il faut également et surtout considérer la 'remontée d'informations' du terrain, qui sont ensuite exploitées par le syndicat au niveau national : l'expression d'un sentiment d'inquiétude et de désorientation de la part des clients, par exemple 450 .

      L'analyse du contenu des diverses expressions du syndicat et de son évolution nous permet de tirer deux conclusions. La participation aux réunions de la commission exécutive du syndicat nous a montré que les délégués des différentes régions font remonter des informations qui, si elles diffèrent selon le contexte, sont perçues et analysées par les membres du syndicat des différentes régions suivant les mêmes schémas. Ceci signifie qu'un même type de contrainte donne lieu à une analyse et une interprétation proches d'une région à l'autre. Par exemple, la question de l'entrée dans le champ concurrentiel donne lieu à la même réaction dans plusieurs départements et régions, comme en témoigne cet ingénieur des TPE, chef d'arrondissement dans la Loire: 'passé le premier choc dû à l'annonce, on a réfléchi et on a commencé à classer nos différentes missions: finalement l'ATGC 451  n'est pas concernée par la concurrence, la conduite d'opération non plus puisque la loi MOP crée un droit exclusif...et pour tout ce qui est du domaine concurrentiel on pourra recréer du droit exclusif; on voit apparaître derrière tout ça nos raisonnements de fonctionnaires qui nous poussent à garder l'ingénierie publique dans un droit particulier, le raisonnement de fonctionnaire ça veut dire: limiter la concurrence...quand même je ne sais pas si on a les neurones qui nous permettent de fonctionner comme des libéraux' 452 . De même, les évolutions potentielles de l'ingénierie publique sont souvent interprétées de la même façon par différents ingénieurs du syndicat, comme une 'menace' qui pèserait sur une certaine conception des métiers d'ingénieurs.

      Ainsi on peut dire que les membres du SNITPE, ou tout au moins ceux qui forment son encadrement national et local, partagent un même 'espace cognitif' et un même fonds de valeurs et de types de raisonnements 453 . Ceci nous amène à notre deuxième observation : la communication et la construction commune d'un discours par les différents niveaux semble jouer un rôle de renforcement de ce sentiment identitaire. On serait donc en présence de mécanismes de renforcement du « liant » d'un groupe d'intérêt, par une affirmation et une adaptation constantes aux contraintes et aux évolutions des différents niveaux territoriaux de valeurs et de positions communes.

      La dernière question que l'on peut se poser dans ce paragraphe consacré aux conditions de l'apparition d'un groupe d'intérêt actif est la suivante : comment et sous quelles conditions un groupe latent s'organise-t-il et devient-il actif ? 454  Nous ne pouvons répondre que partiellement puisque le groupe que nous étudions préexiste à la période de mobilisation que nous étudions. Nous pouvons cependant formuler deux hypothèses : un groupe peut devenir actif sous l'impulsion d'une contrainte ou d'une opportunité nouvelle (une nouvelle controverse, une menace identifiée) à condition de se créer des vecteurs de communication et des modes de construction d'un discours commun, et de fabriquer des mécanismes aptes à pérenniser et à renforcer cette communauté de valeurs et de discours. Quant aux conditions de l'action elle-même, elles sont l'objet principal du paragraphe suivant.


2.2 Les conditions structurelles et conjoncturelles de l'action

      Nos observations, mises en relation avec les références bibliographiques déjà citées, nous ont permis d'identifier quatre types de conditions qui déterminent l'action d'un groupe d'intérêt :

  • Une capacité des groupes à se mobiliser sous l'impulsion d'un leadership, et des conditions de conjoncture favorables à cette mobilisation ;
  • Un contexte politique favorable à l'action, avec notamment l'existence de clivages politiques ;
  • L'existence d'un 'carburant' pour l'action ;
  • L'existence d'accès routinisés aux centres de décision et aux arènes de débats.

      Tout d'abord, il s'agit de comprendre ce qui pousse un acteur collectif de type 'groupe d'intérêt' à s'exprimer, puis à se mobiliser autour de nouveaux enjeux. Pour cela, la notion de leadership et celle d'entrepreneur politique empruntées à Yves MENY et Jean-Claude THOENIG 455  nous paraissent pertinentes. Ces deux auteurs, se référant à Cobb et Elder 456 , différencient les groupes en termes de capacité à se mobiliser autour de problèmes. Ils distinguent deux classes: des acteurs proprement dits qui se mobilisent socialement et politiquement, et des publics qui sont les spectateurs du processus. Pour le cas qui nous intéresse, on peut considérer que le groupe des ingénieurs publics et le SNITPE font partie de la première de ces « classes ». Toujours selon ce classement, le SNITPE constituerait alors un groupe d'identification puisque actif face au problème, alors que le groupe des ingénieurs publics serait un groupe d'attention. Dans ce cadre, le SNITPE joue un rôle d'entrepreneur politique sur la question de l'ingénierie publique. Le paragraphe précédent a en effet montré que ce syndicat mobilise des ressources et met en oeuvre des stratégies pour faire prendre en compte la question de l'ingénierie publique par les autorités publiques. Ces ressources sont de plusieurs ordres, intégrant par exemple une légitimité à parler au nom des ingénieurs des TPE et du 'terrain', une capacité à produire de l'expertise sur la question par des groupes de travail internes ou de faire appel à une expertise extérieure, l'existence d'un argumentaire partagé et rodé pour la promotion d'une conception du service public de l'aménagement. On peut aussi considérer comme une ressource le fait de disposer d'accès stabilisés à l'intérieur de l'administration et aux décideurs. Les stratégies mises en oeuvre reposent sur la construction et la diffusion d'un discours commun à une catégorie de personnel, sur la proposition de solutions alternatives, sur la conquête d'un public et de soutiens 457 , et sur la mobilisation en dernier recours de registres d'actions plus durs, comme la grève.

      Parmi les éléments qui infléchissent les modes et la portée de l'action du groupe d'intérêt, il faut également compter avec la conjoncture interne au syndicat: est-il stratégiquement en mesure de s'engager dans des actions qui pourront être longues, de durcir éventuellement ses positions? Ceci revient à évaluer le potentiel de mobilisation des 'troupes'. Plusieurs éléments semblent déterminer ce potentiel. De manière structurelle, trois points peuvent être pris en compte: le faible nombre des adhérents et des sympathisants 458 , le fait que le SNITPE se veuille une force de proposition et pas seulement de contestation, et l'existence des mécanismes de renforcement identitaire que nous avons déjà identifiés et analysés. De manière conjoncturelle, un syndicat peut être à un moment donné en position de force ou de faiblesse indépendamment de l'enjeu particulier autour duquel il cherche à se mobiliser. Début 2000, le SNITPE présente des éléments de force, comme une forte légitimité suite à son succès aux élections de mars 2000, et des éléments de faiblesse identifiés par la commission exécutive, qui sont un relatif déficit conjoncturel d'accès aux administrations centrales 459  et une capacité de mobilisation grevée par une sorte de 'découragement' ou de résignation de certaines parties de la base vis à vis de la question de l'entrée dans le champ concurrentiel : 'moi je ne sais pas ce que je serai dans dix ans: quand on met tout en parallèle, ce qui se passe sur l'ingénierie publique tôt ou tard beaucoup de choses seront mises en concurrence, puis il y a les départs en retraite, etc...on va voir quand même les mission des DDE diminuer, on voit bien quand même que les services de l'Etat sont en train de baisser: personnellement je crains que les postes intéressants soient ailleurs que dans les services de l'Etat' 460 .

      De manière connexe à cette idée de conjoncture, il faut également tenir compte de la situation politique au sens large au moment de l'arrivée de la réforme de l'ingénierie publique sur l'agenda. Nous avons déjà largement étudié cette question dans la première partie. Il s'agit ici d'analyser l'usage que fait le syndicat des clivages existants au sein du système d'action de la réforme pour se ménager des accès aux arènes de débat et renforcer la portée de son discours et son influence sur le processus décisionnel. On peut citer une fois encore l'exemple du débat autour de la budgétisation des rémunérations complémentaires. Le SNITPE est en tant que tel légitime pour s'exprimer dans le cadre de ce débat, puisqu'il participe de droit à la commission centrale des rémunérations complémentaires. Comme nous l'avons vu, le syndicat n'a d'ailleurs pas manqué de le faire à de nombreuses reprises, dans diverses Tribunes mais également en commission et lors des rencontres entre ses dirigeants et ceux de l'administration. A ces occasions, le SNITPE, s'inscrivant en faux par rapport aux positions des Finances et en prônant un discours de défiance 461 , appuie les positions de l'administration de l'Equipement face aux Finances. Cet appui qu'il apporte lui permet de revendiquer légitimement un peu plus tard 462  une participation plus étroite à la réforme de l'ingénierie publique, puisque le SNITPE a toujours présenté les questions des honoraires et de l'ingénierie publique comme étant liées.

      Ayant constaté que les conditions de l'action du groupe reposent principalement sur deux facteurs, nous considérerons également ceux qui peuvent faciliter cette action. En premier lieu, nous nous intéresserons à l'existence d'un 'carburant' pour la mobilisation. L'idée selon laquelle les mouvements sociaux ont besoin d'un carburant pour agir est développée par Erik NEVEU, qui s'appuie lui-même sur les travaux de Ted GURR 463  : 'l'hypothèse de Gurr est de voir dans l'intensité des frustrations le carburant des mouvements sociaux' 464 . Nous allons constater que l'idée selon laquelle un carburant est nécessaire à la mobilisation est également valable pour le cas qui nous importe, même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un mouvement social et s'il est d'autres carburants que la frustration. Le besoin et la nature du carburant apparaissent d'eux mêmes quand on pose la question : qu'est-ce qui fait bouger le SNITPE ? On peut évidemment y apporter plusieurs éléments de réponse, on peut également en essayant de répondre à cette question dériver vers des jugements de valeur qui n'ont évidemment pas leur place dans ces pages. C'est pourquoi nous nous limiterons à trois éléments d'ailleurs liés entre eux et qui nous semblent composer une formule approchée du carburant de la mobilisation du SNITPE autour du thème de l'ingénierie publique: la menace (tout au moins perçue et construite) qui pèse sur la profession et sur la conception du service public portée par le syndicat, la mise sous contrainte du modèle de l'ingénierie publique notamment par l'apparition d'échéances pour la réforme, et l'opportunité de voir aboutir des revendications anciennes, comme la budgétisation des honoraires et l'affirmation politique de l'ingénierie publique comme un service public à part entière.

      Nous identifierons une dernière condition pour l'action d'un groupe d'intérêt, inspirée ici encore d'Erik NEVEU. Nous constaterons que cette idée s'adapte également à notre cas même s'il ne s'agit pas véritablement d'un mouvement social : 'un mouvement social qui dure et réussit tend à se cristalliser en groupe de pression, à disposer d'accès routinisés aux centres de décision, comme le montre l'exemple du syndicalisme européen. A l'inverse, un groupe de pression qui sent ses interlocuteurs insuffisamment attentifs s'emploiera à mobiliser des soutiens'. 465  Dans le cas du SNITPE et de la réforme de l'ingénierie publique, il semble que l'on rencontre les deux éléments. D'une part, des accès à l'administration existent préalablement à la mobilisation sur l'ingénierie publique. Il s'agit par exemple de toutes les instances paritaires formelles auxquelles participent les syndicats, mais également des réseaux informels de relations, basés en particulier sur une appartenance aux mêmes corps de fonctionnaires. Mais le fait que ces accès soient partiels et ne permettent pas au syndicat d'être associé aussi étroitement qu'il le revendique au plan de modernisation entraîne la mise en oeuvre du deuxième registre identifié par Erik NEVEU : la recherche et la mobilisation de soutiens. L'étude de ce registre d'action fait partie du travail politique et stratégique concret du syndicat. Ce travail est l'objet du paragraphe qui suit.


2.3 Produits des groupes et travail politique : la diffusion des intérêts sectoriels

      Pour Michel OFFERLE, l'une des caractéristiques principales d'un groupe d'intérêt concerne les prestations qu'il fournit à ses différents bénéficiaires. Il considère ainsi que la construction des groupes d'intérêt contribue à quatre formes de production 466  : le renforcement de la visibilité et de la consistance du groupe à représenter, la construction de ses attentes et la montée en généralité des intérêts défendus, la capitalisation du travail réalisé par différents agents sociaux, et le renforcement ou la production de secteurs étatiques avec lesquels le groupe pourra entretenir des rapports de partenariat et d'échange. Ce que nous avons déjà analysé nous permet de retrouver certains de ces éléments, mais également de formuler des remarques par rapport à ce modèle.

      En premier lieu, les mécanismes de fonctionnement que nous avons analysés semblent bien remplir la double fonction de renforcer le groupe et de capitaliser le travail réalisé par différents agents, à l'intérieur du syndicat (recueil et analyse d'information et d'expériences locales, fruit des débats locaux...) comme à l'extérieur (coopération avec d'autres syndicats et avec l'administration, par exemple face aux Finances sur la question de la budgétisation). Ensuite, nous pouvons également analyser l'évolution du discours du syndicat sous l'angle envisagé par Michel OFFERLE, c'est à dire en considérant que ce discours a une fonction de construction des attentes, ce que nous avons vu, mais également de montée en généralité des intérêts. Cette dernière clé de lecture éclaire un autre type de rationalité du discours: voir comment on passe d'un discours défensif, face à la menace qui pèse sur une activité traditionnelle et des rémunérations accessoires, à un discours construit autour de la promotion d'un grand service technique public de l'aménagement, solidaire avec les territoires et conforme aux priorités du gouvernement. La nuance dans l'évolution du discours est moins sur le fond puisque la dimension 'service public' du discours a toujours été présente, que sur la forme. En effet, la fonction d'arbitrage entre différents intérêts et de montée en généralité des intérêts s'opère ici par une 'translation' du thème central du discours: d'une revendication matérielle vers une revendication plus générale. Mais les deux types de revendications ont toujours été présents dans le discours du SNITPE 467 .

      La fonction de renforcement ou de production de secteurs étatiques disposés à avoir des relations avec le groupe d'intérêt, identifiée par Michel OFFERLE, nous semble particulièrement pertinente pour l'étude du groupe qui nous intéresse. En effet, l'étude de cette fonction est à même de montrer la spécificité d'un groupe d'intérêt naturellement 'proche' des circuits administratifs par rapport à un autre qui serait plus proche de la société civile. Plus précisément, on constate que cette fonction est quasiment intégrée à l'activité professionnelle des agents. Par exemple, en service déconcentré, l'appartenance d'un ingénieur au syndicat est connue des collègues, des supérieurs et des collaborateurs. La relation qui s'établit entre ces différents acteurs dans le cadre professionnel tient implicitement compte de cet engagement au sein du syndicat, et participe donc à la pérennisation d'un substrat de relations entre syndicat et appareil d'Etat. Dans le même ordre d'idées, cette fonction emprunte également des circuits corporatifs. L'étude de la réforme de l'ingénierie publique est également l'occasion d'observer en temps réel comment opère cette fonction, en analysant la construction de la relation du SNITPE avec une nouvelle direction d'administration centrale, la DGUHC. On voit ainsi dans quelle mesure le groupe d'intérêt renforce et influence ce 'secteur étatique' et s'il en fait ou non un interlocuteur.

      D'après nos observations, la construction de cette relation s'opérerait en quatre phases :

      
Tableau n°1 : construction d'une 'connexion' entre groupe d'intérêt et secteur étatique
Phase n° Secteur étatique nouveau Syndicat
1.
apparition d'un secteur étatique
Apparition du secteur étatique concerné (avril 1998 pour la DGUHC), affirmation de son organisation, de ses fonctions, de ses objectifs, des premiers éléments de son discours officiel; présentation de ses membres Observation; évaluation ex ante des objectifs de l'administration en regard des objectifs et des revendications du syndicat
2.
concertation et
régulation
Elaboration d'un programme stratégique et d'un programme d'action; concertation; mise en relation des discours de l'administration et des acteurs extérieurs; régulation et re-négociation des objectifs Revendication de la participation au programme; critique du programme; propositions alternatives et revendications sur le fond et la forme du programme
3.
participation institutionnelle?
Décision de construire ou non des connexions permanentes avec les organisations syndicales: insitutionnalisation ou précarisation de la relation Mobilisation de connexions permanentes avec l'administration; construction de nouvelles connexions avec le secteur étatique émergent concerné par la mobilisation de ressources sociales, corporatives, politiques; tentative de pérennisation de la concertation
4.
action
L'administration déroule son programme d'action tout en gérant le mode de relation choisi avec les syndicats: concertation ou réaction aux actions menées par les syndicats La phase précédente détermine de manière importante l'action du syndicat: l'institutionnalisation des relations mobilise des répertoires participatifs, a moins tendance à publiciser les débats, crée des lieux officiels et des règles de régulation des discours; la précarisation de la relation entraîne l'absence de ces règles de régulation et un durcissement de la mobilisation qui fait appel à d'autre répertoires: grève, publicisation...

      Afin d'analyser la construction de la relation entre le syndicat et le secteur étatique concerné, puisque c'est elle qui va déterminer l'influence du groupe sur la politique publique, il nous semble important de rapprocher le modèle décrit par Michel OFFERLE d'une analyse des répertoires de l'action collective, telle qu'elle est synthétisée en particulier par Erik NEVEU 468 . Ce recoupement permet de considérer la production du SNITPE et consorts sur le thème de l'ingénierie publique à travers les registres d'actions propres à un groupe naturellement 'proche' de l'appareil d'Etat. Deux questions déterminantes pour étudier l'action du groupe et son influence sur la fabrication de la politique publique peuvent alors être posées : quels sont les répertoires de l'action collective mobilisés par le groupe étudié 469  et quel rapport à la publicité entretient-il ? 470 

      Ayant étudié les conditions d'apparition et d'action du groupe d'intérêt, ce sont ces questions que nous allons maintenant nous poser de manière concrète, en analysant la production du syndicat sous ses formes multiples : communications, publications, rencontres, revendications, mobilisation...Nous pouvons identifier deux formes d'action du groupe: un 'travail de fond' et des actions plus ponctuelles (même si elles suivent un fil directeur).

      Le travail de fond du syndicat, qui par définition ne concerne pas seulement l'ingénierie publique, s'organise autour de trois activités: la construction et la diffusion d'une doctrine, une 'veille' menée sur le terrain et au niveau national vis à vis de l'action de l'administration et des acteurs externes, et des rapports produits par des groupes de travail à l'intérieur du syndicat. Nous avons déjà étudié les deux premiers éléments et vu comment ils contribuent à la construction de l'identité du groupe et forment la base de son action. Il paraît important de revenir sur une production particulière du SNITPE, les rapports au congrès. Chaque année, les instances dirigeantes du syndicat chargent la commission exécutive de former des groupes de travail pour réfléchir à des sujets porteurs d'enjeux d'actualité et formuler des propositions. Ces groupes se réunissent durant l'année, et leur travail fait l'objet d'un rapport au congrès annuel du syndicat. L'objectif de ces groupes est double. A l'intérieur du syndicat, il s'agit de faire le point sur un sujet, d'analyser les évolutions potentielles, de formuler des hypothèses et des revendications, et de diffuser ces éléments pour apporter à tous les membres un niveau d'information élevé. A l'extérieur du syndicat, l'objectif est également de diffuser des revendications, mais surtout de produire une analyse et des hypothèses alternatives, un 'autre regard'. Ceci est notamment destiné à l'administration et aux instances dirigeantes du ministère, et vise à nourrir le dialogue entre le syndicat et l'administration. Sur le long terme, l'apport de ces travaux semble réel, même s'il est difficilement objectivable et quantifiable, comme l'observe l'ancien secrétaire général du syndicat : 'nos rapports interpellent, mais on ne sait pas dire dans quelle mesure notre intervention a pesé sur les actions ultérieures de l'administration. Le problème avec les rapports c'est que quelques années après il se passe des choses mais on ne sait pas évaluer notre impact: des gens ont lu le rapport, on en a parlé dans les administrations centrales, les DDE. Ça aide à intégrer les idées...' 471 . On observe donc surtout une diffusion d'idées nouvelles, et également une exportation hors du syndicat d'une partie de sa 'matrice cognitive'. Il semble ainsi que l'on retrouve au sein de l'administration des analyses, des idées, des interprétations basées sur les réflexions menées par les groupes de travail, comme en témoigne cette réflexion d'un chef de service en DDE : 'il y a des questions posées dans le compte rendu de l'assemblée générale du syndicat des TPE. Les questions sont assez bien posées et reviennent justement sur la question de la maîtrise d'oeuvre. Ainsi la question c'est bien: quel est l'avenir du métier de maître d'oeuvre, quel est l'avenir du métier d'ingénieur' 472 . Le thème de l'ingénierie publique a fait l'objet de pas moins de trois rapports au cours des dernières années, en 1995, 1997 et 1999.

      Deuxième type de travail politique du groupe, des actions plus ponctuelles qui concernent directement le sujet de l'ingénierie publique et se basent largement sur le travail de fond que nous venons d'évoquer. Ces actions peuvent être de natures diverses, mais semblent toujours liées à deux objectifs, renforcer la position et la cohésion du groupe dans le système d'action et diffuser ses idées et ses revendications. On peut ainsi citer des actions de lobbying direct qui remplissent ce double objectif. Les sections locales du syndicat ont ainsi mené une action auprès des maires pour les sensibiliser au 'danger' qui pèse sur l'ingénierie publique : il semble bien que ce type d'action vise autant à diffuser les idées du syndicat qu'à rechercher des alliés. Sur un autre registre, le syndicat fait également appel à l'expertise extérieure, notamment juridique, pour conforter sa position 473 . Enfin, les répertoires 'classiques' de l'action syndicale peuvent être invoqués pour durcir les revendications et faire pression sur l'administration : pétition, fax adressé chaque semaine au ministre par toutes les sections, menace d'un mouvement de grève à l'automne 474 .

      Quelle est l'influence réelle de ce 'travail politique' ? Nous avons constaté une influence putative des rapports de groupes de travail, mais on peut également démontrer que dans une certaine mesure, cette influence est réelle. Ainsi, le sixième axe du plan de modernisation de l'ingénierie publique concernant la maîtrise d'oeuvre ne figurait pas dans le projet de plan présenté aux syndicats. Il a été ajouté pour faire droit aux revendications des syndicats, et notamment du SNITPE qui comme on l'a vu considère la question